Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
18 novembre 2012 7 18 /11 /novembre /2012 07:00

Marguerite-Duras-La-Douleur.gif







 

 

 

 

 

 

Marguerite DURAS
La Douleur
1ère édition : P.O.L., 1985
éditions Gallimard
Collection folio, 2012



 

 

 

 

 

 

Marguerite Germaine Marie Donnadieu. Duras est un nom de plume, c’est le village où se trouve la maison paternelle, dans le Lot-et-Garonne. Née en 1914 à Saïgon, Indochine française, morte en 1996 à Paris. Elle est parfois associée au mouvement du Nouveau Roman.



L’autofiction : une forme d’écriture privilégiée par Duras

On peut retenir deux œuvres où elle évoque sa jeunesse : Un barrage contre le Pacifique (1950), L’Amant (1984), prix Goncourt.

Toile de fond des deux œuvres : 1928, la mère de Marguerite achète une terre en Indochine (colonisation), le père est mort depuis 1921. Les terres sont inondées, toutes les récoltes sont perdues, la famille est ruinée. 1930, Marguerite est en pension et au lycée à Saïgon.

 

 

  • Un barrage contre le Pacifique (se déroule en 1931).


La biographie : La lutte pour survivre à cause d’une terre inondée, la construction d’un barrage inutile, les usuriers qui réclament de l’argent. Une mère peu aimante, qui lutte pour sa terre. La vie coloniale.

La fiction : La fille, Suzanne, rencontre un homme riche mais laid, M. Jo, il la séduit par de nombreux cadeaux mais elle n’est pas intéressée. La mère et le fils cherchent à les marier. M. Jo est aussi retenu par un père autoritaire. Un jour il offre une bague ornée d’un diamant à Suzanne, la mère s’en empare afin de payer ses dettes mais elle découvrira que le diamant ne vaut pas grand-chose.

 

 

  • L’Amant (se déroule dans les années 1929-1930)

 

La biographie : Une mère enseignante, Marguerite est en pension à Saïgon.

La fiction : La rencontre entre une jeune fille de 15 ans ½ et un homme riche de 36 ans sur un bac traversant le Mékong. L’homme est dans une limousine noire, il intrigue la jeune fille. Il lui parle et lui propose de la ramener au pensionnat. Il tombe amoureux d’elle, ils se voient régulièrement chez lui. Une relation étrange et passionnelle se noue, ils savent qu’ils n’ont aucun avenir ensemble. Le récit avec l’amant est entrecoupé de souvenirs de sa vie avec les conflits familiaux.

C’est ainsi que se déroule le début de la vie de Duras dans les colonies indochinoises, cela l’a profondément marquée. La violence de la vie, la complexité des relations familiales, le passage à l’âge adulte, des thèmes qui reviennent dans ces deux œuvres.



Le cinéma, miroir de sa personnalité

Adaptations de ses romans

  • Un barrage contre le Pacifique adapté au cinéma en 1958, réalisé par René Clément, et en 2009 par  Rithy Panh, avec Isabelle Huppert et Gaspard Ulliel.
  •  L’Amant, projet de Claude Berri et Duras (scénariste). Mais elle tombe gravement malade. Jean-Jacques Annaud réalise le film. Elle sort de l'hôpital en 1989 et reprend le projet en cours. La collaboration tourne court et le film se fait sans elle. Se sentant dépossédée de son histoire elle s'empresse de la réécrire : L'Amant de la Chine du Nord (1991), juste avant la sortie du film.



Duras scénariste (Des films qui ont un rapport avec son vécu, la Seconde Guerre mondiale)

  • Hiroshima mon amour (1959), Alain Resnais.Une actrice se rend à Hiroshima en 1957 pour tourner un film sur la paix. Elle y rencontre un architecte japonais qui devient son amant, son confident, pendant quelques heures de sa vie.
  •  Une aussi longue absence (1961), Henri Colpi.Puteaux (Ile de France), 1969, une femme croit reconnaître son mari, déporté quinze ans plus tôt, sous les traits d’un clochard. Patiemment elle cherche à apprivoiser cet inconnu sans mémoire.



Duras réalisatrice

« Je fais du cinéma par lassitude du cinéma de consommation, pour ne pas le subir. C’est un acte de rupture, de refus ».

  • India Song (1975), présenté au festival de Cannes. Dans un palais à Calcutta, la vie de la femme de l’ambassadeur de France. Les acteurs ne parlent pas c’est une voix off qui parle pour eux et qui commente tout ce qui se passe (le temps qu’il fait, les sentiments des personnages…), grande lenteur de la caméra qui filme chaque détail.

 

  • Le Camion (1977), sélectionné au festival de Cannes, avec G. Depardieu et Marguerite Duras. Dans une salle à manger une scénariste lit à un acteur son scénario : c’est l’histoire d’une femme prise en stop par un camion. On ne voit pas la femme mais seulement le camion et des paysages. Le comédien commente le scénario.




La Douleur

La Douleur fait partie d’un ensemble d’écrits composés entre 1940 et 1945 réunis dans les « cahiers de guerre ».

 

 

Contexte

M. Duras rencontre en 1936 Robert Antelme (poète et résistant) nommé Robert L. dans La Douleur. Ils se marient en 1939. Dans la capitale occupée (Paris), Robert est engagé à la préfecture de police. Marguerite est enceinte. Elle accouche d'un garçon mort-né dont elle ne saura jamais faire son deuil. 1942, elle trouve un emploi au Comité d’organisation du livre. Elle y est chargée d'attribuer ou non les autorisations aux éditeurs, travail contrôlé par les Allemands. C'est dans cet emploi qu'elle fait la connaissance de Dionys Mascolo qui devient son amant (surnommé « D. » dans La Douleur). 1943, elle rejoint la résistance avec Robert et Dionys dans le réseau dirigé par François Mitterrand (alias Morland dans La Douleur). Juin 1944, leur groupe tombe dans un guet-apens. Robert est arrêté par la Gestapo. Secourue par Mitterrand, Duras réussit à s'échapper. Au lendemain du débarquement des alliés, elle apprend que son mari a été emmené à Compiègne d’où partent les trains pour les camps de concentration.


L’histoire

« J’ai retrouvé ce Journal dans deux cahiers des armoires bleues de Neauphle-le-Château. Je n’ai aucun souvenir de l’avoir écrit. »

Le texte se déroule en avril et mai 1945, il est découpé en deux parties, « L’attente » et « Le retour ».

 

 

« L’attente » (se déroule en avril)

Plusieurs thèmes émergent.

L’Histoire

Le quotidien est marqué par des faits historiques ; les journaux que Marguerite achète relatent l’avancée des Alliés, les villes libérées, Berlin sous les feux de l’armée Rouge. Elle passe devant les queues des magasins avec des gens qui ont des tickets de rationnement.

En outre, elle travaille à Orsay où se trouvait le BCRA (bureau central de renseignement et d’action, service de renseignement clandestin créé par le général de Gaulle). Elle y travaille pour un journal, Libres, et glane des renseignements sur les déportés pour les familles. Elle est à peine tolérée dans cet endroit. Le BCRA recevait les déportés et les prisonniers politiques après leur libération pour les interroger. Duras se faufile parmi les libérés pour chercher des informations sur Robert L., son mari. Elle voit des familles attendre, certains sont là pour le spectacle. Elle assiste à l’arrivée des femmes volontaires pour le STO, elles se font huer et seront emprisonnées.

Elle évoque la libération des camps de concentration avec la découverte d’êtres humains décharnés, de corps morts encore chauds. La déchéance physique après le retour des camps qu’on voit à travers les yeux de Marguerite quand elle observe Robert L. Le camp de Dachau, infesté du typhus, où D. et Beauchamp vont chercher Robert L.

D’un point de vue politique il y a la présence de François Mitterrand dit Morland. Mais aussi le gouvernement qui annonce que la guerre est finie alors que les camps ne sont pas libérés et qui ne parle pas de l’horreur du système concentrationnaire.


L’attente

Une attente oppressante. Tout d’abord lorsque Duras attend pendant des heures des convois de déportés à Orsay, l’angoisse qui monte de voir Robert L. mais aussi de ne pas le voir. Elle observe les visages, les réactions, elle décrit les longues files de prisonniers. Il y a aussi l’attente près du téléphone, elle ne veut plus le vivre mais c’est plus fort qu’elle, elle doit rester près du téléphone.

Elle vit au jour le jour, l’attente est de plus en plus insoutenable car elle voit les camps se libérer peu à peu. Elle ne pense plus à se laver ni à manger. Elle ne sait plus si elle dort. Elle se considère comme lâche de se laisser aller. Elle avoue qu’elle veut disparaître car l’attente est inhumaine : « En mourant je ne le rejoins pas, je cesse de l'attendre ».

Le 24 avril elle reçoit un appel, l’espoir renaît. Des camarades de Robert L. sont à Paris et ils l’ont vu vivant deux jours auparavant. Le mot « vivant » la tétanise, elle est entre appréhension et excitation. Sommes-nous à la fin de l’attente ? D. les interroge mais les hommes n’ont pas de souvenirs précis. Le même jour, un espoir plus concret, un appel de Morland. Robert L. a été vu il y a huit jours avec un homme qui a réussi à s’évader. Duras compte les jours, elle pense qu’il ne devrait pas tarder à rentrer.

Début mai l’attente se réduit. Un autre appel de Morland annonçant que Robert L. est vivant, qu’il est à Dachau et qu’il peut mourir d’une minute à l’autre. D. et Beauchamp partent rapidement. Il y a l’angoisse de ne pas le retrouver vivant, la peur que toute cette attente n’ait servi à rien. Le voyage du retour vers Paris est très long avec des arrêts fréquents (Robert L. a une dysenterie). Marguerite entend des pas dans l’escalier, des bruits. C’est la fin de l’attente, le retour de Robert L.


La douleur

Une grande douleur morale parcourt l’œuvre. Marguerite imagine sans cesse comment il pourrait être mort : dans un fossé, abandonné, piétiné, oublié, son état de détresse. Elle imagine l’Allemand qui l’a tué. Des questions reviennent, lancinantes : où est-il ? Que fait-il ? Est-il fatigué ? Elle se persuade qu’il est mort.

Elle se laisse dépérir, ne mange plus, ne dort plus. Elle décide de ne manger que lorsqu’il reviendra. Mais l’espoir s’amenuise lorsqu’elle voit les prisonniers de guerre affluer en masse à Paris et Robert L. n’est jamais parmi eux.

Il y a aussi la douleur insoutenable de l’attente.

 

« Il est mort depuis trois semaines. C’est ça, c’est ça qui est arrivé. Je tiens une certitude. Je marche plus vite. Sa bouche est entrouverte. C’est le soir. Il a pensé à moi avant de mourir. La douleur est telle, elle étouffe, elle n’a plus d’air. La douleur a besoin de place. »

 

Les ravages de la guerre sont omniprésents ; des hommes et des familles anéantis, l’horreur des camps, son enfant mort-né car le médecin n’a pas pu se déplacer à cause du manque d’essence.

La douleur qui persiste au retour de Robert L., car Marguerite voit l’homme qu’elle a aimé à moitié vivant. S’ajoute la douleur physique du corps de Robert L. qui commence une lutte contre la mort.



« Le retour » (se déroule en mai)

L’attente du retour fait place à l’attente de la vie ou de la mort.

Au début de cette partie le rythme est soutenu, le temps est mesurable heure par heure. Il y a d’abord le voyage pour aller chercher Robert L. au camp de concentration, le temps est compté avant qu’il ne meure. Puis il y a le voyage du retour, les arrêts fréquents, car Robert L. est malade. Enfin, il y a ce corps qui meurt et qui ne tiendra peut-être pas jusqu’à Paris.

Les heures s’étirent quand Robert L. arrive à Paris, le temps est mesurable en jours.

 

« La lutte a commencé très vite avec la mort. Il fallait y aller doux avec elle, avec délicatesse, tact, doigté. Elle le cernait de tous les côtés. […] mais la vie était quand même en lui, à peine une écharde […] La mort montait à l’assaut. »

 

Marguerite compte dix-sept jours de fièvre et de dysenterie durant lesquels elle observe et décrit organe par organe le corps de Robert L. qui se débat contre la fatalité. Elle fait la description des selles de son mari, l’aspect et l’odeur, afin de rendre compte de l’état de cet homme, elle montre un corps réduit à quelque chose de simple mais de vital.

 

« Une fois assis sur son seau, il faisait d’un seul coup, dans un glou-glou énorme, inattendu, démesuré. Ce que se retenait de faire le cœur, l’anus ne pouvait pas le retenir, il lâchait son contenu. Tout, ou presque, lâchait son contenu, même les doigts qui ne retenaient plus les ongles, […] »

 

Un matin, la vie reprend ses droits, Robert L. a faim. Mais il ne peut pas encore manger d’aliments solides sinon c’est la mort. Trois jours plus tard, il se nourrit presque normalement. Il mange de manière insatiable, il ne veut rien gâcher et ramasse les miettes par terre. Il pleure quand la nourriture n’arrive pas assez rapidement et vole dans le réfrigérateur.

 

 

La douleur, toujours présente mais qui s’apaise.

 

« Quand j’ai perdu mon petit frère et mon petit enfant, j’avais perdu aussi la douleur, elle était pour ainsi dire sans objet, elle se bâtissait sur le passé. Ici l’espoir est entier, la douleur est implantée dans l’espoir. »

 

On vit la douleur physique de Robert L. dans le regard de Marguerite, on voit ce corps qui reprend des formes peu à peu grâce à la nourriture et ceux qui l’entourent. Mais il ne retrouvera jamais sa force passée.

La douleur morale persiste. Marguerite voit l’être aimé comme un étranger, lorsqu’elle le découvre après le camp de concentration elle ne le reconnaît pas. Pendant les jours de convalescence de Robert L. elle n’entre jamais dans sa chambre, elle l’observe de loin. Mais la douleur est plus vivable quand elle le contemple debout et réellement vivant. La mort continue de frapper quand Robert L. apprend la disparition de sa sœur, mais aussi quand Marguerite évoque Hiroshima.


L’amour et sa fin

Cette œuvre est un témoignage d’amour d’une femme qui attend son mari sans faillir. On ressent l’amour dans sa douleur car elle souffre moralement et physiquement pour celui qu’elle aime, elle est prête à mourir. Il y a un profond amour dans ses yeux quand elle l’observe quelques années plus tard :

 

« Chaque jour elle croit que je pourrai parler de lui, et je ne peux pas encore. […] j’avais écrit un peu sur ce retour. […] j’avais essayé de dire quelque chose de cet amour. Que c’était là, pendant son agonie que j’avais le mieux connu cet homme, Robert L., que j’avais perçu pour toujours ce qui le faisait lui, […], que je parlais de la grâce particulière à Robert L. ici-bas […] »

 

Mais c’est aussi la fin d’un amour. Dans un premier temps lorsqu’elle ne reconnaît pas son mari quand il rentre du camp de concentration, c’est comme si elle reniait sa personne. Elle voit un étranger et n’ose pas le regarder, c’est cruel pour l’être aimé. La demande de divorce clôt une certaine forme d’amour pour Robert L., l’amour est transformé en bonheur de le voir vivre, sourire, marcher, elle l’observe tendrement.
 

 

« Les forces sont revenues encore davantage. Un autre jour je lui ai dit qu’il nous fallait divorcer, […] Il m’a demandé s’il était possible qu’un jour on se retrouve. J’ai dit que non, que je n’avais pas changé d’avis depuis deux ans, depuis que j’avais rencontré D. […] Il ne m’a pas demandé les raisons que j’avais de partir, je ne les lui ai pas données. »

 

 

 

L’écriture de Marguerite Duras

Marguerite Duras veut nous donner la sensation d’une œuvre non construite, on a le sentiment qu’elle écrit en fonction des souvenirs qui lui viennent à l’esprit. Pourtant La Douleur a une structure, celle d’un journal intime. Au fur et à mesure que l’œuvre avance dans le temps l’auteure est plus précise, cela débute avec simplement le mois d’avril, puis s’ajoutent les dates et les jours. On a l’impression que plus le retour de Robert L. est proche plus ses souvenirs sont rattachés à un moment fixé dans son esprit. Pendant l’attente du retour, sa conscience est ailleurs, elle est avec l’être aimé. Duras nous mène au fil de ses pensées dans la guerre, la souffrance morale, au fil de sa vie qui s’écoule lentement. Quand le retour approche, la vie s’accélère et prend plus d’importance. Lorsqu’il est enfin près d’elle le temps se resserre, car toute son attention est maintenant portée sur une seule chose.

La partie de l’œuvre où Duras attend Robert L. se caractérise par un espace temporel réduit. Les jours qui s’égrènent, les heures qui sont mesurables. À cela s’ajoute l’utilisation du présent qui nous fait vivre les événements en direct, qui nous rend plus proche de l’action. Les phrases courtes s’enchaînent et donnent un rythme haletant au récit, mais aussi de la brutalité qu’on retrouve dans les nombreuses répétitions. Le ton est sec mais l’auteure nous fait ainsi ressentir son désarroi.

L’écriture de Marguerite Duras est sobre, elle nous présente les faits tels qu’ils ont été sans ajouter de longues descriptions. La manière dont elle écrit suffit à nous faire ressentir ce qu’elle éprouve. Elle donne parfois un avis acerbe quand cela concerne des faits politiques, notamment sur le général De Gaulle :

 

« De Gaulle, laudateur de la droite par définition […] voudrait saigner le peuple de sa force vive. Il le voudrait faible et croyant […] De Gaulle ne parle pas des camps de concentration, […] il répugne manifestement à intégrer la douleur du peuple dans la victoire, cela de peur d’affaiblir son rôle à lui, De Gaulle, d’en diminuer la portée. »

 

Les œuvres de Duras sont puisées dans sa vie. C’est pourquoi La Douleur n’est pas une douleur quelconque, elle est intime. Mais l’auteure veut la partager, la donner à la postérité comme pour l’évincer de sa vie. Cette douleur est si forte qu’on a des difficultés à croire qu’elle ne se souvient plus de l’avoir écrit, mais il est probable qu’elle ait pu l’occulter pendant un temps.

Pendant l’attente de Robert L. le pronom personnel « je » est très présent, presque obsédant :

 

« Je ne sais plus. Je suis très fatiguée. Je suis très sale. Je passe aussi une partie de mes nuits au centre. Il faut que je me décide à prendre un bain […] J’ai si froid […], j’ai comme une fièvre […] Ce soir je pense à moi. »

 

Ainsi on se rend compte que cette douleur est particulière, elle est sienne. Lorsque Robert L. revient dans sa vie, le pronom personnel « il » prend le dessus. Duras est moins centrée sur elle-même, la douleur est partagée avec l’être aimé. Mais c’est aussi parce qu’elle l’observe de loin, elle détaille son corps décharné organe par organe, elle le regarde dormir, manger.

Cette contemplation passe par la description des selles de Robert L. Cela permet de rendre compte de l’état d’un corps réduit à sa plus simple fonction. Marguerite Duras utilise un vocabulaire prosaïque : « glou-glou », « merde », « gluant », « crachat ». Elle ne recherche aucune esthétique littéraire, ne cherche pas non plus à choquer, ce sont des faits réels qu’elle veut exposer aux yeux du monde, montrant ce qu’ont subi des êtres humains à la sortie des camps de concentration.

La Douleur est un cri de détresse exprimant le mal-être que l’auteure nous fait partager, mais c’est aussi un hommage à la vie, à un homme et à ceux qui n’ont pas pu revenir.

« Écrire c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit. » Marguerite Duras.


Florence, AS Bibliothèques-Médiathèques 2012/2013

 

 

 

Marguerite DURAS sur LITTEXPRESS

 

 

Marguerite Duras L Amant

 

 

 

 

 

Articles de Cynthia et de Caroline sur L'Amant

 

 

 

 

 

Marguerite Duras La Douleur

 

 

 

 

 

 

Article d'Aurélie sur La Douleur

 

 

 

 

 

 

 

 

LAURE-ADLER-MARGUERITE-DURAS.gif

 

 

 

 

Article d'Inès sur Laure Adler, Marguerite Duras

 

 

 

 

 

 

 

 


Repost 0
16 novembre 2012 5 16 /11 /novembre /2012 07:00

Alice-Ferney-Paradis-conjugal-01.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Alice FERNEY
Paradis Conjugal
Albin Michel, 2008

 



      

 

                    

« Quand on n’aime pas la vie, on va au cinéma »
François Truffaut.

 

 

 

 

 

Présentation

 

 « Demain soir et les soirs suivants prépare toi à dormir seule. Je ne rentrerai pas. Je ne rentrerai pas dans une maison où ma femme est installée devant la télévision, voit le même film depuis trois mois, ne se lève pas pour me préparer à dîner, et se couche sans me regarder ! ».[1]

 

Voilà ce que dit un jour M. Platte à sa femme, Elsa, qui depuis quelques semaines passe toutes ses soirées assise dans son canapé à regarder un film de Joseph Mankiewicz, paru en 1949 et qui s’intitule Chaînes conjugales (sorte de Desperate Housewives de la fin des années 1940). Effectivement, le lendemain de leur dispute, M. Platte quitte le domicile conjugal et laisse derrière lui sa femme et leurs quatre enfants. Lorsque vient le soir, Elsa rejointe par ses deux aînés décide de regarder une nouvelle fois le film.

Mankiewicz-Chaines-conjugales.jpg
Chaînes conjugales inaugure la consécration de Mankiewicz à Hollywood, où il remporte  l’Oscar du meilleur réalisateur et celui du meilleur scénario. Ce film raconte l'histoire de trois amies, Debbye, Lora Mae et Rita, qui comme la majeure partie des femmes de la haute société à cette époque consacrent leur temps libre à des œuvres de charité. Elles s’apprêtent donc à embarquer avec les enfants d’un orphelinat pour une journée en bateau ; mais leur amie Addie, la quatrième du groupe, célibataire et de surcroît séduisante n’est pas là. Elles s’interrogent alors sur les raisons de son absence jusqu’à ce qu’une lettre leur soit portée juste avant le départ.

 

 « Chères Debbye, Lora Mae et Rita,

Comme vous le savez maintenant, vous allez devoir continuer sans moi. Il ne m’est pas facile de quitter une ville comme la nôtre et de me séparer de vous trois, mes chères amies qui ont tant compté pour moi.

Aussi ai-je beaucoup de chance d’emporter avec moi une sorte de mémento, un souvenir de ma ville et de mes chères amies que je ne voudrais jamais oublier.

Et je ne les oublierai pas, voyez-vous les filles, puisque je m’en vais avec le mari de l’une d’entre vous. Addie. »[2]

 

Mankiewicz-Chaines-conjugales-2.jpg

 

Les rapports entre l’homme et l’Art

Alice Ferney a toujours été intriguée par le rapport entre la littérature et le cinéma. Elle avoue même être jalouse de ce que le cinéma peut produire chez son spectateur. Elle s’interroge alors sur ce que la littérature fait que le cinéma ne fait pas et inversement. Un jour, elle a l’idée de faire l’expérience suivante : regarder un film, entrer dans sa suggestion et décrire tout ce qui lui passe par la tête. Elle décide donc de raconter un film dans un livre, mais en ajoutant ses réflexions et celles de ses personnages. Cette adaptation romanesque d’un film a pour conséquence de donner l’envie au lecteur de voir le film une fois le livre lu et de toucher du doigt les différentes sensations qu’il éprouve lorsqu’il lit un livre et lorsqu’il regarde un film. Pour l’auteure, il s’agit de nous amener à mieux nous connaître, « Arriver à savoir si on est plus lecteur ou cinéphile »[3]. Il s’agit donc pour elle de montrer que le cinéma a ses limites et par là même que la littérature va au-delà grâce à la puissance d’introspection.

Suite à cette lettre quelque peu déstabilisante, les trois amies vont tour à tour commencer à douter du lien conjugal qui les lie à leurs maris ; d’autant plus qu’il leur est impossible de les contacter depuis le bateau. Grâce à la technique du flashback, elles vont tour à tour plonger dans leurs souvenirs pour tenter de réfléchir aux raisons qui auraient pu pousser leur mari à partir.

Dès lors, pourquoi notre héroïne, Elsa Platte, éprouve-t-elle un engouement si fort pour cette œuvre cinématographique et quel impact ce film a-t-il sur son spectateur ? Les introspections des trois actrices vont être l’occasion pour Elsa Platte de s’interroger sur son propre mariage. Tout au long de l’œuvre, on alterne entre des passages où le film nous est raconté et des arrêts sur images où la mère de famille et ses deux aînés commentent, débattent sur certains passages du film, mais on peut lire aussi des réflexions plus intimes qui cheminent dans la pensée d’Elsa. Ses rêveries se mêlent donc à l’émotion cinématographique, sa réflexion se nourrit des aventures des actrices. Une véritable rencontre a lieu entre l’émetteur et son récepteur ; une interaction se crée aussi bien entre l’auteur, le film et son spectateur qu’entre l’écrivain, le livre et son lecteur.

 

 «  On peut se plonger dans une œuvre, se calfeutrer dans ce qu’elle fait lever en soi […] On peut chercher le face-à-face intérieur avec ce que dit un artiste, et la confrontation de son langage avec la vie qu’on mène.[…] On peut se servir d’une œuvre pour surmonter une épreuve […] »[4]

 

L’auteure amène à son tour son lecteur au jeu littéraire de l’introspection. Elle pose alors la question suivante : une œuvre d’art peut-elle apporter du réconfort comme pourrait le faire une personne ? Elle apporte donc une nouvelle dynamique en racontant l’interaction entre les œuvres et la vie, grâce à une double mise en abyme tout à fait subtile, empreinte de sensibilité et de finesse psychologique qui permet à Alice Ferney de rendre hommage au pouvoir évocatoire du cinéma mais qui tente aussi de nous convaincre que seule la littérature sait capter dans toutes ses nuances la vérité intime d’un être[5]. Il appartient bien sûr à chacun de se faire sa propre opinion.

Pour Elsa Platte, le film permet la purgation de ses passions, autrement dit une catharsis, une sorte « d’art-thérapie »[6]  qui fait écho à sa propre situation. Pour elle, une œuvre d’art permet de se détourner et de respirer. Le film a pour effet un apaisement, il remédie à son chancèlement intérieur ; c’est « comme s’il disait à la fin : on ne reçoit pas sa vie, on la crée »[7]. Pour elle, il y a des artistes qui nous écartent des tourments pour en faire une force et qui nous aident à vivre la vie comme elle est, imparfaite et dure.

 

 « On peut chercher dans une œuvre un secret, un réconfort. On se le forge, on le découvre, on se le délivre à  soi-même. Il arrive que l’on sache ainsi parfaitement rectifier l’humeur de son cœur. On sait que l’on peut respirer une fleur. Cela peut être une musique que l’on écoute en boucle, un livre qu’on lit et qu’on relit, qu’on annote et qu’on recopie, dont on apprend même des passages par cœur. Cela peut être un tableau que l’on installe dans sa chambre, dans son regard du matin et du soir. Et cela peut être un film […]. Bientôt l’impulsion agit, l’écran s’estompe, tout le cadre imaginaire et toute limite disparaissent, l’histoire n’est plus contée mais réelle, l’histoire entre dans la vie. Elle avale d’abord les deux heures que dure le film, elle en fait éclater la structure, la décuple et la remplit, elle distrait toute peine. Puis elle diffuse la grâce qu’on lui trouve, elle enchante, elle éveille un sentiment, elle exalte, donne à penser, réjouit, remémore, revitalise. Oui, on peut se plonger dans l’œuvre d’un autre par amour de la vie, afin d’en ressentir la vibration qu’il capture. »[8]

 

 

 

Une écriture classique pour traiter du sentiment amoureux

Alice Ferney est une romancière du sentiment amoureux, avec un style à la fois classique par l’utilisation d’un langage châtié, une narration plutôt balzacienne et un narrateur omniscient, une écriture sobre mais aussi profonde qui ne laisse pas le lecteur indifférent. En effet, ce film que visionne l'héroïne est l'occasion d'une introspection, d’un retour sur soi et c’est aussi une façon pour l’auteure de s'interroger et de nous interroger sur la nature et la force du sentiment amoureux.

Tout au long de l’œuvre, de nombreuses questions sont soulevées : aime-t-on toujours comme on le devrait ? Par quels doutes, quels regrets, quelles fêlures, quelles peurs le lien conjugal est-il quotidiennement menacé ? Qu'est-ce qui pousse un homme à quitter une femme ? Qu'est-ce qui peut faire voler un mariage en éclats ? Le vieillissement du corps ? La routine ?

Elle pose enfin une question essentielle : faut-il que nous frôlions la réalité de la perte pour que nous apparaisse l’importance des choses ou des êtres ?

Tout en finesse, tout en subtilité, Alice Ferney s'interroge et nous interroge sur la solidité du mariage, la fragilité et la force du couple, bref l'amour conjugal.



Liens

 Extrait : Bande annonce de Chaîne Conjugale de J. Mankiewicz où l’on peut observer le moment où les trois amies lisent la lettre d’Addie. Dans cet extrait, on peut entendre la voix off d’Addie qui n’apparaît jamais complètement dans le film ; seulement un bout d’épaule. On remarquera également l’objet de convoitise qu’elle incarne pour les hommes et par là même, les jalousies qu’elle suscite chez ses trois amies.

 http://www.commeaucinema.com/bandes-annonces/chaines-conjugales,6453


Interview

À propos de son écriture et du processus de création

 http://www.dailymotion.com/video/x4yvmt_alice-ferney_creation

 
À propos de Paradis conjugal

 http://www.dailymotion.com/video/x9uuvt_entretien-avec-alice-ferney_creation

 http://www.dailymotion.com/video/x9ff6w_dialogues-avec-alice-ferney_creation

 

 http://www.20minutes.fr/article/247978/Culture-Alice-Ferney-Y-a-t-il-quelque-chose-que-l-on-maitrise-moins-que-le-desir.php


L.P., AS bibliothèques 2012-2013


Notes

[1] Alice FERNEY, Paradis conjugal,  J’ai lu, 2009, p.16

[2] Alice FERNEY, Paradis conjugal,  J’ai lu, 2009, p.117/118.

[3] Propos tenus par Alice Ferney lors d’une interview : http://www.dailymotion.com/video/x9uuvt_entretien-avec-alice-ferney_creation

[4] Alice FERNEY, Paradis conjugal, J’ai lu, 2009, p.41

[5] Propos tenus par Alice Ferney lors d’une interview : http://www.dailymotion.com/video/x9uuvt_entretien-avec-alice-ferney_creation

[6] Alice FERNEY, Paradis conjugal,  J’ai lu, 2009, p.29/30

[7] Alice FERNEY, Paradis conjugal,  J’ai lu, 2009, p.23

[8] Alice FERNEY, Paradis conjugal,  J’ai lu, 2009, p. 44/45

 

 

 

 

Alice FERNEY sur LITTEXPRESS

 

Alice Ferney Grâce et dénuement-copie-1

 

 

 

 

 

Articles de Chloé et de Pauline sur Grâce et dénuement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
12 novembre 2012 1 12 /11 /novembre /2012 07:00

Raymond-Federman-chut.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Raymond FEDERMAN
Chut
éditions Léo Sheer
Collection Laureli, 2008

 

 

 

 

 

 

 

La photo de couverture représente la mère de Raymond Federman (à droite) avec une de ses sœurs (à gauche) et sa mère tenant le cousin de Raymond Federman.

 

 

 

 

 

Raymond Federman a écrit beaucoup de livres en rapport avec plusieurs moments  de sa vie. Il parle souvent d’un événement traumatisant de son enfance ; lors de la rafle du Vel d’Hiv, en juillet 42, les policiers viennent chez lui pour arrêter toute sa famille. À ce moment, sa mère le pousse dans un débarras et lui dit : « Chut !». Il a alors 13 ans.

Chut !, our l’essentiel, ne raconte pas son histoire après cet événement mais plutôt ce qui le précède. L’auteur souhaite parler de la vie de ses parents et de ses sœurs avant qu’elle ne s’arrête.



Le livre est structuré de façon originale.

Raymond Federman ne raconte pas ses souvenirs de manière chronologique mais au fur et à mesure qu’ils lui reviennent. Le livre est constitué d’anecdotes mais aussi de moments importants liés à la guerre (par exemple, l’exode vers la Normandie). Même si cet ouvrage est centré sur son enfance, il va parler de temps en temps d’événements postérieurs à ses treize ans. Chut est la dernière œuvre autobiographique de Raymond Federman. Il n’a pas publié ses livres dans l’ordre chronologique de sa vie. C’est pour cela qu’il fait parfois référence à ses autres livres parle d’un moment postérieur ses treize ans. Il glisse également au milieu de son récit des poèmes qu’il a écrits en rapport avec le souvenir qu’il raconte.

Parfois également intervient un « narrateur intérieur » ; c’est en quelque sorte son double. Le texte est alors en italique. Généralement, c’est pour faire des commentaires sur ce que Raymond Federman écrit. Par exemple, il critique le fait que Raymond Federman fasse référence à ses œuvres antérieures ou suppose que l’éditrice ne va jamais vouloir le publier s'il introduit tel ou tel élément. Cette voix pourrait aussi être celle du lecteur.



Contenu autobiographique
 
On apprend que Raymond Federman a passé son enfance à Montrouge, dans un appartement, au 4, rue Louis Rolland et que le propriétaire de l’immeuble était son oncle. L’enfant y habitait avec son père, Simon, sa mère, Marguerite, et ses sœurs, Sarah et Jacqueline. Ils vivaient dans la pauvreté. Son père était malade. C’était un artiste qui n’avait jamais pu vendre ces œuvres. Il  jouait à des jeux d’argent. Il avait 37 ans lors de la rafle du Vél d’Hiv.
 
Sa mère est décrite comme une femme qui pleurait, qui était triste mais forte de caractère et gentille. Pas très belle physiquement. Elle avait cinq sœurs et deux frères. C’est la seule à être morte durant la guerre. Le reste de sa famille était passé en zone libre. Sa sœur, Marie, qui habitait à l’étage du dessous, lui avait proposé de partir avec eux en emmenant ses enfants mais en abandonnant son mari. Ce dernier n’était pas apprécié dans la famille de Marguerite Federman car il était accusé d’infidélité et ne gagnait pas beaucoup d’argent. Marguerite avait refusé.
 
On a l’impression que ce livre est un hommage à sa mère. Raymond Federman lui doit la vie. Il écrit d’ailleurs à la fin : « Ce livre est pour ma mère ». Le premier mot est aussi le dernier : « Chut ». C’est le dernier qu’il ait entendu d’elle. Elle avait 39 ans lorsqu’elle fut déportée.
 
Il parle très peu de ses sœurs. Il dit au début qu’il se rappelle mal ce qu’ils se disaient mais il a conservé certains souvenirs d’elles. Elles avaient quinze et onze ans.



L’écriture
 
On a l’impression que Raymond Federman se dévoile au lecteur. Il parle de choses intimes que d’autres personnes préfèrent occulter par honte ou par gêne. On a l’impression qu’il ne se cache pas.

Il écrit son histoire avec des mots simples, recourt à l’humour pour parler de sujets graves. Il dit s’inspirer en cela de Beckett, sur qui il a écrit.

Il sème le doute dans l’esprit du lecteur car on peut se demander pour certains souvenirs s’ils sont vraiment authentiques. L’imaginaire et l’interprétation se mêlent donc aux événements réels.
 
Enfin, l’histoire personnelle de Raymond Federman et et l’Histoire s'interpénètrent. Il dit d’ailleurs qu’il suppose telle ou telle chose sur la mort de ses parents car c’est ce que les survivants des camps de concentration ont raconté : « tout ça c’est de l’Histoire, mais pas leur histoire. » On a donc un point de vue personnel sur cette guerre, par exemple lorsque sa famille part pour la Normandie, au moment de l’arrivée des Allemands à Paris.



Avis personnel
 
J’ai vraiment aimé ce livre. Je le conseille fortement. Je ne lis pas souvent des autobiographies mais celle-ci est différente. Elle se lit rapidement car elle est courte, simple. Hormis les moments liés à la guerre, les anecdotes qu’il raconte peuvent nous faire penser à des choses que nous ferions nous aussi.


Emmanuelle, 2e année bibliothèques 2012


Raymond FEDERMAN sur LITTEXPRESS

 

Raymond Federman La voix dans le débarras

 

 

Article de Benjamin sur La Voix dans le débarras.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
30 octobre 2012 2 30 /10 /octobre /2012 07:00

Annie-Ernaux-Les-Annees.gif






 

 

 

 

 

 

 

Annie ERNAUX
Les Années
Gallimard, 2008
Folio, 2009


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Née en 1940, Annie Ernaux est écrivain depuis 1974, année où elle écrit Les Armoires vides, son premier roman autobiographique. Depuis, son écriture s'est caractérisée par le besoin de se livrer, de se raconter aux autres. C'est encore le cas dans Les Années, publié en 2008. Mais cette fois, elle ne se concentre pas sur un événement particulier de sa vie, comme son mariage (La Femme gelée, 1981) ou plus tard son avortement (L'Événement, 2000). Dans Les Années, Annie Ernaux retrace toute sa vie, depuis la naissance.



Elle est aujourd'hui une dame âgée qui, en regardant son album photo, se retourne sur son passé. Chaque photographie, qu'elle décrit avec tellement de précision que l'on a l'impression de l'avoir devant les yeux, est pour elle l'occasion de se remémorer sa vie au moment où elle a été prise. Sa vie personnelle bien sûr, mais aussi celle de sa famille, et plus généralement les grands événements qui sont restés ancrés dans sa mémoire.

 

Sur la photo d'intérieur en noir et blanc, en gros plan, une jeune femme et un petit garçon assis l'un près de l'autre sur un lit aménagé en canapé avec des coussins, devant une fenêtre au voilage transparent, au mur un objet africain. Elle porte un ensemble de jersey clair, twin-set et jupe au-dessus du genou.

 

La grande force de ce livre est la capacité d'Annie Ernaux à nous faire nous identifier à sa vie. Ses photos sont absolument banales, nous avons tous exactement les mêmes dans nos albums. Les repas de famille du dimanche, auxquels elle participe étant enfant, puis qu'elle organise en étant devenue la mère de famille, nous les avons tous connus.

 

À la moitié des années cinquante, dans les repas de famille, les adolescents restaient à table, écoutant les propos sans s'y mêler, souriant poliment aux plaisanteries qui ne les faisaient pas rire […] On s'ennuyait un peu mais pas au point de préférer être au lendemain en cours de maths.

 

Et que dire de ces événements tellement symboliques qu'ils identifient une génération : la mort de Jean-Paul Sartre en 1980, les manifestations de Tian'anmen en 1989, les attentats du World Trade Center en 2001 ; chacun peut s'y retrouver et en même temps comparer ses propres souvenirs, ceux que l'on avait oubliés, ou au contraire ceux dont on se souvient. On s'amuse aussi à traquer les petites erreurs de la narratrice, comme celle-ci au moment de l'élection de François Mitterrand en 1981 :

 

Même en voyant monter sur l'écran de télé l'étrange visage en pointillés de F. Mitterrand on n'y croyait pas encore.

 

Dans la réalité, le visage apparut en descendant sur l'écran. Ces petits riens, ces souvenirs pas tout à fait exacts, ne sont pas totalement faux non plus puisqu'ils appartiennent à Annie Ernaux, c'est ce qui rend ce livre si attachant.


Christophe Peltier, AS Édition-Librairie

 

 

Lire également l'article d'Aurore.


 

Repost 0
28 octobre 2012 7 28 /10 /octobre /2012 07:00

Roland-Barthes-par-Roland-Barthes.gif








 

 

 

 

Roland BARTHES
Roland Barthes par Roland Barthes
Seuil, écrivains de toujours, 1975







 

 

 

 

 

 

Roland Barthes est né en 1915, et son livre Roland Barthes par Roland Barthes paraît donc lorsqu’il est âgé de 60 ans. Avec une longue carrière derrière lui, il est déjà un chercheur reconnu et respecté. Aussi cet ouvrage est-il très attendu à sa sortie, peut-être même plus comme exercice de style que pour son contenu autobiographique

.

Roland Barthes par Roland Barthes fut défini comme une autofiction, terme anachronique mais auquel il est particulièrement intéressant de songer dans le cas de Roland Barthes, puisque l’autofiction est en quelque sorte une autobiographie qui n’admet pas que la représentation de l’auteur puisse être ancrée dans le réel[1], et que Roland Barthes est celui qui a théorisé le fait que tout récit est réécrit par le lecteur (dans un ouvrage significativement intitulé La mort de l’auteur). Il est vrai que Roland Barthes ne nous livre pas ici une autobiographie ordinaire, et reste très loin du caractère anecdotique et égocentré que l’on attribue habituellement au genre. Ainsi, ne pourrait-on pas voir dans Roland Barthes par Roland Barthes, plus qu’une « autofiction », un travail de réflexion, de recherche sur le genre autobiographique? Ou plus précisément sur ses frontières ? L’écriture de Roland Barthes est une écriture « à la limite » : les limites du genre sont constamment explorées et testées dans cet ouvrage qui ne cesse, au fond, de jouer avec les attentes du lecteur. La fameuse question de la sincérité dans l’autobiographie est remise en question dès le verso de la page de couverture avec l’affirmation que « Tout ceci doit être considéré comme dit par un personnage de roman ». Si la frontière entre l’autobiographie (censée être « réelle ») et le roman (genre fictionnel) est immédiatement brisée, Roland Barthes ne s’arrête pas là puisque le texte en lui-même se veut déroutant. Entre les nombreuses interrogations scientifiques et littéraires qu’il formule, les quelques passages introspectifs ou anecdotiques semblent n’être là que pour servir une réflexion plus large : l’essai l’emporte alors sur l’écriture de soi. Pourtant, ce genre n’est pas non plus hermétique chez Roland Barthes puisqu’il mêle la réflexion à l’écriture, ou plutôt comme il le dit lui-même l’idéologie et l’esthétique[2], dans toute son œuvre. Ainsi, la réflexion est véhiculée par une écriture stylistiquement très travaillée, souvent poétisée, et donc « à la limite » d’un genre qui vient s’ajouter aux autres pour compliquer encore la caractérisation de ce livre. Dans certains passages, seules quelques lignes suffisent à mélanger tous ces genres :

 

Sa voix
(Il ne s’agit de la voix de personne. – Mais si ! précisément : il s’agit, il s’agit toujours de la voix de quelqu’un.)
Je cherche peu à peu à rendre sa voix. J’essaye une approche adjective : agile, fragile, juvénile, un peu brisée ?

Au-delà de cette remise en question du genre autobiographique, cet ouvrage contraste de manière assez surprenante avec le reste de sa production écrite, puisque le travail effectué par Roland Barthes est ici plus personnel que jamais. Deux éléments le caractérisent particulièrement : le choix du fragment et son écriture très particulière.

Le premier élément qui frappe le lecteur est d’ordre formel : le texte est fragmenté, présenté sous forme d’entrées de dictionnaire classées dans l’ordre alphabétique. Rien n’est laissé au hasard chez Roland Barthes : tout est analysé et interprété. Par conséquent, la forme du livre est indéniablement réfléchie, et cet ordre alphabétique a une fonction bien précise. Il est d’ailleurs expliqué dans le livre que « l’incohérence est préférable à l’ordre qui déforme » et que « l’ordre alphabétique efface tout, refoule toute origine ». Pour ne pas risquer d’être mal interprété, et éviter une déformation de son propos par le lecteur, l’auteur choisit alors l’ordre le moins arbitraire possible pour arranger ses fragments. Il y a chez Roland Barthes, plus qu’une critique du genre, une peur de l’autobiographie, une peur d’écrire sur soi, et la fragmentation du texte peut alors être vue comme l’un des moyens qu’il emploie pour éviter de tomber dans l’autobiographie traditionnelle. Plus une forme d’écriture est longue, plus un auteur court le risque d’alourdir son style, de se perdre en détails, et de s’épancher peut-être un peu trop : avec la fragmentation, Roland Barthes prend le moins de risques possible. Ce n’est d’ailleurs pas sa première publication « fragmentée » : parmi de nombreux autres exemples, on peut citer Le grain de la voix (une interview) et S/Z (un essai sur une nouvelle de Balzac qui analyse le texte linéairement en le fractionnant presque phrase par phrase).

D’autres raisons peuvent néanmoins être invoquées pour expliquer le choix d’une écriture fragmentaire. L’un des problèmes majeurs de l’autobiographie étant l’illusion d’achèvement provoquée par la nature même du texte, on peut également penser que Roland Barthes explicite à travers l’utilisation du fragment (forme qui annonce d’emblée son incomplétude) le fait qu’une autobiographie ne peut être qu’inachevée. Une autre difficulté propre au genre autobiographique est d’ailleurs contournée par cette forme : le problème de la mémoire. Le caractère éphémère de la mémoire et le fait que les souvenirs ne reviennent souvent que par bribes posent un problème pour le récit, mais correspondent tout à fait à (et sont mimées par) la brièveté des fragments.

Enfin, la volonté de s’écarter de tout fil conducteur dans son texte a permis à Roland Barthes de pouvoir insérer dans le texte ce qu’il ne pouvait pas écrire dans d’autres publications. Suite à la publication du Plaisir du texte deux ans auparavant, dans lequel il défendait l’idée que la littérature avait trop souvent été coupée de la notion de plaisir (le plaisir étant trop souvent « futilisé » dans l’opinion courante), on peut penser qu’il met en pratique le plaisir de l’écriture dans cet ouvrage. Il dira d’ailleurs plus tard dans une interview « c’est donc finalement pour un motif de jouissance que l’on écrit ».



Cette jouissance, il semble que Roland Barthes ne la trouve dans l’écriture qu’à certaines conditions. Dans ce livre, l’auteur, ou l’écrivant[3], insiste sur l’importance capitale qu’il y a à esthétiser un discours idéologique. Si la qualité littéraire de ses textes est décrite ici comme un simple moyen servant à véhiculer des idées, son langage et son rapport à l’écriture ne sont pourtant certainement pas « communs »[4]. En d’autres termes, si, pour l’écrivant, l’écriture n’est pas un « souci »[5], alors Roland Barthes n’est certainement pas un écrivant. Sa « peur du langage », comme il intitule l’un de ses fragments, montre en effet un véritable souci, ou plutôt une angoisse presque obsessionnelle face à l’écriture :

 

« Sur ce qu’il vient d’écrire dans la journée, il a des peurs nocturnes. La nuit, fantastiquement, ramène tout l’imaginaire de l’écriture : […] c’est trop ceci, c’est trop cela, ce n’est pas assez… La nuit, les adjectifs reviennent, en masse ».

 

Cette citation est à la fois une réflexion sur l’écriture et une nouvelle prouesse stylistique, typique de Roland Barthes : le discours est poétisé (inversion, contraste jour/nuit, anaphore de « La nuit ») et exprime des sentiments très personnels. Les « peurs nocturnes » et les insomnies décrites ici confèrent un caractère très intime au passage. L’emploi de la troisième personne, néanmoins, montre une volonté de distanciation qui nous rappelle tout de même que ce n’est pas l’homme mais le chercheur qui parle. C’est en effet le chercheur qui nous prouve ici que l’esthétique de son discours provoque chez le lecteur une impression de sincérité, de vérité autobiographique, alors même que l’auteur définit le narrateur de ce livre comme un personnage fictif.

En définitive, si les frontières de l’autobiographie sont de plus en plus considérées comme trop restrictives, les différents termes habituellement utilisés pour pallier l’étroitesse de sa définition ne fonctionnent pas pour Roland Barthes : autofiction, roman autobiographique, ou encore écriture de soi ne décrivent que partiellement cet ouvrage. L’auteur parvient à dérouter le lecteur et à remettre en cause les grands principes du genre. L’exercice est donc parfaitement réussi.


K.G., AS bibliothèques 2012-2013

 

 

Deux interviews de Roland Barthes

http://www.ina.fr/media/entretiens/audio/PHD99226204/roland-barthes.fr.html

http://www.ina.fr/art-et-culture/litterature/video/CPF10005880/roland-barthes-le-plaisir-du-texte.fr.html

 

Biographie de Roland Barthes

http://fr.wikipedia.org/wiki/Roland_Barthes

 

[1] « Affirmer sur soi ne semble plus guère possible, et la description rétrospective du sujet s'avère au mieux un ‘jeu de langage’. On le comprend, la vérité ne sanctionne plus l'adéquation aux faits et l'autofiction s'érige, là encore, en formule instruite et éclairée que l'on substitue à la naïve autobiographie, idéal de naguère. » Extrait (Avant-propos) de : L'Autofiction: variations génériques et discursives, Academia, coll. "Au coeur des textes", 2012 (p.5-14).
http://www.fabula.org/atelier.php?L%27autofiction

[2] « Idéologie et esthétique » est le titre d’un fragment dans Roland Barthes par Roland Barthes

[3] « Les écrivants, eux, sont des hommes ‘transitifs’ ; ils posent une fin (témoigner, expliquer, enseigner) dont la parole n’est qu’un moyen » (extrait de Essais critiques)

[4] L’écrivant « dispose d’une écriture commune à tous les écrivants » (extrait de Essais critiques)

[5] « Même si l’écrivant apporte quelque attention à l’écriture, ce soin n’est jamais ontologique ; il n’est pas souci » (extrait de Essais critiques)

 

 

Roland BARTHES sur LITTEXPRESS

 

 

Roland-Barthes-par-Roland-Barthes-copie-1.gif

 

 

 

 

 Article de Stéphanie sur Roland Barthes par Roland Barthes.

 

 

 

 

 

 

barthes.jpeg

 

 

 

 

 Article de Valentine sur L'Empire des signes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
24 octobre 2012 3 24 /10 /octobre /2012 07:00

Perec-W-ou-le-souvenir-d-enfance.gif




 

 

 

 

Georges PEREC
W ou le souvenir d'enfance
Denoël 1975
aujourd'hui disponible
dans la collection
« L'Imaginaire »
de Gallimard.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Biographie

Georges Perec est né le 7 mars 1936, « vers neuf heures du soir, dans une maternité sise 19, rue de l'Atlas, à Paris, dix-neuvième arrondissement », et décédé en 1982 d'un cancer des bronches. Ses parents, Icek et Cyrla Perec, sont tous les deux des juifs d'origine polonaise. En 1939, son père s'engage dans l'armée française pour lutter contre l'invasion allemande et décédera en 1940 des suites de ses blessures après avoir posé le pied sur une mine. Pour lui sauver la vie, sa mère lui fait rejoindre sa tante en zone libre grâce à un convoi de la Croix Rouge alors qu'il n'a que six ans. Elle-même ne parviendra pas à quitter à Paris et sera déportée à Auschwitz en 1943. Il ne la reverra plus jamais.

Le petit Georges est alors adopté par sa tante Esther et son mari. Après de brillantes études, il publie en 1965 son premier ouvrage, Les Choses, qui le fera connaître et remportera le Renaudot. En 1967, il rejoint l'OuLiPo, Ouvroir de Littérature Potentielle, un groupe international de littéraires et de mathématiciens s'imposant des contraintes pour stimuler leur créativité. Ils effectuent un travail d'invention, en écrivant des textes à contraintes, et  de recherche puisqu'ils tentent de trouver les auteurs qui se sont fixés des contraintes au cours des siècles passés. Parmi les oulipiens, on compte Italo Calvino ou encore Raymond Queneau, cofondateur du groupe.

Grâce à des œuvres comme La Disparition ou La vie mode d'emploi, Perec a marqué la littérature française ; il est considéré comme un auteur majeur du vingtième siècle.

W ou le souvenir d'enfance est le troisième volet d'un projet autobiographique qui devait initialement en comporter quatre : L'Arbre, Lieux, Lieux où j'ai dormi, et bien sûr W ou le souvenir d'enfance. L'Arbre devait retracer l'histoire de sa famille, mais n'a pas été réalisé jusqu'au bout. On peut également compter parmi ses oeuvres autobiographiques Je me souviens, une litanie de 480 souvenirs en prose, ou Tentative d'inventaire des aliments solides et liquides que j'ai ingurgités au cours de l'année 1974. À chaque fois, Perec a joué avec les codes de l'autobiographie et proposé une façon originale de se raconter. Dans cette étude, nous allons analyser la structure du livre puis les difficultés qu'a éprouvées Perec à l'écrire, et enfin l’interpréter à la fois comme une quête d'identité et une thérapie par l'écriture.



Un livre divisé et unifié

W ou le souvenir d'enfance est à la fois un récit fictif et une autobiographie. Les chapitres impairs dédiés à la fiction alternent avec les chapitres pairs et autobiographiques. Ajoutons que le livre est divisé en deux grandes parties séparées par une page blanche où seuls sont inscrits trois points de suspension entre parenthèses, ce qui donne une quadripartition. Cette dualité se devine dans le titre, qui impose un choix, et par la lettre W, que l'on peut justement diviser en deux et qui induit une symétrie parfaite. Il y a donc à la fois une division et un lien.

Le premier récit, écrit en italique, a été rédigé par Perec durant son adolescence et débute comme un récit d'aventures. Le narrateur, Gaspard Winckler, décide de nous dévoiler son voyage sur l'île W. Après qu'il a déserté les champs de bataille d'une guerre, on ne sait laquelle, une fausse identité lui a été attribuée afin qu'il puisse rejoindre l'Allemagne. Le temps passe, jusqu'au jour où un certain Otto Apfelstahl lui adresse une lettre pour lui donner rendez-vous.

Lors de leur rencontre, le mystérieux auteur de cette lettre lui apprend que le vrai Gaspard Winckler, un petit garçon dont aucun médecin ne pouvait expliquer le mutisme, a disparu lors d'un naufrage en mer. Sa mère, Caecilia, avait organisé ce voyage afin de mettre un terme au handicap de son fils. Si les corps des autres passagers ont pu être retrouvés, ce n'est pas le cas de celui de Gaspard. Otto Apfelstahl propose alors au narrateur de partir à sa recherche.

Le récit d'aventures s'arrête là, ce qui est assez frustrant pour le lecteur car on ne sait pas si le narrateur va accepter la proposition d'Otto Apfelstahl, et la seconde partie de cette fiction débute. Perec livre une description encyclopédique de l'île de W, sans narrateur et très détaillée. W est une île où le sport est roi. Elle est divisée en quatre villages : W, Nord-W, Ouest-W, Nord-Ouest-W. Au sein de ces villages, des compétitions ont lieu quotidiennement, tandis que des championnats inter-villages se déroulent chaque mois et chaque année.

La partie autobiographique est écrite en caractères romains et raconte, comme le titre l'indique, l'enfance de l'auteur. Dans la première partie, Perec retrace ses six premières années, alors que ses parents étaient encore en vie. Ses souvenirs sont flous et confus, il doit s'aider de photos pour décrire le visage de ses parents. Cette partie se termine par la séparation d’avec sa mère, sur le quai de la gare. La seconde partie est plus prolixe en souvenirs car des témoins, surtout sa tante et sa cousine, ont pu lui rapporter leur version des faits. Après avoir rejoint la zone libre, le petit Georges fut adopté par sa tante Esther et son mari qui séjournaient à Villard-de-Lans. Il raconte alors ses premiers souvenirs d'école et sa découverte de la lecture. On quitte l'enfant à la Libération, alors qu'il regagne Paris avec sa famille.


Ainsi, les deux textes semblent au premier abord radicalement différents et on se demande bien pourquoi Perec a choisi de les réunir. Mais si on les examine en détail, il devient évident qu'ils sont indissociables. C'est l'auteur lui-même qui révèle le lien principal qui existe entre eux : la dictature. En effet, si W est d'abord présentée comme une île utopique, elle devient bien vite une contre-utopie où les sportifs sont torturés voire tués, affamés et privés de leur identité puisqu'ils n'ont même plus de noms et sont désignés par leurs titres. Il y a une sélection dès la naissance, on tue les petites filles pour avoir plus de garçons, puis on enferme les femmes, qui ne sont utiles qu'à la reproduction. Les athlètes qu'a dessinés Perec adolescent sont décharnés, disloqués, ont des « faciès inhumains ». Évidemment, on ne peut s'empêcher de faire le lien avec le nazisme dont la famille de Georges a été une des nombreuses victimes. De plus, il existe de nombreuses similitudes entre Gaspard Winckler (le vrai comme le faux) et Perec. Le véritable Gaspard est muet, ce qui rappelle le silence des proches de Georges sur la disparition de la mère et renvoie au blocage qu'il a éprouvé lors de l'écriture du livre. Cyrla Perec et Caecilia Winckler ont toutes deux sacrifié leur vie pour sauver leur seul et unique enfant, le laissant sans repère, comme abandonné. Le narrateur, le faux Gaspard, est orphelin de père. Tout comme Perec, son père est décédé « des suites d'une blessure ». Le vocabulaire de la souffrance jalonne tout le livre, qu'il s'agisse de ces athlètes torturés ou du jeune Perec qui s'imagine avoir eu diverses blessures, comme un bras cassé ou l’opération d'une hernie.

Bien qu'il utilise deux procédés très différents l'un de l'autre, Perec parvient à créer des liens et une unité indiscutables. Il interroge les formes narratives, et nous allons à présent voir que cet ouvrage propose une réflexion sur l'écriture.



Un livre difficile à écrire

Contrairement aux autobiographies classiques, Perec écrit au présent. Il ne redevient pas l'enfant qu'il a été, mais pose son regard d'adulte sur son enfance. Le lecteur assiste donc à ses questionnements, ses incertitudes, ses recherches et ses difficultés. Si on s'intéresse à la genèse de W ou le souvenir d'enfance, on apprend que sa rédaction a été très difficile, presque douloureuse pour son auteur. Tout d'abord, la partie fictive est parue sous forme d'épisodes dans La Quinzaine littéraire entre janvier et octobre 1970. Comme dans le livre, le récit de Gaspard Winckler prend brutalement fin pour laisser place à la description de W, ce qui a créé un malaise et une vague de protestations chez les lecteurs. Au printemps 1970, il formule le projet d'écrire une autobiographie en trois parties : W, ses souvenirs d'enfance, et une chronique de ses relations avec son sujet. Cependant, il ne parvient pas à écrire, il éprouve une sorte de blocage lorsqu'il s'agit d'évoquer son enfance. C'est alors qu'il entame une psychanalyse. On peut penser que ce travail personnel l'a aidé à venir à bout de son œuvre puisqu'il reprendra l'écriture du livre en 1974 et l’achèvera en seulement quelques semaines. Ainsi, on voit que l'auteur a connu un blocage, qui reste perceptible dans la version finale du livre.

Bien que la partie sur ses relations avec son sujet soit absente de la version finale du texte, les obstacles que l'auteur a rencontrés demeurent perceptibles. Ses souvenirs sont flous, et il déclare même dès le début de la partie autobiographique : « Je n'ai pas de souvenirs d'enfance ». On perçoit là ce blocage, cette difficulté à dire l'indicible, à se raconter. Il n'est pas sûr de lui et ses souvenirs sont ponctués de « peut-être », de suppositions et de notes qui les corrigent. Pour décrire son enfance, il s'appuie sur des photos et des récits de membres de sa famille, notamment sa tante Esther et sa cousine Ela. Il arrive également qu'il emprunte des souvenirs à ses proches ou à ses camarades de classe. Il montre ainsi les difficultés que l'on a à se souvenir et à revenir sur son passé, sur ce qui a été douloureux. Notons par ailleurs qu'il fait l'impasse sur ce qui est certainement le souvenir d'enfance le plus décisif, au centre du texte ; la séparation d’avec sa mère. Il commence par raconter qu'elle l'a amené à la gare, mais il s'attache à des détails comme l'illustré sur Charlot qu'elle lui a acheté ou le fait qu'il ait eu ou non un bandage. Il ne va pas au bout de ce souvenir, brutalement coupé et suivi par une page blanche séparant les deux parties du livre où on ne voit que : « (...) ». Il ne peut raconter ce qui est à n'en pas douter l'événement le plus douloureux de sa vie. Le lecteur attend ce souvenir avec impatience et se sent là aussi frustré de ne connaître la totalité de la scène ni les sentiments de l'auteur.



L'autobiographie remise en cause

On peut également considérer ce texte comme une remise en cause du pacte autobiographique. Ce pacte, selon Philippe Lejeune, établit que l'auteur, le narrateur et le personnage principal ne sont qu'une seule et même personne, ce qui est forcément gage de vérité. Ici, Perec souligne que ce n'est pas le cas. En effet, la mémoire est si faillible qu'on ne peut lui faire entièrement confiance. Consciemment ou non, elle modifie certains événements, en imagine même et en efface certains. Il devient alors évident qu'une autobiographie ne peut être une vérité absolue. Il remet donc en cause les règles essentielles de l'autobiographie et s'oppose à cette vérité qu'elle est censée apporter. Ce récit autobiographique devient une sorte d'auto-fiction, c'est-à-dire que l'auteur est aussi le narrateur et le personnage principal, mais la forme du récit est romancée car la mémoire modifie automatiquement les événements et les réécrit.



Une quête d'identité

Écrire sur son enfance, sur sa famille, est en quelque sorte une quête d'identité. Pour Perec, cela est d'autant plus vrai qu'il n'a pas connu ses parents. Son nom a été francisé pour ne pas éveiller les soupçons et il a été baptisé selon la religion chrétienne. Comme les athlètes de W, il n'a plus de nom, d'identité. Il veut comprendre son passé pour parvenir à se comprendre. L'enfance est la base de ce que nous allons devenir et lorsque Perec dit ne pas avoir de souvenirs de cette période, il remet totalement en cause son identité. Il interroge sa famille afin de savoir qui étaient ses parents et quelle était leur histoire. Malheureusement, il ne sait pratiquement rien de sa mère, surtout des circonstances de sa mort. Pendant son enfance, personne ne mentionne cet événement, il n'a pas d'explication. Ce n'est que plus tard qu'il comprendra ce qu'il s'est passé et fera le lien entre ce qu'il a écrit, les horreurs de l'île W, et la réalité. Après la disparition de sa mère, tous les fils se sont rompus, il n'avait plus de repères. De son enfance, Perec dit : « Tout ce que l'on sait, c'est que ça a duré très longtemps, et puis un jour ça s'est arrêté. » Il n'y a même plus de « je », juste un vague « on », car cette séparation est une perte d'identité. Il ne sait pas d'où il vient ni ce qui a fait ce qu'il est ; alors écrire c'est renouer avec ce passé enfoui. C'est Perec lui-même qui résume le mieux les raisons qui l'ont poussé à écrire ce livre :

« J'écris : j'écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j'ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leurs corps ; j'écris parce qu'ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l'écriture ; l'écriture est le souvenir de leur mort et l'affirmation de ma vie. »

Par l'écriture, il récupère ce que « l'Histoire, avec sa grande hache » lui a volé.



Une thérapie par l'écriture

Tout au long du livre, il pose son regard d'adulte sur son enfance, tente d'analyser ses souvenirs et y trouve des sens cachés. Par exemple, nombre de ses souvenirs contiennent des suspensions, qu'il s'agisse de bandage ou de parachute, ce qui pour lui est le signe d'un sentiment d'abandon. On sent là le rôle important qu'a eu la psychanalyse, non seulement dans la rédaction de ce livre, mais aussi dans la vie de son auteur. Perec a suivi une psychothérapie avec Françoise Dolto dès 1949, puis deux psychanalyses. Alors qu'il écrivait W ou le souvenir d'enfance, il suivait son second traitement psychanalytique. Le fait d'analyser son enfance avec sa position d'adulte est caractéristique de la psychanalyse. Il sait que son apparente absence de souvenirs le protège, mais se demande de quoi. L'écriture apparaît alors comme le meilleur moyen de comprendre, et il déclare que  « l'écriture [le] protège ». Il peut taire ce qu'il ne peut dire ou l'évoquer de façon détournée, comme les sévices subis par les athlètes de W qui sont les mêmes que ceux qu'a dû subir sa mère. Cela explique le choix de la fiction, qui recèle des sens cachés sous son apparente simplicité. Très tôt, on comprend que l'écriture s'est imposée comme une évidence puisque son premier souvenir est celui du déchiffrage d'une lettre hébraïque tandis que ses souvenirs les plus clairs sont ceux de ses premières lectures. Grâce à l'écriture, il peut s'exprimer, « rester caché, être découvert ». La beauté de ce texte réside dans ce qu'il cache, ce que l'auteur ne dit pas mais que l'on devine : la douleur.



J'ai choisi d'étudier ce livre car je l'ai lu il y a quelques années et qu'il m'a grandement marquée. Ce n'était pas le premier ouvrage que je lisais du même auteur, et pour être honnête, j'avais eu du mal à aborder Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour. Mais W ou le souvenir d'enfance est déjà bien plus facile à lire selon moi, et aborde un thème sensible et très personnel. On ne peut s'empêcher de ressentir de l'empathie pour l'auteur, pour cet enfant sans repère et cet adulte qui ravive ses souvenirs les plus douloureux. Il n'abuse pas des sentiments, ne nous pousse pas à compatir, ce qui rend le texte d'autant plus beau. C'est dans ses silences que l'on comprend sa douleur. Et on finit par se demander si La Disparition, n'est pas finalement moins celle de la lettre e que celle de sa mère.


Laura Bousquet, deuxième année Édition-Librairie 2012-2013

 

 

Georges PEREC sur LITTEXPRESS





Articles d'Olivia et de  Rachel sur Un homme qui dort







Articles d'Eléa et de Roxane sur Tentative d'épuisement d'un lieu parisien.















Article de Justine sur W ou le souvenir d'enfance

 

 

 

 

Repost 0
23 octobre 2012 2 23 /10 /octobre /2012 07:00

Marguerite Duras L Amant

 

 

 

 

 

 

 

Marguerite DURAS
L'Amant
éditions de Minuit, 1984

 

 

 

 

« Un jour, j'étais âgée déjà, dans le hall d'un lieu public, un homme est venu vers moi. Il s'est fait connaître et il m' a dit : " je vous connais depuis toujours. Tout le monde dit que vous étiez belle lorsque vous étiez jeune, je suis venu pour vous dire que pour moi je vous trouve plus belle maintenant que lorsque vous étiez jeune, j'aimais moins votre visage de jeune femme que celui que vous avez maintenant, dévasté." »

 

 

 

 

L'Amant a été publié aux éditions de Minuit en 1984. Pour ce livre, Marguerite Duras a reçu le prix Goncourt.


Dans L'Amant, Marguerite Duras nous confie en quelque sorte les instants qu'elle a vécus pendant qu'elle était dans une pension à Saigon. Elle revient sur un moment de sa vie qui a été marquant, celui de sa rencontre avec un riche Chinois en 1930. Elle a alors quinze ans.

En lisant L'Amant, on a l'impression d'être directement confronté au souvenir de cette rencontre. Moment où son existence a basculé, et qui est significatif. On verra que cette rencontre a des conséquences sur sa vie mais aussi sur ses relations familiales.

En effet, durant cette période elle doit doit affronter sa famille, mais aussi le père du Chinois, et la société coloniale qui n'accepte pas les relations entre Asiatiques et Européens. À travers ce livre, sont données à voir les incertitudes de l'adolescente de quinze ans qu'était Marguerite Duras, sa volonté de mener seule sa vie et d'exister loin de sa famille.



Le roman est écrit à la première personne mais par moments Marguerite Duras utilise la troisième. À chaque changement de paragraphe, elle procède soit à un retour en arrière, soit à un retour dans le moment présent. Les paragraphes sont plus ou moins courts selon qu’il s’agit de la description d'un lieu ou des membres de sa famille qui, comme on le verra, occupe une place centrale dans le roman. Les phrases sont assez courtes, ce qui donne  du rythme au récit.

Marguerite Duras utilise de nombreuses répétitions, ce qui traduit le besoin qu'elle a d'insister sur tel élément qui a marqué sa vie ou retenu son attention. Par exemple, dès le début du roman, elle insiste sur son âge. Cela se poursuivra tout au long du livre.


Dès le début, elle nous parle de sa rencontre avec le Chinois et des circonstances dans lesquelles elle a eu lieu, évoquant notamment le moment où elle l'aperçoit dans sa limousine. La scène de de leur rencontre est comme une image gravée à jamais dans sa mémoire.



Elle insiste sur le fait qu'elle était âgée malgré ses quinze ans et qu'il était trop tard. Cette insistance revient tout au long du récit comme si c'était pour elle une obsession.

Dès le début du roman, elle se focalise sur la vieillesse et la rapidité à laquelle son visage a changé. À 18 ans elle paraissait plus vieille, ses traits semblaient marqués : « j'étais âgée déjà » , « très vite dans ma vie il a été trop tard ». Elle insiste sur l'aspect de son visage avec ses rides et ses traits durcis.

Durant tout le récit, elle fait des descriptions de sa mère, dont elle évoque la folie, et de ses frères. Elle les décrit tels qu’elle se souvient d’eux.  Si sa famille est aussi présente dans le récit c'est parce que c'est en partie à cause d'elle que son histoire avec le Chinois se terminera. Elle dit à ce dernier qu'elle souhaite le présenter à sa famille : il a peur et pressent déjà que cela va mal se passer. La famille de Marguerite Duras ne l'accepte pas, ne l'aime pas. En leur présence, il est rejeté, nié. Marguerite Duras ne le voit plus comme son amant, et même ne le perçoit plus.



Mon avis

L'Amant nous dévoile les sentiments et les souvenirs de la narratrice. La complexité de sa relation avec le Chinois lui donne d'autant plus de valeur. Si leur relation avait été simple et toute tracée dès le début, le livre aurait été moins captivant. C'est justement cette complexité de l'écriture de Marguerite Duras qui nous tient en haleine. On ressent les sentiments et ses impressions au plus profond d'elle.

En lisant L'Amant, on a l'impression de tout connaître de la narratrice, puisqu'elle semble ne rien nous cacher. Elle nous dit tout ce qu'il est nécessaire de savoir, dans les moindres détails, cela va de l'évocation de sa famille à la description d'un lieu précis.

En se plongeant dans la lecture de L'Amant, on découvre un épisode marquant de la vie de Marguerite Duras et on a le sentiment de mieux la connaître.


Caroline, 2e année Bibliothèques 2012-2013


Marguerite DURAS sur LITTEXPRESS

 

 

Marguerite Duras L Amant

 

 

 

 

 

Article de Cynthia sur L'Amant

 

 

 

 

 

Marguerite Duras La Douleur

 

 

 

 

 

 

Article d'Aurélie sur La Douleur

 

 

 

 

LAURE-ADLER-MARGUERITE-DURAS.gif

 

 

 

 

Article d'Inès sur Laure Adler, Marguerite Duras

 

 

 

 

 

 

 

 

 




Repost 0
18 septembre 2012 2 18 /09 /septembre /2012 07:00

Queneau-On-est-toujours-trop-bon-avec-les-femmes.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Raymond QUENEAU
On est toujours trop bon avec les femmes
Gallimard 1947
Folio 1981

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Raymond Queneau (1903-1976) est un romancier, poète et dramaturge français, fondateur de l’Oulipo. Son œuvre témoigne d’une volonté d’expérimenter de façon systématique, à la fois mélancolique et humoristique, les possibilités du langage parlé ou écrit.

Pour plus d’éléments biographiques : http://www.oulipo.net/oulipiens/RQ



Le roman On est toujours trop bon avec les femmes, fut publié pour la première fois en 1947 sous le pseudonyme de Sally Marla. En effet, il fut précisé que le livre était traduit par Michel Presle. Il est suivi en 1950 du Journal Intime de Sally Marla.

C’est pourquoi la version Folio comporte toujours une Note du traducteur où il est précisé que les événements décrivant l’insurrection de Dublin, le lundi de Pâques 1916, ne relatent pas les faits réels.



Quatrième de couverture

 « Le lundi de Pâques 1916, à Dublin, une insurrection nationaliste irlandaise éclate. Sept rebelles prennent possession du bureau de poste de Eden Quay, le vident de ses occupants légaux et soutiennent un siège farouche contre les loyaux soldats de Sa Majesté britannique. Mais une jeune fille, Gertie Girdle, est restée, qui va poser de nombreux problèmes aux assiégés — et notamment celui-ci : parviendront-ils à se conduire correctement avec elle, en vrais gentlemen ? Ce n’est qu’à ce prix qu’ils pourront, après leur mort, être considérés comme des héros véritables. »



Ce roman de Raymond Queneau est à la fois particulier et humoristique. Car bien évidemment, le véritable défi de l’histoire n’est pas la réussite de cette insurrection mais bien le comportement de ces hommes face à cette jolie jeune fille, innocente et pure. Enfin… c’est ce que nous laisse supposer le début du récit.

Au fil d’un texte découpé en maints petits chapitres, le lecteur navigue entre les différents personnages, D’une part, nous avons le récit de nos sept hommes, et d’autre part, celui de Gertie, enfermée dans les toilettes du bureau de poste, se demandant ce qu’il peut bien se passer. Au fur et à mesure que l’histoire avance, on découvre un peu plus la personnalité de chacun. La découverte de Gertrude par Caffrey va bouleverser nos gaillards, car ils vont devoir se comporter correctement avec elle. Et par comportement correct, Raymond Queneau sous-entend qu’il va falloir la respecter.

Le lecteur peut donc s’inquiéter du sort de cette jeune pucelle britannique, si jolie et si prude. En effet, elle se réfère beaucoup à dieu lors de ses monologues aux « lavatories ». Mais par un étrange retournement de situation, il s’avère que ce n’est pas elle la victime en danger mais plutôt eux…

Ils vont vite être entourés de Britanniques et se faire bombarder par un navire de la marine, sous l’ordre du commandant Cartwright, qui n’est autre que le fiancé de notre chère demoiselle.



Les personnages

 Mac Comark, Kelleher, Callinan, Dillon, Gallager, Caffrey, O’Rourke sont nos sept rebelles. On remarque un décalage culturel entre tous ces hommes originaires de divers endroits du pays. Certains proviennent de milieux lettrés (O’Rourke est étudiant en médecine) tandis que d’autres vivent dans des endroits plus reculés, où la population peut sembler arriérée. C’est le cas de Gallager, originaire de Inniskea, petite île irlandaise dont les habitants vivent principalement du pillage des bateaux naufragés et vénèrent une pierre enroulée de dentelle, qui ferait tomber la pluie.

John Mac Comark, le leader de la bande est un homme droit, qui veut défendre son pays, il n’a pas peur de mourir pour lui, pour sa liberté. Pourtant, Gertie le déstabilise et il est difficile pour lui d’avoir les idées claires en sa présence. Le comportement de la jeune femme l’étonne.

O’Rourke, étudiant en médecine, est un peu à l’opposé de ses compatriotes. Très respectueux envers Gertrude, il n’imagine pas un instant qu’elle ait pu être à l’initiative d’actes peu catholiques. À ses yeux, elle est forcément victime de ses geôliers. Un contraste très prononcé se dessine entre le jeune homme et la demoiselle, les rôles semblent s’inverser. En effet, les réactions de O’Rourke, ses déclarations enflammées, dévoilent au lecteur un côté très fleur bleue, que l’on attribue plus souvent aux femmes.

On se rend compte que ce ne sont pas de mauvais hommes, ils peuvent sembler parfois simples ou rustres. Seulement, il leur est difficile de savoir quel comportement adopter avec une demoiselle. Les besoins primaires sont présents et c’est leur assouvissement qui pose problème. Vont-ils pouvoir résister à ses charmes et rester corrects avec cette jeune blondinette ?

Gertie Girdle, de son vrai prénom Gertrude, est une jeune Britannique travaillant au bureau de poste de Eden Quay. Avant-gardiste, elle porte les derniers vêtements (et sous-vêtements) à la mode, ce qui va être un atout particulier pour elle face à ses geôliers. Fiancée au commandant Cartwright, elle reste tout de même persuadée que beaucoup d’hommes sont amoureux d’elle. Blonde, avec de grands yeux bleus, nous lui donnerions « le bon dieu sans confession ». Pourtant, on découvre au fil des pages, un aspect de la jeune fille plutôt étonnant. C’est là que réside toute l’ingéniosité du roman car il est difficile de deviner ce qui l’attend à la fin du livre.



L’écriture

Par certains aspects, cet ouvrage semble annoncer les travaux de l’Oulipo*, qui verra le jour une dizaine d'années plus tard. En effet, beaucoup de mots originaires de la langue anglaise sont présents dans le texte. Mais Raymond Queneau s’est amusé à les rédiger de manière phonétique. Ainsi, WC devient vécés ou lavatories ; whiskey se transforme en ouisqui. Cela donne une volonté de rester de ménager une distance avec la langue anglaise même si le thème du récit est un événement historique de l’Irlande.

Le langage utilisé par les rebelles est cru, familier. Ce qui renforce l’image que nous pouvons avoir d’eux, des brutes, des hommes virils, qui n’ont peur de rien et qui contraste avec celle qu'offre la jeune Britannique, polie. C’est peut-être volontaire de la part de Queneau pour marquer cette différence entre les Irlandais et les Britanniques et jouer avec les stéréotypes.

 

Ainsi, On est toujours trop bon avec les femmes est un livre drôle, qu’il faut prendre au seconde degré. Parfois déroutant quant au comportement des personnages, il nous relate les événements qui ont eu, véritablement ou non, lieu ce lundi de Pâques 1916, et nous découvrons ce qui a pu pousser ces hommes à cette insurrection.

Un livre sympathique, qui se lit très rapidement et dont on prend plaisir à découvrir le dénouement.


Hélène, 2e année éd-lib.

 

 

* L’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle) est un groupe d’écrivains fondé par François Le Lionnais, mathématicien et Raymond Queneau en 1960. C’est un atelier de littérature expérimentale qui a eu pour membres importants Italo Calvino, Georges Perec ou encore Jacques Roubaud. Son travail est fondé sur l’utilisation de contraintes formelles afin d’encourager la création littéraire.

 

 


Raymond QUENEAU sur LITTEXPRESS

queneau.jpg





Article de Joséphine sur En passant.

 

 

 

 

Raymond Queneau Le Vol d Icare

 

 

 

 

 

 Article d'Agathe sur Le vol d'Icare.

 

 

 

 

 


Repost 0
3 septembre 2012 1 03 /09 /septembre /2012 07:00

Manuela-Draeger-Onze-reves-de-suie.gif






 

 

 

 

 

 

 

 

Manuela DRAEGER
Onze rêves de suie
Éditions de l'Olivier, 2010

 

 


 

 

 

 

Biographie

Manuela Draeger est en réalité un hétéronyme d'Antoine Volodine. Son premier livre a été publié en 2002 à l'École des Loisirs : Pendant la boule bleue. Elle a écrit un total de 11 livres à ce jour. Onze rêves de suie est le seul à avoir été publié par les Éditions de l'Olivier.

Elle fait partie du « post-exotisme » comme Antoine Volodine, Lutz Bassmann, Elli Kronauer (hétéronymes de Volodine).



Selon Volodine, Manuela Draeger « fait partie d'un collectif imaginaire d'écrivains imaginaires emprisonnés ». Elle « est issue d'une fiction mais s'en est sortie pour devenir un écrivain publié, réel ». Elle « existe par ses romans ».

Manuela Draeger existe donc depuis 2002 et est un auteur réel, comme lui.

  Présentation de Manuela Draeger par Antoine Volodine sur Dailymotion.



Onze rêves de suie

Le roman selon Antoine Volodine :

Pour lui, le conte et le merveilleux sont essentiels dans le livre.

On y voit le regard de l'enfant sur le monde des adultes. Un monde fait de barbelés et de ghettos.

L'auteur utilise un humour noir provocateur.

L'histoire porte deux espoirs :

– la possibilité de se réfugier dans le rêve, la fiction, les souvenirs.

– l'attente de la bolcho pride.

Elle tourne autour d'une bolcho pride qui a mal tourné.



L'histoire

Dès le premier chapitre, on sait que les personnages sont morts ou en train de mourir dans l'incendie du bâtiment Kam Yip. La bolcho pride a mal tourné pour eux.

La bolcho pride est la fête de la Fierté Bolchevique. Elle a lieu tous les ans au milieu du mois d'octobre. Elle est interdite par le gouvernement et réunit des prolétaires, des révolutionnaires, dont les jeunes dont on suit l'histoire.



Celle qui parle dans le premier chapitre dit que c'est l'année « où les choses ont mal tourné, la bolcho pride a été une fête de la violence et du malheur. »

On sait que certains sont morts comme Drogman Baatar. D'autres brûlent : Imayo Özbeg, Ellie Zlank. Mais ils sont tous ensemble.

 

 

« Je vais à toi. En ce moment, nous sommes avec toi. Nous allons tous vers toi. Nous échangeons nos derniers souffles.

Ta mémoire coule à l'extérieur de tes yeux.

Mes souvenirs sont les tiens. » (page 16).

 

 
L'histoire est composée des souvenirs des jeunes en train de mourir, entrecoupés des contes de la Mémé Holgolde. C'est une nonagénaire qui est comme une grand-mère pour les enfants. Elle est l'une des dirigeantes du Parti. Elle est donc très engagée, idéaliste d'un monde égalitaire, révolutionnaire.

Les jeunes gens vivent dans le Bloc Negrini. Un souvenir nous est raconté : avant la bolcho pride, un local où se trouvait tout leur matériel pour la manifestation a brûlé. La narratrice dit alors qu'elle sait d'avance que ce sera la pire des bolcho pride.

Les deux chapitres suivants sont deux contes de la Mémé Holgolde. Ce sont des passages de la vie de l'éléphante Marta Ashkarot. Elle est très âgée (plusieurs siècles) et ne meurt jamais. Elle déménage de demeure en demeure, changeant de monde, de nom mais se souvenant toujours de ses vies précédentes.

Le souvenir d'après est lié à un lieu, le Pont des menteurs. Il se passe durant leur enfance. Ce pont serait un tunnel où les menteurs seraient décapités lorsqu'ils passent. Les enfants connaissent cette histoire et ont appris à ne plus mentir ou à oublier leurs mensonges, par peur de mourir.

Un autre conte sur l'éléphante est narré, puis un autre souvenir. Celui-ci est en rapport avec les adultes, et notamment la vision qu'en ont les enfants. Cela se passe lorsque Imayo Özbeg a huit ans et Rita Mirvrakis dix. Tout est présenté du point de vue d’Imayo. On découvre le soldat Schumann qui remplaçait les maîtresses quand elles étaient mortes ou emprisonnées. Il enseignait l'arithmétique, les principes de discipline militaire, les méthodes de combat au corps à corps, l'idéologie égalitariste de base, la théorie politique, le chant...

Puis les deux enfants sont dans la ville et se promènent. On suit leur promenade, les rencontres qu'ils font. Imayo se rend compte qu'il rêve, décide d'attendre. Il pense à Rita dont il est amoureux et va vers elle.

 

 

 « Et, bien sûr, je pensais à toi, Rita Mirvrakis. J'allais vers toi. Je savais qu'il n'y avait plus qu'à attendre.

J'attends encore. Mais j'allais vers toi et, en ce moment encore, je vais vers toi, Rita Mirvrakis, je vais vers toi. » (page 128).

 

On dirait donc un souvenir où Imayo Özbeg divague alors qu'il est en train de brûler. Ce qu'il dit à la fin, « je vais vers toi », rejoint le début du roman : « je vais à toi ».

Suivent un conte puis un souvenir intitulé « Mes parents ». On y découvre une description de la Mémé Holgolde ainsi qu'un aperçu de ce qu'elle a pu faire pour la cause qu'elle défend. Le souvenir nous montre la rencontre de parents, racontée par l'enfant, sous plusieurs points de vue (père, mère, extérieur), sans qu'on sache qui sont les parents ni l'enfant.

Le récit continue avec deux nouveaux contes de la Mémé Holgolde. Le deuxième est plus particulièrement intéressant car Marta Ashkarot est dans sa nouvelle demeure en sachant que c'est la dernière. La fin du conte est aussi la fin du monde et de toute existence dont celle de Marta.

Pour finir, l'auteur nous ramène au point de départ, avec les jeunes dans le bâtiment Kam Yip qui est en train de brûler. Différents points de vue alternent, on ne sait pas toujours qui est le narrateur. Tout se mélange : les moments présents avec les jeunes qui brûlent, les moments passés avec la bolcho pride – on découvre pourquoi et comment ils ont fini dans le bâtiment en flammes – et les moments futurs, après leur mort, racontés de leur point de vue, où on voit la Mémé Holgolde les défendre car ils ont mené une action révolutionnaire même si elle était contraire à la volonté du Parti.

À la fin, quand ils sont dans les flammes, les jeunes se sentent comme une seule personne, avec un même nom, les mêmes souvenirs : « mes souvenirs sont les tiens » (cette phrase figure plusieurs fois au début du roman). Ils se prennent pour des « cormorans étranges » (expression plusieurs fois utilisée par la Mémé Holgolde). Le feu est presque immobile comme si le temps s'était arrêté et qu'ils vivaient à l'intérieur.



Analyse

Le roman est construit selon une alternance entre contes et souvenirs, dans un ordre qui n'est pas chronologique.

Les contes (au nombre de six) sont très importants pour les enfants. Ils veulent toujours savoir ce qui arrive à l'éléphante Marta Ashkarot qui est à chaque fois dans une nouvelle demeure, rencontre de nouvelles personnes. Cela va jusqu'au point où, lorsque le récit est interrompu à cause de la mort d'une femme sous leurs yeux, les enfants veulent malgré tout connaître la suite et ne s'intéressent pas à ce qu'il vient de se passer. Comme si personne ne venait de mourir devant eux.

Le livre raconte la vie sombre, dure d'enfants. Les adultes ne leur cachent pas les choses, ils savent très bien ce qui se passe.

Les enfants sont très disciplinés, éduqués, parfois par la peur (par exemple avec le « pont des menteurs »), même s'ils ne sont jamais frappés ou tués. Ils sont sacrés. Les enfants se considèrent tous comme frères et sœurs.

Dans cette vie, la bolcho pride est la seule joie de l'année. Elle est une façon de manifester car pour tous, le monde doit changer. Les personnages sont tous prolétaires, révolutionnaires et contre le capitalisme.

Les thèmes les plus présents sont la mort, la violence et la guerre. Il y a des descriptions d'odeurs, du  sang, des corps brûlés, de l’urine... Le feu et les flammes ont une grande importance, beaucoup de choses brûlent dans le récit.

Le roman est composé de différents points de vue mais toujours à la première personne. Selon le souvenir, celui-ci change. Le dernier chapitre comporte des points de vue différents selon le paragraphe.

 Le début du premier chapitre est particulier. Chaque nouveau paragraphe répète quelques phrases du précédent en complétant, en ajoutant des détails. Ainsi on comprend quelque chose la première fois, et le complément du paragraphe suivant nous éclairent voire nous donnent un sens légèrement différent de ce qu'on avait pu comprendre.

C'est un livre agréable à lire, qui aborde des sujets graves mais du point de vue d'enfants. Le manque de chronologie n'est pas gênant et change du roman traditionnel, plus linéaire.


Marine G., 2ème année Bib.-Méd.-Pat. 2011-2012

 


Repost 0
2 septembre 2012 7 02 /09 /septembre /2012 07:00

Manon-Moreau-Le-vestibule-des-causes-perdues.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Manon MOREAU
Le vestibule des causes perdues
éditions delphine montalant, 2011.
 


 

 

 

 

 

 

1600 km depuis le Puy-en-Velay jusqu'à Compostelle, le chemin de Saint-Jacques permet des rencontres, improbables et incongrues.

Des personnages malheureux dans leur quotidien ou simplement à la recherche d'une envie inassouvie et ineffable trouvent l'idée et l'impulsion de partir sur le chemin, quoi qu'il leur en coûte de remarques, de jugements désapprobateurs et d'impacts sur leur vie.

Plus qu'un déclic, c'est une idée de partir qui germe, à la fois irrésistible et inexprimable, indicible, alors vient cette occasion du voyage qui s'offre à eux.

Ainsi ils trouvent cette chose qui leur faisait défaut, cette aventure, ce renouveau qui balaie leur quotidien, triste ou oppressant : se sentir vivant.

« Si vous saviez... On en a tous, de drôles de raisons d'être là. Faudrait faire la liste. Une vraie cour des miracles. »


Quels que soient leurs caractères et leurs antécédents, les protagonistes, bigarrés, sont tous attachants, séduisants. Leurs histoires et leurs vies sur le chemin s'entremêlent sans cesse, faisant du récit un continuum, un ensemble cohérent d'une grande intelligence. Tous sont embarqués dans une aventure humaine sans précédent qui les porte aux confins de l'Espagne.

La construction savante du récit et le choix des mots, fin et malin, nous tiennent en haleine d'étape en étape, de surprises en trésors.

Manon Moreau a su donner une dimension bienveillante, secourable et sensible à ce qui n'est en apparence qu'un chemin : les personnages qui se complètent sont comme préservés, maternés et se fortifient pas à pas, portant chacun leur « pierre » dans leur sac à dos, jusqu'à Compostelle.


Brillant, ce premier roman.

 « Une sacrée arche de Noé, ce chemin. »


Charlotte, AS bib 2011-2012.

 

 

Manon MOREAU sur LITTEXPRESS

 

Manon Moreau Le vestibule des causes perdues 

 

 

    Manon Moreau à lire en poche 2011, article de Charlotte.

 

 

 

 

 


Repost 0

Recherche

Archives