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11 juillet 2012 3 11 /07 /juillet /2012 07:00

Pierre-Michon-Les-Onze.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pierre MICHON
Les Onze

Verdier, 2009

Gallimard
Folio, 2011


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les Onze de Pierre Michon est un roman qui porte sur la vie du peintre François Élie Corentin, éminent peintre du XVIIIe siècle qui a peint le plus célèbre tableau du monde, exposé au Louvre. Ce tableau s’intitule justement Les Onze car il représente les onze membres du Comité de Salut Public qui fut à l’origine de la Terreur durant la Révolution française. Le peintre, comme l’œuvre ne vous évoquent rien ? Rien d’étonnant à cela puisque l’un comme l’autre sont fictifs, tous deux issus de l’imagination de Pierre Michon. Dans son roman, Michon nous livre donc une biographie purement fictive de François-Élie Corentin. Cette biographie ne se présente pas de manière académique et chronologique, déroulant la vie du peintre de sa naissance à sa mort. C’est de manière fragmentaire que Michon nous dévoile, au fil des pages, des épisodes de la vie de Corentin, son enfance heureuse à Combleux près d’Orléans, ou encore le moment fondamental de la commande de son grand tableau, passée au milieu de la nuit par trois révolutionnaires complotant contre Robespierre. Décrit comme un personnage ambigu, qu’on a du mal à cerner, le peintre reste partiellement mystérieux. Mais par son génie littéraire Michon réussit si bien à donner vie au peintre et à son œuvre que le lecteur finit par douter. Est-il vraiment impossible que Corentin ait existé ?
 
Ce roman très court mais pourtant très dense et extrêmement bien documenté touche bien des thèmes, l’histoire, l’art, et même la condition humaine.  Mais ce qui y est vraiment central, peut-être parce que cela englobe tout le reste, c’est le thème de la création et la figure du créateur, de l’artiste.

Pierre Michon n’a pas choisi d’inventer n’importe quel personnage, il a choisi celui d’un peintre, qui plus est d’un peintre qui serait l’auteur d’ une œuvre majeure représentant des personnages clés de l’histoire de France. Dans Les Onze, l’auteur élabore la figure d’un créateur mystérieux érigé au statut de mythe en raison de son talent et de son grand œuvre. Dans un passage particulièrement intense narrant un épisode de l’enfance du peintre, la figure du créateur, de l’artiste apparaît pour la première fois. Dans ce passage, l’enfant François-Élie s’exclame à la vue d’ouvriers occupés à l’entretien d’un canal : « Ceux-là ne font rien, ils travaillent ».  On assiste ici au premier moment, à l’éveil, à l’émergence de l’artiste, moment dont Michon nous fait sentir l’importance et la singularité :

« […] l’artiste n’est-ce pas le créateur – celui qui veut croire de toutes ses forces et qui arrive à croire que l’acte par lequel on a prise sur le monde, l’acte digne de ce nom, a pour fondement et principe l’intellection pure, la magie en somme, la volonté magique d’un seul ? ».

Cette phrase, chargée de sens, renvoie à des considérations philosophiques sur la figure de l’artiste, sur son caractère unique et différent.

Michon consacre également un très long passage au moment de la commande de l’œuvre, moment central, tant dans le roman que dans l’histoire de Corentin, car il représente la genèse de l’œuvre maîtresse, de sa création, si bien que la scène revêt une dimension mythique.

En décrivant le peintre et le tableau, Michon nous dévoile le pouvoir, la puissance de la création et de l’œuvre qui permet de maintenir en vie les onze hommes qu’elle représente, par-delà les siècles. Dans l’œuvre de Michon, c’est le tableau qui assure aux membres du Comité de salut public la postérité et la reconnaissance. Elle permet au lecteur (au spectateur) de les voir : « Vous les voyez, Monsieur ? », « Regardez, Monsieur » répète souvent Michon, parlant du tableau de Corentin, comme si les onze hommes, puissamment évoqués, se trouvaient bel et bien sous nos yeux.

C’est aussi la puissance de la création qui permet à Michon de donner vie aux personnages qu’il imagine. Mais dans ce cas précis, c’est l’écriture et plus précisément la littérature, autre forme de création, qui donne toute son intensité à l’évocation. Car si l’art occupe une place importante dans Les Onze la littérature aussi y est très présente. Michon consacre ainsi un petit passage aux écrivains des Lumières et  la figure de l’auteur apparaît à travers le père du peintre François-Élie présenté comme un de ces auteurs du XVIIIe.

 De même, on voit apparaître sous la plume de Michon une facette méconnue des onze membres du Comité de salut public que l’on connaît surtout comme de redoutables hommes politiques. Dans un long passage, il les présente en effet comme les auteurs qu’ils furent aussi, citant l’œuvre de chacun : « Billaud qui fit Morgan, opéra, Polycrate, opéra », « Robespierre ; qui eut sa première célébrité pour des églogues à Bacchus, à Liber, à Pomone ».  Ici, c’est en parlant de la littérature et par la littérature que Michon fait apparaître une facette méconnue de ces hommes, « réajustant » la vision que l’on peut avoir d’eux.

Le roman est également parcouru de références littéraires que Michon utilise pour évoquer ses personnages, ce qui ne fait que leur donner plus de « substance » ; ainsi, parlant de la mère de Corentin, Suzanne, il fait référence à plusieurs grands auteurs de l’époque – « Cette fille comme sortie des pages de Casanova, de Sade, et de Bernardin ou Jean-Jacques » –, ou, exemple encore plus frappant, la constante comparaison de Collot à Macbeth nimbe le personnage de mystère et d’une aura de  terreur : « et Collot, donc, bon shakespearien, comme il le prouva abondamment lorsqu’il fit Macbeth dans la plaine des Brotteaux ».

C’est cette forte intertextualité couplée au talent littéraire de Michon qui fait du passage de la commande une scène très forte, si forte qu’elle semble presque inscrite dans notre inconscient collectif. De manière théâtrale, Corentin est réveillé en pleine nuit par des sans-culottes et emmené dans une église pillée sur la table de laquelle gisent des os, reliques de sainte déterrées qui finissent par être brûlées par les révolutionnaires. Cette scène extrêmement chargée de symboles (les reliques sacrés, l’église pillée, l’obscurité, le secret), qui évoque le topos littéraire de la scène de complot puisque c’est bien de conspiration et de secret qu’il s’agit, a d’ailleurs quelque chose de shakespearien : « Et Collot n’est pas dans Shakespeare, il est là. Il est pourtant un peu dans Shakespeare, nécessairement, parce que tout cela est nocturne , caravagesque ou shakespearien, crapuleux. »

De la même manière que le tableau de Corentin confère, par sa puissance évocatrice, un caractère immortel aux onze membres du comité qu’il représente et cristallise une période clé de l’histoire, le roman de Michon parvient à donner vie à des personnages pourtant fictifs. Ce faisant, Michon donne à voir la puissance de l’écriture, de la littérature.

Ainsi  il y a dans Les Onze un certain effet de mise en abyme puisqu’une œuvre magistrale (le roman de Michon) porte sur une autre œuvre (le tableau de Corentin) et que l’une se construit en parlant de l’autre. Deux œuvres qui portent le même nom, Les Onze, tableau fictif du tout aussi fictif Corentin, et Les Onze, roman bien réel du talentueux Pierre Michon. Corentin et Michon semblent se renvoyer leur reflet (d’autant qu’on trouve entre les deux hommes de légères similitudes comme les origines limousines de Michon qui voue aussi une passion à la peinture).

Les Onze parle de la création, et de la puissance créatrice et, ce faisant, elle parle de littérature, d’elle-même ce qui confère au roman une dimension métalittéraire.



C’est donc une œuvre extrêmement dense que nous livre en quelques pages Pierre Michon. Les nombreuses références qu’il mêle aux éléments issus de sa seule imagination lui permettent, couche après couche et petite touche par petite touche, de peindre sa propre toile en usant non pas de pigments mais de mots. Lorsqu’on referme Les Onze l’œuvre semble prendre tout son sens et l’on a l’impression d’avoir devant les yeux un immense tableau, un tableau de maîtreUne œuvre magistrale, donc, ou plutôt deux œuvres, puisque toutes deux sont nées de son imagination et de son talent.

Mais, comme Michon l’écrit lui-même dans les ultimes pages du roman : « chaque chose réelle existe plusieurs fois, autant de fois peut être qu’il existe d’individus sur cette terre ».

C’est pourquoi je vous invite à vous faire votre propre idée sur Les Onze.


Ludivine, AS bib.-méd.-pat.

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10 juillet 2012 2 10 /07 /juillet /2012 07:00

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Lyonel TROUILLOT
Yanvalou pour Charlie
Actes Sud, 2009
Babel, 2011


 

 

 

 

 

 

 

 

Lyonel Trouillot est né sur l'île d'Haïti en 1956. Écrivain, poète, peintre, journaliste, professeur, c'est une figure importante de Port-au-Prince qui lutte pour maintenir la démocratie dans son pays. Il fait partie des survivants du séisme du 12 janvier 2010 et s'implique d'autant plus dans la restructuration de l'île en menant des actions locales mais aussi en communiquant sur les conditions de vie des Haïtiens. Il a reçu le prix Wepler pour l'ouvrage Yanvalou pour Charlie et a été sacré Chevalier des Arts et des Lettres en juin 2010.



Son roman a été publié pour la première fois lors de la rentrée littéraire de 2009, avant la catastrophe, mais il n'en demeure pas moins contestataire et dénonce des conditions de vie précaires ainsi qu'un écart important entre les différentes classes sociales du pays, le tout dans un climat politique tendu. Cela rappelle la situation actuelle de l'île d'Haïti que Lyonel Trouillot décrit dans ses différents lettres ouvertes publiées par Le Point, qui dressent le bilan de la reconstruction du pays.



L'histoire se déroule à l'époque contemporaine. Dès les premières lignes, le lecteur ressent une proximité avec le narrateur car ce dernier emploie la première personne du singulier et s'attache à décrire son environnement, si bien que l’on est immédiatement intégré au récit. Avec cynisme, Mathurin D. Saint-Fort énonce les caractéristiques de ses collègues de travail. L'une « remonte loin dans le passé et redescend dans le présent le visage plein de larmes » tandis que l'autre est « une grande comédienne qui simule tout ». Ces portraits semblent caricaturaux mais sont le reflet des classes sociales supérieures de Port-au-Prince, Mathurin étant avocat.

Cependant, il laisse rapidement entendre que ses origines sont plus modestes : il s'est inventé une nouvelle identité pour marquer la césure avec son ancienne vie, et a renié son prénom, Dieutor. Il explique que ce nom lui semble douloureusement ironique puisqu'il signifie retors.

Mais les souvenirs et la nostalgie qui les accompagne sont surtout réveillés par Charlie, un garçon des bas quartiers qui a retrouvé Dieutor grâce à l'aide d'un prêtre. Il vient lui demander de l'aide. « Ce crétin de Charlie, avec sa vie de chien et son histoire de fou, était venu ouvrir la porte du retour. »

Là débute un récit polyphonique. Quatre personnages prennent tour à tour la parole : Dieutor, Charlie, Nathanaël, le frère de cœur de Charlie, et Anne, une vieille connaissance de Dieutor, son premier amour.

Dieutor est obligé de faire face à ses origines car il ne peut interrompre le flot de paroles de Charlie. Ce dernier est envahissant, habitué depuis toujours à vivre en communauté dans un orphelinat délabré dirigé par le Père Edmond. La notion de bande est très importante pour lui alors que Mathurin avait décidé de mener une existence où il ne devrait compter que sur lui-même. Charlie raconte sans discontinuer ses aventures. Le style employé par l'auteur pour ce personnage, très linéaire et fluide, contraste avec les phrases hachées et catégoriques prononcées par Dieutor.

Charlie raconte son passé, la constitution de sa bande menée par Nathanaël et les deux commères, et leur quête obsessionnelle : trouver leur étoile. Ils transgressent les règles morales, pensant qu'accomplir de petits larcins dans les maisons de vacances des plus aisés n'est pas grave puisque leur but est juste. Ils cherchent à tout prix à mener une existence meilleure, à se sortir de la misère. Cette misère est entièrement représentée par le soeur-mère de Nathanaël, une jeune femme qui semble avoir été violée et défigurée, qui a donné naissance à ce garçon et vit dans le bidonville de Port-au-Prince. Elle a honte de sa condition, n'ose plus parler ni regarder son fils dans les yeux. Elle n'a pas la force de se battre pour améliorer son sort. Elle survit au jour le jour, mais l'énergie employée pour cela ne lui permet plus de mener des projets ou de connaître l'espoir.

Cette jeunesse qui souhaite améliorer son quotidien, incarnée par Charlie et sa bande, est rejointe par les enfants des populations aisées qui militent pour l'amélioration des conditions de vie des plus pauvres. Cependant, durant le récit, nous comprenons qu'ils s'inventent eux-aussi des identités de militants pour tromper leur ennui, et qu'il règne une incompréhension entre ces enfants issus de différents milieux, une certaine peur, cette différence que Nathanaël tentera de combler pour l'amour d'une jeune femme. Tiraillé entre ses amis d'enfance et le rêve d'un monde plus beau, il devra faire un choix crucial, qui se révélera tragique.

C'est alors que le personnage d'Anne intervient. Comme un lent Yanvalou, danse traditionnelle d'Haïti qui célèbre le voyage des esprits vers l'au-delà grâce à des mouvement d'épaule qui imitent des vagues, Anne évoque avec lenteur (alors que le lecteur lui-même se remet du chapitre précédent, très violent) les souvenirs de Dieutor dans un échange épistolaire.

C'est elle qui donnera cette définition de Port-au-Prince : « Une ville sans traditions ni vérités propres, une ville de masques dans laquelle tous se font passer pour ce qu'ils ne sont pas et deviennent des bêtes qui dévorent tout sur leur passage ».



J'ai trouvé ce roman bouleversant et très mélancolique. Pour moi, c'est un récit qui met en exergue les relations humaines et la notion de survie. Il est également empreint de nostalgie et je crois que prendre en compte les événements de 2010 participe à accentuer l'émotion ressentie par le lecteur. Yanvalou pour Charlie est un roman qui m'a laissé une forte impression et il arrive fréquemment que je repense à cette histoire.


Julie, 2e année Éd-Lib


Liens utiles

La lettre ouverte de Lyonel Trouillot dressant le bilan de la reconstruction de l'île d'Haïti :
http://www.lepoint.fr/monde/haiti-deux-ans-apres-la-lettre-de-lyonel-trouillot-11-01-2012-1417867_24.php

La démonstration d'un Yanvalou :
http://www.youtube.com/watch?v=WI1wA4kYZ_o

 

 

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8 juillet 2012 7 08 /07 /juillet /2012 07:00

echenoz des eclairsEchenoz courir  Echenoz Ravel

 

 

 

Jean ÉCHENOZ
Les biofictions :

RavelCourirDes éclairs
Minuit



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'auteur, son écriture

Jean Échenoz est né à Orange, dans le Vaucluse, en 1947. Il reçoit le prix Médicis en 1983 pour Cherokee et le prix Goncourt en 1999 pour Je m'en vais. On parle de lui comme d'un héritier du nouveau roman, mouvement littéraire des années 50 aux années 70 dont quelques-uns des représentants sont Claude Simon (prix Nobel 1985, auteur entre autres de La Route des Flandres), Alain Robbe-Grillet (considéré comme le chef de file du mouvement, a écrit Les Gommes) ou encore Nathalie Sarraute (autre figure de proue, auteure de Enfance). L'écriture d'Échenoz, qualifiée à la fois de romanesque et de minimaliste, bouscule donc un peu les conventions. Romanesque parce qu'elle retourne aux fondamentaux du roman qui sont de raconter une histoire, celle d'un personnage principal. Cette histoire, Échenoz nous la narre dans son style bien particulier, avec des figures de style très repérables et abordables, dont on peut voir un merveilleux exemple dans le tout premier chapitre du roman Des Éclairs lorsqu'il évoque les « fenêtres écarquillées » par le vent de l'orage qui a eu lieu pendant la naissance de Gregor, personnage central.

Ravel, Courir et Des Éclairs sont des biofictions. « Biofiction » est un terme inventé par Alain Buisine (écrivain français spécialiste de Marcel Proust – entre autres – et auteur de nombreux ouvrages publiés chez Zulma, comme Nudités de Venise par exemple), qui se rapporte aux œuvres biographiques à forts traits fictionnels. Ravel est paru aux éditions de Minuit en 2006, et raconte les dix dernières années de la vie du célèbre compositeur né en 1875 et mort en 1937. Courir est le second titre, sorti en 2008, qui se focalise sur le coureur polonais plusieurs fois médaillé d'or aux Jeux-Olympiques, Emile Zatopek (1922-2002). Le dernier, Des Éclairs, est « une fiction sans scrupules biograhiques, un roman qui « utilise cependant la destinée de l'ingénieur Nikola Tesla (1856-1943) ». On voyait déjà les prémices de ce triptyque dans le très court livre que Jean Échenoz avait écrit suite à la mort, en 2001, de Jérôme Lindon (dont le nom est le titre de l'œuvre). Ce texte retrace les moments que Jean Échenoz avait partagés avec l'éditeur, leur première rencontre, des conversations téléphoniques ; il est une vision de Jérôme Lindon par l'expérience de Jean Échenoz. On se rend vite compte lors de la lecture des biofictions qu'elles sont elles aussi des visions bien particulières de la vie de ces personnages traduites par l'auteur. Les trois ouvrages peuvent se lire indépendamment les uns des autres.



Résumé de Des Éclairs

Gregor naît « quelque part en Europe du Sud-Est, loin de tout sauf de l'Adriatique », lors d'un orage violent. Il ne saura jamais quel jour exactement, le vent ayant cette nuit-là soufflé toutes les lumières qui auraient pu permettre de voir les pendules. Le garçon traduit cette naissance tourmentée par un caractère orageux, sombre, qui ne l'empêchera pas pour autant d'être un élève studieux voire surdoué. Après des études d'ingénieur, il est envoyé à Paris, puis, considéré comme trop doué donc trop encombrant par ses collègues français, il est expédié aux États-Unis avec une lettre de recommandation pour Thomas Edison. Ce personnage se révèle être un bonhomme particulièrement désagréable pour qui Gregor va travailler pendant un an, avant de claquer la porte, n'en pouvant plus.

Pendant une dizaine d'années, c'est sur des chantiers de construction qu'on retrouve la haute silhouette de l'ingénieur, jusqu'à ce qu'un hasard de relations le mène à se mettre au service d'un grand financier concurrent d'Edison pour ce qui concerne la distribution de l'électricité aux particuliers. C'est donc pour cet homme que Gregor met en place son système de courant alternatif, ce qui rend son premier employeur jaloux au point d'aller jusqu'à inventer la chaise électrique pour tenter de discréditer son invention. Pour réhabiliter le formidable progrès que représente l'électricité aux yeux du public, Gregor est envoyé sur les routes, se mettant en scène ville après ville dans des sortes de colloques où il va user de son charisme, devenant bientôt le scientifique le plus en vogue.

Il est rapidement invité aux dîners des riches, des plus riches et des richissimes. Richissime lui-même, il mène désormais un train de vie exubérant : logeant à l'hôtel le plus somptueux de New-York – donc de l'Amérique – et s'habillant avec une rare élégance qui accentue sa grande taille – environ deux mètres –, coiffant celle-ci avec un haut de forme huit reflets, la cintrant dans des redingotes taillées sur mesure, en protégeant les extrémités avec des gants en cuir de veau et soutenant sa démarche par une canne au bois d'une essence rare, surmontée d'un pommeau d'argent. Avec sa moustache fine et son regard sombre et mystérieux, Gregor est aux yeux de nombreuses dames un parti plus qu'intéressant ; seulement il s'en fiche, comme de la plupart de ses congénères par ailleurs. Seul un jeune couple, Ethel et Norman Axelrod, réussit à gagner l'amitié capricieuse de ce misanthrope.

On pourrait aussi le qualifier de rêveur, d'antipathique, de colérique, d'égoïste, d'utopiste et d'obsessionnel. Obsessionnel par sa constante préoccupation des inventions, mais aussi parce qu'il compte le nombre de pas qui séparent son hôtel de son laboratoire, le nombre de nuages, de voitures qu'il voit, de petits pois qui ornent son assiette, parce qu'il descend dîner tous les jours à heure fixe pour consommer un menu composé par ses soins, parce qu'il a besoin quotidiennement d'une trentaine de serviettes propres à usage unique pour essuyer ses mains et ses couverts et parce qu'il ne supporte pas la vue des bijoux, morceaux de métal dont il ne voit pas l'utilité et dont pourtant les femmes qui tentent de lui faire du charme se parent abondamment. Il invente cependant toute une foule de choses dont « la radio. Les rayons X. L'air liquide. La télécommande. Les robots. Le microscope électronique. L'accélérateur de particules. L'internet. Et j'en passe. »

Le problème de Gregor est d'avoir l'esprit tellement accaparé par le fait d'inventer qu'il passe rapidement d'une idée à l'autre sans avoir eu le temps de développer la première et surtout sans avoir correctement fait ses dépôts de brevets. C'est ainsi qu'il se fait emprunter ses principales idées et que petit à petit se succèdent échecs, discrédit et mauvaise fortune. Son mécène principal décède. À partir de cet événement, la vie de Gregor s'apparente à un lent déclin. Il comble sa solitude et son obsession par une dévotion incompréhensible envers les pigeons, qu'il va nourrir, soigner, loger, s'en entourant. Ce sont eux qui seront les témoins des derniers instants de cet inventeur génial.



Analyse

 « Ainsi on s'est enivré de Ravel, on a couru avec Zatopek, on s'électrise avec Nikola Tesla. » Ces trois « vies » sont vues par Échenoz comme une suite, un triptyque plutôt qu'une trilogie, car on voit à travers elles une évolution plutôt qu'une même constitution. La structure des ouvrages de Jean Échenoz doit beaucoup au cinéma, entre autres à travers des interventions langagières qui font entrer dans ses livres des sons, des images et des façons de penser très identifiables. Ainsi, dans le premier chapitre, lorsque l'éclair est figuré, on parle de lui comme d'une « torve colonne d'air brûlé en forme d'arbre, de racine de cet arbre ou de serres de rapace », le grondement du tonnerre étant merveilleusement bien suggéré par l'allitération en « r » et la forme de l'éclair par l'image de l'arbre. On n'assiste pas à un récit purement chronologique et linéaire mais à une mise en lumière, un zoom, de certains événements qui ont attiré l'attention de l'auteur. Roland Barthes appelait ces moments particuliers des « biographèmes » ; pour Ravel ce sont ses dix dernières années de vie et pour Zatopek ce sont les moments où il court. En ce qui concerne Gregor, l'auteur est allé jusqu'à changer le nom de la personne dont il s'est inspiré (Nikola Tesla) pour s'approprier son histoire.

Les trois personnages – un artiste, un athlète et un scientifique – ne sont pas si éloignés les uns des autres : autant Ravel que Gregor traduisent une grande solitude et sont vus comme des génies inventifs ; le contexte socio-historique est une toile de fond inoccultable pour Courir comme pour Des Éclairs et ils sont tous trois « habités par une passion dévorante jusqu'à l'obsession, leur dévotion à leur art se transformant en dévoration ». On voit en effet que Gregor, incapable de penser à autre chose qu'aux inventions qu'il conceptualise dans leur entier en son esprit, vit asservi à ces visions, à ce point accaparé qu'il se saborde lui-même, ne protégeant pas ses idées comme il le devrait. « Comme Ravel et Zatopek, Gregor est un homme qui révolutionne son monde, tout en n'arrivant jamais à le prendre d'assaut. » Les trois hommes sont donc hors-normes, avec des personnalités bien particulières, voire antipathiques en ce qui concerne Ravel et Gregor, mais cependant attachants car, ni gentils ni vraiment méchants, ils sont après tout très humains. L'humour d'Échenoz accentue les manies, met en lumière les caractères et l’auteur partage son point de vue avec le lecteur qui est régulièrement apostrophé, comme on peut le voir au sujet des pigeons dans Des Éclairs : il avoue l’ ennui quelui inspirent ces animaux et devine que son lecteur est lui aussi dégoûté, avant de se lancer dans un portrait férocement acerbe contre ces porteurs de parasites à plumes.



La lecture des biofictions d'Échenoz est prodigieusement fluide, son écriture provoquant le syndrome du lecteur qui ne peut poser le livre tant la fin d'une phrase en appelle une autre. Malgré des personnages issus de territoires bien définis, on n'a besoin d'être ni musicien ni sportif ni scientifique pour s'immerger dans leurs univers. Pour résumer cette ambiance, on pourrait dire que même « quand il rêve ou galèje, quand il ironise ou éprouve de l'angoisse, Jean Échenoz ne perd pas de vue cette vie concrète, la sienne, la nôtre, celle du premier venu surtout, de l'homme sans qualité. »



Léanne Noilhac, AS Édition-Librairie

 

 

 

 

 

Jean ÉCHENOZ sur LITTEXPRESS

 

 

echenoz ravel

 

 

 

 Articles d'Anne-Claire et de Jean sur Ravel

 

 

 








Article de Samantha sur L'Équipée malaise







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Article de Maude sur Lac














Article de Marlène sur Je m'en vais.

 

 

 

 

 

Jean Echenoz Jerome Lindon

 

 

 

Article de Claire sur Jérôme Lindon.

 

 

 

 

 

 





Article de Quentin sur Courir

 

 

 

 

 






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7 juillet 2012 6 07 /07 /juillet /2012 07:00

 

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Jean ÉCHENOZ
Ravel
Éditions de Minuit, 2006
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quand un livre s'ouvre sur un alexandrin, il y a fort à parier que le reste sera musical.



Et pour cause : le sujet de cette biofiction n'est autre que le célèbre compositeur français Maurice Ravel, dépeint ici avec tendresse par Jean Échenoz.

Rappelons ici une bonne fois pour toutes ce qu'est la biofiction : prendre le réel d'une personne et le transformer en personnage de fiction. Jean Échenoz s'est donc emparé d'un sujet, d'un homme qu'il connaissait bien, et a tenté de se rapprocher de lui à travers la littérature.

En effet, ce roman est né d'une fascination de l'auteur pour ce dandy. Jean Échenoz a été bercé depuis son enfance par le musicien. Ce roman est d'ailleurs très documenté : l'auteur dit avoir lu toutes les biographies sur Ravel, et avoir écrit en écoutant ses airs. De plus, le peu de dialogues qui apparaissent dans le roman sont tous tirés de conférences ou de correspondances de Ravel.



Ainsi, cette biofiction retrace les dix dernières années de la vie de Maurice Ravel, années au fort potentiel romanesque. Elles marquent à la fois la chute de l'artiste dans la maladie d'Alzheimer, mais aussi les compositions des airs restés les plus célèbres, tels le Boléro ou Concerto pour main gauche.

C'est pourquoi le roman mime l'air du Boléro : lent au début, puisque nous suivons un Maurice Ravel ennuyeux et grincheux dans ses concerts. Puis le rythme s'accélère, le personnage prend peu à peu du relief au fur et à mesure qu'il prend conscience de ses propres limites et de sa chute :

« Il se rend compte de tout. Il voit bien que ses mouvements manquent leur but, qu'il attrape un couteau par sa lame, [...] qu'on ne met pas ses lunettes dans ce sens [...]. Il observe tout cela clairement, sujet de sa chute en même temps que spectateur attentif, enterré vivant dans un corps qui ne répond plus à son intelligence, regardant un étranger vivre en lui ».



Finalement, l'hommage de l'auteur se situe ici dans son choix de ne pas traiter le destin tragique de Ravel de manière pathétique : le style est en effet très distant, voire  « clinique » ( lire à ce propos le passage décrivant l'opération du cerveau de Ravel qui a sûrement été inspiré d'un livre de médecine ).

C'est au contraire un roman plein d'humour, où Echenoz fait preuve de son talent d'écriture à travers des chutes fameuses.

« Mais l’ennui de cet instant, plus que jamais démuni de projet, paraît plus physique et plus oppressant que d’habitude, c’est une acédie fébrile, inquiète, où le sentiment de solitude lui serre la gorge plus douloureusement que le noeud de sa cravate à pois. »

Avec une grande simplicité et une grande fluidité, le lecteur a l'impression de se laisser raconter une histoire au creux de l'oreille, en l'occurrence celle du plus grand compositeur moderne français. C'est cette oralité et cette apparente simplicité qui me fait penser à Castiglione dans l' Art du courtisan, qui nommait la Sprezzatura cet « art de ne pas faire art ».

Car Ravel comme Échenoz se ressemblent dans leur apparence de facilité et d'aisance dans le travail, ou pour citer encore Castiglione « une certaine nonchalance, qui cache l'artifice, et qui montre ce qu'on fait comme s'il était venu sans peine et quasi sans y penser ».



C'est ce talent qui fait de Jean Échenoz aujourd'hui une des figures les plus talentueuses de sa génération. Mais tout comme Maurice Ravel, il se fait plutôt discret. Il ne fait pas par exemple partie des auteurs médiatisés dont nous connaissons instantanément le visage, comme Amélie Nothomb par exemple. Et pourtant, il est bien présent sur la scène littéraire contemporaine, légitimé par plusieurs prix littéraires.

Voilà ce qu'on sait de lui : il est né à Orange, en 1947. Fils d'un psychiatre, il poursuit des études de sociologie et de génie civil avant de s'installer à Paris. Il publie, après quelques années d'hésitation, son premier ouvrage Le Méridien de Greenwich qui reçoit le prix Fénéon.

Sa carrière est marquée par sa rencontre avec Jérôme Lindon, l'éditeur des éditions de Minuit à qui il restera attaché.

De plus, ses œuvres sont connues pour être des romans « géographique » : il fait bouger constamment ses personnages. Ravel se rend ainsi aux États-Unis, à Paris, chez lui à Montfort l'Amaury, à Saint Jean de Luz...

Enfin, notons que ce n'est pas la seule fois qu'Échenoz s'essaie à l'exercice de l’écriture biographique ou de la biofiction. Il a évoqué Jérôme Lindon, son célèbre éditeur (éditions de Minuit) dans Jérôme Lindon, écrit Courir, qui retrace la vie d'Emile Zapotek, un coureur de fond tchécoslovaque, et enfin la vie de Nicolas Tesla, dans Des éclairs. Jean Échenoz aime s'amuser avec les codes des genres littéraires, comme le polar ou le roman d'espionnage où il construit son propre monde.

En tout cas, pour son dixième roman, Échenoz parvient à son but : non pas celui d'écrire un morceau de la vie de Ravel, mais bien un simple roman plein d'humanité pour un homme dont la vie aurait pu ressembler à « une partition sans musique ».


Anne-Claire, AS Bib.-Méd.-Pat.

 

Jean ÉCHENOZ sur LITTEXPRESS

 

echenoz ravel

 

 

 

 Article de Jean sur Ravel

 

 

 








Article de Samantha sur L'Équipée malaise







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Article de Maude sur Lac














Article de Marlène sur Je m'en vais.

 

 

 

 

 

Jean Echenoz Jerome Lindon

 

 

 

Article de Claire sur Jérôme Lindon.

 

 

 

 

 

 





Article de Quentin sur Courir

 

 

 

 

 

 


 

 

 


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5 juillet 2012 4 05 /07 /juillet /2012 07:00

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Paul FOURNEL
La Liseuse
P.O.L., 2011



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Liseuse, c’est l’histoire de l’éditeur Robert Dubois – son pire ennemi : Brasset – et de sa femme, Agnès, qui meurt d’un cancer à l’improviste. Autour de ce noyau dur gravitent une jeune pousse de stagiaire « black » et sa team d’éditeurs en herbe dégingandés, une liseuse – puisqu’il faut en passer par là – et même une liseuse 2.0, qui remplacera discrètement le premier modèle soumis à l’examen circonspect de Robert Dubois en début de roman. Le tout, le début plutôt, est assez léger. On voit que les nouvelles responsabilités de Paul Fournel ne lui montent pas à la tête. L’humour est gentil, accessible, rarement – parfois quand même : trop. Touche futuriste : Fournel fantasme une « tablette » de 730 grammes, rétro-éclairée, sur laquelle, tenez-vous bien, on peut jouer au mah-jong et regarder la télé. Comment n’y avait-on pas pensé plus tôt ! La fin est apocalyptique. Agnès est enterrée au Père Lachaise et Robert, qui a passé sa vie à faire la Littérature de demain, passe chez le libraire en rentrant du cimetière, y fait remplir une caisse de celle d’hier, et disparait derrière un mur de papier façonné alors que se vident autour de lui les batteries de ses trop nombreux appareils électroniques : « Lorsque j’aurai terminé la lecture du dernier mot de la dernière phrase du dernier livre, je tournerai la dernière page et je déciderai seul si la vie devant moi vaut encore la peine d’être lue. »


Cyrielle, 2e année Édlib.

 

 

 


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30 juin 2012 6 30 /06 /juin /2012 07:00

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Nina BOURAOUI
Sauvage
Stock, 2011


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’oeuvre littéraire que j’ai choisi de présenter s’intitule Sauvage, c'est le treizième roman de l’auteur franco-algérienne Nina Bouraoui, édité chez Stock. Ce roman traite d’une adolescence algérienne à l’aube des années 80. Une jeune fille, marquée par la disparition inexplicable de son premier amour, se retire du monde pour le repenser à la lumière de cette perte.

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Nina Bouraoui est née à Rennes en 1967, d’un père algérien et d’une mère bretonne. Ses romans qui mêlent poésie et nostalgie de l’enfance et de l’adolescence abordent le monde riche des sentiments, le désir, l’identité et ses troubles, la quête amoureuse et le déracinement. Ses romans sont très imprégnés par les sensations et les couleurs d’une enfance passée à Alger et son écriture sensuelle et subtile s’inspire beaucoup de celle de Marguerite Duras. Parmi ses livres les plus mémorables, on peut retenir La voyeuse interdite qui a reçu en 1991 le prix du Livre Inter, Mes mauvaises pensées, récompensé en 2005 par le prix Renaudot, ou encore Nos baisers sont des adieux. Son oeuvre appartient au genre de l’autofiction.



Dès la première page, le lecteur est plongé dans l’ambiance d’une Alger à la veille des années 80 et c’est des souvenirs de son enfance algérienne que Nina Bouraoui s’inspire pour introduire ce récit intimiste, écrit à la première personne. Alya, une jeune fille rêveuse et mélancolique dépeint l’ambiance et les paysages de son quotidien : son quartier, son voisinage, l’immeuble bâti sur une colline où elle vit avec ses parents et sa soeur. Un univers familier où elle se sent protégée et à l’abri du monde. Lorsqu’elle regarde de sa fenêtre, nous dit-elle, c’est toujours « la même lumière sur la forêt de Baïnem, qui semble prendre feu parce que le soleil se couche ». Le tableau est poétique, teinté d’une nostalgie à travers laquelle on devine un certain malaise. Pour Alya, c’est la nostalgie d’un temps révolu, d’une époque qui ne reviendra plus, mais pour l’auteur, c’est surtout la nostalgie d’un lieu duquel, à sa quatorzième année, elle fut déracinée. Terre natale du père où l’adolescente avait passé des années sauvages, enfermée dans sa communauté familiale, mais ouverte à la nature « forte et sismique ».

Ses journées, Alya les passe à rêver ou à écrire dans un cahier ce qui lui passe par la tête. Parfois, avec sa soeur et Fatia, la voisine qui « lit dans le coeur des gens comme dans un livre ouvert », elle communique avec les esprits. Dans l’espoir de trouver un sens à une réalité qui en est dépourvue. Ou simplement pour s’évader, dissiper « la peur de ce qui existe ». Arrêter l’espace d’un instant, la marche du temps. La rotation des planètes. Fragile et rebelle, Alya refuse le monde tel qu’il lui est donné, proposé. Elle le ressent comme un écrasement, et éprouve des difficultés à y trouver sa place.

Dans la vie, elle distingue deux sortes de peur, « la peur chaude » qui procure un sentiment d’excitation et d’ivresse, et la « peur froide » qui tétanise et paralyse. C’est cette peur chaude qu’elle recherche, car elle lui donne du plaisir et éveille en elle un désir de dépassement d’elle-même. Au contraire la réalité et son objectivité la glacent et c’est surtout l’avenir qui l’effraie ; un avenir incertain, qui selon les habitants du quartier, n’apportera rien de bon. Car « Ici, on a peur de l’année qui vient, l’année 1980. Tout le monde dit que quelque chose va arriver, va changer; que la technologie va dépasser les humains. On attend une catastrophe, mais on ne sait pas de quel côté elle va surgir.»

Dans la famille et le voisinage de la jeune fille, le temps semble arrêté, figé presque; et la vie, si elle poursuit son cours, c’est dans un temps dépassé qui déjà n’existe plus. Car si la modernité n’a pas encore atteint Alger, en revanche, en Europe, elle accompagne le quotidien depuis longtemps déjà. Par les lettres d’une grand mère française, la grand mère d’Alya, ce décalage est mis en exergue et vient perturber l’équilibre de cette cité repliée sur elle-même, qui vit selon son rythme propre. Dans ce temps incertain et comme suspendu, Alya fait la promesse de tout raconter pour Sami, son amour de jeunesse, mystérieusement disparu dans la campagne algéroise : « C'est important les mots, ça reste... et ça protège », confie-t-elle, consciente de l'éphémère et de la fragilité d’une vie. « Car tout tourne, tout s’efface et tout recommence et je ne sais pas si l’on retrouve un jour ce que l’on a perdu. » Sami lui-même révèle par sa disparition soudaine le caractère éphémère et vulnérable de la vie humaine, rappelant par là-même la futilité et la mesquinerie dont nous faisons si souvent preuve. Cette prise de conscience est essentielle, et c’est par elle que Alya va comprendre que la mort n’est pas une chose extérieure à nos vie mais qu’elle lui est inhérente, que « vie » et « mort » ne seraient peut être rien de plus que des mots, des étiquettes, par lesquels nous désignons les versants d’une seule et même chose. Une chose qu’il nous serait difficile de percevoir et de comprendre parce qu’elle nous dépasse. Une chose à laquelle nous participons pourtant. Pour cette raison, et à cause du caractère mystérieux de cette disparition, Alya ne peut faire le deuil de son ami, elle ne peut se résoudre au silence et à l’absence de cet être cher, pour qui elle a éprouvé et éprouve toujours un amour fraternel inaltérable. Par l’écriture, elle tisse alors entre la terre et ciel un lien qui donnera à cet amour une dimension d’éternité.

Dans ses cahiers et par les mots qu’elle emploie, elle redonne vie à son passé, et ressuscite Sami qui reste ainsi présent à son esprit, vivant dans sa mémoire. Elle évoque plusieurs souvenirs et les temps forts de leur histoire. Sa quête de moments passés, points d’appui pour reprendre le chemin de la vie, conduit Alya à revivre des scènes d’une intensité peu commune, « souvenirs fondateurs, ceux qui restent et qui nous poursuivent toute la vie ».

Ensemble, ils traçaient « les plans de la ville idéale, celle de leurs rêves » ou encore en pleine nuit, escaladant le mur de la Résidence, Sami s'enfonçait dans la forêt d'eucalyptus avec une lampe torche, il disait qu'il avait l'impression d'être seul au monde, « d'être dans un processus de disparition, et son corps se remplissait de bonheur parce qu'il n'avait plus de lien avec rien...». Il promettait de protéger Alya toute sa vie, lui donnait son coeur. Leur sujet de prédilection était celui de la mort qui ne pouvait pas se délier de la vie et vice versa, et ils partageaient l’idée que c'était là que se tenaient tous les mystères de l'existence, « la sensation de Dieu ». Ensemble, ils éprouvaient la peur chaude en eux, une peur de l'infini, de « quelque chose qui a commencé et ne s'arrêtera plus ». Plusieurs passages du livre évoquant la fusion entre la matière et le spirituel, entre Dieu et la nature recèlent une dimension cosmique. Cela est particulièrement vrai du passage où Sami et Alya s’enfoncent dans une fosse remplie de chants d’oiseaux, au milieu de la forêt et d’une terre rouge sang : « On était comme dans un corps géant, comme le corps de la baleine dans l’histoire de Pinocchio, c’était vaste, chaud, sombre, humide et l’image du sexe est revenue. »

Pour Nina Bouraoui, « la disparition, c’est l’expérience la plus terrifiante » car il y a toujours l’espoir de retrouver un jour la personne. (On peut penser ici au film Sous le sable de François Ozon, qui décrit l’incapacité d’une femme à faire le deuil de son mari disparu lors d’un bain de mer.) Dans ce récit, qui est une réflexion sur le passage de l’enfance à l’âge adulte, elle nous parle dans une langue universelle de la difficulté à accepter la perte des êtres qui nous sont chers et à vivre sans eux, dans un monde qui demeure, et qui sans eux n’est plus tout à fait le même. Ainsi, la soeur d’Alya aura beau passer les tubes en vogue de l’époque et ses parents faire comme si rien ne s’était passé, elle ne se remettra que difficilement de cette perte. Elle a prié souvent pour le voir revenir, car malgré son chagrin elle conserve la foi. « Plus en les hommes, mais en Dieu », dit-elle. De plus, elle s'interroge à plusieurs reprises, sur son éventuelle culpabilité quant à cette mystérieuse disparition, mais ce n’est qu’à la fin que des éléments de réponses se feront jour.

C’est donc dans l’écriture, que la narratrice, tout comme son auteur, trouvera le moyen de se libérer des fantômes qui la hantent. En revisitant son passé, en analysant le présent et en se projetant dans l'avenir en donnant libre cours à son imagination, elle peut tendre à nouveau vers une existence plus légère, plus sereine et surtout plus vraie. À la fin du livre, Alya n’est plus tout à fait la même. En soi, rien a changé, et Sami n’est jamais revenu. Cependant, « ce n’est plus la même lumière quand je regarde de ma fenêtre [...] », avoue-t-elle. Et ce n’est plus la même lumière sur la forêt de Baïnem qui semble prendre feu parce que le soleil y tombe. « Tout recommence et tout se rassemble, rien ne se défait et rien ne se sépare. Ce n’est plus pareil parce que j’ai changé. »



Avec ce texte, Nina Bouraoui nous offre une belle réflexion sur le temps qui passe, sur la maturité, sur le pouvoir de l’écriture et surtout de l’amour dont elle nous propose ici une jolie métaphore : « C’est vers l’amour que je veux tendre, et c’est avec cet amour que je construirai toute sortes de châteaux.»


Anne-Clémence, AS Bib.

 

 


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22 juin 2012 5 22 /06 /juin /2012 07:00

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Colette FELLOUS
Un amour de frère
Gallimard, 2011
 








 

 

 

 

 

 

 

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L’auteure

Colette Fellous est une auteure française née à Tunis. Vivant à Paris depuis ses 17 ans, elle y a suivi des études de lettres modernes à la Sorbonne. Actuellement, elle dirige la collection « Traits et portraits » au Mercure de France et a publié à ce jour treize romans.

 

 

 

Le roman

À l’occasion d’un retour au pays, le vertige la prend, les souvenirs reviennent, tout cela provoqué par un fort élément déclencheur : elle frôle la mort. « Le train arrive de plus en plus près, le mot "implacable" traverse la scène, il vole entre le train et moi, il s’approche de mes yeux […]. » Tout change à l’instant où elle s’extirpe et survit. Sa mémoire la ramène des années en arrière, Paris, printemps 1968, elle a dix-huit ans. Tout lui revient, les odeurs, ses lieux favoris, les films qu’elle a vus, elle revoit tout à travers les yeux de la jeune adulte qu’elle était alors, découvrant un nouveau monde, une nouvelle vie. Tout au long des souvenirs, une voix l’accompagne, c’est celle de Georgy, son frère ainé.
 
« Soudain, une voix me frôle le visage :  “Ne dis pas ma rétrospective, dis plutôt notre rétrospective, précise-le dès maintenant, fillette, dis aussi que c’est notre Paris que tu as envie de raconter, pas simplement notre histoire. ”»
 
Georgy, durant cette jeunesse parisienne, a tenu le rôle du guide pour elle, un frère très proche, trop peut-être. Leur relation se rapproche d’un amour fusionnel qui, selon elle, aurait pu lui être néfaste ; seule sa mort prématurée l’a, en quelque sorte, protégée. Du souvenir de Paris, cette relation co-dépendante ne se détache jamais. À la fois son guide et son enfant malade, il semble pouvoir l’emmener partout, lui dire de faire n’importe quoi, elle ne peut se détacher de lui.
 
« Je l’ai aimé comme une aveugle, c’est vrai, je n’ai rien vu, j’ai tout pris en vrac, Paris et lui. Je me suis noyée en eux, mais il fallait que je le fasse. »
 
Ce frère la ramène à des souvenirs d’enfance, les souvenirs d’une maladie venue bien tôt troubler l’ordre installé avant sa propre naissance. Elle raconte son enfance, gouvernée par son frère, amoureux de littérature, et qui lui a tout naturellement transmis cet amour. Ainsi, les poèmes récités à voix haute reviennent à sa mémoire, toujours liés à la voix de Georgy dans son esprit.  Des jeux de jeunes enfants aux révolutions de mai 1968, il n’y a qu’un pas, et elle est toujours suivie par lui, guidée par lui.
 
« Nous devenions encore plus avides de lire, de comprendre, de s’engager dans tous les combats du monde, nous voulions tout et vite. »
 
Cet amour insensé, effréné, l’aurait conduite jusqu’à la mort, au suicide, rien que pour le suivre encore, mais elle aura fait le choix de vivre sans en prendre réellement conscience avant cette chute sur la voie d’un train.
 
Finalement, en lisant les premières pages de ce roman, très autobiographique comme les précédents, la question du titre se pose. En effet, le frère n’apparaît pas tout de suite, et tout au long du récit, s’il semble toujours présent, il ne le sera que par touches subtiles, souvenirs mélancoliques. Ainsi, cette présence discrète, seulement par mémoire, se fait obsédante, impérieuse, symbolisant parfaitement leur relation.

Les images qui illustrent le livre renforcent la puissance des souvenirs que décrit l’auteure, les font paraître encore plus réels, encore plus proches. Cependant, même sans ces photographies, la précision des faits, le réalisme des sensations décrites, nous plongent déjà au plus profond de la mémoire de l’auteure.



Mon avis
 
Un récit mélancolique, à la fois triste et joyeux, le portrait d’une relation magnifique par sa force et son ampleur, même si quelque peu effrayante. Ce roman, par ses courts récits entremêlés et son écriture très imagée, est agréable à lire, émouvant, sans jamais devenir pesant.


Sasha, 2e année Éd-Lib

 


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5 juin 2012 2 05 /06 /juin /2012 07:00

Le 38e Prix du Livre Inter a été attribué lundi 4 juin à Nathalie Léger pour son roman Supplément à la vie de Barbara Loden.

 

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Nathalie LÉGER
Supplément à la vie de Barbara Loden
P.O.L., 2012


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Supplément à la vie de Barbara Loden, comme l'écrit Nathalie Léger, c'est « une femme [qui] contrefait une autre écrite par elle-même à partir d'une autre (…) ». Supplément à la vie de Barbara Loden est en effet l'histoire d'une mise en abyme, le récit de femmes qui s'imbriquent les unes dans les autres comme des poupées russes. Alors par quoi commencer ? Il y a Nathalie Léger, auteure du livre, qui écrit sur Barbara Loden, réalisatrice du film intitulé Wanda, personnage lui-même inspiré d'Alma, héroïne d'un fait divers bien réel. Mais Wanda est aussi et surtout l'image de Barbara Loden, avant même d'être cette Alma qui a pourtant bien existé. Alors comment Nathalie Léger s'y prend-elle pour écrire sur Barbara Loden ? « J'hésite entre ne rien savoir et tout savoir, n'écrire qu'à la condition de tout ignorer ou n'écrire qu'à la condition de ne rien omettre. » Ce livre paru en février 2012 aux éditions P.O.L. soulève donc bon nombre de questions, abordant les rapports entre apparences et vérité, corps et pensée, coïncidence et objectivité. Mais c'est aussi le processus d'écriture lui-même qui est questionné, la structure du récit et les capacités de compréhension du lecteur.

Alors quelles sont les raisons qui ont poussé Nathalie Léger à entreprendre l'écriture de ce texte ? Quelles quêtes évoque-t-il ? Quelle structure du récit l'auteure a-t-elle choisie ? Et ne pourrait-on pas inclure ces réflexions dans la question plus vaste du rapport entre intériorité et extériorité ?



Tout d'abord, Nathalie Léger évoque à l'intérieur même de son texte les raisons qui l'ont poussée à écrire ce livre, dont il est difficile de qualifier le genre. Est-ce un roman? Une biofiction ? Une réflexion théorique sur ce qu'est une biographie ? C'est à la fois tous ces genres et aucun.

Tout a commencé par une commande, celle d'une notice qui devait trouver sa place dans un dictionnaire de cinéma. « N'y mettez pas trop de cœur »,lui avait demandé l'éditeur. Nathalie Léger part donc confiante dans ses capacités à rester objective, « convaincue que pour en écrire peu il faut en savoir long ». Débute alors son travail de recherche sur une femme nommée Barbara Loden, qui commença par danser dans des endroits où les femmes se dénudent, puis interpréta de petits rôles à la télévision, fut l'épouse du réalisateur Elia Kazan, joua dans deux de ses films et dans une pièce d'Arthur Miller, réalisa son propre film, Wanda, et mourut à quarante-huit ans d'un cancer généralisé, laissant plusieurs projets inachevés. « La plus grande tragédie pour un artiste » avait déploré Elia Kazan.

Nathalie Léger pouvait-elle s'arrêter là ?

« J'avais le sentiment de maîtriser un énorme chantier dont j'extrairais une miniature de la modernité réduite à sa plus simple complexité : une femme raconte sa propre histoire à travers celle d'une autre ».

Mais déjà Nathalie Léger a saisi toute la complexité de son entreprise. Se pose alors la problématique même de la description.

« Les descriptions servent principalement à faire connaître les singuliers ou individus. Une description est donc proprement la réunion des accidents par lesquels une chose se distingue aisément d'une autre ».

Nathalie Léger va se confier à l'imperfection, à l'individu et à l'accident, et va par là-même ne jamais cesser de s'éloigner de l'objectivité et de la rigueur propres à la notice. « Décrire, rien que décrire. L'état des choses saisi en de moindres mots. Barbara, Wanda. S'y tenir. Viser au général et à l'anodin ». La rédaction de la notice serait donc le refus de la coïncidence. « Je vous en prie, faites-moi une notice, pas un autoportrait », a insisté l'éditeur. Mais Nathalie Léger, en prise avec la coïncidence, explique que dans la notice, elle voudrait mettre « tout Wanda et tout Barbara (…), l'impossible vérité et l'objet indescriptible ». Nathalie Léger s'est fait emporter par le sujet,

« effarée, effondrée de découvrir que tout avait commencé malgré [elle] et même sans [elle] dans le désordre et l'imperfection, l'inachèvement prévisible et l'incomplétude programmée ».

Au-delà de cette fascination pour Barbara Loden, on peut se demander s'il ne s'agit pas d'une quête, une quête multiple qui devient la raison de ce livre, l'objet même des recherches de l'auteure. Parcourant le chemin de Wanda-Barbara, Nathalie Léger se demande ce qu'elle est réellement venue faire ici :

« je me suis rappelé que c'est dans les chambres étrangères que nous pouvons saisir la sensation la plus juste parce que la plus égarée de notre existence […] dans l'espace toujours réfractaire d'un lieu désaffecté qu'on ne parviendra pas à soumettre ».

Dans sa volonté de conjoindre son présent et le passé de quelques sentiments vécus par d'autres, Nathalie Léger apprend sur elle-même. Et dans cet incessant va-et-vient, l'auteure se perdrait presque, allant jusqu'à chercher ce qui la lie à Wanda, ce qu'elles pourraient avoir en commun. Partir du connu pour comprendre l'inconnu, ou partir de l'inconnu pour se comprendre soi-même ?
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Nathalie Léger n'est pas simplement à la recherche de Barbara Loden, ni d'elle-même. Elle a aussi voulu rendre hommage à sa mère, qui selon elle a été humiliée. Comme le metteur en scène Antoine Vitez à qui l'on reprochait de ne filmer que des actrices qu'il aimait, Nathalie Léger désire rendre hommage à des figures qui comptent pour elle, elle aime cette idée. Et c'est dans le personnage de Wanda que l'auteure part en quête de sa mère :

« Je me souviens de ma mère faisant des gestes absurdes, feints, traqués, dès que mon père était là. La panique qui marquait son visage. Et comme Wanda, cette fixité inquiète dans le regard, cette manière particulière de scruter le visage impassible de l'homme pour comprendre et anticiper ».

Tout comme Wanda, sa mère a fui jusqu'à vouloir en mourir : « […] c'était une douleur raide, pas un vague à l'âme, c'était un coup, un trou, pire, un goulet de la taille d'une bombe trop étroite. » En cherchant Barbara derrière Wanda, Nathalie Léger a trouvé sa propre mère, sa souffrance, et a voulu lui rendre hommage. Mais un peu comme face à Barbara Loden, Nathalie Léger reste impuissante devant les désirs de sa mère. Cette dernière voulait revoir des lieux de son enfance, et l'auteure a tout fait pour réaliser son rêve. Mais elle avait oublié qu'elle ne lui proposait que la vérité « tandis que sa rêverie, sa douloureuse rêverie, exigeait seulement de n'être jamais satisfaite ».

En tout cas, c'est derrière Wanda, personnage du film, que Nathalie Léger va chercher Barbara. Veut-elle cerner un personnage ou une personne, on peut se le demander. Car tout comme Wanda est un personnage créé par Barbara Loden, cette dernière devient elle-même le personnage du livre de Nathalie Léger. Et puis derrière cette Wanda, il n'y a pas seulement Barbara Loden, il y a aussi la femme du fait divers sur lequel l'histoire du film est fondée. Elle, c'est Alma, une femme qu'Elia Kazan qualifie de « flotteuse », incapable d'aller où elle veut, sans aucune volonté. Mais en aidant ce petit braqueur de banque raté, Alma devient utile, elle devient un être humain. Barbara Loden se retrouve dans Alma devenue Wanda : « Comme pour Wanda, ma vie a longtemps été celle d'une morte vivante. Personne d'autre que moi ne pouvait jouer ce rôle. » C'est pour cette raison que Nathalie Léger visionne le film, scrute, épie :

« Je cherche sous le visage égaré, dans le regard morne de Wanda, derrière cette façon bancale et désespérée de se tenir face aux autres, je cherche tout ce qui appartient aussi à Barbara. »
 
Cela explique donc sûrement le choix par Nathalie Léger d'une écriture fragmentaire propre à la narration cinématographique pour mettre en mots ses recherches et ses réflexions. Avec Nathalie Léger, le lecteur découvre à la fois Wanda, les recherches et les rencontres de l'auteure, ainsi que la personnalité de Barbara Loden qui se dessine en filigrane. C'est au lecteur de faire sens.

Mais tout d'abord, l'auteure s'est posé la question : « Qu'est-ce que raconter une histoire ? Comment est-ce que l'on fait ? » C'est cette question qui se pose, et dans le livre elle est posée par la mère de l'auteure : « Quelle est l'histoire ? m'avait demandé ma mère. » Puis devant la réponse un peu absconse de sa fille, comme un reproche : « C'est si difficile de raconter simplement une histoire ? », en évoquant Anna Karénine, Les Illusions perdues et Madame Bovary, ces histoires qui, selon elle, ont un début, un milieu et une fin, « surtout une fin ». Mais que veut dire raconter simplement une histoire ? « Il faut respecter l'exigence du fil narratif parce qu'on est dans un roman », explique Nathalie Léger, nous éclairant par la même occasion sur la nature de son livre. Pour elle, la question est de tout faire tenir ensemble, même si « ça va se déjointer ». Car Nathalie Léger se pose toujours la question, même après avoir écrit le livre : « Comment ça va se faire, en défaisant sans cesse un consensus d'écriture? »

L'auteure, dans ce texte, calque la structure de son livre sur celle d'un film. C'est ce qu'elle appelle l'écriture du fragment. « Je parle d'un objet cinématographique donc qui obéit à des plans, à des ruptures ». Cette écriture fragmentaire a agi sur elle, malgré elle, comme un destin, « beaucoup plus qu'une décision poétique, même si ça relève quand même d'une décision poétique », explique-t-elle lors d'une rencontre avec ses lecteurs. En effet, frappée par ce qu'un spectateur de film est capable de comprendre, évoquant par exemple Short Cuts du réalisateur Robert Altman, qui propose dix modules narratifs simultanés, Nathalie Léger précise qu'au cinéma cela ne pose pas de problème. Il reste selon elle tout un champ de recherches à conduire en littérature, car le lecteur peut exécuter le même travail de compréhension que le spectateur de film.

En choisissant un film, Wanda, comme objet de son livre, Nathalie Léger introduit donc une exigence formelle, un rythme dans l'écriture et y inclut des blancs dans lesquels il y a beaucoup, tout comme les ruptures entre les plans-séquences. Il faut remarquer que l'écrivain Alice Ferney avait déjà pris pour objet de roman un film, ou plus précisément une femme qui regarde un film. Avec Paradis conjugal, elle posait déjà la question d'une écriture fragmentaire, mettant en parallèle l'histoire du film Chaînes conjugales de Mankiewicz, et les réflexions du personnage, Elsa Platte, qui revient sur des moments de sa vie au gré des émotions provoquées par le film. Ses réflexions sont elles-mêmes ponctuées pa les remarques de ses enfants avec qui elle a décidé de regarder le film qu'elle a déjà vu plusieurs fois. « Voilà ce qu'elle fait en regardant le film. Elle s'efforce de détourner son attention », oscillant entre la fascination pour le film et la pensée de sa propre souffrance amoureuse.

Mais comme Nathalie Léger, on peut se demander quel est le fil narratif. Le film ? Les pensées du personnage ? Ses recherches, qu’elles soient introspectives ou non ? Le fragment exige beaucoup du lecteur, il lui permet de faire un pas en dehors du consensus narratif et quand la structure cinématographique interroge la littérature, c'est au lecteur de trouver ses réponses.

Mais quand la mère de l'auteure lui demande quelle est l'histoire, on peut se demander de quelle histoire elle parle. De celle du livre ? De celle du film ? De celle de Barbara Loden ? Et à quelle question répond Nathalie Léger ? « C'est l'histoire d'une femme seule […] L'histoire d'une femme qui a perdu quelque chose d'important et ne sait pas bien quoi […] ». Mais il s'agit de tout ça et de bien plus encore, car Nathalie Léger ne cesse de répondre : « Mais ce n'est pas la question ». Et sa mère ne lui demandera pas quelle était la question. Pour sa mère, il ne se passe rien, étonnée que sa fille ait le goût des choses tristes.



 Pour terminer, il convient d'évoquer le rapport problématique entre intériorité et extériorité, thème récurrent de ce livre. En effet, on trouve d'abord la question de la vérité intérieure. Comment exprimer, révéler cette intériorité ? N'est-ce pas le travail de l'écrivain, tout comme celui du cinéaste et de tout autre artiste ? Ainsi Nathalie Léger a choisi les mots des autres pour exprimer cette difficulté qu'elle a elle-même rencontrée. Tout d'abord elle cite Jean-Luc Godard en incipit :

« — C'est comment la vérité ?

— C'est entre apparaître et disparaître. »

L'écriture recherche l'expression d'une vérité, d'une intériorité qu'elle tente de révéler. Nathalie Léger cite ensuite Proust : « Les yeux de l'esprit sont tournés au-dedans, il faut s'efforcer de rendre avec la plus grande fidélité possible le monde intérieur. » Voici le fondement de l'écriture, le fondement de ce livre, l'expression même d'une auteure qui refuse de s'arrêter aux apparences. C'est pourquoi Nathalie Léger évoque le rapport au corps comme moyen premier d'accéder à Barbara Loden, à travers son intreprétation du personnage de Wanda. Le corps est à la fois extériorité et expression de l'intériorité, à travers le regard, les gestes, les expressions du visage. Nathalie Léger rapporte d'ailleurs les propos d'un journaliste quant à l'interprétation de Barbara Loden dans une production TV :

« Le gros plan sur le visage rayonnant de Mademoiselle Loden après que son partenaire a touché ses lèvres restera dans les mémoires comme l'incarnation même d'une beauté presque insupportable. Cette tendresse si touchante exprime alors toute l'agonie d'un cœur languissant pour un autre, et toute l'extase d'être enfin désirée. »

Le corps peut en effet exprimer beaucoup de choses, mais il peut aussi se révéler être un obstacle dans l'accès à l'intériorité. Et pour le dire, Nathalie Léger donne la parole à cet ancien joueur de base ball qui a fréquenté Barbara : « Je ne l'ai pas connu, son esprit, je l'ai à peine aperçu à travers son corps ». Ni l'écriture, ni le corps, ne semblent permettre d'accéder à l'intériorité de Barbara Loden, en tout cas pas totalement.

Alors Nathalie Léger va explorer la question de la soumission. Peut-être que se soumettre est une forme d'accès à l'intériorité. Wanda s'est soumise pour exister, c'est-à-dire être en dehors de soi, se projeter hors de soi-même jusqu'à l'aliénation de sa propre intériorité. Et à travers la soumission de Wanda, Nathalie Léger parle de sa propre soumission au désir d'un autre, « nécessité parfois impérieuse de se couler dans le désir de l'autre pour mieux lui échapper ».

Intériorité et extériorité pourraient donc se réconcilier dans la soumission. Nathalie Léger cite alors le journal de Sylvia Plath, une écrivain américaine :

« Je pourrais par exemple fermer les yeux, me boucher le nez et sauter aveuglément dans un homme, me laissant recouvrir par les eaux de son fleuve […] Un beau jour je remonterais à la surface en flottant, totalement noyée et ravie d'avoir trouvé ce nouveau moi sans moi. »

Enfin se pose la question de la réception. Si l'écriture, et toute forme d'art en général, sont des tentatives d'expression d'une intériorité, alors il y a un récepteur, quelqu'un qui reçoit et interprète à son tour cette intériorité extériorisée. L'œuvre cinématographique de Barbara Loden, méconnue aux États-Unis, fut davantage appréciée en Europe, mais fut d'une part très mal reçue par les féministes, insurgées devant tant de soumission. Elles voyaient dans Wanda l'indécision, l'assujettissement, l'incapacité d’affirmer son désir et l'absence totale de prise de conscience, donc de revendication.

D'autre part, Marguerite Duras parlait de gloire et du « miracle Wanda ». Car dans la dernière scène du film, Wanda s'échappe, refuse l'outrage que l'on veut infliger à son corps. Elle rejette l'homme qui veut la violer et « c'est comme si [Barbara] atteignait dans le film une sorte de sacralisation de ce qu'elle veut montrer comme une sorte de déchéance ». Et Marguerite Duras voit en cet acte de survie une gloire très forte, très violente et très profonde.



Ce texte pose donc bien des questions, autant au lecteur qu'à son auteure. Marguerite Duras parle du film de Barbara Loden à Elia Kazan en ces termes :

« Wanda, c'est un film sur quelqu'un […] Par quelqu'un, j'entends quelqu'un qu'on a isolé, qu'on a envisagé en lui-même, désincrusté de la conjoncture sociale dans laquelle on l'a trouvé. Je crois qu'il reste toujours quelque chose en soi, en vous, que la société n'a pas atteint, d'inviolable, d'impénétrable et de décisif. »

 Peut-être que ce livre en est l'illustration même. Et si Marguerite Duras parle de « coïncidence immédiate et définitive entre Barbara Loden et Wanda », moins que Barbara Loden, c'est la question de l'intériorité qui demeure l'objet de ce livre. Plus on se rapproche d'elle, plus elle s'efface. Et c'est alors la question de l'écriture qui prend le dessus. « Je voulais raconter ce qui était en plus et je voulais raconter ce qui manquait. »


Marie, AS Bib.-Méd.

 

 


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30 mai 2012 3 30 /05 /mai /2012 07:00

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Didier POURQUIÉ
Les couilles de Dieu
Couverture illustrée
par Amandine Urruty
L’Arbre vengeur, 2010




 

 

 

 

 

 

 

 

Petit point sur l’auteur

Didier Pourquié est né en 1965 à Bazas en Gironde. Agrégé de lettres modernes, il enseigne en classes préparatoires au lycée Gustave Eiffel à Bordeaux.

C’est un homme allergique aux crevettes et que Madame de Sévigné ennuie au-delà du supportable.

Auteur de deux livres terriblement noirs (Ficelles en 2005 et Le Jardin d’Ébène en 2007 parus aux éditions Confluences), il décide de donner de lui une image qui corresponde davantage à ce qu’il est : un guilleret et non un dépressif.

Décrétant que la vie est courte et qu’il n’a pas beaucoup de temps pour écrire, il s’emploie à explorer diverses veines. Son ambition : écrire des romans qui ressemblent le moins possible aux précédents en prenant à chaque fois le risque d’« un ratage complet ».

Sa prochaine œuvre viserait à rassembler les divers témoignages de ceux qui assistent à la naissance et à la mort d’un couple tout en donnant à chacun une parole, une syntaxe différentes.



Petite anecdote sur le titre

Le livre, au départ, devait s’appeler les Cosmogonades mais l’éditeur a jugé bon de ne pas retenir ce titre, certaines personnes ignorant la signification du mot  gonade. À peu près soixante-dix titres sont alors proposés. Sans succès. C’est au cours d’un dîner que Didier Pourquié explique à un ami ce qu’il entend par Cosmogonades : «  Mais ça veut dire les  couilles de  Dieu, tout simplement ! » Un titre tape-à-l’œil qui interpelle le lecteur et dont on découvre la signification à la fin de l’ouvrage.



L’œuvre

Lorsque Samuel Novolo, destiné à un brillant avenir (juge des référés, assesseur, huissier de justice), passe devant une librairie qui affiche une réédition des oeuvres de Marcel Aymé, ses convictions et ses ambitions prennent un tout autre sens. Il veut devenir passe-muraille.

C’est à l’issue de deux années d’acharnement et d’exercices méthodiques que Samuel Novolo traverse une cloison. Non content de ses prouesses, il disparaît dans les entrailles de la Terre après une chute vertigineuse du quatrième étage.

Floran Novolo, reprographe effacé et insignifiant ayant malgré tout réussi à séduire la mère Joris, se voit destitué de ses fonctions par le chef comptable. Affecté par une lettre funèbre du Ministère de la santé, par la disparition de son frère et tenu par la promesse de le retrouver, il entame un voyage accompagné de Karl Katz, destination les antipodes. Mais une double mission naît ; il doit également ramener un œuf du bout du monde à sa bien aimée.

C’est à bord de l’Anastasie, cargo transportant une cargaison de savon se liquéfiant, que débute cette longue traversée des océans.

Il y rencontrera des marins aux coutumes déjantées, participera à l’abordage du bateau de l’amiral Boudinot, sera pris au Bénongo pour une célébrité nommée Florãn Növlö, philosophera sur l’amour, ses doutes et les sentiments qu’il éprouve pour la mère Joris, construira une cosmogonie par ses théories.

Puis il s’envolera pour la Polynésie dans un aéroport où les réparations de dernière minute sur les réacteurs se font au chatterton, rencontrera le grand Tiki, décrira le dressage de la table idéale et gravira enfin le Manatirã pour arriver à son sommet, révélation de la création cosmique.



Quelques personnages

Floran Novolo, héros du roman, reprographe que l’on pourrait remplacer, égoïste hypocondriaque affabulateur est persuadé que sa fin est proche. Cette découverte est l’élément qui le poussera à devenir quelqu’un, il découvrira qu’avec du caractère il est plus facile de s’imposer.

Samuel Novolo, frère de Floran et personnage animé par la persévérance et le désir de gagner beaucoup d’argent en devenant passe-muraille. Il est admiré par sa famille (notamment par sa mère) pour tout ce qu’il entreprend et expérimente toutes les façons possibles de traverser un mur. Lorsque, enfin, il y parvient, il disparaît dans les entrailles de la Terre.

Le père, qui bourre et allume sa pipe dans les moments difficiles pour s’envelopper dans une épaisse fumée et manque de s’étouffer par « subrogation suffocatoire ». C’est « un homme mûr à l’esprit bien trempé » qui ne se laisse pas « impressionner par les manifestations insolites du monde réel » et qui fait partager à sa femme le bon sens dont elle est dépourvue.

La mère qui, pour ne pas perdre l’esprit, exécute « des tours sur elle-même en se tenant les tempes du bout des doigts ». Elle ne comprend rien aux paroles de son fils et de ce fait lui voue une admiration sans bornes.

Le voisin de Floran Novolo, à la silhouette massive et aux grosses mains, qui n’a pas de souffle pour monter l’escalier et qui peine à payer son loyer et à verser ses contributions. Victime d’une supercherie, il se retrouve à la porte de son appartement.

Les quatre inspecteurs, installés chez le voisin et proférant des obscénités en attendant son retour, qui finissent par s’endormir dans des positions pour le moins burlesques.

Le directeur des ressources humaines que l’on surnomme Braguette.

Le chef comptable qui mesure ses poils de nez.

La mère Joris, en charge de la gestion du Garage Moderne, entreprise de maintenance, qui siège dans une cabine de verre posée sur pilotis au centre du garage.

Le chauffeur de tramway, obstiné à faire respecter le règlement lorsqu’une rame tombe en panne, qui par bravoure finit par se faire piétiner par les passagers.

Karl Katz, remplaçant de Floran Novolo au poste de reprographe, ayant toujours sur lui un instrument en forme de pompe à vélo qui aura bien des usages tout au long du roman.

Les marins qui jouent aux osselets avec des règles bien particulières.

Le tahu’a, prêtre officiant qui mène Floran Novolo et Karl Katz à l’île d’Hiva-Huka où vit le Tiki.



En somme.

Un roman déjanté aux personnages loufoques où le méchant est plus bête que méchant.

Une épopée à travers le monde à la rencontre de mœurs et de langages bien particuliers.

Un roman fou qui amène à réfléchir sur l’origine des hommes par le biais le plus intime et le plus amusant.

Un Tintin un peu naïf, une sorte de Candide, un voyage qui rappelle Le Tour du monde en quatre-vingts jours, un grand clin d’œil au Passe-muraille de Marcel Aymé.

Les couilles de Dieu, roman Cocasse, Original, Utile et Irremplaçable à l’écriture Limpide et Légère, truffé d’Etrangeté et de Surprise ! Dantesque Invention Etonnante et Unique.

Les ingrédients de cette création ? Il faudrait aller fouiller dans le génial encéphale de Didier Pourquié !


Quelques liens

L’auteur et son oeuvre :  http://marincazaou.pagesperso-orange.fr/cont/pourquie/index.html

N’oubliez pas de cliquer sur l’onglet Les couilles de Dieu pour avoir accès à la quatrième de couverture, à la vidéo publiée par la librairie Mollat  et à d‘autres articles.

La maison d’édition : http://www.arbre-vengeur.fr/

L’illustrateur : http://amandineurruty.free.fr/blog/

http://www.gaite-lyrique.net/les-conferences/conference-internationale-motomichi-nakamura-et-amandine-urruty


Aurélie H, 1ère année Bib

 

 

Didier POURQUIÉ sur LITTEXPRESS

 

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 Article de Mathilde sur Ficelles.

 

 

 

 

 

 

 

 

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25 mai 2012 5 25 /05 /mai /2012 07:00

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Pierre GUYOTAT
Formation
Gallimard, 2007
Folio, 2009





 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pierre Guyotat en quelques mots

Pierre Guyotat est un écrivain et dramaturge français né le 9 juin 1940 à Bourg-Argental, dans un contexte difficile qu'était celui de la Seconde Guerre mondiale. Né d'un père médecin, et d'une mère polonaise, il passe son enfance dans une grande famille, marquée par les déportations et les camps de concentration. Il fait ses études dans un pensionnat catholique, et commence à écrire à l'âge de quatorze ans. Il envoie ses poèmes, deux ans plus tard, à René Char qui l'encouragera à continuer dans cette voie. Lorsqu'il a dix-neuf ans, il décide de partir pour Paris, où il continue d'écrire, et envoie cette fois-ci ses textes à Jean Cayrol (essayiste, romancier, mais surtout éditeur au Seuil).

C'est en 1960 qu'il écrit sa première fiction, Sur un cheval, publiée au Seuil en 1961. Sa vie d'écrivain, à peine commencée, doit être mise entre parenthèses puisqu'il est appelé en Algérie mais elle reprend dès 1964. À partir de ce moment, il entame une longue carrière marquée par plusieurs événements. Avec son ouvrage Tombeau pour cinq cent mille soldats, il sème un vent de panique. Le Seuil refuse de publier cet ouvrage, c'est donc chez Gallimard qu'il paraîtra en 1967. Dans son style cru et sans tabou, Guyotat parle de sexe entre hommes et de guerre, ce qui va faire scandale. Ce titre sera interdit dans les casernes françaises en Allemagne par le Général Massu. La même année, il est invité par Fidel Castro, (avec Marguerite Duras et Michel Leyris entres autres) pour assister à la Conférence Latino-américaine de Solidarité. Il y fera beaucoup de rencontres. L'année suivante, il crée l'Union des Écrivains est créée avec Nathalie Sarraute et Michel Butor, notamment.

1970, encore une année agitée. Gallimard publie Eden, Eden, Eden. la réaction est immédiate : le ministère de l'Intérieur interdit l'affichage, la publicité et la vente de cet ouvrage aux mineurs. Malgré une pétition internationale de soutien à l’œuvre, l'intervention de François Mitterrand et de G. Pompidou en sa faveur, l'interdiction n'est pas levée. Ce sera le cas seulement en 1981. Durant la période 1970-2000, la carrière de l'auteur est très prolifique ; il écrit des pièces de théâtre, collabore avec Jean-Luc Godard, et fait beaucoup de lectures publiques.

Il va se consacrer à l'éciture autobiographique dans trois œuvres :  Coma, paru en 2006 au Mercure de France, prix Décembre, Formation, Gallimard, 2007, et Arrière-fond, Gallimard, 2010.

Pour une biographie et une bibliographie plus approfondies, voir  wikipédia.


Résumé

Ce roman est autobiographique, mais aussi initiatique. Pierre Guyotat nous raconte l'histoire du petit garçon qu'il était, son évolution, sa vision du monde, et ce qu'il est devenu. C'est le récit de la « formation sensorielle, affective, intellectuelle d'un enfant né au tout début de la Deuxième Guerre mondiale ». Nous sommes plongés dans une époque où règnent les restrictions, mais surtout où les enfants arrivent à s'épanouir, à grandir. C'est avec un réalisme touchant que l'auteur nous montre un bout de sa vie, et de celle de sa famille. Il parle sans retenue de ses parents,de sa mère qu'il semble admirer, et de ce père qu'il respecte. Plusieurs thèmes sont récurrents, ce qui rythme et marque les différentes étapes de l'apprentissage du jeune garçon.



La motivation de l'auteur

Pierre Guyotat, pour cet ouvrage, a voulu « parler de l'Histoire », car il s'est rendu compte qu'elle faisait partie intégrante de sa vie. Comme l'indique le titre de l'ouvrage, il s'agit d'une formation, celle d'un petit garçon, et pour en parler il fallait bien commencer : « partir de zéro, mais zéro c'est 1940, ce n'est pas n'importe quelle date non plus ». Cette période a marqué l'auteur, mais ne l'a pas empêché de s'ouvrir au monde et de trouver la force de grandir. Il voulait un texte « plus intime et plus insaisissable », retranscrire la naissance de cet être « individuel, particulier » qu'il était. C'est la vie de cet enfant curieux de tout, existant en tant que tel à cette période qu'il a voulu nous relater, et nous faire partager.

Extraits d'un entretien vidéo de Pierre Guyotat sur le site de Gallimard:
 http://www.gallimard.fr/catalog/html/clip/A78444/index.htm



Les thèmes

Pierre Guyotat décrit sa vie d'enfant, et par la même occasion, partage les questions qu'il se posait, la vision du monde qu'il avait. C'est ainsi qu'à la lecture, apparaissent de nombreux thèmes qui semblent être essentiels dans la vie de ce jeune garçon.

Un des thèmes principaux est celui de la religion, ou plus particulièrement la,forte présence de Dieu. Comme nous l'avons dit précédemment, Pierre Guyotat a reçu son éducation dans une école catholique, où l'enseignement était dispensé par des Frères. Dès le début du récit, nous somme plongés dans un contexte où règnent les restrictions, mais aussi dans la vie du jeune garçon où la figure divine est présente. Dès son plus jeune âge, il apprend les histoires les plus classiques de la Bible, ou encore les différents Saints ou personnages majeurs. Petit à petit, le lecteur est emmené dans cet univers, et confronté aux pensées du narrateur. Malgré sa jeunesse, on est impressionné par l'importance de Dieu pour ce garçon.

En effet, très rapidement, il prend conscience de l'impact que Dieu peut avoir sur sa vie, sur sa façon de voir les choses. Ces souvenirs que Pierre Guyotat fait remonter du passé sont assez singuliers. Déjà enfant il donnait à Dieu une place particulière : « C'est de Dieu père et fils que je descends, et non de mon ascendance terrestre. » Une sorte de lien unique associe le garçon à cette puissance impalpable ; c'est un lien secret, totalement individuel, et surtout non imposé qui existe. Lorsqu'il se questionne sur son avenir, les choses apparaissent clairement : « je sais que j'ai le pouvoir de devenir saint à mon tour, que ce pouvoir c'est un engagement secret entre Dieu et moi. » Cette pensée le suit toute sa jeunesse, puisqu'à neuf ans, il est envoyé dans un pensionnat d'un village voisin pour trois autres années d'éducation.

En même temps que l'image de Dieu prend de l'importance, un nouveau monde s'ouvre à lui. Cela commence comme pour tout enfant, avec la découverte de nouvelles notions, de nouveaux mots ; il « comprend que d'autres parlent d'autres langues, et qu'il y a beaucoup d'autres humains qu[‘eux] », ou fait la différence entre histoire et géographie. Toutes ces nouvelles choses sont apprises en parallèle des notions de guerre, et d'occupation. Ce monde dans lequel il fait ses premiers pas ne semble pas l'effrayer ; c'est un enfant curieux que décrit un Pierre Guyotat adulte. Pourtant il apparaît « comme un enfant inquiet, tendu mais doté de sagesse et de faculté d'oubli naturelle à l'enfant en croissance ». Nous assistons à l'évolution de ses humeurs, de ses ressentis face aux autres et à la nature. Vers l'âge de six-sept ans, il découvre le cinéma, qui lui procure encore de nouvelles sensations auxquelles il semble bien s'habituer. Toutes ces découvertes se font dans une période difficile, mais de manière logique et naturelle.


De cet apprentissage du monde découle un apprentissage des hommes et de leur cruauté. La Deuxième Guerre mondiale a marqué les esprits, et Pierre Guyotat enfant n'y a pas échappé. Encore très jeune (quatre ans), il trouve le livre que deux de ses oncles ont écrit sur les personnes mortes dans les camps. Ainsi, raconte-t-il,

 

« le monde change pour nous trois, notre mère nous trouve errant sans forces dans l'appartement. Je vois qu'il y a un avant, en couleur, celui de la guerre et de la tragédie naturelle d'autrefois et un après, à jamais sans couleur, l'atteinte à l'image divine de l'Homme : ce corps nu écartelé sur une potence au sol, poignets liés au bois. »

 

L’Histoire pour lui est synonyme de désastre et de honte pour les humains :  

 

« Désormais pour moi enfant et adolescent, l'Histoire moderne ne se voit qu'en noir et blanc : 1939-1945, Hiroshima, la guerre d'Indochine, la terreur communiste à l'Est, la Guerre d'Algérie, la décolonisation ».

 

Il s'insurge contre l'horreur des hommes, mais surtout prend conscience de la lutte que certains doivent mener pour survivre face aux armées. Bien qu'il ne soit qu'un enfant, il a un regard très lucide sur les événements de son époque, et sur ce que les Hommes sont capables de faire à leurs semblables.

Comme dans tout roman initiatique, nous avons aussi une vision du caractère de cet enfant. Son innocence, mise en avant dans certaines scènes, se trouve mêlée de la perspicacité dont les enfants peuvent faire preuve. Au fur et à mesure de la lecture, nous sourions des remarques enfantines mais vraies de ce jeune garçon, et parfois nous nous étonnons. C'est le cas lorsque ses frères et lui s'amusent avec un ami et le poussent dans les orties. La réaction du jeune Pierre est radicale :

« mais déjà en moi une douleur plus forte que celle de la piqûre, la sensation d'avoir perpétré une cruauté la plus grande jamais commise au monde, la plus ineffaçable […] je redescends seul et vais m’asseoir et me renverser à plat ventre dans le carré d'orties, et je décide d'y retourner tous les jours de ma vie [...] ».

La culpabilité l'envahit et il souhaite se faire pardonner par sa mère, mais aussi par Dieu. C'est dans un style réaliste que l'auteur nous raconte ces événements qui peu à peu forment son enfance, mais aussi les rapports enfant/père qui sont très importants au moment où il les vit. Nous comprenons que cet enfant, grâce à sa curiosité, construit sa vie, ses moments de joies ou de peines et, malgré l'époque, arrive à évoluer dans sa sphère et à se créer peu à peu un monde personnel.

Plus le récit avance, et plus le jeune garçon évolue, prend ses marques. Petit à petit, l'enfant devient un jeune homme ; à partir de ce moment, une nouvelle découverte va rythmer sa vie. Cette nouvelle sensation, le désir, va grandir en lui et lui donner envie de découvrir de nouvelles choses, de faire de nouvelles expérience. C'est ainsi que le lecteur suit la vie de cet enfant et le voit prendre ses propres décisions, pour enfin partir de chez lui...



Toutes ces notions abordées, ces questions soulevées conduisent le lecteur à comprendre l'évolution de ce garçon en quête de savoir. Nous voyons que cela aboutit aussi à la connaissance de soi pour l'auteur, il commence à savoir ce qu'il est, ce qu'il veut devenir. Il arrive à mettre des mots sur ce qu'il ressent :

« […] je ressens que mon corps prochain […] se transformera, car je désire de toutes mes forces grandir, agir, et même mourir vite, dans toute ma force, pour rejoindre mon Créateur, père et fils. »

Tous ces souvenirs passés d'un petit garçon sont évoqués au présent, avec un réalisme touchant, sans tabous et sans limites, avec des yeux d'adulte. Peut-être est-ce là toute la force de ce récit que nous présente Guyotat ? Réussir à nous faire revivre ces moments passés, mais ancrés en lui, à travers une Histoire et une religion omniprésentes. Nous voici face à une formation étonnamment réaliste, perspicace grâce au recul de l'auteur, et à la mise en avant de ce personnage si jeune.


Claire, AS Éd.-Lib.

 

 

 

Pierre GUYOTAT sur LITTEXPRESS

 

 

Pierre Guyotat Coma

 

 

 

 

 

 Article de Lucas sur Coma.

 

 

 

 

 

 

 

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