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30 décembre 2011 5 30 /12 /décembre /2011 07:00

Vladimir-Nabokov--La-Venitienne.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vladimir NABOKOV
La Vénitienne
Titre original
Venetsianka, 1923 -1924,
Traduction
Bernard Kreise
Avec la contribution de
Gilles Barbedette
Gallimard, « Du monde entier », 1991
Folio, 1993
Folio 2€, 2003


 

 

 

 

Biographie

Vladimir Nabokov est un écrivain (poète, romancier et critique littéraire) américain d'origine russe né à Saint-Pétersbourg en 1899 et mort en Suisse en 1997. C'est un écrivain très érudit et cosmopolite. Il disait de lui-même : « Je suis un écrivain américain, né en Russie et formé en Angleterre où j’ai étudié la littérature française avant de passer quinze années en Allemagne. ». Il s'est également beaucoup intéressé à la peinture. La Vénitienne, une des premières œuvres de l'auteur, est datée du 5 octobre 1924. Toutefois, elle n'est parue qu'en 1990 en France.



Résumé

La Vénitienne, nous présente quatre personnages. Le colonel qui a invité son ami Mr Magor restaurateur de tableaux et sa femme Maureen dans son domaine. Frank, le fils du propriétaire, ainsi que son ami Simpson, étudiants en théologie à Cambridge, y résident pour les vacances également. Le colonel est un passionné de peinture et Mr Magor lui permet d'acheter des tableaux. Sa dernière acquisition est La Vénitienne, peinte par Sebastiano del Piombo (artiste qui a réellement existé. Nabokov s'est d'ailleurs inspiré du tableau La Jeune Romaine dite Dorothée, peinte par Sebastiano Del Piombo pour sa nouvelle).

Simpson tombe en admiration devant la toile et ne peut s'empêcher de remarquer à quel point la femme représentée ressemble à Maureen. Un soir qu'il discute avec Magor, ce dernier lui dit qu'il est possible d'entrer dans un tableau si on se concentre. Simpson, comme envoûté par la toile, ne peut s'empêcher de s'essayer à cette aventure et entre dans le tableau qui devient alors vivant. Mais il n'a pas le temps d'en ressortir qu'il se fige à son tour. Entre-temps, le colonel a découvert que Frank et Maureen sont amants et lui demande de cesser leur relation. La nuit où Simpson entre dans le tableau, Frank et Maureen s'enfuient.

Le lendemain, le colonel découvre le portrait de Simpson ajouté à la toile. Magor avoue alors au colonel, que le tableau n'est pas du célèbre Sebastiano del Piombo mais de Frank.

Le fait d'entrer dans le tableau vient d'un fantasme d'enfance de Nabokov  : au-dessus de son lit il y avait une aquarelle. Il dit, je cite : « j'imaginais l'enjambée que je ferais pour gagner le tableau au-dessus de mon lit et m'enfoncer dans la hêtraie enchantée. »

la_jeune_romaine_dite_dorothee.jpg

Analyse

C'est une histoire où la réalité et l'imaginaire se mêlent, c'est donc une nouvelle fantastique. La thématique du vrai et du faux est très présente dans La Vénitienne à plusieurs niveaux. On la retrouve également dans d'autres de ses nouvelles, notamment Un coup d'aile, qui a d'ailleurs donné le titre de ce recueil composé de ces deux nouvelles uniquement.

Nous pourrons voir dans cette oeuvre la façon dont les protagonistes se mentent entre eux, comment la perception de la réalité de Simpson et Magor est erronée, et la manière dont l'auteur trompe les lecteurs.

Le colonel est le premier abusé. Il pense avoir acheté un tableau du très célèbre Sebastiano del Piombo, mais en réalité Magor lui a vendu un tableau de Frank, fils du colonel qui pense qu'il déteste la peinture et ignore qu'il sait peindre. Il découvre également qu'il a un liaison avec la femme de Magor depuis plusieurs mois.

Frank et Maureen mentent d'ailleurs à tous les autres protagonistes. Simpson, pourtant son meilleur ami, ne découvre la vérité que parce qu'il les surprend. Et le mari de la belle Maureen, apprend la vérité en lisant une lettre de sa femme dans laquelle elle lui avoue son adultère avant de s'enfuir avec son amant.

Frank et Maureen représentent le peintre et son oeuvre. Œuvre qui trompe tout le monde dans ce livre.

Dès la première apparition de Frank, il est dit qu'il « s'efforçait de ne pas trop les malmener » en parlant des autres protagonistes alors qu'ils jouaient au tennis. Cela lui donne déjà un air de supériorité face aux autres personnages. Il est comme un dieu avec ses créations, le peintre avec son art.

Mais il faut souligner que Frank également est trompé, mais par lui-même. Il est persuadé que c'est Simpson, ayant surpris le couple en train de s'embrasser, qui les a dénoncés à son père. C'est d'ailleurs pour se venger qu'il peint Simpson sur la toile de La Vénitienne, avant de partir avec Maureen.

Toutefois, les personnages les plus troublés sont sans aucun doute Magor et Simpson.  Pour Magor, la réalité n'est qu'une pâle copie du monde peint : « Magor ne considérait le créateur de la vie que comme un médiocre imitateur des maîtres que quarante ans durant il avait étudié. » Ce personnage ne semble vivant que lorsqu'il décrit son excursion dans les toiles. Il est passionné des Madones et semble éprouver plus d'amour pour elles que pour sa femme. Maureen paraît inexistante aux yeux de Magor et c'est avec Frank qu'elle prend une dimension réelle. Comme s'il l'avait créée en la peignant. Nous retrouvons alors ce que dit Magor quand il parle de Dieu comme d'un mauvais peintre. Toutefois, Frank n'a su donner de l'intérêt à Maureen que sur la toile, du moins pour Magor qui semble ne voir que son portait.

Cette inversion de la réalité n'est pas seulement éprouvée par Magor. La beauté de la Vénitienne, troublera le discernement de Simpson. La toile n'est décrite au lecteur qu'à travers ses yeux. Dès sa première description, la Vénitienne semble vivante. On a l'impression qu'elle est en mouvement. La description de la  toile est reprise plusieurs fois, et à chaque fois elle a l'air plus vivant. Vladimir Nabokov manie avec brio tout au long de la nouvelle ce procédé d'ekphrasis. Ce qui renforce le fait qu'au fur et à mesure que l'on avance dans le récit, les descriptions de Maureen, notamment par les yeux de Simpson se confondent de plus en plus avec la toile. En effet, on retrouve dans la représentation physique de Maureen, tout comme dans ses gestes, ceux de la Vénitienne qui sont restés figés.

De plus, Simpson est un personnage particulier. Il est décrit comme quelqu'un « d'affable et de timide » et très réservé. Il donne presque l'impression de s'excuser de vivre. Il est dominé par sa sensibilité et ses émotions. Ce personnage a des prédispositions à s'affranchir des limites de l'espace et du temps, comme l'illustre le passage où, après avoir vu le tableau, il s'éloigne dans le jardin, ferme les yeux et éprouve « un accès d'hallucination auditive particulière dont il était affecté depuis l'enfance. » En effet, il pense avoir la capacité d' « entendre le sifflement silencieux de tout ce monde immense à travers l'espace ». Donc la réalité de Simpson semble déjà  altérée et a fortiori lorsqu'il entre dans le tableau.

On remarque d'ailleurs que lorsqu'il plonge à l'intérieur de la toile, la véritable Maureen est la Vénitienne, et non plus la femme de Magor. C'est à ce moment que pour lui le tableau devient sa réalité. C'est aussi à ce moment là qu'il semble prendre vie. En effet, une fois dans la toile ses sens semblent s'éveiller. Sa vue semble éclore lorsqu'il voit le tableau pour la première fois, son ouïe est ensuite mentionnée, puis une fois dans la toile le reste des ses sens se réveillent comme s'ils se révélaient à lui, il sent une « fraîcheur délicieuse » sur sa peau, et l' « odeur de myrte et de cire, avec une touche de citron. »

Pour reprendre les termes d'Angelo Rinaldi dans L'Express, cette oeuvre « consiste à montrer que la vie double de toute indifférence soyeuse la vie de tous les protagonistes, quand la plupart des romanciers installent leurs créatures comme si elles étaient au centre de l'univers. » On le ressent d'autant plus que par moments il fait sortir le lecteur du récit en s'adressant à lui, nous rappelant  qu'il y a un auteur derrière l'histoire : « Ainsi ce brave et agréable vieillard, tel un ange gardien, traverse un instant ce récit et s'éloigne bien vite vers ces régions brumeuses d'où il a été tiré par le caprice de la plume. » Toutefois, il joue sur l'ambiguïté, car, par ce procédé, il rend le personnage marionnette de l'écrivain, mais pas complètement inventé. En effet, « les régions brumeuses » ne sont ni plus ni moins que le sommeil dont l'écrivain l'a extirpé et dans lequel il le laisse retourner, lui donnant ainsi une certaine autonomie et existence.

L'écrivain joue dans toute la nouvelle sur la relation entre réalité et imaginaire. Les personnages ont du mal à discerner le vrai du faux. C'est peut-être sur quoi a voulu insister l'auteur, en rompant le pacte illicite que signe le lecteur avec l'auteur, lorsqu'il entre dans le récit et l'accepte comme réalité le temps de la lecture. Ainsi, il fait appel à notre discernement et nous montre de cette manière qu'il ne se joue pas seulement des protagonistes, mais de nous également. 



Vladimir Nabokov pour symboliser les faux-semblants de cette société dépeinte qui se retrouve aujourd'hui dans la nôtre en bien des points, utilise ce « vrai-faux »  tableau. Ainsi l'art va tromper les protagonistes et représenter les rapports sociaux qui cultivent les apparences pour mieux dissimuler les réalités gênantes. Mais au-delà de cette critique, cette oeuvre soulève d'autres questions. À savoir, où se trouve la frontière entre réel et imaginaire ? L'un et l'autre ne se mêlent-ils pas plus qu'on ne le croit ?  Questions qui nous forcent à la réflexion mais l'auteur nous laisse dans le doute, comme vous pourrez le constater si vous lisez la nouvelle.


Yaël, 1ère année Éd.-Lib.


Sitographie

http://www.encres-vagabondes.com/dossier%20peinture/dossier%20nabokov.htm

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/slave_0080_2557_2000_num_72_3_6678
 

http://www.lecture-ecriture.com/evenement.php?evt=21

http://fr.wikipedia.org/wiki/Vladimir_Nabokov

 

 

Vladimir NABOKOV sur LITTEXPRESS

 

 

nabokov 1

 

 

 

 

 

Article de Mathilde sur Lolita.

 

 

 

 

 

 

 

 

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29 décembre 2011 4 29 /12 /décembre /2011 07:00

Histoires-diaboliques.jpg





 

 

 

Sheridan LE FANU
Nathaniel HAWTHORNE
Thomas HARDY
Histoires diaboliques
Titre original
Tales of the Devil

Traduction

Henry Yvinec

Pocket, 2011



 

 

 

 

 

 

 

 

Le recueil

Histoires diaboliques est une anthologie de trois auteurs qui sont Sheridan Le Fanu, Nathaniel Hawthorne et Thomas Hardy, auteurs respectivement de :

« Le marché de sir Dominik »

« Le jeune maître Goodman Brown »

« Le bras atrophié »

Ces trois nouvelles appartiennent au monde du fantastique. Le contexte spatial est toujours réaliste et dans chacunes d’elle apparaît le diable. Chaque histoire est différente. Ainsi, si dans la première nouvelle on découvre un récit enchâssé, dans la deuxième nouvelle on est plutôt dans une sorte de clair-obscur où domine le sens du péché et l’horreur de la faute, alors que dans la troisième, on est à la recherche d’un bonheur volé par une nature hostile.



Citations

« Le narrateur se leva et désigna du bout de sa canne le point précis où se trouvait le corps. »

« Le bon vieux pasteur faisait sa promenade le long du cimetière pour aiguiser son appétit avant le petit déjeuner et méditer son sermon et, en passant, il donna sa bénédiction à maître Brown. Celui-ci recula devant le vénérable saint, comme pour éviter l’anathème. »

« Gertrude, naguère joyeuse, esprit éclairé, devenait une femme irritable, superstitieuse qui passait son temps à essayer sur son mal tous les remèdes de charlatan sur lesquels elle pouvait tomber ».


Alice 1ère année édition-librairie

 


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27 décembre 2011 2 27 /12 /décembre /2011 07:00

Herbert-George-Wells-Un-reve-d-Amageddon.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Herbert George WELLS
Un rêve d’Armageddon
précédé de La Porte dans le mur.
Collection Folio 2€
Traduit de l’américain
par Henry-D. Davray  et B. Kozakiewicz. 
Textes extraits du recueil de nouvelles
 Le pays des aveugles (1904).
Gallimard, Folio.




 

 

 

 

 

hg-wells.jpgBiographie

Né le 21 septembre 1866, près de Londres, dernier enfant d’une famille modeste, Herbert George Wells est élevé dans le strict respect de la monarchie et de l’église anglicane. Pour gagner sa vie, dès l’âge de quatorze ans, il devient vendeur de tissus, puis apprenti pharmacien, mais se passionne pour la lecture. En 1883, il saisit l’opportunité de travailler comme élève-maître dans un lycée et obtient l’année suivante, une bourse pour étudier à la Normal School of Science de South Kensington à Londres. Il se lie d’amitié avec l’un de ses professeurs, Thomas Henry Huxley, célèbre physiologiste et ami de Darwin, qui lui fait découvrir les théories de l’évolution. À la même époque, il s’intéresse au socialisme anglais alors en plein renouveau. Ayant échoué à ses examens, il prépare sa licence de sciences par correspondance et donne des cours malgré de graves problèmes de santé. Après avoir collaboré à quelques revues et écrit des entretiens scientifiques destinés à des étudiants, Wells publie en 1895 La machine à explorer le temps, un roman d’anticipation qui lui vaut un grand succès. Il y met en scène un inventeur de génie qui est persuadé, que le temps est une quatrième dimension de même nature que la longueur, la largeur et la hauteur et construit une machine extraordinaire qui va lui permettre de se déplacer à travers les siècles. C’est ainsi qu’il parvient à atteindre l’an 80271...

Ce roman est suivi de L’Île du Docteur Moreau en 1896 : un naufragé arrive sur une île peuplée de créatures monstrueuses, mi-hommes, mi-bêtes, vivant sous la domination du Docteur Moreau et de son assistant, l’inquiétant Montgomery. Paraît ensuite l’Homme Invisible en 1897 et La Guerre des Mondes en 1938, roman de science-fiction racontant une invasion martienne, élaboré d’un point de vue presque documentaire sur la vie et les méthodes des envahisseurs.

Ces œuvres atypiques et emblématiques, apportent à H.G. Wells une célébrité mondiale. Au cours de ces années d’intense production littéraire, il écrit une soixantaine de nouvelles qui oscillent entre merveilleux, fantastique et science-fiction. Mais la Première Guerre mondiale ébranle la foi de Wells dans la perfectibilité de l’Homme ; « le romancier scientifique » laisse alors place à un « romancier social » qui dépeint la société anglaise et son organisation. Il prône la création d’un « État mondial socialiste ». Peu à peu son influence littéraire décroît mais l’auteur continue à écrire des articles très variés et, devenu chroniqueur à la BBC en 1929, il interviewe d’illustres personnalités politiques telles que Roosevelt, Lénine, Staline…

Pacifiste, il lutte contre le fascisme et meurt en 1946, après la Seconde Guerre mondiale, désabusé et profondément pessimiste.

Considéré comme un véritable prophète et précurseur par ses contemporains, H.G Wells s’est imposé comme le père de la science-fiction anglo-saxonne, mettant ses connaissances scientifiques au service de son imagination.

(Source principale : préface.)



L’œuvre

La Porte dans le mur

Cette nouvelle narrée à la première personne raconte les étranges confidences de Lionel Wallace concernant une étrange porte dans un mur et ses craintes par rapport à la mort. Tout commence lorsque le héros mourant rend visite à un homme, le narrateur, que l’on suppose être l’un de ses amis proches, pour lui rapporter sa découverte et lui faire partager ses angoisses liées à « son dernier voyage ». Le récit de Lionel sur la porte, qui est en réalité une métaphore de l’Au-delà, nous transporte ainsi que le narrateur dans un monde très étrange fait de mystère et de curieuses questions métaphysiques. Ce monde parallèle mêle à la fois le passé de Wallace, celui du narrateur, de l’onirisme, nos peurs et de curieuses hallucinations concernant la porte. Ce schéma complexe finit par perdre le lecteur qui se laisse bercer par les mots sans se poser de questions. Bienvenue dans l’univers de Herbert George Wells. Un monde où la fiction transcende souvent notre réalité.



Un rêve d’Armageddon

Dans un train, un homme raconte au narrateur des rêves qui l’ont hanté durant plusieurs nuits : durant ces étranges songes, l’homme passe de la peau d’un personnage à un autre comme des sentinelles nocturnes qui préfigurent à elles seules le futur de notre monde. L’avarice, le pouvoir, le sexe et surtout la guerre qui se tapissent vicieusement dans l’ombre pour surgir quelques années plus tard : nous sommes en 1904. Et c’est là que l’imaginaire de H.G Wells relève du génie : bien avant les deux guerres, la crise nucléaire et d’autres fléaux actuels qui assaillent notre société, Wells avait eu la conviction que la technologie causerait notre perte et déclencherait « l’Armageddon » sur Terre. En plus de dépeindre un monde incroyablement réaliste, l’auteur nous livre aussi une saisissante histoire d’amour ainsi qu’une vision scientifique et très documentée du fonctionnement des rêves.

En un mot, un livre tout aussi passionnant que son auteur, à découvrir d’urgence.


Valentin, 2e année Bib.-Méd.-Pat.

 


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21 décembre 2011 3 21 /12 /décembre /2011 07:00

Tennessee-Williams-Sucre-d-orge.gif




 

 

 

 

 

Tennessee WILLIAMS
Sucre d’orge
Titre original : Hard Candy
Traduction de Bernard WILLERVAL
Robert Laffont
Pavillons poche, 2006
(1ère édition française en 1964)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

tennessee-williams.jpgThomas Lanier Williams, plus connu sous le nom de Tennessee (surnom qu’il doit à son accent du Sud), est un auteur américain né le 26 mars 1911 à Colombus (Mississipi), décédé le 23 février 1983 à New York. Plus largement connu comme dramaturge, avec bon nombre de ses pièces adaptées au cinéma, Tennessee Williams se révèle également comme romancier et nouvelliste de talent. C’est à la fois avec violence et passion, qu’il questionne les relations humaines. Son oeuvre se nourrit de sa propre expérience, de ses propres relations familiales, de sa vie.

Issu d’un milieu modeste, sa vie familiale n’est pas des plus sereines. En effet, il passe la plus grande partie de son enfance avec sa mère Edwina et sa soeur Rose, mais il entretient une relation conflictuelle avec son père, Cornelius Williams, qui lui préfère son jeune frère Dakin. Peu à peu, son père sombre dans l’alcool, le poker et les liaisons adultères…

Tennessee Williams trouve du réconfort auprès de ses grands-parents maternels et conserve tout au long de sa vie une grande admiration pour son grand-père, le révérend Walter Edwin Dakin, qu’il évoque longuement dans ses Mémoires d’un vieux crocodile (rédigés en 1972 et parus pour la première fois en France chez Robert Laffont en 1978).

En 1918, toute la famille déménage pour Saint Louis où son père travaille dans une fabrique de chaussures. C’est en 1919 qu’il découvre le plaisir de l’écriture lorsque sa mère lui offre une machine à écrire. Il est publié pour la première fois à l’âge de 17 ans, en 1928 dans Weird Tales. Pour payer ses études, Tennessee Williams enchaîne les petits boulots. Finalement en 1938, il obtient une licence à l’Université d'Iowa.

A l’entrée des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale, Tennessee Williams est réformé à cause de son dossier psychiatrique, de son alcoolisme, de son homosexualité (qu’il n’assume qu’à l’âge de 28 ans) et de problèmes cardiaques et nerveux. Les problèmes psychiatriques sont récurrents tout au long de sa vie : en 1943, sa soeur Rose est diagnostiquée schizophrène et subit une lobotomie, sa mère est elle aussi internée dans les années 1950.

En 1943, il part pour Hollywood avec son agent littéraire, Audrey Wood, et propose La Ménagerie de verre (Glass Menagerie) à la Metro Goldwyn Mayer (MGM) qui refuse le scénario. Cette pièce connait alors un grand succès à Broadway en 1947. En 1951, Elia Kazan adapte au cinéma Un Tramway nommé désir pour lequel Tennessee Williams a reçu le prix Pulitzer en 1947. Il collabore de nouveau avec Elia Kazan en 1955 pour l’adaptation cinématographique de La Chatte sur un toit brûlant (Pulitzer 1955). Tennessee Williams devient dès lors l’auteur américain incontournable des années 1950 et 1960. Les pièces se succèdent et rencontrent un grand succès comme Baby Doll, La Descente d’Orphée, Soudain l’été dernier ou La Nuit de l’iguane1.

En 1963, Tennessee Williams est bouleversé par le décès de son compagnon depuis 14 ans, Frank Merlo, qui a su lui apporter une certaine stabilité. Il perd alors en popularité mais ne cesse d’écrire.



Sucre d’orge est un recueil composé de neuf nouvelles rédigées entre 1948 et 1954 :


– « Les Jeux de l’été »
– « Billy et Cora »
– « La Ressemblance entre une boîte à violon et un cercueil »
– « Sucre d’orge »
– « Rubio y Morena »
– « Le Matelas près du parc à tomates »
– « Un Evènement dans la vie de la veuve Holly »
– « La Vigne »
– « Les Mystères du Joy Rio »

Tennessee Williams nous offre ici un voyage à travers les «tats-Unis, de New-York à St Louis en passant par la frontière mexicaine, et met en scène une grande diversité de personnages. Il s’intéresse avant tout aux personnes exclues de la société, incomprises. Leur existence peut être décadente (alcoolisme, prostitution dans « Billy et Cora »…) ou marginale (vagabondage…). Il dépeint des rapports humains problématiques et troublés en désaccord avec la morale et la bienséance d’une Amérique puritaine et conservatrice.

Tout au long de ces nouvelles, Tennessee Williams fait référence à une multitude d’éléments autobiographiques et certaines thématiques reviennent de façon récurrente. L’alcoolisme de son père et l’adultère par exemple sont largement mis en scène dans la première de ces nouvelles, « Les Jeux de l’été », à travers le personnage de Brick Pollitt.

Ce thème de l’adultère est également repris dans « Rubio y Morena », avec l’écrivain Kamrowski, qui rencontre quelques problèmes relationnels avec les femmes avec lesquelles il ne se sent pas des plus à l’aise, et une prostituée, Amada, qu’il rencontre à la frontière du Mexique et avec qui il finit par entretenir une relation amoureuse. Kamrowski, ayant repris confiance en lui et dans ses rapports avec les femmes, ne cesse de tromper Amada qui, malade (douleur au ventre inexpliquée), finit par partir. Ce n’est qu’une fois Amada sur le point de mourir que l’écrivain réalise son erreur. Associé à la thématique de la maladie, l’amour paraît condamné… « Rubio y Morena » fait allusion à plusieurs éléments de la vie de l’auteur. Le personnage de Kamrowski et sa timidité envers les femmes évoque quelque part Tennessee Williams lui-même et sa propre timidité avec les hommes dans sa jeunesse et à l’université. Par ailleurs, la maladie d’Amada et ses douleurs au ventre peuvent faire référence à sa soeur Rose qui a souffert de telles douleurs inexpliquées pendant des années avant que ne soient diagnostiqués ses problèmes psychiatriques.

La question de l’amour tient une place importante dans ce recueil. On le retrouve tout d’abord dans la seconde nouvelle, « Billy et Cora », un gigolo et une prostituée qui se rencontrent dans un bar à New York et qui décident de partir pour la Floride. Ils entretiennent alors une relation ambiguë entre amour et amitié. Comme « Rubio y Morena », Billy (écrivain) et Cora n’ont personne d’autre. Ce sont des personnes aux mauvaises moeurs qui dérangent et qui n’ont plus de contact avec leur famille. Ils sont définitivement seuls et s’offrent tout le bonheur qu’ils peuvent.

L’amour revient également dans la nouvelle « La Ressemblance entre une boîte à violon et un cercueil ». Cette dernière est autobiographique. Tennessee Williams évoque la période où sa soeur est passée de l’enfance à l’adolescence et où lui a découvert sans vraiment le savoir ses premiers sentiments amoureux et le désir en observant un ami de sa soeur, Richard Miles. L’auteur met ici en scène avec beaucoup de poésie, la sensualité et sa fascination pour le corps avec une certaine culpabilité.

« Comment diable parvenais-je à m’expliquer, à l’époque, la fascination que son corps exerçait sur moi sans m’avouer, en même temps, que j’étais un véritable petit monstre de sensualité ? Ou bien était-ce antérieur à l’époque où je commençais d’associer le sensuel à l’impur, erreur qui devait me tourmenter pendant et après ma puberté ? »

Il met ici en avant cette idée d’interdit qui plane autour du corps mais aussi de l’homosexualité. Il se trouve alors dans un rapport très sensuel et évoque la beauté de Richard Miles avec une certaine fatalité : pour lui la beauté ne perdure pas, elle « se fan[e] par degrés, vulgairement, à une saison de décadence de la nature ». Dans l’oeuvre de Tennessee Williams, la beauté, comme l’amour, sont condamnés et donnent lieu à la mort… Comme Amada décède à la fin de la nouvelle, Richard Miles est mort jeune d’une pneumonie.

Dans « La Vigne », Tennessee Williams nous emmène de nouveau à New York, auprès de Rachel et Donald, des acteurs sur le déclin et un couple en perdition. L’idée du caractère éphémère de la beauté est encore présente dans cette nouvelle. Ce rapport très sensuel au corps est lui aussi présent avec la description des corps amoureux qui s’entrelacent comme des pieds de vigne.


L’auteur fait une fois encore référence à certains éléments de sa propre vie, les palpitations cardiaques de Donald, par exemple,  faisant allusion à ses propres problèmes cardiaques et nerveux.

Les deux nouvelles majeures de ce recueil, sont la nouvelle éponyme, « Sucre d’orge », et « Les Mystères du Joy Rio » qui le clôt. Elles ont toutes deux le même décor, le Joy Rio, un cinéma de seconde zone, et le même thème, celui de relations homosexuelles entre des hommes d’âge mûr et de jeunes éphèbes à l’abri des regards, dans les loges obscures du Joy Rio. « Sucre d’orge » est la deuxième version et met en scène Mr Krupper, un confiseur retraité de 70 ans qui a laissé son affaire à un cousin éloigné à qui il dérobe tous les jours des poignées de sucre d’orge dont il se remplit les poches. Ce pauvre Mr Krupper n’est pas bien beau et est rejeté et haï par le peu de famille qui lui reste. Il passe tous ses après-midis dans la salle obscure du Joy Rio. Le second personnage que Krupper rencontre cet après-midi là reste anonyme et est décrit comme « une beauté sombre », « une vision de rêve ». Ce jeune homme n’est qu’un vagabond et rappelle une période de la vie de Tennessee Williams où lui aussi n’avait plus d’argent et errait dans les rues. Les relations homosexuelles sont ici évoquées comme un péché qui ne peut être commis que dans l’ombre et qui a pour conséquence la mort (Mr Krupper décède d’une crise cardiaque suite à sa rencontre avec le bel inconnu qu'il a amadoué avec des sucres d’orge).

« Les Mystères du Joy Rio » sont plus une histoire d’initiation à l’homosexualité, avec Emiel Kroger, un vieil homme gras, et Pablo González, un jeune éphèbe de 17 ans. On retrouve ce thème de l’initiation à l’homosexualité dans Le Poulet tueur et la folle honteuse, mais cette fois-ci de façon plus libérée. Les rendez-vous clandestins du Joy Rio ont quelque chose de malsain mais montrent clairement les difficultés que rencontraient les homosexuels dans l’Amérique puritaine des années 1950. Tennessee Williams montre un côté très sombre et sordide de l’homosexualité à New York, avec des hommes d’âge mûr qui sont obligés de se cacher pour assouvir leurs désirs. N’oublions pas qu’il s’agit d’un sujet très délicat à traiter pour l’époque. Nous sommes en 1954 lorsque Tennessee Williams publie Sucre d’orge et l’homosexualité reste taboue. Elle est très loin d’être assumée et acceptée !

Sucre d’orge rassemble sans doute les nouvelles les plus pessimistes de Tennessee Williams. Les relations humaines et amoureuses sont ici troublées, parfois complexes, parfois violentes ou malsaines. Plus cynique, ce recueil et les histoires qu’il raconte sont aussi les plus dérangeants. Les personnages mis en scène sont marginaux et très souvent seuls, perdus dans leur existence décadente, mais n’en demeurent pas moins attachants. Ces nouvelles mettent par ailleurs en avant le poids considérable de la morale qui pèse sur les hommes dans cette Amérique des années 1950.

1 Une bibliographie plus complète est proposée en annexe.


Annaïck, AS Ed-Lib


Bibliographie de Tennessee Williams

Théâtre

La Ménagerie de verre (Glass Menagerie), 1945
Vingt sept remorques pleines de coton (27 Wagons Full of Cotton), 1946
Un tramway nommé désir (A Streetcar named Desired), 1947
Été et fumée (Summer and Smoke), 1948
La Rose tatouée (The Rose Tatoo), 1950
Camino real, 1953
Parle-moi comme la pluie et laisse-moi écouter (Talk To Me Like the Rain and Let me Listen), 1953
La Chatte sur un toit brûlant (Cat on a Hot Tin Roof), 1955
Baby Doll, 1956
La Descente d’Orphée (Orpheus Descending), 1957
Soudain l’été dernier (Suddenly Last Summer), 1958
Doux Oiseau de jeunesse (Sweet Bird of Youth), 1959
La Nuit de l’iguane (The Night of the Iguana), 1961
Le Visage du plaisir, 1961
Period of adjustment, 1962
Propriété interdite (This Property is Condemned), 1966
Boom ! (de The Milk Train doesn’t Stop Here Anymore), 1968
Vieux Carré
A Lonely Day for Crève Coeur
Clothes for a Summer Hotel

Romans
Le Printemps romain de Mrs Stone, 1950
Une femme nommée Moïse, 1975

Recueils de nouvelles
Le Boxeur manchot, nouvelles rédigées entre 1939 et 1948
Sucre d’orge (Hard Candy), nouvelles rédigées en 1948 et 1954
Le Poulet tueur et la folle honteuse
La Statue mutilée
Un sac de dame en perles

Poésie 
Le Belvédère d’été

Autobiographie 
Mémoires d’un vieux crocodile, 1972

 

 

 

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13 décembre 2011 2 13 /12 /décembre /2011 18:00

Wells-Tower-Tout-piller-tout-bruler.gif








Wells TOWER
Tout piller, tout brûler

Titre original

Everything Ravaged Everything Burned

Traduit de l’américain
Par Michel Lederer
Collection Terres d’Amérique
Albin Michel, Mai 2010













Wells-Tower.jpgWells Tower est un jeune Américain de 38 ans qui a grandi en Caroline du Nord, où il a probablement appris à observer ses contemporains, et plus particulièrement ceux qui sont à la marge, les paumés, les rêveurs, les pudiques, les romantiques, les inadaptés, les rebelles…

En somme, tous ceux qui sont exclus de l’Américan Way of Life.

Titulaire d’un diplôme en Anthropologie et en Sociologie, Wells TOWER suggère déjà une forme de violence, de virilité exacerbée à travers le titre de son recueil de nouvelles. Il aurait même pu ajouter à la suite du titre : tout détruire, puisqu’on pressent qu’il va y avoir de la casse. Néanmoins, ce qui est partiellement ou totalement pillé et détruit ici, ce sont les personnages eux-mêmes, avec leurs peines de cœur, leurs problèmes d’argent…

La couverture dévoile également une forme de chaos, qui pourrait être tirée d’un Mad Max mais qui en réalité est un cliché emprunté à un jeune groupe d’artistes plus connus sous le nom de « Ant Farm » et qui, en 1974, avaient littéralement planté dix Cadillac dans la terre d’un coin reculé et poussiéreux du Texas. Ce groupe faisait partie du mouvement de la contre culture américaine et on peut y voir un clin d’œil de la part de l’auteur.

Le titre du recueil est également celui de la dernière nouvelle, qui nous plonge dans un monde apocalyptique où une horde de barbares organisent des raids de pillage et de terreur créant un véritable charnier. Cette nouvelle est totalement différente des huit autres et c’est celle qui m’a le moins séduit.

Les autres nouvelles nous amènent à côtoyer des personnages souvent liés par le sang, frères, maris… qui souffrent à la marge d’une société qui les rejette ou semble les ignorer. Le sentiment de solitude éprouvé, même accompagné, transpire à chaque page. Les relations familiales sont disséquées sans complaisance, les couples se déforment plus souvent qu’ils ne se forment malgré l’espoir porté en chacun d’eux. Même s’ils semblent parfois désespérés, ils ne sont pas désespérants et s’accrochent, nous captivant parfois par l’empathie qu’ils suscitent.

Les thèmes qui reviennent de manière quasi obsessionnelle tournent autour de la famille, des difficultés à exprimer ses sentiments, de l’amertume mais avec ironie, de la solitude, de l’éloignement qu’il soit choisi ou subi.

Dans « La côte de brun », la première nouvelle, le personnage principal, Bob Munroe, s’exile dans la maison de son oncle Randall, après avoir successivement perdu son père, son travail, son héritage et pour finir, sa femme. Reclus dans cette maison située sur une île à l’écart, il est fasciné par un vieil aquarium qu’il remplit obsessionnellement de poissons, bernard-l’ermite, d’hippocampes pour lesquels il nourrit une véritable affection. Évidemment cela ne durera pas très longtemps puisque suite à un tragique accident ce petit monde aquatique ne survivra pas. Cela n’affectera pas outre mesure Bob, qui n’hésitera pas à se comparer à la limace responsable du désastre :

« S’il était né créature marine, il ne pensait pas que Dieu l’aurait doté de nageoires bleues et jaunes à l’instar du magnifique poisson à ses pieds, ou mis dans le corps d’un requin, d’un barracuda ou autre délicat tueur. Non, il aurait sans doute appartenu à la famille de ce concombre de mer, créé pour nager dans les eaux d’égout, rotant et affligé d’une haleine fatale à toutes les belles choses qui l’approcheraient ».

Dans « Un lien fraternel », deux frères amorcent une réconciliation en partant chasser. L’aîné a acheté une montagne après quelques déboires professionnels et sentimentaux et tente de renouer avec son frère malgré leurs antécédents, c'est-à-dire une rivalité nimbée de perversion. La chasse semble se passer à merveille mais un événement inattendu viendra bouleverser à nouveau l’espoir de réconciliation entrevu par les deux frères. La chute de cette nouvelle m’a frustré car j’ai l’impression qu’elle est inachevée.

Dans « Exécutants d’énergie importantes », titre ô combien ironique, le personnage principal renoue malgré lui des liens avec un père détruit par la maladie d’Alzheimer et une belle-mère qui s’occupe de lui comme d’un enfant. Tower interroge nos rapports à la famille à merveille et incruste quelques moments de poésie.

« Une porte dans l’œil » est la nouvelle que j’ai préférée. Un père de 83 ans est accueilli par sa fille étudiante afin de passer quelques jours ensemble. Il décide de peindre sur le perron afin de faire passer ses journées le plus agréablement possible. Totalement fasciné par la porte d’entrée d’une des voisines, régulièrement sollicitée pour ses charmes selon les dires de sa fille, notre bonhomme finira par découvrir la véritable activité de cette dame et n’en sortira pas indemne mais ragaillardi par cette rencontre.

Les autres nouvelles sont également savoureuses car elles sont à mon avis l’œuvre d’un digne héritier des Hemingway, Carver, Cheever et autres Faulkner, c'est-à-dire d'un auteur à l’écriture nerveuse, acérée qui vous donne envie de tourner les pages afin de suivre nos « anti-héros ».

Wells Tower doit publierr un roman en 2012 qui pourrait être inspiré d’une des nouvelles de ce recueil et c’est tout ce que je lui souhaite.


Nicolas, AS Éd.-Lib.

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9 décembre 2011 5 09 /12 /décembre /2011 07:00

William-Faulkner-Treize-Histoires.JPG

 

 

 

 

 

William FAULKNER    
Treize histoires
Titre original
These thirteen, 1931
Traduction de R.N. Raimbault
et Ch.-P. Vorce
avec la collaboration de
M.-E. Coindreau
Gallimard,1939
Collection Folio


 

 

 

 

 

 

 

William-Faulkner.jpgQuelques éléments biographiques

Né William Cuthbert Falkner en 1897 à New Albany dans l’état du Mississippi, le futur écrivain est issu d’une famille comme seul sait en produire le Sud des États-Unis.


Tout débute avec son grand-père. Colonel confédéré durant la guerre de Sécession, avocat, entrepreneur de chemin de fer, donateur public et possesseur d’une banque, il incarne à la perfection les valeurs du white social status.

Ce lien intime qu’entretient la famille Falkner avec l’histoire des États-Unis marquera profondément le romancier qui cherchera à participer au premier conflit mondial. Réformé du fait de sa taille, il se tourne vers le Canada qui lui offre sa chance. Pour son grand malheur, il est encore en formation à la fin du conflit. C’est peut-être pour ne pas faillir à la réputation de la dynastie que celui qui ne s’appelle encore que William affecte un boitillement à son retour et abreuve ses proches de mensonges quant à ses prétendus exploits guerriers.

Sa vie privée est à l’image de ce mensonge initial : il joue double jeu avec les femmes qu’il consomme aussi bien que les bouteilles. Les petits boulots s’enchaînent également jusqu’à ce qu’il rencontre son premier succès littéraire en 1925 avec son roman Soldier’s Pay (Monnaie de singe) qui lui ouvrira les portes de la reconnaissance nationale mais également mondiale.



Sa carrière

1929 voit sa carrière prendre un formidable essor puisqu’il publie successivement Mosquitoes (Moustiques) et l’un de ses chefs-d’œuvre, The Sound and the Fury (Le Bruit et la Fureur). Il expérimente dans ce dernier ouvrage la multiplicité des points de vue et le stream of consciousness, technique narrative qui consiste en un flux de pensées ininterrompu. C’est également le départ de la saga de la Yoknapatawpha, comté inventé dans lequel certains de ses plus fameux romans sont situés : As I Lay Dying (Tandis que j’agonise, 1930), Light in August (Lumière d’Août, 1932), Absalom, Absalom ! (Absalon, Absalon !, 1936). À l’image de Zola, il fait évoluer les familles Snopes et Sutpen dans un Mississippi où l’apartheid racial et la cruauté sentimentale sont le pain quotidien.

Outrepassant les limites de son pays, son œuvre atteint une renommée mondiale qui lui permet d’accéder au prix Nobel de littérature en 1949, à deux prix Pulitzer en 1955 et 1963 ainsi que deux prix nationaux en 1951 et 1955.



Le recueil

Les treize histoires qui constituent ce recueil ont la particularité d’être organisées en trois parties au travers desquelles Faulkner développe d’une manière obsédante le thème du cercle.

Temporalité en dehors du monde, fermée sur elle-même, la guerre est le thème central de la première partie. Il n’est pas ici question des grandes batailles ni de leur bestialité mais de la haine quotidienne et pernicieuse qui s’insinue entre les soldats, telle cette rivalité qui oppose deux gradés amoureux de la même prostituée (« Tous les pilotes morts »). Ou bien encore de la violence des officiers envers les subordonnés. Lesquels ne manqueront pas de se rebeller par l’intermédiaire du soldat Matthew Gray qui, promu au rang de capitaine, reproduira ce cercle vicieux de maltraitance injustifiée. Cette période apocalyptique est également l’occasion de voir les anciens ennemis partager la même table et scander tel un refrain que « tous les hommes sont frères » (« Ad Astra ») ne serait-ce que le temps d’une nuit.

Dans cette temporalité si particulière, il n’est plus question de passé ni de présent dans la société civile abordée dans la seconde partie. Tout s’entremêle et les souvenirs sont susceptibles de ressurgir à tout instant. Ainsi, dans « Feuilles rouges », les Amérindiens, exterminés par les Blancs, se font les bourreaux injustes et stupides des esclaves noirs. Cette rencontre aura pour conséquence de donner un être inédit en la personne de Sam Fathers (« Un juste»). Ni Noir, ni Indien son métissage le lie à deux cultures plus anciennes que les États-Unis, deux mondes quasi mythologiques. Les légendes prennent une place importante avec « Soleil Couchant » où Nancy, esclave alcoolique et simple d’esprit, doit faire face à ses terreurs nocturnes lors du départ de son compagnon, Jésus. Victime de ses croyances entre religion vaudou et terreurs enfantines, Nancy transforme son ancien amant en un croquemitaine assoiffé de sang, vivant dans les fossés, le couteau entre les dents. Version moderne de ces récits oubliés, la rumeur populaire et la cruauté sont l’objet d’ « Une Rose pour Emily ». Fille de bonne famille, épiée par toute la communauté dans laquelle elle évolue, Emily Grierson est mise au ban de cette société qui médit dans son dos. Le poids du regard condescendant de ses concitoyens la conduira jusqu’au meurtre. Jouet de la cruelle médisance populaire, la « pauvre Emily » mourra dans la demeure familiale aux côtés du cadavre momifié de son ancien amant, tel un sacrifice à l’ogre « Opinion » que constituent les bourgeois bien-pensants de la petite communauté.

Dans la troisième partie, le cercle matérialise la limite au-delà de laquelle les narrateurs ne peuvent pas aller. Les deux personnages de « Mistral » ne sauront jamais quelle est l’issue du drame qui se joue dans le petit village italien où ils résident quelques jours. Tout comme le narrateur, le lecteur reprendra la route à la recherche d’un troisième homme perdu dans la campagne. Le silence est aussi gardé quant à la suite de l’histoire d’amour entre les deux marins Carl et Georges. Le secret ne réside pas dans leur homosexualité que tout le monde connaît mais bien dans la suite de leur histoire entachée par la tromperie de Carl qui a passé la nuit avec une prostituée.

Au travers de ces Treize histoires, il y a bien plus que des nouvelles. Ce sont les germes de véritables romans qui ne demandent qu’à surgir. Tout comme l’esthétique circulaire dont ils sont issus, ces récits ne se définissent pas par leur genre, pas plus que par leurs personnages. Seuls les contours peuvent arriver à cerner leur sujet sans jamais l’aborder de front. Ainsi, la délicatesse apparaît-elle chez les protagonistes les plus frustes tout comme la violence se fait jour dans les milieux prétendument civilisés. Dans cette ambiance crépusculaire, l’homme n’échappe aux cercles de l’enfer que par ce qu’il possède d’indéfinissable qui le distingue de la primitivité : il doit son salut à son âme.


Romain, AS Bib

 

 

William FAULKNER sur LITTEXPRESS

 

  William Faulkner Sanctuaire

 

 

 

 

 

Article de Benjamin sur Sanctuaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

William Faulkner Lumiere d aout

 

 

 

 

 

 

 

Article de Florent sur Lumière d'août 


 

 

 

 

 

 

Faulkner le caid 

 

 

 

 

 

 

Fiche d'Angélique sur Le Caïd et autres nouvelles.

 

 

 

 

 

 

 



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27 novembre 2011 7 27 /11 /novembre /2011 07:00

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Julio CORTÁZAR
« Les Ménades »
in Fin d’un jeu,

Final del juego, 1956
traduction
Laure Guille-Bataillon
et Françoise Rosset
Gallimard
L’Imaginaire, 2005


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« J’ai besoin d’un sujet très humain : de vie, d’amour, de souffrances, de contacts personnels » disait Julio Cortázar à son ami Alain Sicard, professeur à l’université de Poitiers.


Au premier plan, la nouvelle « Les Ménades », tirée du recueil de nouvelles Fin d’un jeu, publié en 1956, cinq ans après sa première œuvre, Bestiaro. Le lecteur ne peut qu’être intrigué par une quatrième de couverture des plus prometteuses : « le public survolté d'un concert qui finit par dévorer le chef d'orchestre et les musiciens... »

Dans un univers où le fantastique devient la supra-lucidité et l’écriture la naissance de l’angoisse, Cortázar nous invite à découvrir l’idée d’une vile Humanité, une humanité sans majuscule soumise à ses plus primaires instincts animaux. Contexte improbable, l’auteur joue avec celui-ci : par la notoriété intellectuelle qu’a encore aujourd’hui l’opéra, il insiste cyniquement sur les bassesses de l’Homme en communauté, indépendamment des valeurs sociales dans lesquelles ce dernier évolue : des expressions splendidement bestiales, une violence extrêmement verbalisée, une sémantique plus que charnelle, rien n’est laissé au hasard pour décrire un univers où toute idée aristotélicienne d’Homme comme animal doué de langage et de raison est volontairement omise. Dans une certaine mesure, la raison n’est plus, et n’a peut-être jamais été chez cette créature de la pire espèce.

Peinture d’un tableau pessimiste, l’écriture de l’auteur fait preuve de beaucoup d’humilité : kunderienne en un certain sens, elle n’abuse pas d’un vocabulaire élitiste à consonance philosophique, mais use d’une description simple et d’une histoire basique, permettant ainsi une analyse critique de tous sur le sujet difficile qu’est le sujet humain.

Qui plus est, l’implantation d’un naturel fantastique n’est que la cerise sur ce  « gâteau linguistique » bien réussi, donnant naissance à la thématique de l’angoisse, angoisse d’un personnage principal dont on s’imagine qu’il est Cortázar en personne : Trouble des sens, perte de contrôle psychique, victime d’un « effroi lucide »… Une Angoisse dont le principal vecteur de croissance n’est qu’une dimension profondément humaniste de l’auteur qu’il est important de souligner. En effet, à première vue, le lecteur de Cortázar et plus particulièrement de cette nouvelle serait tenté d’en faire un auteur aux allures misogynes, à la dureté misanthrope tant ce dernier ne mâche pas ses mots quand il s’agit de nous faire le tableau de l’Humanité. Il lui revient donc de creuser les sentiers de l’écriture de l’auteur et d’en dégager le véritable sens, la crainte d’un homme face aux autres hommes, le sentiment d’oppression qui émane d’un individu au milieu de la foule, la peur de l’amour et du déchirement qu’il invoque, l’espoir et l’oubli, la souffrance, le solipsisme, l’intensité de la vie…

Au-delà de toutes ces thématiques cryptographiées, Julio Cortázar donne naissance à une thématique suprême, question-mère de la littérature dans l’absolu : A quoi bon l’écriture ?


Si l’on retrouve chez Cortázar tant de références littéraires et d’humbles références à d’autres écrivains (notamment Lautréamont), c’est peut-être parce que son œuvre fait partie intégrante d’une remise en question générale de l’écriture, voire de la raison d’être d’un écrivain. Personnage pour le moins névrosé, l’auteur semble créer une complexe dichotomie : chercherait-il à travers l’écriture à générer l’angoisse lui ouvrant les portes de la lucidité, le véritable sens de sa vie, ou utiliserait-il l’écriture à une fin thérapeutique qui l’aiderait à estomper progressivement le mal-être procuré par cette angoisse dévastatrice ?

Question-mère qui ne demande peut être pas de réponse, mais qui apparaît hypothétiquement comme les mille possibles chemins que je vous souhaite d’emprunter pour trouver un sens à la beauté de l’écriture de cette nouvelle.


Kévin Maudet, 1ère Année Bib.

 

 

 

Julio CORTAZAR sur LITTEXPRESS

 

Julio Cortazar Cronopes et fameux

 

 

 

 

 

 

 

Article de Simon sur Cronopes et fameux.

 

 

 

 

 

 

 

 


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18 novembre 2011 5 18 /11 /novembre /2011 07:00

Carlos-Fuentes-La-vfrontiere-de-verre.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

Carlos FUENTES
La Frontière de verre
Titre original
La Frontera de cristal, 1995
Traduction de
Céline Zins
Gallimard,
Du monde entier, 1999.







 

 

 

 

 

 

 

La Frontière de verre – roman en neuf récits est un recueil de nouvelles qui  a été écrit en 1995 puis publié en 1999 par la maison d’édition Gallimard. Son auteur, Carlos Fuentes, est un écrivain mexicain très reconnu dans le monde littéraire et dont la production, conséquente, a été récompensée à diverses reprises. En 1977, avec le prix Rómulo Gallegos pour Terra Nostra et en 1987 par le prix Cervantès.
 
A travers neuf textes, « La capitaline », « La peine », « Dépouillement », « Le trait de l’oubli », « Malintzin des ateliers », « Les amies », « La frontière de verre », « Le pari », « Rio Grande », « Rio Bravo », il  nous transporte sur un autre continent : le continent nord-américain. Et plus précisément le long de la frontière, du fleuve qui sépare deux pays, le Mexique et les États-Unis.

On plonge alors dans le quotidien de personnages aux caractères divers et variés et aux classes sociales hétérogènes. Au fil du récit, on rencontre par exemple des ouvrières mexicaines, un médecin, un écrivain, un chef cuisinier, un chauffeur de taxi, une vieille Américaine, des travailleurs clandestins défiant le Rio Grande, Rio Bravo dans le but de faire survivre leur village… Dans ces textes empreints de réalisme, l’auteur nous propose un aperçu de la société qui est aujourd’hui encore d’actualité. Et cela grâce aux thèmes qu’il aborde : l’amour, l’amitié, le racisme, l’adultère, l’homosexualité, la solitude… De plus, il évoque des sujets propres à notre époque : l’obésité, l’exubérance de la société de consommation, le fonctionnement des maquiladoras, la mondialisation de la culture américaine…

Ce roman nous plonge aussi au cœur des tensions entre deux populations qui, à travers les âges, se sont affrontées. La thématique majeure de ce livre ce sont les relations complexes qui unissent deux états distincts. L’un très développé ayant une influence massive sur le monde et l’autre plus pauvre qui essaye de le concurrencer. Et c’est notamment la question du travail et de l’immigration qui les déchire.

C’est aussi en maniant l’humour parfois noir, l’ironie, en introduisant le registre fantastique (dans « Dépouillement ») et en variant les exercices de style qu’il tient le lecteur en haleine. En effet, les structures de ces nouvelles sont très hétéroclites comme le montrent « Le trait de l’oubli » et « Rio Grande, Rio Bravo ». On a donc une grande diversité de textes. Toutefois, ce qui constitue l’originalité de ce recueil vient du fait que cette pluralité est opposée à une certaine unité. Il est vrai que ce livre est à la limite du roman et peut y être assimilé puisqu’un lien est mis en place entre les personnages. Cela nous permet de pouvoir situer les héros les uns par rapport aux autres et ainsi d’établir les liens de parenté qui les relient.

Cet écrit est aussi riche car il permet à l’auteur de faire une critique incisive sur les sujets qui lui tiennent à cœur (les conséquences des libertés abusives des États-Unis, les préjugés …) et de se positionner sur le rôle de la littérature qui est ici synonyme de transmission d’idées et d’engagement : « Tout écrit est politique ».

Grâce à ses nombreuses facettes, ce volume permet à l’auteur de s’exprimer pleinement et d’utiliser un langage familier, courant ou poétique, lyrique.



Jugement personnel

Cet ouvrage est très réussi car on ne peut lui être indifférent. Il est très facile de s’identifier à un des protagonistes et de ressentir une multitude d’émotions. De la peine pour un vieil homme intègre qui a été abandonné, de l’indignation face à la corruption ou aux échecs du système judiciaire (dans « Les amies »), de l’espoir avec l’apparition de l’amour ou de l’amitié, de la colère face aux intolérances, de la tristesse face à la haine provoquant la mort. En conclusion, c’est un livre qui nous permet de lutter contre l’ennui. Il manie le dramatique et le comique avec brio et fait se succéder des passages positifs et pessimistes tout en nous apprenant  des faits historiques ou en convoquant nos sentiments !


Marie D., Première année Édition-Librairie

Carlos FUENTES sur LITTEXPRESS

 

Carlos Fuentes En bonne compagnie

 

 

 

 

 

 

Article de Marlène sur En bonne compagnie.

 

 

 

 

 

En inquiétante compagnie

 

 

 

 

Articles de Laure et d'Antoine sur En inquiétante compagnie.

 

 

 

 

 

 

 


 

 

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15 novembre 2011 2 15 /11 /novembre /2011 07:00

adolfo-Bioy-Casares-La-Trame-celeste.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Adolfo BIOY CASARES
La Trame céleste

La trama celeste

traducteur

Édouard Jimenez

Robert Laffont

Pavillons, 1998,

Livre de poche, 2001

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il est souvent difficile, lorsque l’on parle d’un recueil de nouvelles, de trouver un point de départ pour développer son propos. À tout seigneur tout honneur, commençons par présenter l’auteur dudit recueil.

Adolfo Bioy Casares est né le 15 septembre 1914 à Buenos Aires, au sein d’une famille de riches propriétaires terriens, ce qui le met à l’abri sa vie durant des soucis d’argent.  Doté d’origines béarnaises par son père, il a une grande culture française en même temps qu’une tendresse particulière pour le pays.

En 1931, il rencontre Jorge Luis Borges, qui reste son ami pendant plus de quarante ans.  A deux, ils écrivent notamment des pastiches de romans policiers sous le pseudonyme de Bustos Domecq.  C’est avec L’invention de Morel, publié en 1940, qu’Adolfo Bioy Casares connaît le succès. Préfacé par Jorge Luis Borges qui en parle comme d'un chef-d’œuvre, ce roman impose son auteur comme maître du fantastique dans la littérature sud-américaine.  Les nombreux ouvrages  publiés par la suite n’ont  fait que confirmer la position d’Adolfo Bioy Casares comme auteur de référence :

—  1940 : L'Invention de Morel

—   1945 : Plan d'évasion

—  1954 : Le Songe des héros

—  1969 : Journal de la guerre aux cochons

—  1973 : Dormir au soleil

Nouvelles :

—  1945 : Nouvelles fantastiques

—  1971 : Nouvelles d'amour

—  1986 : Nouvelles démesurées

En collaboration avec Jorge Luis Borges :

—  1942 : Six problèmes pour Don Isidro Parodi

—  1967 : Chroniques de Bustos Domecq

—  1977 : Nouveaux contes de Bustos Domecq

 

 

 

La trame céleste est un recueil de  deux titres,  « La Trama Celeste » (1948) et « Historia Prodigiosa » (1956), publié en France dans la collection « Pavillons » chez Robert Laffont.  On remarque dans les six nouvelles certains procédés typiques de la littérature fantastique.

 On peut définir le fantastique comme l’irruption du surnaturel dans le quotidien, quotidien qui en devient effrayant.

 

« [Adolfo Bioy Casares] déploie une Odyssée de prodiges qui ne paraissent admettre d’autre clef que l’hallucination ou le symbole, puis il les explique pleinement grâce à un seul postulat fantastique, mais qui n’est pas surnaturel. »

« Bioy renouvelle pleinement un concept […] que Dante Gabriel Rossetti a formulé dans une musique mémorable : I have been here before/ But when or how I cannot tell »

« J’ai discuté avec son auteur les détails de la trame, je l’ai relue ; il ne semble pas que ce soit une inexactitude ou une hyperbole de la qualifier de parfaite. »

Extraits de la préface de L’invention du docteur Morel par Jorge Luis Borges.

 

Pour obtenir ce résultat, Adolfo Bioy Casares fait appel à deux types de procédés dans la construction de ses nouvelles :

 

—  la collision entre passé et présent dans « En mémoire de Paulina », où le narrateur reçoit la visite tardive et mystérieuse de son ex-fiancée, visite qui se révèle n’être qu’une illusion ; « Des rois futurs » confronte un homme devenu adulte à ses anciens camarades d’enfance, lesquels sont devenus fous et font des expériences génétiques ; « L’idole » est une statue au passé chargé, achetée par un marchand d’antiquités et dont la présence devient de plus en plus inquiétante…

 —   l’enchâssement de plusieurs récits successifs dans « La trame céleste », « L’autre labyrinthe » et « Le parjure de neige ».


Dans les trois premières nouvelles, le passé revient hanter le narrateur, généralement sous la forme d’une femme, qui incarne un amour déçu, une opportunité ratée ou même une antique religion au service d’une divinité sanguinaire… Pris au piège de ce qui aurait pu être, le narrateur devient incapable de distinguer ce qui est, et perd peu à peu le contacte avec la réalité, entraînant le lecteur dans sa chute.

 

Plus complexe à décrire, le deuxième procédé est aussi plus simple : il s’agit pour Adolfo Bioy Casares de créer trois ou quatre couches de narration successives, afin de faire perdre ses repères à son lecteur. Ainsi, dans « La trame céleste », le narrateur lit une lettre dans laquelle un ami retranscrit une histoire que lui a racontée un troisième personnage. Ces nouvelles à tiroir, ou polyphoniques, brouillent la situation d’énonciation pour le lecteur, mais permettent de donner plus facilement une explication plausible.

                                                                                                                                        

En effet, quand il s’agit de faire face à son passé, le narrateur ne dispose d’aucun recul et doit affronter directement ses propres perceptions, ce qui brouillent quelque peu son jugement ; tandis que s’il s’agit d’un récit à plusieurs voix, le narrateur principal dispose d’une vision d’ensemble de la situation, ce qui fait qu’il peut réfléchir plus calmement et logiquement à la situation. Logique, et non pas rationnelle ; car il faut notamment accepter le fait qu’un avion puisse servir à effectuer des passes magiques qui ouvriraient un passage entre deux univers et provoqueraient un saut dans une dimension parallèle pour trouver un début d’explication…

 

« En mémoire de Paulina »  (extrait)

« Notre misérable amour n’avait pas arraché Paulina à la tombe. Il n’y avait pas eu de fantôme de Paulina. J’avais serré dans mes bras un fantôme monstrueux, fruit de la jalousie de mon rival. […] Ourdir cette fiction est le tourment de Montero. Le mien est plus réel. C’est la conviction que Paulina n’était pas revenue parce qu’elle avait été déçue de son amour. C’est la conviction que je n’avais jamais été son amour. C’est la conviction que Montero n’ignorait pas certains aspects de sa vie que je n’ai appris qu’indirectement. C’est la conviction qu’en la prenant par la main – au moment supposé de la jonction de nos deux âmes –, j’avais obéi à une supplication de Paulina qu’elle ne m’avait jamais adressée, mais que mon rival avait entendue à maintes reprises. »

 

Mais la désorientation du lecteur ne suffit pas à Adolfo Bioy Casares. Comme pour le fantastique occidental, il fait en sorte que l’attention puisse se focaliser sur un objet, qui par la modification de son statut fait prendre conscience de la bizarrerie de la situation. On se souvient de la carafe du Horla de Maupassant : le niveau baissant indépendamment de la volonté du narrateur, celui-ci en a déduit la présence d’une entité étrangère. Le même schéma se retrouve dans certaines nouvelles du recueil.  Ainsi, dans la première nouvelle, « En mémoire de Paulina », le narrateur découvre le fin mot de l’histoire grâce à un petit cheval de jade, offert jadis à sa fiancée, et qui change de place  au gré de souvenirs qui ne sont pas les siens. L’idole n’est autre qu’une statue en bois, représentant un chien sans yeux et couverte de clous, donc à l’aspect oppressant... La légende veut que chaque clou représente une âme qui lui a été offerte en sacrifice, ce qui pousse le narrateur à s’inquiéter pour la sienne. Les objets deviennent les outils de l’étrange, qui s’introduit de fait dans le quotidien et fabrique grâce à eux une opportunité pour le surnaturel.

 

« L’idole » (extrait )

« Geneviève et sa mystérieuse besogne ne m’inquiètent pas. Je n’ai pas peur. Au bas de ces pages, je tracerai, avec détermination et soin, le mot FIN ; puis je m’abandonnerai (soulagé, tel celui qui revient, après une douloureuse tentative de séparation, vers la femme aimée) à la froide, tendre et chaste étreinte de mon lit, et je m’endormirai dans la béatitude. Quelle paix ! La longue journée de travail m’a mis en communication, enfin, avec la vérité. Une kyrielle de coïncidences facilement explicables – ou inexplicables, à l’instar de la vie et de nous-mêmes – m’ont inspiré une histoire fantastique, dont je suis, outre le héros, la victime. Je dormirai sans crainte. Geneviève ne me volera pas mon âme (y a-t-il mythe plus stupide que celui de Faust ?). On ne peut pas voler l’âme de ceux qui l’ont déjà perdue ; moi, quand je suis heureux, j’ai l’âme chevillée au corps…

Geneviève m’a interrompu à cet instant. Elle est entrée dans ma chambre, et, témoignant d’une singulière sollicitude, d’un ton de reproche affectueux, elle m’a dit que c’est déjà le matin, qu’il faut que je me couche, que je dois me reposer, que je dois dormir. »

 

Et le narrateur est seul, face à ses doutes et ses angoisses ! Il ne peut même pas compter sur une présence féminine, maternelle et rassurante ; au contraire, dans les nouvelles d’Adolfo Bioy Casares, la femme est généralement un personnage fourbe, mystérieux, qui provoque dans une majorité de cas le malheur du narrateur masculin. Paulina est l’ancienne fiancée traîtresse du narrateur, partie avec un autre après une soirée. Geneviève est la prêtresse de « L’idole », chargée de lui amener d’innocentes âmes en sacrifice. Le complot de « L’autre labyrinthe », qui provoque la mort de deux hommes, est entièrement dû au caprice d’une seule femme appelée Madeleine. C’est aussi une femme, Lucia, la cadette de trois sœurs, qui conduit « Le parjure de neige » à la mort. Toutes ces femmes apparaissent non pas comme des personnages secondaires, mais comme des créatures fantastiques, tentatrices, un peu mythologiques, destinées à conduire l’homme au trépas, ou tout du moins à la folie.

 

La perte des repères spatio-temporels dans la situation d’énonciation, et la perte de contact avec la réalité que cela provoque, la révélation du surnaturel par le changement de statut des objets du quotidien, et la présence fantomatique et inquiétante des femmes sont autant d’éléments qui attestent du côté fantastique des nouvelles du recueil. Tous ces éléments sont tirés d’une étude plus ou moins approfondie dudit recueil. Mais au-delà de l’aspect littéraire, indispensable pour qui s’intéresse à la littérature fantastique et aux textes représentatifs de celle-ci, La trame céleste est plus qu’agréable à lire. À travers ces six nouvelles, l’auteur réinvente la réalité et oblige le lecteur à ouvrir les yeux sur tout ce qu’elle a d’étrange. Les phoques pourraient gouverner le monde, une chambre bien meublée peut faire voyager dans le temps, on peut échanger sa place avec un alter ego d’un autre univers sans s’en apercevoir, on peut arrêter l’écoulement du temps en répétant les mêmes actions à l’infini… On peut tout en littérature. Et c’est ça, surtout, qui est fantastique.

 

 

 Marie, A.S. Éd.-Lib.

 

 

Sources

Wikipédia
Le héros des femmes, d’Adolfo Bioy Casares.
www.cogitorebello.com, article du 16 février 2008, « Adolfo Bioy Casares ? Enchantée ! »
http://jacbayle.perso.neuf.fr/livres/Utopie/BioyCasares.html, interview du 16 novembre 1995 du Figaro Littéraire.


 

 


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11 novembre 2011 5 11 /11 /novembre /2011 07:00

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Diego VECCHIO
Microbes
Titre original
Microbios
 Ed. Beatriz Viterbo, 2006
Traduit de l’espagnol
par Denis Amutio
L’Arbre Vengeur, 2010



 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur

Né en 1969 à Buenos Aires, Diego Vecchio réside en France depuis 1992. Il est l’auteur de deux romans,: Historia Calamitatum; publié en 2001, et Osos, 2010 ainsi que d'un essai, Macedonio Fernández y la liquidacion del yo paru en 2003. En 2006, la maison d’édition Beatriz Viterbo publie son recueil de nouvelles Microbios, seule œuvre de l’auteur traduite en Français, et publiée aux éditions de l’Arbre Vengeur en 2010. Diego Vecchio fut fortement influencé dans son écriture par l’auteur argentin Macedonio Fernàndez, auteur qui fut l’objet de sa thèse en 2001.



L’éditeur 

L’Arbre Vengeur est une maison d’édition créée en 2002 par un libraire et un graphiste, David Vincent et Nicolas Étienne. Elle avait pour but initial de rééditer des romans qui n’avaient pas eu le succès qu’ils méritaient à leur première publication. Elle se veut insolente et anticonformiste, choisissant avec soin les livres et manuscrits qu’elle publie afin qu’ils soient en accord avec sa politique éditoriale originale. Elle a également un attachement particulier pour les auteurs italiens et hispaniques, du fait de la collaboration de ses fondateurs avec Lise Chapuis (traductrice de l’italien), Robert Amutio et Denis Amutio (traducteurs de l’espagnol) qui nous font partager leurs découvertes littéraires dans ces deux langues. Microbes, recueil hors du commun d’un auteur argentin, a donc toute sa place dans le catalogue. de LArbre vengeur.



Le recueil

Microbes est un recueil composé de neuf nouvelles relativement courtes puisqu’elles varient de 14 pages pour la plus courte à 25 pour la plus longue (le livre étant de petit format) :

– « La dame aux quintes »,
– « L’homme au tabac »,
– « La fille à la peau sur les os »,
– « Les dames aux peaux de phoque »,
– « L’homme à la cervelle »,
– « L’homme aux fourmis dévisseuses »,
- « La dame aux fleurs »,
- « L’homme au dernier livre »,
- « L’homme au bordel ».

L’histoire de chaque nouvelle se déroule dans une partie du monde différente. Ce sont des fictions humoristiques basées sur des cas cliniques ou maladies improbables. Cependant, cet ouvrage n’est certainement pas à prendre au premier degré, ni en ce qui concerne les maladies, ni à propos de la situation spatio-temporelle puisque l’auteur n’a aucunement fait d’études de médecine ni n’a voyagé dans les différents pays évoqués dans ses nouvelles. Ce recueil a pour thème principal la maladie et l’hypocondrie (dont l’auteur dit souffrir). Il en est question dans chaque nouvelle. Cependant, ces sujets évoqués habituellement avec gravité sont ici présentés sous forme humoristique et donc avec une certaine légèreté.

 

 

 

Cet ouvrage pourrait ressembler à un livre de médecine :

« Les mains sont des membres qui, étant en contact permanent avec le monde, peuvent transmettre une infinité de maladies, entres autres, la fièvre typhoïde, le choléra et la méningite cérébro-spinale épidermique. » (page 22).
 
Il n’en est rien.

Cet ouvrage pourrait ressembler à un livre de conseils pour jeunes mamans :

« Il est indispensable de leur inculquer le respect des horaires, dès le début, sans les brusquer, et en sachant mettre à profit ces instants privilégiés du rituel du coucher. » (page 11).
 
Il n’en est rien.

Cet ouvrage pourrait avoir pour but de prévenir les lecteurs sur les causes de maladies éventuelles :
 
« La nicotine provoque une forte accoutumance. Il est parfois difficile d’arrêter de fumer. N’hésitez pas à vous faire aider par un spécialiste. Buvez beaucoup, surtout de l’eau. Buvez du thé et des jus de fruits, limitez votre consommation d’alcool, qui peuvent accroître votre envie de fumer. […] » (page 40).

 Il n’est pas cela non plus. Microbes est un recueil de nouvelles qui, s’il contient des passages explicatifs, n’est ni plus ni moins qu’une œuvre fictionnelle au style original.

Le livre et l’écriture sont des thématiques également très présentes dans l’œuvre puisque huit nouvelles sur neuf concernent des écrivains, auteurs de romans, d’articles, de livres spécialisés, ou encore à la recherche de la phrase parfaite. La seule nouvelle dans laquelle le livre (ou l’idée d’écriture) est absent est « L’homme au bordel » pour une raison purement logique, puisqu’elle suit directement la nouvelle intitulée « L’homme au dernier livre ». Chaque nouvelle évoque l’écriture sous différents aspects, écriture qui souvent se trouve difficile à réaliser pour de douloureuses raisons.

La principale particularité de ce recueil est l’humour présent au cœur même de toutes les nouvelles de façon sous-jacente. Cet humour est à identifier rapidement ici pour éviter de considérer Diego Vecchio comme un être cynique sans une once de sentiment ni de compassion. L’humour est apporté par les situations pour le moins originales mais aussi et surtout par le style particulier d’écriture de Diego Vecchio.

 

 

 

Le côté fantasque de chaque récit est la deuxième particularité de ce recueil de nouvelles. Chaque histoire possède une ou plusieurs caractéristiques la détachant d’un possible réel, ou du moins d’un réel commun. On trouvera par exemple un enfant qui rétrécit jusqu’à disparaître, un homme devisant avec un médecin de l’Antiquité et lui cédant des parties de son corps, ou bien encore une femme guérissant des enfants par le biais de ses livres de contes.

Microbes, unique œuvre de Diego Vecchio publiée en France, est donc incontournable par son originalité et le plaisir qu’elle apporte lors de sa lecture. La capacité de l’auteur à dédramatiser la maladie grâce à l’humour nous guérit presque à travers ce recueil.

À lire au fond de son lit ou en bonne santé !

Sarah Chamard, 1ère année édition-librairie.

 

 

 


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