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26 août 2013 1 26 /08 /août /2013 07:00

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Alexandre ROMANÈS
Un peuple de promeneurs
Gallimard
Collection Blanche, 2011



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'auteur

Alexandre Romanès est plus connu pour sa fonction de directeur de cirque. Il a grandi dans une famille de circassiens. Son grand-père parcourait les routes avec son ours et ses trois femmes. Puis il acheta un lion et quelques tigres, cette ménagerie devint le cirque Bouglione. Une scission dans la famille fit naître le cirque Firmin Bouglione.

 

Firmin est le père d'Alexandre Romanès. En 1994, déçu par la tournure que prend le cirque Bouglione, Alexandre Romanès crée, avec sa première femme, Lydie Dattas, le cirque Lydia Bouglione qui deviendra le cirque Romanès et le premier cirque tzigane d'Europe. Enfant de la balle, Alexandre Romanès s'est détaché du cirque familial lorsqu'il avait vingt ans. Il suffoquait dans cette famille. Il vivote alors en faisant de petits numéros d'acrobatie dans les rues de Paris. C'est sa rencontre avec Délia qui lui donnera l'envie de renouer avec le monde du cirque et de la famille. Naît alors le cirque Romanès. Aujourd'hui mondialement connu, les Romanès ont représenté la France à l'exposition universelle de Shangaï en Chine.

Le fait que le cirque Romanès représente la France à l'exposition universelle est paradoxal. D'un côté le gouvernement français de l'époque stigmatise les populations gitanes, de l'autre les représentants de la France sont, justement, des gitans. Alexandre Romanès n'hésite pas à intervenir dans les journaux qui lui offrent un espace de parole. Il le fait pour dénoncer le traitement du gouvernement envers les tziganes. Il juge la politique d’alors, et plus particulièrement celle de Nicolas Sarkozy, inhumaine et cruelle.

Alexandre Romanès a publié trois recueils de poèmes dans la collection Blanche chez Gallimard depuis 2004 : Paroles perdues, Sur l'épaule de l'ange et Un peuple de promeneurs.

 

Le recueil de poèmes : Un peuple de promeneurs

La structure de l'oeuvre

L'ouvrage est sous titré « Histoires tziganes » ; en effet, les poèmes ont pour thème les tziganes. Il regroupe des anecdotes du quotidien et des phrases relevées par Alexandre Romanès au cours de sa vie.

Le recueil est divisée en deux parties respectivement nommées : Un peuple de promeneurs et Tziganes de Roumanie. Mais nous ne notons pas de rupture thématique entre la première et la deuxième partie.
 

L'écriture d'Alexandre Romanès

Les poèmes sont écrits en prose. Ils sont courts. La brièveté accentue l'humour de l'auteur. Les poèmes font sourire, parfois rire. L'auteur est incisif. Ses textes ne sont pas peuplés de descriptions. Les dialogues rapportés par l'auteur rythment les poèmes et font entrer en scène de nombreux personnages. Le récit accompagne la poésie et nous entrons dans la vie du poète circassien.

Par ailleurs, ses origines gitanes ont orienté sa vie dans une lutte perpétuelle contre les gouvernements et les hautes instances. Elles veulent forcer les gitans d'Europe à la sédentarité. Il évoque les histoires des vieilles gitanes qui ont accompagné son enfance, les rencontres avec les femmes, la famille.

 

Une philosophie du quotidien

Le poète nous fait entrer dans le quotidien des gitans. Leurs habitudes, leurs coutumes. Il décrit, par exemple, l'entrée des gitans dans un café. Ils y commandent un rhum. Ce n'est pas pour le boire mais pour se frictionner les mains. De même, il nous confie les réflexions d'une vieille gitane :

 

« Une vieille Gitane.

Elle connaît très bien la médecine gitane :

"Quand on voit ce qu'on donne à boire et à manger dans les hôpitaux, on peut se demander ce que les élèves en médecine apprennent dans leur école.

Apparemment ils ne savent pas qu'il y a des aliments naturels  qui guérissent mieux que les médicaments." » (p. 36).

 

 Le nomadisme comme mode de vie est souvent évoqué par le poète. Il est, pour lui, indissociable de la culture gitane. Cet aspect de leur culture est aussi le sujet de discorde entre  gouvernements européens et peuples gitans.

La famille tient une place importante dans le recueil. L'auteur nous livre les pensées et les dires de ses filles, sa femme et  de ses fils. À travers leurs gestes nous entrons dans la culture gitane :

 

 « Ma fille Alexandra.

Comme dans toutes les familles gitanes, on ne lui a jamais donné de jouets.

Une vieille dame lui apporte une poupée magnifique.

Elle la regarde, la prend par une jambe et la jette dans la boue.

Je regarde ma fille avec admiration. »

 

 Les valeurs véhiculées par la culture tzigane sont loin des valeurs occidentales, des sédentaires. Le matérialisme qui caractérise les peuples sédentaires, avec l'achat de maison, de mobilier, de livres et d'objets en tous genres est éloigné du modèle des tziganes.
 

Un puritanisme « à la gitane »

 S'il y a bien un personnage important dans la culture tzigane, c'est Dieu. Les tziganes pratiquent la religion chrétienne. Dieu est omniprésent. Cependant les gitans cultivent d'autres valeurs que les chrétiens sédentaires. Les préceptes véhiculés par cette religion monothéiste se sont mêlés à la culture orale. Ainsi la lecture de la Bible est empreinte de leur culture. Les gitans tutoient Dieu, ce qui en fait, dans un sens, un personnage désacralisé :

 

« Marius :

"Dieu, je t'en prie, oublie-moi un peu." »

 

Les valeurs ont été modifiées, le vol est signe de puissance dans la communauté gitane :

 

 « Délia :

"Cet imbécile d'Alberto !

Il en a tant fait que Dorina l'a quitté.

Il n'a pas fini de le regretter.

Elle avait toutes les qualités :

propre, courageuse, fidèle...

Et quelle voleuse !" »

 

Celui qui vole ne semble pas se souvenir que c'est un péché aux yeux de Dieu :

 

« Une riche famille gitane

se fait kidnapper un fils de quinze ans.

La rançon s'élève à un million de francs.

Elle paie, le garçon est libéré.

Six mois plus tard, il est à nouveau enlevé ...

Tout le monde comprend :

c'est le fils qui se kidnappe tout seul. »

 

Les gitans entretiennent un rapport particulier à l'argent. En effet, aucun n'aspire aux richesses matérielles des Européens et pourtant l'argent revient partout dans les conversations.

La lucidité des hommes est mise en avant par les poèmes d'Alexandre Romanès . Le rapport à l'éducation et à l'école est soulevé dans ce poème :

« Un vieux Gitan :

"Tout le monde dit :

"L'intelligence n'a rien à voir avec les diplômes";

mais tout le monde ment,

car personne ne le pense." » (p. 49)

 

La fréquentation des gadjos comme sont appelés les sédentaires a fait naître ces réflexions qui reflètent la réalité du le monde d'aujourd'hui.

 

Un monde de préjugés

Il est difficile pour les tziganes d'exister alors que toutes les autorités leur interdisent de voyager, d'élever un campement. La loi Besson qui oblige les communes de plus de 5 000 habitants à mettre à disposition des gitans une ou plusieurs aires d'accueil est peu respectée. De plus, la polémique autour des « roms »  que la France a connue sous le gouvernement précédent a aggravé la situation précaire des familles nomades. Alexandre Romanès souligne le sentiment de peur et d'acharnement des juges européens à l'égard des tziganes :

 « Être gitan,

C'est aller en prison plus vite qu'un autre. »

L’injustice des jugements assénés par les tribunaux est évoqué dans ce poème (p. 27)

« Marius :

"Le juge m'a envoyé une lettre,

c'est écrit : "non coupable".

C'est bien la première fois que ça m'arrive. » (p. 27)

Par ailleurs, le poète insiste sur la mauvaise foi, caractéristique générale des hommes.

Nous entrons aussi, en lisant ce recueil, dans les réflexions de Jean Genet. En effet, Jean Genet a été un ami proche de l'auteur. Sa première femme, Lydie Dattas, dirige l'introduction de l'ouvrage dans  laquelle elle fait l'éloge de l'auteur. Elle le compare aux grands maîtres soufis, capables d'apprivoiser les fauves.

Jean Grojean a aussi été un des poètes qu’a fréquentés l'auteur et il est cité à plusieurs reprises dans le recueil. 

La figure du gitan peut rappeler le poème « Le Vieux saltimbanque » des Petits Poèmes en prose. Dans le dernier paragraphe du poème de Charles Baudelaire le saltimbanque est la représentation de l'homme de lettres donc le poète. C'est lui qui apporte la joie au sédentaire, c'est lui qui offre son univers à l'homme qui ne bouge pas , ne voyage pas.



En conclusion nous pouvons déclarer qu'Alexandre Romanès offre à lire son petit bout d'humanité nomade, il nous ouvre les portes des tziganes d'Europe. En entrant dans ce recueil, nous comprenons que le peuple tzigane est encore en lutte. Le combat se joue entre eux et les autorités des sédentaires qui n'acceptent pas la liberté qu'ils ont choisie et veulentt imposer leur vision du nomadisme. La situation de ces tziganes pourraient être exposée comme un constat pourtant l'humour de l'homme adoucit la réflexion.

 
Xénie, 1ère année édition-librairie
 

Pour aller plus loin

 Article publié sur Médiapart le 05 mai 2012 :

 http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/050512/je-prefere-les-roses-la-patrie

 
Article publié sur le site du Monde

http://www.lemonde.fr/societe/article/2012/10/17/il-faut-nous-laisser-reprendre-la-route-alexandre-romanes-ecrivain-musicien-et-directeur-de-cirque_1768957_3224.html

 


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Published by Xénie - dans Poésie
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22 juin 2013 6 22 /06 /juin /2013 07:00

Jean-Yves Reuzeau, né en 1951 à Laval (Mayenne), est un écrivain et poète français.
Jean-Yves-Reuzeau-Jungle.JPG
Il anime la revue Jungle, depuis 1977 et la revue Inuits dans la jungle depuis 2008. Il est l'auteur d'anthologies, de biographies de musiciens (Jim Morrison, Janis Joplin) et a publié des recueils de poèmes. Cofondateur des éditions Le Castor Astral à Bordeaux en 1975, ilJean-Yves-Reuzeau-Inuits-dans-la-jungle.gif a travaillé longtemps pour le label Elektra, celui des Doors. Il travaille également à mi-temps aux éditions de L'Archipel à Paris. Il a récemment publié une troisième biographie sur Jim Morrison, cette fois-ci chez Gallimard.

Faisant mon stage au Castor Astral à Pantin, j'eus la chance de côtoyer quotidiennement Jean-Yves Reuzeau. Je lui demandai donc si ça ne le dérangerait pas de m'accorder un peu de son temps dans le cadre de mes études pour un entretien, ce qu'il accepta immédiatement. Il m'accueillit chez lui, à deux pas du local de la maison d'édition. À peine franchi le seuil de sa porte, il me mit tout de suite à l'aise en me faisant couler un café et en me laissant regarder et piocher dans les livres qui garnissaient les murs de sa petite mais conviviale maison que la façade terne ne laissait aucunement présager.
 


Depuis quand écrivez-vous ?
 
Le souvenir le plus ancien que j'ai, j'étais en cinquième. C'est bizarre, l'écriture... Je me rappelle que j'avais commencé, quel âge je pouvais avoir ? J'avais vaguement écrit avant une sorte de petit récit qui se passait au temps des Romains, enfin disons que c'était de l'expression, mais là où j'ai vraiment senti que ça me travaillait quand même c'était bien en cinquième, là j'ai écrit des poèmes et j'avais écrit un récit de science-fiction, c'est bizarre, alors que c'est maintenant le genre littéraire que je déteste le plus... Mais en fait mes deux trois potes d'alors adoraient ça donc j'écrivais pas en cours mais en étude et ils s'arrachaient ça, ils lisaient ça, alors que c'était vraiment des trucs... heureusement que ça n'existe plus.

Voilà ça c'est les premiers souvenirs que j'ai. Mais la véritable affaire c'était quand même la poésie.
 


Et quand est-ce que c'est né ?
 
En cinquième c'était là mais de temps en temps ; là où vraiment ça a décollé c'était je dirais quand j'étais en seconde parce que là on était quand même quelques-uns à en écrire un peu et après ça a été mais j'ai peu publié, pour différentes raisons, mais ça me préoccupe tout le temps, voilà, j'y pense tout le temps, ça ne m'a pas lâché, je n'ai jamais lâché l'affaire, puis bon c'est ce que je préfère lire... regarde les livres de ma bibliothèque c'est des livres de poésie en priorité, c'est ma passion quoi...
 


Quels sont les premiers auteurs qui vont ont donné envie d'en écrire ?
 
Ce qui était le plus audacieux quand j'étais encore au collège c'était les surréalistes, c'était encore ce qui passait pour plus révolutionnaire, c'est ça qui nous excitait le plus, le surréalisme était encore ce qu'il y avait de plus attirant mais quand tu commences à en écrire et à en lire tu finis par tomber sur des poètes contemporains, alors tu te dis ok, oui d'accord, il y a le surréalisme mais il y a aussi autre chose, après tu achètes des anthologies, après tu lis des revues, après tu trouves dedans tes auteurs préférés et après tu vas vers les livres de ces gars-là... À l'époque il y avait un énorme phénomène de revues, il y en avait partout ; nous aussi d'ailleurs, on avait une revue de poésie qu'on vendait très bien mais ça s'est vraiment perdu par contre, il y en a encore mais avant elles se vendaient plus que maintenant, avant on arrivait à en rentrer en librairie il y a encore une vingtaine d'années... Aujourd'hui on en a une superbe mais les ventes sont misérables, je ne connais pas une revue qui se vende en poésie, je pense que c'est dû au manque de curiosité, aux rayons revues qui se sont resserrés et puis c'est chiant à tenir pour un libraire... et puis il y en a plus beaucoup qui s'y connaissent vraiment en poésie.
 

Il y en a quelques-uns encore...
 
Non je ne dis pas qu'il n'y en a plus mais il reste moins de cent libraires qui reçoivent les offices de poésie et sur les cent je dirais qu'il y en a peut-être quarante en France qui connaissent bien l'affaire quoi... allez cinquante je vais être sympa, ça va pas plus loin...
 


Combien de recueils avez-vous publiés ?
 
En fin d'année prochaine on devrait pas être loin de publier notre millième livre.
 


Non mais je parle de vous...
 
Le problème c'est que je fais difficilement la distinction entre les deux ; j'ai pas trop le temps de publier mes bouquins d'ailleurs parce que je passe mon temps à publier ceux des autres... Un truc que je vis moyennement bien parce que publier les autres c'est un peu comme si je me publiais, c'est assez bizarre ce qui se joue là, je suis aussi content quand je publie le bouquin d'un autre que quand je publie mon propre bouquin. C'est curieux. Je me fais engueuler par plein de gens qui me disent putain mais publie-toi au lieu de publier la poésie des autres.
 


Vous pourriez vous publier au Castor Astral en plus ?
 
Non je pense que je le ferais pas au Castor, bah non parce qu'on va dire : il se publie chez lui, il va à la facilité. Je pense que personne ne me le dirait vraiment mais ça ferait bizarre un peu donc si j'ai l'opportunité de le faire ailleurs je le ferai ailleurs. Sauf si je veux faire un livre super beau qui me fasse plaisir...
 


De quel héritage votre écriture est-elle redevable ? Qu'est-ce que vous avez d'abord essayé d'imiter en termes d'écriture ? Et maintenant où en êtes-vous vis-à-vis de vos influences ?
 
Tout au début tout au début un peu les surréalistes mais sans exagération et très vite j'ai été interessé par une poésie très réaliste et non plus surréaliste qui a vraiment été très percutante au début des années 1980, donc là on était un petit noyau, ça se passait autour des revues. À l'époque il y avait une revue qui s'appelait Exit qui était superbe ; attends je vais te la montrer... elle est dans des cartons. C'était une revue qui était beaucoup mieux foutue que les autres, qui travaillait avec des galeries, avec des peintres, etc. Donc là on était un noyau dur d'une douzaine d'auteurs qui parlaient beaucoup du quotidien dans leurs écrits... dont je me suis un peu dégagé ; ça évolue après, tu trouves une voie un peu à toi. Chacun a développé son travail mais à l'époque c'était vraiment une volonté, on voulait écrire vraiment sur le quotidien  il y avait des numéros spéciaux de revues sur le réalisme.
 


Et par quels procédés ? J'ai l'impression que vous avez une écriture assez cursive avec des phrases courtes...
 
J'ai presque toujours...
 


Cette manière est instinctive ? Ça me fait penser à des auteurs beat...
 
Oui, c'est sûr, je suis très marqué par ça car après les surréalistes je suis passé par la beat generation en gros, bon évidemment c'est plus diffus que ça... En gros il y a eu un peu de surréalisme et beaucoup de beat generation, c'est vrai que c'est ma grande découverte et puis sinon il y a eu des auteurs français comme Franck Venaille, Daniel Biga, la revue Chorus aussi qui était presque aussi importante que la revue Exit, voilà je te montrerai tout à l'heure quelques exemples, notamment un numéro sur le nouveau réalisme... je te le préterai mais tu me le rendras parce qu'aujourd'hui c'est introuvable. Voilà c'était ça ma base.
 


Et vous quand vous écrivez, ça marche comment ? Vous avez un sujet en tête ou c'est encore indistinct quand vous vous y mettez ?
 
En général je pars d'une idée ou ça peut partir... d'un vers qui apparaît comme ça et puis après le reste se développe autour. Mais des fois ça peut être un thème alors tu te dis : je vais écrire sur tel truc, ça peut être la mort de mon père, mais c'est un exemple extrême, c'est rare que ce soit aussi concret que ça. Mais ça peut être dans la journée, tu es marqué par un truc et tu te dis enfin tu sens que le poème va partir de là même si on ne sait jamais où il arrivera ; c'est avant tout une sorte de flash, un truc, une association de mots, le poème part d'un petit détail et souvent il arrive ailleurs, donc c'est assez excitant, tu te relis quelques jours après et tu te dis : putain je suis arrivé là et là, évidemment, c'est très étrange, tu pars d'un point et tu arrives à un autre, c'est ça qui est génial dans la poésie parce que tu ne peux pas dire ça d'un roman. D'un poème tu peux partir mais avec une contrainte tout de même qui t'appartient parce que tu as tes formes d'écriture. Par contre dans le développement du texte c'est bien ? tu es vachement surpris.
 


Donc ça peut donner des résultats inégaux entre différents poèmes ?
 
En général ils sont très proches dans la longueur, il y a quelques exceptions mais en général à cinq vers près ils font tous la même longueur.
 


Comme Kerouac dans Mexico City Blues qui s'était imposé d'écrire des espèces de chorus sur une page justement pour se donner..
 
Oui, moi, j'essaie justement de faire des poèmes d'une page, après c'est pas que ça s'épuise mais c'est ma longueur, quoi, j'ai écrit juste un très long poème que je te montrerai qui est peut-être ce que j'ai fait de mieux ; c'est bizarre parce que c'est un truc qu'on m'a commandé en plus... C'est la ville de Pantin qui m'a commandé un poème sur Pantin et évidemment comme ça faisait très longtemps que j'étais sur Pantin, c'était très imprimé en moi et tout d'un coup là, oui, il s'est passé un truc. Et c'est un poème qui est extrêmement structuré, assez peu différent de ce que je fais mais là il est vraiment par strophes ce que je ne fais jamais... C'est venu comme un chant, c'était très particulier, c'était un peu comme la dette que j'avais par rapport à la ville... où mine de rien j'ai vécu pendant presque quarante ans. Et je n'aurais jamais pensé à l'écrire de moi-même. Mais le nombre d'années ou j'ai vécu avait dû créer quelque chose tu vois.

Pour le coup, pour le faire, j'ai farfouillé dans la ville, j'ai cherché les noms de rues, des lieux, j'ai fait des recherches sur différentes choses. Tu verras le poème est très spécial.
 


Vous l'avez publié ?
 
Il a été publié par la ville de Pantin dans un petit recueil et aussi dans plusieurs revues. Dans ce recueil a aussi été publié un poète québécois Claude Beausoleil qu'on publie d'ailleurs au Castor Astral et qui vivait depuis quelques années à Pantin ; donc la ville lui avait également demandé. Aussi à Francis Combes qui dirige les éditions  Le temps des cerises qui a aussi un moment été installé à Pantin ; donc on était trois, en fait, je ne connais pas d'autres poètes qui vivent à Pantin, et puis il y avait aussi dans le recueil des photos de Pantin faites par des photographes de la ville.

Mon poème s'appelle Spleen de Pantruche ; le poème est très construit, chaque strophe est bâtie rigoureusement, avec un nombre égal de vers, c'ést assez long, je n'ai jamais écrit un truc aussi long en poésie.
 


Comment son écriture s'est-elle faite ?
 
Le gros du truc... Je m'y suis mis un soir à 21h et je l'ai terminé à 8h du matin. Après, j'ai retravaillé dessus mais il était globalement écrit à la fin de la nuit. Et je n'ai jamais travaillé sur la même durée un seul et même texte, c'était inédit. C'était pas une transe, faut pas charrier mais j'avais vraiment... J'avais rassemblé toute la matière, j'avais plein de notes de trucs, c'était bon et après ça s'est enchaîné.
 


Vous avez l'habitude d'écrire la nuit toujours ?
 
Ouais, essentiellement. J'écris presque toujours la nuit.
 


Vous êtes allongé et vous vous levez ?

Non, je ne suis pas allongé, je suis à mon bureau. Et surtout depuis quelques années j'écris presque toujours directement sur mon écran. Avant, je m'étais dit : jamais je n'écrirai sur un ordinateur mais toujours à la main et puis après, l'ordinateur, tu te rends compte que c'est tellement plus facile, tu rectifies un truc, en plus tu visualises mieux ce que tu es en train de faire. C'est la déformation de l'éditeur mais tu visualises mieux la mise en page, donc ça m'aide...
 


Mais vous ne pensez pas que ça a pu modifier votre rapport à l'écriture ?
 
Pas tant que ça... Je ne crois pas. Au contraire, je dirais que ça la facilite un peu même...
 


Vous avez l'impression d'être plus en direct avec...
 
Ah ouais je trouve ça plus excitant que d'écrire sur une feuille. Aujourd'hui, ce que je peux écrire sur un carnet c'est vraiment juste une note dans le métro que j'aurais peur de perdre. Maintenant je n'écrirai jamais un texte hors que devant mon ordinateur. Je crois que je n'y arriverais plus d'ailleurs. Car maintenant c'est bizarre mais j'ai un rapport avec la machine qui est quasiment... Parce que si tu veux, j'ai un gabarit et mes poèmes sont écrits directement mis en page. Et même quand j'écris des bios, je me fais un gabarit et j'ai besoin de voir ce que ça donne en bouquin.
 


Parce que ça fait partie même de l'esthétique... ?
 
Ouais, ouais, en plus ça me cadre, j'ai l'impression que ça me concentre sur le truc. Ça m'aide vraiment... Oh oui, c'est rarissime maintenant que j'écrive un poème sur une feuille, pour ne pas dire jamais.
 


Vous êtes aussi un écrivain biographe sur les musiciens, Les Stones, Janis Joplin ou The Doors.. Ma question est de savoir pourquoi s’intéresser à ces figures tutélaires du rock ?
 


Disons que moi, j'ai trois passions dans la vie, c'est le foot, le rock et la littérature.
 


C'est vrai que vous avez aussi écrit des livres sur le foot ?
 
Ouais... Bref quand j'étais adolescent... on peut aussi rajouter les filles... il y a que quatre trucs qui m’intéressaient. Ma passion pour la poésie a coïncidé avec le rock et c'était presque aussi dense ; après, si tu veux, c'est logique que j'aie travaillé dans le disque même si c'est arrivé par hasard. C'est même bizarre que je n'aie pas eu l'idée de le faire avant. Ça s'est fait naturellement mais un peu tard, finalement. Donc pour moi, littérature, rock et blues, ça s'imbrique. Donc, quand j'étais ado, la nuit, j'écoutais la musique sur le transistor parce qu'à l'époque il y avait pas internet, donc l'info elle arrivait soit avec les potes avec lesquels on se passait des disques et sinon les émissions de radio le soir et la nuit. Donc j'écoutais ça, comme j'ai toujours été disons pas insomniaque mais j'ai quand même toujours eu du mal à dormir la nuit. Puis un jour quand j'avais 15, 16 ans tout d'un coup je suis tombé sur un morceau des Doors...
 


C'est comme ça que vous les avez découverts ?
 
Ouais et je me suis dit : putain, ce truc-là c'est pas comme d'habitude. Il s'est vraiment passé un truc très fort et donc je suis resté fidèle aux Doors mais ça n'a pas été une obsession. Et puis un jour, après, ça a été un enchaînement. Un jour, on m'a proposé d'écrire un tombeau (genre littéraire qui vient du Moyen-Age), c'est un texte que tu écris en l'honneur de quelqu'un. Donc j'avais un copain qui était éditeur et qui avait créé la collection Tombeaux et il m'a demandé d'en écrire un. Choisis ce que tu veux il m'avait dit, sur un écrivain, donc ; je voulais le faire sur Emmanuel Bove car c'est mon romancier préféré mais bon comme pour lui aussi c'est d'ailleurs pour ça qu'on était pote, lui il l'a fait  donc, après, il m'a laissé choisir et c'est là que l'idée de Morrison est venue. Mais bon, oui, il avait écrit mais il était évidemment connu surtout comme musicien. Alors que la collection s’intéressait essentiellement aux écrivains.
 


C'est d'ailleurs vous qui avez contribué à ce qu'il soit plus reconnu comme un écrivain...
 
C'est un peu mon cheval de bataille. Ma thése c'est que c'est un écrivain qui est devenu chanteur. Je suis persuadé de ça. Il est venu à la musique presque par hasard ; adolescent, il n'écoutait presque pas de musique. Il s'était dit que la musique serait un très bon moyen pour faire lire et découvrir sa poésie. Il jouait très très vaguement du piano puisqu'il avait envoyé bouler les études de piano très très vite parce que ça lui cassait les pieds. Puis après il n'était pas du tout instrumentiste. Il n'avait jamais imaginé chanter avant de rencontrer Manzareck (organiste des Doors). Puis il ne pensait même pas être chanteur, il voulait être là et proposer ses textes. Mais Manzareck lui a dit qu'il fallait qu'il soit le chanteur. Intuitivement c'était là puisqu'il avait déjà des débuts de mélodies en tête. Quand Manzareck lui a demandé qu'il lui montre ses poèmes, Morrison les lui a chantonnés. Mais c'est pas pour ça que c'était un musicien du tout. Cependant il avait un sens de la mélodie. Comme un poète peut avoir une sorte de rythme, c'est d'ailleurs pour ça que j'adore entendre les poètes lire leurs propres poèmes, même si ce n'est parfois pas très bien tu sens qu'il y a un rythme qui vient de l’intérieur. Parfois c'est très chiant mais parfois il y en a qui l'ont vraiment et là tu sens qu'il se passe quelque chose.
 
Jean-Yves-Reuzeau-Jim-Morrison.gif

Ce qui est interessant avec les Doors, c'est aussi ce que vous montrez dans votre dernier livre publié chez Gallimard, c'est que c'est le groupe de rock qui a inclus dans la littérature un genre qui était très populaire... leur a en quelque sorte donné ses lettres de noblesse...
 
C'est que déjà tous les quatre étaient des étudiants, ce qui était assez inédit par rapport aux autres groupes de rock d'alors issus de milieux assez populaires. Ce n'était pas du tout leur cas. Le père de Morrison était le plus jeune amiral de la marine américaine ; le père de Krieger (guitariste du groupe) était assez bourgeois. Les deux familles des deux autres étaient moins favorisées mais c'était quand même la bonne middle class. Aucun ne venait des bas-fonds. Et c'étaient de jeunes intellos tous un peu marqués par l'éclosion de la beat generation. Même si sur le coup le batteur était celui qui n'y comprenait rien, il trouvait les textes de Morrison très bizarres. Jean-Yves-Reuzeau-Jim-Morrison-Castor.gifAprès c'est peut-être lui qui a le mieux vieilli en gardant son intégrité vis-à-vis de cette expérience contrairement aux deux autres qui se sont empressés d'exploiter l'image de leur défunt chanteur. Densmore (le batteur) l'a mieux compris au fil du temps, l'a vachement bien absorbé. Aujourd'hui son discours est nickel à l'inverse des autres.
 
 

Comment pourriez-vous qualifier votre livre Jim Morrison ou les portes de la perception publié chez Le Castor Astral ?
 
C'est une anti-bio, c'est un texte littéraire.

 

 

En même temps j'ai paradoxalement l'impression qu'il y a dans celui-la une plus grande volonté de toucher au mystère Morrison par ce procédé d'écriture... avec ces paroles de chansons ou de ses poèmes qui sont insérées au fil des pages de cette espèce de chant incantatoire...
 
Je pense que l'esprit est là mais c'est tout sauf une bio. Ce qui m'a excité là-dedans c'est d'aller vers l'esprit de Morrison et de jouer sur d'autres trucs comme le dédoublement de personnalité, c'est un truc qui m’intéresse. En aucun cas c'est l'histoire vraie de Morrison. C'est comme des morceaux de.
 


C'est ça qui est intéressant, c'est parce que c'est fragmenté.
 
Oui et puis c'était un peu un hommage à sa poésie, à la beat generation.
 


Vous avez donc écrit trois livres sur Jim Morrison, pourquoi ce ressassement ? Qu'est-ce qui vous fascine ?
 
Le personnage m'a toujours séduit. Même s'il n'avait pas été aussi connu... voilà, ça a été une rencontre quand j'avais 15, 16 ans. Ce gars-là m'a parlé, quoi, après il est resté toujours présent. Mon meilleur ami qui vit au Québec, lui aussi on a la même histoire à ce niveau-là. Il a été marqué très jeune par Morrison, il l'a vu d'ailleurs sur scène à cette époque-là. C'était central et quand il est venu ici, on a partagé cette passion. Et donc il m'a entretenu dans ce truc-là. Puis le coup de grâce, c'était la commande de ce pote et de son tombeau. Puis un jour, j'ai été contacté par un gars qui travaillait chez Librio musique qui m'a proposé d'écrire une biographie sur Jean-Yves-Reuzeau-Janis-Joplin.gifMorrison, ce que je n'aurais pas fait spontanément, tu vois. Ça a été le pas décisif.  Le librio a eu beaucoup de succès. Comme les gens se parlent, un jour j'ai été contacté par Gallimard, on m'appelle on me propose pour une collection de faire un livre sur Morrison ; au début je refuse puisque j'en avais déjà écrit un, je ne voyais pas ce que je pourrais faire de plus. Il me demande si j'ai une autre idée et je lui dis : oui, j'aimerais écrire une biographie sur Janis Joplin. Il me répond : peut-être, il fallait qu'il en parle au comité de lecture. Un mois et demi ou deux après, il m'appelle et me dit oui, donc je la fais. Il avait beaucoup aimé la bio sur Janis Joplin, il me dit : il faut absolument qu'on en fasse un autre ; il y a eu une réunion et on a déterminé les vingt sujets les plus importants à faire dans la collection et c'est le nom de Morrison qui apparaissait en cinquième. Il m'a dit : c'est toi sinon je vais le demander à quelqu'un d'autre ; je leur ai demandé quelques semaines de réflexion, car quand c'est ton sujet tu deviens chatouilleux, tu t'imagines quelqu'un qui va lire machin pour raconter les mêmes âneries que les autres... donc je me suis dit : il faut que j'y aille mais pas de gaieté de cœur. Même si j'avais été un peu frustré en écrivant celui de chez Librio, il était trop court, je devais répondre à la contrainte qu'imposait la collection. Donc finalement je l'ai fait. Mais maintenant c'est bon je ne vois pas ce que je pourrais dire de plus. Enfin si, peut-être que si Bourgois réédite les œuvres complètes de Jim Morrison peut-être que je ferai la préface ou un truc comme ça.
 


Ils vont les rééditer ?
 
Ça me titille, cette histoire. En plus j'étais dans les meilleurs termes avec Christian Bourgois, il était très sympa avec moi. Les œuvres complètes ne sont plus disponibles, Bourgois continue à rééditer les recueils de Morrison mais séparément en collection de poche. Je vais bientôt voir son fils, je vais lui dire qu'il y a un problème, là, pourquoi ne pas rééditer les œuvres complètes ? Même s'ils ne le feront pas car j'ai entendu une histoire sur un problème contractuel... Je pense qu'il faudrait tout retraduire. Ça a été traduit par des gars qui étaient passionnés du truc mais qui n'étaient pas traducteurs donc... Hervé Muller c'est n'importe quoi ce qu'il a fait. J'ai beaucoup de respect pour lui, c'est génial qu'il l'ait fait en plus dans un super esprit mais tu ne t'improvises pas traducteur.
 


En plus Morrison tenait vraiment à chaque mot, à chaque phrase et leur imbrication sans quoi le sens final voulu partait en éclats... Est-ce que c'est traduisible d'ailleurs ?
 
Ca c'est le problème de toute poésie. Oui, à la limite, ce que je pourrais encore faire c'est m'occuper de ça, pas de la traduction mais comme j'en connais de très bons je pourrais les aiguiller sur ce travail. Sinon, en termes d'écriture sur Morrison, je ne vois pas ce que je pourrais faire de plus.
 


Et sinon en tant qu'écrivain qui écrit sur un autre écrivain, que pensez-vous de la valeur littéraire des écrits de Morrison ?
 
Ce qu'il ne faut jamais perdre de vue c'est que c'est un gars qui est mort à 27 ans ; donc il y en a qui disent parfois : oui mais ce n'est pas si génial ; d'accord mais n'oubliez pas que c'est les œuvres complètes de quelqu'un qui est mort à 27 ans. On ne connaît pas beaucoup de poètes qui sont morts à 27 ans qui ont vraiment une œuvre si cohérente et puis il y a de la quantité. J'aurais bien aimé voir ce qu'il aurait écrit à cinquante ans surtout s'il s'était consacré exclusivement à l'écriture, ça aurait pu être phénoménal. Je trouve que c'est déjà super bien pour un poète de vingt-sept ans. Il y a des choses vraiment intéressantes. Il y a des fulgurances.
 


C'est aussi une écriture très inédite, très cinématographique, comme si l'on était l'oeil de la caméra des choses qu'il nous montrait...
 
Mais il a fait des études de cinéma...


 
Justement ce qui est intéressant c'est qu'il a réussi à retranscrire ça dans l'écriture poétique.
 
Ça justement c'était son affaire, son créneau.
 


Ça se ressent même dans ses chansons d'ailleurs
 
Ouais, ouais...
 


Bon, merci de m'avoir consacré un peu de votre temps.
 
Je t'en prie.


Propos recueillis par Maxime, AS édition-librairie

 

 

Liens

 

 

Le Castor astral

 

Inuits dans la jungle.

 

 

Jim MORRISON sur LITTEXPRRESS

 

Jim Morrison Ecrits

 

 

Article de Marion sur Ecrits.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 


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11 juin 2013 2 11 /06 /juin /2013 07:00


N'a qu'1 Œil est une structure associative, composée de deux salariés et de la directrice, Carole Lataste. C'est une librairie, une maison d'édition, un comptoir d'éditeurs, et elle organise des manifestations littéraires comme cette soirée. Leur ouvrage majeur est le dictionnaire Blablabla qui en est à sa troisième version.

L'association N'a qu'1 Œil a organisé le samedi 6 avril 2013 une soirée dans le cadre du festival littéraire L'Escale du livre à Bordeaux. Cet événement s'est déroulé dans leur local au 19 rue Bouquière. Les invités étaient Jérôme Bertin, Frank Smith et Stéphane Nowak-Papantoniou de la maison d'édition marseillaise Al Dante. Auparavant cette soirée était mise en avant par l'organisation de l'Escale du livre qui en faisait la promotion, mais cette fois la soirée « officielle » se déroulait au Wunder Bar avec un concert des disquaires de Total Heaven. Face à ce double choix, le monde était tout de même au rendez-vous au 19 rue Bouquière pour une exposition, des lectures, un concert et des performances.

L'exposition s'articulait autour du poète Christophe Tarkos, né en 1963 et mort en 2004. Sur l'un des murs blancs étaient accrochés des tableaux dans lesquels on visualisait un mélange de dessins et d'écrits. Cette exposition s'est déroulée durant l'intégralité de l'Escale et il était possible de l'apprécier pendant tout le festival.
Frank-Smith-Gaza-d-ici-la.gif
La principale animation de cette soirée se basait sur des lectures des auteurs de la maison d'édition Al Dante. Chacun a lu devant un public nourri des extraits d'un ses ouvrages. C'est Frank Smith qui s'est lancé le premier avec Gaza, ouvrage venant de paraître chez Al Dante. Dans un style très journalistique, s'inspirant de documents officiels fournis par l'O.N.U par exemple, Frank Smith s'intéresse au conflit israelo-palestinien et notamment aux combats autour de la bande de Gaza. Il se dégage de son écriture une certaine froideur, une technicité quand il décrit les attaques de roquettes de la part des insurgés palestiniens. Il décrit également le ressenti des colons israéliens qui vivent avec la peur permanente d'entendre retentir l'alarme annonçant un obus de mortier à proximité. En revanche, son intérêt n'est pas de prendre parti pour tel ou tel camp.

Frank Smith est écrivain (derniers ouvrages parus : Gaza, d'ici-là, Al Dante, et États de faits, éditions de l'Attente, avril 2013) et homme de radio (coordonnateur de l'  « Atelier de création radiophonique » et de « La poésie n'est pas une solution » sur France Culture). Il dirige par ailleurs la collection de livres/CD « Zagzig » qu'il a créée aux éditions Dis Voir (œuvres de Laurie Anderson, Jonas Mekas, Lee Ranaldo, etc.) et collabore à la plateforme nonfiction.fr (rubrique « Poé/tri ») ainsi qu'au journal L'impossible. Il est également l'auteur de courts-métrages (dont Eureka, à paraître aux éditions Dasein, 2014). Il est actuellement en résidence au Domaine départemental de Chamarande. J'ai eu l'occasion d'échanger avec lui à la fin de la soirée où nous avons parlé de Los Angeles, lieu où il se retire pour écrire et depuis nous échangeons régulièrement quelques mails. Il m'a accordé un peu de temps afin de répondre à quelques questions autour de l'Escale et de cette soirée.



L’Escales du Livre s’est déroulée du 5 au 7 avril dernier ; comment avez-vous vécu ce festival ?

J'ai vécu le festival pleinement ! À la fois en tant qu'auteur — deux nouveaux livres venaient juste d'être publiés et je les ai découverts à cette occasion, fraîchement sortis de l'imprimerie — en assurant une signature sur le stand de N'a qu'1 œil le samedi après-midi et une lecture le soir — et bien sûr en tant que visiteur — j'ai assisté à deux interventions et j'ai été très heureux de rencontrer Curtis Roosevelt.



Comment s'est passée la prise de contact entre l'équipe de N'a qu'1 œil et la maison d'édition Al Dante pour l'organisation de l’Escale ?

La prise de contact entre N'a qu'1 œil et les éditions Al Dante, je ne peux pas en parler très précisément, n'étant qu'un auteur desdites éditions, mais il s'agissait globalement d'une carte blanche proposée à Laurent Cauwet pour que ses livres soient présents sur le salon et pour qu'une soirée de lecture/performance soit organisée à N'a qu'1 œil pendant le festival. Laurent Cauwet est venu avec trois de ses auteurs, Jérôme Bertin, Stéphane Nowak-Papantoniou et moi-même, qui venions de publier chez lui un nouveau livre. C'est à cette occasion que j'ai pu présenter mon dernier opus de poésie, Gaza, d'ici-là.

Sur le plan organisationnel, je peux dire que j'ai été contacté directement par Carole Lataste qui m'a tout de suite rendu curieux grâce à des échanges précis, enthousiastes et opiniâtres.



Qu'a représenté pour vous ce festival ? Avez-vous un ressenti particulier à cet égard, peut-être comparativement à d'autres manifestations littéraires ?

Ce qui caractérise L’Escale du livre – c'est la deuxième fois que j'y participais –, c'est le foisonnement des propositions (conférences, rencontres, débats, spectacles, lectures, etc.) dans un périmètre relativement réduit donc praticable et propice au déclic, l'électricité entre les gens. La qualité des invités et des interventions est à souligner. Tous les genres sont représentés et même le hors-genre, ce qui est salutaire. C'est toujours vivifiant de rencontrer également des auteurs et éditeurs étrangers. Une manifestation où on passe par degrés d'une chose à une autre, d'une rencontre à l'autre contre l'ordinaire, au profit d'une réalité chaque fois plus profonde et plus artiste. Un ensemble exhaustif de propositions et de confrontations.
Jerome-Bertin-Le-patient.gif


La seconde lecture fut celle de Jérôme Bertin avec son ouvrage Le Patient. Il fut accompagné par un d.j. mixant des sonorités de jeux vidéos comme ceux de la game boy. Cela donnait une atmosphère à mi-chemin entre poésie et rap. Des phrases très courtes, répétitives, un lexique assez cru, avec un jeu très prononcé autour de la sonorité de la langue.

Ensuite ce fut au tour de Stéphane Nowak-Papantoniou de lire des extraits de son dernier ouvrage, Tentaculeux & tuberculaires. Ces trois manifestations ont été conclues par le concert d'une sorte d'homme-orchestre. Ce dernier avait inventé un système de pédale pour actionner une arche venant pincer les cordes d'un violon disposé au sol, tout en jouant en même temps de la flûte et des percussions.

N'a Qu'1 Œil avait installé un petit comptoir où il était possible de consommer de la bière, du vin et quelques mets préparés auparavant. J'ai eu l'occasion de discuter avec la directrice de l'association, Carole Lataste, qui me confiait qu'elle était contente de cette soirée, et du public qui était au rendez-vous.


Louis, AS Édition-Librairie


Liens


http://www.naqu1oeil.com/

http://al-dante.org/


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10 juin 2013 1 10 /06 /juin /2013 07:00

Richard-Brautigan-Journal-japonais.gif





 

 

 

 

Richard BRAUTIGAN
Journal japonais
June 30th
Traduit de l’amérivain
Par Nicolas Richard
10/18, 1993
Le Castor astral, 2003
 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Biographie concise
 
Richard Brautigan est né en1935 et mort en septembre 1984. Il est un écrivain et poète américain.

Issu d'un milieu social défavorisé de la côte Ouest, Brautigan trouvesa raison d'être dans l'écriture et rejoint le mouvement littéraire de San Francisco en 1956. Il y fréquente les artistes de la Beat Generation et participe à de nombreux événements de la contre-culture. En 1967, durant le Summer of Love, il est révélé au monde par son best-seller La pêche à la truite en Amérique et est surnommé le « dernier des Beats ». Ses écrits suivants auront moins de succès et dès les années 1970, il va tomber progressivement dans l'anonymat et l'alcoolisme. Ses livres ne recevant plus un accueil chaleureux, ils seront progressivement ignorés. Le 25 octobre 1984, après un long moment sans nouvelles de Brautigan, on part à sa recherche et découvre son corps dans sa maison de Bolinas, une blessure par balle à la tête.

Je vous invite à jeter un œil sur  Wikipédia pour avoir une biographie plus exhaustive de ce poète américain.
 
 

 

Genèse du recueil
 
Comme lui nous l'avoue en préambule de son recueil, le puzzle qui l'a mené au Japon et à l'écriture de ce livre est avant tout le souvenir de son oncle Edward. Cet homme qui, lors de la Seconde Guerre mondiale, est tombé dans le coma, des éclats d'obus dans la tête, suite à une attaque japonaise dans les îles Midway. Au printemps 1942, « il serait en partie remis de ses blessures du 7 décembre 1941, et mourrait plus tard dans l'année, alors qu'il travaillait sur une base secrète à Stika, en Alaska ». Pour Richard Brautigan, c'est indirectement « le peuple japonais qui l'a tué ». Voici le premier contact qui s'établit entre le Japon et lui. Il avoue dans cette introduction en forme d'adieu à cet oncle défunt que ce court texte peut paraître « une curieuse façon de présenter un recueil de poésie » qui exprime pourtant, quant à lui, sa profonde affection pour ce peuple. Puis, les années passant, alors qu'il avait dix ans pendant la Seconde Guerre mondiale, qu'il tuait « des milliers d'enfants japonais en jouant à la guerre », qu'il se représentait cette peuplade comme des « créatures infra-humaines diaboliques », alors que la propagande en cours aux Etats-Unis stimulait son imagination en ce sens, il grandit et découvrit vers l'âge de dix-huit ans le haiku et lut Basho et Issa. Il comprit que « le peuple japonais avait été civilisé, sensible et amical des siècles avant leur rencontre avec nous le 7 décembre ». S'intéressant bientôt de manière plus prégnante à cette culture, il sut qu'un jour il irait au pays du soleil levant avouant pourtant détester voyager. Ce qu'il fit de janvier à juillet 1976, pour la première fois. En s'installant au Keio Plaza Hotel de Tokyo pendant 7 mois, c'est durant ce séjour qu'il écrira le matériel que l'on retrouve dans ce livre. Dans ce premier texte introductif non dénué d'une simplicité malicieuse et faussement naïf, d'ailleurs intitulé « Adieu, oncle Edward, et adieu à tous les oncles Edward », Richard Brautigan nous invite ainsi à ouvrir son Journal japonais.

 

« Mais je savais qu'un jour il faudrait que j'y aille. Le Japon était comme un aimant attirant mon âme à un endroit ou elle n'était encore jamais allée. »

 

 

 

Construction du livre
 
Ce livre est construit comme son nom l'indique à la manière d'un journal. Chaque poème est ainsi daté ou plutôt chaque jour constituerait en lui-même un poème. Ces pages recueillent tour à tour des anecdotes sublimées empreintes d'une légèreté feinte avec des pensées épurées qui naissent au contact d'une expérience journalière.

Ces textes sont en fait des notes, la matérialisation en mots de simples regards portés sur une quotidienneté, le témoignage d'une sensibilité accrue et disloquée. Ces objets langagiers sont autant de poèmes rendant compte d'un peu d'âme. On pourrait plutôt parler d'éphémérides pour les qualifier, chacun donnant pour chaque jour la position d'une comète. La poésie de Brautigan résiderait ainsi dans un regard porté sur ce qui est vécu ou parfois seulement par procuration, notant observateur ce qui doit être noté. C'est en cela que ces poèmes ou notes sont inégaux de par leur formes et leurs thèmes, et même selon lui de par leur qualité littéraire. Néanmoins, il a tenu à ce qu'ils soient tous imprimés « étant donné qu'ils constituent un journal exprimant [s]es sentiments et [s]es émotions au Japon, et puis la vie elle-même est souvent de qualité inégale ». À l'instar d'Antonin Artaud dans sa correspondance avec Jacques Rivière, qui expliquait à ce dernier que ses productions, inégales soient-elles et de qualité formelle parfois perfectible, elles n'en étaient pas moins le témoignage des modulations de son âme, et qu'au contraire ces inégalités littéraires rendaient mieux compte de la complexité de l'esprit, et que s'il ne pouvait pas juger ses propres productions, il les validait dans la mesure où elles se confondent dans une espèce d'inconscience bienheureuse avec son esprit et que c'était bien là son critérium. Le nihiliste Artaud ira même plus loin dans sa préface à L'ombilic des limbes en nous affirmant qu'il ne conçoit pas d’œuvre comme détachée de la vie, qu'il n'aime pas la création détachée. Et que là où d'autres proposent des œuvres, il ne prétend pas autre chose que de montrer son esprit. Protéiforme, Le Journal japonais est un recueil pourrait-on dire baroque dans la multitude des formes que ces courts ou parfois longs textes revêtent ; son poète se veut ainsi d'épouser au plus près la multitude des impressions ou sensations qu'il vit.

Ainsi, Richard Brautigan s'est donné le même droit qu'Artaud, cette même éthique qui constitue par ailleurs l’esthétique même de ce recueil.


 
L'écriture
 
Comme le poète nous le confie dans son texte introductif, en parlant de la poésie japonaise haïku, « J'ai apprécié leur façon d'utiliser le langage en concentrant l'émotion, le détail et l'image, jusqu'à parvenir à une forme d'acier trempé dans la rosée ». Et nous constatons que tous les poèmes constituant ce journal sont très empreints de cette forme d'écriture traditionnelle. Néanmoins, ils ne sont pas la seule forme empruntée ; il utilise en effet une écriture cursive à la manière des beats, parfois des plus longs récits pour évoquer des anecdotes, des scènes de vie, à l'instar de Jack Kerouac dans certains poèmes de son recueil Mexico City Blues.
 
Les haikus ne sont connus en occident que depuis le tout début du XXème siècle et Richard Brautigan fait partie de ces écrivains occidentaux qui se sont inspirés de cette forme de poésie brève. Il s'agit pour lui de viser dans ses productions à dire l'évanescence des choses mais également dans un même mouvement d'inciter à la réflexion. Pour ne prendre qu'un exemple parmi tant d'autres, j'ai choisi de vous faire partager celui-ci inspiré directement du haïku dans l'objet même de ce qu'il veut nous restituer intitulé :

Chandeliers flottants
 
Le sable est cristal
comme l'âme.
Le vent l'emporte
        au loin.
 
                            Tokyo
                            Le 28 mai 1976

Comme l'illustre bien ce poème, il s'agit de lire deux fois le poème afin d'en saisir complètement le sens à l'instar des haikus, il s'agit de le mâcher quitte à le dire à voix haute pour bien s'en imprégner. Richard Brautigan use donc de la forme brève, d'ailleurs à l'origine Hokku signifie court ; ainsi le poète emprunte clairement à cette forme d'art. Ajoutons également que comme dans la plupart de ces poèmes japonais où c'est la règle, Richard Brautigan insère des indications de saisons ou du moins de temporalité. L'enjeu est de fixer l'instant, annoter ce qui est voué à disparaître ; en cela sa poésie est par essence précieuse, dans l'objet même de ce qu'il s'est défié de capturer. Ce qui coule inexorablement entre les mains. C'est ainsi qu'il emprunte encore une fois beaucoup à la tradition japonaise dans la spiritualité originelle d'une telle poésie ; rendre captive une évanescence diaphane est l'objet de son entreprise poétique. Encore un exemple parlant :

Avenir
 
Ah! 1er juin 1976
        0 heure et 1 minute.
 
Tous ceux qui survivent
à notre mort.
 
On a connu cet instant
        on y était.
 
                                                    Tokyo
                                                    Le 1er juin 1976
                                                    0 heure et 1 minute

Ainsi, Richard Brautigan a pour dessein de traduire une sensation, et à l'instar des poètes auteurs de haïkus, il ne se contente pas de décrire les choses. Il veut rendre palpable, veiller à matérialiser de l'instantané. Rendre exact, traduire par l'écriture ce qui se passe au-delà d'elle , à savoir restituer un mouvement articulé entre un lieu et un temps précis, avec dans un même temps une réceptivité accrue de l'expérience en cours dudit poète. L'écriture ne serait dès lors qu'un moyen pour capturer du vivant. Brautigan a donc choisi d'évoquer, suggérer plutôt que de dire directement. C'est par l'emprunt de chemins détournés que sa poésie sera ainsi plus signifiante et touchera plus directement à son but.
 
À l'instar de cette poésie japonaise, Richard Brautigan use beaucoup de l'humour qu'il utilise avec parcimonie et qui dissimule pudiquement une grande sensibilité et une tristesse intime. Cet humour infuse tous les poèmes de son journal par exemple :

La jeune caissière japonaise,
     qui ne m'aime pas
     je ne sais pas pourquoi
     je ne lui ai rien fait si ce n'est d'exister,
utilise une calculatrice pour faire ses additions à une vitesse
approchant celle de la lumière
clickclickclickclickclickclickclickclickclick
elle y ajoute son antipathie
pour moi.

Cet humour dénote un détachement de l'auteur sur ce qu'il vit et rajoute à la distance établie entre lui et ce pays étranger. Ajoutons que si Richard Brautigan use beaucoup de l'influence du haïku dans son recueil, d'ailleurs il s'en réclame, c'est surtout pour mieux le détourner. S'il l'utilise c'est paradoxalement pour mieux dire son étrangeté pour un pays qui le fascine.
 
 

Quelques thèmes
 
Comme nous l'avons vu, l'humour est le procédé utilisé pour signifier le sentiment d'étrangeté qu'il ressent et qui prévaut dans toutes les situations qu'il vit au Japon. Dés lors, il ajoute une distance, notable dans la manière dont il relate son expérience. Si l'humour est l'écrin qui enveloppe tous ces petits textes, le sentiment d'étrangeté en est le thème central. En effet, il se sent un étranger dans une civilisation qui le fascine et qui dans un même mouvement lui échappe. Ce poème est d'ailleurs à ce propos très porteur de sens :

Tokyo / Le 11 juin 1976
 
Les cinq poèmes que
j'ai écrits aujourd'hui sont
         dans un carnet
dans la même poche que
mon passeport. C'est
la même chose.

De nombreux poèmes font état de ce sentiment avec des titres comme L'Américain à Tokyo avec sa pendule cassée ou encore L'Américain stupide ; les titres de ces poèmes sont d'ailleurs assez révélateurs dans la mesure ou l'auteur se sent définitivement un Américain au Japon.

Ce sentiment est d'ailleurs révélé par les nombreuses anecdotes rapportées sur les situations où il rencontre le problème de la barrière de la langue qui le coupe instantanément de son environnement. D'ailleurs, un poème est assez révélateur de ceci puisqu'il est intitulé Le silence de la langue.

Ce pays par sa vastitude le ferait se sentir comme un spectre dans cette mégalopole, un semblant de vie :

Pour passer où ?
 
Parfois je sors mon passeport,
regarde la photographie de moi
      (pas très bonne,etc.)
 
juste pour voir si j'existe.
 
                                                     Tokyo
                                                     Le 12 juin 1976

L'un des autres thèmes est celui de l'amour, raconté en filigrane du recueil, avec Shiina Takako. Le recueil lui est d'ailleurs dédié, en plus de quelques poèmes. Leur rencontre relatée, le poète n'omet pas bien sûr, toujours avec beaucoup de parcimonie, de dire la sensualité de cette expérience. Toujours dans la tradition de ce haïku japonais.
 
Par exemple :

...J'ai posé la main sur sa poitrine et commencé à
l'embrasser. Elle m'a embrassé en retour et c'est là tout
l'amour
qu'on a fait...

La rencontre amoureuse est narrée encore une fois avec beaucoup de détachement révélateur de la pudeur du poète et de la distance inexorable qu'il vit avec cette civilisation incarnée dans cette femme.
 


Mon avis
 
Ce journal japonais est ainsi écrit dans un écrin d'une tristesse pudique toujours vernie d'un humour discret. Nous sommes bel et bien dans l'intimité d'une conscience, quant à elle, diserte. Faussement naïf, ce recueil d'impressions pourrait sonner comme des paroles presque murmurées entendues prononcées au détour d'une conversation enjouée et spontanée. Néanmoins il serait plus juste de dire qu'il est du présent sensoriel inscrit sur le matériau d'une page. Nous sommes dans l'intimité d'une conscience friable et poreuse sous la contingence de la réalité alors vécue. Disons que ce n'est pas un voyage retranscrit, nous restons emprisonnés dans la psyché du narrateur, il nous rend spectateur de ce qui l'affecte. C'est de l'anecdotique sublimé ou il reste toujours conquis par le frais miracle de la surprise. Toujours une fraîcheur continuellement renouvelée au fil des pages. Nous ne suivons pas son périple physique mais mental ; ainsi peut-être est-il plus fidèle dans cette restitution à ce que nous pouvons ressentir dans un voyage. Nous pouvons le voir comme un grand chant fragmenté où le miracle opère dans un simple souffle, dans un agencement de mots délicat où la magie tient en peu de mots et parfois dans le blanc de la page. Toute la beauté, l'enjeu réside dans cette fragilité inscrite pour l'éternité dans les pages.

Supplément d'âme, nous ne ressentons pas le travail, les mots ont pourtant été sciemment choisis et ciselés. Nous ressentons ce recueil comme la sauvegarde de ce qui aurait pu être à jamais omis. En cela, on dirait qu'il tient du miracle. Il a réussi à rendre captifs des espaces mentaux, à capturer des libertés d'état. Il ne nous dit pas grand-chose du Japon mais de son rapport au Japon durant ce court voyage ; en cela nous pouvons faire l'analogie avec  Ecuador d'Henri Michaux. Il nous en apprend sur lui-même et peut-être aussi sur nous qui serions face à une civilisation qui nous échapperait tout autant. J'ai ainsi pensé au film Lost in translation de Sofia Coppola  La distance du poète face à cette expérience instillée dans ces pages, pourrait nous le faire voir comme un anthropologue sensoriel, un ethnologue poétique.


Maxime, AS édition-librairie

 

 

Richard BRAUTIGAN sur LITTEXPRESS

babylone.jpg



Article de Léa sur Un privé à Babylone


 

 

 







articles d'Adèle et de Marianne sur La Pêche à la truite en Amérique.

 

 

 

 

Richard Brautigan Journal japonais

 

 

 

 

Article de Flore sur Journal japonais.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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20 mai 2013 1 20 /05 /mai /2013 07:00

Zama.jpg







Jean-Jacques VITON
Zama
Editions P.O.L






 

 

 

 

 

 

L’auteur

Jean-Jacques Viton est né en 1933. Après avoir beaucoup voyagé tout au long de sa vie (Angleterre, Maroc, France et au cours de sa carrière dans la Marine), il est aujourd’hui très actif dans le monde de la culture, notamment par son activité dans différentes revues.



Zama

Le Zama de Jean-Jacques Viton, c’est avant tout un poème en trois parties (ou trois poèmes) publié fin 2012. Dès les premiers mots, le ton est donné : « n’importe où mais n’importe où / contient un vague goût de quelque part ». Ces vers, comme un leitmotiv tout au long du poème, annoncent sans ambages que Viton a la ferme intention d’emmener le lecteur aussi loin que celui-ci le suivra.

Zama, en arabe, c’est aussi une expression traduisible par « tu parles » ou « allez ça va ! ». Dans ce livre, c’est également le nom d’un personnage candide et aliéné que l’on retrouve au fil des pages.

Ce poème en prose en trois actes, dénué de toute ponctuation, sème la confusion et crée l’ambiguïté. Le lecteur ne peut que s’en remettre à son libre-arbitre pour progresser dans les dizains et en saisir le sens, à coup de plusieurs relectures.



Une épopée poétique

À la manière d’un aède du XXIème siècle, Viton nous conte l’épopée poétique de Zama, personnage vague et incarnation tantôt de l’auteur, tantôt du lecteur mais surtout Zama semble être une illustration universelle de chacun.

Dans un rythme à nous faire perdre haleine, les mots et les idées s’enchaînent dans le cadre d’un voyage débordant autour du monde et faisant fi de la temporalité. L’univers de Zama est sans frontière. La poésie narrative faisant toujours écho à la poésie imagée, on ne peut que se laisser transporter dans cet ailleurs qui est pourtant ici et là.

Sans aucun doute, le fil conducteur de Zama est le voyage. Un voyage qui défie le temps et l’espace pour mieux déambuler à travers tout ce qui compose le monde. Viton énonce avec justesse les mouvances d’un univers qui ne cesse d’alterner entre bouillonnement et placidité.

La poésie est le porte-parole de ce voyage mais se retrouve aussi ancrée en tant que telle, comme une lueur qui flotte au-dessus de la tête des hommes sans que ceux-là soient capables de la saisir.

 

« de l’arc d’un pont en fer sur boulevard
pendent des lanières de papiers écrits »

 

Le voyage de Zama est une odyssée à travers sens et sensations, tout interpelle le lecteur, qu’il s’agisse de ses goûts ou de son imagination. Bon gré, mal gré, l’attention du lecteur devient vite totale.



Une fresque artistique

Comme le poème a fait appel à nos sens, il requiert aussi notre sensibilité artistique d’un bout à l’autre du voyage. Lire Zama, c’est comme avoir l’œil dans l’objectif d’une caméra en travelling. Pourtant, cela va même plus loin. Les arts sont enchevêtrés, Viton va au-delà des cadres de chaque art pour n’en faire plus qu’un au sein de son poème. La poésie est-elle ici cinéma ? photographie ? tableau ?

Les représentations d’un autre art dans le poème sont parfois évidentes, notamment lorsque qu’au cours de la promenade, le lecteur se retrouve plongé dans le western :

 

« Zama entre dans une ville de l’ouest
arrête son cheval devant le drugstore
n’attache pas les rênes
deux tours libres suffisent
autour d’une barre horizontale
une autre vie commence »

 

 

Mais le lecteur peut aussi se retrouver facilement projeté dans le cadre d’un tableau urbain :

 

« accumulations de lignes avenue boulevards
Impasses en rouge ponts et carrefours en pointillés
traits jaunes pour les corniches et les plages
créneaux pour les quais et bassins
aucun mur indiqué mais le rebut n’est pas rien »

 

Alors que dans la première partie, intitulée « Zama ne va pas souvent à la campagne », l’art à l’honneur et le plus en concordance avec ce voyage jusqu’alors plus effréné, c’est l’art cinématographique, alors que c’est plutôt l’art de la photographie qui s’impose dans la deuxième partie, « Zama dit que son existence lui échappe ». Ces deux arts ont en effet leurs caractéristiques propres et le poète semble ici s’en servir comme symbole d’un rythme de ce qui est capté à travers les procédés de travelling ou bien de prise instantanée.

De fait, dans la deuxième partie plus orientée vers des souvenirs, la photographie (« clic ») est cette image qui conserve de façon vive et instantanée la furtivité et la netteté d’un moment. Elle se révèle même substitut de la mémoire. Elle est l’arme qui permet de lutter contre sa propre désorientation afin de mieux se retrouver, quand bien même le souvenir serait douloureux et persistant.

À l’inverse de ces arts indélébiles car matériels, le poète évoque aussi l’art vivant : le théâtre. Il en reprend une caractéristique première, soit le miroir de l’agissement des hommes. Du cauchemar au castelet, la frontière semble mince. Le théâtre de marionnettes est un spectacle cauchemardesque. Spectacle vivace dans ses souvenirs, il l’est tout autant aujourd’hui car c’est toujours la même histoire que les hommes reproduisent. « Zama n’évolue pas ».



Souvenirs et persistance

De façon récurrente, le thème de la Seconde Guerre mondiale est abordé par le biais d’images souvent succinctes qui apparaissent au détour d’un vers. Le poète semble hanté par ces souvenirs de guerre, ces visions de camp de concentration ou de trains de déportation.

 

« fin de jardin
on reste immobile devant le grillage
où s’accroche le portant d’une fenêtre cassée
nappe enveloppante fatigue et désarroi
une odeur mélangée poussière et sueur
campagne en plein soleil silence moiteur
vision du train arrêté dans une gare vide »

 

Dans la partie « Zama dit que son existence lui échappe », il se remémore les souvenirs comme si cela n’avait été qu’un rêve. Ici, il alterne et associe vision cauchemardesque et souvenirs de guerre en entrant dans la confusion lui-même. Tout semble souvent désorienté, les événements sont saccadés et sont l’expression de l’horreur. Ces réminiscences semblent bloquer la continuité de la vie, ramenant sans arrêt le lecteur aux images de guerre. Viton, ou Zama, cherche par l’évocation de tout cela à raconter l’ineffable, comme s’il s’agissait de la condition sine qua non pour que l’homme puisse avancer et se libérer de son passé.

Cependant d’autres souvenirs, propres à ce que semble avoir vécu Viton, transparaissent. De la guerre au premier fantasme sexuel, tout semble devoir être dit. Pour cette dernière image, le poète ne laisse pas longtemps de répit au lecteur et sous forme de chute ironique, on se rend vite compte que « le premier corps nu d’une femme » entr’aperçu « c’était celui de sa sœur ».

Dans son cheminement à travers l’espace et le temps, l’auteur ne s’en tient pas à ces souvenirs de guerre. Comme il le répète inlassablement, « Zama n’évolue pas ». Ainsi, à quelques reprises dans le poème, Jean-Jacques Viton s’attache à dénoncer sous forme de brève déclaration ce qu’il se passe de nos jours. Dès les premiers vers, il évoque des faits qui ne peuvent que susciter chez le lecteur une interrogation quant à leur légitimité aujourd’hui. Malgré la persistance des souvenirs, l’existence de photographies ou de bandes cinématographiques, rien n’empêche l’histoire de se répéter. L’homme est ancré dans un cercle vicieux. À travers ces dénonciations et accusations lapidaires faites aux hommes, Viton ne peut se résoudre à faire de ces brefs pamphlets un manifeste pour la condition humaine. Il nous apostrophe et nous appelle à réfléchir. Il commence par citer le classement édité par Reporters sans Frontières : « au classement mondial 2009 Liberté de la Presse / 43 est le rang de la France sur 175 classés », et jusqu’au bout il critique toute sorte d’anomalie :

 

« pourquoi choisir prélèvement mot de laboratoire
pour dire abattu mot de boucherie
comment à l’approche d’une côte parler
des roches couvrant et découvrant
ou d’une épave qui ne couvre jamais
ou d’une épave dont seul le mât découvre
que dire des caisses entières de coupe-faim
déversées en Afrique par nos laboratoires »

 

Tout peut être sujet à critique. Ici, le poète s’insurge contre la faiblesse des mots en comparaison de ce qu’ils désignent. Vraisemblablement, il met en avant ces euphémismes ridicules pour dénoncer les actions vaines et discutables de certains hommes aujourd’hui.



Avis

Dès les premiers dizains, Viton nous happe dans un rythme effréné au travers du temps et de l’espace. Une fois la lecture commencée, il est difficile de s’y arracher. Si toutefois cela vous arrivait, vous prendriez le risque, en reprenant votre lecture plus tard, de perdre le fil de la pensée aiguisée de Jean-Jacques Viton avec laquelle il enlève son lecteur dans les recoins les plus extatiques et lointains de son univers.

On se laisse transporter à dos de cheval, à bicyclette ou par des bonds proches du zapping télévisuel dans un tableau mouvant et critique auquel on adhère ou non, mais qui pousse à réfléchir quoiqu’il arrive.

Liens vers une lecture de Zama par Jean-Jacques Viton : http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=e7JpjHt0ePo


Mathilde, 1ère année bibliothèques

 

 

 

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Published by Mathilde - dans Poésie
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17 mai 2013 5 17 /05 /mai /2013 07:00

mercredi 20 mars
 Librairie Papageno

Clermont-Ferrand

Albane-Gelle.JPG 

Albane Gellé en pleine lecture de ses textes

 

C’est dans une ambiance confortable et axée sur le partage qu’Albane Gellé a rencontré, ses lecteurs ce mercredi après-midi au milieu de la  librairie Papageno, autour de son élément, le rayon poésie. En cette semaine de la poésie, dix sept adultes sont venus assister à cet événement. Mais ils n’étaient pas seuls puisque treize enfants, certains venus avec leur institutrice dans un cadre scolaire et d’autres non, remplissaient également l’espace réservé aux spectateurs. C’était donc une réunion trans-générationnelle autour d’un genre littéraire tout aussi universel.
Albane-Gelle-L-air-libre.gif
Albane Gellé a commencé par effectuer quelques lectures de poèmes choisis dans trois de ses recueils : L’air libre, paru aux  éditions Le dé bleu, Je, cheval, publié aux  éditions Cheyne et Nous valsons, paru aux  éditions Potentille. À l’image de ses écrits, sa lecture était saccadée tout en étant très douce et sa voix était posée. Aucune théâtralisation inutile, juste un peu de ton glissé lorsqu’il le fallait, le tout mêlé d’un brin de nostalgie dans la voix de la poétesse.
Albane-Gelle-Je-cheval.gif
Puis le public a pu intervenir et un échange a débuté. Encouragée par les questions, Albane nous a confié qu’elle ne pouvait définir elle-même ses poèmes et que le public était seul juge. Elle a également précisé que ses écrits n’étaient pas spécialement à destination des enfants, bien que nous soyons dans une librairie spécialisée jeunesse, mais que l’avantage de la poésie était l’absence de ce cloisonnement entre les âges. Dans l’idéal on écrit pour n’importe qui. Daniel, libraire, a d’ailleurs complété ses propos en disant que c’était l’éditeur qui choisissait la cible des livres, souvent à mauvais escient.

La poétesse nous a ensuite expliqué pourquoi le thème du cheval revenait si souvent dans ses écrits, nous indiquant que cela venait d’une de ses passions et que le cheval avait toujours été présent dans sa vie, raison pour laquelle il se retrouve inévitablement dans sa poésie. Monter à cheval et écrire lui donne la même sensation, celle de la liberté et de la prise de risque. « Dans l’écriture, dit-elle, c’est la langue qui est le cheval. »
Albane-Gelle-Nous-valsons.jpg
Les enfants ont par la suite expliqué le contenu de leur travail sur les poèmes d’Albane Gellé en nous précisant que le thème avait été : « en toutes circonstances ». Les enfants ont travaillé sur les animaux en rédigeant des poèmes sur le modèle de ceux d’Albane et le projet finalisé a pu trouvé place dans la vitrine de la librairie.

Les questions ont repris et Albane nous a parlé de son travail d’écriture. Elle nous a expliqué qu’elle n’écrivait pas sous l’inspiration mais qu’elle était davantage dans un état d’attente permanente, de traduction de ce qui l’entoure et des sentiments que cela lui inspire. Elle rédige ensuite à partir de ses prises de notes.

L’évolution dans son style a également été abordée. Elle composait antérieurement ses poèmes sous forme de petits blocs de prose avant de passer à une écriture en vers à partir du recueil Nous valsons. Elle nous a confié son actualité, un nouveau projet, d’album cette fois, dont le texte garde toujours cette tension des mots qu’elle chérit.

Après quelques anecdotes sur la relation auteurs/éditeurs, la poétesse nous a révélé son outil pour trouver le bon mot et la bonne idée : le thésaurus, afin de ne pas ressasser le même vocabulaire mais d’innover et de partir ailleurs. Cependant, les idées lui viennent en écrivant. Elle ne choisit pas un thème avant de se lancer dans l’invention. Les mots sont le fondement de ses poèmes. Son dernier recueil représentait une contrainte presque oulipienne avec une forme de poèmes très courts en blocs. Nous avons cependant appris que cette singulière manière de composer lui est venue lors du processus d’écriture et n’était pas une contrainte préétablie comme pourrait le faire Philippe Longchamp, qui se donne des contraintes juste après son premier vers.

Un enfant a clos la rencontre en avouant qu’il trouvait que Je, cheval était un titre bizarre. Et Albane de répondre : « C’est ça qui est bien avec la poésie, on peut faire des choses bizarres. » Une belle célébration de la liberté, en vérité !


Sarah Chamard, 2e année édition-librairie.

 

 



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Published by Sarah - dans Poésie
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