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27 avril 2010 2 27 /04 /avril /2010 07:00

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MO Yan

Les Treize pas

Titre original : Shi San Pu
Traduit du chinois par Sylvie Gentil
éd. du Seuil, coll. Points, 1995,

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À propos de l’auteur

 

Mo Yan est le pseudonyme de l’auteur Guan Moye. Il signifie en chinois « ne pas parler ».


Né en 1956 dans une famille pauvre de paysans dans la province du Shandong, à Gaomi, Mo Yan sera renvoyé de l’école primaire en 1966 pendant la Révolution Culturelle1, car il est jugé comme « mauvais élément ». Dès lors, il gardera les animaux  et travaillera aux champs.


De cette jeunesse, il conservera des anecdotes et des histoires autour de la vie pénible que mène sa famille, et qui l’inspireront plus tard, pour ses romans. Il intègre à vingt ans l’Armée populaire de Libération, où il sera chargé de la propagande (1976-1986). En 1984, il poursuit ses études à l’Institut des Arts de l’Armée de libération. Il commence à écrire en 1981. Il entre à l’université de Pékin dont il sort diplômé en 1991. Radis de cristal (1981) est son premier roman.


Mo Yan compte à ce jour parmi les plus connus des écrivains chinois dans son pays et à l’étranger.


Traduite en plusieurs langues, son œuvre littéraire, très riche — il a publié près de 80 romans, essais et nouvelles —, ne se départit pas d’une vision pleine d’humour et de lucidité sur la société  chinoise contemporaine.


Parmi ses romans traduits en français et publiés essentiellement aux éditions du Seuil :


Le Pays de l’alcool (2000)
Beaux seins belles fesses (2004), a obtenu en 1996 en Chine, le prix littéraire de la revue Dajia. Certains passages ont été coupés pour cause de censure.

 

 

À propos de l’intrigue

 
Cadre : la Chine dans les années 80.


Le récit débute avec la mort supposée d’un éminent professeur de physique Fang Fugui du lycée n°8 qui donnait un cours à ses élèves sur le principe de la bombe atomique.


Son corps est amené au Joli Monde, le funérarium, où Li Yuchan exerce ses talents d’esthéticienne en pratiquant la thanatopraxie (la toilette et le maquillage mortuaire).


Elle récupère des morceaux de ses patients qu'elle échange avec le patron de la fauverie contre de la viande de porc. Le professeur de physique, qui n’est pas mort, se cache aux yeux de sa famille et du Parti qui gouverne la ville, car sa résurrection empêcherait le Parti
« d’apitoyer l’opinion et d’améliorer l’existence des enseignants encore en vie » (p. 149). Seule solution : prendre l’apparence et la place de quelqu’un d’autre, celle de son collègue Zhang Hongqiu au lycée n° 8 par exemple. Celui-ci rêve d’une vie meilleure et, grand consommateur de cigarettes, il aimerait monter sa petite entreprise. La femme de Zhang, n’est autre que l’implacable et vorace esthéticienne, qui décide de venir en aide à Fang en remodelant son visage à l’image de celui de son mari, pendant que ce dernier abandonne les cours au lycée pour tenter de faire fortune dans le tabac.


Fang Fugui est donc condamné à vivre avec ce nouveau visage et à se glisser dans la vie de son collègue Zhang. La femme de Fang, Du Xiaoying, est agrégée de russe et travaille à la conserverie de lapins dépendant du lycée n° 8. En pleine ascension sociale et professionnelle — objet des éloges du Parti de la ville —, elle se retrouve promue. Sensible et fragile, elle connaîtra une bien triste fin…




Petite analyse et intérêt du roman

 

D’emblée, ce scénario improbable s'inscrit dans une trame narrative aussi riche qu’imprévisible, et on se demande bien comment les protagonistes vont « s’en sortir », empêtrés comme ils le sont, dans ce casse-tête chinois !


Découpé en treize parties, l’histoire est celle d’une société chinoise narrée à travers le destin rocambolesque de deux familles qui se côtoient. Aussi étrange qu’étonnante, la narration s’enveloppe d’un humour souvent cruel et d’érotisme brut. On peut dégager certaines caractéristiques du style littéraire de ce roman. Décadent, baroque, tragique ? Certainement les trois à la fois…et même plus. Il m’a semblé en effet difficile d’apposer un quelconque qualificatif sur ce récit en ébullition.


Une pièce de théâtre en pleine construction

 

On pourrait établir un lien avec une pièce de théâtre, à tiroirs multiples qui se construirait progressivement sous nos yeux.Tout d’abord, la place occupée par le procédé des histoires imbriquées.

 

Il y a plusieurs sortes d’histoires : les rêves et les souvenirs des personnages, les histoires familiales du passé, les proverbes, des historiettes (la tragique aventure d’une guenon que le gardien de la fauverie raconte à Li Yuchan p. 150), des extraits de journaux, des annexes fictives, et le roman lui-même. Du Xiaoying se remémore deux histoires à propos de deuil, qu’elle a entendues dans sa campagne du Nord (p. 202-203). Les rêves des personnages racontés (mini-récits) « rêve du professeur de physique », « rêve de l’esthéticienne », p. 308 à 320. Le lecteur saisit mieux à ce moment de l’intrigue, les émotions ressenties par les deux protagonistes.

 

Un extrait du quotidien de la ville, inventé par l’auteur, est inclus à propos d’un tigre du zoo, retrouvé par les autorités, tué et dépecé, p. 294 à 306.

 

On remarque que les personnages surtout Li Yuchan, s’expriment souvent en citant des proverbes populaires chinois. Ce roman dans sa globalité, pourrait être perçu comme une gigantesque fable non sans fantaisie, avec le moineau qui fait treize pas significatifs p. 409, d’où le titre.

Une intrigue en arborescence

 

Ce jeu du roman en construction, Mo Yan l’assume totalement et habilement. Il semble s’en amuser pour mieux entraîner le lecteur au risque de le perdre, et, quand celui-ci cherche et pousse l’analyse, il ne peut tirer un seul fil sans en tirer d’autres.


Comme des arborescences, l’exemple des dix annexes « fictives » possibles dès le début de la cinquième partie peut être vu comme un groupement de « sorties » multiples à l’histoire ; ce ne sont pas des fins possibles (l’auteur a encore des choses à dire), mais uniquement des sorties qui conduiraient à d’autres intrigues donc à d’autres dénouements, à l’infini.


Ces récits dans le récit, ou mises en abyme, sont pris en charge par les personnages qui assurent tour à tour le rôle du narrateur. Aux pages 269-270, nous avons un net aperçu de ce que peut être un narrateur aux yeux de Mo Yan :
«il est l’incarnation de Dieu ». Omniscient, il est imperturbable et le témoin de toujours, un ange peut- être ? En tout cas, un être bienveillant au chevet des personnages, et qui écoute tous leurs soucis.

Tragi-comique et absurdité

 
Absurdité et comique des situations même, maquillage de la fausse mort de Fang au sens propre comme au figuré.


Les passages dialogués mettent souvent en opposition les maris à leurs femmes qui, soit comme Li Yuchan prennent le pouvoir sur le couple, soit sont affectées et pleurent facilement comme Du Xiaoying.


Fang Fugui, ayant pris le visage de son collègue Zhang, réalise d’un coup la
« tragédie des héros » (p. 197) dont il est la victime, obligé d’assumer un rôle social qui ne lui convient pas.


Et, à la page 117, paragraphe sur les « héros », en l’occurrence les héros du travail dont a besoin l’humanité, et qui nourrissent l’imaginaire des masses populaires.

Le sexe, la mort et la viande

Très imagé en Asie, le sexe est un ingrédient essentiel dans ce roman : rarement source de plaisir partagé, il remplit une fonction d’exutoire, particulièrement pour les deux épouses des professeurs, qui apparaissent comme des femmes éternellement frustrées, nerveuses, en proie à des fantasmes tristement délurés. Image récurrente de la belle Chinoise à la fleur de grenadier fichée dans ses cheveux noirs, débordante de sensualité, de charme et de mystère : c’est à demi-nue qu’une Li Yuchan adolescente séduira le vice-maire de la ville, Wang. Ce souvenir érotique la hantera toute sa vie durant. En Chine, les tabous ont reculé concernant la sexualité, ce qui explique peut-être des passages « crus » mais sans jamais tomber dans la vulgarité ; l’érotisme est souvent violent dans les manières de cette esthéticienne envers les hommes qu’elle convoite.
Tout le sel du roman se cache peut être sous cette thématique, mais rien n’est moins sûr.


La bonne vieille dualité Éros/Thanatos prend racine, acoquinée à un humour noir et cynique particulièrement corrosif, à chaque partie du récit, et cimente les situations foisonnantes imbriquées les unes dans les autres : rêves érotiques et fantasmes des personnages, besoins obsessionnels,  souvenirs d’étudiant(e)s. Un parfum de mort enveloppe cette histoire, (les cheveux et le corps de l’esthéticienne sentent le cadavre, d’ailleurs). On devine une fascination pour la mort de la part de Li Yuchan ; elle prend plaisir à découper les corps. A la conserverie de lapins, le traitement qui leur est réservé est minutieusement décrit par l’auteur.


Y a -t-il une situation paroxystique en cela ? Pas vraiment, mais le lecteur pourrait se rappeler longtemps la petite moustache  verte et le corps couvert de poils dorés de l’impitoyable Li Yuchan qui provoque de drôles d’idées dans la tête des hommes.

Contrôle du Parti et complot


Le Parti et l’organisation exercent un contrôle permanent sur le quotidien des Chinois : aucun événement ne doit ternir l’image de la ville et déshonorer la communauté des travailleurs. C’est ainsi qu’ils exploitent la mort présumée de Fang Fugui pour les raisons évoquées à la page 149 entre autres. Tous
(le proviseur du lycée, les dirigeants du comité municipal, les secrétaires et présidents des syndicats, etc) sont complices du secret, qu’ils connaissent et dissimulent : Fang, ce professeur vieillissant, est bel et bien vivant !


La thématique de la politique est donc omniprésente ; Mo Yan pose un regard critique et lucide sur le Parti Communiste Chinois dont il est par ailleurs membre. Li Yuchan et son mari ont d’ailleurs lu
« Au service du Peuple, splendide texte du Président Mao » (p. 116).


La soumission
des personnages
au Parti est soulignée à la page 213, dans le passage où Du Xiaoying reçoit les honneurs et les condoléances du Parti après la « fausse mort » de son époux : « Elle aurait juste voulu pleurer. Non pas de la douleur d’avoir perdu son homme, mais de tout son être elle pouvait ressentir l’affabilité du Parti et de l’organisation. Si, en cet instant, en leur nom, il leur avait demandé de s’arracher les yeux pour le bien du peuple, elle n’aurait pas eu la moindre hésitation. »


Le Parti ne se contente pas d’annihiler les émotions des personnages en paralysant leurs propres volontés,  il les terrifie en les poussant au bout d’eux-mêmes, et les asservit subrepticement dans le seul but de se faire valoir et de rafler les récompenses.

Réalisme magique et moineau en cage

Dès l’incipit, il est question d’une créature — dont on ne sait si c’est un humain, ou un moineau véritable — enfermée dans une cage, douée de parole et qui mange de la craie, détail curieux !


Elle conte l’histoire des personnages depuis sa cage, c’est un être enchanté que tous respectent.  Pourrait-on y voir une sorte de personnification de la sagesse qui apporterait un cadre au roman ? Car c’est par cette créature que débute  le récit, et c’est également avec elle que tout se termine, introduisant ainsi une résonance parallèle à l’histoire. Nous pourrions même faire une espèce d’analogie avec  les trois coups frappés au théâtre qui annoncent  le début d’une représentation. Sauf qu’ici, ce ne sont pas des coups qui ouvrent le roman, mais treize pas qui le referment… (présage dramatique !)

 

Les protagonistes sont plongés jusqu’au cou dans cette réalité mouvante — à laquelle ils aimeraient bien échapper — empreinte de poésie, et il leur arrive par exemple de croiser la « beauté fragile ». On ne sait pas trop si c’est l’aïeule de Li Yuchan, une allégorie ou une divinité. Le texte ne l’explicite pas clairement et Mo Yan nous laisse le choix d’interprétation.

 

Dans le monde de Mo Yan, même les peupliers blancs pleurent et ils sont pris au sérieux par les personnages (p. 215 : « Alors, comme ça, même les peupliers en ont pleuré ? »).

 

 

Conclusion

Épique mais jamais grandiloquent, fouillis mais toujours organisé, mystérieux, aux multiples entrées et sorties, ce roman-feu d’artifice, est à savourer d’une traite. Le retour à la surface sera sans doute peu aisé, mais quel bonheur de s’être laissé un peu aller !

Citations choisies concernant le roman en évolution


p. 92 :
« Le fil interminable des souvenirs de Fang Fugui pourrait, comme dans certains films, continuer tout au long de ce chapitre de refaire surface. »


p.228 : « une troisième histoire vient alors s’ajouter à notre grand roman toujours en évolution. »

 

Anaïs, 2e année Bib.-Méd.--Pat.

 

Notes

 

1 Lancée par Mao Zedong dès 1966, la Révolution Culturelle prolétarienne engage des poursuites contre les membres influents du Parti Communiste Chinois (PCC), les intellectuels et la hiérarchie du système bureaucratique communiste. Mao s’appuiera sur les jeuneC chinois et les enrôlera comme « gardes rouges » à la poursuite des résistants. Elle prendra fin en 1968.

 

Webographie
larousse.fr/encyclopedie/
wikipédia.org
Pour en savoir plus sur Mo Yan, interview de l’auteur sur
http://www.lexpress.fr/culture/livre/mo-yan-truculent-et-engage_808931.html
Dans cette interview, on retrouve les influences littéraires du grand écrivain : Marquez, Grass, Rabelais…

 

 

MO Yan sur LITTEXPRESS

 

 

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Article de Sophie sur Beaux seins, belles fesses

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26 avril 2010 1 26 /04 /avril /2010 07:00
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Anita NAIR
La chat karmique
traduit de l'anglais
par Marielle Morin
Philippe Picquier, 2005
Picquier poche, 2008










  

 

 

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Présentation de l'auteure


Anita Nair est née au Kérala, une province du sud de l'Inde. Elle a vécu à Madras durant son enfance, mais vit actuellement à Bangalore avec son mari et son fils. En plus de l'anglais qui est sa première langue, elle parle quatre langues indiennes.

Elle a été révélé en 1997 avec Le Chat Karmique, un recueil de treize nouvelles, dont le titre original est : Satyr of the subway and Others Stories (en français « Le satyre du métro »).


Le titre français met en avant la notion de Karma présente tout au long de l'œuvre avec l'idée de forces qui dépassent l'entendement.


Le karma est une notion importante pour la compréhension des nouvelles. Il est défini comme « Le principe fondamental reconnu par les trois grandes religions indiennes et reposant sur la conception de la vie humaine comme maillon d'une chaîne de vies, chaque vie particulière étant déterminée par les actions de la personne dans la vie précédente. » (Larousse)


Dans les treize nouvelles, les personnages ne sont pas satisfaits de leur vie actuelle et souhaitent en changer. Il va alors y avoir une cassure dans le rythme de la narration, ils vont essayer de modifier ce qui ne va pas. Cependant, à la fin de la nouvelle, ils vont revenir au même point qu'avant : ils semblent accepter leur destin. Cette acceptation trouve son explication dans la théorie du karma.



Élaboration répétitive des nouvelles


Les nouvelles sont créées sur le même modèle.
 


L'introduction est d'ordre général, et laisse souvent le lecteur dans un état d'incompréhension : il n'y a pas d'indication du lieu, du sujet, ni des personnages. Il s'agit le plus souvent d'une description faite par un narrateur omniscient.


« Les livres de grammaire sont traîtres. L'esprit aux aguets, parcourez les pages de l'un d'eux. Ce que vous y trouverez vous surprendra...
 Principalement de l'injustice. Si vous pensiez que le monde était l'endroit le plus injuste qui soit, souvenez-vous que ces discriminations sont le fait des hommes. Et non des lois de la nature, de l'économie ou de l'espace.
Au fil des pages, vous découvrirez qu'un article est sûr de lui, défini, alors que les autres sont insignifiants et vagues. »
« Le Cœur d'une relative », p 75.

Après cette introduction, on entre dans le coeur de l'histoire avec l'apparition du personnage principal, dont toutes les pensées, actions, paroles vont être communiquées au lecteur, soit par lui-même (il est narrateur), soit par un narrateur omniscient.
 


La nouvelle présente généralement une progression amenant une tension qui se termine avec la chute de la nouvelle.

 


Une composition précise et réfléchie

Les treize nouvelles sont ordonnées dans une construction parfaitement réfléchie ; leur étude montre un cheminement dans le recueil.
 


 Alors que la première nouvelle se déroule aux États Unis, dans un contexte très urbain, avec un personnage humain, la dernière nouvelle se situe en Inde, dans une ancienne maison coloniale, avec un insecte pour narrateur et personnage principal. Et au coeur du recueil, quatre nouvelles mettent en avant la forte présence d'entités non humaines (un chat, un arbre, un costume d'hippopotame, un verre à pied), sans que le lieu soit clairement indiqué.

D'autre part, la première et la dernière nouvelle sont pensées pour être une sorte de miroir inversé, avec une construction symétrique. En effet, dans la première nouvelle le narrateur est un homme obsédé par les nombrils, et il va violer une jeune femme après l'avoir droguée. La nouvelle se déroule à New York, dans son appartement qui lui sert aussi d'atelier pour peindre.
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Dans la dernière nouvelle, le narrateur est un insecte. Il est obsédé par un tableau représentant une jeune fille, puis par un parfum. La nuit il va lui aussi profiter de l'endormissement des femmes. La nouvelle se déroule en Inde, dans une maison coloniale.


A la fin des deux nouvelles, les deux narrateurs ne sont toujours pas satisfaits et sont tous les deux en attente d'une prochaine proie.




Première nouvelle

Dernière nouvelle

New York, appartement

Inde, maison coloniale

Homme

Insecte de genre masculin

Obsession pour les nombrils de femme

Obsession pour un tableau de jeune fille

Viol grâce à une drogue (victime endormie)

Attouchements durant le sommeil des victimes

« En attendant, je vais étendre mes jambes... »

« A attendre, ailes repliées,... »



Le sexe, leitmotiv narratif


Le thème du sexe est présent dans 8 des 13 nouvelles, sous trois formes distinctes.
Il y a l'acte sexuel lui-même, de façon simple, entre deux êtres, par exemple entre mari et femme, ou entre amants (c'est le plus fréquent). Mais le sexe est aussi présent sous la forme du viol. Les tensions sexuelles, par exemple quand un personnage désire fortement une personne, participent aussi au déroulement des histoires. Enfin, une nouvelle met en scène l'onanisme féminin.

Le sexe représente généralement une tension dans les nouvelles (avec l'aboutissement au viol par exemple dans le pire des cas), mais il sert aussi pour expliquer le caractère des personnages. Il s'agit le plus souvent de sexe passionné et très charnel.
Les mots pour l'évoquer sont généralement très explicites, et couvrent plusieurs registres, du plus cru, au plus poétique. « La force de ce regard scrutateur durcissait le bout de ses seins comme des raisins secs, hérissait ses poils pubiens, éveillait en elle un désir vague. Parfois, sous les yeux du chat, elle laissait ses doigts cueillir le fruit, puis, comme attirés par un marécage, se diriger vers la forêt. » « Le Chat karmique », p 118.

 


Les femmes, héroïnes maltraitées


Parmi les 13 nouvelles, 5 ont pour narratrices des femmes, ce qui place naturellement ces dernières au cœur même du récit. Les femmes ont aussi une place importante dans les nouvelles où le narrateur est un homme. Ce sont elles qui sont le plus souvent à l'origine même des aventures et actions des personnages.

   
Cependant les femmes du recueil n'ont pas une situation enviable ni une vie agréable, car elles subissent les pulsions des hommes (viol, attouchements), et leur violence.
«  Il eut très envie de la gifler. De faire disparaître d'un revers de la main l'expression arrogante de son visage. Salope, pour qui tu te prends ? » « Sous le signe de Mercure ».


De manière générale, les hommes du recueil soit
ont une vision négative des femmes, soit cherchent à profiter d'elles. Ils ne se gênent pas non plus pour leur poser des questions indiscrètes, par exemple concernant leur virginité.



L'isolement des personnages, humains comme animaux


La solitude est une des causes du mal être des personnages. Elle est mise en scène dans 8 des nouvelles. Elle est soit psychologique (pour les hommes mariés), soit physique. Elle peut être voulue, ou non. Le recueil met en avant le manque d'intégration réelle des hommes indiens (les femmes elles n'ont pas ce problème).
 


Cette vacuité engendre chez certains un mal-être allant jusqu'au suicide.
« Il n’y avait que quelqu’un de désespérément seul pour se rendre coupable d’un tel acte ». « Un conte de thanksgiving », p 195.

L'isolement ne concerne pas seulement les êtres humains : le chat s'est fait adopter par des humains car il se sentait seul : « J'en ai assez de cette vie, de cette liberté, comme vous l'appelez. [...] Je veux qu'on s'occupe de moi. » (p 113 ) Fait révélateur, la femme qui va le recueillir se sentait elle même très seule malgré l'existence de son mari.



Le chat karmique : un recueil indien ?


 Anita Nair est une auteure indienne, mais on ne peut pas dire que son oeuvre soit typiquement indienne par rapport aux thèmes traités. D'où la question : l'Inde a-t-elle une place importante dans le recueil ?

Présence indienne minime.


Sur les 13 nouvelles, 5 se déroulent aux États Unis, 4 en Inde, et 4 autres dans des lieux indéterminés. Le déroulement de l'action n'est pas toujours clairement situé, on trouve quelques indices ou situations qui vont nous renseigner sur la localisation, mais il faut y être attentif.
 


Par ailleurs, pour la majorité des nouvelles, le récit lui-même fait que le lieu n'a pas d'importance en soi. Cela rejoint le fait qu'on retrouve sans distinction des thèmes dans toutes les nouvelles, quel que soit le lieu où elles se déroulent.

La présence de quelques allusions à la culture indienne, l'importance de la virginité des femmes avant le mariage pour un personnage, ainsi que les deux nouvelles évoquant la difficulté d'intégration des hommes d'origine indienne dans la société étasunienne sont des éléments qui rattachent ce recueil à la littérature indienne. La présence constante d'un personnage indien, même mineur, dans n'importe quelle nouvelle renforce cela, ainsi que la nostalgie de certains personnages vis-à-vis de l'Inde, par exemple en ce qui concerne l'odeur du jasmin.

 


Une volonté d'universalité accrue

Les nouvelles ne donnent pas d'éléments sur la façon de vivre des Indiens ni sur leurs idées. Le recueil peut tout à fait être lu sans que l'on pense à l'Inde.
 


Le titre original de l'oeuvre, choisi par l'auteure, est neutre, il n'appuie pas, au contraire, sur la dimension du karma et de l'Inde.


Les déclarations de l'auteure permettent de pencher en cette faveur :
« Bien qu’une culture soit plutôt relative à une région, la condition humaine est universelle . »


Cette affirmation explique parfaitement le fait que la majorité des thèmes présents dans le recueil se retrouve aussi bien dans les nouvelles se déroulant aux États-Unis qu'en Inde, et prouve qu'Anita Nair n'a pas donné une place importante à son pays.


Une seconde déclaration fait état de son affranchissement par rapport à la littérature indienne : « Je préférerais laisser de côté "femme" et "indienne". Je me vois comme un écrivain libre de toute étiquette. »
(source :
http://www.indereunion.net/actu/AnitaNair/interAnita.htm )

 

 

Avis personnel.

Après les deux premières nouvelles que je n'ai pas aimées, à cause de leur histoire, j'ai été agréablement emportée dans l'univers de l'auteure. J'ai été rapidement séduite par son écriture riche et précise, qui touche extrêmement bien le lecteur. Même si on ne lit pas l'œuvre dans la langue originale, on sent bien que l'auteure a pesé chaque mot et chaque phrase, et la traductrice a su rendre cette écriture. Le recueil est très plaisant à lire, je le recommande vraiment (même les deux premières nouvelles car elles sont nécessaires pour la compréhension globale du livre) et j'ai hâte de lire Compartiment pour dames, la seconde œuvre d'Anita Nair.

 
Les nouvelles sont des petits émaux, qui méritent selon mois au moins deux lectures, tellement elles foisonnent de détails et de sens. Si le débat reste ouvert concernant le rattachement ou non du recueil à la littérature indienne, on ne doute pas que ce soit de la grande littérature.


 Marina, AS BIB

 

 

Lire aussi les articles d'Héloïse.et de Chloé.

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25 avril 2010 7 25 /04 /avril /2010 07:00

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Akira YOSHIMURA

Le Convoi de l’eau
Actes Sud, janvier 2009



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Akira Yoshimura est né le 1er mai 1927 dans le quartier populaire de Nippori à Tokyo. Il est issu d’une famille assez aisée de dix enfants. Adolescent à la fin de la guerre, il perd son frère dans les combats en Chine. Ce drame l’a inspiré dans certains de ses écrits très variés : romans, recueils de nouvelles, et essais. Tous ses livres s’inspirent de vieilles légendes, de faits divers ou de l’histoire récente de son pays. Il a reçu de très prestigieux prix littéraires dont le prix Dazai en 1966 pour Voyage vers les étoiles. Il est décédé le 31 juillet 2006 d’un cancer du pancréas. Il a laissé une œuvre considérable qui a marqué de son empreinte la période de l’après-guerre du Japon.


Bibliographie

 
Les drapeaux de Portsmouth (1990)
Naufrages (Actes Sud 1999, A vue d’œil, 2003, Babel 2004)
Liberté conditionnelle (2001)
La jeune fille suppliciée sur une étagère (2002 Actes Sud, 2006 Babel)
Voyage vers les étoiles (2006)
La guerre des jours lointains (2004 Actes Sud, 2007 Babel)



Résumé

 
Un groupe d’ouvriers est envoyé dans une montagne mystérieuse afin d’effectuer des travaux pour construire un barrage. Seulement, un hameau se situe dans le creux de la vallée : ce dernier sera englouti. Les deux mondes s’observent. Le narrateur est un de ces ouvriers venus de la ville. Cette rencontre va être pour lui une révélation.  Les ouvriers et les villageois restent de leur côté mais un drame va les faire se rencontrer et également les éloigner.


Les différents personnages

La nature, la montagne


Dès les premières pages, Akira Yoshimura décrit avec un génie incroyable ces montagnes japonaises pluvieuses, avec leurs routes sans fin, leur végétation particulière et leurs échos atypiques. Une certaine émotion est ressentie par les ouvriers :

 

« Le tumulte s’était calmé à notre insu, et un profond silence dominait. Il n’était certainement pas dû à la fatigue de cinq jours de marche forcée avec la peur des éboulements, mais à l’émotion que nous avions éprouvée lors de la découverte de la vallée; la réalité de notre objectif nous avait tous rendus muets » (p 6-7).


Une autre description quasi géographique et géologique est faite lorsqu’il explique au lecteur la raison pour laquelle la vallée a été choisie (p 10-11).


Les sens sont en éveil :


— l’ouïe :
« Les voix qui s’élevaient dans la pénombre de la forêt déclenchèrent les cris aigus et les battements d’ailes d’oiseaux sauvages » (p 5),


— la vue : « nos yeux […] étaient éblouis comme à la sortie d’un tunnel » p 6, « notre champ visuel s’ouvrait soudain » (p 6), l’importance des jumelles (p 7).


Les saisons sont présentes tout au long du récit :«
bourgeons printaniers» (p 45), « début juin » (p 67), « début septembre » (p 110), « pour l’hiver » (p 115), « premières gelées » (p 129) et « froid glacial » (p 159). On suit l’expédition pendant une année.


Avec les saisons, les couleurs changent même si la couleur verte reste prédominante dans le récit : « reinettes » (p 45), « couleur vert-de-gris » (p 45), « reverdi » (p 68), « couleur d’algue verte » (p 69), « taches vertes » (p 69), « vert foncé » (p 71). La couleur blanche avec la tenue de la jeune fille est aussi présente.


La moiteur, la couleur verte deviennent oppressantes tant pour les hommes du chantier que pour le narrateur et le lecteur. Le vert fait apparaitre un inévitable sentiment mortifère ; oppression de la chape forestière, de la nappe de brouillard dense, de l’omniprésence de la mousse (voir la partie sur le village) favorisent étouffement et inquiétude.

Les ouvriers

Dès la lecture des premières pages, les ouvriers sont présentés comme des bagnards encordés et épuisés (p 5). A la page 13, l’allusion est encore plus perceptible : « J’ai pensé soudain que nous ressemblions à un groupe de prisonniers ». Les ouvriers envahissent la vallée qui peut être comparée à un tombeau.


Pour la première nuit, ils dorment sous des tentes. Les ouvriers sont surpris :

 

« Instinctivement, nous nous sommes regardés. Même s’il n’en avait pas été question, nous avions pensé qu’en arrivant au but, nous serions libérés des campements et accueillis par petits groupes dans les maisons du hameau ».

 

Mais ce n’est pas un hameau comme les autres.


Le chef de chantier, Nogami ou « Wagonnet », surnom qui lui a été donné depuis un accident (p 23) est présenté au lecteur. Il est moqué :
« Il a pris son courage à deux mains pour partir en reconnaissance, disaient les ouvriers en se moquant de lui » (p 26). Pour les ouvriers, Nogami n’est pas digne d’être chef car il s’est évanoui.


On identifie rapidement le narrateur avec le « je » qui est un des ouvriers. Avec ce personnage, on retrouve un thème cher à Akira Yoshimura : la prison. Le condamné sortant de prison, tente d’expier sa faute en fuyant, pour lui et pour les autres, mais il se rend compte qu’il n’y arrivera jamais. Même si les autres lui ont pardonné, lui ne sera jamais en paix. « Puissiez vivre des jours paisibles » (p 18) sont les paroles prononcées par le directeur de la prison à sa sortie de prison. Cela n’a pas l’effet escompté sur le narrateur (p 19). On découvre son étrange petite boîte :

 

« Mon bras se tendit naturellement pour fouiller au fond de mon sac qui contenait mes effets personnels. Je sentis le contact de la petite boîte. Je grimaçai et retirai aussitôt ma main. Tant que cette boîte serait là, il serait absolument impossible pour moi de connaître la paix » (p 19-20).

 

Que contient-elle ? « Cinq petits morceaux d’os des doigts du pied de ma femme » (p 20). La nuit, il en fait un cauchemar (p 21-22).


Le narrateur est différent des autres, il n’a pas la même perception des choses : « Moi seul étais différent des autres » (p 13). Les autres ouvriers sont décrits comme étant bêtes, ignorants (« Pas question de discutailler avec ces types de la montagne. S’ils sont pas d’accord, on n’a qu’à les faire sauter à la dynamite, dit même quelqu’un avec enthousiasme » (p 29). Cette différence s’accentue lors de la première rencontre avec le hameau. Pour les habitants, ce groupe est une bande d’intrus dont il faut se méfier. Le groupe ressent une forte angoisse. Tous les ouvriers sont soucieux sauf le narrateur :

 

« […] je commençais à ressentir quelque chose d’autre qui faisait que j’étais dans un état d’esprit un peu différent d’eux. Cela s’était emparé de moi à partir du moment où, à la vue des mousses gorgées d’eau de pluie sur les toits, j’avais pris conscience du calme de ce hameau désert. Ce calme du hameau et cette humidité considérable m’avaient plongé dans une sensation similaire liée à un certain souvenir. Ressuscitait vivement en mon cœur la vie en cellule » (p 32).


Il nous livre son passé. Le lecteur apprend qu’il a passé quatre années en prison pour le meurtre de son épouse Chizuko. Il était employé dans une entreprise de néons  dont Yodono, le chef comptable avait une liaison avec sa femme. Il ne supportait plus cet adultère. Un jour, il tua sa femme en la massacrant à coups de bûche sur la tête (p 37). Au tribunal, on a trouvé chez lui « une cruauté intrinsèque dissimulée ». Son enfance avait été difficile : son père était mort quand il avait 5 ans, les autres enfants le rejetaient. « Abandonné des enfants, je m’étais mis à cracher le ressentiment qui pesait sur mon cœur sur de petits animaux » (p 39-40) comme les chats ou les souris (p 40). En grandissant, il savait que cette violence était restée au fond de lui. Après le drame il a fui les lumières de la ville qui le rattachaient à son passé. Il s’est alors engagé dans un groupe de travaux publics. Le chantier du barrage K4, dans la vallée perdue l’a tout de suite attiré. Dans les autres chantiers, les tourments de la ville étaient présents : l’alcool, les plaisirs. Il y a travaillé un an puis « On nous a parlé de cette équipe de travaux envoyée dans la vallée du hameau. Le chemin s’ouvrait à nouveau devant lui » (p 43). Il s’est immédiatement inscrit : « Je ne savais pas si l’endroit me sauverait ou non. En tout cas, ça me pousserait plus loin. C’est ainsi que j’étais parti » (p 44). Ce chantier lui plut de plus en plus (p 44).


Par la suite, d’autres ouvriers arrivent. Les employés de la compagnie d’électricité sont venus pour évaluer les indemnités d’évacuation.


L’autre ouvrier qui marque tragiquement le récit est Tamura. Il est l’agresseur de la jeune fille du hameau. Le narrateur rapproche Tamura et Yodono :

 

« La tête ovale de Yodono avec son crâne dégarni, se superposant au visage de Tamura, reprenait vie. Il me semblait qu’ils avaient tous les deux en commun cet air de chien battu, ce qui ne les empêchait pas de faire preuve d’une incroyable intrépidité vis-à-vis des femmes » (p 87).

 

D’abord, il y eut de la curiosité puis du dédain de la part des autres ouvriers (pages 86-89). Ce drame les confronte aux villageois.


Le hameau

 
Dès la rencontre avec le hameau, on perçoit le mystère qui l’entoure : « Comme le disait la rumeur », « connaissances sommaires », « incertitudes fantaisistes » (p 9). La découverte du village s’est faite à la fin de la Seconde Guerre mondiale quand un bombardier américain s’est écrasé dans les montagnes. Une unité japonaise devait retrouver la carcasse de l’appareil et a découvert le village. Plus tard, un des soldats de l’expédition avait décrit le village dans un journal. Quelques étudiants en histoire s’y étaient intéressés et l’avaient retrouvé. Ils avaient pris des clichés. Le hameau avait suscité beaucoup de curiosité et on avait même parlé de « légende » (p 10).


Le hameau est situé dans le fond de la vallée. Le narrateur voit aussi avec les jumelles quelque chose d’étrange : un cimetière se situe avec une étendue de pierres tombales sur une parcelle cultivable alors que les parcelles sont rares en montagne. Il y aussi un temple. Le narrateur décrit aussi la façon dont sont disposées les maisons (p 14-15). Il décrit sa traversée du village de manière très précise aux pages 30-31 car il parle des mousses disposées sur le toit. Ces dernières l’intriguent.

 

 

Les thèmes

— Répulsion face à l’étrange que l’on ne comprend pas mais aussi une certaine curiosité.


Le cas des mousses sur le toit est un des indices de l’incompréhension qui règne. Les travaux commencent par le dynamitage des montagnes. Les explosions créent des fissures et les mousses tombent en bas, en tas. Le narrateur se demande quelle valeur ont les mousses. « En se rappelant comment les villageois pétrifiés regardaient les mousses sous la pluie, on pouvait penser à quel point elles étaient importantes pour eux » (p 53). Comme un corps unique, les habitants sous les yeux stupéfaits des ouvriers réparent ce qui est détruit, encore et encore. Les ouvriers ne comprennent pas ce qui nourrit cette obsession, ce qui fonde leur culture. L’inquiétude est palpable.


— La présence de la mort. 


De l’accident de chantier au suicide de la jeune fille en passant par la fin tragique de l’épouse du narrateur, la mort flotte tout au long du roman. Un jour, un groupe de villageois arrive au campement ; parmi eux, il y a une jeune fille. Son doigt pointe sur un des ouvriers : le lecteur comprend ce qui a pu se passer. Le lendemain, le corps de la jeune fille pend à un arbre. « Il y avait bien une forme humaine vêtue de blanc qui pendait au paulownia » (p 91). A partir de là, une question hante le narrateur : « Était-ce un suicide ou avait-elle été forcée à se tuer par les gens du hameau ? » (p 90). Akira Yoshimura décrit le cadavre de manière très précise à la page 134. Cette vision permanente du corps hante le narrateur : « Le corps recouvert de moisissures me revenait avec insistance » (p138).


La prison  (le cas du narrateur)


— La survie dans un environnement hostile


— Le choc des cultures


— Une fascination pour les os
notamment ceux de la femme du narrateur et de la jeune fille : « Le cadavre de la jeune fille commençait déjà à montrer les premiers signes de transformation en squelette » (p136).


Mon avis


La narration d’Akira Yoshimura est d’une très belle fluidité à l’image de l’eau qui coule. Le Convoi de l’eau est un récit magnifique où la poésie est au détour de chaque image. Un roman fort offrant de multiples émotions dans lequel le lecteur  doit accepter de se perdre pour mieux appréhender l’éternelle lutte entre la modernité et la tradition.  Un livre qui ne vous laisse pas indifférent.

 

Élise, A.S. Éd.-Lib.  

 

 

 

YOSHIMURA Akira sur LITTEXPRESS


 

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Article d'Eric sur La Jeune Fille suppliciée sur une étagère.

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23 avril 2010 5 23 /04 /avril /2010 07:00

Rushdie Enfants minuit 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Salman RUSHDIE,

Les enfants de minuit,

traduit de l’anglais

par Jean Guiloineau,

Folio, 2010 (réédition)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  
Salman Rushdie est né en 1947 à Bombay, en Inde, au moment où la nation accédait à son indépendance. Il part rapidement faire ses études en Angleterre et finit par s’y installer comme journaliste et metteur en scène. Après un premier roman passé inaperçu (Grimus), il connaît un succès planétaire en 1982 avec la publication des Enfants de minuit qui remporte le fameux Prix Booker. Salman Rushdie est également connu pour être l’auteur des Versets sataniques (1988), un livre jugé blasphématoire et interdit dans la plupart des pays musulmans. En 1989, l’ayatollah Khomeiny publie une fatwa condamnant à mort l’auteur et l’obligeant à vivre dans la clandestinité. Sa tête est mise à prix jusqu’en 1999, date à laquelle le régime iranien met fin à la condamnation. Toutefois, aujourd’hui encore Salman Rushdie est l’objet de polémiques et menaces comme en témoignent les violentes manifestations qui ont eu lieu en 2007 au Pakistan et en Inde au moment où il a été fait chevalier et anobli par la reine d’Angleterre, Elizabeth II.

 

 

Construction de l’œuvre et intrigue

Saleem Sinai, le narrateur du roman, est né à minuit le 15 août 1947, au moment précis où l’Inde devenait indépendante. À la veille de sa mort, il fait le récit de sa propre histoire ainsi que celle de l’Inde, mêlant successivement événement historiques datés de manière plus ou moins juste et éléments purement fictionnels présentés comme les mémoires du narrateur. Le récit débute dès 1915 pour s’achever à la fin des années 70.

Ce roman-fleuve à l’écriture dense se compose de trois livres distincts divisés eux-mêmes en différents chapitres. Le premier livre (1915-1947), retrace l’histoire des grands-parents du narrateur jusqu’à sa propre naissance en 1947. Le lecteur se rend rapidement compte que l’enfant, né à minuit le jour de l’indépendance de la nation, est doté de talents exceptionnels ainsi que tous les enfants nés entre minuit et une heure du matin cette nuit-là. Parmi eux, se trouve notamment Shiva, l’ennemi juré de Saleem, avec qui il a été échangé à la naissance.


Le second livre (1947-1965) aborde l’enfance et l’adolescence du personnage-narrateur. C’est dans ce livre que l’on découvre le véritable don de Saleem : il est capable de lire dans les pensées et d’émettre ou de capter des messages des autres enfants nés entre minuit et une heure du matin le 15 août 1947. Organisant de véritables conférences dans son esprit, Saleem Sinai permet à tous ces enfants de se rencontrer et de communiquer.


Enfin, le troisième livre (1965-1979) ancre les aventures du narrateur dans l’histoire et la politique indienne avec la participation de ce dernier à la guerre indo-pakistanaise et l’arrivée au pouvoir d’Indira Ghandi. Par crainte du pouvoir des enfants de minuit, elle lance une vague campagne de stérilisation afin de les priver de leur capacité à engendrer la vie.

 

 

Le personnage principal et l’intertextualité

Véritable personnification de l’Inde, Saleem Sinai, né le jour de l’indépendance, possède des traits physiques particuliers. Son visage ressemble d’ailleurs étrangement à la nation indienne, comme le souligne Monsieur Zagallo, son professeur de géographie : « Vous né voyez pas ? demande-t-il en pouffant. Dans lé visage dé cé singe affreux, vous né voyez pas la clarté dé l’Inde ? » (p. 409).


De même, la stérilité dont il est atteint à la fin de sa vie, au moment où Indira Ghandi accède au pouvoir, ne manque pas de faire écho à la stérilité d’un gouvernement aux méthodes dictatoriales. De la même manière, la mort du narrateur qui s’assèche, se fissure et se disloque progressivement semble évoquer l’impossibilité pour l’Inde de se constituer en une nation stable et unie : la guerre contre le Pakistan en témoigne.


La stérilité et l’assèchement final du héros étaient d’ailleurs inscrits dès l’origine dans son nom : Sinai. Dans l’univers romanesque, les noms propres prennent sens et nous renseignent sur le destin des personnages. Ainsi, le narrateur déclare :
« Sinai […] c’est le nom du désert – de la stérilité, de l’infécondité, de la poussière ; le nom de la fin. » (p. 536).

Les éléments intertextuels sont nombreux dans l’œuvre de Salman Rushdie. Le héros des
Enfants de minuit partage avec celui du Parfum de Patrick Süskind la particularité d’avoir un nez extrêmement fin, incommensurablement subtil. Toutefois, à la différence de l’antihéros Jean-Baptiste Grenouille, Saleem Sinai n’est ni un monstre ni un meurtrier mais une victime. Victime de Mary Pereira, la nourrice, qui l’échange à sa naissance avec Shiva, son ennemi, victime de son professeur de géographie qui n’hésite pas à le frapper, victime d’une opération des sinus qui lui retire son pouvoir, victime du gouvernement et de la campagne de stérilisation, victime de moqueries de ses camarades qui ne cessent de le ridiculiser avec son nez proéminent.


Par ailleurs, les références intertextuelles au conte des Mille et une nuits sont prégnantes. Il est ainsi intéressant de souligner que le narrateur dénombre au total mille un enfants nés le 15 août 1947. De plus, le roman débute comme un conte traditionnel avec l’expression
«  il était une fois », immédiatement interrompue par des points de suspension et l’intervention du narrateur dans la diégèse « je naquis à Bombay ». Cette intervention souligne que cette histoire n’est pas un conte, mais bien le récit, la chronique d’une histoire vraie. Si Shéhérazade doit raconter des histoires pour ne pas être tuée par son mari, Saleem Sinai quant à lui doit écrire avant de mourir afin que les événements ne soient à jamais oubliés.


Les allusions à la religion et aux divinités hindoues sont nombreuses et complexes. Ganesh, le dieu de la sagesse et de l’intelligence, ressemble étrangement à Saleem qui partage avec lui un nez éléphantesque et le savoir.


Enfin, le roman comporte des éléments intertextuels, soulignant une certaine proximité avec l’œuvre de Gabriel Garcia Marquez, Cent ans de solitude. Les deux romans sont deux impressionnantes épopées familiales et historiques qui courent sur plusieurs décennies. Ils mettent en scène deux devins qui prophétisent l’avenir de la famille : Melquiades et Ramram ; l’inceste, omniprésent chez l’auteur colombien se retrouve également sous la forme de l’intention et du désir dans Les enfants de minuit ; le personnage de la Révérende Mère évoque celui de la matriarche Ursula de Cent ans de solitude. Enfin, le réalisme magique – devrions-nous parler plutôt de réalisme baroque ? – est un autre élément qui unit les deux romans…

 

 

La magie et les procédés d’écriture

Dans le roman Les enfants de minuit, la magie ponctue un récit très réaliste. Ainsi, alors que le secret des enfants nés entre minuit et une heure du matin est enfin révélé au lecteur, il est intéressant de souligner les chiffres précis, les références scientifiques qui contrebalancent l’aspect merveilleux, miraculeux de l’histoire (p.347). Les éléments de magie sont naturellement absorbés par le récit des événements historiques, politiques et par le quotidien réaliste du narrateur et ne semblent pas perturber l’exactitude des faits. Le merveilleux vient ainsi nuancer la tragédie de la guerre d’une part et met en exergue d’autre part la critique d’une politique inique menée par Indira Gandhi. En proclamant l’état d’urgence à la fin du roman et en décidant d’imposer la stérilité aux enfants de minuit, elle éradique la magie et le merveilleux du quotidien de la société indienne.


La magie est également présente au travers du personnage du devin qui, au début du roman, prédit à la mère de Saleem les événements marquants de la vie future de son enfant. Marqué par la prophétie, le narrateur semble incapable de fuir son destin tout au long du roman comme en témoignent d’ailleurs les nombreuses prolepses qui annoncent, à l’avance, ce qui doit se passer. Saleem est ainsi contraint de suivre son destin qui est scellé avant sa naissance ; aucune échappatoire n’est envisageable : il devra mourir jeune ou comme le signale le prophète,
« il devra mourir avant d’être mort ».


C’est bien ce compte-à-rebours qui s’égrène inexorablement jusqu’à l’heure de sa mort qui l’oblige à écrire ses mémoires avant que l’histoire – son histoire personnelle et celle de l’Inde – ne tombe dans l’oubli. Le récit de la vie du narrateur – qui n’est que fiction – régulièrement ponctué de dates, de personnages historiques et d’éléments qui révèlent le processus même d’écriture du roman (« J’ai donné un titre curieux à ce chapitre […] je n’ai absolument pas l’intention de le changer » à la page 395) donnent l’illusion de lire un véritable témoignage sur les événements contemporains de la politique indienne.

Malgré les failles de la mémoire et les oublis assumés par le narrateur, son but définitif est bien de relater la stricte vérité de l’histoire. À la fin du roman, le lecteur apprend ainsi que Saleem, devenu directeur d’une fabrique de conserves, a décidé de mettre – littéralement – l’histoire en bocaux :« Trente bocaux rangés sur une étagère, attendant d’être lâchés dans la nation amnésique » (p. 807). Les trente bocaux correspondent aux trente chapitres du roman. Cette métaphore des bocaux hermétiques renfermant l’histoire de l’Inde permet de souligner le désir du narrateur de lutter contre l’amnésie de l’histoire et de la politique : il veut sauver le passé de l’oubli comme il le déclarait au début du roman : « […] je me suis résolu à me confier au papier, avant d’avoir tout oublié. (Nous sommes une nation d’oublieurs.) » (p. 64).

En somme, le désir du personnage de papier est vraisemblablement aussi celui de l’auteur qui cherche – par la fiction – à graver l’histoire de l’Inde moderne par écrit. C’est également ce que déclarait l’auteur allemand Günter Grass en soulignant que
« le regard de Rushdie sur les événements contemporains est volontairement précipité et se hâte de saisir la politique avant qu’elle ne se drape dans l’Histoire. »   

Fabien Douet, A.S Bib.

 

 

 

 

Salman RUSHDIE sur LITTEXPRESS

 


Rushdie Enfants minuit

 

 

 

 

articles d'Annabelle, de M.F. D. et de E.S. sur Les Enfants de minuit.

 

 

 

 

 

 

 

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article de Marianne sur L'Enchanteresse de Florence

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20 avril 2010 2 20 /04 /avril /2010 07:00

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MURAKAMI Ryū
Les Bébés de la consigne automatique

(Titre original : Coin Locker Babies), 1980
traduit du japonais par Corinne Atlan
Éditions Philippe Picquier, 1996

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Murakami Ryū est né près de Nagasaki en 1952. Auteur d’une trentaine de livres, Murakami a notamment écrit Bleu presque transparent (1976) qui s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires au Japon en seulement six mois. En 1998 il reçoit un prix pour son roman Miso Soup. À l’exception de son autobiographie 1969, l’ensemble de son œuvre est considérée comme sombre et profondément désespérée. Dans Les Bébés de la consigne automatique, Murakami reprend les thèmes qu’il a déjà abordés dans ses précédents livres. Il met en scène la vie étrange et désœuvrée de deux frères adoptifs qui, bébés, ont été abandonné dans le casier d’une consigne automatique.
                  

Hashi et Kiku sont deux faux frères, liés par l’abandon de leurs mères lors de l’été 1972. Sur les neuf enfants abandonnés dans les mêmes conditions ils sont les seuls à avoir survécu. Délaissés dans le casier d’une consigne automatique, ils ne doivent leur survie qu’à une énergie puissante et une force qui les habitera pour le reste de leur vie. Cet abandon va les conditionner à jamais. Diagnostiqués comme trop énergiques, les deux garçons vont être élevés à l’écart des autres enfants de l’orphelinat. Afin de canaliser cette force, le psychiatre qui les traite diffuse un son étrange : le son intra-utérin des battements du cœur de la mère perçu par le fœtus. Après avoir été adopté par Kazuyo et Kuwayama, les deux garçons partent vivre sur une petite île avec leurs nouveaux parents. Les deux enfants connaissent une existence paisible mais leur nature profonde n’a pas été étouffée. Chacun des deux enfants voit sa mère en chaque prostituée, en chaque mendiante qu’il croise. Les deux garçons restent en quête perpétuelle de leur mère mais cette quête est infinie car Kiku et Hashi rejettent toute mère quelle qu’elle soit. Leur seul souhait est de pouvoir la voir et enfin la réduire à néant. Cette violence latente sommeille en eux et ce seulement par à-coups.


L’année de ses quinze ans, Hashi fugue à Tokyo dans le but de retrouver sa mère. Après avoir été sans nouvelle de lui pendant plusieurs mois, Kiku décide de partir à sa recherche avec l’aide de Kazuyo. Bouleversée par le rythme de la ville, Kazuyo meurt dans les bras de Kiku sans avoir retrouvé son second fils adoptif. Malgré tout, Kiku choisit de rester à Tokyo et continue la recherche de son frère. C’est dans « l’ îlot de la drogue » que Kiku retrouvera Hashi. L’îlot est un quartier interdit au centre de Tokyo. Il est encerclé par des fils barbelés et la police patrouille tout autour afin que personne n’y pénètre ni ne s’en échappe. Hashi s’y prostitue.


Après s’être retrouvés les deux frères vont vivre chacun de son côté à Tokyo. Kiku fait la  rencontre d’ Anémone, mannequin et jeune femme hypnotique qui n’aime que son crocodile de compagnie. Dans l’optique de reproduire le son qu’il a écouté durant son enfance, Hashi devient chanteur et grâce à son manager connaît un immense succès. Pour accroître ce succès, son manager tente de retrouver la mère biologique du chanteur afin d’organiser une émission consacrée à ces retrouvailles. Mais l’enquête parallèle de Hashi va prouver qu’il s’agit de la mère de Kiku. En l’apprenant, celui-ci se rend sur le lieu du tournage et abat sa mère d’un coup de fusil à pompe. Immédiatement emprisonné, Kiku va se murer dans le silence pendant plusieurs mois.


Suite à l’arrestation de son frère, Hashi se sent plus heureux. Il a enfin la sensation d’avoir pris le pouvoir sur Kiku, lui d’habitude si fort. Mais plus le succès d’Hashi grandit, plus sa folie s’accroît. Après son mariage avec Niva, celle-ci tombe enceinte. La perspective de cette prochaine paternité va plonger Hashi dans un immense trouble. Hashi va développer une psychose schizophrénique irrémédiable. Les voix qu’il perçoit jour et nuit dans sa tête l’obsèdent et le poussent à tenter d’assassiner sa femme enceinte.


Peu à peu Kiku va se lier avec d’autres prisonniers avec lesquels il va décider de s’évader. Grâce à Anémone ils vont tous y parvenir. Durant toutes les années de son adolescence, Kiku a été hanté par la mystérieuse « datura », incantation prononcée par un vieux vagabond de l’île de son enfance ; celle-là même qui provoque une frénésie meurtrière chez tous ceux qui l’inhalent. Cette « datura » sera le Graal de Kiku. Elle sera l’ultime aboutissement de sa vie vouée à une violence étouffée et renfermée. Alors que Hashi s’échappe de l’hôpital psychiatrique où il a été interné, Kiku déverse sur Tokyo le gaz de datura provoquant un chaos destructeur sur toute la ville.


 

Les bébés de la consigne automatique
est régi par une violence inexprimée ainsi que par la folie provoquée par l’abandon d’une mère qui restera à jamais un mirage. A partir de ce profond traumatisme, les vies de Kiku et Hashi vont sombrer dans un cauchemar psychotique. Au travers des différents personnages croisés au fil du livre, Murakami fait état d’un Japon sclérosé dans des rapports sociaux fondés sur l’individualisme. Tous ses personnages sont fondamentalement seuls, livrés à eux-mêmes dans l’immensité d’une mégalopole qui a perdu toute dimension humaine. Les marginaux n’ont de place que dans « l’ îlot de la drogue », sorte de « cour des miracles » hideuse et effrayante où les pauvres âmes laissent libre cours à leurs névroses et sont contenus comme une maladie contagieuse hautement dangereuse. La violence dont font preuve ces personnages est leur seule possibilité d’action, leur seule capacité et leur dernier refuge.

 

Marie-Aurélie, 2e année Éd.-Lib.

 

 

 

 

MURAKAMI Ryū sur LITTEXPRESS


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Article de Charlotte sur Ecstasy, Melancholia, Thanatos

 

 

 

 






article de Lucille sur Ecstasy

 

 

 

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article de Céline sur Miso Soup

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Published by Marie-Aurélie - dans Réalisme magique
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16 avril 2010 5 16 /04 /avril /2010 07:00

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Salman RUSHDIE

Les Enfants de Minuit

(Midnight's Children)
traduction française

par Jean Guiloineau
parution en 1981 au Royaume-Uni

chez Jonathan Cape
parution en 1983 en France

Stock, 1983

Plon, 1997

Livre de poche, 2000

Folio, janvier 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'auteur

 

Salman Rushdie est un auteur de renommée internationale. Il est né à Bombay en 1947 mais a vécu au Royaume-uni dès l'âge de 14 ans. Il repartira plusieurs fois en Inde à l'âge adulte mais bénéficie plus de l'influence occidentale lors de sa scolarité et de son éducation. Il a un regard extérieur sur son pays d'origine ce qui est primordial pour comprendre son oeuvre. Tous ses romans traitent de l'Inde mais le point de vue est externe.


Le premier texte de Rushdie , Grimus, paraît dans les années 1970. Puis en 1981 Les enfants de Minuit est édité au Royaume-Uni. Ce long roman a du succès dès sa sortie. Il remporte de nombreux prix littéraires dont le Booker Prize. Il s'agit d'une oeuvre très complexe pour un premier roman. L'auteur fait preuve de grandes qualités littéraires dès son premier texte important. Par la suite il publiera de nombreux romans.


L'événement le plus lourd de conséquences dans la vie de l'auteur est la parution en 1983 de son roman les Versets sataniques. Cette oeuvre va bouleverser la vie de l'auteur et le monde littéraire tout entier. Dans son récit, Rushdie trace le portrait d'un prophète musulman avec des propos sataniques ! Horreur ! Les réactions du monde musulman seront très vives et radicales. L'ayatollah Khomény lance en 1989 une
fatwa et réclame la mort de l'auteur ! Le livre est banni des librairies dans de nombreux pays. Les traducteurs japonais, italien et turc sont assassinés. Des attentats dans des librairies ont lieu même aux Etats-Unis, pays réputé pour son « melting pot » culturel... Le personnage de Salman Rushdie prend une dimension religieuse, voire politique, qui partage le monde entre musulmans et défenseurs de la liberté d'expression. Cet auteur d'origine indienne n'hésite pas à critiquer le système et la religion de son pays d'origine. Son éducation occidentale et ses origines orientales ont donné lieu à une œuvre très singulière et un regard unique sur l'Inde.

 


Le roman


Acceptez de vous laisser emporter dans cette longue épopée... Prenez votre souffle, coupez le portable, la radio, un thé chaud à proximité et embarquez. Ce n'est pas un roman à lire à la va-vite. Il faut vous préparer à être secoué, perdu et ballotté au gré des événements et des rebondissements. En effet, comme par un fait exprès, l'auteur mélange le réalisme magique, la saga familiale, l'histoire de l'Inde, l'humour et les sentiments... Tout est farfelu, flou et compliqué, très, très compliqué. Il faut accepter de laisser filer le récit et d'en perdre parfois (souvent) le fil. L'important est d'arriver à la fin. Sain et sauf. Enrichi et ébahi. Á mon avis le but de l'auteur est vraiment de perdre le lecteur dans ce chaos qui doit correspondre à l'image de l'Inde qu'il veut nous faire parvenir. Plutôt que d'user et d'abuser de descriptions sur le mode occidental, Rushdie confronte le lecteur à la réalité si incompréhensible soit-elle.


Livre 1: un médecin tombe amoureux de sa patiente (quoi de plus banal??) qu'il ausculte au travers d'un drap troué (déjà c'est moins évident). Tous deux donnent naissance à de nombreux enfants dont une fille noire. Cette demoiselle, après une aventure malheureuse avec un homme caché dans la cave de la maison familiale, se marie avec Ahmed Sinaï. Ils partent tous deux vivre à Dehli.


Livre 2: 15 Août 1947, suite aux prédictions des voyants, Saleem Sinaï (héros ou anti-héros??) nait à minuit pile et devient donc le chef de file de l'association des enfants de minuit tous dotés de pouvoirs magiques. Il est moche et, comble de l'affaire, n'est même pas le vrai fils de ses parents ! Mary la sage-femme l'a échangé avec Shiva, un autre bébé...le futur ennemi ! La famille Sinaï suit sa destinée tant bien que mal entre les maladies et l'alcoolisme du père, les idées extravagantes de « singe de cuivre », la soeur de Saleem et la vie cachée d'Amina (la maman de Saleem).


Livre 3: Toute la famille a émigré au Pakistan et est décimée lors d'attentats. Saleem, abandonnée par sa sœur devenue chanteuse se trouve enrôlé dans l'armée. A la fin de la guerre il rejoint les enfants de minuit, se marie avec Parvati la sorcière et endosse le rôle du père pour l'enfant qu'elle porte...


Ce résumé très très réducteur ne relate pas toutes les péripéties qui rythment les 700 pages de ce roman. L'important est de prendre ce récit comme un tout. Une histoire très complète avec un début et une fin qui fait de Salman Rushdie un auteur qui a su construire une oeuvre intelligente avec des clés, des coins et des recoins tout en restant léger, humoristique et sentimental. Ce chaos dépeint l'Inde et la génération de l'indépendance qui apparaît différente de ses parents, perdue et ballotée dans ce monde nouveau que personne ne semble comprendre, pas même ceux qui sont en train de la vivre. Je pense que l'auteur cherche comme l'a fait sa nourrice pour le délicieux chutney, à mettre l'Inde dans une conserve. Les Enfants de Minuit ce n'est pas le récit de l'Inde après son indépendance, C'EST l'Inde en 700 pages. Difficile exercice que de traduire un pays avec des mots et des phrases sans pour autant être superficiel et loin de la réalité. Rushdie a essayé une nouvelle méthode. Il a réussi. Il faut simplement accepter de lire quelque chose de différent sans abandonner... Courage,  vous n'en sortirez pas indemnes !


Annabelle Giraudeau, 2e année édition-librairie

 


 

Salman RUSHDIE sur LITTEXPRESS

 


Rushdie Enfants minuit

 

 

 

 

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31 mars 2010 3 31 /03 /mars /2010 07:00

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Anita NAIR
Le Chat karmique

Traduit de l'anglais
par Marielle Morin.
Éditions Philippe Picquier











 

 

 

 

La belle littérature a ceci de remarquable qu'on s'y fait toujours, en tant que lecteur, l'écho de notre monde. À l'auteur de nous proposer ses mots, à nous d'en faire des histoires. En effet, dès lors qu'il est lu, un texte se concrétise. Ainsi, à la subjectivité de l'auteur répond celle, enrichie, du lecteur. Au contact d'une littérature hébergeant en ses pages un monde fictif, on est amené à mettre sa vie en parallèle et à établir des corrélations entre ce monde fantasmé et sa réalité. D'autant plus si la plume est belle. Ainsi, la littérature promet un joli voyage au pays des mots, qui se décline selon la multiplicité de ses lectures possibles.


Embarquons à bord du Chat karmique...


Anita Nair y décline en treize nouvelles les vies sentimentales et spirituelles d'indiens expatriés aux États-Unis. Treize histoires qui portent en elles le parfum d'une Inde ancestrale et omniprésente. Treize voyages aux tréfonds de l'âme, qu'elle soit humaine, animale ou végétale. Treize contes ou préceptes, enchanteurs et pourtant pessimistes, qui viennent commenter les sociétés.



Une spiritualité prégnante


Toutes les nouvelles du Chat Karmique mettent en évidence la culture indienne, culture dont l'auteur se réclame principalement. En effet, originaire du Kerala (région du sud-ouest de la péninsule indienne), Anita Nair s'est un temps exilée en Angleterre et aux États-Unis, avant de s'installer à Bangalore. Malgré la diversité des situations qu'elle énonce dans son recueil, Nair propose un portrait assez homogène d'une communauté ambivalente, imprégnée de spiritualité alors même qu'elle joue le jeu de l'american way of life.

Cette spiritualité ambiante (se livrant tel un élément pittoresque à nos yeux d'Occidentaux) est issue principalement des principes de la religion hindoue. Ne serait-ce que le titre – karmique – est une allusion directe. En effet, les hindous croient en la réincarnation, le « karma » faisant référence aux actions de nos vies passées. De la même manière, les personnages des nouvelles ont conscience de n'être que maillons d'un cycle de vies où se succèdent inlassablement morts et renaissances, ce qui les conditionne dans l'appréhension de leur existence.


« Le chat karmique » :

« Quand une existence se désintègre, l'âme cherche une nouvelle incarnation. Une vie qui n'est ni la même que l'ancienne, ni totalement nouvelle, mais qui est la continuation d'une série.

Exister est souffrir. La souffrance a sa source dans le désir. On peut échapper à la souffrance en éliminant le désir et le besoin de posséder. Après tout, nous n'avons qu'une existence transitoire. »



Par métaphore, le choix d'Anita Nair d'écrire des nouvelles peut être significatif. En effet, chacune d'entre elles peut être appréhendée comme un nouveau cycle de vies puisqu'elles induisent autant de naissances, vies et morts à chaque nouvelle histoire, chaque fois qu'est convoqué le genre.


Ainsi, dans Le Chat karmique, la vie se manifeste dans chaque entité, aussi infime soit-elle. Soleil, Lune, Chat, Arbre, Mite sont d'une importance équivalente à l'Homme (dans cette logique, l'auteur utilise beaucoup la figure de la personnification). La faune comme la flore sont dotées d'émotions ; elles agissent toutes deux comme des forces qui dépassent les personnages, les guident et les réconfortent quand elles ne sont pas elles-mêmes protagonistes. Dans la nouvelle du « Chat karmique », par exemple, l'animal s'entiche de la femme qui l'accueille et rivalise tout à fait sérieusement avec le véritable époux.


Les hindous conçoivent la vie comme un rituel. De ce fait, tout acte est douloureux car il suppose un effort. Les personnages de Nair sont un peu dans cette logique, plongés dans une insatiable quête dont l'issue est si abstraite qu'ils s'y enlisent, conscients de porter en eux-mêmes une énergie qui les dépasse.



Danse des êtres


À la lecture des nouvelles, on décèle une ambiguïté dans le registre, celui-ci hésitant entre espoir et pessimisme. En effet, Anita Nair dépeint de façon récurrente un fond de grisaille qui traduit la monotonie des vies et la tristesse des êtres quand, déjà, toutes les nouvelles s'achèvent sur une déception ou une note triste. D'ailleurs, la dernière nouvelle intitulée « Mitologie » raconte l'histoire d'une mite enfermée dans sa solitude, soumise au passage du temps et qui n'a que peu de possibilités d'actions. N'est-ce pas un pessimiste présage pour l'Homme ?


En tous les cas, les personnages sont sans cesse rattrapés par leur solitude. Qu'ils soient déracinés ou délaissés, parents ou enfants, aïeux, amoureux, tous sont en quête (souvent destructrice) d'amour, de nouveauté, de confort, de liberté ou encore de respect.


« Le cœur d'une relative » :

« Et puis, il y a la relative. La relative, qui a besoin d'amour, qui n'aspire qu'à devenir dépendante, se nourrit du besoin que les autres ont d'elle.

Mais ne cédez pas à la pitié. La relative a horreur de ça, car elle a son amour propre. Elle sait se renfermer sur elle-même. La relative, ce pourrait être Norah, prisonnière du manuel de grammaire de la vie. »



Les nouvelles, puisqu'elles sont avant tout centrées sur les êtres, se font nécessairement l'écho de relations sentimentales. Souvent tristes, ces relations frôlent surtout les lieux communs et leur traitement ne vient aucunement nous bousculer dans nos a priori face au sentiment amoureux. En effet, les personnages constatent la dérive de leur couple (incompréhension, routine et mutisme sont leurs lots quotidiens) ou bien plongent à corps perdu dans des histoires insensées et cliché.


Quant à la sexualité, elle est omniprésente dans Le Chat karmique. En effet, elle s'immisce dans tous les foyers et tous les esprits et, chaque fois, revêt diverses formes. Quand un satyre arpente le métro en quête du nombril parfait puis viole une jeune fille. Quand une prostituée offre son corps à l'homme, mais que celui-ci préfère la tendresse et le dialogue. Quand une mite fait l'amour aux femmes de passage dans son antre en virevoltant autour d'elles. Quand un couple s'adonne à une sexualité routinière et obligatoire. Toujours, la langue est élégante, oscillant entre métaphores et descriptions réalistes. Finalement, plus que la sexualité qui, d'après un personnage, rend « immortel », Anita Nair rend hommage à la sensualité, plus diffuse et plus belle, qui émerge de la prose et la célébration des sens.



Modernité et tradition ou le choc culturel



En écho à la vie d'Anita Nair, les personnages sont des indiens expatriés aux États-Unis, à New York plus précisément. Nécessairement, les deux cultures sont convoquées ; la plupart du temps, confrontées tant elles sont différentes.


La déambulation, élément persistant sous la plume de Nair, vient matérialiser la profusion d'idées, de questions et réflexions qui occupent les protagonistes, arpentant « les chemins de la vie ». Ceux-là se promènent et nous livrent leur regard sur la société américaine, hésitant entre la confrontation et l'adhésion avec celle-ci.


Comment faire fusionner deux cultures antéposées de la sorte quand la nostalgie habitant ces expatriés se fait de plus en plus palpable ? En effet, le souvenir de leur Inde colorée, aux parfums enivrants, dans ses us et coutumes, vient sans cesse se confronter aux frontières temporelles et culturelles. Du fait qu'ils s'insèrent professionnellement et socialement aux États-Unis, les personnages se confortent dans un matérialisme illusoire où l'argent et le pouvoir sont rois, ce qui les éloigne de la réalisation de leur vérité éternelle, prêchée par l'hindouisme.


« La reine de la nuit » :


« Au moment où j'en comprends la cause, je suis saisi du mal du pays. Car je ne suis pas vraiment chez moi dans cette maison de l'Upper West Side. Mon chez moi, il est à des milliers de kilomètres d'ici. Sur la Côte de Jade, comme l'avait appelée un poète tombé sous le charme. Je ferme les yeux et m'embarque pour un voyage cosmique. Je me retrouve dans la maison de mon enfance. Ma mère est là. Ma mère qui est morte depuis longtemps. Nous sommes assis dans la cour, comme tous les soirs, et elle fredonne de sa voix douce un chant sur Krishna. La nuit tombe brusquement, comme toujours au Kerala. Ma bulle se dilate pour englober la musique de cigales imaginaires. Soudain, dans chaque buisson et dans chaque rocher, j'ai un compagnon. »


Cependant, la modernité est aussi montrée sous un jour positif, par l'exemple de la libéralisation des mœurs, quand une des protagonistes, homosexuelle, fait un pied de nez à ses parents et au mariage arrangé auquel ils aspirent pour elle. Dans cette logique, la place de la femme indienne aux États-Unis est aussi problématique. Partagée entre le respect des traditions de son pays natal et la nécessité pour elle de s'adapter à la vie américaine, la femme est l'exemple le plus parlant de l'enchevêtrement de la modernité et de la tradition dans les nouvelles de Nair. D'une certaine manière, elle tente d'affirmer son identité quand on la cantonne au rôle de mère et d'épouse.


« J'écris parce que cela me donne la plus grande des joies. J'écris parce que, quand j'écris, je ressens profondément mon identité — l'identité de quelqu'un qui a assez de courage pour présenter un miroir devant la société.»
1


Jeux sur les genres et influences


«  J'aimerais bien être capable de dire pourquoi le Kerala m'inspire comme il le fait. La seule chose que je sais, c'est qu'il m'inspire. Encore et toujours... C'est rageant de savoir que quoi que cela soit, cela se dérobe à la description. Peut-être est-ce la somme totale des couleurs, des odeurs, le paysage, les gens, leur esprit de contradiction et leur humour, la politique mesquine et les idéaux démesurés... Le simple fait d'y penser vous fait déjà comprendre une facette du Kerala, il se contredit lui-même. C'est peut-être cela qui est si stimulant pour l'écrivain que je suis..»
.2


Anita Nair s'essaye aussi au jeu de l'intertextualité dans Le Chat karmique en puisant dans des cultures très diverses, mais principalement occidentales. En effet, elle ressuscite les contes de fées, convoque les figures du Petit Chaperon rouge, de Barbe-Bleue, Boucle d'Or, la Belle au bois dormant... pour raconter ses personnages et les mettre face à leurs contradictions. Elle cite aussi la figure de l'auteur John Updike, évoque Le Roi Lear de Shakespeare ou contredit la formule « L'enfer, c'est les autres » du Huis-clos de Sartre. Elle établit un parallèle entre une princesse de Walt Disney, une divinité grecque et une autre, indienne. Parallèlement, elle se fait l'écho de sa culture indienne en convoquant le Mahâbhârata, texte sacré, et autres légendes hindoues. Toutes ces allusions ou clins d'œil participent de la mise à distance de l'histoire par le lecteur et expriment l'idée d'une mémoire sélective et complexe, intrinsèque à tout individu.

Surtout, Anita Nair écrit le réel autrement et par là, se réclame du Réalisme magique puisque elle décrit le quotidien plutôt réaliste d'expatriés indiens en le ponctuant d'éléments magiques, surnaturels (présages et sorcières peuplent ces récits).


Enfin, l'auteur joue avec les genres littéraires en envoyant valser les conventions qu'on leur attache : entre fable philosophique, conte ou poésie, sa prose hésite sans cesse. Perdre un temps son lecteur et s'amuser des confusions temporelles et identitaires semblent aussi résumer l'ambition de Nair. On retrouve cependant une structure, plus ou moins corrélative aux treize nouvelles, par laquelle l'auteur s'amuse à tendre un fil du macrocosme au microcosme. En effet, elle entame son récit par un discours métaphorique, une sorte de considération poétique qui nous extrait de la basse réalité avant de s'intéresser aux destins de particuliers.


« Le satyre du métro » :

« Sous les pieds de chaque New-Yorkais grouille un monde à part. Un royaume souterrain où se mêlent grisaille corrosive, vapeurs de chaux et fumées fuligineuses. Ce sous-sol infernal est sillonné en tous sens par des chenilles en acier froid et humide, au front impassible incrusté de lettres en métal fondu. Sur leur flanc s'ouvrent des bouches avides, gobant les lemmings qui s'y précipitent, pris de panique, dans un élan de suicide collectif. Le regard vitreux, ces créatures farouches s'agrippent aux entrailles du ver d'acier – comme autant de fœtus tenant dans leurs poings serrés manteaux, sacs et attachés-cases. »



Comme dit précédemment, la belle littérature a ceci de remarquable qu'on s'y fait toujours, en tant que lecteur, l'écho de notre monde.


Dans cette logique là, il existe de ces livres qui ne cessent de vous émouvoir et de vous interloquer bien après même que vous les avez refermés. Et d'autres qui vous amusent le temps de la lecture, dont vous parlez le lendemain et que vous oubliez le jour d'après. Le Chat karmique, d'Anita Nair, est de ceux-ci. Bien qu'on puisse saluer l'entreprise de l'auteur, ce recueil de nouvelles peine à venir déranger notre vision du monde et propose finalement un regard assez naïf sur les humains qui tend à dédramatiser leurs actes.

 

 

Chloé, A.S. Ed.-Lib.
 

 

 

Notes

1http://www.indereunion.net/actu/AnitaNair/interAnita.htm

2ibidem

 

 

 

 

Lire aussi l'article d'Héloïse.

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13 mars 2010 6 13 /03 /mars /2010 07:00
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Anita NAIR
La chat karmique
traduit de l'anglais
par Marielle Morin
Philippe Picquier, 2005
Picquier poche, 2008
















Biographie d’Anita Nair

Originaire du Kerala (province de l’Inde du sud), Anita Nair a passé son enfance à Madras avant de voyager à travers l’Angleterre et les Etats-Unis pour finalement s’installer à Bangalore. En 1997, elle signe son premier roman Satyr of the subway and eleven other stories, qui deviendra Le Chat karmique en 2005. L’auteur entamera une carrière internationale marquée par la publication de Compartiment pour dames (2002), Un homme meilleur (2003) et Les neuf visages du cœur (2006) aux éditions Philippe Picquier. Son dernier roman, paru aux éditions indiennes Harper Collins en 2010, s’intitule Lessons in forgetting.


Le Chat karmique, traduit de l’anglais (Inde) par Marielle Morin, est un recueil de 13 courtes nouvelles imprégnées de croyance où la magie l’emporte sur la raison. Ces histoires n’ont a priori aucun lien si ce n’est le fil invisible du destin. Car l’écriture d’Anita Nair est une véritable ode à la magie.


Réalisme magique

Le réalisme magique est apparu dans un contexte de colonialisme ou d’oppression politique et se réfère beaucoup à la culture populaire.
C'est un genre artistique difficile à définir. Ce sont des éléments perçus comme « magiques », « irrationnels » dans un environnement réaliste reconnaissable. Pour certains, ces éléments font partie intégrante d’une culture populaire en opposition au rationalisme occidental. Pour d’autres, le mystique n’est qu’un aspect esthétique de l’écriture.
 Voici une définition de Kasack Hermann (écrivain allemand) :
C’est « la vérité psychique qui va au-delà du visible, de l’audible et du tangible et que seul l’écrivain parvient à rendre perceptible aux sens »

Le surnaturel, chez Anita Nair, a une vocation mystérieuse mais aussi esthétique.



L’écriture d’Anita Nair


Les mots sont considérés comme magiques et les réalistes magiques cherchent une liberté d’expression, difficile à obtenir sous les régimes de censure.

Bien qu’elle considère la liberté d’expression comme importante, l’Inde est une société conservatrice qui défend les croyances religieuses de chacun.
 
Anita Nair utilise tous les registres, du familier au soutenu et n’hésite pas à aborder des thèmes complexes tels que la mort, la sexualité ou plus généralement la détresse  quelle que soit sa forme.

Chaque nouvelle parle de misère humaine comme la pauvreté (« L’hippopothomme »), le viol (« Le satyre du métro »), la folie et l’abandon (« Le cœur d’une relative »), la solitude (« Le conte de la sorcière », « un conte de Thanksgiving »), le deuil (« Une prière pour Sax ») et l’amour à sens unique (« Mitologie », « le chat karmique »).

Mais tous ces personnages ont l’envie et le besoin d’y remédier, de changer de situation et arrivent indéniablement à l’acceptation de leurs destins. Par son écriture, l’auteur invite le lecteur à se plonger dans les méandres de la vie et à en voir toute la magie, même si le bonheur n’est pas toujours à portée de main.


La religion

L’hindouisme est une religion polythéiste qui croit en une ou plusieurs vies après la mort. A sa mort, chaque homme subit une dissolution : le corps retourne à la terre, le sang à l’eau, le souffle au vent, la vue au soleil et l’intellect à la lune.

La notion de « karma » est apparue environ au 7e siècle avant notre ère et elle signifie « récompenses et punitions résultant des actions humaines » Cette action  entraîne le mérite (« punya ») et le blâme (« papa »). La réincarnation (ou transmigration des âmes) est le changement post-mortem d’enveloppe corporel ; elle dépend de la proportion du punya et du papa. Si le karma est trop négatif, l’âme se réincarnera en une forme humaine ou animale et subira le poids de ses mauvaises actions. Il faut savoir que la vie humaine, pour les hindous, a des aspects répugnants. Ils sont sans cesse à la recherche de la sagesse suprême qui est l’immortalité. Pour y accéder, il faut glorifier les divinités en pratiquant des pèlerinages, des chants de louanges, etc. mais c’est un long apprentissage. La réincarnation, contrairement aux idées reçues, est vécue comme une souffrance bien que l’on n'ait aucun souvenir de ses vies passées ou alors quelques bribes de mémoire.

L’auteur parsème son récit de références religieuses telles que des chants, des proverbes, des citations de livres sacrés hindous. Elle explique que « la mythologie indienne continue à avoir une forte présence en Inde. Si, dans le contexte urbain, elle a simplement la valeur d’une histoire qu’on raconte, dans le scénario rural elle s’élève au rang de parabole sur la façon dont il faut vivre sa vie »

La magie n’a rien de mystique pour elle, au contraire elle est rationnelle et applicable.

Dans plusieurs nouvelles figure une âme réincarnée. Cela peut-être un chat, doté d’une conscience, un arbre qui prodigue des conseils ou alors un papillon séduisant une femme.

Ces éléments magiques ne surprennent pas le lecteur et apportent une sorte de douceur à la dureté de l’histoire, mieux une échappatoire. L’auteur nous explique, à travers son imaginaire, qu’il est tout simplement impossible de se substituer à son destin qui est le jeu de forces supérieures …


Bibliographie

Narayanan, Vasudha. Houdebine, Jean-Louis. Hindouisme : origines, croyances, rituels, textes sacrés, lieux sacrés.  Paris : Gründ, 2004

Héloïse, 2e année Bib.-Méd.



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18 juillet 2009 6 18 /07 /juillet /2009 19:36











MURAKAMI
Haruki,
Saules aveugles, femme endormie
Traduit du japonais par Hélène Morita.
Editions Belfond, 2008

















Sorti en France en septembre 2008  aux éditions Belfond,  Saules aveugles, femme endormie de Haruki Marukaki est composé de 23 nouvelles. Comme le souligne la quatrième de couverture, ce recueil « nous plonge dans un univers […] insolite et drôle, où d’une situation d’apparence anodine peut surgir à tout moment le fantastique et l’absurde. »


La première nouvelle de cet ouvrage qui donne son nom au recueil raconte l’histoire d’un jeune homme accompagnant son cousin à l’hôpital. Ce dernier, devenu sourd suite à un incident pendant un match de base-ball, part  essayer un nouveau traitement. Cependant,  les médecins semblent impuissants face à son mal…

Commençant de manière banale, « Saules aveugles, femme endormie » débute en nous montrant les rapports distants entre le jeune homme (notre narrateur) et son cousin. 
Etant parti à Tokyo, le jeune homme n’avait pas revu son cousin depuis des années. Il se sent donc un peu étranger en sa compagnie :

« Nos familles respectives vivaient tout près l’une de l’autre, mais j’avais une dizaine d’années de plus que mon cousin et nous n’avions jamais été vraiment proches. Lors de nos réunions familiales, je devais toujours l’accompagner ou jouer avec lui. Cela n’allait pas plus loin. » (p.13)

Le narrateur est donc avec son cousin par obligation plus que par plaisir et leurs échanges resteront courtois. Le retour du narrateur dans sa ville natale, Kobe, est l'aboutissement de plusieurs histoires malencontreuses qui l’ont ramené vers ses racines. Cependant, il ne ressent plus d’attaches avec  cette ville et souhaite repartir le plus tôt possible. Pourtant, une fois arrivé, il ne trouve plus la motivation de partir :

« J’avais prévu de rentrer à Tokyo deux ou trois jours après l’enterrement de ma grand-mère. […] Plus les jours passaient pourtant, plus je ressentais de l’ennui à me bouger. Pour être encore plus exact, même si j’avais eu envie de me remuer, j’en étais en fait incapable. » (p.12).

Au moment où commence cette histoire, le narrateur ne fait plus rien de sa vie et emmener son cousin à l’hôpital est pour lui une corvée. Il ne s’agit pas d’une sortie prévue. Pourtant cette dernière va l’emmener petit à petit vers d’autres horizons insoupçonnés. Ce voyage va être propice à réveiller des souvenirs enfouis de sa jeunesse. Ceux du temps où il était encore lycéen. On va ainsi naviguer de petites descriptions anodines sur son passé à de longues descriptions fondées sur des réminiscences du narrateur. Ces retours dans le passé seront entrecoupés de moments présents de telle sorte que le passage du présent au passé va ponctuer le récit. Dès le départ, le cousin souhaite savoir « quelle heure [il] est » Puis l’heure reviendra à chaque fois que le narrateur évoquera le passé pour le ramener dans le présent.

Le début du récit sur le voyage des deux personnages commence donc par des descriptions anodines du narrateur sur l’état neuf du bus, sur les caractéristiques du quartier qu’ils sont en train de traverser, sur celles des passagers. Ces descriptions sont l’occasion pour le narrateur de les comparer au bus qu’il prenait du temps où il allait au lycée. Une fois arrivé à l’hôpital, alors que le narrateur voit un couple avec deux jeunes filles, cette image va lui rappeler un autre hôpital à une époque où avec un  ami, il était allé rendre visite à la petite amie de ce dernier. Ce  souvenir, beaucoup plus précis, va parcourir le reste de la nouvelle. Il invite le personnage à faire travailler  sa mémoire, mais aussi son imagination et transforme petit à petit l’histoire en  un conte.  En effet, ce souvenir va lui rappeler une histoire fantastique racontée par la jeune femme, huit ans plus tôt. Il s’agissait d’une histoire de saules aveugles et de femme endormie qu’elle venait d’inventer. Ces saules aveugles (des arbustes imaginaires) sont  pleins d’un pollen que de petites mouches portent sur elles et ces dernières vont dans les oreilles d’une femme et la font dormir. Un jeune homme qui souhaite la secourir brave courageusement les mouches et essaye de pénétrer dans la forêt de saules aveugles, mais il n’y arrive pas malgré son désir de la revoir. Telle était l’histoire qu’avait racontée cette jeune femme…

Le souvenir de cette rencontre et sa venue avec son ami à l’hôpital vont se faire de plus en plus précis et cela jusqu’aux conversations qu’ils ont eues. Puis l’histoire reprend  son cours avec le retour de son cousin dont les tests ne sont guère concluants. S’ensuit alors une conversation presque absurde au sujet de l’oreille de ce dernier et  d’une phrase que John Wayne aurait prononcée dans Le Massacre de Fort Apache. Son cousin n’a plus vraiment d’espoir de retrouver un jour son ouie. Cependant dans un acte désespéré, il demande au narrateur d’examiner lui aussi son oreille. Celui-ci ne peut alors s’empêcher de penser que l’oreille humaine «  est dotée d’une morphologie quasiment inconcevable. »

Cette nouvelle se terminera alors comme elle avait commencé. Les deux personnages attendent de nouveau le bus. Mais le narrateur semble comme happé par une force mystérieuse, c’est son cousin qui le ramène à la réalité. Malgré cela, « Saules aveugles, femme endormie » finira sur une note de mystère, le narrateur disant que ce bus l’emmène « ailleurs » …

Cette fin ainsi que le récit du conte et la conversation absurde que le narrateur a eue avec son cousin donnent à cette nouvelle un côté quasi irréel et fantastique avec lequel Haruki Murakami aime à jouer.

Indices biographiques

Haruki Murakami est né en 1949 à Kobe. Il ira aux Etats-Unis pour enseigner dans diverses universités puis reviendra au Japon après le tremblement de terre de sa ville natale.  Il rencontre son premier succès littéraire avec Écoute le chant du vent qui lui valut le prix Gunzo. Aujourd’hui Haruki Murakami est l’auteur de nombreux ouvrages traduits dans le monde entier.

Quelques propositions de lecture


- Les amants du Spoutnik (édité chez Belfond en 2003 et 10/18 en 2004)
- Kafka sur le rivage (édité chez Belfond en 2006 et 10/18 en 2007
- L’éléphant s’évapore (édité chez Belfond en 2008)
- Saules aveugles, femme endormie (édité chez Belfond en 2008)
- Autoportrait de l'auteur en coureur de fond  (édité chez Belfond en 2009)


Claire, A.S. Ed.-Lib.


Autres articles sur Haruki Murakami





Les amants du spoutnik
, article de Julie






L'éléphant s'évapore
: articles de Noémie et de Samantha







Le Passage de la nuit
:
articles d' Anaïs,  Anne-Sophie, Marlène, Chloé, E. M., Virginie.








Kafka sur le rivage
:
articles de Marion, Anthony, P.







La Course au mouton sauvage
: articles de Laura, J., et B.


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16 mai 2009 6 16 /05 /mai /2009 07:52









Radhika JHA,
L'Odeur
Titre original : Smell
Traduit de l'anglais (Inde)
par  Dominique Vitalyos
Picquier, 2002
Picquier poche, 2005
















Biographie


Radhika Jha est née à Delhi en 1970. En 1973, elle perd sa mère puis grandit à Bombay. Elle sera ensuite accueillie dans un pensionnat himalayen. La fin de ses études se déroulera aux Etats-Unis, suite à l'obtention d'une bourse. En tant que stagiaire à l'ONU, elle découvrira la France et la Suisse avant de rentrer à Bombay où elle travaillera pour la fondation Rajiv-Gandhi.

Aujourd'hui, Radhika Jha vit à Delhi et travaille comme attachée culturelle de l'ambassade de France en Inde. Elle fait partie des nouveaux auteurs indiens qui s'interrogent sur la société indienne et ce mélange de traditions et d'occidentalisation.




Bibliographie

L'odeur, Picquier, 2002. ce premier roman a obtenu le prix Guerlain 2002.
L'éléphant et la Maruti, Picquier, 2002.
Le cuisinier, la belle et les dormeurs : trois nouvelles, Picquier, 2005.
Hommage à l'Inde avec Olivier Föllmi, éditions La Martinière, 2005.

L'œuvre

Lîla, une jeune Indienne, vit au Kenya. Les émeutiers sèment la terreur dans le pays et tuent son père, alors que Lîla, sa mère et ses deux frères se réfugiaient à Mombassa.

La famille décide de s'exiler, et Lîla est envoyée chez son oncle à Paris. Sa mère et ses deux frères fuient en Angleterre.

La découverte de Paris. Pour Lîla, l'attente de ce moment est remplie d'impatience ; elle rêve d'une ville illuminée pleine de promesses. Mais, rapidement, la réalité est décevante. Lîla découvre la banlieue parisienne et ses immeubles décrépis, où vivent son oncle et sa tante, deux personnages grossiers. Le foyer manque de chaleur humaine et, rapidement, Lîla doit se rendre utile. La vaisselle, la cuisine et l'épicerie de son oncle occupent ses journées. Ses seules distractions sont les discussions avec Lottie, la fille d'une amie de sa tante. Peu à peu, un don se dévoile chez Lîla, celui d'entendre chanter les épices. Elle se révèle une cuisinière hors pair, qualité fort appréciée par sa tante.

Mais un jour, cette routine est bouleversée. Lîla est chassé de la maison après avoir révélé à sa tante que son mari la trompait.

Par la suite, Lotti l'aidera à se loger chez Maeve, mannequin, et, rapidement, elle est engagée comme femme au pair au sein d'une famille aisée. Lîla devient l'amante du maître de maison et, rapidement, de nombreux hommes abuseront d'elle sans qu'elle sache refuser.

Un semtiment de mal-être se développe alors en elle, et Lîla se sent salie par ces relations et plus que jamais étrangère dans ce pays. Quelque chose l'obsède : elle est convaincue de dégager une odeur répugnante, symbole de son malaise.

L'odorat est le fil conducteur de l'histoire. En effet, c'est grâce à lui que Lîla s'intègre à la société en séduisant par ses talents culinaires. Pourtant, son odorat symbolise aussi le sentiment d'exclusion ressenti par les étrangers en Occident, leur sensation d'infériorité face aux autres individus.

Lîla rencontrera deux hommes qui acceptent sa différence. Ces liens lui permettent peu à peu de cesser de se sentir répugnante, pour apprendre à s'aimer et à s'accepter.

L'intégration des étrangers, leurs difficultés à se sentir chez eux est ainsi la trame de fond de cet ouvrage.


On y trouve les maladresses des premiers romans : une linéarité de l'histoire, un style correct et simple mais pas délicieux, mais aussi une pincée d'espoir, un grand bol de fraîcheur émanant de cette jeune femme... et de nombreuses et touchantes anecdotes.

Claire, 2e année édition-librairie

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