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19 avril 2009 7 19 /04 /avril /2009 08:57










Arundhati ROY
Le Dieu des Petits Riens

Gallimard, 2008.

Collection Folio















L'auteure


   
Arundhati Roy est née en Inde le 24 novembre 1961. Elle a grandi dans le Kerala, état du sud-ouest de l'Inde ; c'est majoritairement le malayalam qui est parlé dans cette région.
   
Le Dieu des Petits Riens est sa seule oeuvre de fiction, qu'elle a écrite entre 1992 et 1996. Ecrit en anglais, son livre a été publié en Grande-Bretagne en 1997 – 1998 pour la traduction française. Le livre a connu un grand succès à sa sortie et a reçu un prix renommé en Grande-Bretagne, le Booker Prize, équivalent du prix Goncourt.
   
Arundathi Roy est une femme engagée, tant par ses écrits que par ses actions. Altermondialiste,  critique du nucléaire et du développement actuel de l'Inde, elle a écrit, entre autre, The End of imagination (1998), The Greater Common Good (1999) qui sont réunis dans Le Coût de la vie (1999). Est paru en 2003 chez Gallimard L'écrivain militant, recueil de textes, d'essais et de discours d'Arundhati Roy (en anglais The Algebra of Infinite Justice)
   
Elle est également réalisatrice de documentaires, comme DAM/AGE, sorti en 2002, sur la construction d'un barrage. Elle était engagée dans le mouvement Narmada bachao Andolan, une ONG, qui s'opposait à un projet de construction de barrage (avec toutes les conséquences que cela entraîne, sur la population, sur l’écosystème). Pour ses paroles critiques, elle a été condamnée à une amende et à une peine symbolique d'un jour d'emprisonnement.
   
En 2004, elle a reçu le prix Sydney de la paix1.

En 2005, elle participe au Tribunal Mondial sur l'Irak.



L'histoire

   
Arundhati Roy nous emmène à Ayemenem dans le Kérala, où elle a passé son enfance.

Le Dieu des Petits Riens est l'histoire de la famille de deux jumeaux, Estha et Rahel, centrée sur une période précise, la mort de leur cousine anglaise Sophie Mol. Estha et Rahel ont huit ans, ils vivent avec leur grand-mère Mammachi, leur oncle Chacko, leur grand-tante Baby Kochamma et leur mère divorcée Ammu. Avec la mort de Sophie Mol et les événements qui s'ensuivent, leur vie va être transformée, car

 « tous avaient essayé de tourner les lois qui décidaient qui devait être aimé et comment. Et jusqu'à quel point. [...] Il y avait eu une époque où les oncles devenaient des pères, les mères des maîtresses et où les cousines mouraient et se faisaient enterrer. Il y avait eu une époque où l'impensable était devenu pensable, où l'impossible s'était réalisé. » (p.55)
    
   
Estha et Rahel sont présentés comme inséparables et tellement complémentaires qu'ils ne peuvent vivre l'un sans l'autre :

« Ce que voyait Larry dans les yeux de Rahel, ce n'était pas du tout du désespoir, mais plutôt une sorte d'optimisme forcé. Et un vide qu'avaient rempli un jour les mots d'Estha. Mais c'eût été trop attendre de lui qu'espérer qu'il comprenne. Que le vide d'un jumeau n'était que le pendant du silence de l'autre. Qu'ils formaient un tout. » (p.40) ;  « Aujourd'hui, bien des années plus tard, Rahel se souvient de s'être réveillée une nuit, riant aux éclats du rêve que faisait Estha. » (p.17)
    
   
Ils utilisent le même langage, les même expressions, ils pensent de la même manière à tel point que cela semble très souvent assez surnaturel :

« Estha remarqua que ses cheveux étaient gris et bouclés, que les poils de ses aisselles largement éventées étaient noirs et fins, et les poils de son entrejambe noirs et raides. Trois sortes de poils pour un seul homme, Estha se demanda comment cela pouvait se faire. Qui pourrait-il bien interroger pour éclaircir ce mystère?
[... Rahel] eut une vision de Julie Andrews et Christopher Plummer en train de s'embrasser du coin des lèvres pour ne pas se cogner le nez. Elle se demanda si les gens s'embrassaient toujours comme ça. Qui pourrait-elle bien interroger pour éclaircir ce mystère? » (p.97)

  
L'histoire met en parallèle deux époques différentes, l'une au moment de la mort de Sophie Mol, l'autre vingt-trois ans plus tard, quand les jumeaux se retrouvent après ces longues années de séparation.

Une grand partie du roman, quand les jumeaux sont petits, est écrite de leur point de vue, comme le montrent le langage, les jeux de mots, les images, l’orthographe des mots qui leur sont inconnus, mais aussi la typographie inhabituelle. Cela revient quand même encore dans la partie « récente » de l'histoire, quand Rahel évoque leurs souvenirs d’enfance.

Rahel est partie vivre aux Etats-Unis, s'est mariée, mais n'est pas heureuse. Estha, lui, qui avait été envoyé vivre chez son père après la mort de Sophie Mol, est « Retourné à l'Envoyeur », et il ne parle plus, « lentement, au fil des années, Estha se retira du monde. Il se fit peu à peu à cette pieuvre encombrante qui crachait sur son passé le noir tranquillisant de son encre. » (p.29), traumatisé par cet enchaînement d’événements dramatiques.



Accepter la réalité en la transformant

   
L'histoire qu'Arundhati Roy raconte sert de support à une description plus ou moins critique de son pays, certains passages trahissant déjà l'engagement de l'auteur ; elle évoque par exemple « les berges du fleuve qui sentaient la merde et les pesticides achetés grâce à l'argent de la Banque Mondiale. La plupart des poissons avaient crevé » (p.30).
   
Thématique également importante du roman, on trouve le choc culturel entre la culture indienne et la culture britannique qui prend une place de plus en plus grande dans l'inde post-coloniale. Cette influence de la culture occidentale est souvent critiquée dans le Dieu des Petits Riens, pour exemple, l'évolution de la personnalité de Baby Kochamma. Cette dernière abandonne sa passion du jardin d'ornement pour une nouvelle passion, la télévision. Elle fait installer une parabole sur le toit, et voici ce que Rahel imagine en la voyant :

« Le ciel était chargé de télé. Il fallait des lunettes spéciales pour les voir tourbillonner au milieu des chauves-souris et des oiseaux regagnant leurs nids : les blondes, les guerres, les famines, les chroniques gastronomiques, le football, les coups d'Etat, les coiffures bien laquées. Les défilés de mode. Glissant en chute libre vers Ayenemen. » (p.255)
   
   
Elle évoque également le système des castes, en donnant un rôle très important à un Intouchable, Velutha, avec qui Ammu aura une liaison. La politique et la religion sont très présents dans le roman : par exemple, le marxisme est très présent dans le Kérala et le personnage de Baby Kochamma est  caractérisé par sa grande ferveur catholique.
   
   
Le temps est totalement bouleversé dans l'histoire : du point de vue de la structure du roman, les différentes époques sont mélangées, car  à chaque chapitre, ou presque, nous changeons d'époque – avant la naissance des jumeaux, leur enfance, leur vie à l'âge adulte..., Arundhati Roy nous transporte dans le passé, le futur, au travers de l’utilisation de nombreuses prolepses et analepses. Pourtant, le temps semble aussi parfois s’être figé : Rahel a une montre qui indique, à chaque fois qu'elle lit l'heure -ce qui revient souvent dans le roman, comme pour marquer un événement important- deux heures moins dix. Et plus tard,

« sous vingt-trois années de pluie d'été.
Une toute petite chose, oubliée.
Qui n'empêchait pas le monde de tourner.
Une montre d'enfant en plastique aux aiguilles peintes sur le cadran.
Qui marquaient deux heures moins dix. »
(p.177-178)
   
   
La présence des enfants est une occasion pour l'auteure de donner une tonalité fantaisiste au récit. En effet, Estha et Rahel débordent d'imagination et le lecteur découvre la vie telle qu’ils la perçoivent, souvent parce qu'ils ne la comprennent pas et tentent de trouver des réponses, parfois parce que  déformer le réel leur permet de mieux résister à « la dure Réalité de la Vie » (p.21).
   
Les jumeaux ont des difficultés à comprendre et ainsi à accepter la mort, d'où la réaction de Rahel à l'église. Pour exemple, la scène des funérailles de Sophie Mol, où Rahel pense que sa cousine est toujours vivante :

« Tous les sens en alerte, Rahel était, en revanche, bien réveillée, mais épuisée par le combat qu'elle menait contre la dure Réalité de la Vie.
Elle remarqua que Sophie Mol était elle aussi bien réveillée pour son enterrement. Ses yeux grands ouverts montrèrent deux choses à Rahel
[...] Rahel fut la seule à remarquer la discrète roulade qu'exécuta Sophie Mol dans son cercueil.
 [...] Quand on descendit Sophie Mol en terre, dans le petit cimetière derrière l'église, Rahel savait qu'elle n'était toujours pas morte.
[...]Sous la terre, Sophie Mol hurla et déchira le satin de ses dents. Mais comment se faire entendre à travers la terre et la pierre?
Sophie Mol était morte faute d'avoir pu respirer.
C'était son enterrement qui l'avait tuée. »
(p.21-23)


Un peu de magie et de mystique

   
Tout au long du récit, Estha et Rahel donnent vie aux objets inanimés, donnent une âme aux objets et aux animaux qu'ils voient : « Les Thermos Aigle avaient des Aigles Thermos peints dessus, ailes déployées, serres enfoncées dans un globe. Au dire des jumeaux, les Aigles Thermos passaient la journée à surveiller le monde et la nuit à voler autour de leurs bouteilles. » (p.189)
   
   
A l'aéroport, il y a « quatre kangourous en ciment grandeur nature » et Rahel, qui les imagine réels  voit des « kangourous aux lèvres rouges et aux sourires de rubis qui déplaçaient leurs masses cimenteuses sur le sol de l'aéroport. Basculant en cadence du talon sur les orteils. Avec leurs grands pieds plats. », et « au moment où ils sortaient du hall des arrivées, une silhouette floue, aux lèvres rouges, agita une patte cimentée uniquement en direction de Rahel. »
(Chapitre Cochin : les kangourous de l’aéroport. P.188)
   

   
Tout au long du roman, on trouve des personnages et des lieux baignés dans une atmosphère chargée de magie : Sophie Mol, un temps après sa mort devient pour les jumeaux un « fantôme en chaussettes », elle est aussi à un moment, comparée à Ariel, un « esprit des bois » de la Tempête de Shakespeare ; un homme plutôt marginal, Murlidharan, est, lui, un « aliéné qui hantait le passage à niveau »,  la  Maison de l’Histoire aussi est hantée sans doute en référence à l’histoire troublée de l’Inde, mais aussi à celle d’Estha, Rahel et leur famille.
   
Rahel, sans doute plus que Estha, vit dans un monde influencé par les contes de fées, comme on peut le remarquer dans certaines descriptions :


« Un escadron de chauves-souris traversa l'obscurité à toute allure. Dans le jardin d'ornement à l'abandon, Rahel, sous l'oeil des nains indolents et de l'angelot esseulé, s'accroupit à côté de la mare stagnante et regarda les crapauds sauter d'une pierre fangeuse à une autre. Qu'ils étaient beaux dans leur laideur !
Coassants. Couverts de vase et de verrues.

Prisonniers de cette carapace, des princes se languissaient d'un baiser. » (p.253)
   
   
Tradition indienne originaire du Kerala, le Kathakali est également présent dans le roman. Il s'agit d'un mélange de danse et de mise en scène théâtrale, que pratiquent les hommes seulement. Le Kathakali met en scène les mythes qui fondent la culture indienne, basés sur le Mahâbhârata et le Râmâyana :

« Le Kathakali sait depuis longtemps que le secret des Grandes Histoires, c'est précisément de ne point en avoir. Les Grandes Histoires sont celles que l'on a déjà entendues et que l'on n'aspire qu'à réentendre. [...] Dans les Grandes Histoires, on sait d'avance qui vit, qui meurt, qui trouve l'amour et qui ne le trouve pas. Mais on ne se lasse jamais de le réentendre.
C'est ce qui fait leur mystère, leur magie. »
(p.304-305)

Citation qui rappelle également la trame du roman elle-même.
   
   
La grand-mère d'Estha et Rahel, Mammachi, est propriétaire d'une fabrique de confiture et condiments. Un jour, on assiste à un cours de cuisine plutôt magique donné par Estha : il va remuer la confiture qui est en train de cuire, et la scène devient une sorte de rituel vaudou et de sorcellerie :


« Avec la longue cuiller en fer, Estha remua la confiture épaisse.
L'écume agonisante dessinait des formes écumeuses agonisantes.
Une corneille avec une aile cassée.
Une patte de poulet aux doigts crochus.
Un Nhibou (mais pas Ousa) enlisé dans la confiture douceâtre.
Un tourbillon triste et fourbu.
Sans personne pour leur porter secours.
[...]
Tandis que tournait la confiture chaude d'un rouge magenta, Estha se transforma d'abord en Derviche Tourneur à la banane écrasée et aux dents irrégulières, puis en sorcière de Macbeth.
Feu, brûle ; banane, fais des bulles. »
(p.263)


Conclusion


Le Dieu des Petits Riens est un roman magnifique, poétique, très riche du point de vue de sa forme , très beau et émouvant par l'histoire que raconte Arundhati Roy. Il reste pourtant très simple et sa lecture est vraiment agréable. Les personnages sont tous très travaillés et certains sont vraiment attachants.
Une « Grande Histoire » à lire ou à relire.
 

1. «  Il est attribué à une organisation ou à un individu  qui a apporté des contributions significatives à la paix globale comprenant des améliorations de sécurité
personnelle et des étapes vers la suppression de la pauvreté, et d'autres formes de violence structurale »

Elise Kriegk, Bib AS

Sur Le Dieu des petits riens, voir également les articles de Soline
, Mylène, Mso, Cyrielle.
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8 avril 2009 3 08 /04 /avril /2009 00:00






Juan RULFO
Pedro Páramo
Gallimard
Folio, février 2009

Photographies par Josephine Sacabo
University Of Texas Press, 2002





















Le roman de Juan Rulfo, Pedro Páramo,
éclairé par la série de photographies de Josephine Sacabo
The unreachable world of Susana San Juan



Introduction

Il y a quelques années, j’ai découvert les photographies travaillées, riches et sombres de Josephine Sacabo. Ses églises, chemins de terre, arbres accidentés, ambiances d’orage, ruines et portraits poétiques d’une jeune femme très belle ont tout de suite attirés mon attention. J’ai alors voulu retrouver cette ambiance spéciale en lisant Pedro Páramo. Et, c’est imprégnée des images de Josephine Sacabo que j’ai lu le texte.

I.  Présentation des auteurs

a) Juan Rulfo
 
Mexicain, il naît en 1918. Il vient d’une riche famille de rancheros (fermiers) qui est obligée de fuir lors de la guerre des « Cristeros », entre 1926 et 29. Ses parents meurent dans son enfance.

Après la Seconde Guerre mondiale, il s’installe à Mexico où il vivra le reste de sa vie. La ville est alors au milieu d’une renaissance culturelle. Juan Rulfo se fait des amis parmi les intellectuels, écrivains et artistes… comme Octavio Paz.

En 1953, il publie un recueil de nouvelles, Le Llano en flammes... puis, en 1955, son premier et unique roman Pedro Páramo.

Pendant plusieurs années, Juan Rulfo avait l’histoire de Pedro Páramo en tête, mais ne savait pas comment l’écrire. Et c’est en retournant dans le village de Jalisco où il est né et a grandi qu’il y arrive. Quelle surprise ! De 7000 habitants quand il y vivait, il n’en reste que 150. Les gens sont tout simplement partis et ont laissé leurs maisons... C’est une nuit, en entendant souffler le vent dans les rues vides, qu’il comprend la solitude de la ville de Comala et voit comment la raconter.

Le livre a eu un grand succès et a d’une certaine façon éclipsé le propre travail de photographe de Juan Rulfo. Il n’a pas voulu exposer ses photos pendant longtemps et elles n’ont que peu été publiées de son vivant.

Il est mort en 1986.


b) Josephine Sacabo

Américaine, elle naît en 1944 à Laredo, Texas, à la frontière du Mexique et des USA, où il y a une forte culture de ranchs. Elle devient photographe de portraits pour gagner sa vie. Puis, quand sa fille Iris devient grande, elle se concentre plus sur le côté créatif de ses photos. En 1987, elle a réalise la série Duino Elegies tirée du texte de Rainer Maria Rilke, puis en 1991, la série Une femme habitée photographiée à Paris et publiée dans un premier livre.

Lors d’un festival de photo à Houston, Texas, où elle se rend sans même apporter son portfolio, elle rencontre, en fumant une cigarette dehors, un fan du livre Pedro Páramo et grand collectionneur de photographies. Grâce à ce hasard, son travail finit dans une nouvelle édition du roman, publiée en 2002.

Elle vit et travaille aujourd’hui à la Nouvelle-Orléans.


c) Le lien entre les deux
 
Un jour, Josephine Sacabo, inspirée par ses racines mexicaines, et une de ses amies visitent le village immergé de Guerrero Viejo (près de Laredo) qui est réapparu après une sécheresse. Elle le photographie, mais ne sait pas trop dans quel but... Puis, quand son amie parle du voyage à sa mère, celle-ci lui dit  :« On dirait qu’elle fait Pedro Páramo ». Josephine Sacabo lit alors le livre et celui-ci dirige la suite de son projet. Elle décide plus particulièrement de rendre hommage à Susana San Juan, une femme avec qui elle a senti une parenté. Elle dit : « J’aurais pu être Susana San Juan, si j’étais née il y a 50 ans…
» puis explique : « Je n’ai pas voulu illustrer Pedro Páramo. C’était une création née d’une réponse très personnelle, en particulier à Susana et son dilemme ».

Pour la petite histoire, Josephine Sacabo s’est aperçue que sa grand-mère était née dans ce même village.

Josephine Sacabo et Juan Rulfo ne se sont jamais rencontrés, mais elle dit : « J’ai tout de suite senti que Juan Rulfo décrivait un monde que je connaissais ». Comme lui, elle sait que rien n’est plus important que la mort.


II. L’histoire…

a) résumée

Un jeune homme, Juan Preciado, perd sa mère. Avant de mourir, elle lui demande d’aller à Comala, un village mexicain, et de trouver son père. Par respect pour sa mère, mais aussi par curiosité, il prend la route vers Comala. Peu de temps avant son arrivée, des choses bizarres commencent : il rencontre un homme qui dit aussi être fils de Pedro Páramo et qui lui recommande la maison d’une femme du village qui l’hébergera. La nuit, Juan Preciado fait des cauchemars. Il s’avère que cette femme était amie avec sa mère. Le matin, ils discutent et Juan Preciado se rend petit à petit compte de l’horreur qui va accompagner son séjour à Comala : la femme à qui il parle est une morte. Juan Preciado quitte le lieu et cherche ailleurs où dormir. Mais il se rend compte que tous les habitants de la ville sont des fantômes ! Juan Preciado va surmonter son appréhension et écouter les histoires que lui racontent les morts. Il va ainsi apprendre qui était son père : un seigneur qui régnait sur le village depuis son hacienda « La Media Luna ». Pedro Páramo était un homme d’affaires rude, qui possédait la quasi-totalité des terres de Comala et exploitait les habitants, même le prêtre de la paroisse. Pedro Páramo était aussi un homme à femmes. Il a eu des aventures et des enfants un peu partout au Mexique… Mais c’est une seule femme qui est à l’origine de son malheur : Susana San Juan, l’amour de sa vie.

 b) racontée par Juan Rulfo

En 145 pages, Juan Rulfo nous livre une histoire en morceaux que le lecteur doit remettre dans l’ordre mais qui au final ne forment jamais une histoire complète. Il laisse planer beaucoup de mystères.

La construction est déroutante : elle est non chronologique et non linéaire. Elle nous fait passer d’un dialogue à un monologue intérieur, de la première à la troisième personne, d’un narrateur à l’autre…
 
Les personnages errent, les morts se souviennent de leur passage humain en racontant l’histoire du village, des voix entrent et sortent du récit comme des vagues, comme des murmures venant de l’au-delà… Ce sont des rumeurs, des confessions.

En faisant agir les morts comme des vivants (ils marchent, parlent, ressentent…), Juan Rulfo ne fait que retranscrire une réalité de la vie mexicaine, où la religion, les superstitions, les fantômes et la mort font partie intégrante du quotidien.

c) traitée par Josephine Sacabo

Elle a choisi 50 photos prises au Mexique entre 1992 et 1995 dans les villages de Jalisco, Pozos et Guerrejo Viejo et avec le modèle Jacqueline Miró.

Elles sont en noir et blanc et travaillées de plusieurs façons : superposition de plusieurs négatifs, teintures à la main, lavages à l’huile, solarisation… Josephine Sacabo aime quand les photos n’apparaissent pas toujours comme elle le voulait et utilise les « accidents ». Elle ne cherche pas à faire des photos trop lisses, parfaites. Du coup, cela donne des images profondes, authentiques, avec leurs humeurs, avec un côté sacré.

La lumière joue beaucoup dans les photos de Josephine Sacabo, car ses images sont plongées dans l’obscurité. Le spectateur peut facilement y imaginer des fantômes qui se rencontrent, se rassemblent, discutent...

Les surimpressions donnent l’impression de voir des spec
tres.

III.  Retour sur le personnage de Susana San Juan

Elle est l’un des trois personnages principaux de l’histoire avec Juan Preciado et Pedro Páramo, mais c’est elle que Josephine Sacabo a choisi de représenter et donc de mettre en valeur. Pourquoi ? Peut-être parce qu’elle est la seule à accepter la mort. Tous les autres personnages sont morts, mais ne s’en rendent pas vraiment compte et continuent à habiter le village par leur âme.

Elle, elle est dans sa tombe, repense à son passé et raconte son histoire.

Deux thèmes ressortent des photo
s

a) Sa beauté

Josephine Sacabo la met en scène inaccessible, rêveuse, douce et sensuelle.
Pedro Páramo,
p.19 : « Des yeux d’aigue-marine. »
Pedro Páramo, p.101 : « La plus belle qu’il y ait jamais eue sur terre. »
Pedro Páramo, p.
144 : Pedro Páramo, en train de mourir, repense à Susana San Juan : «  Ton image (…) douce, frottée de lune, tes lèvres pleines, humides, irisées d’étoiles, ton corps dans l’eau transparente de la nuit. »

b) Sa folie

Susana San Juan est une femme tourmentée, affectée par plusieurs événements de sa vie : la mort de sa mère dans sa jeunesse et une probable relation incestueuse avec son père.

Pedro Páramo l’aime. Ils se connaissent dans leur enfance et jouent ensemble, mais le père de Susana veut la protéger de Pedro Páramo. Ils s’éloignent du village.

Pedro Páramo devient alors le maître des terres de Comala, dur, autoritaire et cruel…

Susana San Juan revient après 30 ans.
Pedro Páramo, p. 98 : « J’ai vu le ciel s’ouvrir devant moi. J’aurais voulu courir vers toi. T’entourer de joie. Pleurer. Et je pleurai, Susana, quand je sus qu’enfin tu revenais. »

Pedro Páramo fait assassiner le père de Susana pour qu’il n’y ait plus d’obstacles à leur union. Ils se marient. Mais Pedro Páramo a beau être le seigneur, dominant sa femme dans cette société très patriarcale, il ne peut pas décider de ses sentiments et ses plaisirs. Susana sombre dans la tristesse et la folie. Pedro Páramo ne la comprend pas.

Pedro Páramo, p. 20 : « A des centaines de mètres au-dessus des nuages, plus loin, plus loin que tout, c’est là que tu es cachée, Susana. Cachée dans l’immensité de Dieu, derrière Sa Divine Providence, là où je ne peux t’atteindre, ni te voir et où ne te parviennent pas mes paroles. »

Pedro Páramo ne pourra jamais reprendre son cœur. Susana San Juan est inatteignable, amoureuse d’un autre homme, Florencio, qui semble un être inventé, comme une idéalisation de Pedro Páramo.

Une villageoise dit : « Les uns disent qu’elle était folle, les autres que non. La vérité, c’est qu’elle parlait déjà toute seule lorsqu’elle était encore vivante. »
(p.93)

Elle meurt aprè
s 3 ans de mariage. Pedro Páramo a le cœur brisé. Un villageois raconte : « Il croyait la connaître (…) Ne suffisait-il pas de savoir que c’était l’être qu’il aimait le plus sur cette terre ? (…) Quel était donc le monde de Susana San Juan ? C’est une des choses que Pedro Páramo n’était jamais parvenu à savoir. » (p. 113)  Il meurt peu de temps après Susana.

Josephine Sacabo explique : « Tout le discours [de Susana San Juan] est fait de souvenirs et d’illusions, délivrés depuis sa tombe. C’est l’histoire d’une femme forcée de prendre refuge dans la folie, pour protéger son monde intérieur des ravages des forces qui l’entourent : un patriarcat tyrannique, une église qui n’offre aucune rédemption, la violence de la révolution et la mort elle-même. Ces photos sont ma tentative de décrire ce monde comme vu à travers les yeux de son héroïne tragique.»

Conclusion

L’intérêt de la démarche de Josephine Sacabo est qu’elle apporte une profondeur visuelle à l’histoire de Juan Rulfo. Les photos accompagnent le roman, tout en laissant le lecteur utiliser son imagination. Elles ne sont là que pour créer une atmosphère qui appuie le déroulement de l’intrigue.

Sources

http://www.austinchronicle.com
http://www.meridianmagazine.com
http://www.geocities.com/espinosajacome
http://www.utexas.edu/utpress
http://www.lclark.edu
http://bestofneworleans.com
http://alkek.library.txstate.edu
http://www.universalis.fr
http://www.takegreatpictures.com
http://www.thenation.com



Nolwenn, AS Bibliothèque-Médiathèque

Voir également les articles de M.F. et de
D.M.G. sur
Pedro Páramo.
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Published by Nolwenn - dans Réalisme magique
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10 mars 2009 2 10 /03 /mars /2009 08:54







Mikhaïl BOULGAKOV,

Endiablade (1924)
Traduit  du russe par Françoise Flamant
Gallimard, 2004
Collection Folio




















En fonction des différentes traductions du russe, il est possible de trouver ce texte sous d'autres titres : La diabolade, Endiablade ou Comment des jumeaux causèrent la mort d'un chef de bureau, Diablerie ou comment des jumeaux causèrent la perte d'un secrétaire, etc.

Mikhaïl Boulgakov

Né à Kiev (à l'époque en Russie) en 1891, Boulgakov suit dans un premier temps des études de médecine ; il est même médecin sur le front en 14-18. Marqué par les scènes de la guerre, il les évoquera plus tard dans La Garde blanche (récit de la guerre civile à Kiev), Les Aventures extraordinaires du docteur N., La Nuit du 2 au 3.

En 1920, alors qu’il est malade du typhus, il abandonne la médecine pour le journalisme satirique à Vladicaucase puis Moscou. A cette époque il écrit et publie quelques textes qui sont de violentes satires du système soviétique (Endiablade en 1924, Les Œufs du destin et Cœur de chien en 1925) : il connaît d’ailleurs un certain succès, mais est aussitôt censuré. Suite à la publication d’Endiablade, son appartement est perquisitionné, ses pièces et ses œuvres sont interdites à la représentation et à la vente. On lui confisque même ses manuscrits.

Cependant ses pièces de théâtre, remaniées pour échapper à la censure, lui permettent d’accéder à la notoriété : Les Jours des Tourbine (adaptation de La Garde blanche), L'Appartement de Zoïka (1926), L'Île pourpre (1928). Mais en 1929, Staline écrit une lettre ouverte qui condamne le théâtre de Boulgakov : ses pièces sont retirées de l’affiche, certaines n’accéderont jamais à la scène. Boulgakov demande alors, en vain, à quitter l'URSS.

Cette possibilité ne lui sera jamais accordée mais Staline, en 1930, lui obtient un poste subalterne d'assistant-metteur en scène au Théâtre d'Art de Moscou. Il reste à ce poste jusqu’à la fin de sa vie, sans jamais pouvoir publier de nouvelles œuvres, ni faire jouer de nouvelles pièces. En 1939, son état de santé se dégrade. Il meurt le 10 mars 1940 à l'âge de 49 ans.

L’on pourrait s’en tenir là : mais les plus grandes œuvres de Boulgakov ne seront publiées qu'après sa mort, et de manière encore plus significative, après la mort de Staline en 1953. La plus connue est Le Maître et Marguerite, publiée en 1966, soit 26 ans après que Boulgakov l'a terminée. Mais il faut également citer Le Roman de Monsieur de Molière, où Boulgakov, à travers la biographie de Jean-Baptiste Poquelin qu’il admirait particulièrement, en profita peut-être pour faire la comparaison entre la censure radicale que lui-même subissait, et le soutien du Roi dont bénéficiait Molière. Enfin, en 1987, Cœur de chien reçoit de nouveau l’autorisation d’être publié en URSS.

Endiablade

Le roman dépeint la mésaventure du camarade Korotkov, un bureaucrate qui jouit d’une position stable de « chef de bureau titulaire au premier dépôt central de matériel pour allumettes ». Il mène une vie de conformiste, soumis aux rouages du système soviétique et se plie aux règles sans se poser de questions. Un exemple flagrant se trouve au début du texte : alors qu’il n’y a plus d’argent, les employés du dépôt apprennent qu’ils ne recevront leur salaire que sous forme de dizaines de boîtes d’allumettes. Etonnante est la réaction du camarade Korotkov, qui est certes légèrement contrarié, mais qui ne s’en offusque pas vraiment. Cependant, alors qu’il est confortablement installé dans sa routine, son destin bascule.

Alors qu’il a pour la première fois affaire au nouveau directeur du dépôt, il commet une terrible maladresse : ignorant le nom de cette personne, il se méprend lors de la rédaction d’un ordre administratif et confond son nom, « Kalsoner », avec le mot « caleçon ». Par conséquent, la sous-section des fournitures reçoit l’ordre de Korotkov d’approvisionner le personnel féminin en caleçons de l’armée.

L’issue de cette bourde monumentale ne se fait pas attendre : le lendemain, un arrêté est placardé, annonçant le renvoi définitif du camarade Korotkov. Sa vie en est bouleversée, car on devine aisément qu’il n’existe qu’à travers son travail, qu’à travers sa situation. Il veut donc s’expliquer, arranger les choses avec Kalsoner. Mais s’engage alors une course-poursuite qui tourne au cauchemar.

Au fur et à mesure de cette poursuite, la bureaucratie soviétique se révèle au lecteur sous son véritable jour (du moins celui que nous expose Boulgakov). Dans ce monde, l’absurdité et la folie règnent, dans les personnages comme dans les faits. Korotkov lui-même devient peu à peu complètement fou. Voici quelques extraits du texte qui l’illustrent :

Alors qu’il croit avoir rattrapé Kalsoner...

« - Camarade Kalsoner ! cria Korotkov, et il resta pétrifié.

(...) Korotkov reconnut tout, absolument tout : et la tunique grise, et la casquette, et le cartable, et les grains de Corinthe des yeux. C’était bien Kalsoner, mais un Kalsoner qui avait une longue barbe assyrienne frisée, descendant jusque sur la poitrine. Dans la cervelle de Korotkov surgit aussitôt cette pensée :

« La barbe a poussé pendant qu’il était en moto et qu’il montait l’escalier : qu’est-ce que ça veut dire ? »

Et puis une deuxième :

« La barbe est fausse : qu’est-ce que ça veut dire ? »


Korotkov ignore que Kalsoner a en vérité un frère jumeau et est persuadé que son directeur se joue de lui et se transforme. Plus loin dans le texte, un passage fait état du vol de ses papiers et de la situation absurde qui s’ensuit avec un représentant de l’armée :

« Un homme gris, renfrogné, qui louchait, lui demanda sans le regarder, mais en tournant les yeux de côté et fixant on ne sait quoi :

- Où vas-tu comme ça ?

- Camarade, je m’appelle Korotkov, Bé Pé. On vient de me voler mes papiers. Tous sans exception. On peut me ramasser.

- Et c’est très facile, approuva l’homme sur le perron.

- Alors, permettez...

- Que Korotkov vienne se présenter en personne.

- Korotkov, c’est moi, camarade.

- Donne-moi ton attestation.

- On vient de me la voler à l’instant, gémit Korotkov. (...) »


Ce passage est relativement symbolique, puisqu’après avoir été destitué de son poste par lequel il se définissait, voilà que Korotkov perd en plus un élément qui le définit aux yeux des Soviétiques : ses papiers.

Korotkov continuait à sentir le sol vaciller sous ses pieds. Il se recroquevilla et marmonna en fermant les yeux :

« Le vingt était un lundi ; donc mardi était le vingt-et-un. Non. Qu’est-ce qui m’arrive ? Mille neuf cent vingt-et-un. Numéro de référence 0,15. Un blanc pour la signature. Tiret. Bartholomé Korotkov. Ça, c’est donc moi. Mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi, dimanche. Mardi commence par un M. Mercredi commence aussi par un M. Et vendredi, dredd..., par un D, comme dimanche... »

La folie devient totale. Korotkov est véritablement obsédé par Kalsoner, dont il ignore toujours l’existence du frère jumeau, il veut le démasquer et élucider ce mystère. La situation dégénère alors et la folie s’accentue jusqu’à un paroxysme qui survient à la toute fin de l’histoire.

Conclusion

Endiablade est une lecture drôle et terrible à la fois.

Elle est drôle par l’écriture et par les caricatures que fait Boulgakov, par exemple celle de Kalsoner, qui prête à sourire :


«L’inconnu était si petit qu’il n’arrivait qu’à la ceinture du grand Korotkov. La médiocrité de sa taille était compensée par la largeur extraordinaire de ses épaules. Son tronc carré était posé sur des jambes torses, dont la gauche, de surcroît, était boiteuse. Mais ce qu’il y avait de plus curieux, c’était la tête. Elle avait la forme exacte d’un gigantesque modèle d’œuf, fixé horizontalement sur le cou, le petit bout en avant. Elle était également chauve comme un œuf et avait un tel éclat que des ampoules électriques brûlaient sur le sommet du crâne de l’inconnu sans jamais s’éteindre. Son visage minuscule était rasé de si près qu’il en était tout bleu. De petits yeux verts de la taille d’une tête d’épingle étaient enfoncés dans ses orbites profondes. »

Mais elle est terrible par ce qu’elle dénonce : la folie qui règne dans le système soviétique, et la soumission dont font preuve les bureaucrates comme Korotkov.

Le « diable », figure à laquelle Boulgakov aime faire référence, est sûrement pour Korotkov ce Kalsoner qui le mène à sa perte. Mais le véritable diable du roman est sans doute cette « bureaucratie tentaculaire et diabolique », élargie à la politique de l’URSS toute entière.


Pauline LIBAT, A.S. Bib

Sources

http://www.litteraturerusse.net/biographie/boulgakov-mikhail.php

Article « MIKHAÏL AFANASSIÉVITCH BOULGAKOV » de l’Encyclopedia Universalis

Les extraits sont issus de : BOULGAKOV, Mikhaïl ; HAMART, Yves (trad.). Diablerie : nouvelle où il est raconté comment deux jumeaux causèrent la perte d’un secrétaire. Lausanne : Ed. L’âge d’homme, 1971. (Collection « Classiques slaves »)


Autres articles sur Boulgakov :

Travaux de P.M. et de Fanny sur Coeur de chien.

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2 mars 2009 1 02 /03 /mars /2009 10:54

















Salman RUSHDIE
L’Enchanteresse de Florence

Traduit de l’anglais par Gérard Meudal
Plon, collection Feux croisés
Septembre 2008














L’auteur


Salman Rushdie est né en 1947 à Bombay, année de l'indépendance et de la partition de l’Inde et du Pakistan. Il passe son enfance dans cette étrange ville qui mêle cultures anglaise et indienne. A l’âge de 13 ans, il choisit d’aller étudier en Angleterre où il entamera, une fois adulte, sa carrière d’écrivain. Son premier roman – Grimus – est publié en 1975 mais c’est avec Les Enfants de Minuit que Rushdie accède à la notoriété. Ce roman reçoit en effet divers prix dont le prestigieux Booker Prize en 1981. En 1989, il publie Les Versets sataniques, roman qui fera basculer sa vie puisque, victime d’une demande de mise à mort proclamée par des chefs musulmans, il est contraint de vivre reclus durant de longues années. Il ne cesse pourtant pas d’écrire et devient ainsi l’emblème de la lutte pour la liberté d’expression.

Tous ses livres seront marqués par un incessant questionnement sur l’Est et l’Ouest, sujet important à ses yeux du fait de son enfance passée entre ces deux mondes. Son écriture mêle aisément le mythe ou la magie à des éléments historiques, c’est pourquoi ses livres sont considérés comme des œuvres de réalisme magique. Cependant « cette étiquette embrouille les lecteurs, pense l’auteur, car tout ce qu’ils retiennent, c’est le terme « magique », ils n’entendent pas vraiment le mot « réalisme ». Alors que le fantastique doit être encadré par une compréhension très claire du réel. »




Le roman

« Un voyageur qui serait passé par là – et celui précisément qui arrivait en ce moment même sur le chemin longeant le lac – aurait pu croire qu’il s’approchait du trône d’un monarque si fabuleusement riche qu’il pouvait se permettre de déverser dans un immense cratère une partie de ses trésors afin de plonger ses hôtes dans la stupeur et l’émerveillement. »

Dès les premières pages de son roman, Salman Rushdie nous mène aux portes de Sikri, fabuleuse capitale de l’Empire moghol où règne le grand Akbar durant le XVIe siècle. Le voyageur qui s’apprête à entrer dans la ville se nomme Niccolo Vespucci ; il est venu de Florence pour apprendre un grand secret à l’Empereur Akbar. Quand il parviendra à coups de ruses et de tours de passe-passe à l’approcher, il lui annoncera en effet que lui, jeune blondinet venant d’un pays lointain, est en réalité son oncle. Fabulation ou insolite réalité ? Charmé par cet étranger troublant et attachant, Akbar acceptera d’écouter son histoire.

« Il était une fois, en Turquie, un prince aventurier nommé Argalia dont la suite comprenait quatre géants terrifiants ; il y avait aussi une femme avec lui, Angelica, princesse d’Inde et de Cathay, la plus belle … »

Commence alors le long récit de la légende de l’Enchanteresse Qara Köz (ou Angelica), princesse moghole oubliée et reniée par les siens, par ordre de son frère Babur, qui se trouve être également le grand-père d’Akbar. Niccolo Vespucci raconte comment cette princesse étrangère a séduit et envoûté la ville de Florence et ses habitants, comment elle fut considérée tour à tour comme une sainte et une sorcière.

Par la force de son récit, Niccolo Vespucci arrivera à faire renaître le mythe de l’Enchanteresse au sein même de la cour d’Akbar. Modèle et amie pour les uns, fantasme sexuel pour les autres, Qara Köz deviendra très vite une véritable obsession dans les esprits du peuple moghol.


A l’origine de ce roman, c’est une simple préface que Salman Rushdie écrit pour une biographie de Babur, le fondateur de l’empire moghol. Il s’aperçoit alors qu’il existe des similitudes entre la pensée de Babur, considéré comme un tyran, et celle de Machiavel, philosophe florentin. Il décide de creuser ce concept et va entreprendre de nombreuses recherches sur l’empire moghol et sur la Renaissance italienne.

Alors que son idée première est de mettre en place une histoire qui relierait ces deux mondes a priori très différents, Salman Rushdie s’aperçoit peu à peu que Florence et Sikri, capitale de l’empire moghol, sont en fait les deux faces d’une même et unique pièce de monnaie. Finalement, la légende de l’Enchanteresse de Florence ne servira pas à faire le pont entre ces deux civilisations mais permettra au contraire de mettre en lumière leurs nombreux points communs. On découvre ainsi deux cultures riches et étonnantes, toutes deux chargées d’une intense sensualité et d’un hédonisme certain. Salman Rushdie explique : « La Florence que je connaissait à travers les livres d’histoires de l’art, c’était la ville de l’élégance, de la beauté, de la sophistication, de la philosophie… Mais parallèlement à ça, j’ai découvert un lieu barbare avec des gens qui se sodomisaient dans tous les coins de rue et qui, à chaque fois qu’ils étaient excités, se mettaient à brûler leur ville ! » Le ton est donné : sans négliger ce qui fait le prestige de la culture florentine ou moghole, Rushdie va surtout s’épancher sur les éléments de la vie quotidienne des peuples, sur leurs travers, leurs obsessions ou leurs étranges lubies.

L’auteur nous propose alors une fabuleuse balade dans l’espace-temps : un bond dans l’Italie du XVe, un autre dans l’Inde du XVIe, en passant par le Moyen-Orient ou encore par l’Amérique. Une vingtaine de personnages nous accompagnent dans cette balade, personnages qui deviendront tour à tour les héros de leurs propres histoires. Malgré l’omniprésence du puissant Akbar, du mystérieux Vespucci et de l’envoûtante Qara Köz, espions, philosophes, peintres, guerriers mais aussi courtisanes, traîtres, prostituées, étrangers, chacun d’entre eux devient le centre de l’intrigue l’espace de quelques pages. Cette multitude de récits nous dessine un monde chargé tout à la fois de magie, d’érotisme, de superstition et de sagesse.

L’enchanteresse de Florence est construit comme une valse dont la légende de l’Enchanteresse est bel est bien le thème principal, mais de nombreuses mélodies viennent s’y superposer chacune à son tour. Tout comme dans une valse, il arrive que la tête nous tourne, il devient difficile de suivre le rythme et le mouvement, mais malgré cette perte de repères, la musique continue et nous ne pouvons nous empêcher de continuer notre lecture.  A la fois roman historique, politique ou philosophique, L’Enchanteresse de Florence
 
est un roman extrêmement complet dont le but recherché n’est pas tellement celui d’informer mais celui de donner à voir, de permettre à l’imagination de se perdre entre magie et réalité.
Marianne SANDEVOIR, 2ème année Édition-Librairie


Autres articles sur Salman RUSHDIE :

études de M.F. D. et de E.S. sur Les Enfants de minuit.

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24 février 2009 2 24 /02 /février /2009 08:44









MURAKAMI Haruki
La course au mouton sauvage
Traduit du japonais par Patrick de Vos,
Seuil, 2002.
Rééd.  « Points ». 




















Haruki Murakami, un auteur japonais ( 1949-)


Originaire de Kobe, Haruki Murakami étudie la tragédie grecque à l’université de Tokyo. Il dirige ensuite un club de jazz, avant d’enseigner à Princeton durant quatre années. Son premier livre - non traduit - Écoute le chant du vent, publié en 1979 lui vaut le prix Gunzo. En 1995, suite au tremblement de terre de Kobe et à l’attentat du métro de Tokyo, il choisit de retourner au Japon où il écrit un recueil de nouvelles intitulé Après le tremblement de terre.  D’autres romans se succèdent, notamment, Chroniques de l’oiseau à ressort , Au sud de la frontière, A l’ouest du soleil, Les Amants du Spoutnik, La Ballade de l’impossible. Son roman initiatique Kafka sur le rivage, publié en 2006 le propulse dans la cour des Grands de la littérature. Son dernier roman Le Passage de la nuit  paraît en 2007.

Le narrateur du roman La course au mouton sauvage apparaît dans un autre roman de Murakami, intitulé Danse, danse, danse..

Résumé

Le narrateur est un jeune homme ordinaire à la vie monotone. Lui et son associé travaillent en tant que cadres publicitaires et traducteurs à Tokyo, mais la routine s’installe désespérément jusqu’à ce qu’un intriguant courrier envoyé par son ami surnommé « le rat », vienne rompre sa tranquillité. Il s’agit de la  photographie d’un paysage montagneux dans lequel pâture un mouton marqué d’un symbole. Son correspondant lui demande de l’insérer dans sa revue.  Le narrateur accepte, ignorant alors les conséquences de ce geste. En vérité, le mouton figurant sur l’image est doté de pouvoirs surnaturels car il habite les hommes, se nourrit de leur esprit et s’en débarrasse. Cet animal mythique est  à l’origine de la création d’une puissante organisation d’extrême droite qui sévit alors au Japon. Cette bête extraordinaire inspire le grand maître qui contrôle ce gouvernement occulte et détient le monopole en termes politiques, économiques et médiatiques. Cependant, cette organisation est menacée car le dirigeant, très affaibli, n’est plus sous l’emprise du mouton. La mort du maître signifierait le démembrement de l’organisation, l’achèvement d’une volonté, et le secrétaire du maître ne peut s’y résoudre.

Ainsi, lorsque ce dernier aperçoit la photo de la publication, il reconnaît le mouton et remonte jusqu’à la source, à savoir, le narrateur. Lorsqu’il le rencontre, il le somme de partir à la recherche de l‘animal. Sous la menace, le malheureux se plie  aux exigences de cet homme et commence sa quête insensée. Sa « girlfriend » qui semble animée d’une sorte de sixième sens et dont il ne cesse d’admirer les oreilles… l’accompagnera dans son périple.             
 
Les personnages

Ce roman dévoile de singuliers personnages qui caractérisent bien l’univers murakamien.

Ils sont désignés par des surnoms ; ce choix de l’auteur n‘est pas innocent et renforce la dimension fictive du roman. A défaut d’être concrets, les personnages sont flous, intangibles, comme l’histoire du roman.

Le personnage principal est le narrateur du roman, il énonce son récit à la première personne et ne possède pas d’attributs particuliers, voire magiques. Le lecteur peut ainsi s’identifier aisément au narrateur.

Son associé manque de courage, n’ose pas prendre de responsabilités et s’avère être un buveur invétéré.

Le « rat » est à l’origine de cette course au mouton sauvage, il est à l’initiative de l’action puisqu’il envoie la photographie du mouton. Ce personnage loufoque constitue la ligne directrice du roman ; sans lui, les personnages seraient des automates, des êtres translucides.

Le rat ponctue le récit d’humour durant ses fréquentes apparitions dans le récit.

L’ « homme », le secrétaire du maître, est un des personnages subalternes du roman, il  est « l’œil » qui suit et surveille le narrateur lors de son périple.

La « girlfriend » du narrateur  possède une caractéristique physique hors du commun puisque ses oreilles lui permettent  de prédire l‘avenir.

Cette femme possède une double apparence : elle reste commune avec ses cheveux relâchés, mais lorsqu’elle découvre ses oreilles, elle devient radieuse. Telle une créature enchanteresse, elle transcende l’espace qu’elle occupe. Considérons l’effet qu’elle produit auprès du narrateur lorsqu’elle les laisse apparaître : « Je la regardais bouche bée, le souffle coupé. Ma gorge était désespérément sèche, mon corps se retrouva sans voix. Un instant je crus voir onduler les murs en crépi blanc. La rumeur de conversations à l’intérieur du restaurant et le cliquetis des couverts se muèrent un instant en une sorte de pâle et trouble nuage. J’entendais un ressac de vagues, respirais une bonne vieille odeur de crépuscule. Et ce n’était encore là qu’une infime partie de tout ce que je ressentis pendant ces quelques petits centièmes de seconde[…] elle était irréellement belle, tout se dilatait comme l‘univers, et tout s‘y condensait comme dans un profond glacier […] elle et ses oreilles  ne faisaient qu’une seule et unique chose qui, tel un antique rayon de lumière, glissait le long de la pente du temps. »


L’écriture

Murakami nous propose une glissade vers l’imaginaire en agrémentant son récit d’images métaphoriques.

Il utilise également de nombreuses descriptions  qui envoûtent le lecteur et le transportent dans un monde onirique : « Je ne me rendis pas compte que la voiture roulait déjà. J’avais l’impression de me trouver à bord d’une cuve en or glissant à la surface d’un lac de mercure. », page 81.

« Il régnait un tel calme, que je me croyais assis au fond d’un lac avec du coton dans les oreilles », page 81.

D’autres descriptions demeurent étranges mais transfigurent toujours le réel en poésie:  « Ses chaussures étaient couvertes d’une boue durcie, comme une épaisse croûte de pain brioché ». « Les deux bâtiments n’allaient vraiment pas ensemble. Un peu comme des sorbets servis en même temps que des brocolis sur un plat en argent », page 87.

Dans son récit, Murakami intègre de nombreux dialogues, la plupart d’entre eux sont animés par le narrateur, il n’y a jamais plus de deux interlocuteurs, le narrateur en fait toujours partie. Cette démarche stylistique permet d’introduire une dynamique dans le récit et rapproche le lecteur des personnages.

Narration

Par le biais de ce roman, l’auteur  nous propose un parcours atypique puisqu’il vogue sur plusieurs genres mêlant notamment l’histoire fantastique, le récit d‘aventure et l’enquête policière. Il confère d’une façon délicieusement instable une dimension réelle et merveilleuse à son roman, ce qui le rend  captivant.

Murakami nous propose un roman insolite en nous faisant évoluer dans un monde qui sans cesse oscille du réel à l‘imaginaire. Il réussit à sublimer le quotidien.

Seul Murakami détient les clés de son oeuvre mais il nous y ouvre généreusement les portes et nous transporte dans son univers fantasque.

Au niveau de la structure du roman, les différentes parties du récit sont introduites par des titres situant le contexte et le lieu de l’action ; l’auteur fournit ainsi des pistes au lecteur pour que celui-ci puisse se  repérer aisément et suive le fil et les turbulences du roman…car quelquefois figurent au sein de la narration des flash-back.

Le thème de l’existence gravite autour de l‘oeuvre ; selon Murakami, nous serions des « existences instantanées » dans ce  vaste monde.

L’homme serait  un être de passage sur la Terre, il y erre puis s’efface ; la vie serait un voyage, c'est l’impression qu’il souhaite véhiculer à travers ses romans.

La part de réalisme magique au sein du roman

L’apparition du mouton « magique », les oreilles extraordinaires de la « girlfriend », l’épisode du chauffeur qui communique avec Dieu, constituent autant d’éléments merveilleux qui inscrivent le roman dans le courant du réalisme magique.


Parmi les bases réelles de l’histoire, nous trouvons un narrateur pouvant être assimilé à « monsieur tout le monde » ; dans un second temps, nous ne sommes pas déroutés quant à la localisation de l’histoire puisque celle-ci se déroule dans la ville de Tokyo et se poursuit sur l’île d’Hokkaido.

Par ailleurs, l’épisode du despotisme effréné du Maître rappelle la dictature qui sévissait au Japon au XIIème siècle.


Au terme de notre réflexion, nous pouvons affirmer qu’ Haruki Murakami est un grand maître de la littérature nipponne contemporaine qui, à travers sa plume originale et poétique, exerce avec brio l’art de la séduction auprès de son lecteur.

Laura Eiselé, 2ème année Bib.


Autres articles sur Haruki Murakami :





Les amants du spoutnik
, article de Julie






L'éléphant s'évapore
: articles de Noémie et de Samantha







Le Passage de la nuit
:
articles de Marlène, Chloé, E. M., Virginie.








Kafka sur le rivage
:
articles de Marion, Anthony, P.







La Course au mouton sauvage
: articles de J., et B.





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22 février 2009 7 22 /02 /février /2009 00:00







MURAKAMI
Haruki
Les amants du Spoutnik

traduit du japonais
par Corinne ATLAN
Belfond, 2003
Rééd. 10/18, 2004





















K., narrateur anonyme du roman, jeune instituteur, est amoureux de Sumire depuis leur première rencontre. Malheureusement, celle-ci ne rêve que de littérature et de Miu, une mystérieuse femme à la beauté sophistiquée. Guidée par son amour pour Miu, Sumire devient sa secrétaire particulière et accepte de la suivre dans ses voyages en Europe.

Un soir, K. reçoit un coup de fil, c’est Miu. Sumire a mystérieusement disparu…


C’est une étude du sentiment amoureux qui parcourt les pages de ce roman. En effet, Murakami cherche à savoir ce qu’est l’amour, « comment il se manifeste, sous quelle forme, sous quelle métaphore.  »  C’est donc à travers cette troublante histoire d’amour que Murakami nous offre une extraordinaire métaphore du sentiment amoureux.
   

Cette image est celle du satellite russe Spoutnik 2, lancé dans l’espace en 1958 et qui ne fut jamais récupéré. Au sein de ce triangle amoureux, en apparence ordinaire, chaque personnage apparaît à sa manière comme un satellite errant, prisonnier de sa solitude. Ils sont atypiques, en marge de la société, excentriques ou bien effacés. Leur seul point commun est cet amour non partagé. K. aime Sumire qui ne l’aime pas, Sumire aime Miu qui ne l’aime pas.
   

Pour chacun d’eux, l’amour semble représenter un espoir de retrouver leur chemin vers le monde dans lequel ils sont perdus, de se sentir exister, de s’épanouir.

On retrouve donc dans ce roman, un thème récurrent dans l’œuvre de Murakami, celui de la solitude et des histoires d’amour qui finissent mal. Ils se comprennent, sont dépendants l’un de l’autre. Ils se cherchent mais ne s’atteignent pas.
   

Enfin, on peut trouver dans ce roman des éléments de réalisme magique. En effet, la disparition surréaliste de Sumire reste l’élément énigmatique du roman, empreint de fantastique et de poésie.


Un roman magique inscrit dans l’œuvre d’un auteur brillant, qui fait de son écriture un rêve, dont on voudrait ne jamais se réveiller.    

Julie Santschy, 2ème année Ed.-Lib.



Autres articles sur Haruki Murakami :



L'éléphant s'évapore
: articles de Noémie et de Samantha







Le Passage de la nuit
:
articles de Marlène, Chloé, E. M., Virginie.








Kafka sur le rivage
:
articles de Marion, Anthony, P.







La Course au mouton sauvage
: articles de J., et B.


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2 février 2009 1 02 /02 /février /2009 22:16








Chitra Banerjee DIVAKARUNI,
La reine des rêves

traduit de l’anglais par Rani Mayâ
 Picquier























Chitra Banerjee Divakaruni est née à Calcutta en 1957 et est arrivée aux Etats-Unis à l’âge de 19 ans. Elle s’est d’abord fait connaître en tant qu’auteur de poésie, et cela se retrouve dans ses romans et nouvelles. C’est une conteuse qui s’inspire des légendes ancestrales de son pays natal, l’Inde, et de son expérience vécue dans deux cultures opposées.
Ses livres relèvent du réalisme magique.

Le roman La reine des rêves.

Ce roman s’inscrit dans la lignée de La maîtresse des épices. On y retrouve la poésie et le mélange des légendes indiennes et de la vie des émigrés indiens en Amérique, thème qui lui est cher.

L’histoire contée ici est celle de Rakhi, une artiste peintre indienne, en manque d’inspiration, et dont la vie traverse de nombreuses crises. Mais c’est également l’histoire de sa mère qui est racontée ; elle est l’élément magique du récit, elle a grandi en Inde, et cache un secret qui va diviser sa famille, elle est interprète de rêves et aide les gens qui viennent la voir. A la mort de sa mère, Rakhi découvre son journal et, ainsi, sa vie en Inde, son initiation selon des rites anciens, les sacrifices qu’elle à dû faire par amour, et le pourquoi du secret autour de son don.

La présence de l’interprète de rêve, malgré ses faiblesses et ses doutes, malgré sa mort, semble apaiser les conflits. Peu à peu, sous cette influence «magique », Rakhi, ainsi que ceux qui l’entourent, trouvent leur voie, se réconcilient, relèvent la tête sous les épreuves, comme l’incendie du salon de thé de Rakhi, ou la vague de racisme vécue après les événements du 11 septembre. Même la découverte du don de sa mère chez sa fille sera vécue sereinement par Rakhi, finalement.

Ce récit est plein d’espoir, l’espoir de l’auteur de voir se réconcilier deux cultures qui lui sont chères, l’espoir des personnages qui ne souhaitent que trouver la paix, l’espoir de l’interprète de rêves qui trouve l’apaisement en aidant les gens qui croisent sa route.


Alice Bourasseau, 2ème année BIB.-Méd.

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5 janvier 2009 1 05 /01 /janvier /2009 20:53









Kiran DESAI

Le Gourou sur la branche,
1998
Traduit de l'anglais par Jean Demanuelli
LGF, 2002 (coll. Le Livre de Poche)


















Kiran Desai 



Kiran Desai est née en 1971 à New Delhi. Elle est la fille de la romancière Anita Desai.

A l’âge de 14 ans, elle quitte l’Inde avec sa mère pour s’installer aux Etats-Unis.
Le Gourou sur la branche, paru en 1998, est son premier roman.
En 2006, son deuxième roman, La Perte en Héritage, reçoit The Man Booker Prize .
Les romans de Kiran Desai sont aujourd’hui publiés dans plus d’une trentaine de pays.




L'histoire

Sampath Chawla vit avec sa famille à Shahkot, une petite ville en Inde. Il travaille à la poste mais passe son temps à lire le courrier des gens.

Un jour, alors qu'il est employé comme serveur au mariage de la fille de son patron, il fait scandale en se déshabillant devant tous les invités. Il est alors licencié. Il décide de quitter la ville et se réfugie dans un goyavier. Sa famille tente de le faire descendre ; en vain. La situation attire quelques curieux. C'est alors que Sampath reconnaît des habitants et révèle devant tout le monde leurs petits secrets qu'il a lus dans leurs lettres. Les gens sont stupéfaits et pensent que Sampath a un don de divination. La nouvelle fait le tour de la ville et tous les habitants affluent dans le verger pour voir Sampath "l'ermite", lui demander conseil et le questionner sur leur avenir.   

Son père, M. Chawla, flairant la bonne affaire, décide d'installer toute la famille dans le verger : il fabrique même une baraque à thé où les fidèles pourront aussi acheter des photos de Sampath ainsi que des objets et de la nourriture pour l'offrande.

Un jour, une bande de singes envahit le goyavier ; Sampath les accepte et tout le monde pense qu'il les a apprivoisés encore une fois grâce à un pouvoir surnaturel.

Mais un jour les singes trouvent de l'alcool et terrorisent le verger et la ville entière en saccageant les boutiques et en agressant les passants pour trouver ce dont ils ne peuvent plus se passer. Toute la ville cherche alors un moyen de se débarrasser de ces animaux sacrés. Le préfet prend la décision de faire capturer les singes par l’armée et de les transporter loin dans la forêt. Mais tout ne va pas se passer comme prévu… 


Sampath : un personnage libre

En hindi, Sampath signifie « heureux hasard » car le jour de sa naissance, deux miracles se sont produits : la mousson tant attendue arriva et un container de ravitaillement de la croix rouge tomba, par erreur, dans le jardin de la famille Chawla. Le garçon de la famille était donc promis à un bel avenir.

Mais à 20 ans, Sampath est un jeune homme qui se laisse vivre : il n'a jamais aimé l'école et n'a aucune ambition professionnelle : « [il] ne veut pas travailler, [il] veut sa liberté ».

La nature est le seul endroit où il se sent serein et à sa place, loin du bruit et de l'agitation de la ville. Le goyavier sera donc « l’endroit idéal » d'où il va pouvoir observer la beauté du monde. 

Il veut qu'on le laisse tranquille, seul, en communion avec la nature et les animaux. Les singes sont d’ailleurs sa seconde famille.

Sampath est un jeune homme rêveur et solitaire. Il partage ces traits de caractère avec sa mère Kulfi. Sa mère qui est d’ailleurs le seul personnage à le comprendre et à le considérer à sa juste valeur.


Ridiculiser pour dénoncer

Le Gourou sur la branche est un roman satirique. Kiran Desai nous livre son regard sur l’Inde d’aujourd’hui. Le fait de vivre aux Etats-Unis lui permet d’avoir du recul et un point de vue critique sur son pays d’origine. Toutefois, on sent qu’elle n’a pas renié ses racines (elle revient d’ailleurs souvent en Inde) et même si ses personnages sont parfois extrêmement ridicules, ils n’en restent pas moins attachants.

Kiran Desai dénonce le fanatisme à travers les habitants de Shahkot : immédiatement, sans l’ombre d’une hésitation, ils croient fermement que Sampath a un pouvoir divin alors que ce dernier n’a fait que se rappeler les lettres qu’il a lues. Mais l’auteur ridiculise aussi l’espion de la Ligue de la Libre Pensée (la LLP) envoyé par l’Organisation de Dépistage des Ermites Charlatans (l’ODEC) pour révéler au grand jour la supercherie de la famille Chawla. L’espion se focalise sur Kulfi, la mère du célèbre ermite, car il est persuadé qu’elle met de la drogue dans les plats qu’elle prépare à son fils.

L’auteur dénonce aussi la cupidité à travers le personnage de M. Chawla : il ne lui a pas fallu longtemps pour comprendre que l’agitation autour de son fils serait une formidable aubaine dont il pourrait retirer beaucoup d’argent. Il passe son temps à développer son « affaire » sans se préoccuper du bonheur de son fils.

Enfin, Kiran Desai dénonce la place des femmes dans la société indienne : le garçon de la famille doit épouser « la  fille parfaite » ; c’est-à-dire celle qui parle peu et qui est dévouée à son mari et sa belle famille. Tout le contraire de Pinky, la sœur cadette de Sampath, qui terrorise le garçon dont elle est « folle » amoureuse.



Le ridicule des personnages et des situations donne au roman une véritable force comique. L’histoire est très originale. Le lecteur est plongé dans l’Inde d’aujourd’hui et suit les aventures de personnages atypiques. Le style de Kiran Desai est très fluide et donc très agréable à lire.


Cécile, 2A BIB
 
Voir aussi

les articles de
Grégoire,
M.A., Emmanuelle sur le Gourou sur la branche,

l'article de Mylène sur La Perte en héritage.
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9 décembre 2008 2 09 /12 /décembre /2008 06:03



Cynthia OZICK
Les papiers de Puttermesser

Traduit de l'anglais (Etats-Unis)
par Agnès Desarthe
Editions de l'Olivier, 2006






























Déroutant, envoûtant, foisonnant... Les qualificatifs ne manquent pas pour décrire ce roman. Et si l'œuvre de Cynthia Ozick est connue pour sa richesse et sa complexité, les Papiers de Puttermesser ne font pas exception. Magie, ironie, poésie...

Ruth Puttermesser, Ulysse des temps modernes

« Puttermesser, son parcours professionnel, sa lignée, sa vie après la mort » ; « Puttermesser et Xanthippe » ; « Puttermesser trouve l'âme soeur » ; « Puttermesser et la cousine moscovite » ; « Puttermesser au Paradis » ; ces titres ne sont pas sans rappeler ceux de l'Odyssée, où chaque aventure est un prétexte pour aborder un aspect de la vie, distiller un peu de sagesse. De même, les tribulations de Ruth Puttermesser ne seraient-elles pas en définitive un simple prétexte pour mettre en scène certains thèmes ?

En effet, la trame en elle-même peut paraître assez mince : nous suivons Ruth Puttermesser dans les différentes étapes de sa vie. D'ailleurs, le terme « papiers » employé dans le titre n'est pas sans évoquer sinon le journal intime, du moins la prise de notes personnelles. Dans « Puttermesser, son parcours professionnel, sa lignée, sa vie après la mort », Ruth a un peu plus de trente ans. Elle quitte son emploi d'avocate dans un cabinet pour entrer au département des Reçus et Débours de la mairie de New York. Une nuit, dans un accès de mysticisme elle crée un golem1, Xanthippe, qui va l'aider à devenir maire de la ville (« Puttermesser et Xanthippe »). Mais l'aventure tourne court... C'est alors qu'elle rencontre Ruppert Rabeeno, artiste adepte de la Rekonstition, avec lequel elle va vivre une intense et improbable histoire d'amour littéraire. (« Puttermesser trouve l'âme soeur ») ; mais encore une fois, le mirage finit par s'effacer. Pendant ce temps l'Histoire suit son cours : l'URSS s'effondre. Lidia, la cousine russe de Ruth, vient se réfugier chez elle. (« Puttermesser et la cousine moscovite »). Mais aussi magique que soit le récit, la fin, elle, sera tragique : Ruth meurt assassinée et violée à l'âge de 70 ans. (« Puttermesser au Paradis »).

Plus que de chapitres, il convient ici de parler de moments de vie, voire de nouvelles car ces histoires peuvent êtres lues indépendamment les unes des autres. En effet, il n'y a pas à proprement parler de lien entre les parties hormis le fait que Puttermesser en est le personnage principal. Peut-être cela est-il dû à la façon dont le roman a été composé ; en effet, deux des cinq textes sont d'abord parus en 1983 dans le recueil intitulé Levitation : five fictions2 et « Puttermesser Paired » (« Puttermesser trouve l'âme soeur ») a été publié dans le New Yorker en 1990.

La genèse un peu particulière du livre laisse à penser que Ruth Puttermesser, en tant que personnage récurrent, est un indicateur de l'évolution de l'oeuvre d'Ozick. Ainsi les différentes historiettes sont-elles le reflet de ses préoccupations, des thèmes fondateurs de son écriture, eux-mêmes largement inspirés par l'histoire personnelle de l'auteur.


De l'Histoire...


Histoire : le mot se conjugue au pluriel chez Ozick. Comme le souligne Josée Antoine3; « l'univers imaginaire de Cynthia Ozick tend vers l'affirmation qu'historien et auteur de fiction peuvent partager un sens commun de l'histoire. [...] Le besoin de mémoire se fait si fort qu'il devient, pour l'écrivain, le moteur de l'imagination créatrice». Ainsi les thèmes abordés sont-ils largement inspirés de la Shoah, comme la question de la mémoire, de la conscience de l'histoire, le problème des rescapés... Si toutes ces thématiques sont sous-jacentes tout au long du récit, elles explosent dans le chapitre 4 (« Puttermesser et la cousine moscovite »). En effet, la venue de Lidia, la cousine de Ruth, est un prétexte à l'évocation du statut d'émigré et des événements survenus. Il est ici question de conscience collective et d'héritage culturel : « Et tout d'un coup [...] Puttermesser comprit la signification de son rêve. Tout ce fil de fer barbelé ! C'était un rêve d'une colossale platitude. Elle avait transformé son appartement en goulag » (p 285). Car « être juif, c'est être à chaque instant dans l'histoire »4. Une autre série de thèmes découle de cela : la question de l'acculturation (Lidia, si elle manie les codes de la société capitaliste, n'en reste pas moins russe et juive), de la langue comme vecteur de transmission... Mais celle qui domine, qui finalement préside à toutes est la question de l'identité : véritable refrain qui ponctue le récit, tout à chaque instant rappelle que la base de tout reste les racines, la connaissance de son passé.

...à l'histoire...

Justement, Cynthia Ozick utilise beaucoup son propre passé dans ce récit ; à la grande histoire se mêle aussi la petite histoire : en effet, Ruth Puttermesser est à bien des égards l'ombre de Cynthia Ozick. Ainsi, certaines thématiques sont directement issues de la vie personnelle de l'auteur, comme l'illustre cette anecdote : quand elle a cinq ans, la petite fille est inscrite à l'école pour la première fois ; mais le rabbin n'est pas de cet avis : la place d'une femme est à la maison, et il la renvoie chez elle5. D'où un certain féminisme chez Cynthia Ozick. De même, si la critique de l'administration new-yorkaise est si savoureuse, c'est parce qu'elle en  connaît le fonctionnement par sa propre expérience : elle a failli être avocate pour la ville de New-York. L'auteur se sert donc de son matériau personnel, projetant certains de ses traits de caractère tels que son goût pour la littérature ou encore son scepticisme.

...en passant par les histoires

Cette disposition peut paraître contradictoire avec l'utilisation que Cynthia Ozick fait du réalisme magique. Mais cette mouvance littéraire est avant tout un produit de l'Histoire né d'un mélange entre oppression politique, culture populaire et philosophie6. Perçu tout d'abord comme l'expression des caractéristiques d'une culture, le réalisme magique peut être interprété comme l'interrogation de l'auteur sur les concepts de fiction et de vérité7. Cynthia Ozick va plus loin ; ici le golem est la figure magique qui « réconcilie l'inconscient et la réalité [...][il] illustre la puissance magique du désir humain »8. Donner vie à cette légende est également un moyen pour l'auteur de se l'approprier et de redonner un second souffle à la culture juive, de l'ancrer dans une réalité nouvelle qui est celle de New-York. Cet épisode parle également du pouvoir de création, de l'importance des mots : une lettre donne vie au golem, une lettre le tue.

Quand la littérature parle d'elle-même

Car dans ce monde de papier, la littérature, l'écriture, le mot ont une importance cruciale. Tout comme l'auteur peut effacer son personnage d'un coup de gomme, Ruth dissout sa création d'un souffle, d'une lettre. Ruth apparaît donc comme un relais de l'auteur ; d'ailleurs un véritable jeu s'instaure entre le personnage et son créateur. Ainsi, Ruth écrit de nombreuses lettres, mettant en scène de façon abyssale le travail de l'écrivain. Mais au-delà, c'est la littérature qui est mise en scène. Les interventions directes de l'auteur, qui apostrophe le lecteur, révèlent les truchements du travail littéraire et posent la question de la vérité. Où s'arrête la fiction, où commence la vérité ? Les limites sont floues... Dans ces conditions, est-il possible de tendre vers une fusion Histoire / littérature ? Mais les ressources du langage sont illimitées ; ainsi pour tendre vers la vérité, Cynthia Ozick a développé un style particulier, où la métaphore, l'accumulation et l'association de mots9 sont les garants du sens. Si, conséquence de ce choix, la lecture n'est pas toujours aisée (le vocabulaire étant assez riche), la poésie triomphe : le rythme, le balancé et le cadencé des phrases parlent d'eux-mêmes...



Une oeuvre monde : voilà les seuls mots capables d'évoquer Les Papiers de Puttermesser,  formidable condensé de ce qu'est aujourd'hui l'oeuvre de Cynthia Ozick, de ses thèmes, ses particularités et ses enjeux.

1. « Dans la tradition juive d'Europe orientale, Etre artificiel à forme humaine que l'on dote momentanément de vie en fixant sur son front le texte d'un verset biblique », le Petit Robert, 2006.

2. Levitation : Five fiction, [1982], New York, E.P. Dutton, 1983

Comprend : « Levitation », « Puttermesser : Her Work History, her Ancestry, Her Afterlife », « Shots », « From a Refugee's Notebook » (nouvelle publiée d'abord sous le titre « Freud's Room », « The Sewing Harems » et « Puttermesser and Xanthippe ».

Référence bibliographique tirée de Cynthia Ozick, de Josée ANTOINE, éd Belin, collection Voix américaines, 1999

3. Ibid.

4. Ibid.

5. Pour tout ce qui concerne les éléments bibliographiques,se reporter au site : http://www.jewishvirtuallibrary.org/jsource/biography/Ozick.html

6. http://www.labo-21.com/accueil.php?page=realisme-magique

7. http://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9alisme_magique

8. http://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9alisme_magique

9. Ibid.




Marion F., BIB 2ème année
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4 mai 2008 7 04 /05 /mai /2008 09:03


 

MURAKAMI Haruki
Le Passage de la nuit
Titre original : After Dark, 2004
Traduction française : Hélène Morita,
avec la collaboration de Théodore Morita
Belfond, 2007














Articles de Julia et Marlène.





1. Article de Julia


L'Auteur




    Murakami Haruki est né en 1949 à Kyoto. Dès l'âge de treize, quatorze ans il est touché par la littérature européenne. Son goût pour les auteurs occidentaux classiques,Tolstoï, Dostoïevski,Tchekhov, Balzac, Flaubert, Dickens, est fortement encouragé par son père, professeur de japonais.

 

 

 

     Dans les années 60, la culture américaine devient très attirante. Haruki découvre la pop-culture les beatniks, le jazz, le rock, des auteurs tels que Richard Brautigan, Truman Capote, Scott Fitzgerald, Ed Mc Bain, Mickey Spillane...

     Il étudie la langue anglaise puis tient un bar de jazz pendant plus de 7 ans, le Peter Cat, nom qui fait référence à son enfance solitaire, avec les chats pour seule compagnie.

     Il reçoit en 1979 le prix Gunzo pour son tout premier roman, Écoute le chant du vent.

     Son troisième roman, En quête du mouton, est le premier à avoir été traduit et présenté à l'étranger.

    Après ce roman, il se limite à l'écriture de nouvelles : Un jour parfait pour le kangourou, Luciole-brûler des granges et autres nouvelles. Il est largement inspiré par les auteurs américains : Scott Fitzgerald, Truman Capote, Raymond Carver. Il affirme s'être " efforcé d'apprendre de Fitzgerald sa capacité à décrire des sentiments qui toucheront l'âme des lecteurs, de Capote, l'élégance et la précision extrême du style, de Carver, la spontanéité stoïque et l'humour caractéristique ".

     Il publie également des essais et traductions d'auteurs américains (Raymond Carver, John Irving)

     Il s'installe aux Etats-Unis où il enseigne la littérature japonaise à l'université de Princeton

     Le tremblement de terre de Kobe, en 1995, et l'attaque au sarin dans le métro de Tokyo le marquent fortement au point qu'il décide de rentrer au Japon. Ces terribles événements lui ont inspiré Après le tremblement de terre, publié en 2002. Le Passage de la nuit, publié en version française en 2007, est son dernier roman.

 

L'Histoire


     Le roman s'ouvre sur la ville de Tokyo, décrite, de nuit, comme " une gigantesque créature " submergée par " une mer de néons multicolores". Une horloge présente à chaque début de chapitre égrène les minutes, nous guidant dans les profondeurs de la nuit électrique. Des destins totalement différents s'entrecroisent : une adolescente en fuite, un jeune garçon passionné de jazz, la gérante d'un love hôtel, ancienne catcheuse, une prostituée chinoise tabassée par un salary man aux pulsions violentes...

 

 

 


     Il est alors près de minuit lorsque nous poussons la porte du restaurant Denny's. La jeune Mari, que nous allons suivre tout au long du récit est assise, seule à une table, absorbée par sa lecture. C'est une jeune étudiante, qui, fuyant le cocon familial, est propulsée dans l'effervescence d'une ville qui semble ne jamais dormir. Son errance va l'amener à fréquenter des lieux, inconnus le jour, mais si étrangement familiers la nuit. Cette jeune fille a une soeur, Eri, superbe mannequin, adolescente réfugiée dans un sommeil sans fin, qui se coupe du monde par les songes. Les destins des deux jeunes soeurs sont opposés mais Murakami Haruki choisit la technique du " cut up " pour lier et entremêler ces deux existences en proie au doute. C'est par cette nuit blanche que Mari espère trouver les réponses à ses questions et comprendre l'attitude de repli sur soi de sa soeur.

 

 

 


     Mari, toujours à sa lecture, est bientôt interrompue par un jeune musicien de jazz, Takahashi, qu'elle a déjà rencontré sans vraiment le connaître. Plus tard elle sera témoin d'un drame : une prostituée chinoise de l'hôtel Alphaville est tabassée par un client. Parlant chinois couramment, elle accepte de traduire les paroles de la victime à la gérante de l'hôtel.

 

 

 

     Murakami nous précipite dans un univers sombre où dominent la solitude et les inquiétudes propres au monde moderne.

     L'écriture de Murakami Haruki peut nous paraître déstabilisante. Il écrit dans un style très concis, dans la continuité des auteurs américains, Chandler, Carver, qu'il a traduits. Il utilise un point de vue troublant : grâce à l'emploi du " nous ", le lecteur devient spectateur, accompagné par l'auteur. Le Passage de la nuit est écrit comme un scénario. Chaque scène est filmée et donc racontée selon un angle de vue différent ; l'auteur propose de multiples lieux d'action, une description rapide et efficace des personnages ainsi qu'une musique qui vient faire office de bande originale.

     Cette écriture cinématographique donne vie à la réalité urbaine qui subitement s'agite et nous entraîne dans un univers complexe et foisonnant. L'auteur demande l'implication totale du lecteur; cette réalité ne semble exister que par lui et par son " oeil-caméra ". Murakami se situe entre la perception et le langage.

     Le livre bouscule nos sens ; nous prenons plaisir à entendre au loin les mélodies douces des Pet shop boys, Les Suites anglaises de J.S. Bach interprétées par Ivo Pogorelich ou encore un morceau de jazz de Benny Golsen : Five spot after dark. Murakami joue de ce pouvoir de narration ; il ne montre que ce qui est utile, rejetant les éléments et descriptions superflus ce qui donne de la légèreté au récit.

     Le Passage de la nuit est influencé par le cinéma, particulièrement la Nouvelle Vague et Jean-Luc Godard. Un des lieux principaux de l'action est un love hôtel nommé Alphaville en référence au film Alphaville : une étrange aventure de Lemy Caution. Alphaville est une ville où dire " je suis un homme libre " n'a pas de sens. Ce monde aseptisé nie la liberté et seuls sont autorisés " silence, logique, sécurité, prudence ". Mais Murakami Haruki ne cherche pas à faire une critique de la société urbaine. Son récit ne suit en aucun cas une logique rationnelle dictée par les machines. Au contraire le roman oscille entre réalité et imaginaire. En utilisant le réalisme magique, Murakami mêle adroitement des phénomènes étranges au récit : une télévision se met brusquement en marche, Eri se retrouve subitement enfermée dans une pièce sans issue, un miroir garde les reflets.

Au final, la nuit passe, légère comme une ombre enfouissant à jamais ses secrets, effaçant les preuves.


Avis de lecture

 

 

 


     A première lecture, le roman m'a quelque peu déçue. J'ai trouvé par moments l'histoire décousue et j'ai eu des difficultés à trouver une certaine unité entre les deux histoires : celle de Mari et celle d'Eri.

 

 

 

     Pour bien apprécier le roman, il m'a fallu une lecture plus approfondie. J'ai ainsi pu mieux saisir l'atmosphère du récit. En effet, Murakami Haruki utilise de nombreuses références à des films, des musiques ainsi qu'à des épisodes de sa vie qui l'ont fortement marqué : une enfance solitaire avec pour seule compagnie des chats, la passion du jazz et de Franz Kafka, le tremblement de terre de Kyoto. Le livre est empreint de tous ces éléments qui lui donnent une dimension beaucoup plus complexe que l'écriture épurée de l'auteur ne pourrait le laisser paraître. J'ai découvert un univers musical qui m'était jusqu'alors inconnu et redécouvert Alphaville de Jean-Luc Godard

     A mon avis, Le Passage de la nuit n'est pas le meilleur des romans de Murakami mais on retrouve dans son style percutant toute son efficacité à décrire avec une économie de moyens les sentiments les plus complexes.


Julia, 1ère année bibliothèque-médiathèque


2. Fiche de Marlène.





L’histoire :

 

  
     Il est minuit à Tokyo et une jeune fille, Mari est seule dans un Denny’s, c’est un fast-food. En parallèle, sa sœur, une jeune fille très belle, dort dans son lit.


     Mari rencontre un jeune homme, Tetsuya Takahashi, qu’elle connaît quelque peu puisqu’elle l'a déjà rencontré lors d’une après-midi passée à la piscine d’un hôtel avec sa sœur. Ce jeune étudiant a un groupe de jazz et répète la nuit dans un local pas très loin du Denny’s. Ils discutent, puis le jeune homme repart jouer. Mari, elle, continue à lire mais une femme qui s’appelle Kaoru, et qui est une ancienne catcheuse, vient la chercher. Cette dernière est patronne d’un love hôtel qui s’appelle Alphaville ; la clientèle est constituée de prostituées, de jeunes couples ou encore des couples illégitimes. Kaoru a besoin d’aide parce qu’une prostituée chinoise vient de se faire tabasser et est en sang dans une des chambres du love hôtel. Kaoru a appelé le jeune musicien qui lui a conseillé d’aller au Denny’s où elle trouvera Mari qui fait des études de chinois et qui le parle couramment. Cette " péripétie " permet à Mari de rencontrer d’autres personnes qui ne sont pas du tout de son milieu, puisqu’elle vient d’une famille aisée. Elle se retrouve donc à passer une partie de la nuit dans ce love hôtel avec une ancienne catcheuse, une prostituée, une femme recherchée par la mafia... Autant de personnes différentes.


     Eri, sa sœur, dort depuis plusieurs mois sans se réveiller. On l’observe à travers " l’œil d’une caméra " et plusieurs événements étranges arrivent. D’abord la télé s’allume alors qu’elle est débranchée, ensuite Mari disparaît de son lit pour apparaître dans une pièce étrange que l’on voit à la télé. Autant de faits inexpliqués.



Les thèmes récurrents

   


Le cinéma et la musique :

 


     Le cinéma et la musique tiennent des places majeures dans le roman.

 


     Tout d’abord, la musique. Il y a énormément de références à différents styles de musique qui vont d’ Eric Clapton, Jimi Hendrix, donc des musiciens de rock, à Curtis Fuller qui est plutôt un jazzman. Ces références donnent une identité au livre, à l’auteur et aux personnages qui font qu’on y croit et qu’on se plonge dedans.

 

     Le cinéma
, quant à lui, est encore plus présent, et pour plusieurs raisons. En premier lieu pour les descriptions qui sont faites à travers ce qu’Haruki Murakami appelle " l’œil caméra " ou encore tout le vocabulaire cinématographique : " angles de vue ", " mise au point ", " capture à nouveau l’ensemble de la chambre "...

     Ensuite il y a, tout comme pour la musique, beaucoup de références cinématographiques comme par exemple le nom du love hôtel qui est Alphaville, référence au film de Jean Luc Godard. C’est également dans le livre, le film préféré de Mari qui cherche donc une explication au nom de l’hôtel, pages 66-67-68. Pour résumer, dans le film de Godard, Alphaville est une cité imaginaire où tout sentiment profond (tristesse, amour, joie...) est interdit sous peine d’exécution. Il y a certes du sexe dans cette cité mais du sexe sans amour, comme dans ce love hôtel.

      Ce roman est éminemment visuel et cela passe même par la présentation. En effet chaque chapitre débute par une horloge, qui nous indique l’heure qu’il est dans le livre, et par une brève description de la scène (ex : Mari et Kaoru marchent dans une ruelle déserte). Ce parti pris fait penser à un scénario. 


Le réalisme magique



     Haruki Murakami a dit : " J’ai toujours considéré l'écriture comme un rêve éveillé. Pour moi, rien n'est plus naturel que le surnaturel ". Le Passage de la nuit illustre bien cela puisqu’il y a un brouillage permanent entre le réel et l’irréel. Par exemple lorsqu’à minuit pile, la télévision dans la chambre d’Eri s’allume alors qu’elle est débranchée, ou encore lorsque Mari se regarde dans une glace puis s’éloigne et que son image demeure dans le miroir. Dans ce livre Haruki Murakami veut rendre étrange [c]e passage de la nuit et désire nous inquiéter sur ces heures nocturnes : que faisons nous, que fait notre corps, passé minuit ?...


L’urbanisme


    A travers le personnage de Mari et de ses " va et vient " dans Tokyo, l’auteur nous montre les deux facettes de cette ville, facettes complètement opposées.

 

     On entre dans le livre avec un Tokyo américanisé puisque le roman s’ouvre par un plan sur Mari qui est dans un fast-food Denny’s. Murakami nous fait ensuite survoler la ville avec tous ses " néons multicolores ", " ses haut-parleurs teintés de hip-hop ", " ses filles blond platine "... Un Tokyo électrique et totalement occidentalisé.

     En même temps, un peu plus tard dans la nuit, Murakami nous balade, via Mari, dans un Tokyo inquiétant où dominent la mafia chinoise et les ruelles sombres. En témoigne, par exemple, le moment où Kaoru fait venir l’homme de la mafia chinoise pour lui donner la photo du salary-man qui a tabassé la prostituée. La rencontre entre les deux se clôt par deux répliques qui, selon moi, illustrent à merveille l’ambiance " glauque " de ces quartiers noirs de Tokyo : " Au fait, vous coupez encore des oreilles ? " demande Kaoru. " La vie déclare-t-il, il n’y en a qu’une seule. Les oreilles, il y en a deux. "


Petit avis personnel


     " Je pense que nous vivons dans un monde, ce monde, mais qu’il en existe d’autres tout près. Si vous le désirez vraiment, vous pouvez passer par-dessus le mur et entrer dans un autre univers. " Interview d’Haruki Murakami pour le Magazine littéraire en 2003.


     J’ai franchi ce mur au début du roman et ai quitté cet autre univers une fois le livre fermé. J’ai savouré ce livre et en même temps l’ai dévoré, j’ai cru en ces personnages et en même temps en ai douté. Ce livre qui oscille entre réel et magie m’a conquise. On ne se pose pas de questions sur ces étranges événements. Une fois plongé dans le roman on les accepte, on y adhère et on adore...

 

Marlène D., 1ère année Ed-Lib

 

 

 

 

 

 

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Published by Julia et Marlène - dans Réalisme magique
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