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7 janvier 2008 1 07 /01 /janvier /2008 22:04
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Hubert LAMPO

Retour en Atlantide (Terugkeer naar Atlantis)
Traduit du néerlandais et postfacé par Xavier HANOTTE
Belfond, 1997 pour la traduction française
192 pages



Biographie
    Hubert Lampo est né à Anvers en 1920 et serait mort à Essen en 2006. Journaliste, enseignant, critique littéraire et essayiste, il a commencé sa carrière littéraire en 1943 avec un court roman Don Juan et la dernière nymphe. Il a écrit une trentaine de romans, recueils et essais, dont le plus connu est La Venue de Joachim Stiller publié en 1960. Docteur honoris causa de l'université de Grenoble, il est considéré comme un des maîtres du réalisme magique flamand.

Résumé et thèmes récurrents
    Le narrateur, Christian Dewandelaer, mène une vie tranquille dans une banlieue ouvrière d'Anvers. Il se définit comme un « médecin des pauvres » et s'occupe de sa mère. Tout est bousculé par la mort de celle-ci. Il apprend que son père, qu'il croyait mort depuis son enfance, a en fait mystérieusement disparu. Il rencontre l'inspecteur qui s'était chargé de l'enquête et qui n'a pu trouver aucune explication plausible. Celui-ci lui raconte d'autres histoires de disparitions mystérieuses, jamais élucidées, ce qui donne une dimension fantastique au récit. Christian trouve ensuite dans le grenier plusieurs livres sur l'Atlantide ayant appartenu à son père. Jonas, un ami de son père, lui apprend que celui-ci était fasciné par l'Atlantide.

    A la fin du roman, lors d'une discussion Jonas répète à Christian des propos que lui a tenus le père. Ceux-ci illustrent bien le réalisme magique de l'oeuvre :
« Parfois l'idée m'obsède qu'il existe un autre monde que celui où nous vivons, un pays que nous aurions habité lors d'une vie antérieure... C'est quelque chose comme le ciel : ni au-dessus, ni en-dessous, ni sur terre, mais ailleurs encore, sans que la mort ait quoi que ce soit à voir là-dedans. C'est un pays proche, parce qu'en partie du moins nous le portons en nous ; mais c'est aussi un pays lointain, plus éloigné que la plus lointaine des étoiles du firmament, celles dont on peut lire qu'il faut des milliers de millions d'années avant que leur lumière nous parvienne. Tout gosse, Jonas, j'avais déjà deviné qu'un tel pays devait exister. Pour cette raison, continuer à croire en son existence peut sembler puéril. Mais c'est comme une nostalgie presque intraduisible en mots, une nostalgie dont on ne guérit jamais et qui, parfois, vire soudain à l'étrange certitude qu'existe bel et bien un chemin menant à l'Atlantide, un chemin qu'on peut découvrir, pour peu qu'on ait le courage de le chercher de toutes ses forces... » (p. 176-177).

    Tout au long du récit les temps sont mêlés. Le narrateur décrit sa vie quotidienne avec de multiples détails réalistes mais la maladie et la mort de sa mère ainsi que de nombreux souvenirs du passé viennent se mêler à la narration de sa vie actuelle. On passe sans cesse d'un temps à un autre. La confusion entre passé et présent est marquée par deux figures féminines, en dehors du personnage de la mère :
        Lors d'une soirée chez le procureur Hermann Andersen, Christian rencontre la femme de celui-ci. Il reconnaît alors une jeune fille qu'il avait rencontrée et repoussée lors d'une soirée de « bizutage » pendant ses études. Celle-ci va encore une fois tenter de le séduire et viendra lui demander de l'aide, étant enceinte d'un enfant qu'elle ne veut pas garder. Le narrateur va refuser et l'encourager à assumer sa grossesse, ce qu'elle fera.
    Quand il se remémore les souvenirs de son enfance, Christian évoque souvent Eveline, une jeune fille de douze ans qu'il a aimée et qui a brusquement déménagé avec sa mère, disparaissant ainsi sans explication. Christian va sauver et installer chez lui, après la mort de sa mère, une jeune femme amnésique qui a sans doute tenté de se noyer. Elle se rétablit mais ne se souvient de rien. Un soir, Jonas vient chez Christian pour lui parler de la convalescente. Il est certain qu'il s'agit d'Eveline, dont la mère était détestée des femmes de la cité à cause de son comportement avec les hommes. Jonas lui raconte l'histoire de la mère d'Eveline et lui apprend que son père l'a sauvée de la fureur des autres femmes. Quand elle a accouché d'Eveline, des rumeurs se sont répandues selon lesquelles le père de Jonas serait aussi celui d'Eveline. A la fin du récit de Jonas, la jeune femme amnésique, qui a tout entendu, se sauve...
Cette figure féminine représente beaucoup pour Christian : son amour d'enfance, la femme qu'il aurait pu aimer et, peut-être, sa demi-soeur.

    A la fin du roman, l'auteur ne nous livre aucune explication concrète. Le lecteur est toujours partagé en ce qui concerne la raison de la disparition du père, la personnalité de la jeune femme amnésique, l'histoire de narrateur. Celui-ci songe à tous ces temps qui se mélangent : la mort, la disparition mais aussi la vie à venir avec la naissance d'un enfant qui s'annonce, le personnage d'Eveline qui représente désormais « l'aimée inaccessible ». Le narrateur est encore dans l'attente d'un « appel » :
« Mais pourtant je savais qu'en moi, inévitablement, un jour l'appel retentirait, cet appel auquel mon père, il y a si longtemps et si peu de temps à la fois, avait répondu. Et j'irai, comme il est allé, car rien ne pourra me retenir. Même si, pour moi, l'heure n'est pas encore venue de savoir où mènera le chemin » (p. 178).

    Le réalisme magique de Hubert Lampo réside dans l'idée, à la fois déterminée et imprécise, d'un ailleurs mystérieusement accessible à partir de la vie quotidienne, peuplée de multiples détails réalistes.




Maud, AS Edition-librairie
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24 décembre 2007 1 24 /12 /décembre /2007 20:33
kadar--Couv-copie-1.jpgIsmaïl Kadaré
Chronique de la ville de pierre, 1971,
Hachette, 1973,
rééd. Folio






Biographie succincte et résumé de l’œuvre :

    Ismail Kadare, considéré comme le plus grand écrivain albanais, est né en 1936 à Gjirokastër. Il poursuit des études à la faculté de lettres de Tirana et obtient une bourse pour étudier la littérature à Moscou, d’où il doit revenir précipitamment en 1960, à la veille de la rupture de l'Albanie avec l’Union soviétique. Il se lance alors dans le journalisme et commence par publier de la poésie, dont le recueil Mon siècle en 1961. Mais il se tourne rapidement vers la prose et publie en 1964  Le Général de l’armée morte. Parallèlement, il dirige une revue littéraire intitulée Les Lettres albanaises. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, Enver Hoxha, partisan communiste, prend la tête de l’Albanie ( 1945-1985 ) et refuse pendant deux ans à Kadare la possibilité de voyager. En 1962, il obtient de se rendre en Finlande, en 1967 en Chine et en 1970 en France. Il est désigné député sans l’avoir demandé et en 1972 il est dans l’obligation d’adhérer au Parti, mais un roman provoque sa disgrâce : L’Hiver de la grande solitude, 1973, où il évoque le schisme de 1960 qui sépare Pékin et Tirana du bloc soviétique. Ainsi, il est éloigné de Tirana et interdit d’écrire. Après la mort d’Hoxha (1985), quand se dessine un courant de « démocratisation » conduit par son successeur Ramiz Alia, Kadare s’engage plus avant dans la critique du régime. Cependant, à la fin de l’exode massif des Albanais, il obtient l’asile politique en France et en 1996 il est élu membre associé étranger de l’Académie des sciences morales et politiques à Paris.

    Chronique de la ville de pierres est publié pour l’édition originale albanaise en 1971 et la première fois en France en 1985. Ces chroniques retracent la vie de la ville natale de l’écrivain, Gjirokastër, à travers les yeux d’un enfant,narrateur principal, dans les années 1940. Sur fond de Seconde Guerre mondiale, la ville voit passer les troupes italiennes, les troupes grecques et les partisans albanais. Mais ce livre dépeint aussi les us et coutumes de ce pays à travers une multitude de personnages qui règlent entre eux et souvent violemment des querelles nées il y a des siècles. Le personnage principal est la ville, qui n’est pas nommée mais peut être rattachée à Gjirokastër, le narrateur est le petit garçon qui lui non plus n’est pas nommé mais qui laisse entrevoir une grande part d’autobiographie de la part de Kadare, puis on rencontre les parents et grands-parents du petit garçon, son meilleur ami, Illyr, deux jeunes partisans, Isa et Javer, et pêle-mêle : Quani Kekesi, un professeur disséqueur de chats, la mère Pino, une maquilleuse de mariage, et bien d’autres. 

Le réalisme du quotidien :

       L’auteur nous propose, derrière les murs de sa ville de pierres, un panel de personnages hauts en couleur et caractéristiques, pour ne pas dire caricaturaux, de cette culture albanaise à cheval sur plusieurs origines. La plongée dans la vie quotidienne de ses personnages nous révèle une culture méditerranéenne, où les femmes vivent entre elles par communauté d’âge ou d’origine ( les « grandes vieilles » pp. 46-47, les « vieilles katendjikas »pp. 97-98 ) pendant que les hommes travaillent. On voit aussi une société de la solidarité comme quand la famille du narrateur a des problèmes de citerne :
   pp.12-13 : « On entendit du bruit à la porte et,à la file rentrèrent Djedjo, Mane Vosto et Nazo, celle-ci accompagnée de sa bru. Puis vint papa, suivi de maman, grelottante. La porte grinça encore. Cette fois c’étaient Javer et le fils de Nazo, Maksout, un seau à la main, qui s’engouffrèrent dans le vestibule. »
    Insérées dans le texte, Kadare nous décrit des scènes de vie quotidienne : comme p.30, la scène des abattoirs, ou pp.32-33, la scène du marché. A côté de l’agitation de la ville, habite le grand-père du narrateur et c’est quand il va chez lui en vacances qu’il nous fait part d’une autre partie de cette population d’Albanie : les gitans :
   pp.62-63 : « Dans ce quartier, les soirées surtout étaient vraiment belles, avec un charme qui leur était particulier. En entendant les gens dire « bonsoir!» je pensais aussitôt à la cour de grand-père, où les gitans qui y habitaient une petite pièce isolée jouaient du violon, cependant que lui, assis dans sa chaise longue, fumait sa grosse pipe noire. Depuis longtemps les gitans n’étaient plus en mesure de payer leur loyer et apparemment, dans leur esprit, par ces concerts des soirs d’été, ils s’acquittaient en partie de leur dette. »     
   Mais Kadare ne nous donne pas une vision mielleuse de son pays ; il rend compte aussi des dérapages des coutumes patriarcales : l’épisode des bombardements pendant lesquels la fille d’Akif Kashah se jette dans les bras d’un jeune homme en est un bon exemple. D’ailleurs cette anecdote se retrouve dans plusieurs parties du texte :
   pp.124-125 : « Les bras maigres de la fille d’Akif Kashah pendent, sans vie. Sa tête aussi. Ses cheveux bruns s’étalent, immobiles.
   Akif Kashah émet enfin le cri que j’attends depuis longtemps. Mais ce n’est pas un cri de douleur. C’est un cri farouche. La tête de la jeune fille frémit. Elle se retourne lentement, tout étourdie. Les bras abandonnés se contractent. Le garçon avec qui elle était enlacée durant le bombardement se meut aussi.
« Chienne ! » s’écrit Akif Kashah. »
p.212 : « Dans cette ville, il y a deux manières de faire disparaître les jeunes filles enceintes : on les étouffe dans le youk ou on les noie dans un puits. »
    La chronique de Zivo Gavo, habitant de la ville, donne une impression de réalisme au discours et permet de rythmer la narration :
p.113 : « …Prépare-toi à une attaque aérienne. Construits-toi un abri pour te protéger, toi et les tiens, contre les bombes anglaises. Garde prêts de gros récipients d’eau et de sable (…)Maladies vénériennes. Tous les jours de 16 à 20 heures. Liste des tués du dernier bombardement : P. Shato, R. Mezini, V. Baloma, »

Le réalisme historique :

    Kadare, natif de cette ville de pierres, écrit en partie son histoire pendant les années 1940. Ainsi, le roulement des troupes tantôt italiennes, tantôt grecques sont véridiques : la guerre italo-grecque a lieu du 28 octobre 1940 au 6 avril 1941 :
p.157 : « Le lek albanais et la lire italienne n’ont plus cours. La seule monnaie légale sera dorénavant la drachme grecque. »
p.159 : « Les seules monnaies légales sont le lek albanais et la lire italienne. »
On retrouve aussi des évocations de plusieurs grands chefs militaire :
p.91 : dans sa chronique, Zivo Gavo cite « Adolf Hitler ».
p.94 : on a une évocation ironique de Staline présenté comme un musulman : « Un certain Youssouf Staline ».
p.259 : « On recherche le dangereux communiste Enver Hoxha ».
La réalité historique de la guerre est rendue aussi par l’écriture du quotidien de cette atrocité : les soldats sont comme des meubles, ils font partie intégrante du décor :
p.29 : «  Devant les affiches de cinéma quelques soldats italiens, debout, observaient les passants. »
p.33 : «  Au bout de la place du marché un soldat italien jouait de l’harmonica en regardant les jeunes filles qui passaient. »
    Réalité historique donnée aussi avec les personnages de Isa et Javer qui incarnent l’esprit partisan des Albanais.
    Contraints de se réfugier dans la citadelle du village à cause des nombreux  bombardements, le narrateur et Illyr vont faire la connaissance de personnages emblématiques de leur histoire par le récit des deux vieux :
p.208 : « C’est le long de cet escalier que roula la tête d’Hurshid Pacha. En tombant, elle eut l’œil droit écrasé, et l’officier qui l’apporta dans la capitale fut puni. »
    Enfin, la réalité de la guerre peut être totalement contenue dans des pages à l’écriture poétique telle cette page 111 où la ville est le sujet de bombardements aériens et ne peut que subir.

Réalisme magique :

    Le réalisme magique s’exprime de deux manière différentes dans ce récit : d’une part dans les croyances anciennes des habitants et à travers le regard de ce petit garçon.
    En effet, la magie est intimement liée à la vie de la ville et terrorise tous les habitants, comme cette scène qui s’étend longuement ( tout le chapitre 3 ) :
pp.42-43 : « -Vous auriez dû voir ce qui s ‘est passé chez eux. Ils se sont mis à chercher la boule maléfique sur les plafonds et sous les planchers. Ils tournaient et retournaient les matelas, vidaient les malles. Ils en ont été récompensés. – Ils l’ont trouvée ! – Oui, oui, et dans le berceau même du petit. Une boule de cheveux et d’ongles de mort. Vous auriez dû voir ce qu’il s’est passé ! Quels hurlements d’épouvante ! quel affolement ! et tout cela ne se calma un peu qu’au moment où le fils aîné de la maison est rentré, pour aussitôt prévenir la gendarmerie.- Ce sont les sorcières, dit ma mère, comment n’arrive-t-on pas à les découvrir. »
p.87 : « Elle a égorgé aujourd’hui un coq, nous avait-elle dit. Allez donc, mes petits, lui demander un peu ce qu’elle a lu sur sa carcasse. »
    Mais le réalisme magique opère surtout à travers le regard poétique et émerveillé de notre petit narrateur. En fait, il nous offre un monde à sa portée en personnifiant ce qui l’entoure comme la pluie ( p.9 ), la citerne dans sa cave ( p.17 ), l’aérodrome construit par les troupes italiennes et ses avions-oiseaux ( p.152 ).
    Cependant ce garçon ne s’émerveille pas que des éléments matériels mais aussi, comme dans les passages suivants, peut se prendre à rêver sur la vie des mots tant écrits qu’oraux :
pp.77-78 : « Le livre était là tout près de moi. Silencieux. Sur le divan. Quelque chose de mince. Etrange… Entre deux feuilles de carton étaient enfermés des bruits, des portes, des cris, des chevaux, des hommes. Très proches les uns des autres. Pressés les uns contre les autres. Désarticulés en de petits signes noirs. Des cheveux, des yeux, des jambes, des mains, des ongles, des barbes, des murs, du sang, des coups frappés aux portes (…) Il s’agit de créer un poignard, la nuit, un meurtre. »
pp.98-100 : « Les paroles se défaisaient brusquement du sens qu’on leur accordait d’habitude. Les expressions de deux ou trois mots se fragmentaient douloureusement. Si j’entendait quelqu’un me dire « J’ai la tête qui bout », mon esprit, malgré moi, imaginait une tête qui bouillait comme une marmite de haricots. (…) Dans ma tête se créait un véritable chaos, où les mots se livraient une danse macabre, hors des confins de la logique et de la réalité. (…) J’avais pénétré dans le royaume des mots. Il y régnait une tyrannie cruelle. (…) »
    Le lieu de la citadelle va lui aussi avoir sa part de merveilleux. En effet, elle voit se réincarner un Moyen Age disparu :
p.204 : « De toute façon, c’est une citadelle… C‘est le Moyen Age… le Moyen Age… Vous m’entendez ?... les ténèbres comme en l’an mille. »

    Ainsi Kadare, dans sa Chronique de la ville de pierre, nous propose une œuvre témoin, une oeuvre avec une grande part d’autobiographie et, grâce à la magnifique création littéraire qu’est le narrateur, il arrive à parsemer son récit de guerre par touches impressionnistes d’un univers merveilleux. 

Elise, Ed.-Lib. A.S.
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22 décembre 2007 6 22 /12 /décembre /2007 15:29
Toni MORRISON,beloved.jpg
Beloved, 1987,
traduction d'Hortense Chabrier et
Sylviane Rué,
Christian Bourgois,1989,
rééd. 10/18












Biographie de l’auteur
    Chloe Anthony Wofford écrivant sous le nom de Toni Morrison est née en 1931 dans l’Ohio. Romancière mais également professeure de littérature et éditrice, Toni Morrison est la première femme noire à recevoir le prix Nobel de littérature en 1993. Après Sula (1973) et The song of Solomon (1977), Beloved, son cinquième roman publié en 1987 et traduit en français en 1989, confirme sa notoriété aux Etats-Unis et la fait connaître en France. Elle recevra d’ailleurs en 1988 le prix Pulitzer pour ce roman.
Depuis 2002, Toni Morrison s’intéresse également à la littérature de jeunesse avec son fils, Slade.


    Le roman s’ouvre sur le lieu principal de l’action, le 124 Bluestone Road où vivent Sethe et Denver sa fille. On apprend que depuis huit ans elles vivent seules mais qu’auparavant vivait avec elles Baby Suggs la belle-mère de Sethe, rachetée et libérée par son fils Halle, le mari de Sethe. Cette dernière s’est en effet réfugiée chez elle dix-huit ans auparavant après avoir fui la ferme du Bon Abri (où elle et son mari travaillaient), enceinte de Denver, avec leurs trois enfants.
    Le 124 serait également hanté par le fantôme d’un bébé, la fille aînée de Sethe assassinée par sa mère après sa fuite dix-huit ans plus tôt, pour éviter qu’elle ne retombe aux mains du dirigeant du Bon Abri.
    L’arrivée de Paul D ., un ancien esclave de cette même ferme va bouleverser ce vase clos féminin et chasser l’esprit du bébé. Cependant quelques semaines plus tard, une nouvelle jeune fille arrive au 124 Bluestone Road…

    Dans la plupart de ses romans, Toni Morrison décrit avec des mots simples, métissés, sobres et puissants des itinéraires de personnages ancrés dans un schéma intergénérationnel fort sur fond de ségrégation raciale et d’esclavage. Beloved est inspiré d’un fait réel, l’histoire d’une esclave ayant assassiné ses enfants pour leur éviter l’asservissement.
    Beloved c’est tout d’abord un hymne au peuple noir et à son passé. Un cri pour ne pas oublier une époque révolue dont on parle trop peu souvent. Au-delà d’une histoire de fantôme, de culpabilité et de rachat, il s’agit avant tout d’un roman historique, d’une fresque sociale pour la mémoire de tout un peuple qui fut esclave. L’oubli et le souvenir tiennent une grande place dans l’œuvre de Toni Morrison. Comme dans  The Song of Solomon, le lecteur voit évoluer des personnages qui ne sont plus esclaves, qui sont sortis de ce schéma mais qui malgré tout ne peuvent se défaire de cette mémoire trop lourde qui pèse sur leurs actes et leur vie présente.
    Bien ancrés dans une réalité historique et s’appuyant sur un fait réel, Beloved est un roman polyphonique et non linéaire sur le plan temporel. Constamment entre passé et présent, nous expérimentons différents points de vue et différentes narrations. C’est aussi cela le style de Toni Morrison et sa particularité. Ainsi les souvenirs de chacun vont forger une mémoire commune et une histoire construites sur les fragments de ce que chaque personnage veut bien dévoiler, souvent à contrecoeur et souvent en se faisant du mal ou en blessant une autre personne qui à son tour se penche sur son passé et sur ses propres fantômes et démons intérieurs.

   
Mais le roman a quand même pour sujet principal l’assassinat de la petite fille de Sethe par cette dernière qui n’a pu faire graver sur sa tombe que « Beloved »,  dérisoire cri d’amour pour cette mère qui sera éprouvée par l’esprit et la réincarnation de cette enfant chérie. En effet, peu à peu, le lecteur comprend que cette jeune fille, Beloved, qui arrive au 124 Bluestone Road n’est autre que l’enfant de Sethe à l’âge qu’elle aurait eu si elle avait vécu. De là vient ce qui peut être appelé magie et mystère dans le roman. Du fait que cette jeune femme va consumer le corps de Sethe et prendre possession de sa vie au point même que Denver rejetée de cette relation sera la seule en mesure de sauver sa mère d’une relation exclusive et perverse. Denver est une enfant de la liberté, née hors de l’esclavage et c’est la seule figure du roman qui nous apparaît comme normale et non tourmentée. Si elle se prend d’engouement pour Beloved lorsque celle-ci arrive elle n’adopte finalement qu’un comportement normal, jalouse de la relation de Paul D avec sa mère, heureuse de ce qui la lie à sa soeur.

    Ce cinquième roman de Toni Morrison, comme les précédents, explore également les tréfonds de l’âme humaine et ses tourments. En mettant en scène les causes et les conséquences de l’acte perpétré par Sethe, l’auteur met aussi en avant les sentiments qui accompagnent un tel acte de folie passagère pour les uns et d’amour maternel pour Sethe. Elle nous explique que la frontière entre les différentes perceptions de l’être humain est très mince et que celles-ci diffèrent facilement. Dans ce récit, culpabilité et pardon cohabitent mais l’un efface rarement l’autre. L’amour est exclusif et parfois teinté de haine.


Cette œuvre de Toni Morrison fait donc bien partie de ce qu’on peut appelé le réalisme magique, à la fois ancrée dans des réalités historiques et malgré tout prisonnière de quelque chose de mystérieux et comme faisant partie des légendes fantastiques transmises depuis des générations, de cette coutume de l’oralité dans la culture noire où l’incursion d’un esprit malfaisant dans le monde réel n’est pas irrationnel.

Extrait
"Beloved.
Tu es ma sœur.
Tu es ma fille.
Tu es mon visage ; tu es moi .
Je t’ai retrouvée ; tu es venue vers moi.
Tu es ma bien aimée.
Tu es à moi.
Tu es à moi.
Tu es à moi.

Tu es mon visage ; je suis toi. Pourquoi m’as-tu quittée, moi qui suis toi ?
Je ne te quitterai plus jamais.
Ne me quitte plus jamais.
Tu es entrée dans l’eau.
J’ai bu ton sang.
Je t’ai apporté ton lait.
Tu as oublié de sourire.
Je t’aimais.
Tu m’as fait mal.
Tu es revenue vers moi. Tu m’as quittée.

Je t’ai attendue.
Tu es à moi.
Tu es à moi.
Tu es à moi. "

« Volontairement oubliée, ne comptant plus pour rien, elle ne peut être perdue puisque personne ne la cherche, et le ferait-on qu’on ne pourrait l’appeler, ne sachant pas son nom. Elle revendique, mais n’est pas revendiquée.
A l’endroit où s’écarte l’herbe haute, la fille qui attendait d’être aimée et de pleurer de confusion explose en menus fragments, pour que le rire masticateur l’engloutisse toute plus aisément.
Ce n’était pas une histoire à faire circuler.
Ils l’oublièrent comme un mauvais rêve. »

Bibliographie sélective
1970 : The Bluest Eye
1973 : Sula
1977 : Song of Solomon
1981 : Tar Baby
1987 : Beloved
1992 : Jazz
1998 : Paradise
2003 : Love

Elise, 2A bib.













 
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18 décembre 2007 2 18 /12 /décembre /2007 22:48
voixdeleau.jpg
MURATA
Kiyoko,
La voix de l’eau (1977)
suivi de Le parc en haut de la montagne (1982),
Titres originaux :
Suichu no koe suivi de Sancho koen,
Traduction de Rose-Marie Makino-Fayolle,
Actes Sud, 2005

    voixde-leau1.jpg
    Kiyoko Murata est née en 1945 au nord de l’île japonaise de Kyushu, dans la ville de Yahata. C’est en 1975 qu’elle décide de se consacrer uniquement à la littérature après avoir reçu le prix du festival des arts pour La voix de l’eau.
    Elle est encore peu connue du lectorat français car c’est son premier ouvrage traduit, cependant un autre ouvrage est prévu à la parution : Nabe no naka. Ce dernier a dailleurs été adapté au cinéma par le célèbre réalisateur Akira Kurosawa sous le titre de Hachi-gatsu no kyôshikyoku (Rhapsodie en août).

    La voix de l’eau est un ouvrage contenant deux récits :
"La voix de l’eau" et "Le parc en haut de la montagne". Ces deux récits tournent autour d’un sujet commun : la disparition d’un enfant, mais chacun le traite d’une façon totalement différente.
    La voix de l’eau débute après la disparition d’une fillette."Un dimanche de beau temps pendant la saison des pluies, une petite fille de quatre ans s'est noyée dans un lac de retenue en pleine montagne, à trois kilomètres environ du grand ensemble où elle vivait." La mort accidentelle de Mariko est donc le début de cette courte histoire. Deux mois plus tard les parents sont contactés par « l’union nationale pour la protection des enfants » qui cherche à faire de la prévention sur les dangers de la vie quotidienne qui menacent les enfants. Cette  association recrute des bénévoles dans les familles touchées par ce drame. Le père refuse d’y adhérer mais Shoko, la mère, s’y abandonne totalement. Elle cherche par son militantisme à repousser sa douleur, à cesser de se sentir coupable de la perte de son enfant mais également à trouver un sens à sa vie dans l’aide qu’elle souhaite apporter aux gens malgré leur volonté. Cependant son attitude commence à faire peur dans le quartier au point qu'elle est appelée sorcière par les enfants qu’elle souhaite protéger. Trois enfants mènent le groupe qui la harcèle car elle a cherché à les empêcher de faire du vélo d’une façon trop dangereuse. Suite à son attitude, la femme est abandonnée par l’association : « je suis désolé, mais au 31 Août, vous serez rayée de la liste de membres de notre association ». C’est ce même 31 Août que les trois garçons sont renversés par un voiture et décèdent. C’est à la suite de cet accident que Shoko semblera vouloir se reprendre en main.
    Le réalisme magique dans ce récit est très peu présent ; quelques images ou quelques descriptions sont parfois presque irréelles, de plus l’association et ses membres semblent parfois n’exister que dans l’imaginaire de Shoko. Cependant c’est dans la dernière phrase que réside toute la magie de ce texte.

    "Le parc en haut de la montagne" débute sur le quotidien d’une station de montagne en été, puis la narration se recentre sur une petite fille de quatre ans qui fait un caprice. Sa mère, perdant patience, décide de marcher devant elle afin de lui montrer qu’elle en a assez et également pour que l’enfant se calme. Quelques instants plus tard, l’enfant est introuvable, elle semble s’être totalement volatilisée : "La femme, après le départ de son mari, resta plantée là, les yeux rivés sur le sol. Il n'y avait pourtant pas de traces à cet endroit. Si sa petite fille avait été brûlée par le soleil, sans doute y serait-il resté au moins une tache". Dans ce récit, la mère et le père cherchent leur fille, des recherches sont menées, mais le texte ne tourne pas seulement autour de leur histoire, de nombreux autres personnages sont présents et l’auteur met autant de soin à raconter leur journée. Dans ce récit la nature est très présente, presque oppressante, au point que le narrateur semble la rendre responsable de cette inexplicable disparition.

Ces deux histoires possèdent des signes extrêmment discrets de réalisme magique, mais elles se rapprochent également du watakushi-shôsetsu, style définissant des courtes histoires retransmettant les expériences marquantes de la vie de l’auteur comme par exemple dans une affaire personnelle de Oé Kenzaburô. Enfin la façon très asiatique de mettre beaucoup de pudeur dans l’expression des sentiments permet d’exprimer la douleur avec une plus grande force.

Anne, Ed.-Lib. 2ème année

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17 décembre 2007 1 17 /12 /décembre /2007 21:24
MURAKAMI Harukikafka-sur-le-rivage-copie-1.jpg
Kafka sur le rivage, 2003
Traduction de Corinne Atlan,
Belfond, 2006,
réédition 10/18
637 pages











Un cheminement en jeux de miroirs


    Kafka Tamura a 15 ans. Ce livre s'ouvre sur son dialogue avec "le Garçon nommé Corbeau". Alter ego imaginaire, courageux, qui lui prodigue ses conseils et le pousse à devenir "le garçon le plus endurci du monde".
    Alter ego peut-être mais surtout autre facette de lui-même car Corbeau, c'est la signification de Kafka, en tchèque. Le prénom de Kafka, que le jeune garçon s'est choisi lui-même, est un hommage à l'auteur : Kafka a lu tout Kafka. L'hommage est doublé d'une référence à l'œuvre. Kafka l'auteur imprégna ses écrit du thème du complexe d'Œdipe. Kafka le personnage plie sous le poids de cette prophétie oedipienne faite par son père : il le tuera puis couchera avec sa mère et sa sœur.
    Mais celles-ci sont parties alors qu'il était tout jeune, le laissant seul avec son père. Alors Kafka les retrouve dans chaque femme, chaque fille qu'il rencontre. Comme condamné à l'inceste. Pour fuir au moins le meurtre de son père, et puis surtout pour grandir, devenir adulte, Kafka s'enfuit.
    Kafka sur le rivage est donc un roman d'apprentissage pétri de tragédie grecque, car Murakami, tout Japonais qu'il est, l'a étudiée à l'université et, qui plus est, est passionné par les auteurs américains tels Scott Fitzgerald, John Updike qui ont donné ses lettres de noblesse à un certain roman d'apprentissage.
    Et l'apprentissage est chose complexe, ici plus spirituelle que matérielle, mais Kafka n'est pas le seul à en faire l'expérience.

    Nakata a 60 ans. Il ne sait ni lire, ni écrire. A la suite d'un incident survenu lors de la Seconde Guerre mondiale (tous les enfants de sa classe se sont évanouis durant quelques minutes mais lui seul a mis plusieurs mois à se réveiller), il a oublié comment lire, écrire et penser comme les autres.
    Il vit à présent de l'assistance publique après qu'un cousin à lui, profitant de sa naïveté, a perdu toute sa retraite dans les affaires. Alors certes, Nakata n'a ni argent, ni amis mais peu lui importe, car le personnage est en dehors des schémas classiques.
Le vieil homme a sa manière à lui de penser, simple et pragmatique, et surtout il a un don étrange : il sait parler aux chats. C'est cette faculté qui le fait entrer dans le roman car c'est alors qu'il cherche un chat perdu que se produit l'événement déclencheur.
Les chats perdus sont en réalité enlevés par un homme, qui se fait appeler
johnniewalker-copie-1.jpgJohnnie Walken et porte le costume de Johnnie Walker, mascotte d'une marque de whisky. Celui-ci enlève et tue les chats afin de construire une flûte avec leurs âmes, flûte censée lui permettre ensuite de rassembler d'autres âmes, plus grandes, pour fabriquer une autre flûte, plus grande…
    Lorsque Johnnie Walken fait mine, sous les yeux de Nakata, de tuer des chats qu'il connaît, le vieil homme perd le contrôle de son corps et tue Johnnie Walken. Suite à cela, de même que Kafka, Nakata quitte Tokyo.

    Kafka sur le rivage, c'est donc dès le commencent du récit un dialogue, un jeu de miroirs entre Kafka et Nakata qui se croisent sans cesse, sans pourtant se connaître ni se parler. Leurs chemins parallèles, qui partent du même endroit (l'arrondissement de Nagano, à Tokyo) pour aboutir au même endroit (une bibliothèque de Takamatsu, ville du Shikoku) se répondent l'un l'autre et nous, pauvres lecteurs pris entre leur mondes et le nôtre, nous écoutons leur dialogue, plus encore que nous ne le lisons.

    La première croisée de leurs chemins a lieu dans la matière même du roman. Le récit s'ouvre avec Kafka. Suit un rapport de l'armée, relatant l'accident de Nakata. Vient ensuite un autre chapitre sur Kafka, puis un autre rapport de l'armée etc. Ce n'est qu'au chapitre 6 que Nakata apparaît réellement. En opposition avec la première personne associée à Kafka, les chapitres concernant Nakata sont quant à eux à la troisième personne.
    Dès la première page du roman, Kafka parle au Garçon nommé Corbeau, de même que Nakata, lorsqu'on le découvre, est en train de parler à un chat. Tous deux bénéficient de la compagnie d'interlocuteurs inaccessibles aux autres personnes.
    Une autre de leurs expérience les rapproche ; celle de la solitude. Alors qu'il se cache dans une cabane isolée pour échapper à la police qui veut l'interroger à propos de la mort de son père, Kafka se retrouve totalement seul, loin du monde "réel". Nakata, par son statut d'idiot, a toujours été plus ou moins seul et dans la vie et dans sa tête.
Autre croisement, plus significatif peut-être pour la trame du récit, on apprend grâce aux journaux que le "Johnnie Walken", que Nakata a tué, est le père de Kafka. Le jour de ce meurtre, Kafka était déjà parti de Tokyo mais il a perdu connaissance durant quelques heures. Lorsqu'il se réveille, il est couvert de sang. Nakata de son côté a aussi une absence, après avoir tué. Lui en revanche ne garde pas la moindre trace de son acte – hormis le souvenir. Alors qui de Kafka ou de Nakata est responsable du meurtre ? Le vieil homme qui a tenu le couteau ou le jeune homme qui en a rêvé ?

    Chacun d'eux entreprend à un moment une quête.
    Pour Kafka, il s'agit de grandir, de mûrir. Il apprend donc la solitude puis vit ses premières expériences sexuelles avec Sakura, qu'il a rencontrée lors de sa fuite, puis avec Mlle Saeki, la responsable de la bibliothèque dans laquelle il s'est réfugié. Pour Nakata, il s'agit de trouver, d'"ouvrir" puis de "refermer" la "pierre de l'entrée". Il est aidé en cela par Hoshino, un conducteur de poids lourd qui l'a pris en stop puis, s'attachant au vieil homme fantasque qui lui rappelle son grand-père, a quitté son travail pour voyager avec lui.
    A priori, il n'y a pas de lien entre ces deux quêtes. D'ailleurs, aucun lien n'est jamais explicité dans le roman. Seulement le lecteur ne peut s'empêcher de les reconstituer, les tisser à partir du moindre indice, ces liens manquants.
    On peut penser que, lorsque Nakata "ouvre" la "pierre de l'entrée", cela permet à Kafka de quitter la réalité et de pénétrer dans un monde onirique. On peut aussi penser que c'est Nakata qui, en allant trouver Mlle Saeki, lui offre la possibilité de se libérer enfin puis de retrouver Kafka dans cet autre monde.
    D'ailleurs, un petit détail met le lien entre Nakata et Mlle Saeki en lumière : au début du roman, un chat déclare à Nakata que son ombre est moitié moins épaisse que celle des autres humains et qu'il ferait mieux d'y remédier. Lorsque le vieil homme rencontre Mlle Saeki, il ne peut s'empêcher de lui dire qu'elle aussi a une ombre diminuée. Elle confesse alors avoir ouvert la pierre, dans sa jeunesse… Peut-être, autrefois, sont-ils chacun de leur côté entrés dans le monde de la pierre et y ont-ils perdu une partie de leur ombre.

    Après avoir flotté un moment en direction de cet autre monde, le monde des rêves et de la mort, Kafka réintègre le sien pour tenter de devenir "le garçon de 15 ans le plus courageux du monde réel". Après avoir été le plus attendrissant des idiots capables de parler aux chats, Nakata est parti vers cet autre monde pour y redevenir le Nakata "normal".


P., 2ème année Bib.

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17 décembre 2007 1 17 /12 /décembre /2007 20:06
kadar--Couv-copie-1.jpg
Ismaïl Kadaré

Chronique de la ville de pierre, 1971,
Hachette, 1973,
rééd. Folio











    Ismaïl Kadaré est un écrivain né en 1936 en Albanie. En 1990, il a obtenu l’asile kadar--portrait.jpgpolitique en France. A propos du réalisme magique, il a dit : « Les latino-américains n’ont pas inventé le réalisme magique. Il a toujours existé dans la littérature. On ne peut pas imaginer la littérature mondiale sans cette dimension onirique. Peut-on expliquer La Divine Comédie de Dante, ses visions de l’enfer sans en appeler au réalisme magique ? Ne retrouve-t-on pas le même phénomène dans Faust, dans La Tempête, dans Don Quichotte, dans les tragédies grecques où le ciel, la terre sont toujours entremêlés. Je suis stupéfait par la naïveté des universitaires qui croient que le réalisme magique est spécifique à l’imaginaire du vingtième siècle ! »albanie.gif


    Chronique de la ville de pierre a été publié en 1970. On y suit la chronique d’une petite ville d’Albanie à l’époque de la Seconde Guerre mondiale. Le narrateur, un petit garçon d’une dizaine d’années, nous brosse le portrait d’une ville étrange, un peu folle, et d’une enfance particulière car entourée de violence.





    L’histoire est dure ; s’y côtoient bombardements, exécutions sommaires et invasions. Pourtant, la tragédie n’y a pas sa place. La vie continue, des mariages ont lieu tout au long du roman, l’enfant grandit, découvre la littérature, tombe amoureux de Macbeth et d’une belle jeune femme. Surviennent des événements loufoques qui prêtent à sourire malgré leur côté macabre : le bras d’un Anglais devient le trophé de la ville, un jeune homme perdu cherche son amante dans les puits et de mystérieux sortilèges font trébucher les gens quand ils marchent dans la rue… Les faits les plus terribles sont traités avec une étrange légèreté qui donne à la vie le dernier mot, et qui, dans le même esprit, n’est pas sans faire penser à certains films du réalisateur Emir Kusturica, voisin de Kadaré et partageant avec lui cette culture propre aux Balkans. 

    La magie fait partie intégrante de l’histoire. Elle confère à la ville un aspect bizarre, un peu tordu. Ses habitants prennent comme ils viennent les événements et l’on en arrive à se demander s’ils ne sont pas tous fous, et qu’est-ce que c’est que cette ville qui flanche et vacille, se redresse et retombe comme un navire dans la tempête ? On finit toutefois par adopter cet univers et par s’attacher à cet endroit et à ces gens. L’impression qu’ils nous laissent à la fin du roman, si elle est forte, n’en est pas moins partagée : somme toute, comment réagir ? Faut-il rire ou pleurer ? Nos certitudes s’en trouvent toutes ébranlées…
    Je pense qu’on peut pleurer, si ça nous chante, mais sans oublier que « sous la carapace de la ville se cache la chair tendre de la vie ».


« Mais qu’êtes-vous donc, pour ne connaître ni les oiseaux, ni le chaume, ni les arbres ? D’où venez-vous ?
    Nous venons de cette ville, là-haut. Ce que nous connaissons, nous, ce sont les pierres. Comme les hommes, elles sont jeunes ou vieilles, dures ou tendres, polies ou rugueuses, aux arêtes vives, à la face rose et couverte de pores, striées de veines, malicieuses ou attentionnées au point de retenir votre pied qui glisse, perfides, se réjouissant de votre infortune, fidèles, demeurant des siècles dans les fondations comme à un poste, sottes, moroses ou orgueilleuses, rêvant de devenir des épitaphes, modestes, se dévouant sans espoir de récompense, alignées sur le sol en rangs interminables comme le peuple, anonymes, anonymes jusqu’à la fin des temps.
Vous parlez sérieusement, ou vous délirez ?
Et maintenant, comme les hommes, elles sont ensanglantées pas les combats.
Mais qu’est-ce que cette ville ? Qu’est-ce que cette ville ?
Nous sommes impatients de nous y rendre. » (p. 305)

Sophie, Bib. 2ème année.

 

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11 décembre 2007 2 11 /12 /décembre /2007 21:48
beaux-seins-belles-fesses.jpg
Mo Yan,
Beaux seins belles fesses,
(paru en Chine en 1995 avec quelques passages censurés),

éditions du Seuil, 2004.












  mo-yan.jpg  MO YAN, de son vrai nom Guan Moye, est né en 1956 dans une famille de paysans chinois. A vingt ans, il intègre l'Armée Populaire de Libération, où il commence d'ailleurs à écrire. Son origine rurale et son expérience de l'armée va marquer très fortement ses ouvrages. Après la publication de son premier livre, Radis de cristal, il prend le pseudonyme de Mo Yan, qui signifie "celui qui ne parle pas". Son écriture est pourtant très osée, très libre. Mo Yan n'hésite pas à aborder des thèmes comme le sexe, le pouvoir, la politique et à décrire très ouvertement, mais avec beaucoup d'humour, les situations et positions de la Chine. Il sera donc très fortement critiqué et parfois même censuré. Cependant cela ne l'empêche pas de devenir très vite l'un des plus grands écrivains chinois contemporains, avec la publication d'environ quatre-vingts romans, nouvelles, reportages, critiques littéraires et essais.
    L'écriture de Mo Yan est influencée par Kafka, Günter Grass et Gabriel Garcia Màrquez (Beaux seins, belles fesses peut facilement être comparé à Cent ans de solitude). Grâce à ces auteurs notamment, il se rend très vite compte que la littérature n'est pas seulement là pour faire apparaître la stricte vérité. Il existe une autre façon d'écrire : en exagérant la réalité et en insistant sur son absurdité. Mo Yan, à travers son écriture, tente de dépasser la réalité, afin de permettre au lecteur de se faire son propre jugement sur les situations décrites.

BIBLIOGRAPHIE

-Une saga : Le Clan du sorgho, Actes sud, 1990 et portée à l'écran (Le Sorgho rouge)
-Les treize pas, Le Seuil, 1995
-Le pays de l'alcool, Le Seuil, 2000
-Le clan herbivore
-La forêt rouge
-Beaux seins, belles fesses, Le Seuil, 2004
-La carte au trésor (nouvelles), Philippe Picquier, 2004
-Le maître a de plus en plus d'humour, Le Seuil, 2005

LES PERSONNAGES PRINCIPAUX

-Shangguan Lushi, la mère;
-Shangguan Shouxi, le père. Il apparaît comme lâche. Meurt dès la première partie.
-Shangguan Lüshi et Shangguan Fulu, les grands-parents. Fulu meurt dans la première partie. Lüshi a un fort caractère et peu de considération pour sa belle-fille.
-Laidi, "fait venir le petit frère", fille aînée, épouse de Sha Yueliang et maîtresse de Sima Ku. Mère de Zaohua.
-Zhaodi, "Appelle le petit frère", deuxième fille, épouse de Sima Ku (notable du village, deuxième patron de la"Vie heureuse"). Mère de Sima Liang et des jumelles Sima Feng et Sima Huang.
-Lingdi, "Amène le petit frère", troisième fille. Immortelle oiseau (après son amour pour Han l'oiseau), épouse du muet Sun Pas-Un-Mot. mère de "grand muet" et de "second muet".
-Xiangdi, "Pense au petit frère", quatrième fille, vendue comme prostituée.
-Pandi, "Espère le petit frère", cinquième fille, épouse de Lu Liren (un communiste). mère de Lu Shengli.
-Niandi, "Songe au petit frère", sixième fille, épouse de Babitt (un Américain).
-Qiudi, "Réclame le petit frère", septième fille, vendue toute petite à une riche Russe.
-Yunü, jumelle de Jintong, aveugle.
-Jintong, "l'enfant d'or". Narrateur de l'histoire. Fils unique, enfant chéri et gâté.

RÉSUMÉ

    Beaux seins, belles fesses retrace l'histoire d'une famille de paysans chinois (la famille Shangguan) au XXe siècle (des années 1930 aux années 1990), et plus particulièrement les aventures de Jintong, fils unique et tant attendu. Ce jeune enfant gâté grandit dans une famille qui compte déjà huit filles et dont le père est absent (il se fait tuer dès la première partie du roman). Cette absence masculine est sans doute liée en partie à l'obsession que Jintong voue aux seins des femmes et en particulier à ceux de sa mère (ses deux colombes), qu'il refuse de partager et qu'il tétera jusqu'à un âge très avancé. Toute sa vie, il deviendra comme fou à la vue de seins de femmes, ce qui le place dans des aventures burlesques et tragiques (il est enfermé pendant quinze ans dans un centre de rééducation et il est interné trois ans dans un hôpital psychiatrique). Sa mère tente à plusieurs reprises de le sevrer mais cela reste sans succès ; Jintong se laisse mourir, refuse toute autre nourriture (qu'il vomit), ou bien ce sont ses soeurs qui lui offrent le sein. On lui reproche de sucer le sang et la vie de sa mère, ce qui lui cause la plus profonde tristesse, car tout ce qu'il souhaite, c'est aimer et protéger les seins de sa mère ("il me fallait les chérir, les entretenir, les considérer comme des objets délicats"). Il accepte finalement de téter une chèvre, dont il protège les mamelles contre le froid en les enveloppant de peaux de lièvre (ce modèle l'inspirera lorsqu'il deviendra directeur d'une usine à soutien-gorge). Tout au long du roman, on retrouve des considérations sur les seins des femmes, considérations triviales ("j'enfournais ce sein et le suçais de toutes mes forces", "j'engouffrais le téton") ou beaucoup plus poétiques ("les tétons de ma mère - qui étaient l'amour, la poésie, l'immensité céleste infinie et les grandes terres prospèrent où ondulent les vagues jaunes d'or du blé").
Selon Mo Yan, il faut voir dans cette obsession de Jintong pour les seins, une métaphore du peuple chinois qui est trop attaché à sa patrie, trop dépendant d'un parti politique (comme le parti communiste) ou trop attaché à l'argent (le capitalisme). La mère peut être vue comme une métaphore de la Chine, terre fertile et généreuse.

    Beaux seins, belles fesses retrace donc également l'histoire de la Chine. Les péripéties des personnages et leur destin sont intimement liés aux événements chinois (l'invasion des Japonais, les prises de pouvoir successives des impérialistes, des colonialistes, des communistes et des capitalistes). Aucune période n'est épargnée mais traitée à chaque fois avec beacoup d'humour, comme pour en faire ressortir le côté aburde, cruel et ridicule. La vie chinoise se déroule sur fond de guerre, de violence, de famine, d'inondation, d'emprisonnement, de suicide, de corruption... Lorsque Pandi (qui appartient au parti communiste) se livre à des expériences d'insémination artificielle et d'hybridation entre des animaux de races différentes, apparaît la critique de la politique qui tente de se mêler à la science, pourtant une chose sérieuse. D'autres coutumes chinoises sont critiquées, comme le bandage des pieds.

    Très souvent, les personnages sont décrits comme des animaux. La naissance de Jintong se déroule en même temps et de la même façon que la naissance d'un ânon. Durant les guerres et les périodes de famine notamment, les humains sont pires que des bêtes, prêts à tout pour leur survie. Les femmes se laissent violer pour quelques morceaux de pain. Une des soeurs, Lingdi, se transforme en "Immortelle oiseau", dotée de pouvoirs surnaturels. Elle devient une sorte de prophétesse que tous les gens du village viennent consulter. Plus loin dans le roman, dans un centre ornithologique où travaille Jintong, des oiseaux sont élevés pour parler et chanter, ce qu'ils font d'ailleurs très bien et sans que cela n'étonne personne.
    Enfin, tous les personnages de Beaux seins, belles fesses, quels qu'ils soient, s'expriment toujours de façon très grossière et n'hésitent pas à s'insulter les uns les autres de façon très crue. Cela permet de faire ressortir l'absurdité et le ridicule de certains passages, de certaines situations.

    Finalement, nous remarquons qu'il y a toujours dans ce roman une alternance entre des scènes heureuses et des scènes tragiques, entre un récit épique et un récit très cru, entre des scènes légères et des scènes très dures, il y a de l'horreur mais aussi du grotesque et des rires et toujours un aspect humain. Mo Yan ne fait jamais de commentaires sur les situations décrites, car la simple description avec son style permet de se faire son jugement ("la critique n'est pas le but de ma création. L'art de l'écriture, seul, en est la source.").
Lire Beaux seins, belles fesses, c'est être dépaysé, entraîné vers un pays fascinant et d'y découvrir une autre culture et une autre histoire faite de peines et de joie et tout cela à traversune histoire très vivante et très drôle.

Sophie, A.S. Ed.-Lib.

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11 décembre 2007 2 11 /12 /décembre /2007 21:20
MURAKAMI Harukikafka-sur-le-rivage-copie-1.jpg
Kafka sur le rivage, 2003
Traduction de Corinne Atlan,
Belfond, 2006,
réédition 10/18
637 pages




Biographie de l’auteur :

    Murakami
Haruki est né en 1949 à Kôbe au Japon. Il a étudié la tragédie grecque et voulait travailler dans l’industrie du cinéma en tant que scénariste. Mais renonça à cette ambition lorsqu’il s’aperçut qu’il n’avait rien à écrire. Il fut responsable, pendant 8 ans, d’un bar de jazz à Tokyo qu’il nomma le Peter Cat. Murakami est un passionné de chats et ceux-ci ont toujours une place importante dans ses romans.   Puis il part vivre aux USA et enseigne la littérature japonaise à Princeton. Il repart vivre à Kobe en 1995 après le tremblement de terre.
Murakami continue d’écrire et publie plusieurs romans (8 entre 1979 et 1995). Il est également traducteur d’écrivains anglo-saxons comme Scott Fitzgerald, Jonh Irving, Raymond Couver.
    Le style d’écriture de Murakami mêle
le fantastique au quotidien  sans que jamais la frontière entre les deux univers soit visible ; ses textes sont « […] ancrés dans une quotidienneté qui subtilement sort des rails de la normalité. » Murakami utilise beaucoup le procédé du « lien » avec lequel il entremêle les histoires des différents personnages de ses romans de même que les événements qui s’y déroulent.  Il aime analyser l’âme humaine, l’intimité des personnages de façon à ce que le lecteur s’identifie à eux. Murakami a reçu le titre de docteur Honoris Causa de l’Université de Liège le 18 Septembre 2004.

    Dès le début le roman s’axe sur deux histoires bien distinctes.
 
    La première et principale : celle de Kafka Tamura, qui quitte le foyer familial le jour de ses 15 ans suite à une prédiction faite par son père.

    La seconde : celle de Nakata vieil homme illettré qui a la capacité de parler aux chats.

    Cet ouvrage est rythmé par la prédiction oedipienne énoncée par le père de Kafka Tamura : un jour, tu tueras ton père de tes propres mains, et tu coucheras avec ta mère et ta sœur. Kafka Tamura vit seulement avec son père, sa mère s’est enfuie avec sa sœur quand il avait quatre ans. Il quitte donc le foyer familial pour que cette prédiction ne se réalise pas. Accompagné du Garçon nommé Corbeau que l’on peut penser être sa conscience il va traverser tout le Japon afin de s’éloigner le plus possible de son père. Il fera diverses rencontres, finira son voyage dans une bibliothèque privée, fera des rencontres bien singulières comme celle d'une jeune fille qui pourrait être sa sœur ou la fantôme de la directrice de la bibliothèque pour qui il travaille et qui pourrait être sa mère  et au final comprendra que quoi qu’il fasse et où qu’il soit il ne peut échapper à cette prédiction. Murakami emploie de nombreuses métaphores pour évoquer cette prédiction. Il laisse deviner au lecteur de nombreuses choses.

    « Citons simplement l’interprétation de Robert Ranke Graves, auteur des Mythes grecs (1958), qui y voit le reflet d’une ancienne tradition selon laquelle le vieux roi d’une cité était tué puis remplacé par un homme plus jeune »
    On peut identifier dans ce cas-là Œdipe à Kafka car il pourrait souhaiter se débarrasser de son père qu’il hait afin de pouvoir découvrir sa véritable identité et prendre la place qu’il lui revient dans sa famille.

     « Freud, de son côté, place l’histoire d’Œdipe au cœur de la psychanalyse, en créant le concept du « complexe d’Œdipe », qui désigne le désir amoureux ou sexuel qu’un enfant conçoit pour le parent du sexe opposé, et son hostilité pour le parent du même sexe que lui. » C’est exactement le cas de Kafka qui déteste ce père qui lui a gâché la vie en lui faisant cette terrible prédiction et qui souhaiterait aimer et recevoir l’amour de cette mère et de cette sœur qu’il ne connaît pas.

    En ce qui concerne Nakata, il va se retrouver embarqué dans cette histoire bien malgré lui et accepter de mener la mission qui lui est confiée. Tout a commencé alors qu’il exécutait son travail : retrouver un chat perdu. Il va ainsi rencontrer un tueur de chat, qui veut fabriquer des flûtes avec leurs âmes, il fera pleuvoir des maquereaux et des sangsues et devra partir pour retrouver la pierre de l’entrée cachée quelque part dans le Japon tout en ne sachant pas vraiment ce qu’il doit faire. Grâce à ce mélange de magie et de réel, Murakami parvient à faire ressortir le côté exceptionnel de personnages qui n’ont rien de particulier.
    Nakata qui est simple d’esprit est chargé de cette « quête » qui est très importante et qu'il mettra toute son ardeur à réaliser.
    Oshino, un jeune routier qui ne s’intéresse qu’à l’alcool et aux filles, restera aux côtés de Nakata pour l’aider à accomplir sa mission, se surprendra à apprécier la musique classique ou les livres retraçant la vie de Mozart et aura un grand rôle à jouer dans l’issue de cette quête.

    Au final même si elle n’est citée que très peu de fois c’est la prédiction qui est le noyau du roman et qui guide les personnages dans leurs aventures. Le fantastique est mêlé subtilement au réalisme si bien qu’on ne sait jamais ce qui relève du magique et ce qui ne l’est pas. C’est qui fait la force et le charme de ce roman.

Marion, A.S. Ed.-Lib.
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11 décembre 2007 2 11 /12 /décembre /2007 20:54

falaises-de-marbre.jpgErnst Jünger,

Sur les falaises de marbre,
1939
Traduction Henri Thomas
1ère édition française en 1942,
Gallimard (L’Imaginaire)


« Si l’on m’annonçait la fin du monde, je planterais encore un arbre dans mon jardin », Luther

ERNST JÜNGER

    Allemand, mort en 1998 à 103 ans. Véritable passeur de siècle, tour à tour visionnaire, narrateur puis témoin de ce qu’il a vécu de l’intérieur pour l'essentiel : l’empire wilhelminien, Weimar, le IIIe Reich, la IIe république, la chute du mur de Berlin et les jours de réunification.

    Personnage inclassable : Légionnaire, chef de commando sept fois blessé, décoré de la médaille « pour le mérite » en 1917, chroniqueur politique dans les années 20, lié aux cercles nationalistes et progressistes de Berlin, sympathisant du mouvement « national-bolchevik » fondé par Niekisch, un proche, menacé de mort par Goebbels, témoin forcé de l’Occupation à Paris, ami des conjurés du complot contre Hitler, mais aussi entomologiste confirmé ( découvre un papillon, le Trachydora Jüngeri), expérimentateur de LSD, collectionneur de coléoptères (cicindèles) et de sabliers.
« Anarchiste-conservateur », ou « anarque » comme il aime se nommer lui-même, notamment dans Eusmewil.

    Œuvre fournie sachant qu’il a publié de 1920 à 1990 sans tellement d’interruption : romans, récits de guerre, essais, journaux, entretiens, précis d’entomologie…
Influences :
Luther ; Hölderlin, Goethe,  figures romantiques ; côtoiera toute sa vie des personnalité variées dont Mircea Eliade, Heidegger, Cioran, Borges, Gide, Léautaud, Morand…

    Dès son premier roman en 1920,  Orages d’acier, on voit très nettement se profiler ses thématiques phares, autour d’une vision du monde nihiliste mais qu’il tentera toujours de dépasser ainsi que le firent Nietzsche et Dostoïevsky et à laquelle tout au long de sa vie il tentera d’apporter des solutions. Heidegger, un de ses proches, dira d’ailleurs de lui qu’il fut l’un des chefs de file de ce courant dans la pensée allemande. Jünger adopte une attitude qui exalte l’idéal du guerrier face au « poste perdu » - notion essentielle de toute son œuvre, faisant référence à ces postes d’avant-garde envoyés à un sacrifice certain, et qui, face à leur mort imminente, dans une aventure solitaire souvent doublée de contemplation, partent à la recherche de leur complétude et font l’expérience du dépassement de soi. J’insiste sur cette notion centrale qui au sens propre comme au sens figuré donne le contexte dans lequel s’inscriront les œuvres de l’auteur, et leur dimension spirituelle que doit intégrer le lecteur.
    Son propre fils, Ernstel, mourra à 18 ans en 1944 en incarnant cette sentinelle perdue, prenant au mot son père qui se sentira à jamais responsable et reverra sa pensée radicale ébranlée par ce deuil, en mesurant avec plus de subtilité encore le poids de ses mots. Ironiquement cruelle, cette mort interviendra dans les falaises de marbre de Toscane, lors d’une action contre Hitler.

    Fasciné par l’esthétique de la catastrophe, très impressionné par le naufrage du Titanic en 1912 dans le quel il voit le signe de la décadence en marche, il clame le déclin de la civilisation, regrette l’effondrement de certaines valeurs morales, et appelle à la contemplation et au repli sur soi comme refuge essentiel. Il observe peu de tendresse à l’égard des vaincus, et tout stoïcien dans l’âme, encourage à supporter la souffrance en attendant des temps plus spirituels, n’appelle donc à aucune résistance, ce qui lui fut reproché pendant la Seconde Guerre mondiale. L’observation des détails d’une nature omniprésente, pratiquement panthéiste, lui assure une maîtrise intellectuelle et individuelle rassurante dans le déferlement titanesque de la violence, mais aussi de la technique galopante dont il prédit dès le début du siècle qu’elle se retournera contre l’homme. Prophète pessimiste, il agit pourtant, écrit, comme autant de signes d’une volonté évidente de participer à la construction d’une nouvelle humanité, ne fût-elle qu’intellectuelle.

SUR LES FALAISES DE MARBRE

Présentation et contexte :
    C’est en février 1939, dans une Allemagne agitée, qu’Ernst Jünger fait le rêve d’un grand incendie, point de départ de la rédaction du manuscrit  Sur les falaises de marbre .
    Ce récit disloqué, mélancolique, onirique, dénonce les barbaries commises par tout régime dictatorial, dans un monde inventé, intemporel. Il commence ainsi : « Vous connaissez tous cette intraitable mélancolie qui s’empare de nous au souvenir des temps heureux. Ils se sont enfuis sans retour ; quelque chose de plus impitoyable que l’espace nous tient éloignés d’eux. »

« Laissez Jünger tranquille », répondra Hitler aux plaintes émises par certains de ses officiers dont Goebbels, ennemi juré de l’auteur, « laisser s’accréditer l’idée que le personnage du Grand Forestier pouvait s’apparenter au sien aurait été, de toute façon une monumentale erreur » (In Ernst Jünger, Récit d’un passeur de siècle, Frédéric de Towarnicki.)
    Admirait-il par ailleurs l’auteur pour ses premiers ouvrages exaltant la guerre et la grandeur de l’homme dans toute sa puissance, était-il trop préoccupé par ailleurs au début de la guerre ? Le fait que Jünger n’ait pas été inquiété plus avant par la publication de ce livre laisse l’auteur même plutôt étonné. «  Mes répugnances envers le régime hitlérien furent innombrables. Même en des temps dangereux les choses devraient se dérouler dignement. » affirmera-t-il plus tard lors d’entretiens. Considérant Hitler avec mépris, comme un petit bourgeois sans envergure, Jünger affirme à l’époque n’avoir pas réellement pensé à lui mais à une figure dictatoriale d’une plus grande envergure démoniaque encore, tel Staline par exemple. Mais tel qu’il le constatera plus tard, « Ce soulier là peut chausser plusieurs pieds ».
L’Histoire, une fois encore, lui a donné raison.

    Prémonitoire et emblématique (il connut un rapide et toujours actuel succès), ce récit à l’imparfait, temps des contes et des mythes, nous révèle une trame progressive linéaire, sans cesse interrompue de sentences philosophiques au présent, et de bribes de passé antérieur.

    Un lieutenant lui écrivit en 1942 : « Pendant la nuit, quand la tension du combat se relâchait et que diminuait l’angoisse, nous lisions dans
Sur les falaises de marbre ce que nous venions réellement de vivre. »

    Car on y lit des phrases troublantes telles : « Les actes de banditisme que la Campagna connaissait déjà se renouvelaient alors, et les habitants étaient enlevés à la faveur de la nuit et du brouillard. Nul n’en revenait. Ce que nous entendions chuchoter de leur destin parmi le peuple faisait songer aux cadavres des lézards que nous trouvions écorchés sous les falaises, et nous remplissait le cœur d’affliction. »

    On pense à un cauchemar vécu l’avant-veille, et la nouvelle nuit portant conseil, aux enseignements que le narrateur en aura tirés, comme un appel à vivre pleinement, à se soucier du beau et du bon et à le célébrer avant sa destruction inéluctable.
Des personnages gravitent autour d’un narrateur-témoin, ils apparaissent sans trop de contexte puis disparaissent, happés par le flot d’une prose emphatique, colorée et puissante, riche en épithètes et métaphores. Cette langue, Jünger y livre son plus âpre combat, sans cesse obsédé par la difficulté de confronter pensée et langage, il tente de muer ses errances en enchantements, et souhaite décrire toujours plus justement les choses du monde, « conformément à leur place dans l’espace de la nécessité ».

    Il écrit dans Le Contemplateur solitaire : « L’auteur s’approche du silence, armé du Verbe, anxieux de la réponse ; il rencontre ce qui demeure en lui d’intemporel et d’indestructible ».

Déroulement narratif :
    Le narrateur, ancien combattant d’une première guerre perdue (à rapprocher de la vie d’officier de Jünger pendant la Première Guerre mondiale) vit paisiblement en compagnie de son frère et de son fils, le solaire Erion, enfant qui nourrit et dompte sans crainte les vipères rouges logeant dans les falaises, figure de la sécurité du foyer au sein du danger, et de son frère Othon, avec qui il constitue un herbier jour après jour, thème essentiel de la contemplation. La Grande Marina, cette contrée urbaine, vinicole et maritime, est protégée de l’extérieur par une enceinte naturelle, les falaises de marbre, qui rappellent les limes qui cerclaient jadis le monde romain des barbares du Nord dans ce qui devait devenir l’Allemagne. On y célèbre des fêtes païennes deux fois l’an, et ce paganisme côtoie librement un christianisme ancien, rappelant le Moyen-Age. Au nord s’étend la Campagna, aux rudes bergers buveurs de bière et polythéistes, et encore plus au Nord, la Forêt menaçante, « l’Inferno », domaine du Grand Forestier, dictateur sanguinaire retranché, qui va faire déferler soudain ses hordes sur le reste des terres afin de les soumettre. Au Sud, la terre de l’Alta Plana, menée par un ancien adversaire du narrateur  à l’idéal chevaleresque, deviendra la terre d’accueil de celui-ci et de ses proches, fuyant l’envahisseur après une tentative avortée de combattre leurs forces démoniaques. Le narrateur et son frère, régulièrement, montent en haut de ces falaises de marbre contempler leur contrée qu’ils voient, à mesure que le récit progresse, se déliter, être dévastée et finalement être dévorée dans un ultime embrasement, magnifié autant que déploré.

    « Cependant que nous nous élevons, nous nous rapprochons du mystère que la poussière nous dérobe. Ainsi se résorbe, à chaque pas que nous faisons sur la montagne, le dessin confus des horizons, et lorsque nous sommes parvenus assez haut, nous ne sommes plus environnés, en quelque lieu que nous soyons, que par un pur anneau qui nous fiance à l’éternité. »

    La scène principale où la mélancolie palpable et la contemplation cèdent la place à l’action brutale, cinglante dans cette Providence, située au dernier quart du récit, livre cette destruction dans une fureur et une noirceur digne des mythes antiques, ou bestiaire magique et brutalité rudimentaire côtoient une nature à présent hostile, les rogues monstrueux rouges aux masques noirs, psychopompes des forces chtoniennes (on songe aux SS) s’opposant aux vipères, rouges aussi, du monde solaire, formant autour du fils Erion leurs rayons sifflants lorsque celui-ci les nourrissait.
    Le narrateur, au cœur de la mêlée mais toujours épargné, sans cesse confronté à l’horreur, opère un repli sur lui-même qui lui permet de remarquer une fleur, un buisson aux baies rares pendant que les corps mutilés tombent devant lui. Il sera même littéralement paralysé à la fin du combat, sauvé par son fils qui lui enverra ses vipères en renfort pendant que se détourneront de lui les autres, peu enclins à pardonner la faiblesse du vaincu.
    (On pense au film La Ligne rouge de Terrence Malick qui bien plus tard exploitera ce repli intérieur pour supporter l’horreur et se raccrocher au détail de la Nature pour y trouver réponse, livrant également son sentiment tragico-passif, impuissant face à l’envergure des évènements).

Ce qu’il faut en retenir :
    On pourrait développer plus avant les détails du récit, ou des personnages tel celui du prince noble qui mourant dans sa tentative échouée d’attentat contre le Grand Forestier trouve aux yeux du narrateur toute sa grandeur, ou l’officier peu sympathique Braquemart, intellectuel et minéral, ressemblant étonnamment à Goebbels.
Mais on l’aura peut-être à présent compris, ce qui importe à Jünger, plus que de livrer un récit fictionnel plausible aux rebondissements passionnants, c’est d’adresser un message universel à travers des archétypes prétextes : la société décline, nous nous dirigeons vers un siècle d’interrègne technique avant peut-être un prochain renouveau spirituel (extraits p 38,128). Peu enclin aux théories de fin du monde pourtant, il encourage au contraire certaines valeurs et conduites, « Une erreur ne devient une faute que lorsqu’on persiste en elle » en déplore d’autres, « Il n’est personne à qui le déclin de l’ordre ne soit funeste », tend à justifier son nihilisme modéré et son recul par rapport à l’action politique (extraits p 36, 40, 43, 92), son éloignement progressif de la valorisation de la guerre pour un repli panthéiste omniprésent (p 88, 115,118, 119), son inquiétude grandissante face à l’abêtissement des individus, un aristocratisme de l’esprit fort, son mépris des masses et le recul de la culture et du raffinement « Le désert s’accroît, malheur à celui qui porte en soi des déserts ». Et toujours, une attention accrue au Temps, sa mesure, son emploi.

    Observer le détail puis l’ensemble, se maîtriser soi-même ainsi que les puissances libérées par le progrès galopant, toujours considérer le temps comme précieux et se positionner comme un nouveau Prométhée à l’ère des Titans :

« L’homme sait aller dans l’Espace mais il a perdu le Temps » (Entretiens)
« Lorsque le ciel est vide et qu’on vit à l’heure de l’uranium et des centrales atomiques comment ne pas craindre que la lampe d’aladin moderne ne donne imprudemment naissance à quelque monstre ? » (Le Problème d’Aladin – 1983)

    Voici les messages que n’a cessé de nous envoyer Ernst Jünger tout au long de sa vie fleuve et de ses ouvrages, et plus profondément dans cette œuvre dont le choix même de recourir au réalisme magique symbolique indique la nécessité même de décrire le détail insignifiant pour l’inscrire poétiquement au regard de l’Univers ou de l’Histoire, d’observer le brin d’herbe pressentant la forêt cachée derrière, de s’échapper dans la méditation et l’écriture pour supporter la brutalité de l’existence, et pouvoir y revenir, sans trop de peurs, et plus armé intellectuellement encore.
Ernst Jünger et ses 70 ans de publications essentielles est mort en 1998. Existe-t-il dans les générations suivantes, ou en train de germer, un auteur qui puisse reprendre ce flambeau d’envergure à la lumière foisonnante, lorsque nous en sommes à saluer des auteurs nombrilistes kleenex, toujours à contempler le doigt sans jamais voir la Lune et que philosopher devient suspect, et se confond avec une critique molle et conventionnelle de l’actualité immédiate et sans recul ?

    Pour terminer, un mot des lectures (subjectives) que je vous conseille pour fouiller plus loin ces notions difficiles à contenir ou embrasser en un seul ouvrage :

Poèmes, Pain et Vin de Hölderlin – pour la fracture du langage, l’évasion par le Verbe.
Le déclin de l’Occident de Spengler – pour le déclin, donc.
Un balcon en forêt de Julien Gracq – pour l’hommage de l’élève au maître.
Ethique de Spinoza – pour une explication panthéiste plus poussée.
Les nourritures terrestres de Gide – pour la ferveur, la nécessité de retourner au spirituel, et l’espoir à conserver.
Lettres à Lucilius de Sénèque – pour le manuel d’enseignement à vivre, les valeurs fondamentales stoïciennes.
De la consolation de la philosophie de Boèce – pour endurer et vivre tout de même.
La Volonté de puissance et Humain, trop humain de Nietzsche – pour le reste.

    A noter à titre anecdotique, Le Cœur aventureux, écrit en 1938, est un récit de voyage tout teinté de réalisme magique ; dans chaque ville où il se trouve, l’auteur brodant autour d’un détail qui a retenu son attention un conte symbolique à la chute philosophique,  ce qui nous offre une belle transition !

Paméla Ramos - AS EDLIB

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10 décembre 2007 1 10 /12 /décembre /2007 19:59
MURAKAMI Harukipassage-de-la-nuit-copie-1.jpg
Le Passage de la nuit
Titre original : After Dark, 2004
Traduction française : Hélène Morita,
Avec la collaboration de Théodore Morita,
Belfond, 2007












Voici le lien d’un site dédié à la littérature japonaise, qui propose de petites biographies et bibliographies :
http://www.shunkin.net/


    Le passage de la nuit est un roman plus sombre et moins extravagant que les précédentes productions de Murakami (La course au mouton sauvage par exemple) ; il s’articule autour de deux sœurs Mari et Eri. Cependant, on retrouve l’originalité et la singularité du romancier à travers la construction atypique qu’il a choisie pour bâtir son roman. Par ailleurs, on sent dans cet ouvrage une implication assez personnelle de l’auteur, en filigrane bien entendu, mais à travers les questions que les personnages ou les histoires soulèvent, l’évocation furtive du séisme de Kobé (qui a décidé l’écrivain à regagner son pays) et une écriture dynamique, voire épurée (phrases sans verbe) on pressent les interrogations, les doutes peut-être, de l’auteur, mais aussi les nôtres : l’auteur nous invite d’emblée à entrer dans la vie des protagonistes et à partager leurs émotions, leurs doutes, leurs blessures mais aussi leurs espoirs.

    Ce roman est construit comme un film – c’est bien évidemment une des premières choses qui frappe –  mais à travers cette construction « formatée » des complexités sous-jacentes et des curiosités transparaissent.
    Les chapitres sont tous auréolés d’une pendule qui avance dans la nuit épaisse et énigmatique. Le roman commence bien après le coucher du soleil et se termine avant que le jour ne se lève. D’emblée, la nuit apparaît comme le lieu – et le temps –  où tous les mystères prennent vie, les faux-semblants se dévoilent (Shirakawa l’informaticien par exemple semble mener une vie paisible de salary-man et pourtant est capable d’une violence inouïe) et les secrets se dévoilent (ceux de Koogori notamment). Il apparaît même que quelques phénomènes curieux se jouent de la logique et du possible (les reflets dans le miroir, la télévision qui emprisonne Eri) et qu’ils ne peuvent exister que dans ce cadre spatio-temporel où le temps n’a pas les mêmes règles qu’ailleurs (« … des lieux où n’a cours aucune de nos lois fondamentales. » page 202). Cette nuit est aussi propice à la fuite, chacun des personnages semble vouloir fuir quelque chose. Eri dans son sommeil, Mari qui ne rentre pas chez elle ou Takahashi qui quitte son groupe de musique. Pourquoi ? Aucune précision à ce sujet, l’auteur reste pudique sur leurs raisons et à force de s’interroger sur ces quelques personnages, nous en venons curieusement à nous interroger sur nous-mêmes.
    Les scènes correspondent à des paragraphes bien distincts séparés par des sauts de ligne ; ainsi le découpage technique du scénario offre un rythme dynamique mais aussi parfois déstabilisant. Il impose une attention et une implication particulière du lecteur qui se retrouve très vite plongé dans une cadence qui l’engloutit, qui ponctue l’histoire de mystère et de confidences. Selon les personnages que nous rencontrons (Mari ou Eri), nous notons un parfait équilibre entre dialogues/action et silence/narration. Comme si les deux sœurs vivaient dans deux mondes différents avec leur peur, leurs espoirs et les secrets respectifs.
    Parmi les autres caractéristiques cinématographiques de ce roman, nous repérons des détails de décors et d’ambiance (avec description des sons, des couleurs), de lieux (propices à la mise en scène – un bar, un love-hotel, etc.), de personnages (détails physiques) décrits par la caméra, régulièrement en mouvement. Elle fixe et fait des gros plans, nous montre ce qu’elle désire pour nous procurer quelque sensation ou nous obliger à nous interroger sur ce que nous voyons. De la même manière, une  caméra subjective se met en branle pour offrir des scènes et des émotions plus pertinentes. Fatalement, le lecteur-spectateur s’interroge pour briser le mystère voire le mal-être imposé par l’intrigue – qui est l’homme-sans-visage ? On note par ailleurs que les informations données sur les personnages ne sont là que pour servir l’histoire, aucun renseignement n’est superflu. L’auteur-metteur en scène nous impose sa vision même si par le truchement de la caméra subjective il nous laisse une réelle part de liberté d’interprétation et d’émotions.
    L’écrivain a bien évidemment enrichi son étrange scénario de musiques, parfaite bande-son jazzy –  genre prisé par l’auteur  – qui accompagne et habille parfaitement l’action pour rendre l’atmosphère plus onirique, plus intense ou intime. Murakami a également glissé çà et là des clins d’œil relatifs à d’autres films : Alphaville, Star Wars, Blade runner, Love Story. Ces musiques et ces références qui, d’une certaine façon, ont « nourri » l’auteur, offrent aux différents lecteurs des souvenirs, des sensations qui leur sont propres et viennent renforcer une fois de plus leur implication émotionnelle.
Quant à l’intrigue, elle va crescendo, le suspens se profile à travers un certain nombre de questions soulevées par les personnages (titre du livre que lit Mari, le nom de son compagnon au Denny’s – en fait Takahashi – l’homme-sans-visage, etc.). Page 124, qui correspond à peu près à la moitié du roman et de la nuit (hasard ou pas), le rythme change, il y a une rupture dans le livre (Eri se réveille). A la fin du livre, le rythme s’accélère, (dans l’action et la construction des chapitres ou paragraphes), le suspens s’accroît, les interrogations s’enchaînent et quelques – seulement quelques – mystères finalement s’évaporent.
    Un autre aspect vient frapper le lecteur : seul le temps présent est utilisé comme pour signifier que nous sommes dans l’action, en harmonie parfaite voire en empathie avec les personnages qui évoluent tout au long de cette étrange nuit. De plus, Murakami se contente souvent de phrases courtes, parfois sans verbe pour aller à l’essentiel et nous livrer des situations brutes, épurées peut-être là encore pour nous faire ressentir au plus près les secrets des protagonistes.
    L’utilisation de « nous » est très présente et illustre au mieux cette implication émotionnelle que d’autres artifices « techniques » appellent. Cependant, « nous » ne pouvons intervenir (par exemple en faveur d’Eri prisonnière dans la télévision) et là réside une immense frustration. Par ailleurs, l’auteur joue avec le lecteur-spectateur via quelques amalgames – on confond Takahashi avec l’informaticien ou l’homme-sans-visage par exemple et ce, à cause (ou grâce c’est selon) de la multiplicité des points de vue que l’auteur utilise. Ont déjà été citées la caméra et la caméra subjective, « nous » est aussi un point de vue dit parfois « idéal » (page 124). L’auteur s’amuse également avec la télévision qui offre une vision inédite (par rapport à la réalité ?) d’Eri puisque cette dernière ne dort plus paisiblement dans son lit mais se réveille dans cette improbable prison. Cela signifie-t-il qu’Eri est prisonnière d’une image qui en aucun cas ne lui ressemble ? Murakami joue aussi avec le miroir, capteur de reflets qui restent alors que plus personne n’est devant (en l’occurrence Mari et l’informaticien). Ces portraits ne bougent pas pour autant, ne révèlent rien ni ne cachent quoi que ce soit. Cependant ils trahissent d’une certaine façon l’image que les personnages donnent d’eux-mêmes mais qui ne correspond pas nécessairement à ce qu’ils sont réellement. Puis un bref passage au love-hotel nous laisse entrevoir une réalité à travers des caméras de surveillance, peut-être ici voit-on la vraie nature de l’informaticien qui finalement pourrait être n’importe qui, tant il est « super-ordinaire » (page 81). Différents points de vue pour mettre en relief ce qui est vrai, ce qui est montré, apparent, ce qui est redouté mais aussi ce qui est fui. Toutefois, leur multiplicité n’apporte pas nécessairement de réponses ni ne déflore tous les mystères. A travers son roman – autre point de vue d’ensemble – Murakami met-il en garde contre les faux-semblants, la lâcheté, les aspirations et la peur qui se révèlent particulièrement quand la nuit tombe ? Pourrait-on aussi se demander pourquoi la nuit ? Il y fait sombre, plus rien ne se voit mais l’évident ne transparaît-il pas finalement ? Est-ce le lieu et le moment « inaccessibles » dit l’auteur, un autre monde en fait, où s’échappe malgré nous une part de notre volonté et nous amène aux confidences ? (Koorogi qui dévoile une part étrange de son passé, Mari un souvenir qui lui est cher.)
    Murakami s’immisce aussi d’une certaine façon dans le récit, en particulier à travers les propos de Koogori qui fait référence au tremblement de terre de Kobé. Suite à ce tragique événement, elle révèle à Mari qu’elle a « plaqué son boulot et sa famille » (page 182), n’est-ce pas ce que l’écrivain a fait en 1995 pour rentrer au Japon – aux sources ? à l’essentiel ?
    Enfin, il y a un point troublant dans ce roman, le plus mystérieux mais aussi le plus riche en interprétations. Murakami répète sans cesse le terme « quelque chose ». Inutile de citer toutes les pages, elles sont nombreuses, mais ce quelque chose a bien quelque chose d’intrigant, il signifie dans le récit tour à tour secret, espoir, avenir, doute… nous constatons qu’il pourrait avoir tous les sens pour peu que chaque lecteur cherche et s’interroge sur son quelque chose. Un autre point qui rejoint celui-ci, l’homme-sans-visage qui intervient dans la télévision auprès d’Eri. Il épaissit les mystères, couvert de quelques grains de poussière, il ressemble à un fantôme, un cauchemar, se dématérialise, disparaît, ne bouge pas. Nous nous demandons : qui est-il ? pour finalement reformuler notre question : qu’est-il ? J’imagine là encore que chacun a sa réponse.

    Le passage de la nuit n’est certainement pas le plus marquant ni le plus réussi des romans de Murakami, mais il reste empreint de l’originalité de son auteur et offre diverses lectures et possibilités. N’est-ce pas là la richesse de la littérature ? Enfin, il laisse ce quelque chose d’étrange à la fin, cette idée qu’il faut chercher ailleurs les réponses à nos propres questions. Murakami nous accompagne une fois la lecture achevée et pour cela – mais aussi pour de nombreuses raisons –  il est à mon sens un écrivain de talent.

 Virginie, A.S. Ed.-Lib.
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