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23 novembre 2007 5 23 /11 /novembre /2007 22:47
VIJAYAN, O. V.khasak.jpg
Les légendes de Khazak
Traduction de Dominique Vialyos
Fayard, 2004
275 p.

    Ravi, jeune étudiant en astrophysique abandonne ses études et part s’installer dans le village reculé de Khasak. Là-bas, un poste d’instituteur l’attend pour inaugurer la création d’une école publique. Il découvre un endroit hors du temps, comme oublié de la civilisation, où rites et prières rythment le quotidien des habitants.

    Les légendes de Khasak, premier roman d’Oottupalackal Velukutty Vijayan (O. V. Vijayan) est publié en Inde en 1969. Rédigé en malayalam, la langue officielle du Kerala (état de l’Inde sur la côte sud-ouest), le texte est ensuite traduit en anglais en 1994 par l’auteur. Ce n’est qu’en 2004 chez Fayard, que paraît la traduction française.

    Khazak c’est ce village qui s’étend au pied d’une montagne, la Chetali. A son sommet est érigé un mausolée au nom du Cheikh (chef de tribu arabe) Milan Sayid , venu en des temps immémoriaux de conquête et qu’on dit fondateur de Khazak.
    Son esprit erre toujours au sommet de la Chetali et protège le village. Aussi tous les khazaki qu’ils soient musulmans ou hindous lui adressent-ils des prières.
    Parmi la rimbambelle de personnages hauts en couleur, un homme, Nizam Ali se dit habité de son esprit et se fait appelé le Khali du Cheik. Respecté et écouté par les villageois, il est favorable à l’ouverture de l’école. Son rival principal est Allah-Pitcha Mollakah, le vieil imam qui lui a tout enseigné. Lui, est résolument contre ce nouvel établissement, qui pourrait concurrencer la madrasa où il enseigne la religion. Mais les Khazaki, savent que les vérités sont multiples et acceptent au moins un temps que leurs enfants suivent l’école publique.
    Les légendes de Khazak c’est aussi le parcours de Ravi le jeune instituteur. Fuyant un passé et des souvenirs qui le hantent, il pense trouver à Khazak, une échappatoire. Il se pose en retrait par rapport au monde, contemplatif, et cherchant sa propre voie. Mais les certitudes qu’il voudrait trouver vont s’ébranler en même temps que le cours des événements va s’accélérer : la maladie, la mort, qui s’acharnent sur le village.

    « Quand je regarde en arrière, je remercie la providence de m’avoir fait manquer de peu l’occasion d’écrire mon roman «révolutionnaire. Il n’eût été qu’un titre de plus dans la bibliographie répétitive et futile du marxisme», écrira plus tard O. V. Vijayan, en 1994 dans la postface de l’édition anglaise.
    Comme de nombreux auteurs kéralais, il était inscrit au parti communiste, et aurait pu faire de Ravi un personnage révolté contre le système des castes, tel qu’il existe en Inde. C’est d’ailleurs l’option première qu'il envisagea. Mais la tournure que prirent les insurrections de Budapest en 1956, le détournèrent du parti. Résidant à l’époque dans le village de Thasarak où il accompagnait sa sœur entrée en fonction comme institutrice, il avait déjà posé les bases de son roman. Il lui fallut cependant changer le ton engagé du roman et les aspirations idéalistes de Ravi, pour en faire un personnage en proie au doute existentiel.
    Il a mis près de treize ans à écrire et réécrire le texte tel que nous le connaissons actuellement : réaliste mais profondément onirique.
    Le lyrisme qu’il met en œuvre permet tout à la fois de peindre des sensations, un paysage, une lumière particulière et de de se perdre dans la rêverie ou les souvenirs des personnages qui à tout moment peuvent se transporter dans un espace-temps différent. Rompant ainsi avec la linéarité du récit, il fait de Khazak un monde merveilleux où le temps, cyclique, n’est plus un adversaire.
    Pour autant le village imaginaire de Khazak n’est pas sans rappeler la réalité du Kerala de l’époque où musulmans, hindouistes et communistes doivent vivre ensemble, ce qui crée quelques heurts quant à la création de l’école publique.

    Deux ans après la mort d’O. V. Vijayan en 2005, Les légendes de Khazak restent un classique dans la littérature indienne et plus particulièrement malayalam où l’on parle même de « pré » et de « post-khazak » car l’auteur a élargi les possibilités de l’écrit dans sa langue.
C’est également un succès dans le monde anglo-saxon contrairement à chez nous, où le roman traduit bien plus tard doit encore trouver sa place parmi les lecteurs.

Claire, Bib 2ème année

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23 novembre 2007 5 23 /11 /novembre /2007 22:09
Xavier Hanottelieuxcommuns-copie-1.jpg
Les lieux communs
Belfond, 2002,
216 p.


Présentation de l’auteur :   
    Xavier Hanotte est un auteur d’origine belge. Il est né en 1960 dans la province de Hainaut. Il a vécu 25 ans à La Hulpe dans le Brabant wallon, et il vit actuellement à Bruxelles où il exerce le métier d’analyste en informatique.
    L’écriture n’est pas son activité principale, mais sa production littéraire est tout de même importante : il est le traducteur en français des œuvres néerlandaises d’Hubert Lampo ; il a également écrit plusieurs romans dont la plupart ont reçu un prix littéraire.

Présentation de l’œuvre :
    Le roman s’intitule Les lieux communs. Il est paru en 2002, et a reçu le prix de la littérature française Charles Plisnier.
    L’histoire de ce roman est celle de deux personnages  qui se trouvent chacun dans un bus, en direction de Bellewaerde : tout d’abord Serge, un petit garçon de huit ans, qui accompagne sa tante Bérénice, organisatrice d’une journée entre collègues dans un parc d’attractions ; et parallèlement, Pierre, un soldat qui part au front, lors de la Première Guerre mondiale.
    Le roman est construit de manière originale, passant d’un personnage à l’autre, d’une temporalité à l’autre, un chapitre sur deux. Au fur et à mesure de la lecture, on s’aperçoit que les deux histoires ne sont pas simplement parallèles ni reliées par l’unique point commun de la destination du bus. Des correspondances de plus en plus fortes, des parallèles de plus en plus nombreux apparaissent, et les deux histoires et les deux temporalités finissent par se rejoindre.
        Les deux personnages se trouvent dans des situations similaires. Ce que vit l’un annonce, complète parfois ce que vit l’autre, à tel point que la fin de certains chapitres est le début presque mot pour mot du chapitre suivant. On peut citer par exemple la dernière phrase du chapitre 20 (p.143), qui parle de Pierre. On lit « Il fait noir ». La première phrase du chapitre 21 (p.145) concerne Serge : « Il fait tout noir ». Cette complémentarité des situations des personnages est également visible à la fin du chapitre 14 et au début du chapitre 15. A la fin du chapitre 14 (p.111-112), un obus arrive sur les soldats. Au début du chapitre 15 (p.113), le récit concerne le petit Serge, qui est dans une attraction, mais le récit pourrait se lire comme la suite de ce que vit Pierre.

    Le procédé d’alternance entre les deux personnages et la reprise de situations similaires permettent de faire ressortir, en les mettant en parallèle, l’atrocité, la violence de la guerre et la fragilité du divertissement. Le passage du chapitre 18 (p.130) au chapitre 19 (p.133) illustre cette idée : le soldat Pierre attend l’ennemi, il est prêt à tirer, la tension du personnage est très sensible ; et le début du chapitre suivant évoque le petit garçon qui s’apprête à tirer à la carabine dans le parc d’attractions.
    Toutes ces correspondances, ces rappels confèrent au récit un aspect mystérieux. A la lecture, on sent qu’il y a des liens entre les deux histoires, mais il est difficile d’arriver à penser que les deux situations communiquent vraiment. La fin du roman ne permet plus de douter.

    Deux grands thèmes semblent traverser le roman : d’abord la guerre, qui déborde sur l’histoire du petit garçon. Le thème de la souffrance amoureuse est également présent : Pierre a quitté la Belgique pour oublier sa fiancée qui l’a quitté. En revenant se battre dans ce pays, ses souvenirs sont ravivés. Et de la même façon, Bérénice, la tante de Serge, a quitté son fiancé peu de temps avant leur mariage.

    Ce roman est marquant par sa construction particulière, à travers laquelle l’auteur conserve un équilibre entre gravité et innocence.

N. B : l’édition de référence est celle de Libra Diffusio, 2005.

Esther, AS Bib.
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21 novembre 2007 3 21 /11 /novembre /2007 20:36
Yoko Tawada, Train de nuit avec suspectstrain-de-nuit.jpg
Editions Seidosha, Tokyo, 2002
Editions Verdier, 2005, pour la traduction française
137p.

  •  Biographie de l’auteur

    Yoko Tawada est née en 1960 à Tokyo. En 1979, à 19 ans, elle se rend pour la première fois en Europe par Le Transsibérien, voie ferrée qui traverse toute la Russie et s’étend sur environ 9 200 km. Le train est son mode de transport préféré. Dans une interview, elle raconte qu' « on rencontre plein de gens, on partage son compartiment ». Ces éléments se retrouvent dans Train de nuit avec suspects : chaque destination  du roman est en effet l’occasion de rencontres, le plus souvent inquiétantes …
    L’auteur vit à Hambourg (Allemagne) depuis 1982.
    Un autre parallèle entre la vie de l’auteur et son œuvre peut s’établir. Hambourg est en effet l’une des destinations du roman : c’est la « voiture » 10 qui s’y rend. On sait également que le personnage principal est une danseuse contemporaine, originaire de la ville.
  • Son œuvre
        C’est une œuvre double, puisque Yoko Tawada écrit à la fois en japonais, sa langue maternelle, et en allemand, langue qu’elle a apprise à son arrivée dans le pays. Train de nuit avec suspects est ainsi traduit du japonais, tandis que L’œil nu, autre roman de Yoko Tawada paru la même année, est en allemand. Ses autres œuvres traduites en français sont : Narrateurs sans âmes, 2001, Opium pour Ovide, 2002 et L’œil nu, 2005. Train de nuit avec suspects a reçu le prix Tanizaki, prix littéraire japonais important.
Yoko Tawada a été accueillie en résidence à Bordeaux l’année dernière par le Centre Régional des Lettres, preuve que son œuvre est désormais reconnue chez nous.
  • Un roman original
        Dès le titre, le lecteur est plongé dans une atmosphère mystérieuse
L’ambiance particulière des trains de nuit et le mot « suspects » dans le titre, placent le lecteur d’emblée dans une attente. C’est d’ailleurs le titre très évocateur qui m’a attirée lors du choix des exposés.
        La mise en condition se poursuit dans la présentation même du livre. Sur la page qui précède le premier chapitre, il est écrit en guise d’ouverture : « DEPART … »  Les trois petits points de suspension laissent ouvert le suspense.
        Les chapitres quant à eux, sont les voitures du train. Au lieu des traditionnels chapitres 1,2,3 …, on a : Voiture 1, 2, 3,…,  jusqu’à la voiture 13. Sous chaque voiture est écrite la destination du train, qui recouvre les grandes villes d’Europe et d’Asie.
La voiture 1 est à destination de Paris, la 2 de Graz (Autriche), la 3 de Zagreb (Yougoslavie), en passant par Pékin (voiture 5) ou encore Vienne (voiture 8). La dernière voiture, la 13, est à destination de nulle part   …
     On peut essayer de chercher une logique à ces différentes destinations : suivent – elles une trajectoire particulière?
        La réponse est non. Dans certains cas, les destinations sont déviées à cause des aléas des voyages en train, soumis à des grèves, comme dans le premier chapitre qui concerne Paris ! ,  ou encore à des annulations (chapitre 2). Tous les trains ne parviennent donc pas toujours à destination. La part du hasard tient une grande place. D’autre part, le roman lui-même ne suit pas un ordre chronologique. Les différentes époques de la vie de la danseuse se mélangent selon les chapitres.  Il n’y a donc pas de logique à chercher dans les différentes destinations.
  • L’histoire
        L’histoire est centrée autour d’un personnage, une danseuse contemporaine venue de Hambourg. Elle est amenée à voyager à l’étranger pour son travail, qui nécessite de se produire dans des festivals de danse, ou encore de donner des représentations dans les capitales européennes. L’auteur donne peu d’éléments sur son identité : le personnage est tout aussi mystérieux que les passagers des différents trains de nuit qu’elle rencontre. Seul le chapitre 12, l’avant dernier, nous donne des indices sur son identité.
         Le personnage est amené à rencontrer au cours de ses voyages diverses personnes, divers « suspects » comme il est dit dans le titre, toutes plus ou moins inquiétantes.
        Dans la voiture 7 à destination de Vienne, un passager, Monsieur Beck, raconte à la voyageuse la rencontre qu’il a faite autrefois dans un train de nuit avec une femme angoissante : « Mais son regard avait été alors attiré par les mains de la femme. Ses ongles étaient longs de trois ou quatre centimètres, ils étaient tordus, recourbés, sales, avec des traces de vernis à ongles, c’étaient des ongles de sorcière comme on en voit dans les livres pour enfants. […] Le diable est dans les détails, a dit M. Beck. », p.89.
      Dans la voiture 11 à destination d’Amsterdam, c’est un petit garçon qui est source d’inquiétude : « Croyant sentir une mauvaise odeur, vous avez lorgné vers l’enfant. Il était allongé sur la couchette et suçait son bras. Vous avez cru d’abord à un geste que font souvent les petits enfants. Il suçait son avant-bras à pleine bouche. A ce moment-là, le train est entré dans une gare, la lumière du quai a traversé les rideaux et a éclairé les mains de l’enfant. Elles étaient brillantes et rouges. Il saignait. », p. 117.
        En réalité, il n’y a pas une histoire, mais des histoires. Chaque destination est en effet l’occasion d’un récit indépendant des autres, avec sa propre temporalité et ses propres personnages. Dans ce sens, le roman est proche d’un recueil de nouvelles. Le fait qu’il soit court (137 p.) renforce le parallèle. Le seul point fixe qui relie les histoires entre elles, c’est le personnage principal.
  • Un roman déconcertant
        Il y a plusieurs points qui peuvent déconcerter le lecteur.
        Tout d’abord , l’emploi de la 2ème personne du pluriel pour désigner le personnage. Le narrateur vouvoie en effet le personnage principal. L’auteur reprend ici un procédé déjà utilisé par Michel Butor dans La Modification en 1957.
        La frontière entre rêve et réalité est floue : le voyage de nuit est le moment propice pour l’apparition des rêves. L’auteur joue sur cette tension entre rêve et réalité afin de déstabiliser volontairement le lecteur. Ainsi, dans la voiture 7 à destination de Khabarovsk l’auteur nous laisse penser que le personnage est tombé du train de nuit alors qu’il voulait se rendre aux toilettes.  Cependant, le chapitre se termine de façon humoristique sur : « Vous vous réveillez en sursaut. Le plafond noir est juste au-dessus de vos yeux. Les secousses du train, le crissement des rails. Vous avez envie d’aller aux toilettes. Vous regardez votre montre : deux heures et demie du matin. Il reste encore un peu de temps jusqu’au matin. C’est gênant, mais vous n’avez plus qu’à vous lever », p. 82. L’histoire va t-elle se répéter ?
      Le mélange des différentes époques de la vie du personnage contribue aussi à perdre le lecteur, qui n’a pas de repères auxquels s’accrocher.  Il n’y a souvent pas de cohérence entre les histoires. Pourtant, il y a une unité dans le roman, un élément qui va aider le lecteur à construire du sens. Cet élément apparaît dans le chapitre 12, chapitre décisif, et est lié à un mystérieux coupe-ongles…

Je vous laisse découvrir de quoi il retourne ! 

Camille AS BIB
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20 novembre 2007 2 20 /11 /novembre /2007 21:31

Arundhati Royarundhati-copie-1.jpg
Le Dieu des Petits Riens
Titre original: The God of small Things
Traduction française: Claude Demanuelli
Gallimard
1998

I. Biographie : Arundhati Roy, écrivaine et militante

        Arundhati Roy est née en 1961dans l’Etat du Meghalaya d’un père hindou, planteur de thé et d’une mère chrétienne, Mary Roy, qui s’est rendue célèbre dans son pays pour avoir fait changer, lors de son divorce, la loi sur le partage des biens, en faveur des femmes (qui ne pouvaient à l’époque percevoir qu’un quart au plus des biens du ménage).
        Arundhati Roy a grandi dans le village d’Ayemenem dans l’Etat du Kerala (Inde du Sud), où cohabitent hindouisme, christianisme, et islam. A seize ans, Arundhati Roy décide de partir pour New Delhi. Les débuts y sont difficiles, elle vit un temps dans les squats et les quartiers pauvres de la ville. Elle y entame des études d’architecture.
Elle est remarquée un jour par le producteur et réalisateur Pradeep Krishen qui l’introduit dans l’univers du cinéma. Ils vont écrire et réaliser ensemble des films pour la télévision indienne. Il deviendra plus tard son mari et son premier lecteur.
        En 1992, elle commence l’écriture de son premier livre : Le dieu des petits riens qui se nourrit de la vie de son auteur sans être pour autant une autobiographie. L’ouvrage est publié en anglais en 1996. Il est récompensé en octobre 1997, par le Booker Prize (équivalent britannique du Prix Goncourt). A présent best seller international, il a été traduit en plus de trente langues. Lors de sa publication, l’éditeur présentait l’ouvrage comme un roman aussi fondamental que Les enfants de minuit de Salman Rushdie. Le Dieu des petits riens a fait l’objet de violentes controverses et Arundhati Roy a été poursuivie en justice dans son pays pour obscénité et atteinte à la morale publique.

        portrait-a-roy.jpgArundhati Roy est aussi célèbre pour son activisme pacifiste. C’est une militante engagée dans le mouvement altermondialiste. Elle lutte contre les essais nucléaires indiens et pakistanais, et le fondamentalisme hindouiste. Elle dénonce toutes les formes d'oppression en Inde, celles provoquées par la sauvagerie du capitalisme et celles liées à une société rurale cloisonnée en castes, clans et cultes.

        Son deuxième ouvrage Le coût de la vie (1999) (titre qui fait écho au dernier chapitre du Dieu des petits riens qui s’intitule aussi « le coût de la vie ») regroupe deux essais qu’elle avait écrits auparavant. Le premier, Pour le bien commun, analyse et condamne la politique indienne des grands barrages qui sera, selon elle, le plus grand désastre écologique et humain programmé de l’Inde. Le second, La fin de l’imagination, est un pamphlet contre l’arme nucléaire qui dénonce l’accession de l’Inde au rang de puissance nucléaire. Dans son dernier ouvrage, Ben Laden, secret de famille de l’Amérique, paru en 2001 chez Gallimard, elle s’attaque à la politique réactionnaire de l'administration Bush et à Ben Laden « ce vieil acolyte de la CIA ».
Vous pouvez trouver sur le site du Monde diplomatique des articles d’Arundhtai Roy traduits en français, notamment Assiéger l’empire (2003) et Les périls du tout-humanitaire (2004)

        Arundhati Roy a reçu de nombreux prix, notamment le prix Sydney de la paix en 2004. En 2005, elle a participé au Tribunal Mondial sur l’Irak.

II.    Résumé et personnages

        L’histoire se passe en Inde. Rahel, jeune femme âgée de 31 ans, retourne à Ayemenem son village d’enfance dans la province du Kerala dans le sud de l’Inde après des années d’absence et d’errance. Elle y retrouve son frère jumeau Estha(ppen) qui ne parle plus et vit replié sur lui-même, prostré. Leurs retrouvailles douloureuses sont l’occasion pour Rahel de se souvenir de leur enfance, des personnes qui l’ont peuplée et surtout du drame familial qui a bouleversé leur vie.
        A l’époque, 23 ans plus tôt, en 1969, les jumeaux ont 8 ans et sont profondément attachés l’un à l’autre vivant quasiment en symbiose :

        «Ils ne s’étaient jamais beaucoup ressemblé tous les deux, et même du temps où ils n’étaient encore que des enfants maigres comme des alumettes et plats comme des limandes, dévorés par les ver, affublés d’une houppe à la Elvis Presley, pas plus les membres de la famille bardés de sourires que les quêteurs de l’Eglise chrétienne de Syrie qui venaient souvent à la maison ne s’étaient livrés aux habituels « c’est lequel, celuilà ? »,  « La fille ou la garçon ? ».
        C’était à un autre niveau, plus profond, plus secret, que se posait pour eux la question de l’identité.
        Au cours de ces premières années informes, où le souvenir commençait à peine, où la vie n’était faite que de Débuts et ignorait les Fins, où Tout était pour Toujours, Esthappen et Rahel se déterminaient, ensemble,en termes de Moi, et, séparément ou individuellement, en termes de Nous. Comme s’ils avaient appartenu à une espèce extraordinaire de jumeaux siamois, physiquement distincts, mais dotés d’une identité commune. » (p.16-17)

        Rahel et Estha vivent alors entourés de leur grand-mère, Mammachi, gérante de la conserverie Paradise qui fait entre autres des confitures étranges, de leur oncle Chacko, coureur de jupons invétéré et communiste à ses heures, de « la petite grand-tante » Baby Kochama, vielle fille jalouse et frustrée qui nourrit une passion mystique pour un prêtre irlandais.
        Au milieu de tout ce petit monde pittoresque, deux personnages épris de liberté se détachent : Ammu, la mère divorcée de Rahel et d’Estha qui a enfreint les règles de la convenance en épousant un hindou et, plus grave encore, en se séparant ensuite de son mari pour revenir vivre avec ses deux jumeaux à Ayemenem. Son retour n’a jamais été bien accepté par la famille, issue de la bourgeoisie chrétienne très conservatrice et on lui fait bien comprendre qu’une jeune femme mariée n’a rien à faire chez ses parents. Ammu va enfreindre une règle encore plus grave qui va l’exclure définitivement de la société. Enfin, il y a Velutha, l’intouchable, devenu le meilleur ami des jumeaux. Il est menuisier-charpentier et aurait pu devenir ingénieur s’il n’appartenait pas à la caste des intouchables. C’est un personnage libre, insoumis et indépendant, qui fait preuve d’une assurance peu convenable pour un intouchable ce qui inquiète son père, Vellya Paapen, qui, lui, appartient à la vieille école. Il a connu l’époque où les intouchables, interdits d’existence, effaçaient jusqu’à la trace de leurs pas. Tout comme Ammu, Velutha va transgresser l’ordre social ce qui causera sa perte…

III. « Une architecture complexe »

        Ainsi résumé et simplifié, avec d’un côté le temps de la narration et de l’autre le temps du récit, Le dieu des petits riens perd beaucoup de sa profondeur.
        Car ce qui frappe d’abord dans ce roman, c’est sa construction complexe. En effet, il est construit comme un puzzle dont on nous livre peu à peu les morceaux.
        Le dénouement est annoncé dès la quatrième page. Nous savons très vite qu’il y a eu la mort d’un enfant, la fille anglaise de l’oncle Chacko, et on devine que les jumeaux et Velutha y sont mêlés. Les souvenirs s’enchaînent de manière non chronologique un peu comme dans un rêve et convergent tous sur le drame. Ce drame est ébauché par petites touches, comme distillé au fil des pages. Le roman joue ainsi sur la mémoire du lecteur. Il y a comme un phénomène de correspondances entre l’après et l’avant, certaines choses dites au début entrent en résonance et prennent sens par la suite comme des indices semés par l’auteur. On est dans l’attente. Le drame finit par se reconstruire pour exploser dans toute son horreur.

        A ce propos, Arunhati Roy explique :

        « S’il m’a fallu quatre ans et demi pour écrire ce roman, c’est parce que j’ai toujours pensé qu’en littérature la forme est aussi importante que le fond. J’ai passé des mois entiers à mettre en place cette architecture complexe cohérente, à organiser les va-et-vient incessants entre le temps du récit et celui de sa narration. Je tenais à ce que chaque événement, aussi insignifiant qu’il soit, soit réfracté par le prisme du passé et de l’avenir. Ainsi, à mesure que l’on pénètre dans l’histoire, on prend conscience des correspondances entre l’avant et l’après, on prête l’oreille à ces échos qui viennent enrichir la perception que l’on a de tel ou tel personnage ou de tel ou tel acte. »

        On peut se sentir un peu dérouté par ces allers et retours narratifs. A chaque page, on change d’époque, de scènes de personnages. Mais à partir du moment où l’on prend ses repères, on se laisse très vite emporter, charmer et on ne peut plus lâcher le livre.

IV.     Réalisme et regard enfantin

        Le Dieu des petits riens est avant tout un roman réaliste. Arundhati Roy y brosse le tableau de la société indienne tout juste sortie du colonialisme anglais, avec un communisme bien présent mais qui n’a pas pour autant remis en question le système des castes toujours vivace, ni la condition féminine précaire. Dans le Kerala qu’elle décrit, les hommes battent leur femme sans scrupule, les intouchables sont redevables toute leur vie de leur existence et les femmes divorcées n’ont jamais droit au pardon. Le roman comporte de nombreuses références historiques et nous fait ainsi découvrir des pans de l’histoire de l’Inde.

        Mais à certains moments, l’écriture d’Arundhati Roy dépasse le simple réalisme pour basculer dans le magique, ou disons plutôt une certaine forme de merveilleux. Cela concerne notamment les passages où l’histoire est racontée à travers la perspective naïve des deux jumeaux. Leurs yeux d’enfants étonnés se posent sur un monde dur parfois cruel et incompréhensible pour en quelque sorte le transcender. Leur imagination et leur naïveté investissent le monde réel. A l’enterrement de sa cousine, Rahel est la seule à remarquer que Sophie Mol (la morte donc) est bien réveillée pour l’occasion et qu’elle fait des roulades dans son cercueil (!). La perception commune des choses est ainsi transformée. Et la réalité s’en trouve en quelque sorte adoucie. Leur vision du monde est décrite avec beaucoup d’humour et de drôlerie. Ce sont les petits riens, les anecdotes qui rendent à la vie ce qu’elle a de magique.

V.     Un livre à lire… et à relire !

        Enfin, le roman est écrit dans une langue riche et foisonnante. L’auteur n’hésite pas à employer des mots en malayalam ce qui dépayse le lecteur et colore l’histoire. Le récit est émaillé d’images, de comparaisons et de métaphores. C’est une écriture très poétique, très sensuelle et évocatrice.

        Le dieu de petits riens est un très beau roman, bouleversant et émouvant, qui ne tombe jamais dans le pathétique ni la facilité. C’est aussi un roman qui ne perd rien à la relecture, mais au contraire s’en trouve enrichi car on est plus attentif à certains détails qui nous avaient échappé lors de la première lecture.

Mso., A.S. Bib

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20 novembre 2007 2 20 /11 /novembre /2007 20:32
Kiran Desai
Hullabaloo in the Guava Orchard, 1998,
Le Gourou sur la Branche, 1999,
Traduction Jean Demanuelli,
Calmann-Lévy
Nouvelle éd. Le livre de poche.

Sources :

  • Site evene.fr pour ce qui est de l’essentiel de la biographie.
  • Lire, septembre 2007 (le guide de la rentrée littéraire, par A.Clavel)
  • Lire, juin 2006 (Inde : les colporteurs de mirages, par A.Clavel)
  • Le magazine littéraire, mars 2007 (dossier : l’Inde)
  • Le monde diplomatique, mars 2007 (Littérature indienne, quatre mille ans d’engagement social, par T.Chanda)
  • http://wodka.over-blog.com/article-6125508.html : l’analyse étant pertinente, j’ai jugé bon d’en reprendre une partie (certains passages sur l’ironie sur le mariage et sur l’ironie concernant la fonction publique).
  • Le site du Salon du livre de Paris 2007 : http://www.salondulivreparis.com/2/francofffonies.htm?idh=7
  • La lettre du Bureau international de l’édition Française du 16 avril 2007, par E.Brezault
  •  Les archives du français du Québec (http://www.tlfq.ulaval.ca/AXL/asie/inde-1Union.htm)
I. L’auteur

Biographie :

        Fille de la romancière Anita Desai, née en 1971, Kiran Desai a grandi à Delhi en Inde jusqu'à quatorze ans, quand elle part pour l'Angleterre avec sa mère puis aux États-Unis où elle finit le lycée dans le Massachusetts, avant de poursuivre à Bennington College dans le Vermont. Elle s'inscrit alors dans un cours d'écriture en Virginie qui lui fera dire que les ateliers d’écriture sont la cause d’une littérature américaine « aseptisée », et ensuite à Columbia University à New York. Au cours de ses études à Columbia, Kiran Desai fait une pause de deux ans durant laquelle elle contribue au New Yorker et écrit Hullabaloo in the Guava Orchard (1998, Le Gourou sur la branche, 1999), un conte mêlant la magie des fables et la comédie dans l'histoire d'un jeune garçon qui tente d'échapper aux responsabilités de la vie adulte en se réfugiant dans un arbre. Le livre, salué par Salman Rushdie, est récompensé par le Betty Trask Award. Il est publié dans 22 pays. Son deuxième roman, The Inheritance of Loss (2006) reçoit le Man Booker Prize, le National Book Critics Award et le prix indien Hutch Crosswords. Le roman parle d'exil, d'appartenance à deux cultures, du passé et du présent. Kiran Desai tient à son passeport indien et retourne tous les ans à Delhi, mais est résidente permanente des États-Unis.
        Quand on l'interroge sur ses maîtres, elle cite García Marquez, Kenzaburô Oé, Juan Rulfo.
        On sent également beaucoup l’influence d’Italo Calvino dans son premier roman, le Gourou sur la Branche, car celui-ci, par son héros, s’approche du roman de Calvino intitulé Le baron perché (1954). En effet, dans le baron perché, le héros est un aristocrate italien du nom de Côme Laverse du Rondeau, qui décide de vivre dans un arbre afin de démontrer le vrai sens de la liberté et de l’intelligence, ainsi que la médiocrité des gens qui l’entoure. Ce roman de Calvino est prétexte à une fresque sociale et historique, car, du haut de son arbre, le baron rencontrera de grands personnages de son temps comme Bonaparte.

Ce qu’elle dit :

        «Ma mère a joué un très grand rôle. Grâce à elle, je n'ai cessé de baigner dans la littérature. Lorsque j'ai commencé à écrire, elle m'a prise au sérieux même si c'était périlleux pour moi de vouloir suivre un tel exemple.»
«J'ai ébauché ce livre [le gourou] pendant mes études, alors que je m'étais inscrite à un atelier d'écriture de l'université de Columbia», explique Kiran Desai, qui aime travailler dans la cuisine de son appartement de Brooklyn en grignotant des biscuits, «pour se donner du courage». Le thé est son carburant, et la sieste de 14 heures son réconfort. Le reste du temps, elle travaille, «très tôt le matin, au saut du lit, et tard le soir».
Pour elle, la littérature indienne en anglais a des spécificités : c’est une manière d’exprimer les émotions très différente, et une façon particulière de raconter des histoires.

II. Le roman

Quatrième de couverture :

"D'un caractère rêveur et lymphatique, Sampath Chawla rate systématiquement tout ce qu'il entreprend. Jusqu'au jour où, lassé du monde, il décide de s'installer dans les branches d'un goyavier pour y trouver la paix, et devient brusquement un ermite célèbre. Des pèlerins affluent de l'Inde entière afin de recevoir la bénédiction du sage perché, et la famille de Sampath s'enrichit en faisant la promotion du saint homme. Mais une bande de singes farceurs envahit les goyaviers et sème le trouble dans le verger."

L’histoire en détails :

        Je suis malheureusement obligée de centrer ce résumé autour du personnage principal, car on se perd facilement dans les détails foisonnants et les nombreux personnages de ce roman.

        Sampath est né le soir de la plus grosse tempête jamais vue à Sahkot, alors que la mousson se faisait attendre et que l’aide humanitaire, dispensée partout ailleurs, se désintéressait du sort de cette ville. Ce soir-là, une caisse de l’aide humanitaire tomba sur un arbre, Sampath naquit avec une tache de naissance, et son destin se mit en marche. Sampath est un rêveur que son père veut forcer à travailler. Il passe ses journées dans une poste, à lire les courriers personnels au lieu de les trier. Lors du mariage de la fille de son patron, Sampath est pris d’une frénésie étrange, vêtu de nombreux vêtements féminins colorés qu’il retire un à un, en dansant sur une fontaine. Son renvoi n’est une surprise pour personne, et M. Chawla pousse son fils à chercher un nouveau travail. Jusqu’au jour ou Sampath s’enfuit, et s’installe dans un goyavier. Peu à peu, les gens qui le trouvaient simplet le prennent pour un grand sage, et des centaines de fidèles viennent quotidiennement lui rendre visite. M.Chawla flaire la bonne affaire et organise la vie touristique du verger. Sa femme Kulfi, tout aussi bizarre que Sampath, se consacre à nourrir ce dernier avec des plats extravagants de sa composition. Des singes langurs font alors leur apparition dans le verger, ayant compris qu’ils y trouveraient toute la nourriture nécessaire grâce aux offrandes faites au « gourou », mais ils découvrent l’alcool et ne peuvent plus s’en passer, devenant incontrôlables. Les autorités cherchent un moyen de se débarrasser des langurs, Kulfi décide d’en cuisiner un, et toute cette agitation pousse Sampath dans la mélancolie. Il réalise que tout ce qu’il cherchait à fuir se retrouve sous son goyavier. La veille de la grande traque des singes par l’armée, Sampath médite, une goyave à la main. L’une des dernières de la saison, grosse et mûre. Au matin, il ne reste plus trace de Sampath, juste cette goyave, qui porte une tache ressemblant à celle de Sampath.


Ce qu’il ressort du texte :

Le lecteur découvre de nombreuses facettes de la société et de la culture indienne, grâce à ce roman plein d’humour et d’ironie.

L’ironie
 
Ironie autour du mariage.
  • Le mariage de Kulfi et Chawla n’est qu’un arrangement : la famille de Kulfi va marier cette fille qui semble normale malgré son somnambulisme, contrairement aux autres membres de la famille, ce qui convient parfaitement à la famille de Chawla qui a besoin de l’argent de la dot. (p.81)
  • La famille de Sampath lui cherche une fiancée, pour le convaincre de descendre de son arbre. Celle-ci arrive, escortée par toute sa famille, qui voit là une occasion de caser cette demoiselle à la peau trop foncée. Cet événement donne lieu à une scène cocasse. (p.77 à 80).
  • Ce non-mariage de Sampath est aussi l’objet d’envie de la part des fidèles de Sampath. Tous seraient ravis de ne pas avoir à s’occuper de leurs familles respectives. (p.121)
  • Le marchand de glaces rêve d'aller rejoindre Pinky, la sœur de Sampath qui lui a mordu l'oreille par amour (p.139). Il vit au milieu de douze femmes – et trois hommes – de sa famille, qui lui trouvent donc une jeune fille magnifique pour le détourner de son projet. La jeune fille semble gagner son cœur. (p.232)
  • L’auteur parle même d’une « saison des épousailles » (p.63), et les futures mariées doivent répondre à une description très stricte ! (p.76)
  • Le seul mariage qui aurait pu avoir lieu n’est pas. Mademoiselle Jyotsna et Sampath semblent nourrir un doux sentiment l’un envers l’autre à partir du moment où Sampath devient le célèbre baba de l’arbre. (ex. p. 145) Mais il disparaît, au grand désespoir de la demoiselle…(p.251)

        Ironie quant à la religion, puisqu’il suffit que quelqu’un grimpe dans un arbre et déclame quelques aphorismes pour devenir un grand gourou. De plus, l’auteur pousse le cynisme jusqu’à créer un personnage très particulier, dont il sera question plus bas. Finalement un gourou de plus ou de moins ne change rien à l’affaire, l’Inde n’étant plus à une religion près.

        Ironie autour des fonctionnaires et du système :
  • Le directeur des postes réquisitionne son personnel pour préparer le mariage de sa fille. (p.49)
  • Le colonel observe les oiseaux au lieu de surveiller ses soldats. (p.167 à 169) Il est même tellement borné qu’il a un planning pour effectuer sa toilette.
  • Le médecin responsable de la santé publique est accro au jus d’oignon.
  • Le préfet fraîchement émoulu se retrouve pris dans un tourbillon d’événements qui le dépassent. (p.205)
  • Tout ce petit monde est infichu de s’entendre sur la marche à suivre pour sauver le village d’un fléau : des singes alcooliques qui font régner le chaos le plus total.
  • Un fonctionnaire est chargé de vérifier l'authenticité des gourous. Celui-ci cherche à tout prix à prouver l’imposture de Sampath, ce qui le mènera au fond du chaudron de Kulfi, après avoir repris les célèbres aphorismes de Sampath à son compte lors de réunions professionnelles. (p.148)
        Ironie autour de la société indienne: l’Inde a vu l’émergence d’une classe moyenne, travaillant dans des bureaux, avec les mesures prises par Indira Gandhi dans les années soixante-dix. Et c’est cette classe moyenne qui est raillée dans ce roman, à travers les personnages de Chawla qui court après la réussite sociale, à travers M.Gupta, opportuniste de haut vol, et même à travers Sampath qui rejette ce mode de vie en bloc. (cf. p.33)

Les cinq sens

        L’histoire est mise en valeur par une écriture piquante qui met tous nos sens à contribution avec l’énumération de couleurs, de parfums, ou d’épices. L’auteur livre des descriptions très détaillées de ce qui entoure les personnages, et des personnages eux-mêmes. (exemple p.127)

  • La vue : avec des descriptions comme celle de la scène du mariage de la fille du directeur des postes, Kiran Desai nous en met, justement, « plein la vue ». Les couleurs chatoyantes des saris sont décrites avec force détails.
  • Dans cette même scène par exemple, l’auteur fait intervenir l’odorat. Ce sens a cependant moins de place que la vue ou le goût.
  • Le toucher et l’ouïe : ces deux sens sont assez peu représentés en tant que vecteurs d’information. Bien sûr, les personnages touchent et entendent, mais la place que leur réserve l’auteur est minime.
  • Pour finir, le goût. Ce sens est le plus utilisé dans ce roman. Le goût est partout. L’auteur nous parle du parfums des glaces, de l’acidité des fruits, et nous décrit avec délices les plats préparés par Kulfi, dont la nourriture est la lubie depuis la naissance de Sampath(p.127, p.243, etc.)

La nourriture

        La nourriture est un sujet essentiel dans ce roman. Le premier jalon est posé avec Kulfi : durant sa grossesse, elle rêve de plats somptueux tandis que la famine fait rage. Puis, lors de la naissance de Sampath, tombe une caisse de l’aide humanitaire regorgeant de nourriture ; enfin, tout au long de la vie de Sampath, Kulfi utilise la nourriture pour le consoler. Kulfi est tellement fixée sur la nourriture qu’elle a essayé de voler des plants expérimentaux, et des animaux dans un zoo. A chaque fois, elle a été prise pour une innocente visiteuse perdue…
        Le goût de Kulfi pour la cuisine se manifeste crescendo lorsque Sampath est dans son goyavier (p.98 et 127, par exemple), et son obsession gastronomique trouve son apogée à la fin, lorsqu’elle décide de faire une surprise à son fils en lui cuisinant un singe (p.243). Étrangement, Sampath fait tout pour sauver les singes des funestes projets des autorités locales, et ne se doute pas de ce que lui prépare sa mère. Elle-même ne sait pas que ce n’est pas un singe, qui est tombé dans le chaudron…
        Un autre jalon est posé avec la présence du marchand de glaces, l’insistance d’Ammaji, la grand’mère de Sampath, pour avoir un dentier, et l’attaque du singe devant le cinéma. Le croisement de ces trois éléments donnera naissance à une nouvelle intrigue : l’amour de Pinky et du marchand.
        L’espion chargé de démasquer Sampath est lui-aussi intimement lié à la nourriture. En effet, il soupçonne Kulfi et ses repas d’être à l’origine du comportement de Sampath. Peut-être le drogue-t-elle ? Elle empêche tout le monde de s’approcher de sa cuisine improvisée, ce qui fait d’elle une suspecte idéale. Les investigations mèneront le malheureux au fond même du chaudron bouillonnant de Kulfi. Comme quoi, la curiosité est réellement un vilain défaut…
        Enfin, la nourriture est la cause de l’arrivée des singes dans le verger, car « offrandes » veut aussi dire qu’il y aura de quoi manger. Mais plus que de quoi se rassasier, ils trouveront de quoi boire, ce qui va amener le chaos dans le verger et dans la région tout entière.

La magie

        La magie fait partie intégrante de cette histoire, tout comme elle est indissociable de l’Inde et de ses habitants.
        On retrouve ce « décalage » dans la presse, avec des explications farfelues de phénomènes naturels, au tout début du roman.
        Le comportement de Kulfi, tout au long du roman, est très étrange, et l’on peut se demander si elle ne cache pas quelque pouvoir. Cette impression est corroborée par des événements concomitants des grands moments de sa vie. Par exemple, sa délivrance coïncide parfaitement avec l’arrivée tellement attendue de la pluie.
On peut aussi penser que la magie vient de la présence des singes : ils sont l’un des fils rouges de ce roman, avec la nourriture. Ils lient Pinky et le marchand de glaces, les autorités au verger, et disparaissent avec Sampath. De plus, le singe langur est un animal sacré (le dieu-singe Hanuman, pour les hindous, symbolise la force) et le fait qu’une horde de singes, même alcooliques, « adopte » Sampath donne à ce dernier une certaine légitimité en tant que gourou. De plus, les connaissances de Sampath de ce qu’il ne devrait pas savoir, pourtant acquises de la manière la plus rationnelle qui soit, passent pour un don de divination. Il se prête alors au jeu, en déclamant des aphorismes plus ou moins saugrenus. (p.93-94)
        Mais plus que tout, la magie réside dans la disparition de Sampath, qui laisse à sa place favorite une goyave bien mûre et tachée.

Un récit initiatique ?

        Sampath est un jeune homme qui refuse sa vie d’adulte, c’est pourquoi il s’enfuit pour s’isoler dans un arbre. Bien vite, pourtant, il se rend compte que la fuite ne fonctionne pas, mais refuse toujours de faire face, jusqu’à sa disparition. Dès qu’on l’extrait de force de son monde intérieur, il est perdu. La violence et le tumulte de la réalité sont une souffrance pour lui, et il préfère s’isoler sur la terrasse d’abord, puis dans son bureau, et enfin dans son goyavier.
        Il refuse tout ce qui représente un adulte : le travail, le mariage, une vie sédentaire et monotone, l’entretien d’une famille.
        Une preuve de son immaturité est donnée avec le poème qu’il essaie de composer. Et sa réflexion : « C’était pour s’éclaircir l’esprit qu’il était monté dans une arbre et non pour se l’embrouiller, or en ce moment, il ne faisait qu’aller à l’encontre de ses ambitions. » (p. 187) montre qu’il ne sait pas agir en adulte et n’en a aucune envie. Monter dans un arbre relevait du caprice.
        Pinky est une demoiselle pleine de ressources, mais qui a encore beaucoup de choses à apprendre, notamment la maîtrise et l’expression de ses sentiments. L’ennui lui fait prendre conscience de son « amour » pour le marchand de glaces, et elle prétend le lui prouver avec des tenues tapageuses et une déclaration… mordante. Elle aussi cherche la fuite, mais avec son marchand charmant, qui lui fait faux bond, partagé entre ce qu’il croit être de l’amour pour Pinky et les sentiments qui le taraudent à l’endroit de celle qu’il surnomme « Mademoiselle Gâteaux ».

        Au final, aucun de ces deux personnages que l’on accompagne ne parvient à grandir réellement, malgré ces événements étranges et sans doute quelque peu traumatisants.

La place de la famille

        Ce roman montre aussi, toujours avec humour, la place prépondérante de la famille dans la société indienne. Le mariage semble devoir résoudre tous les problèmes, le rang social est déterminé par la famille, le rôle du père est très important bien qu’on ait l’impression que les femmes tirent les ficelles (notamment dans le cas des fiançailles du marchand de glaces).
        C’est le fait d’être « la sœur du baba » qui permet à Pinky de ne pas être emprisonnée ou internée après avoir mordu son aimé (p.141), c’est un « honneur qui rejaillit sur toute la famille » du photographe que de recevoir une bénédiction de Sampath en récompense de son travail (p.144).

        Kiran Desai a écrit un premier roman représentatif de la nouvelle génération des jeunes auteurs indiens en langue anglaise, en forme de conte, qui présente la vie d’une petite ville indienne. Elle nous plonge dans l’imaginaire indien, en réunissant des aspirations spirituelles et des préoccupations matérielles dans un roman réjouissant, où le coca-cola côtoie le curry.
        Ce roman ne révèle pas tous ses secrets à la première lecture. Il faut au contraire le relire pour découvrir toutes ces petites articulations et enchaînements qui font que le scénario se tient parfaitement sans qu’il se voie et sans qu’il soit pesant à la lecture. Nous avons ici une histoire charmante, d’une grande richesse tant du point de vue des descriptions qu’au niveau du rythme et des événements, soutenue par un style alerte et enlevé. En bref, c’est une lecture sensuelle, plaisante et très drôle qui attend ceux qui osent ouvrir ce roman.
    D’autant qu’une récente attaque de langurs est à déplorer à New Delhi (voir ce lien : http://www.dhnet.be/infos/faits-divers/article/190084/des-singes-sauvages-terrorisent-l-inde.html ).

III. Le contexte

Le pays

    Située dans le sud de l'Asie, l'Inde est un des pays les plus peuplés du monde après la Chine (953 millions habitants). Sa capitale est New Delhi. L’Inde est une mosaïque de langues, de peuples et de religions.
    L’hindi et l’anglais sont les deux langues officielles de l’Inde, mais on compte 18 langues constitutionnelles qui sont l’anglais et l’hindi, le bengali, le télougou, le marathi, l’ourdou, le gujarati, le kannada, le malayalam, l’oriya, le penjabi, l’assamais, le népali, le konkani, la cachemiri, le sindhi, le manipuri et le sanskrit. L’Inde compte en réalité plus de 1600 langues, dont 398 sont officiellement répertoriées. Cependant, seulement 40 langues sont parlées par plus d'un million de locuteurs et rassemblent plus de 850 millions de personnes, soit 85 % de la population du pays. Cela signifie que moins de 10 % des langues sont parlées par la très grande majorité de la population et que 90 % des langues de l'Inde ne sont utilisées que par 15 % des locuteurs indiens.
La littérature :
        En 1913, l’Inde a eu l’honneur de recevoir le Prix Nobel de littérature par l’œuvre de Rabindranâth Thâkur dit Tagore (1861 - 1941), à la fois compositeur, écrivain et philosophe.
        De 1972 à 1992, 5 romans indiens ont reçu le Booker prize, puis Arundathy Roy l’a reçu en 1997 pour le Dieu des petits riens, et Kiran Desai l’a reçu en 2006 pour La perte en héritage.
        La création indienne de langue anglaise a acquis depuis quelques années une certaine visibilité. Elle connaît aujourd’hui l’une de ses périodes les plus fastes grâce à la fécondité de romanciers comme Salman Rushdie ou Arundhati Roy. Cette génération d’écrivains montre que l’anglais n’est plus un symbole de la colonisation, mais qu’il est devenu un outil d’exploration de la réalité indienne.
        Le premier roman indien en anglais date de 1864, mais le genre a connu son véritable essor, à partir des années 1930, avec la génération de R. K. Narayan qui a donné naissance à une littérature originale. Ils ont été les premiers à comprendre que l’utilisation de l’anglais dans le contexte indien n’allait pas de soi.
        Dans la préface de son roman Kanthapura (1938), Rao écrivait : « Nous sommes condamnés à exprimer cette âme qui est la nôtre avec les mots venus d’ailleurs. Il est difficile de rendre compte des nuances de notre pensée et des silences qui meublent le processus de réflexion à cause de cette incapacité que nous ressentons à les exprimer dans une langue étrangère. »

        Dès le XIXe siècle, l’administration britannique a souhaité voir émerger « une classe d’individus, indiens par le sang et la couleur de la peau, mais anglais par leurs goûts, leurs opinions, leur morale et leur capacité intellectuelle » (Thomas Babington Macaulay, Minute on English Education, 1835) et en 1835, elle fit voter une loi imposant l’étude de l’anglais dans l’enseignement secondaire et supérieur. La langue anglaise n’a donc rien d’une langue étrangère pour ces romanciers, car, issus des couches aisées de la société, ils ont presque tous fait leurs études dans des écoles où l’anglais était la principale langue.

        La littérature indienne est un savant mélange de scénarios impeccables et d'images bigarrées, sur fond d’Histoire et de grands débats (la décolonisation, la menace intégriste, la misère, les conflits de castes et de classes, le désarroi d'une société qui a perdu ses anciens repères.) Elle nous fait toucher du doigt une culture tournée vers l'invisible, le merveilleux et le spirituel, mais c'est aussi un foisonnement d’identités indiennes qui nous offre des styles variés.

L'édition française

        L’anglais reste la langue de médiation pour bon nombre d’écrivains indiens sur le marché français car elle permet à l’éditeur français d’avoir un accès direct au texte et de se passer du jugement littéraire du traducteur. L’Inde compte 16 000 maisons d’édition qui ont publié  plus de 80 000 œuvres en 2005. Le marché potentiel est donc énorme : le pays occupe le 3e rang mondial derrière les États-Unis et la Grande-Bretagne en matière de publications en langue anglaise.
        Cette littérature a explosé dans les années 1980 et 2000 avec des écrivains qui ont construit leur œuvre dans un mélange géographique et culturel où l’Inde est à la fois lieu de vie, terre d’exil et « patrie imaginaire ». Ils ont reçu de prestigieux prix littéraires (prix Nobel, Booker Prize) qui les ont fait connaître dans leur propre pays et à l’étranger. Mais l’Inde, par son histoire présente et passée, reste encore peu connue des Français, malgré de nombreuses publications d’essais de sociologie, notamment.
        Sur la scène littéraire française, les écrivains indiens s’inscrivent dans des collections généralistes consacrées à la littérature étrangère, où l’anglais (Inde et diaspora) côtoie indifféremment les langues indiennes. La topographie du paysage littéraire indien en France se modifie au gré des choix des directeurs de collection qui défrichent le terrain depuis une dizaine d’années. La production littéraire indienne se décline en France dans toutes les langues, de l’essai au roman, en passant par le récit de vie, la littérature de jeunesse et même la bande dessinée.
        Certaines maisons d’édition misent sur la différence en valorisant la découverte d’une culture encore méconnue du grand public, d’autres ont créé des collections consacrées à la découverte de l’Inde : Gallimard, L’Harmattan... Le Cherche-Midi, avec son « Domaine indien », dirigé par Jean-Claude Perrier, innove également, en proposant depuis 2002 des romans publiés en Inde et achetés directement aux éditeurs indiens, sans transiter par des agents littéraires ou des éditeurs anglo-saxons, ce qui doit « favoriser le contact direct entre éditeurs français et indiens, afin de découvrir des auteurs indiens vivant en Inde et rendant compte de la réalité de leur pays ».
Les éditeurs français reçoivent parfois les manuscrits anglais avant qu’ils ne sortent en Inde : c’est ce qui s’est passé avec Indrajit Hazra (Le Jardin des délices) au Cherche-Midi ou Mira Kandar chez Actes Sud (Planet India). La France multiplie les manifestations consacrées à l’Inde (festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo, Lille 3000…) et participe de plus en plus activement à la découverte de nouveaux auteurs.

M.A., A.S. Ed-Lib.
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20 novembre 2007 2 20 /11 /novembre /2007 19:53
Murakami Harukikafka-sur-le-rivage-copie-1.jpg
Kafka sur le rivage, 2003
Traduction de Corinne Atlan,
Belfond, 2006,
réédition 10/18
637 pages


L’œuvre
        L’histoire, puisqu’il faut en dire un mot même s’il est plutôt réducteur de devoir résumer en quelques lignes un tel récit, est centrée autour de deux personnages.
        L’un se nomme Kafka Tamura ; c’est un adolescent fugueur de 15 ans autour duquel flotte une malédiction. Son père a ainsi prophétisé qu’il serait un jour parricide et incestueux. De plus, il souffre de l’absence de sa mère qui l’a abandonné en emmenant sa petite sœur lorsqu’il avait cinq ans. Sa fugue le mènera dans une bibliothèque tenue par une femme mystérieuse et un bibliothécaire androgyne.
        Parallèlement à la fugue de Kafka Tamura on suit le vieux Nakata, handicapé mental suite à un étrange incident survenu lors de la Seconde Guerre mondiale, qui, s’il a du mal à communiquer avec les humains, possède la faculté de comprendre et de parler le langage des chats. C’est pourquoi, pour compléter la maigre pension que lui verse le préfet il s’est spécialisé dans la recherche de chats perdus. La recherche d’une petite chatte va l’entraîner sur les traces d’un voleur de chats. La rencontre avec ce voleur va obliger Nakata à fuir et à emprunter la même route que Kafka Tamura.
        A ces deux personnages viennent s’en ajouter d’autres ayant tous une plus ou moins grande importance dans la succession d’événements plus ou moins étranges qui forment la trame de ce récit. En effet, on assiste notamment à une pluie de poissons puis à une autre averse, de sangsues cette fois.

            Kafka sur le rivage n’est donc pas fait pour les tenants du rationalisme et s’inscrit bien dans la veine du réalisme magique puisqu’aucune réponse aux événements surnaturels n’est apportée à la fin du livre. Pas même concernant l’incident survenu dans la jeunesse de Nakata qui pourtant est présenté sous la forme d’une enquête militaire menée après la guerre dans le but d’éclairer cette affaire. Il faut ajouter à ce côté surnaturel une dimension onirique, comme souvent chez Murakami, qui prend une grande ampleur au fil du roman tant et si bien qu’il en devient parfois difficile de distinguer ce qui est du domaine du réel et ce qui appartient au rêve. Cela n’est pas sans accentuer le côté spirituel et poétique de cette histoire aux allures de tragédie grecque.
        Les références culturelles, très nombreuses, distillées dans ce livre passent donc par la culture grecque antique avec, en tout premier lieu, la référence œdipienne au fils incestueux et parricide. La culture anglaise est également très présente tout au long du récit avec des références allant des dialogues de Macbeth de Shakespeare à la musique pop-rock. On retrouve également les mélodies intemporelles de Schubert, de Coltrane et de Beethoven. Cela fait de Kafka sur le rivage un livre à la fois très japonais par son univers et sa dimension existentialiste mais également terriblement occidental à travers les références culturelles et la description d’un Japon tout ce qu’il y a de plus moderne et occidentalisé.
        La musique tient, on l’a vu au travers des références culturelles, une place importante dans ce roman, comme toujours chez Murakami. Ce roman tire d’ailleurs son titre d ‘une chanson fictive que découvre Kafka Tamura, Kafka sur le rivage. Tout au long du roman, la musique va agir sur les personnages comme vecteur de sentiments et de sensations nécessaires, entre autres, à la quête identitaire qui se joue individuellement pour chacun d’eux. Car chaque protagoniste sera confronté à un moment ou à un autre à des questionnements sur son identité profonde, ses raisons de vivre…
        Outre ce thème de la quête d’identité, Murakami aborde la solitude et l’absence, deux sujets qu’il affectionne particulièrement. Ainsi, notamment, Kafka Tamura, qui a été abandonné par sa mère quand il était petit, se retrouve seul au monde après sa fugue (même s’il l’était apparemment déjà du temps où il vivait avec son père).
        Comme souvent chez Murakami il est également question d’une femme mystérieuse, la mère de Kafka, que ce dernier souhaiterait retrouver afin de mener à bien ses deux voyages (sa fugue et son voyage intérieur), en quête de son identité alors même que la malédiction oedipienne pèse sur lui et scelle son destin.
        Ce roman d’initiation est somme toute très murakamien et considéré comme son récit le plus ambitieux et le plus envoûtant.

Anthony, 2ème année Ed-Lib

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19 novembre 2007 1 19 /11 /novembre /2007 22:18

Arundhati Roy,arundhati-copie-1.jpg
Le Dieu des Petits Riens
, 1997
Ed. Gallimard, 1998 
traduit de l'anglais par Claude Demanuelli

439 pages


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        Le Dieu des Petits riens raconte l'histoire de jumeaux de sexe opposé de huit ans, Rahel et Esthappen Kochamma. Ils vivent dans un petit village du Kerala (Sud de l'Inde), Ayemenem, chez leur grand-mère, Mammachi, propriétaire d'une conserverie "Conserverie et condiments paradise" fabriquant des confitures. Ils y habitent avec leur mère, Ammu, depuis le divorce de cette dernière (ce qui est mal vu dans sa famille). Dans la maison familiale, il y a aussi l'oncle Chacko, directeur de la conserverie et marxiste à ses heures perdues et aussi Baby Kochamma la grand-tante des jumeaux. Tout ce petit monde appartient à la classe des Touchables et est chrétien, c'est donc une famille « respectable ». Dans l'entourage des enfants, il y a également Velutha, un Intouchable, ouvrier à la conserverie, que Mammachi a pris sous son aile. Deux personnes vont venir s'ajouter à cette famille pour quelques semaines de vacances, Margaret Kochamma, l'ex-femme de Chacko, et leur fille, Sophie Mol, qui vivent habituellement en Angleterre. Cependant, un événement tragique, le décès de Sophie Mol, et ce qui le suivra vont chambouler la vie de toutes ces personnes et séparera Rahel et Estha. Cela nous est raconté par Rahel qui, de retour au village où elle retrouve son frère 23 ans après, se souvient de ce drame. Mais ses souvenirs vont nous parvenir par bribes désordonnées.

        Ce roman aborde plusieurs thèmes dont un tient particulièrement au coeur de l'auteur puisqu'elle se bat contre : la division de la société indienne en castes. Les autres thèmes sont : l'amour interdit, le communisme et la mort.

        L'amour interdit est le thème central du roman. C'est lui qui conduit à sa fin tragique l'histoire passée. Il est représenté par deux couples. Le premier est formé d'Ammu et Velutha, la Touchable et le Paravan. Une histoire vouée à l'échec qui n'aurait jamais dû commencer. Ils ont grandi ensemble mais ne se sont jamais touchés. Le jour de l'arrivée de Sophie Mol, leurs regards se croisent et cela va changer leurs vies. Ils s'aimeront pendant treize nuits en secret « en s'en tenant aux petits riens » et en laissant « les Grandes Choses tapies au-dedans » (expression qui revient régulièrement tout au long du roman et qui explique le titre du roman). Malheureusement, ils sont vus et le père de Velutha les dénonce à Mammachi. Cette dernière poussée par Baby Kochamma va séquestrer Ammu et chasser Velutha. Le second amour interdit est celui de Rahel et Estha dont on ne prend conscience que dans les derniers chapitres. Tout au long de l'histoire, on a des preuves de leur complicité et de leur "connexion" que l'on attribue au fait que ce sont des jumeaux mais, est-ce normal que des jumeaux partagent des événements, des sensations alors qu'ils ne sont pas ensemble (« ... Rahel se souvient s'être réveillée une nuit, riant aux éclats du rêve que faisait Estha. [...] Elle se souvient de Madras. ») ? De plus, les derniers chapitres sont assez troublants. En effet, Estha compare le corps de sa soeur à celui de leur défunte mère puis leur "amour" se concrétise ce qui va contre la morale.

        Le premier amour interdit aide à la dénonciation de la division de la société indienne en castes. En effet, si ce système n'existait pas, Ammu et Velutha pourraient s'aimer librement et ils n'auraient pas peur d'être surpris. Cela leur permettrait de ne pas s'en tenir aux « petits riens » et d'avoir un avenir ensemble. Velutha, en tant qu'Intouchable, est considéré comme un sous-homme par Baby Kochamma et cette dernière qui se méfie de lui voit dans sa liaison avec Ammu le moyen de se débarrasser de lui. La division de la société se voit aussi au travers du traitement des ouvriers de la Conserverie. Ils sont rarement mentionnés individuellement, ils ne sont que du petit personnel. Seules les femmes de la conserverie ont un statut un peu à part puisque Chacko, coureur de jupons, a l'autorisation par sa mère d'avoir des liaisons avec elles. Cependant, elles ne doivent pas rentrer dans la maison et la "salir"; pour cela Mammachi a fait aménager une entrée privée dans la chambre de son fils.

        Le troisième thème abordé ici est la mort. Elle est très présente dans le roman et notamment dans les souvenirs de Rahel. Ceux-ci commence d'ailleurs par l'enterrement de Sophie Mol, sa cousine. Sa mort prématurée ne sera expliquée que tardivement comme si Rahel ne voulait pas s'en souvenir afin de ne pas réveiller le souvenir de ce qui a suivi. On découvre aussi assez tôt qu'Ammu est décédée à l'âge qu'ont à présent les jumeaux (« ... ils ont l'âge d'Ammu quand elle est morte. Trente et un ans. Ce n'est pas vieux. Ni jeune. Un âge pour vivre ; pour mourir, aussi. »). Il y a également de nombreuses allusions à Pappachi, le grand-père de Rahel et Estha, décédé depuis un petit moment, entomologiste de Sa Majesté qui battait sa femme. Cette dernière non plus n'est plus de ce monde au retour de Rahel au village. Le roman a un ton dramatique et Rahel tente d'éviter de se souvenir des circonstances de la mort de sa cousine comme si ce qui avait suivi était pire que tout.

        Il y a aussi un aspect politique dans ce roman avec une forte présence du communisme par le biais de deux personnages, le camarade K.N.M. Pillai, qui voudrait bien devenir le dirigeant de la délégation régionale du Parti, et Chacko qui est devenu marxiste plus pour des raisons financières qu'idéologiques. Il pense qu'ainsi il pourra garder la confiance de ses ouvriers et qu'ils ne se révolteront pas contre leurs conditions de travail. Le communisme prend également l'apparence de milliers de manifestants irrespectueux sur la route de Cochin sur laquelle roule la famille Kochamma sans Mammachi pour aller chercher la famille de Chacko à l'aéroport.


       
Le Réalisme magique se trouve dans la construction même du roman. L'alternance de passé et de présent est une de ses caractéristiques. De plus, le fait que le passé ne nous est pas dévoilé dans un ordre chronologique nous plonge dans un monde étrange avec une impression de rêve. Les souvenirs arrivent au gré des pensées de Rahel et peuvent même être évoqués plusieurs fois (« Un âge pour vivre ; pour mourir, aussi » p.18, 423). De plus, la "connexion" qui existait entre Estha et sa soeur quand ils étaient petits, et qu'ils retrouvent 23 ans après, trouble et tient presque du merveilleux.

        C'est un très beau roman qui nous fait voyager sur les rives d'un fleuve et dans la société indienne. Il nous montre une vie faite d'interdits et de valeurs sociales dans un style très poétique.


Biographie de l'auteur :

        Arundhati Roy est née le 24 novembre 1961 à Ayemenem dans l'Etat du Kerala (Inde du sud) d'un père hindou et d'une mère chrétienne de l'Eglise syriaque. Sa mère, Mary Roy, est très célèbre en Inde pour avoir milité pour l'égalité des droits des femmes indiennes lors des divorces (partage des biens en faveur des femmes) au moment du sien. Arundhati est partie vivre à New Delhi à l'âge de 16 ans, où elle vécut pauvrement et fit une école d'architecture avant d'écrire des scénarios pour le cinéma et la télévision indienne avec l'homme qui est devenu son mari. Elle a commencé en 1992 son premier roman Le Dieu des Petits Riens qui a été publié en anglais en 1996 puis en français en 1998. Depuis, il a été traduit en plus de 30 langues. Militante active, elle a écrit deux essais, regroupés dans son deuxième ouvrage, sur les catastrophes environnementales que l'Inde causera en construisant ses 3200 barrages sur le même fleuve. De plus, elle milite auprès du mouvement altermondialiste, se bat pour les droits des femmes et dénonce la division de la société en castes.

        Elle a reçu plusieurs distinctions dont deux prix depuis la parution de son premier roman. Le Dieu des Petits Riens a été récompensé par le Booker Prize en 1997. En 2001, elle a reçu deux distinctions. En avril, elle a été décorée des mains de l'Ambassadeur de France en Inde de la médaille de Chevalier de l'ordre des Arts et des lettres et, en mai, Elie Wiesel, Prix Nobel de la paix, lui a remis le Grand Prix de l'Académie Universelle des Cultures pour son travail littéraire et son engagement dans la lutte pour les droits de l'homme dans son pays.


Bibliographie sélective :

Le Dieu des Petits Riens, Ed. Gallimard, 1998 ; traduit de l'anglais par Claude Demanuelli.

Le Coût de la vie, Ed. Gallimard, 1999, Coll. Arcades ; traduit de l'anglais par Claude Demanuelli.


Cyrielle, 2ème A. BIB-MED

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17 novembre 2007 6 17 /11 /novembre /2007 22:48
Salman Rushdie
Les Enfants de minuit
Midnight's children, 1980,rushdie-copie-2.jpg
traduction de Jean Guiloineau,
Stock, 1983, 1987,
Rééd. Le livre de poche,
670 pages.


Biographie

        Essayiste et romancier britannique d'origine indienne, Salman Rushdie est né à Bombay en 1947. Il arrive au Royaume-Uni à l'âge de 14 ans et y fait ses études. Après un conte fantstique dans les années 1970, il écrit Les Enfants de minuit (Midnight's Children) en 1981 (récompensé par le Booker Prize).

    Salman Rushdie a reçu de nombreux prix et titres honorifiques et a été anobli par la Reine d'Angleterre le 16 juin 2007.

Salman Rushdie est un auteur engagé et menacé :

  • Son roman Les versets sataniques (1988) a fait scandale. Jugé blasphématoire pour une caricature du prophète Mahomet, ce livre est à l'origine d'une fatwa lançée en 1989 par l'Iran (réactivée en 2006) et d'un arrêt de mort visant l'auteur.

  • De même, son anoblissement en juin 2007 par la Reine d'Angleterre lui vaut des menaces de la part du Pakistan.

Quelques oeuvres :

1981 : Les enfants de minuit
1989 : Les Versets sataniques
1994 : Est, Ouest (recueil de nouvelles)
1999 : La Terre sous ses pieds
2001 : Fury
2005 : Shalimar le clown

Résumé

        C'est le récit autobiographique (fictif) que Saleem Sinai - double de Salman Rushdie - fait à Padma, une servante indienne. Né à minuit, la nuit de l'indépendance de l'Inde (le 15 aout 1947), Saleem voit son destin lié à celui de son pays. Comme lui, 1001 enfants naissent cette même nuit, tous dotés de pouvoirs surnaturels. Cependant, né à minuit précise, c'est Saleem qui est doté du pouvoir le plus important : celui de réunir tous ces enfants par télépathie. Ce don va lui attirer un certain nombre d'ennuis. Le narrateur raconte donc toutes les péripéties de sa vie à travers l'histoire de « sa famille » et sa propre histoire.

Les Enfants de Minuit se décompose en 3 livres majeurs :

  • Livre I (de 1915 à 1947) : de la vie de son grand-père (Aadam Aziz) jusqu'à la naissance du narrateur.

  • Livre II (de 1947 à 1965) : enfance / adolescence du narrateur, et jusqu'au début de sa vie d'adulte.

  • Livre III (de 1965 à la fin des années 1970) : vie adulte du narrateur.

=> L'histoire individuelle de Saleem sert ainsi de métaphore à l'histoire collective de l'Inde: chaque événement personnel est corrélatif d'un événement historique.

L'écriture de l'oeuvre de Salman Rushdie

_ Le paradoxe de l'écriture

    Si Salman Rushdie est considéré comme la véritable voix de l'Inde par la critique occidentale, la critique indienne pense qu'il porte un regard d'étranger sur le pays.

    Salman Rushdie s'intéresse à la littérature (occidentale) moderne. Pour Les Enfants de minuit, l'auteur puise certaines références dans le roman Le Tambour de Günter Grass (1959). Il y reprend l'utilisation de l'autobiographie fictive pour mettre en scène son narrateur, les thèmes du don extraordinaire et des origines familiales.

_ L'Histoire de l'Inde

    Tout le roman de Salman Rushdie se déroule autour de l'Histoire de l'Inde. Les références historiques sont très nombreuses, et détaillées du point de vue du narrateur, comme la création d'un Etat musulman séparé en 1940, l'indépendance de l'Inde en 1947, les déplacements de population, la guerre contre le Pakistan pour le contrôle du Cachemire, le conflit avec la Chine, ou l'arrivée au pouvoir d'Indira Gandhi (qui occupe une place importante dans le livre III).

_ Originalité de l'écriture

. La situation du narrateur en train d'écrire : Saleem Sinai est dans une usine en train d'écrire son histoire, sous le regard de Padma.

Cette scène de l'écriture enrichit et complexifie le texte des Enfants de Minuit, puisque le narrateur est seul maitre du récit (cf. les lignes d'ouverture du roman), ce qui engendre une certaine manipulation des événements.

Nb : Quelques erreurs temporelles intègrent donc l'écriture du récit, entrainant parfois un flou historique que l'auteur utilise , à mon avis, pour ancrer le réalisme magique.

. Le réalisme magique : Les Enfants de Minuit est un texte hybride qui mêle style narratif, mythes, merveilleux et surnaturel. C'est ce que l'on pourrait qualifier de « réalisme magique », car tout fusionne et crée un monde où le surnaturel s'intègre parfaitement dans le monde réel.

De même, on trouve des critiques sociale et politique, mais également beaucoup d'humour et de parodie. En effet, Salman Rushdie joue avec les mots, avec les scènes de ses personnages. Il n'hésite pas également à parodier des personnages réels tels qu' Indira Gandhi.

_ Les thèmes du roman

  • la question de l'identité (le drap troué, les changements de noms, la transformation des personnages, le dédoublement du « je »...)

  • la famille et les origines familiales (avec Saleem mais aussi avec son fils)

  • la société en général (l'Inde ou la micro-société des Enfants de Minuit)

  • le thème du secret (sur les pouvoirs surnaturels, sur les agissements de certains personnages...)

Les Enfants de minuit est un livre empreint de beaucoup d'humour et vraiment très drôle : il est également riche en références historiques.

E. S (AS BIB)

Sources

_ Wikipedia (biographie de Salman Rushdie)

_ site de l'université de Montpellier : une étude sur l'écriture de Salman Rushdie intitulée « Abracadrabra ou la magie de la conclusion de Midnight's Children »

_ Le club des rats de biblio-net  : article de Sereine.

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17 novembre 2007 6 17 /11 /novembre /2007 18:01
Kiran Desai,GOUROU-copie-1.jpg
Le Gourou sur la branche, 1998,
Titre original :
Hullabaloo in the Guava Orchard,
Traduction Jean Demanuelli,
Calmann-Lévy, 1999,
Nouvelle éd. Le livre de poche.

 
  •  Le Gourou sur la branche
    Shahkot, petite ville d’Inde, est le théâtre d’évènements difficiles. Ses habitants attendent la pluie absente depuis longtemps. La nourriture manque et les estomacs crient famine.
    Enfin, le jour tant attendu arrive : il se met à pleuvoir et les ravitaillements tombent du ciel. Mais c’est aussi le moment où Sampath vient au monde. Pour les habitants de la ville, c’est un miracle, il est né sous une bonne étoile.
    On pourrait donc s’attendre à ce que Sampath soit quelqu’un de doué, ouvert et heureux. Mais on le découvre, 20 ans plus tard, rêveur, passif et timide en total décalage avec le monde dans lequel il vit. Il est entouré de son père, homme très énergique qui a de l’ambition pour ses enfants et de sa mère, Kulfi, excentrique, attachée à son fils. Sa sœur est une adolescente qui accorde une grande importance au regard d’autrui, tandis que sa grand-mère est une adepte des dentiers. Tous les jours, Sampath se rend à la poste où il « travaille » : il occupe son temps en lisant le courrier qui passe entre ses mains.
    Lorsque son patron le licencie, Sampath doit faire face à son père et à ses reproches. Son besoin de liberté, de paix et de calme devient ainsi de plus en plus intense : il décide de fuir la ville après s’être rendu compte, grâce à une goyave dont la chair se libère de son écorce, qu’il devait s’évader de sa prison.
    Le vacarme qui bourdonnait dans sa tête a disparu. C’est dans un verger paisible, entouré de la nature, qu’il s’arrête et s’endort, tranquillement. Sa famille le retrouve perché sur son goyavier. Ayant peur des critiques, son père essaie de résoudre la situation, en vain, car son fils a choisi son mode de vie.
    Sampath suscite la curiosité des habitants de la ville qui viennent le voir. Connaissant tout de leur vie, il commence à leur donner des conseils à l’aide d’aphorismes qui deviennent célèbres. La joie et l’harmonie que ressent Sampath lui procurent un pouvoir de séduction et de persuasion. Il devient alors « Sampath le sage », le célèbre oracle de la ville sujet de nombreux articles de journaux. La population est subjuguée par son aura, elle boit ses paroles. « Tout le monde vient voir le baba de Shahkot dans son ermitage arboricole ». Sampath est le seul centre d’intérêt de la communauté qui, par ailleurs, est très généreuse. Son père l’a d’ailleurs très bien compris. Son fils devient alors la source de profit de la famille qui s’est installée dans le verger : vente de sandwichs, de produits dérivés, sponsors, offrandes, ... Tout est bon pour s’enrichir.
Un jour, des singes qui semaient la terreur dans la ville, élisent domicile dans le verger, aux côtés de Sampath. Les habitants lui vouent alors une admiration sans limite : il a réussi à dompter les singes qui les terrorisaient. Mais la vie du verger bascule lorsque la bande de primates découvre l’alcool. Devenus alcooliques, ils détruisent les installations, terrifient les fidèles. Ils deviennent ainsi le centre des préoccupations de la ville dont le brouhaha et les disputes sont continuels. Sampath se sent pris au piège. Triste, prostré, son inspiration s’est envolée. Alors que chacun propose une solution pour venir à bout des singes, Sampath rêve déjà à une nouvelle sérénité...

Le Gourou sur la branche et le réalisme magique.

     Le roman de Kiran Desai nous fait découvrir les réalités de l’Inde tout en laissant une grande place à la magie qui vient le plus souvent de l’imaginaire des gens. Quelques exemples :
- Au début de l’histoire, le père de Sampath lit un article dans lequel sont énumérées les raisons de la sécheresse. Cela viendrait des « projections de cendre lors de la récente reprise de l’activité volcanique en Terre de feu », ou ce serait « l’Irak qui essaierait de leur voler la mousson », ou encore,  « un joueur de flûte hongrois prétendrait détourner les nuages ».
- La mère de Sampath dont l’imagination est très fertile, profite de la nature pour concocter des plats originaux à base d’ingrédients inconnus trouvés dans la forêt. Un espion, membre de l’organisation de dépistage des ermites charlatans, est venu épier Sampath. Il est convaincu que Kulfi est une sorcière qui prépare des potions qui permettent à son fils de tromper les gens.Tout au long de l’histoire, il essaie de prouver sa théorie.
- Les fidèles de Sampath sont subjugués par ses paroles : « Les jours de grande chaleur, l’abeille bourdonne plus fort ; les jours de pluie, elle reste tranquillement dans sa ruche », « quand la bouteille est cassée, il n’y a plus moyen de distinguer l’air qu’elle contenait du dehors »...
La magie vient de l’innocence des gens capables de croire aux maximes de Sampath, aux miracles, même si ce n’est pas logique.

    L’histoire nous transporte dans un monde parallèle où les singes sont alcooliques et volent des documents « top secret », où l’armée est entraînée pour capturer des singes, où les gens sont prêts à croire des choses imaginaires... Dans ce monde parallèle, une seule date est mentionnée, dès la page 219 : c’est le 30 avril. Cette date tombe de manière irréelle, mais elle rend l’histoire réelle. Une date est un élément réel et banal, mais ce n’est pas le cas dans le livre.

    Kiran Desai compare deux mondes opposés en utilisant la magie :
- Le monde de Monsieur Chawla, le père de Sampath, qui a envie de vivre « à la manière occidentale ». Consommateur, il veut s’enrichir et pour ce faire, il utilise les médias, les sponsors. Il vit comme un vrai commerçant à la recherche du profit. Il pense d’ailleurs investir son argent dans une compagnie spécialisée dans la lingerie féminine.
- Le monde de Sampath qui ne recherche pas la richesse, la possession de biens. Son souhait est de vivre de manière simple, loin de la civilisation.
C’est peut-être par ce décalage que l’auteur fait un parallèle avec la société indienne tiraillée entre les influences du monde occidental et  ses traditions.

« L'homme apaisé, sans haine ni peur, mérite d'être appelé sage. » Bouddha.

Emmanuelle, AS bib
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17 novembre 2007 6 17 /11 /novembre /2007 17:28
Kiran Desai,
Le Gourou sur la branche, 1998,
Titre original :
Hullabaloo in the Guava Orchard,
Traduction Jean Demanuelli,
Calman
n-Lévy, 1999,
Nouvelle éd. Le livre de poche.

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I - Kiran Desai

    Née en 1971, fille de la romancière et novelliste Anita Desai, Kiran Desai grandit à Delhi jusqu'à quatorze ans, quand elle part pour l'Angleterre avec sa mère puis aux Etats-Unis où elle finit ses études secondaires dans le Massachussetts, avant de poursuivre à Bennington College dans le Vermont. Elle s'inscrit alors dans un cours d'écriture en Virginie, et ensuite à Columbia University à New York. Au cours de ses études à Columbia, Kiran Desai fait une pause de deux ans durant laquelle elle contribue au New Yorker et écrit Hullabaloo in the Guava Orchard (1998, (Le Gourou sur la branche, 1999), un conte mêlant la magie des fables et la comédie dans l'histoire d'un jeune garçon qui tente d'échapper aux responsabilités de la vie adulte en se réfugiant dans un arbre.

    Le livre, salué par Salman Rushdie, est récompensé par le Betty Trask Award. Son deuxième roman, The Inheritance of Loss (2006) (publié en 37 langues) reçoit le Man Booker Prize (le Goncourt britannique), le National Book Critics Award et le prix indien Hutch Crosswords. Le roman parle d'exil, d'appartenance à deux cultures, du passé et du présent. Kiran Desai tient à son passeport indien et retourne tous les ans à Delhi, mais est résidente permanente des Etats-Unis.

        Prix : Le Betty Trusk Award, reçu par Kiran Desai, est attribué par la Society of Authors au meilleur premier roman d'un auteur de moins de trente-cinq ans appartenant au Commonwealth.

        Auteurs préférés : Kiran Desai cite, parmi ses auteurs favoris, Kazuo Ichiguro, Kenzaburo Oe, Gabriel García Marquez, Truman Capote, Tennessee Williams et Flannery O'Connor.


 Bibliographie

     - Le gourou sur la branche (Hullabaloo in the Guava Orchard), traduit de l'anglais par Jean Demanuelli, Éditions Calmann-Lévy, 1999, ISBN 2-7021-3012-7
     - La perte en héritage (The Inheritance of Loss), traduit de l'anglais par Claude et Jean Demanuelli, Éditions des 2 terres, 2007, ISBN 978-2-84893-043-5


II - Le Gourou sur la branche
   
   1. Historique

    Quand on l'interroge sur ses maîtres, Kiran Desai cite Gabriel García Márquez, Flannery O'Connor, Kenzaburô Ôé, Juan Rulfo. Mais il y a aussi l'auteur du Baron perché, Italo Calvino, dont l'ombre plane sur son premier roman : Le Gourou sur la branche (disponible en Livre de poche), histoire d'un incorrigible gambergeur qui décide de quitter ce bas monde et de s'installer sur la branche d'un goyavier sans savoir que cette étrange ascension fera de lui une divinité locale, le nouveau prophète d'une Inde obsédée par l'absolu. «J'ai ébauché ce livre pendant mes études, alors que je m'étais inscrite à un atelier d'écriture de l'université de Columbia», explique Kiran Desai.

    2. Résumé

    C'est un garçon ! Sampath est né à l'arrivée de la mousson, après une telle sécheresse que des secours étaient envoyés par avion. Vers l'âge de ses 20 ans, Sampath est las de la routine de la famille, las de l'agitation de la petite ville (tout le monde s'épie), Shahkot, et las de son travail à la Poste (il lira en cachette en les regardant par transparence les lettres des gens). Il perd son travail à la Poste au grand dam de son père parce qu'il s'était déshabillé devant tous les convives invités au mariage de son patron. Sampath se réfugie, oppressé par la ville, dans la vallée où il y a des vergers, en haut d'une colline sur un vieux goyavier. Il refuse d'en redescendre et passe du statut de bon à rien à celui d'ermite, de Baba, de Sage. Sampath commence alors à prodiguer conseils et phrases à haute portée philosophique, non sans quelques connaissances au début puisqu'il va se servir de ce qu'il avait lu dans les lettres pour faire croire qu'il savait beaucoup de choses. Il retrouve peu à peu goût à la vie. Chacun des membres de sa famille profite de cette situation inespérée pour réaliser ses aspirations personnelles. Mais l'anarchie ne tarde pas à s'installer.

    Le roman décrit la vie de toute une famille, d'abord lasse de ce fainéant de Sampath, puis attentive à sa tranquillité et à ses besoins. Sa mère, la rêveuse Kulfi est douée pour la cuisine : elle n'en fait que pour un fils qui à ses yeux a toujours raison. C'est la grand-mère, Ammaji, qui nourrit les autres : Chawla, le père qui espère bâtir une fortune avec les pèlerins qui viennent profiter de la grande sagesse de Sampath, et Pinky la fille amoureuse du marchand de glaces. Un jour, un singe langur (singe blanc au visage noir) cesse d'importuner les filles devant le cinéma et vient au verger. Tous ses congénères suivent. Sampath devient le Baba des singes. Mais les singes deviennent de terribles alcooliques, et de si mauvais sujets que toute la ville s'émeut. Les projets se succèderont pour résoudre la contradiction entre la présence des pèlerins et celle des sauvageons.


   3. Les personnages.

  •  Sampath Chawla : héros de l'histoire, fainéant, rêveur, solitaire, lunatique.
  •  Kulfi : mère de Sampath, est une femme rêveuse, somnambule qui en fait voir de belles à son mari. Elle est douée pour la cuisine, ne rêve que de cuisiner à l'air libre et de créer LE plat de son existence. Elle pense que son fils à toujours raison.
  •  Ammaji : la grand-mère qui nourrit les autres.
  •  M. Chawla : le père de Sampath, qui au début prend son fils pour un bon à rien, et se désespère sur l'avenir de sa progéniture et qui va essayer de bâtir une fortune avec les pèlerins qui viennent profiter de la grande sagesse de Sampath. Le père confond amour familial et intérêt financier.
  •  Pinky : la sœur de Sampath amoureuse du marchand de glaces, d'un amour assez "fou".

    Et après cette galerie de personnages hauts en couleur : un espion, un colonel, un docteur, un patron de la Poste, les collègues de Sampath de La Poste, le marchand de glaces, un chef des services sanitaires absorbé par son ulcère, un sous-préfet dépassé par la situation et des singes alcooliques pour catalyser le désordre sous-jacent, etc.

  4. Thèmes abordés

    À travers ce roman, le lecteur découvre les multiples facettes de la société indienne.

    La place du garçon dans la famille est essentielle. De nombreux passages, pleins d'ironie, tournent autour du mariage. Kulfi avait été présentée à Chawla et à sa mère comme la seule personne normale d'une famille un peu fêlée. La dot était intéressante et permit d'effacer les dettes. Lorsque Sampath s'entête à rester dans son arbre, les parents envisagent de le marier : ainsi reçoit-il sans joie une jeune fille à marier escortée de toute sa famille. Mais la personne est de carnation trop foncée. Heureusement, du point de vue de l'ermite arboricole, elle tombe lourdement du goyavier. Exit la donzelle ! On parle aussi mariage pour le marchand de glaces. Celui-ci vit au milieu de douze femmes (mère, tantes et soeurs…) et comme il rêve d'aller rejoindre Pinky, qui lui a mordu l'oreille par amour, elles lui trouvent une superbe beauté au teint clair et aux yeux de biche. Pour qui le marchand de glaces va-t-il fondre ?

    Une ironie féroce vise les fonctionnaires indiens, tous les serviteurs de l'État. Le directeur des postes réquisitionne son personnel pour préparer les fêtes du mariage de sa fille. Le colonel qui surveille plus les pigeons que ses soldats, le médecin responsable de la santé publique, le préfet qui tarde à venir de Delhi, tous subissent une mise en boîte souriante. Les manuels disent que l'administration indienne est pléthorique. L'auteur reprend le cliché et invente ici un fonctionnaire chargé de vérifier l'authenticité des gourous ! Très absorbé par son travail d'espionnage dans le verger, et particulièrement attentif aux préparations culinaires de Kulfi, parviendra-t-il à prouver l'imposture ?

    On fait beaucoup de descriptions, de la nature, du paysage, de la ville, de la campagne, des personnages, des fruits, et autres denrées alimentaires, des couleurs, etc.

    Peut-être le fait d'avoir quitté l'Inde a-t-il marqué les romans de Kiran Desai car dans les deux romans, elle a écrit l'histoire d'un personnage arraché à son monde.

Ce roman est plein de saveurs indiennes et de parfums exotiques.

          6. Citations.

"Je suis persuadée que le rire reste la meilleure arme contre toutes les formes d'intolérance."
                                                                               Kiran Desai.

"D'une sensualité et d'une imagination étonnantes, ce roman est la preuve que la rencontre de l'Inde et de la langue anglaise continue à produire de nouveaux enfants d'une extrême vitalité."
                                                                               Salman Rushdie.

        7. Avis personnel

    Le livre est raconté sous forme de conte populaire, de fable satirique, et d'épopée.

    Ce roman est facile à lire. Les descriptions ne sont pas pesantes mais au contraire vous font rêver, imaginer, voyager, sentir, toucher. Personnellement, ce livre m'a donné une forte envie de manger un poulet au curry.
    C'est un roman frais, on se laisse porter. C'est une véritable invitation au voyage.

    Cette lecture drôle et rafraîchissante nous plonge dans l'imaginaire indien, tout en pointant les travers de notre société mercantile ; elle réunit aspirations spirituelles et préoccupations plus terre-à-terre. Ou comment aborder des sujets sérieux en gardant le sourire…

Grégoire, Bib 2ème année.
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