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14 juillet 2012 6 14 /07 /juillet /2012 07:00

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WANG Anyi
Le Chant des regrets éternels
Titre original
Chang hen ge
édition originale, 1995
Traducteurs
Yvonne André, Stéphane Lévêque
Philippe Picquier, 2005
Picquier Poche, 2008

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur

Née en 1954 à Nankin, ville située à l’Est de la Chine, elle grandit au sein de la mythique Shanghai dans un milieu intellectuel : fille de la nouvelliste et dramaturge Ru Zhijuan, elle récite des poèmes dès ses quatre ans. Ayant vécu la Révolution culturelle de 1966 à 1976, elle se tourne vers les grands auteurs chinois et étrangers, comme Balzac. Après avoir accompagné une troupe de musique révolutionnaire en tant que violoncelliste et accordéoniste, elle fait son retour à Shanghai en 1978, année qui marque ses véritables débuts en tant qu’écrivain. Elle publie alors un recueil de nouvelle, Yu, shashasha (Le Murmure de la pluie) en 1981, puis un roman intitulé Xiao Baozhuang (Le Petit Bourg des Bao) en 1985. Deux ans plus tard, elle marque un tournant en étant la première auteure depuis des décennies à publier des récits abordant la sexualité et l’amour à travers une trilogie, intitulée La Trilogie amoureuse. Peu célèbre pour les lecteurs français, elle a pourtant reçu l’une des plus hautes distinctions chinoises, le prix Maodun pour l’œuvre qui vous est présentée, Le Chant des regrets éternels.



Résumé

Le Chant des regrets éternels est un roman de taille respectable dont l’intrigue est segmentée en trois parties :


Livre I

L’auteur prend le temps de poser le lecteur dans l’univers de Shanghai, ses rues, ses habitants, ses bruits, ses odeurs, etc. Progressivement, on en vient à découvrir Wang Ts’iyao, une jeune lycéenne qui semble à la fois découvrir sa ville et en suivre l’évolution en retrait. Amie avec une certaine Wou P’eitchen qui lui fait visiter des studios de cinéma grâce à un parent, Ts’iyao s’essaye alors sans succès à passer une audition, avant de se faire photographier par un certain M. Tcheng. Cette photographie marque un tournant dans la vie de la protagoniste : s’éloignant de plus en plus de P’eitchen, elle fait la connaissance de Tsiang Lili et se présente à l’élection de Miss Shanghai sur les conseils du photographe et avec le soutien de sa nouvelle amie. Suite à ce concours où elle termine troisième, elle rencontre un homme politique puissant surnommé le Directeur Li avec qui elle aura une liaison, jusqu’à son décès prématuré qui marquera la fin du Livre I.



Livre II

Nous retrouvons Wang Ts’iyao loin de Shanghai, dans le village de Ponts-des-Wou, le pays d’origine de sa grand-mère qui l’a emmenée avec elle le temps pour elle de se remettre de la mort de son amant. Elle retourne ensuite à Shanghai et s’installe dans la rue de Ping’anli où elle travaille en tant qu’infirmière. Elle rencontre alors Mme Yen avec qui elle noue une profonde amitié, et grâce à qui elle fait la connaissance de Mingsiun, surnommé « l’oncle Maomao », qui deviendra son amant et le père de son enfant. L’ami de ce dernier, Sacha, sera la victime désignée pour être le père et il lui obtiendra un rendez-vous à la clinique pour une IVG, rendez-vous auquel finalement elle ne se rendra pas.



Livre III

 Au commencement de cette dernière partie, le lecteur découvre la vie quotidienne de Ts’iyao et de sa fille, prénommée Weiwei. Toutes les deux ont des relations tendues, et Ts’iyao se lie d’amitié avec une camarade de lycée de sa fille, Yonghong. Shanghai a alors subi bien des métamorphoses, à travers l’évolution de l’urbanisme et des mentalités de ses habitants. C’est alors que Weiwei rencontre celui qui deviendra son mari, Siao Lin. Ts’iyao se détache de plus en plus de sa fille, et se rapproche de Yonghong qui lui fait connaître son petit ami, surnommé la Perche mais dont on ne connaît pas le véritable nom. Ts’iyao entre alors dans une relation très ambiguë avec un jeune étudiant, appelé Class, qui finira par l’abandonner au seuil de la fin de sa vie. Elle mourra finalement étranglée par la Perche, qui voulait lui voler des lingots d’or, présent de son premier amant le directeur Li.



Shanghai, personnage incarné

La ville de Shanghai, scène principale du déroulement de l’intrigue, nous semble être un protagoniste à part entière, un corps immense que parcourent les personnages. L’auteur nous laisse ressentir une sorte d’étouffement, le lecteur comprend que la ville renferme tous ses secrets dans une atmosphère à la fois concrète et mystérieuse qui nous avertit des dangers de la cité, comme l’explique l’écrivain : « on dirait en effet que de nombreux écueils s’y dissimulent et qu’un moment d’inattention peut vous faire chavirer ». Dès les premières pages, les lignes sont posées, le lecteur prend conscience de l’animation urbaine, qui renferme à la fois l’attractivité et l’animation de cette légendaire Shanghai.



Une poésie proche du réalisme

En parcourant les pages de ce roman, il est difficile de ne pas prendre conscience que Wang Anyi nous emmène dans un voyage poétique et réaliste à la fois, qui nous fait nous interroger sur son écriture. Si sous la plume de l’écrivain nous fait prendre le risque de nous empêtrer dans des compositions de phrases très complexes, cela ne nous empêche pas de nous plonger dans la réalité vivante de la Shanghai durant plus d’un tiers de siècle. De l’avenue Huaihai fréquentée par la foule du matin au soir au silence de la rue Ping’anli, Wang Anyi semble vêtir sa plume de poésie pour mieux maquiller la réalité crue de la ville. Il s’agit sans doute là de ne pas déprécier la valeur des ruelles de Shanghai, qui, d’après l’auteur, « sont sensuelles, intimes comme  le contact de la peau ; fraîches et tièdes au toucher, on peut les appréhender mais elles gardent leur part de secret ». C’est un procédé qui rend hommage à la mythique Shanghai, et qui donne au lecteur la liberté de l’apprécier selon l’avis personnel qu’il se forgera en parcourant les rues de la ville à travers les pages du roman.

Cette poésie est d’autant plus appréciée que les dialogues sont rares tout au long du roman, ce qui offre un certain recul au lecteur qui devient alors spectateur. Même les joutes verbales entre personnages, comme Ts’iyao et Mingsiun, sont pour la plupart dévoilées de manière passive, ce qui donne la possibilité d’analyser certains comportements sous un autre angle de vue.

Là où l’écriture de Wang Anyi se rapproche du réalisme, c’est notamment dans la progression très lente de l’entrée dans la ville de Shanghai, comme on peut le ressentir dès l’incipit du roman. Les premiers chapitres se déroulent à une vitesse éprouvante, on croirait presque assister à la projection d’un film documentaire dont les plans progressifs défilent à cadence très lente. Le premier chapitre décrit les ruelles de Shanghai, le deuxième ses rumeurs, le troisième les mansardes de jeunes filles y résidant, et un quatrième évoque les pigeons. C’est donc un style d’écriture qui invite à la patience et à la concentration de lecture, nous ramenant ainsi au réalisme de Balzac.



Des personnages intemporels

Le Chant des regrets éternels nous offre un regard sur la ville de Shanghai durant près de quarante ans en passant par des périodes importantes de son histoire, notamment la révolution culturelle. Durant cette quarantaine d’années, il nous est donné l’occasion de faire la connaissance de personnages qui vont alors évoluer en changeant ou non, et passer de l’époque de leur jeunesse à celle des générations futures. Cette sorte de « passation » se fait notamment entre Ts’iyao et sa fille, qui a pour elle la jeunesse et représente parfaitement les mentalités de sa génération, tout en paraissant frivole, naïve et en rébellion constante face à sa mère. Weiwei semble ainsi se plonger entièrement dans le temps présent, tandis que Ts’iyao donne l’impression de rester en retrait de cette progression temporelle.

D’ailleurs, certains des personnages connus de cette dernière qui sont emportés dans son sillage ont l’air de rester figés dans leur époque, on ne constate pas d’évolution de leur part. On peut citer en exemple M. Tcheng, qui retrouve Ts’iyao après plusieurs années dans le Livre II. Il finira cependant par se suicider, ne pouvant supporter le contexte de la Révolution culturelle, ce qui traduit son incapacité à s’adapter aux évolutions de la société en Chine. Cette incapacité à évoluer peut être illustrée par son appartement, environnement intime qui rassemble ses biens les plus précieux et les plus personnels, et qui, lorsque le lecteur le redécouvre en même temps que Ts’iyao, n’a pas changé, tant au niveau de la décoration que de l’ameublement. Il s’agit donc de personnages voués à disparaître et/ou à connaître un destin tragique, condamnés dans une ville en perpétuel changement.



Avis personnel

 Pour ma part, le Chant des regrets éternels est un roman qui a demandé beaucoup de temps de lecture, et qui ne nécessite aucun fond sonore pour mieux se plonger dans l’atmosphère de cette épopée à laquelle le style de Wang Anyi suffit amplement. C’est un livre passionnant, car il nous permet d’une part de découvrir la ville de Shanghai sous un angle inédit, mais également parce que l’on a la possibilité de suivre le destin de personnages uniques, aux personnalités fortes, qui semblent affronter leur destinée quand d’autres ne feraient que l’accepter.


Sarah Dabin, 1ère année bibliothèques-médiathèques, 2011-2012.

 

 

WANG Anyi sur LITTEXPRESS

 

Wang Anyi A la recherche de Shanghai

 

 

 

 

 

 

 

 Article de Nymphéa sur À la recherche de Shanghai.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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29 juin 2012 5 29 /06 /juin /2012 07:00

 

John-Cheever-Les-lumieres-de-Bullet-Park.gif




John CHEEVER
Les Lumières de Bullet Park
Titre original

Bullet Park
traduit de l'anglais (américain)
par Dominique Mainard

Le Serpent à plumes, 2003
Gallimard, Folio, 2009

1969 pour la première édition









 

 

 

 

 

Biographie

John William Cheever est né le 27 mai 1912 à Quincy dans le Massachusetts. Il était surnommé le « Tchekhov des faubourgs » (the Chekhov of the suburbs) pour son attachement à décrire la vie des Américains de banlieue et à en extraire toutes les failles et les contradictions.

Il a écrit 5 romans et plus de 200 nouvelles. Il a obtenu le prix Pulitzer en 1979 pour Histoires de John Cheever, le National Book Award en 1958 et bien d'autres distinctions.

Alors que Steinbeck écrivait sur la classe ouvrière et Fitzgerald sur la bourgeoisie, Cheever, lui, choisit une voie différente. Ses personnages, torturés, éprouvent une mélancolie violente par rapport au nouveau mode de vie américain.


Jeunesse

L'auteur lui-même est issu de la classe moyenne. Son père, vendeur de chaussures, a plongé dans l'alcool suite à l'effondrement de son commerce. Sa mère tente alors d'ouvrir une boutique de cadeaux qui s'avère être un échec cuisant (Cheever dira : « an abysmal humiliation »).

Il entre alors dans une école privée (Thayer Academy) mais en change vite car l'atmosphère y est étouffante et pauvre en performance. Il entre alors à Quincy High, une école moins prestigieuse. Ayant remporté le prix de la meilleure nouvelle de son établissement, il est invité comme « étudiant spécial » à Thayer Academy. Mais ses résultats s'avèrent toujours aussi déplorables. Il choisit de se faire expulser pour avoir fumé plutôt que d'avoir à répondre à cet ultimatum du directeur :  soit ses résultats s'amélioraient, soit il choisissait de partir. À 18 ans, sur cette expérience, il écrira Expulse, qui sera publié dans The New Republic.

À cette même époque, les huissiers saisissent la maison des Cheever qui emménagent dans un appartement en ville (rappelons qu'aux États-Unis, la banlieue est synonyme de richesse). Ses parents se séparent avant de se remettre ensemble. Il habite avec son frère quelque temps et vivote à droite et à gauche sans jamais se fixer.


Début de carrière

Il trouve son premier travail dans un journal, qui consiste, selon son employeur à « remettre en ordre les phrases écrites par d'incroyables idiots fainéants ». Cheever démissionne quelques mois plus tard. Il rencontre Mary Winterntz avec qui il se mariera en 1941. Sa première publication, en 1935 dans le New Yorker, est une nouvelle intitulée Buffalo.

Son talent lui sauvera la vie. En lisant son recueil The way some people live, que Cheever jugeait pourtant « immature et embarrassant » et dont il cherchera toute sa vie les exemplaires pour les détruire, le major et dirigeant de la MGM et officier dans le corps de transmission de l'Armée transfère le jeune homme dans l'ancien studio Paramount dans le Queens. Son unité d’infanterie, celle où il aurait dû se trouver, mourra sur les plages de Normandie.

Sa fille Susan naît le 31 juillet 1943. Cheever commence à bien vivre grâce à ses écrits. Il a une vie de famille, un bon travail. Son fils Benjamin naît le 4 mai 1948. Cheever achète alors une maison en banlieue, celle où vécu Richard Yates. Il publie en 1947 The Enormous Radio, conte dans le style de Kafka sur une sinistre radio diffusant les conversations privées des habitants d'un immeuble new-yorkais. Goodbye my brother en 1951, lui vaudra une récompense.

Il part avec sa famille un an en Italie grâce aux droits d'adaptation cinématographique de The Housebraker of Shady Hill. Son fils, Federico naît le 9 avril 1957.


 Le succès

The Wapshot Chronicals paraît en 1956, The Wapshot Scandal en 1964. C'est un immense succès. Mais Cheever passe souvent après d'autres auteurs comme Salinger ou Updike car il n'est pas dans l'esprit de New York. Au contraire, il critique ce mode de vie.

Il écrit le scénario du film, The Swimmer, dont Burt Lancaster interprétera le rôle principal. Cheever y fait d'ailleurs une courte apparition.

Mais il boit de plus en plus en raison des tourments liés à sa bisexualité qu'il refuse d'assumer. Il voit un psychiatre pour sauver son couple mais celui-ci lui dit qu'il est lui-même son problème : « un homme névrosé, narcissique, égocentrique, non amical et si profondément impliqué dans [ses] propres illusions défensives, qu'il s'est inventé une femme maniacodépressive ». Cheever met rapidement un terme à cette thérapie.

Bullet Park sort en 1969. B Demott dira de l'oeuvre  : « les nouvelles de John Cheever rappellent et rappelleront toujours de beaux oiseaux mais dans l'atmosphère glauque de Bullet Park il n'y a pas d'oiseaux qui chantent ».

En 1973, ses problèmes d'alcool s'aggravent. Il suit un traitement psychiatrique et dans le même temps a une aventure avec l'actrice Hope Lange. Il fait un œdème pulmonaire la même année et jure alors de ne plus jamais boire. Promesse qu'il ne tiendra pas.

Cheever enseigne à l’Iowa Writer's Workshop, notamment à T.C. Boyle. Il accepte un poste de professeur à Boston University et prend un appartement seul, sa famille vivant à New York et ses problèmes de couple ne s'arrangeant pas. En 1975, il boit toujours. Son frère décide de le ramener chez lui. Il entre dans une unité de réadaptation pour alcooliques à New York. Sa femme le ramène à la maison deux mois plus tard. On ignore les traitements qu'il a subis dans cet établissement mais le fait est qu'il ne boira plus jamais après cette expérience.

En 1977, Cheever apparaît dans Newsweek avec la mention « a great american novel : John Cheever's Falconer » (un grand roman américain, Falconer de John Cheever). Le roman sera numéro un de la liste des best-sellers du New York Times pendant trois semaines.

Son recueil de nouvelles The Stories of John Cheever, publié en 1978, sera l'un des meilleurs recueils jamais vendus avec 125 000 exemplaires grand format écoulés. John Cheever est alors un auteur mondialement reconnu.


La maladie et le fin de sa vie

Il apprend en 1981 qu'il souffre d'un cancer généralisé. Son dernier roman paraît en 1982, Oh what a paradise it seems. Cette dernière œuvre est plus courte et de qualité inférieure. Elle aura de bonnes critiques mais surtout parce que l’auteur est célèbre et mourant.

Il reçoit la médaille nationale de littérature la même année. Il apparaît alors, cadavérique et dans un état de fatigue extrême, méconnaissable. Il meurt le 18 juin 1982 à 70 ans dans l'état de New York. Pour l’anecdote, les drapeaux à Ossining (ville où il vécut pendant trente et un ans)  ont été hissés pendant dix jours après sa mort en son honneur.


Posthume

Sa femme signera un contrat pour éditer les nouvelles jamais publiées. Quant à Susan, sa fille, devenue écrivain, elle révèlera ou plutôt confirmera la bisexualité de son père et le malaise qui en résultait. Son fils Benjamin est également écrivain. Blake Bailey a écrit en 2009 une biographie de John Cheever qui a reçu de nombreux prix.

John Cheever est aujourd'hui encore considéré comme un auteur marquant de la littérature américaine.



 Bibliographie

 Parutions américaines

The Way Some People Live (stories, 1943)
The Enormous Radio and Other Stories (stories, 1953)
Stories (with Jean Stafford, Daniel Fuchs, and William Maxwell) (stories, 1956)
The Wapshot Chronicle (novel, 1957)
The Housebreaker of Shady Hill and Other Stories (stories, 1958)
Some People, Places and Things That Will Not Appear In My Next Novel (stories, 1961)
The Wapshot Scandal (novel, 1964)
The Brigadier and the Golf Widow (stories, 1964)
Bullet Park (novel, 1969)
The World of Apples (stories, 1973)
Falconer (novel, 1977)
The Stories of John Cheever (stories, 1978)
Oh What a Paradise It Seems (novela, 1982)
The Letters of John Cheever, edited by Benjamin Cheever (1988)
The Journals of John Cheever (1991)
Collected Stories & Other Writings (Library of America) (stories, 2009)
Complete Novels (Library of America) (novels, 2009)

Parutions françaises


L'Homme de ses rêves, nouvelles, Joëlle Losfeld, 2011
On dirait vraiment le paradis, roman, Joëlle Losfeld, 2009/Gallimard (Folio), 2010
Le Ver dans la pomme, nouvelles, Joëlle Losfeld, 2008/ Gallimard (Folio) 2010
 Déjeuner de famille, nouvelles, Joëlle Losfeld, 2007/ Gallimard (Folio), 2010
Falconer, roman, Gallimard (Folio), 2009
Les Lumières de Bullet Park, roman, Gallimard (Folio), 2009
Une Américaine Instruite, nouvelles issues de Déjeuner de famille Gallimard (Folio 2€), 2009
Les Wapshot, roman, Gallimard (Folio), 2009

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Un mot sur la traductrice
 
Dominique Mainard est une traductrice et romancière française née en 1967. Elle a traduit la majorité des oeuvres de John Cheever et de Janet Frame. Elle est l'auteur de Je voudrais tant que tu te souviennes (Joëlle Losfeld, 2007) et Pour vous (Joëlle Losfeld, 2008), entre autres.


 

 

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Résumé

Nous sommes dans les années 1960. À Bullet Park, charmante banlieue aisée de New York, vit la famille Nailles. Tout se passe pour le mieux, jusqu'au matin où Tony, le fils de la famille, refuse de quitter son lit, pris d'une tristesse accablante. Sa mère semble détachée des réalités de l'existence et son père ne supporte d'aller au travail que sous substances tranquillisantes. Derrière la façade des pavillons se cachent des secrets lourds dans chaque famille. Sans compter l'arrivée d'un nouveau venu dans le quartier, Paul Hammer, névrosé solitaire qui n'a qu'un but : crucifier le rêve américain.

 Le roman se compose de 3 parties distinctes :

Première partie : L'histoire de la famille Nailles
Deuxième partie : L'histoire de Paul Hammer
Troisième partie : Paul Hammer vs Nailles

Les Nailles ressemblent à ces familles que l’on pouvait voir sur les affiches de publicité des années 60 vantant les mérites d'une future banlieue résidentielle, achat indispensable pour accéder à la vie américaine aisée de l'époque, « l'american way of life » par excellence. Mais malgré ses airs hautains et son allure propre, cette famille imprégnée de puritanisme va très vite déchanter. Tout ce qu'on ne dit pas est latent et attend, tapi, pour mieux exploser un jour. C'est ce que John Cheever s'acharne à nous expliquer dans son roman, Les Lumières de Bullet Park, sorti en 1969 aux États-Unis et quelque quarante années plus tard en France. Cheever, ayant lui-même connu la vie de banlieue, ses fastes et la déchéance de sa classe sociale, dresse avec humour et noirceur le portrait de cette Amérique bien pensante et, surtout, en révèle les fêlures.

L'histoire est composée de trois parties. Dans la première, donc, l'histoire des Nailles, charmante petite famille en apparence, composée du père, Eliot, de la mère, Nellie, et du fils, Tony, famille qui voit son quotidien bouleversé le jour où Tony refuse de sortir de son lit. Folie, maladie, voilà comment est perçu le comportement du fils simplement atteint du mal de son époque, étouffé par le poids des apparences et l’accumulation de trop nombreux problèmes auxquels l’usage était de remédier en prenant sur soi, jusqu'à éclatement. Le lecteur devient alors spectateur de la triste déchéance de cette si pâle famille. Drogue, psychiatrie, chamanisme, rien n'est exclu pour venir à bout de ce mal-être pourtant bel et bien installé, et prévisible si seulement on ne s'était pas acharné à tout dissimuler et refouler.

Cheever adopte un langage direct, franc. C'est l'auteur qui nous parle d'où la présence importante de la voix du narrateur. Il ne juge pas, il constate, après analyse. Et alors que l'on s'habituait aux multiples rebondissements dans la vie de la famille Nailles, une deuxième partie tout à fait différente fait interruption dans le récit. Le lecteur découvre le passé de Paul Hammer, le nouvel arrivant de Bullet Park, névrosé, solitaire et mystérieux, raconté dans le style tranchant et précis de Cheever.

La grande particularité de ce personnage est qu'il est aux antipodes des conventions américaines des années 60, mais aussi terriblement en avance sur son temps lorsque l'on constate aujourd'hui le nombre de Paul Hammer qui existent aux États-Unis. Rongé de solitude, ravagé par l'alcool, dévasté par la folie, cet homme voit le sort s'acharner sur lui ; son unique but lui a été révélé un jour par sa mère, elle-même en marge de la société : crucifier le rêve américain.

Dans cet univers où tout n'est que façade, Paul Hammer, lui, dévoile tout, il ne se cache pas derrière de fausses apparences, certainement parce qu'il a été exclu du système, et ce, dès sa naissance.

Enfin dans une troisième partie, le suspens atteint son apogée. Paul Hammer et la famille Nailles s'affrontent sur le terrain de la réussite. Le combat est acharné et le lecteur peut être partagé. Il part en connaissance de cause, il connaît les équipes et sait de qui elles sont composées : Hammer (le marteau) ou Nailles (les clous).

Deux écoles s'affrontent dans ce livre : ceux qui veulent atteindre l'excellence et ceux qui veulent l'achever. Sachant qu'au bout du compte, et cela est clairement explicité, le bonheur n'est certainement pas la finalité.

Des les premières lignes on est saisi par la plume de John Cheever. Il a la capacité d'emmener le lecteur avec lui, dans son histoire. Pour moi, ce roman est grand parce qu'il est, d'une part, témoignage sur les troubles de son époque et d'autre part parce qu'il est divertissant à souhait, à la fois drôle et sombre ; jamais la lassitude ne s'installe. On peut tirer la conclusion évidente que Cheever était un clairvoyant. Lorsque l'on referme ce livre, on est conscient que l'Amérique ne s'est jamais sortie de cette pathétique situation, aujourd'hui étendue à l'échelle planétaire. C'est savoureux, piquant et l'on se laisse plonger dans ce Desperate Housewives des années 60 dont la morale se révèle finalement intemporelle.


Marjorie Prunet, AS Éd.-Lib.


 John CHEEVER sur LITTEXPRESS

 

John Cheever Dejeuner de famille

 

 

 

 

Article de Mathieu sur Déjeuner de famille.

 

 

 

 

 

 


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 Article de Pauline sur Une Américaine instruite.   
   
   









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7 juin 2012 4 07 /06 /juin /2012 08:18

Don-DeLillo-Great-Jones-Street.gif





 

 

 

 

 

 

Don DELILLO
Great Jones Street

traduction

de Marianne Véron

Actes Sud, 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Don DeLillo est un écrivain américain né en 1936 à New York dans le Bronx. Une fois diplômé, il va travailler comme concepteur-rédacteur dans une agence de publicité où il passera quelques années à inventer des slogans. C’est seulement en 1971 qu’il publie son premier roman, Americana. Ce sera pour Don DeLillo la première occasion de livrer ses opinions sur une Amérique en perdition...

À partir de là, l’auteur amorce un travail d’écriture critique face à une Amérique en décadence, décrivant avec cynisme l’illusion du rêve américain. Il est également l’auteur d’autres œuvres célèbres : Cosmopolis (2003), Point Omega (2010), L’homme qui tombe (2007).



Un auteur controversé

Pour certains, Don DeLillo est  le plus grand des écrivains américains vivants, il est considéré comme un écrivain culte. Pour d’autres, il n’est qu’une fausse valeur. On dit de lui, qu’il est  le champion d'une littérature élitiste, surestimée, un peu datée et politiquement orientée. Certains critiques vont même jusqu'à le définir comme « un mégalomane bavard, dont les romans boursouflés n'ont au fond guère d'intérêt derrière leur complexité apparente ».

Don DeLillo à travers ces éternels débats reste tout de même une influence pour les auteurs des générations suivantes comme Jonathan Franzen.

Ses thèmes fascinent toujours le public : le complot, le chaos urbain, le terrorisme, les médias et le décorticage du rêve américain.

Finalement, ses œuvres font beaucoup de bruit, à l’inverse de l’auteur. On ne sait pas grand-chose de lui, personne énigmatique à l’image de ses romans.



Résumé

Bucky Wunderlick, 26 ans, star du rock au bout du rouleau, décide de quitter son groupe en pleine gloire alors qu'il enchaîne tournées et succès. Il décide de s’enfermer dans l’appartement  minable de sa copine Opel sur Great Jones Street, au cœur d'East Village. Par là, il veut se détacher du fanatisme de ses admirateurs et de la folie commerciale dont il est le jouet.

Pendant plusieurs jours, alors que les médias se déchaînent pour savoir ce qu’il lui est arrivé, Bucky traîne dans son appartement à la recherche du silence qui pourrait le reconnecter avec lui-même.

Pourtant, il lui est impossible de s’isoler vraiment, puisque tour à tour la moitié de son entourage vient lui rendre visite. Il y a Opel, sa copine, Hanes, un de ses musiciens, et puis Globke, son agent. Mais aussi son voisin du dessus, un écrivain, Fenig, qui cherche un terrain inexploité de la littérature : il s’essaie au porno pour les enfants sans succès, et à une littérature qui s’adresse à la finance, aux entrepreneurs. À l’étage au-dessous, c’est une vieille femme qui cache son enfant défiguré. Sa tentative de le vendre au cirque n’a pas fonctionné. Alors, elle prévient chaque nouvel arrivant que s’il entend du bruit, il ne doit pas s’inquiéter, c’est juste son fils qui rêve.

Au fil du roman, on apprend que Bucky cache chez lui deux paquets. Le premier contient des enregistrements inédits, qu’il a faits seul, dans une maison à la montagne. L’autre renfermet une drogue unique qui s’attaque à la région du cerveau responsable du langage et contraint tout individu qui l’utilise à n’émettre que des sons. Plusieurs personnes sont à la recherche de ces paquets…



Écriture et forme

C’est une écriture assez cryptique, brute, et qui dégage une énergie quasi électrique, troublante, à l’image des dialogues souvent obscurs et désespérés du roman. C’est également une narration assez répétitive, insondable, comme les chansons de Bucky, qui entrecoupent le texte et qui sont traduites en annexe à la fin. Comme un courant électrique, ces images frappent  la rétine.

L’humour et l’ironie accompagnent son écriture. Don DeLillo ne prend pas aux sérieux les paroles de Bucky, il s’en moque même en en faisant une répétition de mots simplets, voire de sons enfantins à la fin. De même que les chapitres nommés «  Le parfait petit kit des médias de contraction mentale » soulignent l’ironie et le décalage que Don Delillo exerce sur cette folie urbaine et culturelle. Ainsi, l’écriture du roman est un savant mélange de genres, on trouve des paroles, des interviews, des extraits de colloques... Don DeLillo crée une poésie citadine et crasseuse, très critique envers le système capitaliste et la condition humaine.



La difficulté d’être

Bucky a l’impression de n’être qu’un objet, réduit à des articles de presse, des paroles, comme s’il ne pouvait exister par lui-même. Il se rend compte qu’il n’est plus qu’une icône, à l’usage de l’industrie de la musique rock.

Cela passe par sa difficulté à s’identifier ; il ne se voit qu’à travers des objets, un miroir, le reflet de lunettes ou le regard de ses proches, et pour finir par la musique. Tout au long du texte, il accumule des pulls sur lui, créant ainsi une épaisseur, une seconde peau, une armure pour se protéger. C’est une personnalité complexe et torturée, qui se perd dans ce monde devenu fou, que nous dessine Don DeLillo.



La conquête du silence

Bucky ne vit que pour le son ; pour lui, le langage est extravagant. On se rend compte ainsi qu’à mesure que sa carrière avance le vocabulaire de ses chansons est de plus en plus incompréhensible, enfantin et dénué de sens.

Sa quête du silence aboutit lorsqu’il prend la fameuse drogue qui fait perdre le langage. Touchant au nirvana, Bucky se croit libre et fort, le temps d’un instant…

À la fin, Bucky est seul, ses proches soit sont morts soit l’ont délaissé. Il a créé le silence autour de lui, il n’y a plus que les sons des rues de NY et ses paroles animales comme présence.



Le monde crapuleux des affaires

Les gens qui gravitent autour de lui, sont intéressés par l’argent qu’il peut leur rapporter. Son manager lui vole ses enregistrements pour récupérer les sommes qu’il lui a fait perdre en arrêtant la tournée et tente de le remettre sur le marché. Il planifie une stratégie marketing pour son retour mais tout se passe à l’insu de l’artiste ; Bucky n’est qu’un pion. Globke est particulièrement crasse, invitant même Bucky à se suicider afin de créer une mort à sa mesure qui ferait un succès commercial, selon lui.

Don Delillo fusille de critiques ces sociétés qui ne pensent qu’à la rentabilité d’un produit, d’une marque, en oubliant qu’ils sont face à des personnes.



Avis

Face à cette œuvre, je suis mitigée. C’’est une lecture déconcertante qui bouscule les codes, elle est innovante dans sa forme et son sujet, car traiter le son sur un support tel que le livre, où le langage est primordial, est un pari audacieux qui m’a intéressée.

Les images d’artistes brisés survolent les pages tels des spectres, Jim Morrison, Dylan, Jimi Hendrix. C’est un clin d’œil à cette époque, d’un côté riche et novatrice au niveau musical, et en mal de vivre de l’autre.

Des échos surréalistes, tout au long de ma lecture, des images, des phrases d’André Breton m’ont accompagnée dans cette plongée au cœur de la tension humaine. En effet, l’exclamation dans L’Amour fou, « La beauté sera convulsive ou ne sera pas », prend  toute sa force ici ; le livre l’illustre, la musique fait vivre et vibrer Bucky, de manière totale, électrique.

J’irai même plus loin en disant que Don Delillo dépasse même Breton quand il dit dans son manifeste : « je veux qu’on se taise quand on cesse de ressentir ». Ici, Bucky, par le silence, atteint des profondeurs et des émotions beaucoup plus fortes et justes, que celles qui passent par le langage.

Au-delà de ces références et de l’originalité de l’œuvre, Great Jones Street reste une lecture difficile. J’ai dû faire des efforts sur plusieurs pages pour rester dans le roman car souvent, on a du mal à suivre les pensées du personnage et à voir où il veut nous amener.

Je n’ai pas été touchée par sa musique, ni par sa mélodie, et c’est finalement avec une petite déception qu’on se rend compte que c’est un livre qui parle très peu, voire pas du tout, de la musique…

Mais cela n’en reste pas moins une expérience de lecture qui nous marque, et qui ne laisse pas indifférent, par son originalité, par le fait qu’on ne la saisisse pas vraiment et qu’elle nous échappe.

Fidèle à l’image des débats qui naissent autour des œuvres de Don Delillo, Great Jones Street déconcerte, fascine ou repousse…

À vos lectures, et forgez votre propre opinion sur cette œuvre énigmatique !


Amélie, 1ère année Éd.-Lib.

 

 

Don DELILLO sur LITTEXPRESS

 

 

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Articles de Flora et de Venezia sur L'Homme qui tombe

 

 

 

 

 

 

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article d'Hélène et de Marlène sur l'adaptation de L'Homme qui tombe par le Collectif Crypsum.

 

 

 

 

 

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Article de Benjamin sur Outremonde

 

 

 

 

 

 

 

 

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Article d'Aude sur Cosmopolis

 

 

 

 

 

 

 


 


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4 juin 2012 1 04 /06 /juin /2012 07:00

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Don DeLILLO
L’Homme qui tombe
Traduction
Marianne Véron
Actes Sud, 2008
Babel, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Biographie

Don Delillo est un auteur américain majeur. Il est né en 1936 dans le Bronx, de parents émigrés italiens. Même s’il ne le revendique pas, il est souvent considéré comme post-moderne. Il est l’auteur de pièces de théâtre, mais plus reconnu pour ses romans qui reprennent les thèmes de l’angoisse de la mort, l’évocation des sentiments et de leur puissance. Il a reçu une éducation religieuse, catholique, puis étudié dans une université jésuite « l’art de la communication » ; faute de trouver un travail dans l’édition, il prend un poste de publicitaire, et le quitte ensuite, non pas pour se consacrer à l’écriture, mais tout simplement pour ne plus travailler, selon ses propres mots.



Résumé

L’histoire démarre par une scène apocalyptique. De la fumée, des cendres dans l’air, des hommes et des femmes pieds nus, visages couverts de sang mêlé à la cendre, des bruits qui eux aussi ressemblent à ce que pourrait produire l’apocalypse. C’est dans ce quartier qu’on trouve l’un des protagonistes, Keith. Nous sommes le 11 septembre 2001 et deux avions viennent de percuter les tours jumelles du World Trade Center. Désorienté et blessé, Keith prend le chemin de l’appartement de son ex-femme, Lianne. Il y reste, ne sachant même pas ce qui l’a poussé à venir frapper à sa porte. Une vie de famille se recrée peu à peu, avec Justin leur fils, et ce malgré les réticences de la mère de Lianne, Nina. Keith, durant toute son évacuation du World Trade Center, jusqu’à chez son ex épouse, tenait une mallette qui ne lui appartient pas. Il finit par l’ouvrir quelques jours plus tard, et en déduit l’identité de sa propriétaire. Il découvre Florence qui était dans la même tour que lui mais qu’il n’avait jamais vue auparavant. Il trouve en elle une confidente, et parle avec elle du traumatisme qu’ils ont tous les deux vécu. S’ensuit une relation adultère qui ne dure que quelques jours. Les deux personnages, Keith et Lianne, évoluent côte-à-côte, on les suit séparément.



L’adaptation théâtrale.

Du 27 au 31 mars 2012, le TNBA proposait L'Homme qui tombe. L'adaptation du roman par le  Collectif Crypsum est coproduite avec l'OARA et l'Escale du Livre. Mettre en scène la totalité du contenu du roman n'aurait pas été possible, il leur a donc fallu sélectionner des passages forts de l'ouvrage. Les personnages principaux étaient présents : Keith, Lianne, leur fils Justin qui apparaît sur une vidéo diffusée sur un écran, Nina (mère de Lianne) et son amant Martin, ainsi que Florence (« amante » de Keith durant quelques rencontres), ainsi que Hammad, le djihadiste et acteur des attentats du 11 septembre 2001.

Le fait de connaitre l'œuvre écrite, me semble-t-il, aide à comprendre et à mieux saisir le rôle de chacun des comédiens. Ce qui interpelle, c'est qu'à aucun moment nous ne savons comment se prénomment les personnages. Les prénoms ne sont jamais dits. Les scènes se succèdent, voire s'entremêlent, comme une véritable danse des personnages qui se déshabillent et se changent de vêtements sur scène à plusieurs reprises, observant parfois ce qui est en train de se jouer.

Les images sont importantes dans cette pièce, tout comme elles le sont dans le livre. En effet, lorsqu'on lit L'Homme qui tombe, on ne peut s'empêcher de repenser aux images de ces deux  tours heurtées par des avions et qui s'écroulent, de cet amas de cendres, de fumée qui enveloppe Manhattan, et qui sont passées en boucles des jours durant. Des vidéos sont projetées dans cette pièce, qu'il s'agisse de journaux télévisés américains lors des attentats et diffusés sur les deux télévisions présentes sur deux des murs de la scène, où de vidéos des tours en feu projetées sur le mur du fond de la scène pendant que Keith raconte une partie de ce qu'il a vécu à l'intérieur.

La pièce rend compte des sentiments forts et douloureux de chaque personnage du roman. Ainsi que de leur perdition totale à la suite de ce tragique événement. Les dialogues, tout comme dans le livre, rendent eux aussi compte du fait qu'ils sont déconstruits. Les personnages se coupent la parole, reprennent mot pour mot ce que l'autre vient de dire... C'est le tableau d'une société déconstruite, perdue, et consciente de la fragilité de la vie, d'un pays qui nous est donné à voir avec cette adaptation théâtrale.


Venezia, AS Bib.

 

 

 

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Article de Flora sur L'Homme qui tombe 

 

 

 

 

 

 

 

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Article de Benjamin sur Outremonde

 

 

 

 

 

 

 

 

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Article d'Aude sur Cosmopolis

 

 

 

 

 

 

 


 

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8 mai 2012 2 08 /05 /mai /2012 07:00

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MURAKAMI Ryū

村上 龍
Bleu presque transparent
Titre original

限りなく透明に近いブルー
Kagirinaku tōmei ni chikai burū
Traduction de
Guy Morel et Georges Belmont
Éditions
1977, Kodansha International Ltd (VO)
1979, Robert Laffont (VF)
1997, Philippe Picquier (Poche)

 

 

 

 

 

 

Biographie

Note : Ne pas confondre avec Murakami Haruki, ils n’ont aucun lien de parenté.

Murakami Ryūnosuke est né en 1952 à Sasebo (préfecture de Nagasaki). Il a déjà publié une trentaine de livres.

Il passe son enfance dans une ville portuaire qui abrite une base militaire américaine, où il subira l’influence occidentale de l’occupation. En 1968, alors qu’il est étudiant en école secondaire, il assiste à une manifestation des Zengakuren (« Fédération japonaise des associations d'autogestion étudiantes ») qui proteste contre l’arrivée d’un porte-avions nucléaire. L’année suivante il est renvoyé pour avoir monté une barricade sur le toit de son établissement contre la présence de l’armée américaine. On observe alors une sorte de Mai 68 à la japonaise.

En 1970, Murakami s'installe à Tokyo dans la préfecture de Fussa. Il étudie ensuite le design à l'université d'art de Musashino (autre préfecture de Tokyo).

En 1976, il publie Bleu presque transparent, son premier roman, qui obtient la même année le Prix Akutagawa (équivalent du Goncourt) et le Prix Gunzō* du nouveau talent. C’est un succès foudroyant puisqu’il s’écoule à plus d’un million d’exemplaires en six mois à peine. Il a reçu le prix Yomiuri** en 1998 pour  Miso Soup. Il est aussi connu pour  Les bébés de la consigne automatique,  Parasites ou encore Love and Pop.

 L’un de ses romans sera adapté par Takashi Miike en 2002 sous le titre Audition et Murakami sera lui-même réalisateur, scénariste et producteur de plusieurs de ses œuvres (Bleu presque transparent a ainsi pris le nom de Tokyo Decadence).

* Prix littéraire décerné par la revue Gunzō qui récompense les romans et les essais critiques. Les lauréats sont publiés dans le numéro de juin du magazine et reçoivent 500 000 yens (4 583.46 €).

** Prix créé après la Seconde Guerre mondiale dans l’esprit de « mettre en valeur une nation culturelle ». Il est décerné une fois par an et récompense des œuvres de l’année précédente. Les lauréats reçoivent une pierre à encre symbolique et 2 millions de yens (18 333,82 €).



Résumé de l’œuvre

C’est l’histoire d’une bande d’amis désillusionnés et sans espoirs. Ils font partie de la jeunesse d’après-guerre à qui on ne promet aucun avenir. Dans une Tokyo triste et qui semble gâtée, ils partagent leurs jours entre alcool, drogues, sexe et rock dans un long cycle d’autodestruction à la fois des valeurs morales et du corps. Avec un regard si neutre qu’il en est oppressant, Murakami nous montre le quotidien d’une « génération perdue ». Dans ce groupe qui marche main dans la main vers un sombre avenir, Ryū cherche. D’une ville construite à partir d’une succession d’images à la pluie au-dehors, quelque chose semble conserver son innocence en lui.



Commentaire

La première chose qui frappe le lecteur dans ce roman est le décor dans lequel il entre dès les premières lignes. On débute dans un espace intime, l’appartement de Ryū. Dès la page 10, on assiste à une prise d’héroïne puis on nous suggère une relation sexuelle entre deux personnages dont on découvre à peine les noms. Le lecteur est pplacé dans la position d’un voyeur : le décor est minutieusement détaillé ainsi que les actions, jusqu’à indiquer précisément le processus de stérilisation de l’aiguille puis l’administration de l’héroïne dans le sang, l’état de béatitude dans lequel plonge le narrateur, les odeurs, les sensations…

De plus, le fait que le personnage porte le même nom que l’auteur et l’utilisation de la première personne suggère qu’il s’agit d’une autobiographie, de même que la lettre à la fin qui semble occuper la fonction d’un épilogue mais qui n’a pas de lien explicite avec le récit :

« Lettre à Lili

Lorsqu’on m’a proposé d’imprimer mon roman, j’ai demandé qu’on me laissât le soin de faire la couverture. C’est que, pendant que j’écrivais ce livre, je pensais toujours l’orner de ton visage. Tu te souviens de cette photo ? Celle que j’avais prise lorsque nous nous sommes rencontrés pour la première fois, au Niagara. Te rappelles-tu que nous avions fait un concours à qui boirait le plus d’absinthe ? Au troisième verre, j’ai emprunté l’appareil d’un hippy hollandais qui se trouvait là, pour faire cette photo de toi. Tu l’as sans doute oublié, car, tout de suite après, tu t’es écroulée, à ton neuvième verre.

Lili, où es-tu à présent ? Il y a peut-être quatre ans de cela, j’ai voulu retourner encore une fois à ta maison, mais tu n’y étais plus. Si tu lis ce livre, écris-moi.

J’ai reçu une seule lettre d’Augusta, qui a regagné sa Louisiane. Elle raconte qu’elle est chauffeur de taxi et me charge de te dire salut. Qui sait même si tu ne t’es pas mariée avec ton peintre métis ? Mais cela m’est égal, j’aimerais te revoir juste encore une fois, même mariée. Nous chanterions une dernière fois tous les deux. Che sera sera, comme dans le temps.

Et surtout, ne va pas penser que j’ai changé, simplement parce que j’ai écrit ce roman. Je reste celui que j’étais alors, vraiment.

RYÛ »

Cela dérange considérablement et impose la question de savoir s’il s’agit de fiction ou d’une autobiographie mais le lecteur n’obtient jamais de réponse. En admettant l’hypothèse de l’autobiographie, on s’accroche à l’idée que ce n’est pas possible, que l’auteur n’aurait pas pu écrire de façon si cohérente et détaillée sous l’emprise de la drogue. Pourtant  un doute subsiste toujours et met mal à l’aise, principalement à cause de la lettre. Celle-ci donne des informations qui apparaissent pour la première fois dans le livre telle que la présence du peintre métis, Augusta, la Louisiane, leur rencontre au Niagara… Il apparaît que l’auteur soit en train de s’adresser à une Lili réelle, qu’il connut lors de sa jeunesse et perdit de vue, mais rien dans sa biographie ne permet de l’affirmer.

Malgré les thèmes peu engageants qui nous sont présentés, l’écriture finit par entraîner avec elle. Elle est simple, crue, vulgaire, et tellement neutre vis-à-vis des tableaux parfois écœurants qu’elle décrit que l’on peut se sentir prisonnier de la décrépitude ambiante. Elle m’a fait penser à Hell, de Lolita Pille, où le personnage principal se moque du monde et tente d’y trouver une distraction par la drogue et la consommation. Tout comme ils assument leurs vices, nous parvenons à supporter la vue de la dégradation progressive des personnages grâce à cette distance instaurée par la froideur de l’écriture. Elle agit comme une barrière qui nous empêche de souffrir totalement avec eux.

De plus, les métaphores utilisées nous perdent dans le fil de l’histoire ; on dirait que Murakami s’amuse à nous dérouter pour mieux nous replonger ensuite dans des situations gênantes, comme s’il nous donnait une bouffée d’air avant que l’on étouffe. Il soutient un rythme tendu et laisse la possibilité de s’arrêter d’observer le temps de quelques lignes. Il arrive régulièrement dans ces tableaux étranges que l’on relise une, deux ou trois fois le même paragraphe pour tenter de trouver une explication. Ce laps de temps permet d’oublier pour une petite pause le récit duquel on est prisonnier. En ce sens, ce roman m’a fait penser aux Mémoires de Charles de Gaulle lorsqu’il commence à écrire des envolées lyriques et inattendues juste après la description très minutieuse d’une bataille.

Par exemple, en pleine orgie, Ryū raconte (p 83-84) :

 « Des sensations aiguës me galopent dans le corps, emportées par le sang, et viennent se fixer au niveau des tempes. Une fois nées, elles s’accrochent au corps pour ne plus le lâcher. Comme sous une brûlure de pétard, la mince couche de chair sous la peau de mes tempes se met à grésiller. Concentrant mon esprit et mes sens sur cette brûlure, j’en viens presque à me figurer que tout mon corps n’est plus qu’un gigantesque pénis. A moins que je ne sois qu’une réduction d’homme qui aurait le don de s’insinuer dans les femmes, puis de s’y démener comme un forcené pour les faire jouir. J’essaie d’agripper la Noire par les épaules ; mais, sans ralentir sa rotation du cul, elle se penche vers moi et me mord les seins jusqu’au sang. »

Il y a cependant quelques lueurs d’espoir dans cet étouffement constant. Quelle que soit la situation dans laquelle se trouve Ryū, il a des sursauts de lucidité, de raison, qui donnent le sentiment qu’il n’est pas complètement perdu. Il semble détaché des autres en plus d’être détaché de la réalité. En outre, on apprend vers la fin de l’œuvre qu’il a un passe-temps qui vise plutôt à construire qu’à détruire :

 « Les maisons, les champs se rapprochent lentement et puis glissent et disparaissent comme s’ils tombaient derrière toi, pas vrai ? Et tout ce théâtre se mélange à ce que tu as dans la tête. Les gens qui attendent à un arrêt d’autobus ; un type bien habillé qui titube, complètement soûl ; une vieille femme qui pousse une charrette croulant sous les mandarines ; des champs de fleurs ; des ports ; des centrales électriques… Tout ça t’arrive dessus et s’évanouit aussi vite que c’est venu, tant et si bien que ça se mêle avec les pensées précédentes – tu comprends ce que je veux dire ? Le filtre à photo, les champs de fleurs, les centrales électriques, tout ça s’assemble. Et ensuite, moi, je malaxe à ma guise, je mélange lentement les choses que je vois et celles que je pense. Ça prend longtemps ; ça suppose que j’aille chercher au fond de ma mémoire des rêves, des livres que j’ai lus, des souvenirs, pour en faire une photo, oui ! c’est ça, une sorte de scène genre photo-souvenir. »

Il nous montre de ce fait que tout n’est pas perdu, que malgré la noirceur du monde dans lequel il se trouve, il y a de quoi rêver, il y a de quoi faire quelque chose qui n’entraînera pas la mort, la déchéance.

Enfin, un dernier élément important est le personnage de Lili qui reste énigmatique du début à la fin. Elle apparaît quatre fois, dans des passages de plus en plus longs pendant lesquels on en apprend plus sur la psychologie de Ryū. C’est comme si l’on échangeait les rôles : lorsqu’elle est absente, on peut observer du point de vue de Ryū, voir les autres, les détailler, les écouter. Lorsque Lili est là, on passe de son côté et c’est alors Ryū qui parle, qui se livre, comme si la fonction narrative l’empêchait de se dévoiler. On réalise alors que d’une certaine façon, en tant que celui qui décrit la déchéance, il porte un poids conséquent dans le récit. Lili donne également des informations que l’on trouve traditionnellement au début des romans sur les personnages principaux, telles que l’âge, l’activité (p 180) :

 «  T’sais, Ryû, je lis un roman où y’a un type qui te ressemble, c’est pas croyable ! Tout craché.

Lili est assise dans la cuisine, où elle attend que l’eau bouille dans le ballon rond de la cafetière. Elle chasse de la main un petit insecte qui voltige autour d’elle. Je me laisse sombrer dans le canapé encore creusé par son corps et me passe interminablement la langue sur les lèvres.

– Ce mec, t’sais, celui du roman, il a des putes qui travaillent pour lui à Las Vegas ; ça fait qu’il organise des partouzes pour riches, avec ses femmes – tout comme toi, non ? Ça l’empêche pas d’être encore jeune, comme toi aussi, je me suis dit. T’as dix-neuf ans, non ? »

Les thèmes abordés sont :

– La drogue : elle est omniprésente puisque chaque soirée commence par une injection, de la fumée ou des cachets destinés à faire complètement « planer » chacun des personnages.

– Le sexe : de même il est très présent, entre la soirée avec les Noirs, les rendez-vous chez Ryū ou dans le bar de Reiko.

– L’alcool : moins courant, on trouve quand même assez régulièrement des boissons fortes ou les effets de celles-ci déjà en cours sur les personnages (exemple : yeux jaunis à cause du foie qui n’arrive plus à le digérer).

– La musique : le rock rythme les différentes scènes. Presque chaque nouvelle action introduit un nouveau morceau. On retrouve là une allusion à l’époque d’après-guerre et l’occupation américaine qui influence culturellement le Japon.

– La violence : qu’elle soit physique, symbolique ou verbale, elle est récurrente. Elle apparaît sous forme de dégradation du corps et des mœurs (drogues, orgies à longueur de journées), d’insultes copieuses, et physiquement avec plusieurs passages à tabac, une tentative de suicide.

– L’amour : ce thème occupe une place plus restreinte mais apparaît malgré tout comme important. Il est présent entre Reiko et Okinawa, Yoshiyama et Kei ou encore Ryū et Lili, implicitement. Il s’oppose aux autres, tout comme Ryū s’oppose à ses amis dans son attitude qui laisse entrevoir l’espoir qu’il y a quelque chose à construire.



Mon avis

Je suis restée sceptique et j’ai en même temps bien aimé ce livre car on se laisse prendre au bout d’un moment par l’écriture de l’auteur et on finit par adopter ce regard glacial sur les personnages qui permet de soutenir cette situation de voyeurisme dans laquelle le lecteur est placé. La fin est particulièrement saisissante puisqu’elle ajoute une touche de lumière dans un récit qui semble marquer le désespoir de la jeunesse. Que ce soit par l’écœurement ou par l’intensité des sensations des personnages qui se transmettent au lecteur, on reste difficilement extérieur à ce que l’on lit. Il faut faire l’effort de dépasser les premières pages et la narration in media res  pour vraiment se forger une opinion sur le style d’écriture de Murakami et estimer s’il nous plaît ou non.


Océane B, 1ère année Ed-Lib, 2011/2012.

 

Sources

 http://www.editions-picquier.fr/auteurs/fiche.donut?id=8

 http://www.editions-picquier.fr/catalogue/fiche.donut?id=53&cid=

 http://www.yomiuri.co.jp/intview/0223dy17.html

 http://fr.wikipedia.org/wiki/Prix_Gunz%C5%8D

  http://fr.wikipedia.org/wiki/Prix_Yomiuri

 

 

 

 

 

MURAKAMI Ryū sur LITTEXPRESS

 

Murakami Ryu Raffles Hotel 

 

 

 

Article de Noémie sur Raffles Hotel.

 

 

 

 

 

 

 

 

murakami ryu parasites

 

 

 

Article de Laure sur Parasites.

 

 

 


 

Murakami ryu les bebes

 

 

 

 

Articles de Marie-Aurélie  et de Gaëlle sur Les Bébés de la consigne automatique

 

 

 

 


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Article de Charlotte sur Ecstasy, Melancholia, Thanatos

 

 

 

 






article de Lucille sur Ecstasy

 

 



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23 avril 2012 1 23 /04 /avril /2012 07:00

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Jack London
Le peuple d’en bas
The People of the Abyss, 1903
Traduction
De François Postif
éditions Phébus
Collection Libretto, 1999

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur


Il est important pour aborder une œuvre comme Le peuple d’en bas de connaître celui qui l’a écrite John Griffith Chaney, devenu Jack London après son adoption, né à San Franscisco en 1876. Entre 1880 et 1892, il subit  de nombreux déménagements autour de la baie de San Francisco. Il lit avec passion, fait des petits boulots, fréquente les voyous du port d'Oakland, découvre l'alcool et le travail dans l'industrie. Il devient pilleur d'huitres, travaille ensuite pour la patrouille de pêche. En 1893, Jack s'embarque sur le Sophie Sutherland pour aller chasser le phoque au large des côtes du Japon. Il en tirera la matière de son premier récit : Un Typhon au large du Japon. Il va travailler dur dans les usines, puis suivre les vagabonds le long des voies de chemin de fer. Il participera à la marche des chômeurs sur Washington et sera emprisonné à Niagara Falls pour vagabondage. Il devient socialiste et lit beaucoup Nietzsche et Darwin. En 1897, c'est la ruée vers l'or du Klondike. Jack London y participe. Il ne trouve pas d'or, attrape le scorbut, est rapatrié au printemps 98. Il trouve chez les chercheurs d'or, les trappeurs et les indiens une vraie source d'inspiration. Il publie alors sa première nouvelle sur le Grand Nord : À l'homme sur la piste. Le recueil Le fils du loup est un succès. Puis, en 1902, Jack London part pour Londres, passe trois mois avec les travailleurs pauvres, les sans-logis et les chômeurs. Il en ramène ce livre : The People of the Abyss, titre que l'on peut traduire par Le peuple de l'abîme ou Le peuple d'en bas. Son véritable succès arrive avec L'appel sauvage (aussi appelé L'appel de la forêt) en 1903. Il devient correspondant de presse mais son engagement politique lui vaut des ennuis, il est expulsé de Corée. Il entame un tour du monde à bord de son navire le Snark mais, en Australie, il doit être soigné et rentre finalement en Californie. Il continue à voyager (Hawaii, le cap Horn) et à militer jusqu'à sa rupture avec le parti socialiste. Il meurt le 22 novembre 1916 des suites d'un empoisonnement du sang causé par une urémie, maladie dont il souffrait depuis son voyage dans le Pacifique.



Le peuple d’en bas

En 1902, alors qu'il vient d'être engagé par un journal californien comme correspondant pour couvrir la guerre des Boers, Jack London, en route vers l’Afrique australe, s'arrête à Londres.

Dans la capitale anglaise, il se déguise en clochard et passe alors trois mois au milieu des ouvriers démunis, des sans-logis  et des miséreux. De cette plongée dans les ignobles bas-fonds de l'East End, Jack London tire The People of the Abyss,  (Le Peuple de l'abîme), un pamphlet dénonçant la misère croissante provoquée par le capitalisme.

London est particulièrement frappé par la misère  qui règne dans ces quartiers, par la surpopulation, les salaires ridicules, la famine et les maladies qui causent la mort des pauvres de Londres dans la solitude et la plus grande détresse. Bien sûr, tout le monde a entendu parler de ces quartiers à travers les romans de Dickens. Chacun se fait une petite idée des rues sordides dans lesquelles ont évolué les victimes de Jack l’Éventreur. Bref, l’East End n’est pas inconnu, mais l’image que l’on s’en fait est généralement assez approximative, romancée.

Le mérite de London est d’avoir cherché à faire un compte rendu précis de ses pérégrinations, d’avoir décrit les rues et leurs habitants et ponctué le tout de coupures de presse de l’époque. Les faits divers et les anecdotes sont particulièrement intéressants car ils permettent de se faire une meilleure idée des véritables conditions de vie des oubliés de l’époque victorienne.

 De multiples exemples permettent au lecteur de mieux appréhender la précarité de la situation des habitants de l’East End. London ajoute à cela quelques chiffres (dépenses moyennes, nombre de morts à l’hospice ou à l’hôpital, etc.) Mais la force de ce témoignage tient  plus aux situations concrètes que London dépeint qu’aux statistiques difficiles à appréhender.



Un témoignage sur la réalité sociale

Le peuple d’en bas est en premier lieu un témoignage sur la réalité sociale en Angleterre. London cherche une expérience de la limite, limite du témoignage, limite de l’écriture naturaliste, difficulté du voir et du dire. Dans toute la première partie, il nous raconte ce qu’il a vu, ce qu’il a expérimenté et les rencontres qu’il a pu faire. Il montre ainsi comment les gens sont placés dans une situation où ils parviennent juste à subvenir à leur survie, mais où le moindre imprévu les plonge dans une spirale de misère dont ils n’arrivent pas à sortir.

Un point particulièrement intéressant de cette partie est le changement qui s’opère dans sa relation avec ses pairs et avec les ouvriers lorsqu’il revêt ses fripes pour se fondre dans la masse ouvrière. Il devient l’ami des ouvriers, alors que sa vie semble avoir diminué de prix quand, au niveau des carrefours, les voitures ne ralentissent plus à son passage. La distinction des classes vécue en temps réel.

Par ces écrits, il va faire le tableau sombre des bas quartiers de Londres en  1902. Il va présenter la vie des gens qui ont sombré dans l’abîme ; il s’agit à chaque fois d’un équilibre fragile qui se rompt. Les misérables sont si nombreux que les propriétaires en profitent : une chambre sert parfois à loger une famille entière. Certains enfants dorment sous les lits, sur les tables. Jack London explique que, parfois, on fait « les trois huit » autour d’une paillasse, trois dormeurs l’occupant tour à tour pendant vingt-quatre heures, au gré de leurs horaires de travail. On trouve des annonces pour sous-louer « un coin de chambre ». Une famille déplace le cadavre d’un nouveau-né de la table au lit et à l’étagère garde-manger en attendant de réunir l’argent des obsèques.

 Maladie, accident, vieillesse, alcoolisme, London va aborder tous les problèmes sociaux du peuple de l’East End. Par exemple celui  du  mécanisme même de la charité qui semble être un rouage supplémentaire de la déchéance. Si l’on veut une place à l’asile de nuit, il faut faire la queue dès quatre heures de l’après-midi et « payer » sa nuit le lendemain en cassant une demi-tonne de cailloux. Pendant ce temps, on couronne Edouard VII en grande pompe. Ailleurs, on parle de la « Belle époque », souligne-t-il non sans ironie.

Jack London connaît le système de l’intérieur et la misère n’est pas pour lui une abstraction ; il essaie dans cette première partie de proposer une description qui se veut objective de ce qu’il a pu voir à cette période. Ce souci d’objectivité a représenté la majeure part du travail de relecture effectué sur cet ouvrage lorsqu’il a dû élaguer les aspects les plus mordants pour se faire accepter du public.



Une critique de la société capitaliste

Dans la seconde partie, London décortique un certain nombre de faits sociétaux  qui créent ces situations. S'il essaie d’être le plus objectif possible dans son témoignage, Jack London dénonce avant tout la société capitaliste. Révolutionnaire socialiste, il a une foi absolue dans l’humain et il est pétri d’un idéalisme rayonnant, mais  la générosité qui l’habite ne suffit plus pour supporter, sans rien dire ni écrire, l’inhumanité d’un système, celui de la société capitaliste. Le capitalisme étouffe la conscience de classe, isole et broie l’individu des classes inférieures, mort-vivant, à mille lieues des classes dominantes, solidaires quant à elles.

Justement, Jack London dénonce une société  fondée « non pas sur l’individu mais sur la propriété » et la critique ne peut être que la conclusion implicite de ce qu’il décrit. Par exemple le règlement, édicté par l’administration, qui interdit aux « sans-logis » de dormir la nuit sur la voie publique, les obligeant à marcher des nuits entières alors qu’ils se retrouveront sans endroit où dormir la journée. London, dans son témoignage, raconte comment il a vu des policiers poursuivre une vieille femme pour qu’elle ne s’endorme pas sur la voie publique. London évoque également la loi qui condamne le suicide, très présent dans l’Est End, qi’il voit comme une résultante sociale du capitalisme. La pauvreté, la misère, la crainte de l’asile poussent certains à mettre fin à leurs jours. Mais par l’exemple du suicide c’est toute une politique qu’il dénonce. En effet, le suicide est condamnable dans cette Angleterre, c’est-à-dire que les suicides manqués se terminent au tribunal et sont passibles d’amendes. Jack London met l’accent sur le fait que le verdict le plus souvent énoncé attribue le suicide à « une crise de folie passagère » et que l’État nie ainsi toute responsabilité dans ces actes qui ne sont en fait que l’échappatoire à une vie de labeur et de misère subie sans que l’État prenne aucune mesure d’aide.



Une remise en question

Ce qui est décrit dans Le peuple d’en bas choque . ce que le lecteur découvre dans ce livre l’amène à critiquer violemment la société qui lui est présentée. Sa grande force est de présenter au lecteur un certain nombre d’exemples individuels et réels, de démonstrations rigoureuses. Il permet de pénétrer dans cet East End que personne ne vient visiter, que les bonnes gens ont peur d’aborder. Cet ouvrage se termine pour le lecteur par un questionnement sur la civilisation qui permet ces atrocités. Bien sûr, l’empathie est souvent facile pour peu qu’on nous mette sous le nez une situation pénible, mais Jack London nous montre aussi un exemple : il est allé de son propre chef au-devant de cette misère et c’est ce qu’il faut retenir, une démarche active d’où une pensée et une réflexion vont découler, tout d’abord motivée par une volonté. De plus, il faut souligner le fait que dans Le peuple d’en bas, Jack London, dépassé par ce qu’il a pu voir, parle de la misère sur un ton parfois ironique. On peut penser qu’il retrouve un peu son double parmi les habitants de l’East End et  voit là-bas une vie à laquelle il a échappé de peu. Ayant connu l’alcool et la pauvreté, il s’en est fallu de peu qu’il ne sombre lui aussi ; ainsi, c’est un peu un jeu de miroir pour lui que de se retrouver parmi les sans-logis, et cela questionne.


Esilda, 1ère année Éd.-Lib.

 

 

 

Jack LONDON sur LITTEXPRESS

 

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Article de Mickaël sur Le Talon de fer

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Article de Thomas sur Parole d'homme

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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21 avril 2012 6 21 /04 /avril /2012 07:00

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Stephen CRANE
Maggie fille des rues
Maggie : A Girl of the Streets, 1893
 

traduit de l'américain

par Jeanne-Marie Santraud

Aubier,
Domaine américain bilingue, 1993.




 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Biographie
 
Stephen Crane est né en 1871 à Newark, dans le New Jersey. Journaliste, il publie des articles, des histoires courtes dans les journaux. Il attrape la tuberculose et meurt à l’âge de 29 ans.

En 1891, il avait composé une première version de Maggie fille des rues mais ne publie ce livre qu’en 1993 sous le nom de Johnston Smith. Il va connaître la notoriété avec La conquête du courage (The Red Badge of Courage) en 1895.



L’œuvre

Ce roman traite de l’histoire d’une famille de prolétaires vivant dans les quartiers déshérités de New York. La famille est composée du père, de la mère, et de de leurs trois enfants : Jimmie, Maggie et Tommy.

Le livre comporte 19 chapitres mais peut être divisé en trois parties :

La première est composée des trois premiers chapitres. Les enfants sont petits. Le récit commence par une bataille entre Jimmie et des garçons d’un autre quartier. L’affrontement finit sur l’intervention du père de Jimmie. De retour chez lui, Jimmie se fait battre par sa mère. Le père intervient car il ne supporte pas les cris puis sort pour aller boire. Plus tard, c’est Maggie qui va se faire battre parce qu’elle a cassé une assiette. Ces trois chapitres présentent l’ambiance dans laquelle sont élevés ces enfants, l’univers dans lequel ils grandissent, celui de la lutte et de l’alcool.

La deuxième partie peut commencer à partir du chapitre quatre ; il y a un saut dans le temps. Maggie et Jimmie sont devenus des adolescents, leur père et leur frère sont morts. Maggie a dû faire un choix entre la prostitution et le travail, elle choisit le travail. Elle tombe sous le charme de Pete, une connaissance de son frère. Ils entament une relation. Pete emmène Maggie dans des « saloons », des « cafés concerts ». Maggie voit en Pete un homme rayonnant, loin de l’ambiance triste dans laquelle elle évolue. Un jour, dans un « café-concert », apparaît Nell, une connaissance de Pete. Ce dernier se désintéresse de Maggie. Il part du « café-concert » pour suivre Nell et laisse Maggie toute seule. Elle décide alors de rentrer chez elle, mais, presque aussitôt, sa mère la met à la porte. Cette dernière crie tellement fort que tous les voisins de l’immeuble viennent regarder la scène. Cela donne l’impression que Maggie est un « phénomène de foire ». Elle décide alors de retourner voir Pete mais celui-ci la repousse.

Le chapitre suivant commence quelques mois plus tard, ce qui peut marquer le début de la dernière partie. Le lecteur découvre que Maggie a été amenée à se prostituer mais rien n’est dit clairement. Le prénom de « Maggie » n’est pas cité une seule fois dans le chapitre ; seul le pronom « elle » est employé, marquant une perte d’identité. Le livre s’achève sur l’annonce de la mort de Maggie à sa mère qui crie qu’elle lui pardonne.



Les personnages

Maggie est la seule fille de la famille. La première fois qu’elle apparaît, c’est une enfant décrite comme « une fillette en haillons ». Elle et ses frères se font battre par la mère. Elle rêve d’un meilleur quotidien, déteste le travail qu’elle a. Elle va finir par s’amouracher de Pete et ne pas revenir chez elle pendant un moment. Au final elle est abandonnée par tous et finit par se prostituer puis se suicider.

La mère de Maggie est une femme imposante. Elle boit et bat ses enfants. Elle met Maggie à la porte parce que cette dernière est allée chez Pete mais lorsque Maggie meurt, elle pleure et crie qu’elle lui pardonne. Or, si elle ne l’avait pas mise dehors, Maggie ne serait sûrement pas morte.

Jimmie va chercher à se battre souvent, on va aussi le voir en train de boire mais c’est celui dont on voit le moins la déchéance. Il est difficile à cerner car lorsque Maggie ne revient pas, il en veut à Pete ; il va d’ailleurs se battre avec lui mais il veut aussi aller chercher Maggie ; ce qu’il ne fera pas parce que sa mère le lui a interdit. Pourtant, lorsque Maggie revient, il l’ignore et la rejette. Lorsqu'elle est morte, sa mère lui demande d’aller chercher le corps, ce qu’il fait avec une certaine pointe de regret.

Pete est semblable à Maggie. Maggie va s’accrocher à lui parce qu’l est rayonnant, mais lui va aussi s’accrocher à une personne, Nell. Après la mort de Maggie, il y a tout un chapitre sur lui. On le voit entouré de femmes, il est totalement ivre et ne fait que répéter qu’il est « un brave type » ; on remarque qu’il aime être entouré. Les femmes, dont Nell, lui disent qu’elles vont rester près de lui. Au final il tombe de sommeil sous l’effet de l’alcool. Les  femmes le laissent au milieu du « saloon » en prenant son argent. Nell va le regarder en riant et le traiter d’imbécile. Lui aussi est abandonné par la personne à laquelle il s’accrochait.



Analyse

À travers ce livre, Stephen Crane a voulu dénoncer la société et le gouffre qu’elle représente. Il dénonce le regard que les gens portent les uns sur les autres. Effectivement, si la mère de Maggie la rejette, c’est que les autres personnes critiquent et jugent facilement ; or, partir avec un home est mal vu à cette époque. Le regard des autres pèse beaucoup dans cette société.

Je pense que la mort de Maggie ne peut pas être vue comme une fatalité. Effectivement, un seul geste aurait pu la sauver. Si par exemple sa mère ne l’avait pas mise à la porte. Mais cela apparaît encore plus nettement lorsque Pete vient de quitter Maggie ; elle voit un homme d’Église et pense qu’elle peut être aidée car elle a entendu parler de la grâce de Dieu. Or, quand elle s’approche de cet homme, celui-ci préfère partir qu’essayer de comprendre. On voit alors que Stephen Crane dénonce le fait que les hommes ne regardent pas autour d’eux, ne font pas attention à ce qui les entoure.

Je pense aussi qu’il dénonce l’Église car l’homme qui représente Dieu à ce moment-là, l’abandonne. De plus, lorsque Maggie est morte, les voisines ne cessent de répéter à la mère de Maggie : « le Seigneur y nous l’a donné, et le Seigneur y nous l’a reprise ». Elles se réfugient derrière ce lieu commun pour ne pas voir les choses en face. Elles se cachent derrière le Seigneur pour ne pas affronter la réalité.



Quelques mots sur le réalisme américain

Le réalisme américain est un mouvement qui apparait au XIXe siècle ; il met en scène la société américaine. Il montre la mentalité des êtres humains de cette époque, les conséquences qu’a eues la révolution industrielle sur les caractères des hommes. Le roman Maggie fille des rues est considéré aujourd’hui comme l'un des premiers romans du réalisme américain.



Conclusion et avis personnel
 
Je pense que Stephen Crane a voulu dénoncer avec une certaine ironie la société et les gens qu’elle crée. J’ai bien aimé ce livre parce qu’il est facile à lire. Petite remarque sur l’écriture : les dialogues sont écrits en langage familier mais contrastent avec les descriptions qui sont dans un langage courant. Ce livre m’a étonnée car en voyant le titre je m’attendais à lire l’histoire d’une prostituée. C'est effectivement le cas, mais seulement à la fin. Avec ce titre je pensais que toute l’histoire était centrée sur la prostitution. C’est pourquoi, au départ, je me questionnée sur le choix du titre dont je n’ai compris le sens qu’en arrivant à la fin.

 

 

Emmanuelle, 1ère année Bib


Le naturalisme américain sur LITTEXPRESS

Theodore Dreiser Sister Carrie

 

 

 

 

 

 

Article de Joanna sur Sister Carrie de Theodore DREISER.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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9 octobre 2011 7 09 /10 /octobre /2011 07:00

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Jonas T. BENGTSSON
Submarino
traduit du danois
par Alex Fenouillet
Denoël,

Coll. « Denoël et d'ailleurs », 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

jonas-T-Bengtsson-.jpgL'auteur

Né en 1976 à Copenhague, Jonas T. Bengtsson est présenté comme la nouvelle voix du roman scandinave. Il se fait connaître en 2005, avec son premier roman Aminas Breve. Sorti en 2007 au Danemark, Submarino est son deuxième roman.

Ses influences sont diverses : Irvine Welsh, Bret Easton Ellis, Chuk Palahniuk ou encore James Frey.

 

 

 

Le roman

Danemark. Copenhague. Le Copenhague des filles perdues, et des réfugiés des Balkans. Loin du cliché de la ville-carte postale, et de la petite sirène d'Andersen.

Submarino : nom d'une méthode de torture qui consiste à maintenir la tête de la victime sous l'eau jusqu'à la limite de la noyade.

Comme la victime d'un tel châtiment doit le ressentir, nous sommes dès les premiers instants plongés en enfer. Et tout au long du roman, on ne finit jamais de s'enfoncer dans l'horreur et la fatalité.

Il y a d'abord Nick, un homme dévasté, déprimé, détruit par un chagrin d'amour, et qui enchaîne les cuites pour oublier son chagrin. Le réconfort, il le trouve aussi dans les bras de sa voisine, Sofie, une mère indigne, qui s'est vu retirer la garde de son fils on ne sait trop pourquoi.

Et puis il y aussi son frère, dont on ne connaît pas le nom, qui élève son son fils Martin seul, depuis que sa femme est morte alors qu'elle était défoncée à l'héro. Lui aussi se pique, lui aussi est accro à son sachet blanc. Et pour couronner le tout, il gagne sa vie en vendant de la drogue.

À travers les portraits des deux frères, se dessine leur enfance, par le biais de flash-back : leur mère, alcoolique, accro aux cachets, essaie de reconstruire sa vie, en reformant une famille. Elle récupère ses deux fils à la sortie d'un foyer, essaie d'instaurer un climat familial dans la maison et, finalement, repart traîner dans les bars, ou elle enchaîne les aventures sordides, jusqu'à la prostitution. Très vite, elle tombe de nouveau enceinte. Puis elle laisse le nourrisson aux soins de ses deux frères. Les deux jeunes ados sniffent de la peinture, picolent devant la télé et quand le bébé crie trop fort, ils montent le son. Jusqu'au jour ou, un matin, le bébé ne crie plus. Il est mort. Et l'image de ce cadavre, au milieu d'un tas d'ordures, les poursuit aujourd'hui sans arrêt, dans leur vie déplorable.

Tous les personnages sont ici dévastés par la vie et ses mésaventures. Toutes les femmes sont des mères indignes, des prostituées, des héroïnomanes shootées jusqu'à l'os. Tous les hommes sont des brutes épaisses, des irresponsables, des égoïstes. 

A la lecture de ce roman, on pense forcément à Irvine Welsh, et son Trainspotting, qui conte les déboires d'un groupe de jeunes drogués dans Dublin, mais ici, tout est beaucoup plus sombre et noir. A la lecture de ce roman, on pense aussi parfois à Charles Bukowski, et ses histoires de dépravés, ou sexe et drogues paraissent être la seule normalité.

Sans jamais rien dénoncer, en ne décrivant que des faits bruts, Bengtsson dynamite l'image cliché de la nation nordique, l'image de la démocratie prospère, et réputée pour son modèle social proche de la perfection.

Le procédé est peut-être un peu facile ; il n'y a, semble-t-il, pas de responsable, d'ailleurs on n'en cherche même pas. Les seuls responsables sont peut-être les personnages eux-mêmes, trop ancrés dans la fatalité, se laissant aller à leur misère, sans véritablement chercher à en sortir.

Le texte oscille entre réalisme social et art poétique brut. Bengtsson excelle dans l'art d'écrire le désenchantement. L'écriture est faite de phrases brèves, par à-coups, l'immersion sociologique et psychotique est très réussie. Son écriture est proche de l'écriture cinématographique avec des procédés comme flashback, plongée et contre-plongée ou encore hors-champ.

Comme l'humour côtoie l'horreur, le lecteur passe du sourire au dégoût. La lecture est aussi passionnante que désespérante.

En 2010, le roman est adapté au cinéma par Thomas Vinterberg (réalisateur de l'excellent Festen).


Camille, 2e année Bib.-Méd. 2010-2011

 

 

 

 


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1 octobre 2011 6 01 /10 /octobre /2011 07:00

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Ferenc KARINTHY
Épépé
Titre original
Epepe (Metropole)
Traduit du hongrois
par Judith et Pierre Karinthy.
Éditions Denoel, 1996
1970 pour la version originale

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ferenc Karinthy est un écrivain hongrois, fils du célèbre écrivain, journaliste, traducteur, dramaturge et poète Frigyes Karinthy. Il naquit à Budapest, en Hongrie, le 2 juin 1921 et y mourut le 29 février 1992. Il fut écrivain, traducteur, journaliste, dramaturge mais également champion de water-polo ! Il écrivit et publia Épépé en 1970.

Imaginez qu’un beau jour vous prenez l’avion et atterrissez dans un pays qui vous est complétement inconnu. Imaginez qu’un beau jour vous vous retrouvez seul, à des kilomètres de chez vous, sans repères, sans argent, sans famille ni amis. Imaginez qu’un beau jour vous vous retrouvez seul dans un endroit où personne ne peut vous comprendre. Imaginez qu’un beau jour vous vous retrouvez seul dans un endroit où vous semblez être totalement transparent pour les gens. Eh bien, c’est ce qui est arrivé à Budai, un linguiste renommé. Après s’être endormi dans son avion, alors qu’il volait en direction d’Helsinki afin de participer à un congrès, il se retrouve dans une ville qui lui est totalement inconnue. Il lui est impossible de se repérer, elle ressemble à toute grande métropole, toutes les races et ethnies y sont présentes, il n’y a aucun type d’architecture majoritaire. Les gens ne sont que foule, et pire encore, leur langue lui est totalement inconnue.

Cette langue ne ressemble à aucune des nombreuses langues qu’il connaît, comme l’anglais, le chinois, ou encore le grec ancien ou le serbo-croate. Quant à l’écriture qui sert de base à cette langue, elle lui est également inconnue et les caractères ne sont ni latins, ni cyrilliques, ni arabes ou encore japonais. Ce linguiste renommé se voit donc obligé de mener une enquête, en tentant de se baser sur ce qu’il connaît ou sur ce qu’il pense universel, afin de comprendre et de se faire comprendre. En vain. Une seule personne va lui tendre la main, la mystérieuse Épépé. Seulement, ici encore, il est perdu et dépassé, il ne sait même pas s’il s’agit réellement de son prénom . Budai tente tant bien que mal de s’intégrer, il ira même jusqu’à se faire jeter en prison, afin d’avoir droit à un traducteur.

On parcourt avec lui cette mégalopole, on vit avec lui cette descente aux enfers, on le suit dans ces errances, on doute avec lui, on espère avec lui. Et on ne peut s’empêcher de s’imaginer à sa place, de râler quand on sent qu’il fonce droit dans une impasse, de l’encourager quand il commence à rentrer dans le moule ou quand il en arrive aux plus basses actions. On le voit se fondre dans la masse, s’intégrer tout en tentant de retrouver son chemin et de rentrer chez lui. Durant toute la lecture, on ne peut s’empêcher de noter quelques ressemblances entre ce pays mystérieux et notre société actuelle. Les gens sont violents, pressés, ils ne font pas attention à ce qui se passe autour d’eux, et ne communiquent pas entre eux. C’est un peu l’effet que l’on peut avoir dans les grandes villes. Les gens sont concentrés sur leur propre vie, et la communication est difficile. Pour un « étranger » au groupe, il est difficile de s’intégrer. Les gens sont comme des moutons, indifférents au reste du monde, ils suivent la masse et leur train-train quotidien. De plus, l’aspect universel de la ville où se situe l’action nous aide à entrer dans la peau de Budai ; on peut tous se reconnaître dans une de ses réactions. Au début, on s’amuse de ses mésaventures, mais peu à peu, sa débrouillardise, sa ténacité et son optimiste le rendent sympathique et on se surprend à chercher de nouvelles solutions avec lui. On peut également voir dans ce livre une critique de la guerre froide, à travers l’évocation du pays et de la ville d’Épépé, avec ses heures de files d’attente, des conditions de vie assez dures et la difficulté de quitter le pays.



Épépé est donc un roman passionnant, avec plusieurs interprétations possibles, à lire absolument !


Clémence G., 1ère Année Bib.-Méd.-Pat 2010-2011.





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19 septembre 2011 1 19 /09 /septembre /2011 07:00

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Theodore DREISER,
Sister Carrie
première édition
Doubleday & McClure Company
New York, 1900.
traduit de l’anglais
par Jeanne-Marie SANDRAUD
Points Signature, Paris, 2010.













Theodore Dreiser (1871-1945)

Après avoir été renvoyé de l’Université d’Indiana, Theodore Dreiser commence une carrière de journaliste itinérant à travers les États-Unis, et en particulier à Chicago au Chicago Globe. Il fait de nombreuses interviews d’auteurs et de personnalités politiques, ce qui va fonder sa veine engagée et sociale.

Après ses débuts en tant que journaliste, il écrit treize romans et nouvelles ainsi qu’une dizaine d’ouvrages politiques qui traitent des inégalités sociales. Durant toute sa vie, l’auteur s’implique dans plusieurs campagnes contre l’injustice sociale et dénonce le capitalisme ainsi que le militarisme américains. À plusieurs reprises, il doit se battre contre la censure des autorités et l’opinion publique à cause de sa vision du monde en rupture avec ce qui se fait en littérature à son époque, littérature qui tente d’exalter le meilleur de la nature humaine et l’exigence éthique.



Durant sa carrière de journaliste, Dreiser se lie d’amitié avec Arthur Henry, patron du journal Toledo Blade. Une amitié forte se noue entre les deux hommes et lorsqu’en 1894 Theodore Dreiser s’installe à New York, Henry le suit de peu.

Alors qu’il commence l’écriture d’un roman, Henry incite Dreiser à faire de même, comptant sur une entraide amicale et dynamique. Débute alors l’écriture de Sister Carrie, écriture maintes fois abandonnée et qui n’aurait pas vu le jour sans les encouragements et l’insistance de l’ami de Dreiser ainsi que de sa femme Sara White.

Ce roman, dont la rédaction est entreprise en 1899, est fondamentalement incompatible avec la morale et les aspirations de l’époque. Pour envisager une publication, Arthur Henry incite l’auteur à faire quelques coupes dans son texte. Dreiser va jusqu’à changer la fin, faisant mourir l’héroïne plutôt que son amant. Malgré ces nombreux changements, le texte peine à trouver un éditeur qui l’accepte. Suite à d’autres coupes et à force de persévérance, Frank Doubleday accepte le manuscrit. Sister Carrie est publié sans aucune publicité et sans l’appui moral de l’éditeur. Il se vend donc à seulement 456 exemplaires.

L’ouvrage va véritablement être apprécié et jugé à sa propre valeur lors de sa publication en Angleterre. Des éditions moins censurées que celle de Doubleday & McClure Company sont proposées dans les années 1930. Elles sont ensuite reprises aux États-Unis. Et ce n’est qu’en 1981 que le texte sort dans sa version originelle.



Résumé

Caroline Meeber, surnommée « Sister Carrie » quitte sa campagne natale, Columbia City, à l’âge de dix-huit ans, pour aller à la ville, la grande ville, Chicago, et pouvoir réaliser son rêve. Carrie doit être hébergée chez sa sœur et le mari de celle-ci, les Hanson. Dans le train entre Columbia et Chicago, scène qui ouvre le roman, la jeune fille rencontre Charles Drouet, un jeune représentant de commerce, qui est immédiatement séduit par sa beauté, sa simplicité et sa naïveté. Il lui propose un rendez-vous pour la semaine suivante.

Quand Carrie arrive chez les Hanson, elle est immédiatement déçue du dénuement dans lequel ils vivent et perçoit qu’elle n’est pas la bienvenue. Si sa sœur l’accueille, c’est qu’elle espère que la jeune fille paiera une pension et améliorera leur condition dans les plus brefs délais. Alors que Carrie désire profiter des divertissements de la ville, elle est contrainte de trouver un emploi. Lors de ses premières journées de recherches, la jeune fille a du mal à accepter les conditions dans lesquelles elle va devoir travailler : salaires misérables, aucune garantie, etc. Elle prend finalement un poste dans une fabrique de chaussures mais elle ne peut s’empêcher d’être profondément choquée par les conditions sordides du lieu, les manières des autres ouvriers et la fatigue physique inhérente au travail à la chaîne.

À son arrivée chez sa sœur, Carrie décline l’invitation de Drouet, honteuse de l’appartement peu attrayant dans lequel elle doit vivre. Après quelques jours de travail, elle croise le jeune homme fortuitement dans la rue. Il s’occupe d’elle, lui offre à manger et lui propose une petite somme d’argent. Ils se revoient et Drouet lui propose de fuir de chez sa sœur pour s’installer dans un appartement dont il paie les frais. Carrie accepte aussitôt, se voyant libérée de l’obligation de travailler, et elle part un soir, ne laissant qu’un mot pour expliquer son geste aux Hanson.

Après quelque temps de vie commune, Drouet présente à sa protégée un ami à lui, directeur de bar, George Hurstwood. Par ses manières et son habillement, l’homme plaît immédiatement à Carrie, auprès de qui Drouet avait perdu de son prestige. Par sa fonction, Drouet doit souvent partir en déplacement ; Hurstwood en profite pour rendre plusieurs fois visite à la jeune fille et ils entament rapidement une relation.

Charles Drouet, connaissant la fascination de Carrie pour le théâtre, lui propose un rôle dans une pièce amateur. La jeune fille saisit l’occasion et monte sur scène avec brio. Le lendemain de la représentation, l’histoire bascule ; Drouet apprend la liaison entre Hurstwood et Carrie, la jeune fille découvre que son amant est marié et celui-ci que sa femme, Julia, se doute de l’adultère. Drouet et Carrie se séparent et Julia Hurstwood fait du chantage à son mari.

Un soir, George Hurstwood, éprouvé par les événements et troublé par une consommation abusive de spiritueux, vole une grosse somme d’argent dans le bar dans lequel il travaille. Il se rend sur-le-champ chez Carrie et incite la jeune fille à le suivre sous un faux prétexte. Il lui fait croire que Drouet est hospitalisé et qu’elle doit aller le voir sans tarder. Hurstwood « kidnappe » donc Carrie dans le but de s’enfuir avec elle. Il l’emmène à la gare et la fait monter dans un train pour Montréal. Quand la jeune fille se rend compte de la ruse, elle est d’abord révoltée, puis se laisse toucher par les excuses de son amant.

Arrivé à Montréal, Hurstwood a mauvaise conscience à cause du vol. Encouragé par un détective privé lancé à sa poursuite, il décide de rendre l’argent. Carrie et Hurstwood n’ont alors plus beaucoup d’argent pour subsister et la ville ne leur plaît pas. Avant de partir pour New York, Hurstwood fait semblant de céder à la volonté de Carrie et organise un faux mariage – ce que Carrie n’apprendra qu’à la fin du roman. Ils deviennent alors monsieur et madame Wheeler.

À New York, Carrie acquiert son indépendance et le pouvoir entre eux s’inverse. Hurstwood peine à trouver un emploi et la seule affaire à laquelle il prend part s’effondre, le laissant sans argent. Découragé, il abandonne les recherches d’emploi et tombe dans une dépression. Lasse de la situation et de l’inactivité de son (faux) mari, Carrie envisage de se lancer dans le théâtre et débute une carrière de danseuse dans une troupe. Elle se fait rapidement un nom et atteint une grande notoriété. Elle quitte alors Hurstwood pour s’installer chez une amie danseuse.

À partir de ce moment-là, Hurstwood plonge de plus en plus dans la déchéance. Il se retrouve à la rue, subsistant à peine grâce à de petits emplois précaires et finit par contracter une pneumonie. Au sortir de l’hôpital, il survit uniquement grâce aux bonnes œuvres et à la mendicité. Il se suicide dans une chambre insalubre, ne trouvant plus aucun intérêt à la vie.

Carrie, rayonnante, au sommet de sa carrière, se rend pourtant compte qu’elle n’arrivera jamais à atteindre le bonheur. Ce bonheur qu’elle a toujours envié chez les autres, les gens plus riches.


« Dans ton fauteuil à bascule, près de la fenêtre, si tu rêves ce sera d’un bonheur que sans doute jamais tu ne connaîtras. »



Le naturalisme américain

Theodore Dreiser est le fondateur de l’école naturaliste aux États-Unis. Il s’inspire d’Émile Zola, dont L’Assommoir a été traduit en 1879 et a induit chez certains auteurs américains une conception transitive de la littérature. Dreiser va chercher ses histoires dans la rue, là où les injustices sociales influent sur le destin des individus. Il écrit sur l’impact de la société sur l’homme. Pour cela, il remet en cause les valeurs littéraires qui ont cours à son époque et il laisse, dans ses récits, une place pour la banalité, le sordide et les pulsions primitives. La littérature de Dreiser fait le pari de dire le monde tel qu’il est.

L’auteur est aussi influencé par Honoré de Balzac, dont il cite plusieurs œuvres dans Sister Carrie au travers du personnage de Robert Ames, jeune intellectuel qui se bat contre les idéaux bourgeois et dont Carrie tombe amoureuse. La dernière scène du roman est elle-même une référence au Père Goriot (1835), Carrie est très proche du personnage de Rastignac.

L’Origine des espèces de Charles Darwin, publié en 1859, est une autre influence pour Theodore Dreiser. Cet ouvrage supprime le pouvoir de Dieu dans les comportements humains et met en avant les thèmes de la dérive, du hasard, de la lutte et de la compétition.



Contexte historique

Le naturalisme américain se focalise sur une thématique urbaine, ancrée dans un contexte historique particulier. Sister Carrie prend forme dans la réalité sociale et économique des États-Unis de la fin du XIXe siècle. Ce roman montre le changement qui a lieu après la guerre de Sécession (1861 - 1865) : le passage d’une société agricole à une société industrielle et urbanisée. Theodore Dreiser capte les aspects de la vie moderne.

Sister Carrie  met en avant la réalité et les changements économiques de la société à travers le thème de l’argent qui est central. L’histoire de Carrie est celle de la construction d’une identité par le truchement de la réussite matérielle. Tous les personnages du récit sont guidés par l’argent, soit qu’ils souhaitent en gagner constamment plus, soit que cela les desserve totalement, soit qu’ils veuillent vivre dans son rayonnement comme le fera au début Carrie puis le personnage de Lola Osborne. Aucun n’échappe à cette réalité, cette fatalité même, qui décide de leurs vies et de leurs morts.

La réalité économique de la fin du XIXe siècle est présentée dès les premières pages par la recherche d’emploi de Carrie. Ensuite, tout le roman est constellé d’allusions particulièrement précises à l’argent, allant jusqu’au moindre cent que le personnage d’Hurstwood ne cesse de compter et de recompter en permanence, jouant même sa vie sur cette somme.

Tous les rapports entre les personnages sont déterminés par leurs revenus. Carrie, par exemple, aura des relations avec des hommes uniquement pour atteindre un but matériel, un mode de vie spécifique – même si finalement elle parvient à celui-ci par son propre travail. Quand Carrie rencontre Charles Drouet, elle dit qu’ « il fait naître un monde de richesse dont il était le centre ». Et quand, par exemple, elle est avec George Hurstwood, à qui elle voue beaucoup d’admiration au début, plus il perd sa fortune, moins elle a d’admiration pour lui. L’argent pour Carrie est « doux », « soyeux » et il a un « pouvoir en soi ».

L’argent, c’est aussi la consommation. La fin du XIXe siècle incarne l’apparition des grands magasins et Carrie va être obnubilée par la mode et l’apparence, toujours dans le désir d’acquérir la dernière nouveauté pour se démarquer. Carrie est représentative d’une nouvelle génération américaine.



Sister Carrie c’est aussi le roman des inégalités, première œuvre de Dreiser qui annonce son engagement social à venir. Le thème du travail est évoqué par l’auteur dans des descriptions du travail en usine et de sa difficulté physique, de ses conditions désastreuses et des mauvais salaires. À l’époque où Theodore Dreiser écrit Sister Carrie, de plus en plus de femmes doivent travailler. L’auteur montre l’effet que cela a sur l’unité des foyers qui tend à se déliter car les femmes n’ont plus le temps de s’en occuper. Le travail, c’est aussi la crise du travail, et les grèves. Dreiser dénonce, par la description d’une grève de conducteurs de tramway, les patrons qui embauchent des hommes volontaires (dont Hurstwood fera partie) pour remplacer les grévistes, ne considérant pas en cela leurs revendications.

À travers les figures de George Hurstwood et de Carrie, l’auteur expose la mobilité sociale qui a cours à l’époque par deux trajectoires totalement différentes. La société industrialisée peut créer des ascensions sociales, telles que celle de Carrie, mais aussi faire chuter brutalement un homme socialement établi, Hurstwood. Par celui-ci, qui devient un « clochard irrécupérable », Dreiser décrit aussi les conditions de vie des hommes sans domicile.



Le changement de mode de production induit une urbanisation de la vie. C’est ce thème qui est réellement central dans Sister Carrie. Dreiser place le récit dans les deux villes américaines en plein essor : Chicago et New York. Pour Chicago, l’impression est forte et immédiate sur Carrie. L’arrivée dans cette ville est un moment « merveilleux » pour la jeune fille fascinée par cette ville en expansion, en construction, bruyante, lumineuse, qui « grouille » de gens. De Chicago, le lecteur peut retenir le mouvement perpétuel, les « lumières des enseignes » ainsi que le « tintement des tramways ». Chicago, c’est aussi, et surtout, la foule, refuge apaisant pour Carrie.

New York va influencer les deux personnages et va sceller l’accomplissement, bon ou mauvais, des aventures de Carrie et Hurstwood. Carrie est immédiatement « captivée par l’animation » de la ville. New York c’est Chicago en plus grand, là où la foule enfle et devient plus impressionnante.

À l’inverse, Montréal, lieu d’un court passage de Carrie et Hurstwood est définie comme une « cité canadienne où tout allait lentement » et cela ne plaît pas du tout aux personnages, figures modernes.

La ville est réellement le personnage central du roman, toujours présent et dont l’influence est décisive.



Carrie, une femme moderne

Par le personnage de Carrie, Dreiser dépeint l’érosion des valeurs traditionnelles et le changement des relations entre les hommes et les femmes.

Dans les années 1880, aux États-Unis, apparaît la figure de la « New Woman ». Suite à la prise d’indépendance financière des femmes liée à leur accès au travail, celles-ci ont tendance à se détacher des hommes et à se regrouper entre elles, comme le feront Lola Osborne et Carrie en partageant un appartement. Elles ont aussi une meilleure éducation qu’auparavant et des rudiments de conscience politique – ce qui n’est pas le cas de Carrie. La jeune fille du roman est une figure de transition entre l’idéal victorien, en vigueur jusqu’à présent, et cette « New Woman » plus autonome et volontaire. Carrie est moderne par son indépendance et le zèle qu’elle met à réussir sa carrière. Dreiser fait de Carrie une femme qui n’évoque à aucun moment le désir d’un enfant et qui dénonce son mari quand il la traite comme une servante.

Dans la littérature encore en vigueur à l’époque, Carrie aurait dû être punie pour son immoralité, mais Dreiser décourage le lecteur de penser la jeune femme comme telle. Elle n’est pas uniquement manipulatrice et mauvaise envers les hommes, elle a toujours un fond de gentillesse. L’auteur rompt avec le thème littéraire traditionnel de la chute de la femme pour immoralité. Bien que dans la première version publiée de Sister Carrie, la jeune fille meure de mélancolie, elle n’est pas punie pour avoir eu des relations extra maritales mais pour ne pas avoir su trouver le bonheur. 

Avec le personnage de Carrie, Dreiser a une conscience très moderne de la femme et il dénonce les inégalités de sexe en la faisant quitter son foyer.



Carrie est en quête d’un bonheur impossible. Ce bonheur, elle pense le trouver dans l’argent puis dans sa notoriété de femme de théâtre. Dès le début du roman, en de nombreuses occurrences, la jeune fille exprime la sensation d’un bonheur proche. Mais plus l’histoire avance, plus Carrie se rend compte que ce bonheur n’est jamais à sa portée, il reste toujours virtuellement proche mais ne l’atteint jamais. Un parallèle est intéressant à faire entre le début de l’œuvre et la dernière phrase de celle-ci. Alors que Carrie vit encore chez sa sœur, elle est dans un fauteuil à bascule, elle observe la ville et dit : « Je vais être heureuse. » Mais le roman se termine par une scène similaire, Carrie dans un fauteuil, face à la ville, à la différence près qu’elle se rend compte qu’elle ne parviendra jamais à être heureuse comme elle l’a toujours rêvé et imaginé. Cette prise de conscience se fait suite à une discussion qu’elle a avec Robert Ames. Le jeune homme lui dit qu’elle est « désenchantée ». Par comparaison à la figure de Balzac, Ames met au jour la nature de Carrie et son impossibilité du bonheur.

 

« “Non, je ne le crois pas. L’homme qui échoue en esprit, voilà celui qui échoue sur toute la ligne. Il y a des gens pour se figurer que ce sont les richesses et le rang social qui font le bonheur. Et Balzac le pensait, je crois. Beaucoup de gens le pensent. Ils sont là à regarder autour d’eux et à se tordre les mains à chaque vision éphémère de bonheur. Ils oublient que, si leurs rêves se réalisaient, ils n’auraient plus rien à attendre. Le monde est plein de situations enviables, mais, malheureusement, nous ne pouvons en occuper qu’une seule à la fois. La plupart des gens occupent une situation enviable et, trop longtemps, ils en sous-estiment les mérites parce qu’ils ont envie d’autres choses.”

Carrie le regardait avec attention, mais il ne la voyait pas. Il lui semblait que c’est d’elle exactement qu’il parlait. N’était-ce pas exactement ce qu’elle avait fait, et à plusieurs reprises ? »


Joanna Thibout-Calais, 1ère année Éd.-Lib.

 

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