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17 septembre 2011 6 17 /09 /septembre /2011 07:00

Michel-Butor-L-emploi-du-temps.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Michel BUTOR
L'Emploi du temps
Éditions de Minuit, 1956

Double, 1995

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour plus d'informations sur l'auteur et pour lire le résumé du livre, consultez la  fiche d'Agnès.
 



Michel Butor et le Nouveau Roman

Michel Butor s'inscrit dans le mouvement littéraire du Nouveau Roman, principalement promu par les  Éditions de Minuit alors sous la direction de Jérôme Lindon. Ce mouvement est actif entre les années 1950 et les années 1970.

On considère que le Nouveau Roman naît sous la plume d'Alain Robe-Grillet (conseiller éditorial aux Éditions de Minuit) lorsqu'il publie Pour un nouveau roman en 1963 où il rassemble des essais sur la nature du roman et sur son futur. Il remet ainsi en question les codes classiques de la forme romanesque qui avaient atteint leur apogée avec des auteurs tels que Balzac ou Zola. Il rejette l'idée de l'intrigue ou même celle de la nécessité des personnages : le nouveau roman se veut un art conscient de lui-même, qui recherche une nouvelle forme d'écriture, une nouvelle forme de réflexion. La lecture devient donc moins fluide pour les lecteurs, elle demande une analyse permanente du roman, l'initiative d'une nouvelle approche de lecture puisque l'histoire narrative tout comme les personnages sont relégués au second plan. (Plus d'informations sur le Nouveau Roman : http://www.ed4web.collegeem.qc.ca/prof/rthomas/textes/n_roman.htm )

L'Emploi du temps de Michel Butor, publié en 1956, s'inscrit donc dans le Nouveau Roman, et Michel Butor explore cette nouvelle approche du romanesque où finalement l'intrigue n'a pas une place primordiale. L'analyse de ce roman nous tourne vers de nombreuses thématiques telles que la descente aux enfers du narrateur, Jacques Revel, lors de son arrivée à Bleston (avec l'employé des chemins de fer représentant la figure du gardien, par exemple), ou encore vers les nombreuses références mythologiques et bibliques utilisées par l'auteur. Mais il me semble qu'afin de pouvoir « entrer » dans ce roman, de pouvoir le comprendre et d'en saisir la portée, il y a deux thématiques importantes à analyser et intégrer : celle de la ville, ville de papier puisqu'entièrement créée par l'auteur, et celle du labyrinthe, aussi bien spatial que temporel.



Bleston, une ville de papier aimée et haïe
bleston-plan.jpg
Jacques Revel, français, débarque par le train à Bleston, une ville britannique (il achète un billet Bleston-Londres pour son départ), afin de suivre un stage de six mois dans une entreprise de cette ville.

Cette ville nous apparaît comme réelle, par la qualité des précisions qui sont apportées par l'auteur. Plans, cartes, plan des lignes de bus, architecture, monuments (dont plus particulièrement le musée et les deux cathédrales), histoire de la ville… : tout y est décrit, avec de nombreux détails, et ce de façon assez surprenante lorsqu'on sait qu'en fait Bleston est une ville de papier, entièrement créée par l'auteur !

 

Le narrateur entretient une relation assez étrange d'amour-haine avec Bleston. Dès le début du roman, elle nous apparaît comme hostile, antipathique et froide. Jacques Revel y arrive de nuit, en train, en véritable étranger (le premier obstacle est la langue). Il ne possède pas encore de plan de la ville, il est donc perdu ; le lendemain, lorsqu'il verra pour la première fois la ville de jour, il n'y reconnaîtra rien de ce qu'il avait vu pendant la nuit.

« Le ciel est gris et la ville semble comme un lieu sans fin, où on est perdu, on se sent abandonné. Tout est monotone et triste. Si cette ville est tellement négative, pourquoi est-ce qu’on construit des villes pareilles ? »

Malgré cela, le narrateur tentera tout au long du roman de découvrir la ville et de se l'approprier, d'en comprendre les mécanismes. Il s'attachera pour cela à la lecture et relecture d'un polar, Meurtre à Bleston, qui lui servira en quelque sorte de guide pour la ville. Il rencontre et questionne de nombreux habitants de la ville, qui pour la plupart semblent habiter ici depuis plusieurs générations.

Mais bien vite, il apparaît que ses errances dans la ville, ses fréquentes visites du musée, des foires ou des cathédrales, finalement tout ce qu'il entreprend pour comprendre cette ville, ne le mène nulle part et au contraire le perd davantage.


Par là, Michel Butor personnifie véritablement la ville qui devient la femme vengeresse, à la fois désirée et haïe. Il est à la fois attiré et repoussé. Bleston devient un personnage à part entière du roman, personnage mystérieux et complexe que Jacques cherchera à comprendre, avec qui il tentera de nouer des liens.



Les labyrinthes, structure du récit

Si Jacques Revel ne parvient pas à comprendre et à s'approprier cette ville, c'est que cette ville est un vrai labyrinthe, sans véritable entrée ni sortie, à l'intérieur duquel il est enfermé. Il essaiera d'abord d'en cerner les limites, mais la ville n'a pas de limites distinguables, il ne peut en sortir. Il se perd dans la ville, ne comprend pas la logique supposée de sa construction et c'est ce qui la rend si sauvage à ses yeux. Il ne peut pas s'en échapper, il y est comme prisonnier, mais en même temps il est rejeté, aussi bien par certain habitants que par la ville elle-même.

La structure de la ville est symbolisée par le mythe de Thésée, dont un des mythèmes principaux est celui du labyrinthe. Les tapisseries du musée de Bleston représentent ce mythe, il fait donc partie intégrante de la ville, et c’est ce que Revel comprendra à la fin de son récit lorsqu’il affirmera : « ce que je cherchais dans ces panneaux, c’était la lumière sur ton origine, Bleston. »


Mais ce qui fait toute la particularité de ce roman, c'est que ce labyrinthe spatial se double d'un labyrinthe temporel (on peut d'ailleurs se demander si le narrateur construit ce labyrinthe temporel sous l'influence de la ville-labyrinthe.)

Sous la forme d'un journal, Revel raconte des événements qui se sont déroulés six mois plus tôt. Le récit est au départ linéaire, malgré le fait qu'il n'écrive pas les samedis et dimanches, ce qui entraîne de nombreuses ellipses. Mais rapidement, le narrateur mélange les événements passés et présents, sans coupures marquées.



Ce roman plonge donc le lecteur dans un double labyrinthe, spatial et temporel, qui a pour résultat de le perdre au moins tout autant que le narrateur, à la fois dans la ville et dans le récit.


Mélissa, 1ère année Éd.-Lib. 2010-2011

 

 

Pour aller plus loin


  http://opus-all.paris.iufm.fr/littecompa/butor/butorfrm.htm

 http://opus-all.paris.iufm.fr/littecompa/butor/emploi_frm.htm

http://dumas.ccsd.cnrs.fr/docs/00/43/58/79/PDF/Brenu_L._Memoire_sans_images.pdf


 http://www.larbi.org/post/2006/04/14/203-ciel-michel-butor-est-vivant


Michel BUTOR sur LITTEXPRESS

 

Butor L Emploi du temps

 

 

 

 

 

 Article d'Agnès sur L'Emploi du temps.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Michel Butor à Ritournelles (octobre 2009)

 

article de Sophie, Elise et Fanny

 

 

 

 

 

 

 

 


 

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29 juillet 2011 5 29 /07 /juillet /2011 07:00

Le-Clezio--La-Guerre.gif



 

 

 

 

J.-M. G. LE CLÉZIO
La Guerre
Gallimard, 1970
L’Imaginaire, 1992


 

 

 

 

 

«Un roman n'est intéressant que si son auteur se remet en question et s'expose à ce qu'on lui dise : " C'est illisible”.»

 Jean-Marie Gustave Le Clézio - Extrait d’un article dans Paris Match - Novembre 2000

 

 

 

 

 

 

 

 

LeClezio.jpgLa vie de Jean-Marie Gustave Le Clézio est elle-même faite d’aventures dont il se sert pour élaborer ses livres. Bien que sa vie soit passionnante, nous allons ici n’aborder que trois points fondamentaux qui éclairent la lecture de La Guerre.

Il est né à Nice en 1940. Il est donc dès sa naissance plongé dans un monde hostile : celui de la guerre. Il vit une enfance difficile, entouré par les horreurs du conflit.

Il a énormément voyagé et voyage toujours. Il est parti à la découverte de pays complétement étrangers, perdus. Il a voulu apprendre à vivre avec des civilisations différentes ayant des modes de vie différents du nôtre (Cameroun et Nigeria ; on pense ici à son roman Onitsha, par exempl., Thaïlande, Mexique, Panama où il va vivre dans des tribus indiennes). Tout cela pour dire qu’il a été confronté à des espaces, des habitats profondément différents de notre société caractérisée par la technologie, le progrès et l’industrialisation.

Enfin, Le Clézio est né en France certes, mais ses ancêtres étaient d’origine bretonne et sont partis vivre à Maurice au cours du XVIIIe siècle et ont donc acquis la nationalité britannique. Le Clézio se retrouve donc avec une multitude d’identités si on peut dire cela ainsi et il se cherche en quelque sorte, il est à la recherche de ses origines et de son identité.

On décèle ainsi les grands thèmes qui vont peupler chacun de ses livres.

Il y a d’abord les voyages et les découvertes culturelles, puis le désir de révolte (que l’on retrouve en position centrale dans La Guerre) et enfin la recherche de soi et donc l’inspiration autobiographique (l’ambiance familiale qu’il a lui-même connue).

 

Le Fond

Résumé ?

Il est difficile à première vue de s’engager dans la tâche que constitue un résumé de ce livre.

Difficulté de faire un résumé due au fait qu’il semble que le personnage principal n’ait pas de réelle quête ou en tout cas elle n’est pas énoncée dans le livre.On pourrait dire que ce livre, c’est le parcours initiatique d’une fille face au monde, la recherche de la guerre.

Le personnage principal, Béatrice B, se trouve au départ dans une ville, dans une chambre située dans un immeuble, et elle décide de parcourir la ville seule ou avec un homme, Monsieur X qui semble être son confident. Elle analyse dans les moindres détails ce qu’il y a autour d’elle afin de déceler la présence de la guerre.

Mot d’ordre du livre : la guerre est partout. (Cependant il va me falloir définir par la suite ce terme de guerre qui ne correspond pas tout à fait à l’idée que nous nous en faisons.)

Elle parcourt différents lieux : un carrefour, une boîte de nuit, un aéroport, une autoroute… Et elle décrit ce qu’elle voit, ce qu’elle entend et ressent en permanence.

Fin : le seul moment où il semble y avoir un soupçon d’action, c’est à la fin ; une limousine la prend en autostop. Elle rencontre quatre ou cinq personnes, ils boivent et fument mais elle n’est pas vraiment consciente, c’est comme si elle était portée par les événements sans rien contrôler. Ces gens-là s’amusent à rouler sur les routes à la recherche de personnes égarées à pied et les écrasent tout simplement ; ils mènent une chasse à l’homme. À la fin, Monsieur X meurt dans son appartement d’une balle perdue. L’auteur ne s’attarde pas sur ce fait.

Dans le chapitre suivant, Béa B meurt sur son lit après avoir effectué une sorte de rêverie transcendante. Mais ensuite elle n’est plus morte, elle a disparu dans la foule. On ne sait pas où elle est. Bref, succession d’incohérences ou peut être symbolique de la mort et de la foule à analyser.

Le livre se termine par une phrase de Le Clézio lui-même :

« Moi-même je ne suis pas vraiment sûr d’être né »

On a donc du mal à trouver un fil conducteur à ce livre. On comprend finalement la « quête » de l’héroïne mais on n’a pas de quoi s’accrocher à elle.

 

Personnages ?

Beatrice B ou juste Béa B.

Personnage principal, elle joue le rôle de spectatrice, médiatrice entre le lecteur et la guerre. On voit le monde à travers ses yeux.

Pour commencer, on peut dire qu’il y a peu d’informations rationnelles sur Béa B, peu de choses qui la caractérisent. On sait qu’elle a environ la vingtaine, qu’elle a une peau métisse, qu’elle travaille dans le domaine de la publicité (ou du moins qu’elle cherche un travail), qu’elle fume et que sa grand-mère est morte. Elle tient un journal appelé « Semainier Pratic » où elle écrit tout ce qu’elle ressent. On en lit des passages de temps à autre.

On trouve dans le livre différentes désignations : « Béatrice B » (une fois), « Béa B, la jeune fille » (les vingt premières pages), « la jeune fille qui s’appelait Béa B », « XY » (une fois, pour signer une lettre).

Lorsqu’elle n’est pas avec lui, Béa B communique par lettres avec Monsieur X.

Il y a peu de choses que l’on puisse dire de Béa B. Existe-t-elle vraiment ? Elle souffre cruellement d’un manque de personnalité. Le personnage n’est volontairement pas approfondi et le lecteur perd ses repères et de ce fait a du mal à suivre le livre. Nous sommes à l’intérieur de sa tête, nous voyons ce qu’elle voit mais nous ne savons rien de sa vie et de ses sentiments. On ressent seulement sa peur, son étonnement face au monde et son oppression.

 

Monsieur X

Il est le confident de Béa B. Celui à qui elle dit tout dans ses lettres ; cela peut très bien être des choses tout à fait inintéressantes ou, à l’inverse, ses analyses sur le monde. Il parle rarement ; lorsqu’il parle, c’est quand ils discutent de choses inintéressantes. Il écoute, il est l’oreille, il est comme le lecteur : avec Béa, à son écoute.

Le doute survient cependant sur Monsieur X lorsqu’on se rend compte qu’elle appelle tous les hommes qu’elle rencontre comme ça. Par exemple, à la fin, quand Béa B se retrouve dans la limousine, il y a plusieurs personnes. Elles ont tous des noms sauf le chauffeur qu’elle ne connaît pas. Elle se dit : « Il ressemble à Monsieur X », puis jusqu’à la fin elle l’appellera Monsieur X.

Soit Monsieur X est constamment avec elle soit il semble que Monsieur X n’est personne et tout le monde à la fois.

 

Thèmes récurrents

La guerre. Toutes les descriptions tendent toujours vers l’idée de guerre, celle-ci est partout et inévitable. La guerre a envahi tous les horizons. Mais il s’agit de se demander ce qu’est la guerre dans le roman. Non, on ne voit pas à chaque page des militaires armés, des morts à chaque coin de rue, c’est plus subtil que cela et moins violent en apparence.

Qu’est-ce que la guerre ?

On peut attribuer deux sens au terme de guerre dans ce livre :

Le premier, le plus simple, se réfère au sens commun qu’on lui donne, la lutte entre les hommes, ayant pour issue la mort ou la victoire. Mais le livre semble dire que le seul gagnant, ici, c’est la guerre elle-même, les hommes sont seulement voués à lutter, souffrir et mourir. Cette définition s’illustre dans un chapitre où l’auteur parle littéralement de la guerre, Monsieur X étant au Vietnam et écrivant des lettres à Bea B, décrivant les horreurs de la guerre, ce qu’il vit et voit. Mais on sent bien que ce sens du terme n’est qu’évoqué, n’occupe pas une place primordiale.

Le second sens est omniprésent, plus qu’important, il parcourt le livre. Selon ce sens, la guerre semble être toute chose existante, inventée par l’homme. Même tout ce qui peut paraître utile ou inoffensif comme un carrefour ou un néon dans une boîte de nuit. Tout ce qui résulte de l’activité humaine engendre ce qu’il nomme La Guerre. On a du mal à voir les limites de la guerre, dans ce sens, c’est comme si elle était respirable ou matérielle. La guerre est vue comme un fléau qui envahit les rues à mesure de l’implantation humaine. Les hommes se suicident quotidiennement avec leurs activités. C’est ce que la guerre représente dans le livre, l’idée que par le biais de l’industrialisation, de la « modernité », nous ruinons nos vies. La guerre est née avec l’homme et c’est elle qui le tuera. Tant que l’homme existera, elle sera présente.
 

Le thème le plus important est donc la guerre, nous l’aurons compris, il y a donc d’autrs thèmes en accord avec celui-ci.

 

 

La destruction et le chaos : tout est voué [tout = création de l’homme] à être détruit et à engendrer la destruction. L’idée de chaos revient souvent avec l’image d’un dragon qui aurait la gueule ouverte et aspirerait tout, aurait besoin des âmes humaines pour survivre.

La peur et le doute, ressentis notamment grâce aux passages où on voit le monde à travers les yeux de Béa B. L’idée que rien n’est sûr et qu’à chaque pas, à chaque coin de rue, on risque sa vie.

Sons et images. La manière d’écrire de Le Clézio laisse une grande place aux sens, notamment au son et l’image : le bruit et la lumière. L’idée de lumière revient incessamment. La lumière artificielle des boîtes de nuits, des aéroports qui éblouissent et paraissent dangereux. Le son s’illustre, lui, par le bruit désagréable des machines qu’utilisent les hommes. L’idée primordiale qui se raccorde au bruit c’est que celui-ci est synonyme de guerre. La paix, c’est le silence, le sommeil est donc un exemple de paix, de répit.

Le « Je » ou plutôt l’impossibilité du « Je ». On remarque un complexe d’identité fort. Il y a donc une perte d’identité et surtout une recherche perpétuelle de celle-ci. La ville et le monde du livre sont en général vus comme un ensemble empêchant toute pensée individuelle. La guerre ne laisse pas de place au « je ». L’individu est aspiré dans un mouvement qu’il ne contrôle pas, il est pris dans la foule, source de peur. Les noms donnés au personnage prouvent cette perte d’identité : Béa B, Monsieur X. Les personnages perdent toute leur originalité, ils ne sont plus humains puisqu’ils n’ont ni nom, ni histoire. Ils ne sont là que parce qu’une histoire, un roman a besoin de personnages. Ils sont là aussi pour rappeler à quel point cette guerre qui rafle tout détruit aussi l’âme et l’esprit des gens.

Quête d’identité : On décèle donc dans le livre, en lien avec cette impossibilité de l’affirmation de soi, des passages qui attestent de la recherche d’identité des personnages, surtout de Béa B, puisque nous la suivons. Long passage où Béa B se contemple dans un miroir comme à la recherche de qui elle est. Elle se parle à elle-même, s’invente une histoire. Passage également où elle feuillette un journal pornographique et se compare aux filles qui y sont en photo. Elle se cherche une histoire à travers leurs histoires. Elle s’imagine à leur place.

 

La Forme

« Incohérences »

 On peut repérer quelques particularités ou incohérences au fil des pages.

Il y a d’abord un décalage entre des idées complexes et abstraites, représentées par des phrases longues et dont on ne perçoit que difficilement le sens d’un côté, et des actions simples, représentées par des phrases très courtes (sujet, verbe, complément) dont les sujets sont très terre à terre de l’autre. (« C’est l’hiver. Il pleut. Le ciel est gris. », p 37)

Il n’y a ni espace ni temps : on ne saura jamais dans le livre ni où l’action se passe ni quand. On aura bien sûr des indications de lieu comme un aéroport, une ville, un carrefour ou un pont mais cela reste impersonnel. Nous n'avons rien à quoi nous rattacher et c’est ce qui rend la lecture difficile, je pense. Le temps non plus n’existe pas ; on ne sait pas en quelle année on est, ni à quelle heure telle ou telle chose se passe.

Le seul repère temporel que nous ayons est le passage du jour à la nuit.

Exemple d’incohérence dans le temps : à un moment où le récit est pris en charge par Béa B, elle parle au futur puis au passé, comme si elle ne savait pas elle-même se repérer dans le temps, ou comme si elle avait sauté le passage où ce qu’elle avait imaginé s’est réalisé et est devenu passé ; bref, on est perdu dans un espace-temps inexistant.

Il y a tout au long du livre une alternance entre la troisième personne et la première. On lit un chapitre écrit à la troisième personne donc par un narrateur extérieur à l’histoire et au chapitre suivant, on se retrouve dans la tête de Béa B. Parfois, on passe au « Je » sans prévenir. Il se trouve que dans les parties écrites à la troisième personne, il y a des passages du « Semainier Pratic » de Béa B, donc des passages à la première personne inclus dans les chapitres à la troisième personne.

 

On dirait que l’auteur fait tout pour qu’on se perde : le personnage principal n’est nommé qu’à la page 23 ; au début, on a juste des « la jeune fille » et c’est à partir de ce moment qu’on se demande si au final le personnage principal n’est pas la guerre elle-même.


 

Structure du roman

Une structure très originale, tout en étant neutre et simple.

Les dialogues. Il y a seulement un ou deux vrais dialogues (« vrais » parce que on se retrouve de temps à autre face à une structure de dialogue alors que Bea B parle toute seule, en fait.) Paradoxalement, lorsque l’on trouve un dialogue, il dure très longtemps, de 5 à 6 pages.

 

Chapitres ? J’ai parlé de chapitres mais je ne sais pas trop si le terme peut être employé ici parce qu'on se retrouve effectivement face à la structure normale d’un chapitre : saut de page et alinéa mais on n’a jamais de titre de chapitre, et l’auteur aborde toujours la même chose ; il n’y a pas de réelle rupture entre les parties du livre. Ou bien on passe du coq à l’âne sans comprendre.

 

Typographie

 

Mise en page. On lit parfois des blocs de textes qui semblent ne pas avoir été mis en page alors que d’autres passages sont disposés en paragraphes courts. Parfois, également, sur une même page, on va trouver un bout de texte aligné à gauche, un autre bout à droite, une ligne au milieu.

 

Lettres CAPITALES. On trouve aussi souvent des mots en capitales au milieu d’un paragraphe, souvent pour transcrire des sons. Lorsque Bea B s’interroge sur ce qu’elle voit dans le silence, Le Clezio nous montre ce qu’elle perçoit, c’est-à-dire une toile de lettres et de chiffres.

 

Conclusion

Ce qui nous permet de nous accrocher à ce livre dont la lecture est difficile c’est l’écriture prodigieuse et absurde qui nous transporte, partant d’un rien du tout, d’une chose ou d’un lieu banal et en faisant les objets de réflexions métaphysiques avec des mots simples mais dont les idées sont lourdes d’un désir de révolte. La guerre racontée sous la plume de Le Clezio est une lecture ardue certes mais des plus transcendantes.

Tout au long de la lecture, j’ai pu voir que les descriptions étaient perpétuellement agrémentées d’un vocabulaire de la nature. Il y a par exemple beaucoup de références à la mer: « Les plages, les rivières, les forêts, les pics de montagne, où sont-ils ? » (p. 113). On sent que l’auteur est à la recherche d’un monde naturel dépourvu de technologie et éloigné de l’activité humaine. Le sentiment général est donc ce regret de la nature.

Pour conclure, je dirai donc que La guerre, c’est avant tout un cri de révolte contre le monde artificiel  d’aujourd’hui.

 « Mon message est très clair : il faut continuer à lire des romans. Parce que je crois que le roman est un très bon moyen d’interroger le monde actuel sans avoir de réponse qui soit trop schématique, trop automatique. Le romancier ce n’est pas un philosophe, ce n’est pas un technicien du langage parlé, c’est quelqu’un qui écrit et, au moyen du roman, pose les questions. S’il y a un message que je voudrais livrer c’est celui-là : poser des questions. », , Le Clézio, jeudi 9 octobre 2008.

 

 

 

Marion, 1ère année Èd.-Lib.

 

 

 

LE CLÉZIO sur LITTEXPRESS

 

 

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 Article de Gwenaëlle sur L'Africain.

 

 

 

 

 

 

 

 

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 Article de Marion sur Onitsha.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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24 juillet 2011 7 24 /07 /juillet /2011 07:00

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THUÂN
Chinatown
Seuil, Cadre vert, 2009




 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteure

Thuân est originaire de Hanoi, a fait des études d’anglais à Leningrad et enseigné cette matière dans des collèges en France où elle vit en depuis une vingtaine d’années.

Elle a reçu le prix de l’Union des écrivains, la plus haute distinction littéraire au Vietnam.



L’histoire

On découvre non pas une mais trois histoires enchâssées.



Première histoire

Madame Aû est dans le métro avec son fils Vinh, douze ans. Le métro s’arrête à cause d’un colis suspect pendant deux heures. C’est le temps pour la narratrice de se remémorer son passé et d’imaginer son futur.



Deuxième histoire

Les pensées de madame Aû se multiplient et se mélangent, son passé, son présent, et son futur entremêlés. On découvre ainsi la vie de la narratrice par anecdotes, épisodes, sentiments…

Originaire d’Hanoi, elle y a vécu toute son enfance et adolescence, entourée de parents étouffants. Poussée en permanence par eux, elle est la meilleure élève du lycée et promise à un avenir brillant, mais sa rencontre avec Thuy, un garçon chinois, va tout bouleverser. Le conflit sino-vietnamien bat son plein et rend leur amour impossible, désapprouvé par les parents de la narratrice.

Après l’obtention de son diplôme, elle part faire des études d’anglais à Leningrad, sans toutefois oublier Thuy. Pendant ses cinq années d’études, elle est motivée par une seule peur, que Thuy ne l’ait pas attendue.

À son retour, Thuy l’a attendue, mais la désapprobation est toujours forte. Malgré cela, ils se marient et Vinh naît quelque temps plus tard. Cependant, après ces retrouvailles, on ressent un certain malaise à travers les sentiments de la narratrice. Elle pleure en permanence, il ne se sent pas à sa place. Après un an et demi, Thuy prend la fuite et part s’installer à Cholon, le Chinatown de Saigon, laissant la narratrice plus malheureuse que jamais. Rester seule à Hanoi, près de ses parents, est intenable. Elle décide donc de partir pour Paris avec son fils afin de poursuivre ses études, d’oublier Thuy, et d’échapper à la déception de ses parents.

Elle s’installe à Belleville, un des Chinatown de Paris. Elle arrête ses études et, pour vivre, enseigne l’anglais dans un collège de la banlieue parisienne. Les seules choses qui la motivent encore sont l’écriture, qu’on découvrira dans la troisième histoire, et regarder son fils Vinh grandir. La rencontre d’un homme français dans l’avion vient faire revivre l’espoir de ses parents de la voir faire un grand mariage. La narratrice, elle, semble détachée de cette relation puisqu’elle l’appelle « le Français », et on peut ressentir son hésitation à s’engager, motivée par la peur d’être encore une fois poussée par ses parents, de revivre le passé. De plus, ses pensées la ramenant en permanence à Thuy nous font comprendre la place, encore très importante, qu’il tient dans sa vie.



Troisième histoire

La troisième histoire est en fait le livre qu’écrit la narratrice, I’m Yellow.

Un homme, se sentant oppressé, quitte sa femme et sa fille et part sur la route, libre. Pendant son voyage en train, qui n’est pas sans rappeler le long trajet quotidien de la narratrice en métro, l’homme rencontre une femme qui semble comprendre son besoin de liberté et propose de l’accompagner.

Dans le personnage de cet homme, on retrouve la personnalité de Thuy, qui fuit l’identité pour laquelle on l’a rejetée et qui entretient un détachement certain par rapport à sa famille. Dans le personnage de la femme rencontrée, on trouve la narratrice, qui semble, par sa compréhension, accorder une forme de pardon à Thuy.



Analyse

La narratrice

Dans le personnage de la narratrice, on remarque une forte concordance avec la vie de l’auteure elle-même.

En plus de cela, la narratrice n’a pas de véritable identité, le seul nom qu’on lui connaît est Madame Aû, nom de son mari. On peut comprendre ici que sa vie a toujours été dirigée et influencée par les autres, d’abord ses parents, et ensuite Thuy. Elle a vécu toutes les étapes de sa vie en étant passive, elle a subi tous les événements.



L’influence de la ville

Les villes rencontrées dans le livre représentent les étapes de la vie de la narratrice. En effet, à chaque changement de ville, on peut observer une nouvelle étape dans l’histoire, mais aussi dans sa vie. Les quatre étapes sont Hanoi, Leningrad, Hanoi, et Paris.

Ensuite, on ressent l’influence de la ville par le seul titre du livre : Chinatown. Il illustre à la fois les différents temps du livre, mais est également symbole de la perte d’identité. On remarque que Chinatown est à la fois passé – Cholon, Chinatown de Saigon, où Thuy a fui –, présent – Belleville, Chinatown de Paris, où la narratrice vit actuellement avec son fils –,  futur – le XIIIe arrondissement, Chinatown de Paris, où elle imagine que Vinh vivra plus tard. C’est aussi un symbole de perte d’identité puisque tous les Asiatiques sont rassemblés dans ces quartiers, sans différences entre nationalités. Pour la narratrice, la distinction qui a gâché sa vie, le conflit sino-vietnamien, est ici totalement ignoré, et aucune différence n’est faite entre Chinois et Vietnamiens.



L’écriture

Le mélange d’écritures et de narrations différentes peut être assez troublant. On lit les pensées brutes de la narratrice, qui se caractérisent par une suite de phrases parfois incohérentes, des répétitions, des liens logiques manquants et des jeux d’écriture. Mais on lit aussi l’histoire qu’écrit la narratrice, caractérisée par une narration totalement structurée, une histoire claire. Il est possible de comprendre que les pensées de la narratrice représentent une grande liberté d’écriture, forte volonté de l’auteure.



Conclusion

Un livre qui enchante par sa forme originale, à la fois dans l’écriture et dans l’histoire désorganisée. Les passages d’un pays à l’autre sont extrêmement intéressants, ils permettent de sentir le poids de l’histoire sur les gens les plus ordinaires, et les changements ressentis dans la population, ici exprimés par les habitudes les plus ordinaires, la nourriture par exemple.

Cependant, avis aux âmes plus sensibles, préférant les lectures plus limpides. Ce livre n’est en aucun cas une lecture facile, sa forme assez originale rend la lecture plus ardue, mais plus intéressante encore.


Sasha, 1ère année Éd.-Lib.

 

 

 


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3 juillet 2011 7 03 /07 /juillet /2011 07:00

bret-easton-ellis-lunar_park.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bret Easton ELLIS
Lunar Park
Titre original : Lunar Park
Traduction française
Pierre Guglielmina
Éditions 10/18, 2005

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lunar Park. Bret Easton Ellis l'explique dès la fin du premier chapitre de son roman, il s'agit des deux derniers mots du roman que seul son fils peut comprendre.

Il s'agit d'une autofiction où Bret Easton Ellis se met lui-même en scène en père de famille dans le comté du Midland. Toutefois, les faits relatés sont loin d'être réels, on nage en plein fantastique entre les hallucinations de Bret et la réalité.

Le roman s'ouvre par une réflexion sur les premières phrases de ses romans puis l'auteur enchaîne sur une autobiographie où il raconte ses écarts avec les drogues, ses expériences sexuelles, ses problèmes avec son père. À la fin du premier chapitre, Ellis raconte sa tournée apocalyptique pour Glamorama où, drogué à toute heure, il devait sillonner les États-Unis pour promouvoir son livre. Il épouse la mère de son fils, Jayne Dennis, et part s'installer avec la petite famille « dans une banlieue anonyme de la côte Est, assez près de New York pour les rendez-vous et les affaires mais en même temps suffisamment loin de ce qu'elle considérait comme l'horreur croissante de la vie urbaine ».

L'histoire se déroule pendant une quinzaine de jours, entre le 30 octobre et le 11 novembre. Bret s'est installé dans la rue d'Elsinore Lane avec Jayne Dennis, leur fils Robby et la fille de Jayne, Sarah, depuis le début de l'été. Il est enseignant à l'université locale. Il essaie d'être le père et le mari modèles mais il s'ennuie, son attrait pour les substances illicites et les femmes est toujours très présent, et il regrette d'être sans cesse rejeté par son fils et sa femme.


Tout commence la nuit de Halloween. Bret et Jayne ont organisé une soirée déguisée dans leur maison. Bret n'en peut plus ; il s'est trouvé de la coke, qu'il partage avec son ami Jay McInerney ; il a invité la jeune étudiante qu'il convoite. Il croise un homme déguisé en Patrick Bateman, le héros d’American Psycho, ce qui le met profondément mal à l'aise. Il finit la soirée complètement ivre ; il pense avoir été attaqué par le Turby, un oiseau en peluche de Sarah et les appliques du couloir de l'étage clignotent sur son passage.

Bret continue d'avoir des hallucinations tout au long du roman ; il croit voir la voiture de son père, la tombe de son père, il a l'impression d'être suivi. Toutefois, ses frasques ne sont pas l'unique intérêt du roman. En effet, on peut également y voir une critique de la peur américaine suite aux attentats du 11-Septembre et de la surprotection des enfants. Il ne cesse de décrire les médicaments que prennent les enfants, toutes les activités extra-scolaires pour les occuper, les stimuler, la vie des bobos de la banlieue new-yorkaise. C'est véritablement intéressant de découvrir les États-Unis décrits de cette façon par un Américain. Le lecteur découvre ainsi la pression supportée par les enfants, le cocon dans lequel ils vivent et l'angoisse de leurs parents vis-à-vis des terroristes, des pédophiles, de la mauvaise école pour leurs mômes, de la bonne voiture pour leur femme ; le voisin gagne-t-il plus ?, faut-il refaire la façade de la maison ?, l'entrepreneur est-il un voleur ?, etc. Bref, tous les graves soucis qui empoisonnent l'existence des habitants de cette banlieue chic. Bret se sent légèrement oppressé, frôle la paranoïa et on le comprend.

Mais cela méritait-il vraiment un ouvrage de 450 pages ?


E.A., 1A ÉD.-LIB.

 

 

Bret Easton ELLIS sur LITTEXPRESS

 

 

 

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Articles de Julie et de Marie-Aurélie sur Zombies.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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 Article de François sur American Psycho.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bret Easton Ellis Suites imperiales

 

 

 

 

 

 

 

Article de Maureen sur Suites impériales.

 

 

 

 

 

 

 


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8 mai 2011 7 08 /05 /mai /2011 07:00

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NAGAÏ Kafū
La Sumida
Titre original
Sumidagawa
traduit du japonais
par Pierre Faure
Gallimard / Unesco
Connaissance de l'Orient, 1975




 

 

 

 

 

 

 

 

NagaiKafu.jpgL'auteur

Nagaï Kafū, de son vrai nom Nagaï Sokichi, est né à Tōkyō le 3 décembre 1879 (an 12 de l'ère Meiji). Il vient d'une famille aisée avec un père haut fonctionnaire, de bonne origine. Ce dernier est très strict et attaché aux principes autoritaires de la morale confucéenne. Sa mère est au contraire douce et effacée, indulgente. C'est elle qui lui apprend la beauté des arts dont le kabuki (théâtre japonais).

Le père de Nagaï Kafū est « du côté de la nouveauté sans libération » tandis que l'auteur est du côté de « l'ancienneté sans contraintes ». Cela entraîne des conflits et une rébellion de la part de Nagaï envers son père.

Il manifeste aussi peu d'enthousiasme pour l'école qui a des principes stricts, et il est brutalisé par ses camarades. Il est plutôt attiré par la poésie chinoise, aime aller dans la Ville Basse, dans les quartiers comme celui des geisha de Yanibashi ou celui des plaisirs de Yoshiwara. Il aime aussi flâner le long de la Sumida (rivière qui traverse Tōkyō). Ce sont ces années d'enfance et d'adolescence qui vont se retrouver dans ses romans.

Le pseudonyme Kafū signifie « le vent sur les lotus » et vient du nom d'une infirmière, O-Hasu (« Lotus »), dont il était amoureux. Il a aussi un autre pseudonyme, Kafū Shoshi.

Nagaï Kafū découvre Zola et le naturalisme français qui vont l'influencer ainsi que toute sa génération. Il est l'un des précurseurs du naturalisme dans la littérature japonaise. Le naturalisme français est une technique d'appréhension du monde tandis qu'au Japon le naturalisme est un instrument de libération individuelle et de justification philosophique et morale de l'écrivain.

L'auteur va aux États-Unis de 1903 à 1907 où il étudie à l'université du Michigan, travaille au Consulat du Japon à New York puis est employé de banque. Il part ensuite pour la France. Il travaille alors huit mois à Lyon dans une banque puis passe deux mois à Paris pour son propre plaisir.

Il rentre en 1908 au Japon.

L'éthique de Nagaï Kafū repose sur un double fondement, découvert ou confirmé en France : l'indépendance de l'individu et la force de la tradition. En décembre 1909, La Sumida est publiée. Une partie a d'ailleurs été censurée cette année. L'écrivain devient ensuite un « auteur de divertissement » dont la matière est le monde du plaisir.

En 1911, il accepte la chaire de littérature française de l'Université de Keiyô à Tôkyô, qu'il quitte en 1916. À la suite de cela, Nagaï Kafū s'éloigne de plus en plus de la société.

Le 30 avril 1959, il meurt à l'âge de 81 ans (année 34 de Showa).


Hiroshige.jpgBerges de la Sumida, Hiroshige

 

 

L'œuvre

Histoire

Les personnages principaux


Shōfūan Ragetsu, habite Ko-Ume (nom entier : Ko-Ume Kawara-machi). C'est un homme de presque 60 ans. Il a été renié par son père à cause de son mode de vie : libertinage, maître de haïkaï (ancien nom du haïku, poème de trois vers, respectivement en 5, 7, 5 mores) et donc est un artiste.

O-Taki, femme de Ragetsu. C’est une ancienne courtisane d'une maison de plaisir.

O-Toyo, sœur cadette de Ragetsu. Elle vit dans le quartier d'Imado. C'est un maître de Tokiwazu qui est un « poème dramatique en forme de récitatif […], l'une des formes de la musique de scène chantée (jôruri) du théâtre kabuki » (note 3 page 31).

Chōkichi, fils de O-Toyo. Il a 17 ans et va encore à l'école. Il éprouve des sentiments pour O-Ito.

 O-Ito, amie d'enfance de Chōkichi. Elle a 15 ans et va devenir geisha à Yoshi-chō.

Le point de vue change entre Ragetsu (chapitres 1-9-10), O-Toyo (chapitre 8) et Chōkichi (chapitres 2 à 7 et 9).



Résumé

(Fin de l'été) O-Ito part pour devenir geisha. Elle rencontre la veille Chōkichi qui ne veut pas être séparé d'elle et qui est triste, mélancolique. Le lendemain, il ne va pas en cours et part flâner au bord du fleuve, fait des détours dans les rues.

Chōkichi est doué pour la musique mais sa mère lui interdit d'en faire.

(Hiver) Plus Chōkichi grandit, moins il se sent heureux.

(Janvier) Chōkichi tombe malade. Lorsqu'il est guéri, il sort et assiste à une pièce de théâtre qui met en scène l'histoire de Izayoï et Seishin (tentative de double suicide du couple). Cela lui donne envie de devenir acteur. De plus, le thème du double suicide le fascine et il aimerait faire pareil.

(Avril) O-Toyo est fatiguée, lasse d'élever son fils seule. Elle a appris que son fils ne désire plus aller à l'école et qu'il souhaite être acteur, ce qui est totalement différent des projets qu'elle avait pour lui. Elle va donc voir Ragetsu pour qu'il fasse changer son neveu d'avis. Il accepte et mène à bien sa mission même s'il n'en est pas très fier. Chōkichi est désespéré car il comptait sur son oncle pour se lancer dans le théâtre.

(Début été) Des inondations ont lieu et Chôkichi tombe malade (grippe compliquée d'une fièvre typhoïde) car il est resté trop longtemps dehors dans l'eau. Il est amené à l'hôpital.

Ragetsu se retrouve seul dans la maison et il découvre dans la chambre de Chōkichi une lettre dans laquelle il raconte son ressentiment par rapport à sa séparation avec O-Ito, le fait qu'il ne puisse pas devenir acteur. Il voudrait se suicider mais n'en a pas le courage. Sa solution est donc de se rendre malade et d'en mourir.

Ragetsu est accablé de remords après cette découverte et il prie pour que son neveu s'en sorte.



Analyse

L'histoire évolue selon les saisons, entraînant parfois des ellipses entre les chapitres.

On remarque un lien entre l'auteur et le personnage de Chōkichi : le père de Nagaï Kafû voulait qu'il fasse de grandes études (tout comme O-Toyo) alors que lui voulait être auteur et aimait flâner.

Il y a une séparation entre deux mondes :

le monde des arts auquel aspire Chōkichi. Pour lui, le théâtre est une consolation, un moyen d'oublier O-Ito. C'est sa voie de salut et son unique raison d'être. C'est aussi le monde de Ragetsu et de O-Toyo (à contre-cœur, pour elle).

le monde du travail, dans les bureaux : ce que veut O-Toyo pour son fils.


L'histoire raconte donc les rêves, les désillusions, les libertés et désirs entravés de Chōkichi. Il est déchiré intérieurement ce qui conduit au « drame ». Il y a un parallèle entre O-Ito et Izayoï, et Chōkichi et Seishin par rapport au double suicide.

Au fil du texte, plusieurs descriptions de la Sumida sont faites selon le point de vue du personnage :

– Ragetsu décrit brièvement, est un peu mélancolique (page 35)

– O-Toyo est saisie par la vue de la Sumida mais la trouve trop « éclatante pour ses yeux fatigués » (page 94)

– Chōkichi éprouve de la tristesse.

« De la surface du fleuve qui brille d'un triste éclat cendré monte une vapeur qui presse vers son déclin cette journée d'hiver et estompe sous un voile brumeux la digue de la rive opposée. Entre les voiles des chalands, d'innombrables mouettes croisent leur vol. Les flots qui coulent avec rapidité paraissent à Chōkichi d'une tristesse inexplicable. Sur la digue d'en face, une lumière s'allume, puis une autre. Les arbres dénudés, le parapet de pierre desséché, les tuiles sales des toits et les autres objets qu'embrasse le regard présentent aux yeux des teintes froides et fanées [...] » (p. 85).

La description de la Sumida reflète ce qu'en pensait l'auteur : « La Sumida, c'était la réalité du spectacle de dévastation ». Il se souvient du passé, et trouve que c'était alors plus beau.

Le roman La Sumida est un mélange entre « la réalité des paysages dévastés » et « les sentiments intenses et douloureux » qu'il ressentait. C'est l'expression de la désolation par rapport à l'ère Meiji.

De plus l'auteur considère que, pour certains passages, la description est plus importante que les personnages.



Avis

Il émane beaucoup de regrets, de tristesse et de mélancolie du roman mais c'est très poétique.

L'action est peu importante, il y a beaucoup de descriptions de quartiers, du fleuve sans que cela soit ennuyeux ou rébarbatif. Elles sont très intéressantes car elles permettent d'imaginer le contexte et de découvrir la vie à cette époque.

Le livre est aussi très facile à lire.


Marine, 1ère année Bib.-Méd.

 


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3 mai 2011 2 03 /05 /mai /2011 07:00

Alfred-Doblin-Berlin-Alexanderplatz.jpg 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Alfred DÖBLIN
Berlin Alexanderplatz
traduit de l’allemand
par  Zoya Motchane
Gallimard
Collection Du monde entier, 1981
Nouvelle traduction
par Olivier Le Lay
Gallimard
Collection Du monde entier, 2009
 Folio, 2010


 

 

 

 

 

 

Dates

 
1928. Alfred  Döblin est élu membre de l’Académie des arts de Prusse section littérature. Il initie la rédaction de Berlin Alexanderplatz, son livre le plus célèbre, le plus reconnu.


1929. La candidature de Döblin est présentée au Prix Nobel qui sera décerné cependant à l’un de ses contemporains Thomas Mann. La même année, il publie en octobre dans le Fischerverlag  Berlin Alexanderplatz.


1931. Berlin Alexanderplatz est adapté au cinéma par Piel Jutzi avec Hienrich George dans le rôle de Franz Biberkopf.


1979- Berlin Alexanderplatz est adapté en une série télévisée de 14 épisodes par Rainer Warner Fassbinder.
 http://www.berlinalexanderplatz.carlottafilms.com/


Pour plus de renseignements

 
 http://www.alfred-doblin.com/biographie/alfred-doblin-biographie-allemagne-avant-le-nazisme/

 Actualité
Alfred-Doblin-Les-trois-bonds-de-Wang-Lun.jpg
Alfred Doblin est de nos jours encore un auteur malheureusement trop méconnu et mésestimé, le Monde lui rend en conséquence un hommage sur son blog

 
 http://passouline.blog.lemonde.fr/2009/05/27/retour-en-majeste-dalfred-doblin/

Pour information, la maison d’édition Agone a publié cette année (2011) un ouvrage inédit (en français) de Döblin : Les  Trois bonds de Wang Lun.

 

 

 

 

Résumé

Franz Biberkopf sort de prison où il a purgé une peine de 4 ans pour le meurtre de sa femme Ida, il se fait le serment de devenir un homme honnête.

Dès sa libération, il tombe dans l’alcoolisme. Il éprouve de l’aversion contre le monde. Après quelques mésaventures, Franz a un différend avec l’un de ses compagnons, Luders ; il quitte tout puis reparaît et s’entiche d’un nouvel ami : Reinhold. Ce dernier l’entraîne dans un cambriolage. Franz s’aperçoit qu’il participe à cet acte odieux au beau milieu du vol : il pensait en effet qu’il se rendait à un entrepôt pour fournir leur commerce en fruits. Voulant partir et respecter ainsi sa promesse de rester « honnête », il décide de tout quitter. Reinhold ivre de rage le jette sous les roues d’une voiture. Pour Franz c’est un nouveau coup du sort : il perd un bras.

Un jour, un lendemain de gueule de bois, il retourne voir Reinhold. Il parvient à se faire à nouveau admettre dans le groupe. Il fait des coups . Parallèlement, il tombe amoureux d’une jeune fille Emilie qu’il nommera Mieze. Celle-ci se prostitue pour ramener de l’argent au foyer, il devient donc « un maquereau ».


Cependant la triste réalité reprend ses droits : Reinhold assassine Mieze lorsqu’elle se refuse à lui. Eva porte l’enfant de Franz. Franz est alors recherché par les autorités pour le meurtre de Mieze. Malgré le danger de se faire réincarcérer qui pèse sur lui, sa décision est prise ; il veut se venger de Reinhold et, en conséquence, le cherche en vain. Il erre dans les rues de Berlin écumant tous les bistros de la ville où pourrait se trouver Reinhold ou tout du moins des individus capables de lui indiquer où ils l’ont vu la dernière fois. Ainsi, dans un bar, alors que la police procède à une rafle avec contrôle d’identité des individus présents, Franz tire sur un policier pour s’échapper mais est tout de même attrapé.

Franz est envoyé dans un asile. Pour prouver sa volonté, étant déterminé à enfin quitter ce monde, il se laisse mourir. On assiste à sa lente agonie. Mais bientôt il se ressaisit, il sort de l’asile Buch (étant jugé « irresponsable » mentalement du crime du policier). Il voit Eva, Eva qui porte un enfant de lui, chose qu’il ne sait pas. Pourtant,  « il lui est arrivé aussi quelque chose, quelque chose qui le concerne », on suppose une perte de l’enfant (fausse couche ? accident ? ). Eva lui cache tout sur ce petit être qui était blotti dans son corps, elle veut le protéger pour qu’enfin il puisse être en paix. Cette omission étrangement lui est probablement salvatrice : Franz ignorant de ce nouveau drame peut enfin prendre un nouveau départ.

 

 


Ancrage autobographique

La vie de Döblin aura un grand impact, une grande influence sur son œuvre ; on peut dire sans trop se tromper qu’il y a un véritable ancrage « autobiographique » dans ses livres, ne serait-ce que parce que le lieu et l’époque dans lesquels le roman Berlin Alexanderplatz se déroule sont ceux dans lesquels a vécu Alfred Doblin

Pourquoi ce titre ?


La trame de Berlin Alexanderplatz se déploie dans Berlin, ville où Franz vit. Alexanderplatz, place où il reviendra toujours, est en quelque sorte son unique point de repère, « l’Alex, mais le principal elle est là ».
   
 

 

 

Dimension historique et politique
·

Contexte historique réel

 L’histoire a lieu dans les années 20 durant la République de Weimar (1919-1933), démocratie parlementaire que connut l’Allemagne.


Cette époque est caractérisée par :

 

- un climat de violence qui secoue tout le pays


- instabilité politique


- un Etat très endetté; Dans l’œuvre, on relèvera des signes précurseurs de la crise de 1929, car en effet, ne l’oublions pas, la crise économique américaine de 1929 a également touché de plein fouet l’économie européenne et surtout les finances allemandes dès 1930. Elle engendre de nombreuses faillites et une progression du chômage spectaculaire.


- mécontentement populaire croissant. Devant l’incapacité des gouvernements à résoudre la crise, les électeurs se tournent vers des partis extrémistes comme le PC (Parti Communiste) et le Parti national socialiste, soit Hitler.



Dénonciation des prémices idéologiques du nazisme perceptibles dès les années 20

Pourquoi ? Cette prise de position est particulièrement explicable par le fait qu’Alfred Döblin était lui-même personnellement visé, concerné par la genèse de cette idéologie des plus inhumaines : le nazisme. En effet, en premier lieu, nous pourrions évoquer ce simple fait qu’il était juif. Cependant à cela il nous faut ajouter la dimension politique de cet auteur en rappelant à tous qu’entre 1919 et 1927, il s’est rapproché des partis les plus « anti-nazi » en Allemagne. Il a éprouvé de la sympathie pour le USPD jusqu’en 1921 puis le SPD (Parti social démocrate) sans toutefois s’inscrire dans ces partis. Le SPD qui fut le seul parti dont les députés (du moins ceux ayant pu accéder au Parlement, certains députés étaient déjà en fuite ou en prison) ont voté contre l’attribution des pleins pouvoirs à Hitler en 1933 lorsqu’il devint chancelier. En outre, mais ceci il ne le sait pas encore au moment où il rédige Berlin Alexanderplatz, Alfred Döblin se verra obliger de fuir l’Allemagne en 1933, trouvant refuge en France où il se fera naturaliser en 1936.

 

 

 

Comment ? Pour dénoncer les prémices idéologiques du nazisme, il a fait le choix d’illustrer la pensée, l’orientation politique de certains individus des classes populaires par l’exemple du héros. Franz Biberkopf, au tout début du récit, devient völkisch.
 

 

Mouvement völkisch : mouvement allemand, courant intellectuel et politique apparu lors de la Révolution conservatrice à la fin du XIXe siècle en Allemagne avec pour base idéologique le racisme, l’antisémitisme et le nationalisme extrémiste. Ainsi Hitler dans Mein Kampf déclare que « le parti national-socialiste des travailleurs allemands tire les caractères essentiels d’une conception völkisch de l’univers ».

Il vend des  journaux völkisch (on devine que c’est la lecture de ceux-ci qui le conduit à adopter ce point de vue). Pour prouver son appartenance à ce parti, il porte le brassard avec la croix gammée.

 

 

 

La crise économique conjuguée à l’instabilité politique (atmosphère de conflits et de tensions, exemple : 1924 putsch raté d’Hitler pour s’emparer du pouvoir) instaure un climat de désordre et d’anarchie en Allemagne. La nation est encore fragile car blessée et humiliée par la défaite subie en 1918. Ce désordre est d’ailleurs à mettre en parallèle avec celui des pensées du protagoniste. Franz se fait alors porteur de la propagande völkisch, fondée sur l’idée de retour à l’ordre, d’instauration d’un cadre politique sûr et stable. Comme l’avoue lui-même Franz, s’il a rejoint ce parti, c’est pour qu’il y ait de l’ordre dans le pays. C’est ainsi que Franz déclare quand on l’accuse d’être fasciste : « et il faut qu’on ait la paix, pour pouvoir travailler et vivre. Ouvriers d’usine et commerçants et tous comme on est, et pour qu’il y ait de l’ordre, sans ça justement on peut pas travailler.», p. 127.

Alfred Döblin va aussi faire allusion à d’autres mouvements politiques par le biais de Franz, probablement par souci de dépeindre de la façon la plus réaliste et exhaustive possible l’univers politique à cette époque et plus globalement l‘ambiance générale qui régnait en Allemagne durant les années 1920. Ce dernier s’intéressera à la théorie marxiste et communiste (p. 370) puis finira par délaisser la politique.

 

 

Dénonciation de l’atrocité des guerres

 
Comment ? L’un des moyens dont use Alfred Döblin pour dénoncer l’atrocité des guerres est l’association qu’il fait de la guerre avec la mort : la guerre, lorsqu’elle est évoquée, est associée irrémédiablement à la présence de la Mort (p. 598-599). De plus, le héros Franz Biberkopf a lui-même vécu l’expérience de la guerre et il en sort détruit.

 

Cette œuvre présente donc une dimension politique et historique incontestable ; il semble toutefois inévitable lorsqu’on l’étudie d’évoquer la modernité  de ce texte.

 

 

 

Modernité

Rejet du roman traditionnel / Absurdité du travail d’écrivain /  il se moque du romanesque

Il va par exemple décomposer une phrase en mettant en évidence le rôle de la ponctuation, en soulignant la forme plutôt que le contenu : cette phrase est avant tout un alignement de mots entrecoupés, de signes de ponctuation qui rassemblent les groupes de mots selon leur fonction et leur logique. La ponctuation structure la phrase en même temps qu’elle lui confère un sens. Exemple : « mais elle ne bougeait pas, virgule, ne ramenait pas la couverture sur elle, point. »


De même, il se moque des hyperboles d’écrivains : alors qu‘une publicité déclame : « dans cette comédie […] un sens des plus profonds », il s’esclaffe protestant :  « Pourquoi des plus profonds et non profond ? Des plus profonds serait-il plus profond que profond ? ». Il met ainsi en relief l’absurdité de ces propos, le ridicule de ses hyperboles propres aux romanciers si exagérées qu’elles en deviennent comiques.


Il s’attaque aussi à la parodie du conte médiéval  p 104-105-106. Celle-ci est d’autant plus drôle qu’elle permet d’alterner le niveau de langage familier (même vulgaire, grossier des personnages) avec le niveau de langage soutenu pour un conte médiéval. (p. 105). L’ironie provoque alors un sourire surprenant mais bien venu chez le lecteur  : « au bistrot, elle s’effondra séance tenante sur la région de son corps qu’elle tenait pour le cœur mais qui, sous la chemise de laine était plus précisément son os sternal et le lobe supérieur du poumon gauche.» (p. 106). Le simulacre d’une scène sentimentale, amoureuse est cassé par l’exposition de la réalité crue des choses ; le langage scientifique et même pour être plus précis organique, employé par l’auteur, dépouille de tout romantisme la scène. L’usage d’un langage scientifique s’explique là encore par la vie de Döblin. En 1900, il se lance dans des études de médecine pour se spécialiser en neurochirurgie en 1904.

 

 

 

Rapport au temps

Le Temps signe de la Fatalité/ La distorsion du temps : une vision non linéaire du temps.

 
Le temps est abordé d’une double manière, d’une part sous l’angle de la fuite du temps : Franz est un pantin dans l’horloge universelle, le temps s’écoule à son rythme et le mène irrémédiablement à sa fin. Franz n’est que de passage dans cette sphère temporelle qui continuera sans lui et il semble qu’il ne puisse rien faire pour retenir le temps et changer ce qui semble être son destin ; néanmoins il parviendra à maîtriser le temps lorsqu’il décidera de ne pas mourir (voir mon analyse de la Fatalité).


Donc, alors qu’on pourrait croire que le temps se présente comme suivant une ligne droite, Franz étant conduit inéluctablement à sa mort, certains éléments semblent se dresser contre cette hypothèse. La vie de Franz s’inscrit dans un temps fragmenté. On  remarquera des ellipses dans l’œuvre, une partie de sa vie est passée sous silence, entre le moment où il décide de tout quitter à la suite de l’embrouille avec Lüders et le moment où on le retrouve enivré au fin fond d’un immeuble à l’autre bout de la ville.


Une des originalités de ce livre est cette vision donnée par l’auteur de personnes inconnues, d’individus rencontrés dans la ville. Avec lui, au détour d’une rue, on rencontre un personnage, qui n’aura pas un grand intérêt dans l’œuvre car il ne réapparaîtra pas mais Alfred Döblin décide de nous transporter dans son passé ou dans son futur avec des analepses ou prolepses inattendues et ainsi de nous faire part d’un pan de sa vie comme si l’on voyait les images des plus importantes étapes de sa vie, passées et ou futures, défiler devant nous. Ce procédé stimule notre imagination, il paraît d’ailleurs plutôt cinématographique. Dans le film allemand Cours Lola Cours réalisé par Tom Tykwer, on assiste exactement aux mêmes scènes ; le même procédé y est repris et exploité. L’auteur porte un regard extérieur sur leur vie, exposant les faits, laissant libre choix au lecteur de les interpréter à sa guise. Je pense qu’il suggère que chaque individu est une personne singulière, chaque parcours de vie unique et surtout qu'un seul détail, un seul acte, un seul choix peut modifier tout le reste. Il n’appartient qu’à nous de nous créer la vie que nous désirons mais pour cela il faut savoir faire les bons choix (à relier avec mon analyse de la Fatalité dans l’œuvre).

 

 

 

 Une temporalité liée à l’espace urbain


D’autre part,  le temps a un rythme qui lui est propre mais son rythme dans le roman est effréné, frénétique. On peut penser que la temporalité dans l’œuvre est liée à l’espace urbain.  Il fait référence à la ville en perpétuel mouvement alors qu’en parallèle on assiste à des rebondissements constants dans l’œuvre. La ville est comme une fourmilière : « dehors tout remuait ». Le héros est ballotté de place en place, on fait avec lui une visite de la ville et surtout de ses bas-fonds.

Évocation (récurrente) des multiples transports en commun

Importance des sonorités dans l’œuvre. Les sons occupent une place primordiale dans l’ouvrage, les sonorités de tout ordre se mêlent pour retranscrire la cacophonie urbaine, la cacophonie de la vie :

 

  • les bruits de la ville en eux-mêmes (le tumulte sonore urbain : les bruits de pas et surtout le choc des talons sur les pavés, les sons liés aux transports en commun…),
  •  les chants de comptoir qui évoquent le bar et l’ambiance alcoolisée des classes populaires (cf « une chanson à notre table tourne tourne, roum badaboum boum, une chanson à notre table tourne. Trois fois trois font 9, nous picolons comme des bœufs, 9 et 1 font 10, on s’en jette encore 1 »),
  • les chants de guerre (par exemple : la bataille du Rhin, cf  la guerre à laquelle il a participé : il intégrait la garde du Rhin).

 

 

 

Technique d’écriture, style


Le style d’écriture est vertigineux, il mêle et confond les discours avec virtuosité  (extraits de grandes œuvres de la littérature allemande, langage publicitaire, différents lexiques techniques, chansons de cabaret, la Bible, langage populaire) (voir p. 10). Pourtant tout ceci donne un tout cohérent, l’œuvre suit une même idée.

Or cette ligne directrice est celle d’un engagement personnel de l’auteur qui veut analyser la société de son temps, la critiquer (Dimension historique et politique, Dimension sociologique) à travers un personnage, dont la profondeur psychologique s’étoffe de plus en plus au fil des pages (Dimension psychologique), pour enfin nous laisser sur un message d’espoir. Ce message d’espoir est tout de même douloureux car il suggère que nous sommes responsables de nos actes et qu’il faut en assumer les conséquences. L’auteur nous incite à agir, à faire des choix, à nous révolter, à défendre ce à quoi nous croyons.

 

 

 

Dimension sociologique

Dénonciation des sordides conditions de vie en prison, en asile mais surtout des conséquences que la prison, l’asile peut avoir sur le détenu.


Conditions de vie en prison


 L’automatisme des faits et gestes des détenus, le fait que la vie soit réglée comme sur le rythme d’un métronome lorsque l’on est dans un établissement pénitentiaire, sont les principaux travers de l’univers carcéral qui sont ici dénoncés. Ainsi, en prison, le mot d’ordre est le respect d’un emploi du temps bien défini où lenteur et répétitions sont les maîtres mots ; au contraire, en ville, tout part en vrille. La rapidité, le désordre et l'adaptation aux situations toujours nouvelles sont les mots d’ordre.  Alfred Döblin dévoile le fossé qui se creuse entre le monde carcéral et la société : le monde carcéral, où il faut se méfier de tous, « rester dans son coin » pour survivre et se préserver (se préserver d’atteintes physiques ou de chamboulements moraux, de  valeurs),  et la société, où il faut commercer, interagir, créer des liens avec autrui pour s’intégrer et ainsi survivre.

Conséquences


- Difficultés pour se réinsérer dans la société : d’ordre social et psychologique. L’individu est totalement désorienté. L’exemple de Franz est particulièrement significatif. Lorsqu’il sort de prison, il se sent totalement perdu : « le libéré  resta seul » . Il redécouvre la complexité du monde urbain (toutes ces voies de trams, toutes ces rues et ruelles qui se rejoignent,  bifurquent…). Il réapprend  également à faire attention à ce qui l’entoure, évocation des cinq sens. L’ouïe reprend ses droits mais maladroitement, il n’entend que ce que je nomme le tumulte sonore urbain,  ne décelant dans celui-ci aucune logique, aucun sens. La vue (« les murs rouges étaient visibles entre les arbres, il pleuvait des feuilles colorées », p. 29) rétablit les couleurs, en opposition avec le gris de la prison. Il s’exprimera de manière élémentaire, comme un animal sorti de sa cage (coupé de liens humains en prison, il n’a plus de retenue, il a perdu cette réserve qui fait apparaître l’homme comme un être de culture, civilisés) : il gémit (« gémir,  un chameau malade peut l’ faire », p. 33) et il pleure (« pleurnicher, ça ne coûte rien même une souris malade peut l’faire », p. 33). Il se recroqueville dans un coin, se cache.


À l’animal apeuré succède la bête sanguinaire ; de façon plus bestiale, il va faire l’amour, violer la sœur de sa femme et pour lui cet acte est comme une délivrance car, impuissant à la sortie de prison, au sens figuré et littéral, ce geste lui apparaît comme le signe de sa reprise en main, le signe aussi paradoxalement qu’il est à nouveau humain. Déphasé et anéanti tout à la fois, il a du mal à retrouver une place dans la société d’où le nombre incroyable de petits boulots qu’il occupera, d’où toutes les interrogations qu’il se pose (sur les homosexuels, la politique, les femmes).

 

 

Analyse de la classe populaire de l’époque


L’analyse de la classe populaire se fait par le biais de Franz qui est un personnage « perméable », très influençable, naïf, crédule. Comme une éponge, il absorbe tout, comme une antenne qui capte tous les sons, les idées qui l’entourent. Il n’arrive pas à faire du tri, il est réceptif à tout ce qu’il entend. Il est par conséquent la victime, et le diffuseur, des préjugés de la classe populaire car il assimile les pensées de ceux qu’il côtoie, ici des membres de la classe populaire.

Marques de son appartenance à la classe populaire
 

 

La langue. Le style oral particulièrement visible dans l‘œuvre avec

  • élision de mots ex ‘coute (au lieu d’écoute)
  • niveau de langage familier voire grossier (exemple: espinguin)
  •   expressions exemple: nee
  • ponctuation forte (beaucoup de points d’exclamation…)   signe d’une prise de parole à un fort niveau sonore, d’un emportement naturel
  •  phrases non structurées (parfois pas de sujet)
  • un grand nombre de répétitions


les activités, le mode de vie

  • fréquentation des bars
  • petits appartements
  • petits boulots


opinions

  • préoccupation constante de gagner de l’argent : « de l’argent, gagner de l’argent, c’est d’argent que l’homme a besoin », p. 343,
  • préjugés. Exemple : tendance à l’homophobie.

 


Il emploie l’argot des classes populaires qui passe par l‘étiquetage, via des termes péjoratifs, des minorités que l’on marginalise : «les seringuions » , les « pédés » ; ainsi, inconsciemment, il participe à la stigmatisation des gens à part, différents, alors qu’il en souffre lui même, avec son langage, hérité de son milieu social : « La chose et les p’tits bonshommes étaient vraiment par trop bizarres, tous ces pédés d’un seul coup et lui en plein milieu, il fallait qu’il sorte vite et il rigola jusqu’à l’Alexanderplatz », p. 101.

 
Alors qu’il se retrouve dans une réunion d’homosexuels mettant en évidence le problème de la discrimination qu‘ils subissent quotidiennement, il a une réaction primaire d’autodéfense face à l’inconnu. Devant la différence il se sent gêné et intimidé, car lui qui se croyait «normal» est ici le seul à être hétérosexuel ; il est donc d’une certaine manière marginalisé, exclu. Il se sent menacé par le groupe, oppressé par cette différence ; ainsi il rit aussi par automatisme, c’est un rire de protection car c’est l’attitude qui lui semble la plus appropriée dans cette situation, celle qui semble le plus convenir d’après lui car ce serait le comportement adopté par le plus grand nombre, par les individus  « normaux » soit les hétérosexuels de la société; par souci de conformité aux normes sociales en place. D’autant plus qu’il a peur d’en devenir un car il a été impuissant un moment après être sorti de la prison et en perdant cette preuve de sa virilité, il s’est senti encore plus exclu de la société, lui qui déjà va se sentir stigmatisé du fait de son passage, de son séjour en taule. Cependant, il rit pour mieux cacher le fait qu’il est tout de même touché par ce qu’ils vivent, ainsi il éprouve de la compassion pour les homosexuels : « il veut lui dire comme c’est dur pour ces gars-là », (p. 101) car à l’époque « des personnes du même sexe n‘avaient pas le droit d’aller dans la rue non plus que dans les cabinets d‘aisance, et si on les pinçait, il leur en coûtait 30 marks.» (p. 101).
                                                   
 
Franz est un individu qui n’a pas reçu une instruction supérieure. La dimension sociologique de l’œuvre mise en évidence, on peut s’attarder sur l’aspect indubitablement le plus intéressant de ce chef-d’œuvre, la profondeur psychologique du personnage de Franz.

 

 

 

Dimension psychologique

 Un personnage dénué de sens critique, très influençable , perméable

Franz a une pensée volatile, très décousue. Le désordre règne dans ses pensées (associations d’idées incongrues également). On assiste au tourbillon de ses pensées, tout se brouille dans sa tête. Il absorbe aussi bien les paroles que les sons, le livre est le témoin de toutes ses perceptions. Le sens de l’ouïe est ainsi mis à l’honneur. Il est le véritable objet d’une crise identitaire. Il ne sait pas qui il est ni qui il veut être, il oscille entre le désir de devenir honnête et le désir de s’en sortir plus facilement.
 
Un personnage très dérangé
L’auteur s’est probablement inspiré des cas qu’il a rencontrés au cours de sa carrière de médecin, notamment durant son stage dans un hôpital psychiatrique à Ratisbonne en 1906. Le personnage est très dérangé, il est sujet à un traumatisme profond, une triple plaie qui le saigne tout au long de l’ouvrage. Il est mutilé par les désastres de la guerre à laquelle il a participé et de la prison qu’il a subie (quatre ans pour avoir tué sa femme). Ainsi il est hanté par ces expériences et est soumis à des pulsions bestiales d’une violence inouïe issue de son service durant la guerre. Par exemple, des ordres militaires lui reviennent à l’esprit, « Attention, péril en la demeure, dégagez, chargez, feu, feu, feu ». Saisi d’un accès de rage, il va, après avoir entendu cette phrase qui lui est venue à l’esprit, empoigner une chaise dans un bistrot pour frapper des hommes qui le traitent de fasciste.
Des réminiscences de toutes sortes affleurent, émergent dans son esprit. Par exemple, il fait des rêves mystiques, de la Bible et surtout du passage où Adam et Eve commettent le premier péché et sont ainsi chassés du Jardin d’Eden, ce qui renvoie au meurtre de sa femme. Enfin, ultime traumatisme, il perd sa main. Par la suite, il revit le moment de son accident : « il gisait sous l’auto […] », p. 518.

Un personnage troublé, dénué de toute empathie

Pour les femmes. Les femmes n’ont aucune valeur à ses yeux, ce sont des femmes-objets, des « mazettes ». Pour Franz, il y eut d’abord Eva qu’il prit pour femme, Eva qui le soignera et le soutiendra lorsqu’il perdra son bras car elle l’aime encore puis Ida et bien d’autres avec qui il eut des relations.

Sans remords pour les crimes qu’il a perpétrés. À aucun moment, il n’éprouve ou tout du moins n’exprime de regrets pour ses actes. Il souffre de tous les coups du sort qui lui tombent dessus mais il ne se remet pas en cause ; pour lui, il a purgé sa peine, il a payé sa dette à la société. Il « pleure sur lui-même ». À la fin, il reconnaît enfin sa culpabilité (après avoir vu en délire tous les individus à qui il a fait du mal) : « je suis coupable, je ne suis pas un homme, je suis une bête, je suis un monstre » p. 597. Il se repent enfin.

 

 

Fatalité

Allusions à des épisodes bibliques qui confèrent un ton solennel au récit (p. 512).
 

 

Franz est tiraillé entre

 

  • le bien symbolisé par Job; Job est un homme intègre et droit, serviteur de Dieu, un juste qui à cause d’un défi que Satan lance à l’Eternel se voit dépossédé de toutes ses richesses et de tous ceux qui font son bonheur : tous ses fils et filles sont tués. Dieu va même jusqu’à livrer sa santé à Satan sous condition que celui-ci ne lui ôte pas la vie pour ainsi prouver à Satan que Job est bien un fidèle serviteur, moral même dans la douleur. Cette mise à l’épreuve de sa foi par Satan avec la permission de Dieu est des plus atroces. Satan va même jusqu’à provoquer un ulcère purulent, « depuis la plante des pieds jusqu’au sommet du crâne », à Job. Cependant, sa foi en Dieu demeure inébranlable. Ainsi Job est à rapprocher de Franz. Tout comme lui, il subit les coups du sort mais, même dans la souffrance la plus atroce, Job reste loyal, il continue à être dans le Bien. Il sera ainsi récompensé par Dieu. (La Bible, Mise à l’épreuve de Job,  1-2).
  • et le mal symbolisé par Babylone. Babylone est la ville où fut érigée la tour de Babel, symbole de l’orgueil humain, de l’hubris. Cette fierté qui pourrait être rapprochée de l’amour-propre de Franz. Babylone est le symbole de la société mercantile, «elle tient une coupe d’or », décadente, déshumanisée, symbole du pouvoir qui s’oppose à Dieu. Dite La Grande prostituée, « la grande Babylone, la mère des prostituées et des abominations du monde », Babylone représente ici la société dans laquelle vit Franz, Franz n’est qu’une marionnette de cette gigantesque pièce de théâtre. Babylone est cette ville et tous ses vices qui menacent de pervertir Franz. Cette société abat ceux qui sont les plus vertueux, transforme toutes vertus en vices : « La femme est ivre du sang des saints ».  Elle est peuplée des «rois de la terre qui se sont livrés à l’immoralité avec elle et les habitants de la terre se sont enivrés du vin et de son immoralité ». Ici l’exemple de Franz est éloquent, Franz désirait être honnête mais par l’action de la société, l’ambiance générale, il n’a pas pu tenir sa parole.(Livre de l’Apocalypse, chapitre 17).


Franz se sent victime comme Job d’injustices, il est écartelé entre cette volonté de devenir honnête et cette société qui semble lui susurrer que le seul moyen pour survivre c‘est de tomber dans le domaine de l’illicite.

 

 

 

Cruauté

La cruauté est révélée à travers la phrase « plus de bras il repoussera pas »  comme une comptine, un conte macabre. Un chapitre tout entier est même consacré à la douleur : « Ici nous dépeindrons ce qu’est la douleur » (p. 596).

Des phrases sont répétées, des sentences assénées. La déchéance, les coups du sort. À chaque fois que le personnage s’enfonce un peu plus, qu’il va commettre un acte répréhensible, violent ou prendre une mauvaise décision, l’auteur  réécrit les mêmes phrases : « Mouvement aux abattoirs :… cochons,… bœufs, …veaux,… moutons », il évoque les abattoirs pour élaborer un parallèle avec la condition de Franz. Franz est un animal et c’est la société, cet agrégat d’humains tous plus impurs et pervertis les uns que les autres qui l’abat.

  La Mort

« Je suis un homme libre ou rien. » suivi immédiatement de : « C’est un faucheur, il s’appelle la Mort », p. 326. Il n’est pas libre. La mort le guette, on le sait. La fatalité surplombe tout. Il n’a pas en sa possession la capacité de choisir, sa vie est déjà toute tracée, sa mort toute proche. La répétition de « C’est un faucheur, il s’appelle la Mort, il tient sa force du Dieu tout puissant», p. 465, annonce qu’un événement sanglant se profile à l’horizon, p. 475. C’est alors que Reinhold tue Mieze la petite amie de Franz. « C’est un faucheur. » p. 501. « C’est un faucheur, il s ‘appelle la mort. » p. 518. Franz vient juste de retrouver ses esprits, mais la sentence se réitère : « C’est un faucheur, il s’appelle la mort » (p. 600) ; un drame va survenir.

 

 

Registre tragique


Un personnage en proie à un conflit interne, un personnage manipulé
Franz est le personnage tragique par excellence, tourmenté par ses sentiments contradictoires, entre sa promesse et ses pulsions, il est inéluctablement conduit à un dénouement malheureux. Ici la société et Dieu semblent être ceux qui tirent les ficelles. On remarque un fossé entre la volonté initiale de Franz et la réalité vécue.

 

Un personnage qui inspire effroi et pitié (pathétique)
La métaphore perpétuelle d’un animal lui est accolée, illustrant cette idée. Paradoxe : Franz est tantôt comparé à un chien ou à un cochon — il suscite alors pitié, compassion et endosse le rôle de la victime — , tantôt comparé à un cobra — il suscite alors de l’effroi et endosse le rôle du bourreau. Évocation constante de la mort, de la souffrance, du destin (« les dés sont jetés pour lui » p. 529).

Mais cette fatalité est abolie à la fin, il lui tord le cou.


On distingue deux étapes dans le dénouement du récit :

Une lente agonie. L’auteur décrit la Mort comme chantant une lente chanson (cf. la lente agonie de Franz) mais en bégayant (clin d’œil ironique et terrible à Reinhold car Reinhold était bègu ; pour Franz il semble que Reinhold fut la principale cause de sa mort et de sa déchéance) et « quand elle a chanté un vers, elle répète le premier et recommence tout encore » (cf; le caractère cyclique de la vie, le caractère inéluctable de la mort) et « elle chante comme la scie passe » (cf. douleur atroce de la mort).

Le réveil. Mais en fait il s’en sort, après son illumination, une fois qu’il reconnait sa culpabilité et prend un nouveau départ. Il règle une fois pour toutes son histoire avec Reinhold : Franz participe au procès et contribue à l’inculpation de Reinhold. Il trouve un vrai travail, travail stable de concierge qui marque son retour dans la société. Une morale est énoncée par l’auteur : « Aussi je ne crierai plus comme avant : le destin, le destin. Pas la peine de le vénérer comme tel, il faut le regarder en face, l’empoigner et le détruire. » Nous sommes les propres acteurs de notre vie, à nous d’en décider la teneur et d’agir en conséquence.

« Catharsis inversée »


Le concept de « catharsis inversée » est invoqué par Rainer Werner Fassbinder dans la postface de l’ouvrage de 2009. En étant le témoin de scènes horribles, le spectateur s’identifie à ceux qui accomplissent ces actes ignobles et c’est comme si c’était lui-même qui les commettait. Il n’est alors plus en position de réitérer ces erreurs, d’autant plus qu’il aperçoit les châtiments funestes dont les héros tragiques sont les objets. Théoriquement, ce serait donc Franz le comédien, l’acteur tragique et nous les lecteurs, le spectateur purgé de ses passions. La catharsis est ici inversée car Franz qui est censé remplir le rôle du héros tragique devient à son tour le spectateur de sa propre vie au moment où il est à l’article de la mort. Il voit défiler devant ses yeux toutes les ignominies dont il a été l’instigateur, l’acteur, et ceci fait, il est purgé de ses passions. Il sait qu’il ne reproduira plus ces erreurs. Il ressent de l’effroi pour lui-même, se désignant comme un « monstre », et de la pitié pour ceux qu’il a détruits ainsi que pour sa propre personne car il ne veut plus mourir. Ainsi, c’est le moment où il est face à la mort qui lui permet de prendre un nouveau départ. Pour être plus juste d’ailleurs, c’est surtout l’instant où il est en face à face avec lui-même qui marque la rupture avec sa vie d’avant. Franz Biberkopf est un homme nouveau.

 


Explication du dénouement par le début du récit

 Au commencement, il y eut un conte, un apologue. En effet, dès qu’il sort de prison, Franz va rencontrer deux juifs dont le roux. Ce dernier lui narre un conte, morale de l’histoire : « Il faut savoir voir le monde et puis marcher vers lui » Cependant quelques pages après cette intelligente observation, l’auteur pose ce qui semble caractériser la situation de Franz : l’impossibilité d’avancer, d’évoluer positivement : « Il s’agit de décider, il faut prendre un chemin et tu n’en connais aucun, Franz ». Le propos de l’auteur est ici le signe de la destruction d’une vie par l’emprisonnement, la case prison, en même temps que la marque de la fatalité. Franz dès le début n’a pas en sa possession les moyens de s’en sortir. D’ailleurs notons que cette leçon de vie lui est soufflée par un juif, est-ce une coïncidence ? Ceci personne ne peut y répondre avec certitude mais il semble ainsi que l’auteur lui-même juif à l’époque (car il se convertira au protestantisme un peu plus tard) veuille véhiculer un message en conséquence : le juif revêt ici le rôle du prophète, comme s’il était le porteur de la parole de Dieu.

Après avoir perdu son bras. L’usage de ses jambes est malhabile : « maintenant tu ne trottes plus bien d’aplomb sur tes deux jambes » (p. 322) ;  il manque de chuter, symbole de sa déchéance. Cette information qui nous est donnée par l’auteur nous renvoie au conte philosophique du juif au début du récit : « c’est que l’essentiel chez les hommes ce sont ses yeux et ses pieds », p. 37. Ses pieds, ses jambes dans cette phrase sont le symbole du physique, de la puissance mais aussi du recul qu’il peut avoir sur lui-même, du sens des réalités.


À homme nouveau, yeux nouveaux. Les yeux sont ici le symbole de la vision que l’homme porte sur le monde. Ainsi, avec son corps mutilé, Franz porte un nouveau regard sur ce qui l’entoure, un regard plus amer, désenchanté et il décide de rejeter le serment qu’il avait fait d’être honnête, le monde n’est qu’une pourriture et ceux qui s’en sortent, ce sont ceux qui volent, second  symbole de sa déchéance.

Fin du récit. De nouveau, référence au conte philosophique du juif à l’avant-dernier chapitre : « Ô ma patrie ne t’inquiète pas, j’ai les yeux bien ouverts et ne tomberai pas », (p. 602).  Franz est régénéré, il porte un regard plus vif et optimiste sur le monde, il a les pieds sur terre, a retrouvé toutes ses forces et est déterminé à avancer. Il semble donc sur le bon chemin pour recommencer une vie nouvelle.

La fin et le début du récit se font écho, c’est le signe de la cohérence de l’œuvre.

 

 

 

Particularités de l'œuvre

Jeu de l’auteur avec le lecteur. On note beaucoup d’interventions de l’auteur qui s’adresse directement au lecteur ou qui porte un jugement sur les personnages.

Cynisme de l’auteur. Le roman est aussi empreint d’un humour noir, beaucoup d’ironie plane sur cette œuvre pourtant des plus sombres.

 

 

Citations

 
« Un cri gronde comme le tonnerre, comme cliquetis d’armes et flots de la mer ».

« Cœur ardent ne connaît jamais le repos, cherche toujours l’élan nouveau .»

 
Lucie, 1ère année édition-librairie

 

 

 

Lire également l'article de Morgane.

 

 

 

 

 

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25 avril 2011 1 25 /04 /avril /2011 07:00

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Gilbert SORRENTINO
Petit Casino

Titre original : Little Casino

publié en 2002
traduit de l’américain

par Bernard Hoepffner
avec la collaboration

de Catherine Goffaux
  Actes Sud, 2006





 

 

 

 

 

 

 

 

Petit Casino est un livre à part, un livre atypique.

Il est classé dans la catégorie « romans », mais est-ce un roman ?

Sans histoire, sans chronologie, sans personnages aux contours bien définis ? Une sorte de « scrapbook », peut-être ?

Son auteur, Gilbert Sorrentino, est un auteur à part aussi.

Né à Brooklyn en 1929, il  y grandit et interrompt ses études de littérature anglaise pour  participer, pendant deux ans, à la guerre de Corée comme membre du corps médical de l’armée.  A son retour, il reprend, puis abandonne définitivement la faculté pour s’occuper de la famille qu’il vient de fonder. Il ne terminera donc jamais ses études universitaires, mais a étudié le grec et le latin et parle couramment plusieurs langues. Il commence à écrire « sérieusement » dit-il, en 1948, essentiellement des poèmes au début, à la manière de Walt Whitman.  Il publiera d’abord des recueils de poèmes (en 1960, 1964). Son premier « roman » sera publié en 1966. Petit Casino en 2002. Après avoir fondé un magazine littéraire, Neon, et travaillé chez Grove Press où il exerce des talents d’éditeur et de critique littéraire, il commence à enseigner en 1960 dans divers établissements. Il sera nommé professeur de littérature à l’université de Stanford en 1982 où il enseignera jusqu’en 1999.

 

Sorrentino est un romancier avant-gardiste américain du XXe siècle très influencé par les modernes irlandais Samuel Beckett et James Joyce. Il est considéré comme une figure centrale dans le développement de la fiction expérimentale.

 

Qu’en est-il de Petit Casino ?

Petit Casino n’est pas une histoire « réaliste », avec une intrigue bien ficelée, des personnages plausibles, un décor qui  peut nous « parler »…

C’est tout le contraire : Gilbert Sorrentino veut sans cesse nous faire sentir que sa création  est pure imagination. Plutôt que de vouloir nous plonger dans une histoire, il nous fait sentir, découvrir, l’auteur ÉCRIVANT.  Il ne se cache pas derrière ce qu’il écrit ; au contraire, il se dévoile comme « artisan de l’écriture », avec le papier, l’encre, la main, le cerveau qui cogite, ses commentaires, ses suggestions de variantes pour des noms propres, des noms de lieux, ses apartés dans le texte (« pas mal, non ?.... »)

Il ne joue pas au magicien. Écrire, c’est ça : c’est mettre du noir sur du blanc. Et il y a des tas de « possibles ». Il n’y a pas UNE écriture possible, il y en a une infinité. Et c’est un rude travail que d’écrire. « It’s like shovelling coal to write prose », dira-t-il, comme de pelleter du charbon, et il veut que le lecteur le sache, le voie « au charbon » justement, sculpter son texte.

 

La forme

Petit Casino est découpé en 52 chapitres, et chaque chapitre est divisé en deux. Sorrentino explique ce choix dans une interview : il a voulu faire correspondre le nombre de chapitres dans son livre au nombre de semaines dans l’année. C’est une méthode complètement artificielle, et il le revendique.

Les chapitres sont divisés en deux, donc. D’abord un court tableau, puis une marque de division, trois étoiles, et le chapitre continue avec une seconde voix qui commente directement ou indirectement ce qui précède.

Il décrit lui-même la façon dont lui est venue l’idée de cette organisation :

« Un jour, j’ai écrit un chapitre…c’était une vignette. C’était le travail d’un professionnel, ce qui n’était pas une mauvaise chose. Mais ca ne m’intéressait pas. Quelques jours plus tard…je me suis repenché dessus. Je n’étais pas enchanté. En dessous, j’ai tracé une ligne et j’ai écrit des commentaires futés comme « à quoi riment toutes ces foutaises ? », comme si une autre voix parlait de ce que j’avais écrit. Et alors que je faisais ça, j’ai pensé, je vais écrire le texte principal, puis j’écrirai un commentaire sur le texte principal, et j’utiliserai mes commentaires pour parler des textes précédents et des autres commentaires. Je pouvais ouvrir des tas de portes… »

Petit Casino  est une fiction hautement innovante.  Le roman est beaucoup plus centré sur le langage que sur la transmission d’informations car Sorrentino s’intéresse davantage à la forme du texte qu’à son contenu :  

« La forme ne détermine pas seulement le contenu, dit-il, elle l’invente. »

 

Il s’est beaucoup intéressé aux travaux de l’Oulipo, à ce que ses membres pensaient qu’on pouvait obtenir en s’imposant des contraintes structurelles.

Le trait le plus remarquable de son écriture est cette interrogation permanente du langage et de la composition. Il ne permet pas au lecteur d’oublier que ce qu’il dit, ce sont des contes, créés par lui et par le langage.

Petit Casino est une métafiction, c’est-à-dire une œuvre qui, « de manière consciente et systématique, s’interroge sur son statut en temps qu'objet, en soulevant des questions sur la relation entre fiction et réalité, et souvent ironie et introspection. Elle peut être comparée à la représentation théâtrale, qui ne fait pas oublier au public qu’il regarde une pièce ; la métafiction ne permet pas au lecteur d’oublier qu'il est en train de lire une œuvre de fiction. » (Wikipédia).

La métafiction est un des traits caractéristiques du postmodernisme, catégorie dans laquelle on a souvent rangé l’œuvre de Sorrentino.

En quoi consistent donc les commentaires de Sorrentino ?

Ils sont de plusieurs ordres :

Certains sont annoncés typographiquement, comme on l’a dit, par trois petites étoiles. L’auteur, ou une autre voix, commente la vignette qui précède. Cf. p. 94  :  « Que la femme étendue de tout son long sur le lit d’hôtel soit une blonde décolorée est, c’est vrai, plus ou moins un cliché, mais que peut-on y faire ? »

Mais Sorrentino commente aussi son propre commentaire, il reprend sa question au vol, toujours p. 94 : « Que peut-on y faire : … » et il cherche des « solutions » de manière caricaturale sous nos yeux amusés :

« …son visage est séduisant, bien que ses cheveux soient gris ; …son visage est séduisant, bien que ses cheveux aient besoin d’un shampoing », etc.

Il commente son style : « Au bout du compte – belle expression – il faut reconnaître que ... », etc., p.98

 

Il fait aussi des commentaires volontairement absurdes, décalés, comme par exemple après avoir évoqué un homme seul avec sa mère soûle dans une chambre d’hôtel où se trouve par hasard une maquette de clipper (p. 94) :

« On a énormément écrit sur les clippers, des informations dont aucune n’intéresse le moins du monde ce jeune homme. » ! Une pirouette pour s’extraire du drame ? À la manière de Pierre Desproges…

Parfois il livre simplement des phrases, des mots, pas toujours compréhensibles pour le lecteur « moyen »…. Ce sont quelquefois des références jetées sur le papier. Beaucoup de noms de lieux. Des souvenirs ? Des noms de personnages, réels ou imaginaires, ou de fiction comme p. 206 lorsqu’il évoque Getty McDowell, un personnage du Ulysse de Joyce.

Il faudrait de la culture, ou du temps pour savoir à qui ou quoi il fait référence ainsi. Encore un jeu avec le lecteur ?

Il lui arrive même de glisser des recettes, de cocktails, à la fin d’un chapitre (p.93). Il veut pouvoir tout se permettre.

Mais il intervient aussi ouvertement dans le « primary text », le texte de départ, en voix off en quelque sorte, comme p. 202 :

« Sa mère et son père sont avec lui, ainsi que deux adolescentes, Helen et Julia Carpenter. Elles ont de petits seins, qu’il observe en catimini aussi souvent que possible, le petit dégénéré. » !

Là, suinte, comme en de nombreux endroits dans Petit Casino, sa rancœur contre la religion qui instille dans les êtres un terrible  sentiment de culpabilité. Tous des pécheurs !

Dans un entretien avec Barry Alpert, Sorrentino évoque l’ennui que font naître en lui les romans  qui ne proposent  que des enchaînements d’événements factuels. Il veut écrire pour inventer des choses avec les mots, la langue. C’est ça qui l’amuse ; il veut aussi se faire plaisir, il n’écrit pas pour raconter des histoires. Ca ne l’intéresse pas.

En dehors des commentaires, on voit aussi Sorrentino s’amuser à écrire dans des styles très différents :

Très dépouillé, avec des phrases presque minimales pour le chapitre « C’est la belle vie », p. 73 :

« C’est la belle vie. Elle lui dit de ne pas la regarder, puis elle remonte sa jupe et son jupon jusqu’à la taille et ouvre un peu les cuisses. Elle n’a pas ôté ses pantoufles. Il voit aussi qu’elle n’a pas quitté sa culotte, en coton blanc tout simple. Désespéré, il sort un préservatif de sa poche et en déchire l’emballage métallisé. Semper paratus. Qu’est-il supposé faire maintenant ?... »

Dense, avec des phrases amples, riches en adjectifs pour le chapitre « Une femme séduisante », p.90 :  

« Il entre dans le restaurant avec sa mère, pénètre dans la magnifique odeur du bar, qui vient d’ouvrir en ce début d’après-midi de dimanche, l’odeur sérieuse, adulte, de whisky et de bitter, de zeste de citron, de gin, de vermouth et de rhum ; la fumée de cigarette douce et piquante des premiers clients, assis calmement avec leur chagrin et leur gueule de bois, leurs journaux du dimanche, attendant patiemment que l’alcool rende le lent après-midi tristement supportable.  Il commande un Gibson, sa mère un Clover Club, ou est-ce un Jack Rose ?... »

 

Il parodie aussi le style des romans policiers,  des romans à l’eau de rose, et d’autres. Il est capable d’écrire dans tous les styles.

 

 

Le contenu : mais de quoi est-il question dans Petit Casino ?

De Brooklyn. C’est le lieu. Il est évoqué par des noms de rue, de cinémas, de bars etc. mais jamais décrit en tant que tel. Des lieux de Brooklyn servent de cadre à certains passages : un terrain vague, une salle de bar, parfois « un monde sombre et métallique » (p.94).

Il est question du Brooklyn des années 30-50.

Les références musicales qui abondent dans Petit Casino : tubes de l’époque : chansons populaires,  airs de jazz, vont non seulement évoquer une ambiance mais surtout dater le texte. …Cela se passait à l’époque où on entendait ÇA. Il cite ainsi au moins 39 titres de chansons,

soit comme tels :

« Elle fredonne…la première mesure de Ruby, my Dear. » (ballade de Thelonious Monk, 1947, 1959 – jazz), p.31

soit en les intégrant « mine de rien » au texte comme p. 116 :

« Les cloches du mariage détruisent la vieille bande de copains, et alors ? »

En fait, c’est un titre chanté par The Four Aces en 1956, Those wedding bells (are breaking up that old gang of mine).

Quelquefois il écrit tout bonnement comme p. 83 :

« Dolorès était une chanson célèbre en 1941. Paroles de Frank Loesser, musique de Louis Alter. »

D’autres indications de temps figurent bien sûr dans le texte : quelques dates,  certains faits ou personnages politiques sont nommés et rattachés à l’époque dans laquelle baignent les « vignettes ».

 

Les  personnages sont plutôt des silhouettes, des surfaces : dans un entretien avec Barry Alpert, Gilbert Sorrentino déclare :

« Je ne m’intéresse pas à la psychologie ni aux “profondeurs” dans mes livres ; ça ne m’intéresse pas de sonder quoi que ce soit. (…) Les surfaces, je m’intéresse aux surfaces, vraiment. Pour moi,  la vie se passe sous nos yeux. Mystérieuse parce que non dissimulée. Je m’intéresse aux surfaces, aux flashes, aux épisodes. (…) J’aime synthétiser.  Je déteste analyser.»

Pas d’ « histoire », de récit, donc. Ce sont plutôt des images, des flashes que Sorrentino nous propose.

En fait, cette écriture se calque sur ce qui se passe dans les souvenirs, les rêves, où les images, les époques, les personnages, les histoires, se bousculent. Dans Petit Casino les « chapitres », les personnages, les séquences se mélangent, se croisent sans souci de chronologie, avec même des noms de lieux, de personnages interchangeables. Comme dans la mémoire où les choses sont floues, ondulantes. Était-ce Perry ou Teddy ? Linda, Louise ou Helen ? Quelle importance ?

 

Le sens

De cette forme, de ces « jeux » d’écriture, de ce travail littéraire émergent un climat, une atmosphère, des images qui vont traduire mieux peut-être que n’importe quel  récit classique, une  bonne partie du vécu des habitants du Brooklyn des années 50, et de Sorrentino lui-même.

Ça a toujours été une envie de Sorrentino d’écrire sur son quartier, sur les gens qui l’habitaient. Et de ce qui aurait pu paraître très artificiel et vain au départ, naît quelque chose qui nous surprend : un vrai parfum d’authenticité, de vécu, mêlé d’un sentiment de nostalgie et de tendresse pour tous les paumés, les « ballots », les « imbéciles » qui habitent le livre, et qui sont aussi les gens au milieu desquels Sorrentino a vécu. On en apprend beaucoup plus sur ce Brooklyn des années 30-50 qu’on aurait pu imaginer en début de lecture.

Le « Petit Casino »,  n’est-ce pas celui de la vie, qui nous oblige à jouer avec les cartes qu’elle nous a distribuées ?

Alors les « ballots » et tous les « imbéciles » sont absous !

 

Conclusion

John O’Brien, ancien éditeur de Sorrentino déclare :

« Sorrentino a inventé des façons de faire de la fiction qui ouvrent toutes sortes de possibilités pour les écrivains à venir. Parmi les jeunes écrivains avec lesquels je travaille — des écrivains qui ont une vingtaine ou une petite trentaine d’années —  c’est Sorrentino qui est le plus souvent cité quand on leur demande quel est l’écrivain qu’ils aiment lire et qui leur a le plus appris sur l’art de la fiction. »

Sorrentino n’a jamais écrit dans un but commercial. C’est quelqu’un qui a toujours considéré l’écriture comme un art, et qui n’attendait ni reconnaissance, ni succès. Il a suivi sa propre voie, qui l’a fait cheminer en dehors des sentiers battus.

Son fils Christopher explique que même à  plus de 70 ans, il n’était jamais sûr d’être publié lorsqu’il proposait un manuscrit.

Certain disent qu’il est peu lu parce qu’il est « difficile » à lire.

Peut-être est-ce surtout que nous ne sommes pas habitués à lire ce type d’écrits.

Il n’est arrivé en France, avec Le Ciel change, traduit aux Belles Lettres, qu’en 1991 ! Il avait 64 ans et 13 romans.

 

D’autres titres ont depuis été traduits grâce au travail passionné de Bernard Hoepffner, et aux éditions Cent Pages en particulier.

 

Sorrentino est mort en 2006. C’est un auteur qu’il faut lire car il fait découvrir d’autres manières d’écrire.  Il nous montre que les ressources de l’écrit sont loin d’être épuisées, et cela est très réconfortant et stimulant.

  

 

Cyrielle, 1ère année Éd.-Lib.

 

 

Liens : « Découvrir Sorrentino », entretien avec son traducteur Bernand Hoepffner sur Fric-frac club.

 

 

 

Gilbert SORRENTINO sur LITTEXPRESS

 

 

 Article de Marion sur Petit Casino.

 

 

 


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22 avril 2011 5 22 /04 /avril /2011 07:00

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David PEACE
Tokyo année zero
Première édition :
Tokyo Year Zero,
Faber and Faber, 2007
traduit de l’anglais
par Daniel Lemoine
Payot et Rivages, 2008
Rivages/noir, 2010


 

 

 

 

 

 

 

David Peace est né en Angleterre en 1967 et vit actuellement au Japon, et ce, depuis 1994. Le récit se déroule un an après la capitulation du Japon, soit le 15 août 1946. La particularité de cette histoire est que l’auteur se place du point de vue des vaincus alors qu’il est lui-même du côté des vainqueurs (historiquement : David Peace étant Anglais).

Le héros du roman est l’inspecteur Minami. Il est chargé de retrouver le meurtrier de deux jeunes filles découvertes mortes dans un parc à Tokyo.

Cependant le roman va peu à peu se complexifier, au fur et à mesure que l’on avance dans l’histoire et que l’on découvre l’inspecteur Minami.

 

Construction chronologique du livre et rapport au temps

Le récit dure 13 jours : il commence le 15 août 1946 et finit le 28 août 1946, un chapitre équivalant à un jour.

Le livre se divise aussi en trois grandes parties, « la porte de chair », « le pont des larmes » et enfin « la montagne d’ossements ». Cela correspondrait à une progression dans l’histoire mais aussi à une montée en puissance de l’horreur.

De plus, le passage d’une partie à une autre se fait quand le personnage principal prend de la calmotine, un somnifère. L’importance donnée à cette prise de médicament montre son besoin d’oublier, de décrocher de sa vie réelle. La mise en page elle-même change à chaque début de partie.

Le rapport au temps est très présent. Par exemple, avec l’onomatopée « chiku-taku » qui correspond au tic-tac de la montre. Il est répété tout au long du roman et montre que le narrateur est en attente constante, il est toujours pressé, il manque de temps et voudrait qu’il s’arrête. En effet, depuis la capitulation du Japon (15 août 1945, soit un an jour pour jour avant le début de l’histoire), la situation des Japonais n’a fait qu’empirer.

L’auteur prend même la peine, pour créer l’ambiance qu’il donne à son récit, de préciser le temps qu’il fait à Tokyo ainsi que la température. De plus, le narrateur dit qu’il fait chaud, lourd tout au long du livre. Ainsi, la sensation d’étouffement est constamment présente pour le lecteur.

 

Le personnage principal : l’inspecteur Minami

L’inspecteur Minami semble au départ avoir une vie normale : il est marié, a deux enfants et est policier.

Cependant on se rend vite compte qu’il est « détruit ». En effet, il a un rapport uniquement de loyauté avec sa famille : il n’aime plus sa femme, ne rentre chez lui que pour donner à manger à sa famille. De plus, il a une maîtresse qui l’obsède, Yuki. L’inspecteur Minami est aussi hanté par son passé. Il a fait la guerre en Chine et a participé aux tueries lors de la colonisation japonaise. Il fait constamment référence à ce qui a pu se passer en disant qu’il ne veut surtout pas se rappeler. Enfin, l’auteur est l’archétype parfait de l’antihéros ; il participe à la corruption (il se fait payer pour des renseignements confidentiels en échange de cigarettes et de drogue), il n’a aucune autorité sur ses adjoints qui ne le respectent pas. Enfin, ses collègues trouvent le meurtrier dans leur affaire bien avant lui ce qui le déshonore et l’humilie.

Une des caractéristiques importantes du livre est le système de deux voix tout au long du récit. Tout d’abord, une, objective, qui décrit méticuleusement les événements. Une autre, en italique pour bien pouvoir la distinguer de la précédente, qui traduit les pensées de Minami. Toutes deux sont pleines d’aigreur face à la défaite du Japon mais aussi au système qui maintient le Japon et l’enfonce même dans la décadence et le déshonneur.

De plus, l’auteur utilise des onomatopées ou des expressions japonaises ce qui crée une proximité avec le lecteur. Le glossaire à la fin du livre permet au départ de les comprendre mais leur utilisation dans le roman permet au fur et à mesure de s’y habituer et on se sent plus proche du narrateur. Par exemple « ton-ton » qui correspond au bruit du marteau.

Enfin, la voix du narrateur en italique est souvent une répétition de mots ou d’expressions parfois sur des paragraphes entiers. On peut aussi noter dans certains paragraphes une alternance de la première puis de la seconde voix. Cela crée une accélération et montre le caractère du personnage qui s’emporte et se perd dans ses pensées. Une impression de double dialogue en ressort.

 

Ambiance du livre : noirceur

L’impression qui ressort de la description de la ville et des événements est qu’on les perçoit en noir et blanc. Tout paraît mort, sale, sans aucune vie ou joie dans la description que fait le narrateur de ce qui l’entoure. Les seules couleurs apportées par le récit, ce qui paraît contradictoire, sont les vêtements des deux jeunes filles mortes. Cela semble être le seul point « positif » ou tout du moins ce qui fait revivre le narrateur et lui donne le courage de continuer.

La saleté et la maladie sont souvent présentes : les moustiques qui obligent le narrateur à se gratter constamment, les poux qui amènent sa famille à se raser le crâne et les sourcils.

La précarité est aussi à chaque coin de rue : les habitants de Tokyo n’ont rien à manger, le narrateur porte toujours les mêmes vêtements…

Les sentiments des Japonais sont très représentés : la frustration de l’occupation est constante, tant chez le narrateur que chez les Japonais. On assiste à des tueries organisées par les Formosans (les habitants de Taïwan). En effet Taïwan est une ancienne colonie du Japon dans laquelle la ségrégation des Formosans par les Japonais était très forte. Ces tueries sont donc des vengeances.

La description de l’occupation américaine est également très amère : ils ont accès à tous les biens, ont des wagons réservés dans les trains, s’installent dans les anciennes administrations…

On ressent un fort sentiment d’injustice de la part du narrateur : les Japonais sont exploités et n’ont rien pour reconstruire leur pays et se reconstruire eux-même.

La déchéance liée à la capitulation et la reconstruction est omniprésente : les prostituées dans les rues dès la tombée de la nuit, les voleurs de nourriture... Enfin, la corruption des policiers qui se plient aux exigences des chefs de gang pour améliorer leurs conditions de vie est bien décrite. Senju Akira est un chef de gang auquel l’inspecteur Minami fait appel pour se procurer de l’argent, des cigarettes et de la calmotine. En échange, Senju Akira attend de lui des informations confidentielles que seul Minami peut lui procurer. On peut dire que Senju Akira domine clairement leur relation car c’est lui qui fournit la drogue à Minami ; le narrateur a donc besoin de lui.

 
 
Le livre se termine par une descente aux abîmes du narrateur : sa famille meurt dans une incendie, il est muté dans un autre quartier pour inefficacité, il tente de se suicider en s’ouvrant le ventre. Mais il ne réussit pas et se retrouve dans un hôpital psychiatrique.

 

 

Marine, 1ère année Éd.-Lib.

 

 

 


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21 avril 2011 4 21 /04 /avril /2011 07:00

Jay McInerney Glamour-attitude 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jay McINERNEY
Glamour attitude
Titre original
Model Behaviour
Traduit de l'américain
par Jean-Pierre Carasso,

Jacqueline Huet
Éd. de l’Olivier, 1999
Éd. du Seuil, 2000

 



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Biographie

Jay McInerney est né en 1955 à Hatford, dans le Connecticut. Il a passé son enfance dans une douzaine de  pays différents à cause des déplacements professionnels de son père qui était cadre. Il s’installe à New York en 1980 où il travaille comme correcteur au magazine The New Yorker. Lorsqu’il est renvoyé, il part étudier l’écriture à l’université Syracuse de New York où il étudiera avec Raymond Carver. Il écrit en 1984 son premier roman, Journal d’un oiseau de nuit, dont le personnage principal exerce le métier de correcteur. Cette œuvre a même été adaptée au cinéma. La plupart des médias ont qualifié cette œuvre d’autobiographie déguisée, ce qui va le suivre longtemps. Durant cette période, il rejoint un groupe littéraire, le « Brat Pack » où l’on retrouve notamment Bret Easton Ellis. Il impose rapidement sa marque de fabrique : un ton grinçant et désabusé. Il écrira d’autres œuvres comme Trente ans et des poussières, La Belle vie ou celle-ci, Glamour attitude, qui a été publiée en 1999.

 

 

Personnages

Dans ce roman, il y a beaucoup de personnages mais la plupart sont secondaires. Voici les principaux :

– Connor McKnight, le narrateur. Il ne se présente qu’à la page 33. Il a 32 ans et son travail consiste à écrire des articles sur les stars dans un magazine féminin qui s’intitule CiaoBella ! Cette activité ne le passionne pas vraiment : « Ce job a un nom : ça paiera toujours le loyer en attendant que j’écrive mon scénario ... » ; il parlera de ce scénario quelquefois dans l’histoire. Il n’a vraiment pas d’estime pour ce journal et ajoute même :  

 

« notre  politique rédactionnelle, c’est bien de tenter de convaincre les jeunes femmes de s’obnubiler sur leur apparence et leur poids tout en dépensant des milliers de dollars pour acheter les vêtements fabriqués par nos annonceurs ».

 

Il a passé sept ans au Japon à étudier la littérature japonaise. C’est là qu’il a rencontré sa petite amie.

 

– Philomena Briggs, elle a 27 ans mais prétend en avoir 25. Elle est  modèle et désire devenir actrice. Connor est très amoureux d’elle mais ne le lui montre pas vraiment.

 

– Brooke, la grande sœur de Connor. Elle est anorexique, dépressive et ne sort pas de chez elle. Elle n’aime pas beaucoup Philomena et c’est réciproque.

 

– Doug Halliwell, le copain de Brooke. Il est docteur et Connor le déteste, il le surnomme même « Doudingue ».

 

– Jeremy Green, un ami de Connor, célèbre auteur de nouvelles. Il est assez torturé, souvent déprimé, et très sensible aux critiques. Il s’inspire souvent de sa vie pour écrire ses nouvelles. Il est malheureux en partie à cause de son chien Sean qu’il a donné mais il s’est vite rendu compte que c’était une erreur et il essaie maintenant en vain de le récupérer.

 

Il y a d’autres personnages, qui sont moins importants mais que l’on peut quand même citer :

  Chip Ralston, un célèbre acteur que Connor doit interviewer pour son magazine, mais il a beaucoup de mal à obtenir un rendez-vous avec lui.

 
– Jennifer Rodriguez, une fan de Connor qui lui envoie de nombreux mails.

 

 

Résumé

Dans cette œuvre, une histoire principale nous est présentée, et en parallèle, il y a celles des autres personnages. L’histoire principale est celle de Connor et Philomena dont voici un résumé :

 

L’histoire se passe en 1996. Connor et Philomena vivent ensemble dans un appartement, dans le West Village qui est situé dans le quartier de Manhattan, à New York. Ils sont ensemble depuis trois ans. Philomena est d’humeur assez changeante, et semble assez triste en ce moment. Elle part à San Francisco pour un tournage et manque beaucoup à Connor ; il attend impatiemment qu’elle l’appelle, ce qu’elle ne fait pas. Connor décide alors d’appeler son agence pour demander dans quel hôtel elle loge. Malheureusement, on lui répond que Philomena n’est pas à San Francisco et qu’elle leur a annoncé qu’elle prenait des vacances pendant une semaine. Forcément, il s’inquiète et finit par avoir enfin de ses nouvelles ; elle a laissé un message sur le répondeur où elle dit qu’en fait elle était à Santa Barbara chez le réalisateur et qu’elle doit maintenant aller à Los Angeles. Évidemment, Connor n’y croit pas et soupçonne vraiment Philomena de le tromper.

Il pense à joindre ses amies pour voir si elles en savent plus que lui, mais il se souvient rapidement que Philomena n’en avait aucune et se rappelle ce que Brooke, sa sœur, lui a un jour dit : « Méfie-toi de la femme qui n’aime pas les autres femmes : c’est probablement qu’elle généralise à partir de son propre caractère ». Connor décide alors de fouiller l’appartement et découvre que le diaphragme de Philomena est introuvable, elle l’a emporté. Il est donc maintenant persuadé qu’elle le trompe.

Connor ne se morfond pas seul chez lui, il va souvent voir sa sœur, son ami Jeremy et a également régulièrement des dîners avec des personnes assez célèbres ; il dit même : «  comporte-toi avec autrui comme s’il était sur le point de devenir incroyablement célèbre. » Mais il pense tout de même énormément à Philomena, il attend toujours qu’elle l’appelle.

 Au bout de quelque temps, il n’a toujours pas de nouvelles de Philomena et reçoit une lettre qui est destinée à cette dernière. Il l’ouvre et voit que c’est une lettre de menace. Inquiet, il appelle la bookeuse de Philomena pour pouvoir la prévenir mais cette dernière ne veut pas la lui transmettre. Connor est très malheureux, il se demande ce qu’il a fait de mal pour que Philomena le trompe et trouve de nombreuses raisons, comme par exemple le fait qu’il ne lui a pas assez montré qu’il l’aimait ou bien qu’il ne l’a jamais demandée en mariage.

 

Analyse

Le récit est souvent ponctué de flash back, c’est-à-dire que Connor se rappelle des moments passés quelques années auparavant. Il raconte ses pensées, parfois même les rêves qu’il a faits. On peut également régulièrement lire les mails que sa fan, Jennifer,  lui envoie ; elle le harcèle ; elle lui a envoyé une photo d’elle nue, pour lui prouver, je cite, qu’elle « n’est pas un boudin » ; elle lui donne même un rendez-vous, auquel il ne se rend pas, ce qui l’énerve beaucoup ...

Cette œuvre dresse un portrait satirique du monde de la célébrité où l’apparence prime et où le but principal semble d’être célèbre ; certains feraient n’importe quoi pour un peu de gloire. Il parle de ce culte de l’apparence à la page 31 où il dit :

« dans l’antiquité, on se le rappellera peut-être, des blocs de marbre étaient arrachés aux alentours de Carrare pour être taillés et polis à l’image des divinités ; aujourd’hui, c’est dans la chair vive que la main du chirurgien et de l’entraîneur personnel sculpte des formes de déesse ».

Sexe, argent, célébrité et pouvoir sont les quatre moteurs de ce monde que le narrateur observe avec un certain mépris. En effet, il est très ironique, voire sarcastique.  On se rend vite compte que derrière les paillettes, il n’y a pas grand-chose et qu’en général les célébrités sont malheureuses malgré la beauté, la richesse et la gloire. On peut prendre l’exemple du personnage de Jeremy Green, qui est un célèbre auteur très convoité mais qui est vraiment tourmenté : lorsqu’il reçoit de mauvaises critiques, il est complètement anéanti. Tout comme Philomena, pourtant très belle, qui se déteste : « quand Philomena se regarde dans le miroir, elle voit une créature grasse et sans attraits ».

 Il y a même des références à de vraies célébrités : Demi Moore et Brad Pitt sont cités par exemple.

Le style de l’auteur est assez simple mais le roman est vraiment bien écrit ; le langage utilisé dans les dialogues est relativement familier.

 Il y a quelque chose d’original dans cette œuvre, c’est qu’il n’y a pas de chapitres à proprement parler ; c’est plutôt une succession de paragraphes plus ou moins longs qui ont chacun un titre.

Le narrateur ne parle pas toujours à la même personne mais, en général, à la première personne du singulier ; il lui arrive cependantde changer d’un paragraphe à l’autre, c’est-à-dire qu’il se met à parler à la troisième personne, ce qui est assez déconcertant au début. Il lui arrive même de se parler à lui-même, il emploie donc la deuxième personne du singulier.

 

Avis personnel

 J’ai beaucoup aimé ce livre, qui est vraiment comique, j’ai ri assez souvent. Il y a des scènes très loufoques comme celle où Jeremy, végétarien, se met à invectiver les clients d’un restaurant qui mangent de la viande, ou encore celle où le père de Connor, très énervé, ouvre sa braguette au restaurant. Je conseille vivement ce livre, qui est vraiment distrayant et qu, malgré son ton léger, dénonce ce monde où tout est faux. Il nous fait réfléchir sur notre société où l'apparence est reine et où les célébrités sont traitées comme des divinités.

 
Marjolaine, 1ère année Bib.

 

 


 

Jay McINERNEY sur LITTEXPRESS

 

Jay McInerney Glamour-attitude

 

 

 

 

 

 

  

 

Article d'Elodie sur Glamour attitude

 

 

 

 

 

 

 

 

 

mcinerney la belle vie couv

 

 

 

 

Article de Pauline sur La Belle Vie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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15 avril 2011 5 15 /04 /avril /2011 07:00

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Jay McINERNEY
Glamour attitude
Titre original :

Model Behaviour
L’Olivier, 1998
Points, 2008
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Biographie

Le nom entier de l’auteur est John Barrett McInerney Jr. Il est né en 1955 à Hartford dans le Connecticut.

Son premier roman se nomme Bright Lights et est publié en 1984 ; son titre a été traduit par Journal d’un oiseau de nuit. McInerney dépeint sur un ton satirique la jeunesse new-yorkaise aisée des années 90. On a d’ailleurs assimilé ce roman à une autobiographie, ce qu’il a formellement démenti. Cependant, on retrouve de nombreuses similitudes avec sa propre vie dans l’ensemble de ses romans. Par exemple le fait qu’il ait vécu deux ans à Tokyo, une similitude avec le personnage principal de Glamour Attitude, Connor McKnight qui est, en outre, rédacteur people au magazine féminin CiaoBella ! tandis que l’auteur a été lui-même vérificateur au New-Yorker.

 Ses romans évoquent les années 80, à New-York, et plus particulièrement à Manhattan.

Il a étudié l’art d’écrire avec Raymond Carver, et a fait partie, dans les années 90, du groupe littéraire appelé Brat Pack, que l’on traduit généralement par « bande de morveux littéraires » : les auteurs appartenant à ce groupe ont été le centre d’une hypermédiatisation adressée au jeune lectorat aisée de New-York.

Sa griffe : un ton grinçant, mordant et satirique qui fait le portrait du monde superficiel et sans âme des people et de la vie mondaine.


Source : www.wikipedia.org

 

Glamour attitude

L’histoire est racontée par Connor McKnight, écrivain raté, reconverti en rédacteur people au magazine féminin CioaBella ! Son métier consiste à interviewer les nouvelles stars afin de décrire leurs habitudes vestimentaires et alimentaires, ainsi que leurs relations dans le monde des célébrités. Il est, par ailleurs, fiancé à un top-model en vogue, Philomena Briggs, qu’il a rencontré dans un métro à Tokyo, alors qu’il y vivait depuis sept ans.

Le livre débute sur une scène qui donne le ton : Philomena est en train de se regarder dans le miroir avec dégoût alors que Connor est en train de boire un verre de Martini.
 
« Quand Philomena se regarde au miroir, elle voit une créature grasse et sans attraits. Cela malgré le fait qu’elle est une femme dont l’image photographique est employée à grands frais pour faire naître le désir en corrélation avec certains biens de consommation. Ou plutôt, à cause de ce fait. Car la conscience morbide de son propre corps est la silicose qui ravage sa profession. Au moment de s’habiller pour la réception, elle vocifère qu’elle est énorme et n’a rien à se mettre.

J’ai à la main un Martini, pour la mise en train, lorsqu’elle fait cette déclaration.

— T’es vachement belle, dis-je.

Elle saisit mon verre et le précipite contre le miroir, fracassant l’un et l’autre.

Bof, ça fait rien. Je picole trop de toute façon. » (p. 9)

 

On comprend qu’on trouvera au centre de l’histoire le couple Philomena et Connor, et que leur relation est instable puisque Philomena, furieuse contre lui pour une raison qui lui – et nous – échappe,  jette le verre de Martini contre un mur.

En outre, ce premier passage nous fait également sentir que ce monde est uniquement fondé sur l’image, stéréotype que l’auteur va tenter de briser, ce qu’il nous fait comprendre avec la référence du miroir brisé.

 

Résumé

Dès le début de l’histoire, on comprend que quelque chose ne marche plus dans le couple Connor-Philomena. Cette dernière se montre distante et froide à l’égard de son fiancé, mais le lecteur, tout autant que le principal intéressé, en ignore la raison.

Elle part alors pour un prétendu casting à San Francisco. Mais Connor ne reçoit aucune nouvelle de sa part pendant plusieurs jours. Même s’il remarque qu’elle fait beaucoup de voyages ces temps-ci, il préfère étouffer ses soupçons qui fleurissent peu à peu, plutôt que de les affronter. Néanmoins, il ne reste jamais loin du téléphone au cas où elle l’appellerait.

Au bout de quelques jours, cependant, il finit par appeler l’agent de Philomena qui lui apprend que sa fiancée n’a pas de casting prévu, et donc qu’elle ne peut pas être à San Francisco. N’ayant aucun numéro auquel la joindre, il ne demeure jamais longtemps loin du téléphone.

Finalement, Philomena laisse un bref message, un soir où elle sait qu’il est sorti pour un dîner avec son ami Jeremy Green, un auteur de nouvelles, et au ton mal assuré de sa fiancée, Connor comprend qu’elle se force à avoir un ton dégagé. Dans une soudaine illumination, il se met à fouiller tout l’appartement sans découvrir l’objet de ses recherches : le diaphragme de Philomena. Il sait, dès lors, qu’elle est partie pour le tromper avec un autre.

On assiste alors à sa déchéance progressive et pathétique : il ne réussit pas à interviewer Chip Ralston, un jeune acteur nouvellement célèbre qui ne cesse de lui échapper ; toutes ses pensées sont tournées, jour et nuit, vers ses souvenirs avec Philomena : il va jusqu’à se masturber en se remémorant leurs moments les plus intimes. Il gâche, ensuite, une soirée mondaine à laquelle il accompagne sa patronne Jullian Crowe : en effet, il évoque un fait divers qui racontait qu’un homme avait battu sa femme et que celle-ci était morte sous ses coups, en présence même d’un homme de respectabilité mondaine qui frappait lui-même sa femme. Il se fait, par la suite, renvoyer par sa patronne qui n’attendait que la fin de son contrat pour le faire. Il est également harcelé par une fan, Jennifer Rodriguez, qui, au fur et à mesure du roman, se révèle être complètement folle. Enfin, il apprend avec qui sa fiancée le trompe : Chip Ralston, l’acteur qu’il cherche désespérément à interviewer sur les ordres de sa patronne.

Son désespoir atteint alors son apogée : il va jusqu’à frapper Chip en public lors de son arrivée pour un talk-show. Paradoxalement, alors que Connor était en quête de célébrité ou plutôt de reconnaissance, il va être poursuivi par des photographes et des journalistes qui souhaiteront l’interroger sur les raisons de son acte afin de faire les gros titres de la presse people. Même s’il se fait arrêter tout de suite après, il devient le centre d’attention du monde qui jusqu’alors l’avait laissé dans l’ombre. Sa sœur Brooke paie sa caution, ce qui lui permet de sortir de prison quelques heures plus tard.

 Le lendemain, alors que tous deux se rendent à l’appartement de Connor avant de partir pour la Floride pour y rejoindre leurs parents pour Noël, Jennifer Rodriguez l’attend devant chez lui et tente de tuer, avec un couteau, sa sœur, qu’elle prend pour sa petite amie.

C’est seulement pendant le mariage de Brooke que l’on apprend qu’elle a perdu son lobe d’oreille après cette attaque mais que cela l’a guérie de son anorexie. On apprend également que Jeremy est mort, tué par balle par l’homme qui possédait son chien et à qui il voulait le reprendre en pénétrant chez lui en plein milieu de la nuit. C’est lui qui permet à Connor d’entrer dans le show-biz puisqu’il a fait de lui son exécuteur testamentaire : Connor s’occupe donc de l’adaptation au cinéma du recueil de nouvelles de son ami, qui est devenu un succès grâce à sa mort tragique. Il clôt le roman en annonçant un « happy end » comme au cinéma : Philomena lui revient.



Les personnages principaux

Connor McKnight, le narrateur, est un anti-héros par excellence car rien ne le distingue des autres personnes qu’il côtoie. Son intelligence et sa gentillesse le desservent et font de lui un rejeté du show-biz. Par exemple, sa patronne Jullian Crowe l’a engagé uniquement parce qu’elle le prend pour un homosexuel lors de l’entretien d’embauche. Il vit dans l’ombre de sa fiancée qui le quitte parce qu’elle en a assez de son manque de confiance en lui et parce qu’il refuse de l’épouser avant de s’être hissé au même niveau de notoriété qu’elle. Il finit par faire pitié au lecteur puisqu’il s’apitoie sur son sort, compense l’absence de sa fiancée en se masturbant tout en se remémorant leurs ébats antérieurs et retourne régulièrement à son appartement pour savoir si elle lui a laissé un message : il va jusqu’à partir au beau milieu d’une réunion familiale pour aller vérifier. Finalement, à la fin, grâce à son défunt ami Jeremy, il va devenir célèbre, ce qu’il désirait, et arrivera donc à avoir confiance en lui. Philomena revient donc vers lui.

 

Brooke McKnight est la sœur de Connor. Elle est anorexique parce qu’elle est trop sensible aux douleurs du monde. La première fois que le lecteur la rencontre, elle est en train de lire un ouvrage sur les crimes de guerre et notamment le massacre au Rwanda. Elle se scarifie régulièrement et Connor ferme les yeux sur sa maladie parce qu’il ne veut pas la voir enfermer dans un hôpital psychiatrique. Elle est pourtant d’une lucidité étonnante et compatit toujours aux malheurs de son frère, même si elle n’aime pas sa fiancée, car elle n’a rien dans la tête. Elle est elle-même fiancée à un chirurgien réparateur que Connor n’aime pas jusqu’à la fin et qu’il surnomme « Doudingue ».

 

Philomena Briggs est un célèbre top-model et la fiancée de Connor qu’elle a rencontré à Tokyo deux ans auparavant. Mais alors que Connor se complaît à dire qu’ils sont profondément amoureux, dès le début, on s’aperçoit que quelque chose ne marche plus dans leur couple. Elle a de régulières sautes d’humeur envers lui. Elle lui ment et le quitte pour aller le tromper avec l’acteur Chip Ralston. Cependant, elle est moins superficielle que le lecteur n’a tendance à le croire : elle aime vraiment Connor mais ne veut plus se contenter de la relation qu’ils entretiennent. Elle veut l’épouser, ce qu’il refuse. Paradoxalement, elle part le tromper avec un homme qui ne lui offre rien de plus.

 

Jeremy Green est le meilleur ami de Connor. C’est un végétarien particulier car il ne mange « rien qui ait des yeux ». En outre, c’est un écrivain torturé et hypersensible qui rejette la société mondaine dans laquelle il est plongé à cause du succès de son œuvre. Il ne supporte pas les critiques que les grands magazines, et surtout les magazines people, font de son recueil de nouvelles Walled-in. Il pense qu’il n’est pas compris par ces critiques littéraires qui ne saisissent pas l’essence de son œuvre. Il se fait tuer à la fin de l’histoire tandis qu’il s’introduit, en pleine nuit, chez l’homme à qui il avait donné précédemment son chien, ne pouvant le garder dans son appartement. Mais il s’était ravisé rapidement en s’apercevant qu’il tenait beaucoup à l’animal.

 

 

 

On constate très vite que deux mondes, représentés par les personnages, tournent autour de Connor : d’un côté, il y a Brooke, Doug, Jeremy et les parents de Connor qui représentent le véritable monde, celui où les relations sont fondées sur l’amour, l’amitié : d’authentiques valeurs.

De l’autre, il y a le monde dans lequel Connor travaille : le monde de l’image, des réputations, du sexe et de la drogue, du show-bizz. Un monde où tout est faux et illusoire. Par exemple, Jason Townes, un prétendu ami de Chip Ralston, avoue qu’il faudrait lui « [greffer] une personnalité » et lui faire « une liposuccion du moi » (p. 207). Même l’amitié est trompeuse.

Au centre, on trouve Connor qui est attiré par la notoriété et la reconnaissance de son talent, et en même temps, qui reste attaché au monde commun grâce à sa famille et ses amis. Même s’il finit par devenir célèbre, on peut s’interroger sur l’évolution de sa personnalité. Deviendra-t-il comme tous les autres, ou gardera-t-il les pieds sur terre ?

Par ailleurs, Manhattan se révèle être le cœur de ce monde sans âme, « sans fard », comme le dira Brooke, la sœur de Connor, comme si elle avait une influence néfaste sur les gens qui viennent y vivre, ou même seulement y travailler. Le père de Connor donnera l’exemple de deux syndicats de travailleurs en bâtiment qui se sont mutuellement importunés en sabotant le travail de l’autre (p. 171). La ville transforme les gens.

 

Le style

On remarque dès le début du roman que sa construction est particulière. L’auteur forme de courts chapitres qui vont de quelques lignes à quelques pages. Ils portent tous, notamment, des titres en gras, ce qui rappelle le métier du personnage principal. « Modèle enlève le haut et affole le bar » (p. 16), « Connor parmi les ploutocrates » (p. 50), « la réaction de Connor » (p. 99), « Conversation mondaine dans l’Upper West Side » (p.141)… Ces titres permettent de suivre le fil du roman car le narrateur part dans tous les sens, au gré de ses pensées et de ses actes.

De plus, il y a une alternance entre la première et la troisième personne : l’auteur s’adresse parfois directement au lecteur ou bien à son personnage. Il lui arrive également de parler de lui et de son personnage à la première personne du pluriel. La troisième personne du singulier intervient souvent lorsque Connor est dans un état d’esprit pathétique, ou qu’il est trop soul pour pouvoir penser par lui-même.

On assiste à une volonté d’ancrage réaliste : en effet, l’auteur fait mention de nombreux lieux de Manhattan, tels que des bars, des avenues, des boutiques de luxe. Il évoque en outre de nombreux magazines existants comme le New-York Post, Beau Monde ou encore le Times.

 
Mon avis

Par de nombreux points le livre est comique et surtout satirique. Jay McInerney s’amuse évidemment à dépeindre un monde dans lequel il a vécu, et qui, apparemment, ne manque pas de lui inspirer toujours plus de romans, de Bright Lights à Trente ans et des poussières ou encore Le dernier des Savage. Glamour attitude fait partie des romans qui ne sont pas des chefs-d’œuvre mais démontrent un certain talent de l’auteur à se moquer des clichés. Par exemple, lorsque Connor nous raconte qu’il envisage de créer un programme pour réduire à partir d’un raccourci clavier le nombre de touches à manipuler afin que son ordinateur fournisse automatiquement les données qu’il réécrit très souvent. Par ce biais, McInerney montre d’une façon comique et surtout moqueuse que les stars ne font preuve d’aucune originalité et se copient les unes les autres. Connor nous donne un exemple : « fuit aussi souvent que possible les feux d’Hollywood pour retrouver la qualité de la vie en famille dans son immense ranch des environs de Livingstone dans le Montana (CTRL, Mont) » (p. 35).

En outre, le roman foisonne de références littéraires qui ont la particularité de n’être évoquées que par Connor ou Jeremy, les deux seuls écrivains qui semblent avoir une culture classique :  Raymond Carver (petit clin d’œil de l’auteur à son maître d’écriture), Hemingway ou encore la Chartreuse de Parme de Stendhal. Mais il semble qu’ils soient seuls dans le milieu à les connaître et les avoir lus.

Par ailleurs, on remarque une omniprésence des thèmes du sexe et de la drogue. Il n’y a pas de tabou dans le monde que McInerney nous décrit. Pourtant, loin d’en faire la critique au travers de son personnage, on observe même que le narrateur y participe avec un certain plaisir, notamment pour le sexe. D’ailleurs, l’auteur utilise des termes qui ne laissent aucune équivoque : il parle de « baise antérieure » ou de « réflexions post-coïtales ». En évoquant un souvenir plutôt intime avec Philomena, il nous rappelle ses propos : « allez, baise-moi » (p. 21), « Fais comme si j’étais une pute. Un tapin. » (p. 55). Néanmoins, même si les termes de ce registre s’échelonnent tout au long du texte, l’auteur ne tombe jamais dans le vulgaire et le choquant. De plus, avec la recherche effrénée du diaphragme de Philomena, l’auteur nous montre que le sexe domine cet univers superficiel.

Enfin, la drogue est également une pratique courante. Lorsque Connor va interviewer « l’ami » de Chip Ralston, Jason Townes, ce dernier se trouve dans une chambre d’hôtel de luxe, où il « s’amuse » avec des amis : effectivement, tout en regardant un film, ils consomment des lignes de cocaïne et s’ébattent à tour de rôle avec une prostituée qui n’est autre que Pallas, une effeuilleuse que Connor va régulièrement voir au bar le Mont Olympe, dans la seule ambition d’entretenir avec elle une sorte de relation platonique.

Jay McInerney dresse le portrait satirique d’un monde de façade et de superficialité complètement névrosé à travers la déprime tragi-comique de Connor.  Un livre drôle et « sans fard » !


Élodie M., 1ère année Éd.-Lib.

 


 

Jay McINERNEY sur LITTEXPRESS

 

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Article de Pauline sur La Belle Vie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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