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14 avril 2011 4 14 /04 /avril /2011 07:00

Paul-Auster-Revenants.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Paul AUSTER
Revenants
titre original
Ghosts
Actes Sud, 1988

Livre de poche, 1999

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Paru en 1988 chez Actes Sud, Revenants est publié en version originale chez Babel. Revenants, de son titre original Ghosts, est le deuxième opus de la Trilogie new-yorkaise dont le tome 1 est  Cité de verre et le tome 3 la Chambre dérobée.

On considère que la pièce matricielle de Revenants est une œuvre écrite par Paul Auster en 1976, la pièce de théâtre Blackouts. Cette œuvre serait les prémices du tome 2 de la new-yorkaise, du point de vue de la philosophie mais aussi de la narration.

Pour accéder à la biographie de Paul Auster, je vous renvoie aux fiches précédentes telles que celle de Laura sur Moon Palace : http://littexpress.over-blog.net/article-18405053.html

 

Revenants est l’histoire d’un détective privé, Bleu, engagé par Blanc pour filer et espionner un dénommé Noir. L’affaire semble simple, pourtant elle ne l’est pas. Alors que Bleu s’imagine devoir rester en planque pendant quelques jours, l’affaire dure des années. Il vit, mange, dort, marche et pense au même rythme que Noir. Le seul événement qui le sort chaque semaine de sa torpeur est le rapport hebdomadaire qu’il doit rendre à Blanc sur ce qu’il a étudié de Noir. Au bout d’un certain temps, ce qui correspond à la scène finale de l’œuvre, Bleu va se confronter à Noir pour avoir des explications, car il a découvert qu’en fait Blanc et Noir étaient une seule et même personne. Ce dernier l’avait engagé pour se sentir vivant car dans l’esprit de Noir, le fait que Bleu soit à longueur de journée sur ses pas est une façon de nouer un contact et d’être en vie.

« Tout d’abord il y a Bleu. Plus tard il y a Blanc, puis Noir, et avant le début il y a Brun. Brun l’a initié, lui a appris les ficelles et, lorsque Brun s’est fait vieux, Bleu lui a succédé. C’est ainsi que ça commence. Le lieu : New York ; le temps : le présent ; aucun des deux ne changera jamais. Bleu se rend à son bureau chaque jour et se tient à sa table de travail en attendant qu’il se passe quelque chose. Pendant longtemps, rien n’arrive, puis un homme du nom de Blanc franchit la porte, et c’est ainsi que ça débute.

L’affaire semble relativement simple. Blanc voudrait que Bleu file un dénommé Noir, qu’il le tienne à l’œil aussi longtemps qu’il le faudra. »

 

 Le nom de chaque personnage est une couleur. Par exemple : Bleu, Mme Bleu, Noir, Blanc, Brun, Lerouge, Doré, Roux, Mlle Violette. Le fait d’accorder ce type de nom aux personnages leur enlève leur identité, ou plutôt leur ôte la possibilité d’en avoir une. Leur couleur/nom est juste une désignation, et non une identité comme le devrait être un nom. Il ne permet pas aux personnages d’avoir des caractères propres et d’être originaux car le nombre de couleurs est limité. De plus, les femmes des personnages sont désignées par le nom de leur mari, par exemple : Mme Vert ou la future Mme Bleu…

Dans l’incipit « in media res », l’auteur nous dit que le temps est le présent et que cela ne changera jamais. Or il faudrait déjà savoir de quel présent il parle. Étant donné que l’auteur a écrit l’œuvre dans les années 1980, on peut supposer que le présent est la même époque. Or plus tard dans le récit, Paul Auster date l’action du 3 février 1947. Le rapport au temps du lecteur est donc faussé et c’est l’effet recherché par l’auteur. En effet, le fait de ne pas savoir quand l’action se passe donne la sensation au lecteur que l’action se déroule encore et que cela ne s’est jamais arrêté. C’est d’ailleurs un des liens étroits qui unissent le lecteur à l’auteur. La lecture se fait au rythme de l’écriture et de l’histoire. Plus Bleu est angoissé, oppressé et troublé, plus la lecture s’accélère et s’intensifie.

Le deuxième aspect du rapport au temps dans l’œuvre est que même si l’affaire est censée se dérouler pendant des années selon l’auteur, elle pourrait durer seulement quelques jours, ou quelques mois. De plus, cela pourrait être exactement le même jour qui se répète à l’infini car il ne se passe strictement rien dans les journées de Noir et de Bleu donc. Hormis la promenade, Noir passe ses journées à lire et à écrire. L’autre incohérence relevée dans le récit est que si l’affaire dure des années, comment se fait-il que Noir lise le même livre  pendant des années ? Il ne change en aucun cas de lecture et parcourt en continu Walden ou la vie dans les bois d’Henry David Thoreau. Ce sujet sera de nouveau abordé dans la suite de l’analyse.


walden-thoreau.jpg
 Plusieurs thèmes apparaissent dans l’œuvre comme la solitude, l’attente, la marche ou encore l’aliénation. Cependant, ils sont tous présents pour mettre en place la quête du personnage principal : l’identité.

En effet, l’enquête a mené Bleu à vivre seul et reclus dans l’appartement que Blanc lui a loué, sans aucun contact ni lien social. Il ne noue pas de lien avec Noir et a perdu tous ceux qui définissaient sa vie d’avant. Et c’est ce qui explique le deuxième thème abordé : celui de l’attente. Au fil de l’œuvre, Bleu attend patiemment que quelque chose se passe pour que la situation évolue et qu’il puisse comprendre ce que l’enquête et la filature de Noir signifient. Il attend que l’enquête se termine pour pouvoir retourner à son ancienne vie, et par là même retrouver celui qu’il était auparavant. Seulement il est impossible de remonter le temps, on ne peut  qu’avancer et c’est ce que Bleu comprend à la fin du récit. Par ailleurs, cette attente est partagée par le lecteur car tout comme Bleu attend une révélation ou du moins un événement anormal, le lecteur attend que le récit prenne un autre tournant ou qu’il s’accélère. Ce lien entre le lecteur et l’auteur est d’autant plus fort du fait du sentiment d’attente partagé. De plus, la marche est la seule chose que Bleu et Noir partagent dans leurs journées, c’est une forme de communication entre eux deux. D’ailleurs la marche est un thème récurrent dans l’œuvre de Paul Auster, et il voit la marche comme un exercice spirituel.

Il existe également un lien de dépendance entre Noir et Bleu. La vie entière de Bleu est rythmée par la vie de Noir. Il ne prend plus aucune décision sans penser à Noir et aux conséquences de ses actes sur leur relation.

Un extrait illustre particulièrement bien cette dépendance :

« Autrement dit, plus ses liens sont profonds, plus il est libre. Ce n’est pas en s’impliquant qu’il s’empêtre, mais en se séparant. Et c’est seulement lorsque Noir semble dériver loin de lui qu’il doit sortir à sa recherche, ce qui prend du temps et de la peine, sans parler de la lutte qu’il faut alors livrer. Tandis qu’aux moments où il se sent le plus près de Noir il peut même commencer à mener un semblant de vie indépendante. Au début il n’est pas très audacieux dans ce qu’il s’autorise, mais même alors il considère cela comme une sorte de triomphe, presque un acte de bravoure. Ainsi le fait de sortir et d’arpenter le pâté de maisons. Aussi insignifiant qu’il soit, cet acte le remplit de bonheur, et dans ses allées et venues le long d’Orange Street sous le beau ciel printanier, il éprouve un plaisir à être vivant qu’il n’a pas ressenti depuis des années. »

 

On constate également la référence systématique aux cahiers dans les œuvres de Paul Auster et notamment dans Revenants. En effet, Bleu utilise des cahiers pour répertorier tout ce qu’il apprend et voit de Noir. C’est grâce à ce cahier que Bleu établit ses rapports hebdomadaires. Par ailleurs dès le tome 1 de la Trilogie new-yorkaise, la référence au cahier apparaît car Quinn passe ses journées à écrire dans un cahier. De plus, on peut noter que Paul Auster écrit la plupart de ses brouillons dans des cahiers grands carreaux Clairefontaine.

 

L’auteur fait référence à de nombreux auteurs au fil du récit. Il évoque trois auteurs américains en particulier : Walt Whitman, Henry David Thoreau et Hawthorne.


Walt-Whitman.jpgWalt Whitman

 


 Il renvoie notamment à Feuilles d’Herbes, le recueil de poèmes de Walt Whitman (31 mai 1819/26 mars 1892), paru en 1855 sous son titre original Leaves of Grass. Cette œuvre fut créée et publiée à New York dans la rue Orange street, là même où Bleu et Noir vivent, et donc là où a habité Walt Whitman. Par ailleurs, Auster indique aussi que Walt Whitman était un féru de phrénologie : l’étude des facultés intellectuelles et du caractère d’après les bosses et les dépressions crâniennes. En outre, il est possible d’établir un lien entre l’œuvre de Paul Auster et les écrits de Walt Whitman. En effet, sur la tombe de Walt Whitman sont gravés trois vers de son recueil Feuilles d’Herbes :

« Mes deux pieds sont tenonnés et mortaisés dans le granit

Je ris de ce que vous appelez dissolution

Et je sais l’amplitude du temps. »

Le dernier vers évoque le rapport au temps, et donc renvoie à l’intégralité de Revenants. En effet, on a l’impression que le récit tout entier a été écrit pour illustrer ce vers de Whitman car si lui connaît l’amplitude du temps, Bleu l’ignore et c’est pour cela qu’il passe toutes ces années seul et qu’il n’arrête pas son enquête. De plus, les thèmes récurrents dans l’œuvre de Walt Whitman sont l’errance et des hymnes à Manhattan et à New York, ce qui est un lien de plus entre Walt Whitman et Paul Auster : ils abordent les mêmes thèmes.


thoreau.jpgHenry David Thoreau



Le second auteur cité est Henry David Thoreau (1817/1865), auteur de Walden ou la vie dans les bois publié en 1854 et traduit plus de 200 fois. Walden ou la vie dans les bois raconte la vie de Thoreau lorsqu’il a passé deux ans, deux mois et deux jours dans une cabane au milieu d’une forêt appartenant à son ami et mentor Ralph Waldo Emerson, la cabane était située juste à côté de l’étang de Walden. Il a passé tout ce temps, non loin de sa famille qui vivait à Concord dans le Massachusetts, sans jamais leur adresser le moindre signe ou tenter de les joindre. L’œuvre est écrite de façon à ce que le récit paraisse durer un an seulement et on suit au fil de la narration les pensées, observations et spéculations du héros. A l’instar de Walden, Revenants est le récit des pensées, des analyses et interrogations de Bleu concernant l’enquête sur laquelle il travaille.

« Le vrai problème revient à identifier la nature dudit problème. Et d’abord qui le menace le plus, Blanc ou Noir ? Blanc a tenu sa part du contrat : les chèques sont arrivés à l’heure toutes les semaines, et se retourner contre lui maintenant – Bleu le sait bien  – serait mordre la main qui le nourrit. C’est bien pourtant Blanc qui a lancé le cas, jetant Bleu dans une pièce vide, en quelque sorte, puis éteignant la lumière et verrouillant la porte. Depuis lors, Bleu tâtonne dans l’obscurité, cherchant à l’aveuglette l’interrupteur, et il se trouve prisonnier de l’affaire. Tout cela est bel et bon, mais pourquoi Blanc ferait-il une chose pareille ? Lorsque Bleu se heurte à cette question il ne peut plus penser. »
Hawthorne.gif

Nathaniel Hawthorne


 Le dernier auteur évoqué par Paul Auster est Nathaniel Hawthorne (1804/1864). Auteur de La lettre écarlate, son ouvrage le plus connu, il est un des descendants d’un des juges des sorcières de Salem. Fortement hanté par son passé, cet aspect de sa vie transparait souvent dans ses œuvres et est directement lié à l’œuvre de Paul Auster.

Paul Auster a également intégré divers récits enchâssés dans son récit, tous liés à l’histoire de la ville de New York et illustrant le lien entre père et fils. Ce rapport père/fils est représenté dans le récit avec Bleu et le père de Bleu, Bleu et son mentor Brun et John et Washington Roebling. John Roebling fut l’architecte du pont de Brooklyn à New York mais mourut avant la fin de sa construction ; de ce fait son fils Washington reprit l’héritage de son père et entreprit de terminer le chantier. Mais il eut un accident et dirigea la construction du pont sans jamais sortir de son appartement situé juste au-dessus du chantier. Auster évoque aussi l’histoire d’un petit garçon qui perd son père disparu en montagne, et qui quelques années plus tard en skiant passe sans le savoir sur son défunt père.

Le titre de l’œuvre peut donner lieu à trois interprétations recevables. La première est que le mot « revenant » désigne Nathaniel Hawthorne, du fait de son passé et de sa descendance. La seconde explication vient du fait que la ville de New York est hantée par le personnage de Walt Whitman : l’auteur par ses écrits et par sa vie hante encore les rues de la ville et c’est pourquoi, à chaque pas que fait Bleu, ce dernier voit l’image et des pans de la vie du poète. La dernière explication est que « revenant » désigne à la fois Henry David Thoreau et Nathaniel Hawthorne. En effet, dans une scène du livre, Auster raconte une scène de rencontre entre Hawthorne, Thoreau et Whitman. C’est dans la rue d’Orange street que Thoreau et Hawthorne reviennent pour rencontrer Walt Whitman ; dans ce cas ce sont eux les revenants et les fantômes de la ville. De plus, c’est cette même ville qui est le lieu d’intertextualité, car elle réunit à travers le temps à la fois Hawthorne, Thoreau et Whitman mais aussi Paul Auster.

Marlène D., 1ère année édition-librairie

 


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13 avril 2011 3 13 /04 /avril /2011 07:00

Paul Auster Cité de verre


 

 

 

 

 

 

 

 

Paul AUSTER
Cité de verre
Titre original :
City of glass
Traduit de l’américain
par Pierre Furlan
Actes Sud, 1987
Livre de poche, 1994

 



 

 

 

 

 

 

 

 

 

Biographie de Paul Auster, consultable sur Evene.fr

 
http://www.evene.fr/celebre/biographie/paul-auster-1230.php

 

Ce livre est le premier volume de la Trilogie new-yorkaise composée de « Cité de verre », « Revenants » et de « La chambre dérobée ».

 



Tout commence par un hasard, un hasard qui changera à jamais la vie de Daniel Quinn, écrivain de romans policiers sous le pseudonyme de William Wallace.

Ayant perdu sa femme et son enfant, ce dernier vit désormais à l’écart de la civilisation. Il passe six mois de l’année à écrire, cloîtré chez lui, et les six autres mois à errer dans les rues de New York.

Un coup de téléphone retentit tard dans la nuit dans son petit appartement perdu dans l’immensité de New York. On demande le détective Paul Auster, d’urgence. Quinn a beau expliquer que c’est une erreur, les coups de téléphone se multiplient.

Face à l’insistance de son mystérieux interlocuteur, il se décide finalement à se faire passer pour ce Paul Auster, et commence alors pour lui une nouvelle vie. Il obtient un rendez-vous et c’est ainsi qu’il rencontre Peter Stillman et sa femme Virginia. Peter est un personnage étrange, à l’aspect fantomatique. Habillé tout de blanc, de couleur de peau très pâle, il laisse à Quinn la sensation qu’il est invisible.

Stillman lui explique qu’il court un grave danger, que son père, qui l’a séquestré pendant près de neuf ans durant son enfance, a été remis en liberté et qu’il va chercher à le retrouver.

Son langage est fragmentaire, enfantin. C’est une des séquelles du long isolement au cours duquel il a perdu peu à peu contact avec le monde humain. Privé de lumière, enfermé, frappé si un mot sortait de sa bouche, il est progressivement devenu un « enfant sauvage », un être humain privé de toute forme d’éducation. Ce n’est qu’après sa libération qu’il a pu enfin se civiliser.

Commence alors une longue filature dans les rues de New York, au cours de laquelle Quinn garde contact avec les Stillman par téléphone. Il retrouve le père de Stillman et le poursuit, s’enfonçant dans l’interminable labyrinthe de la ville.

Par ailleurs, au cours de son enquête, Quinn cherche à entrer en contact avec le vrai Paul Auster afin de lui expliquer la situation. Il parvient à le rencontrer, mais ce dernier n’a rien d’un détective, il est écrivain.

C’est donc toujours seul qu’il continue à interpréter son rôle de détective, suivant les pas du père de Stillman, mais les choses se compliquent : las de sa filature, il finit par entrer en contact avec ce dernier, qui transpire la folie. Chaque jour, Quinn se présente à lui sous un nouveau nom, sous une nouvelle identité, et ira même jusqu'à se faire passer pour son fils. Mais, à chaque fois, le père Stillman ne semble pas le reconnaître. Cette situation dure plusieurs jours, puis l’énigmatique personnage disparaît. Commence alors une chute vertigineuse pour Quinn, durant laquelle tout ce qui se rapporte à son enquête s’évapore… Mais c’est aussi et surtout son identité qu’il perd peu à peu tout au long de son enquête, détruite par la solitude et la folie…

 

Ce qui frappe d’abord dans ce livre, c’est le thème de l’identité. Quinn est hanté par le traumatisme causé par la mort de sa femme et de son enfant et vit complètement exclu de la société. L’enquête est pour lui l’occasion de se sentir exister à nouveau ; il utilise le personnage de fiction de ses romans policier, Max Work, pour se créer une nouvelle personnalité, celle du détective Paul Auster. Il s’oublie peu à peu en tant que Quinn jusqu’à devenir le fictif détective Paul Auster. Mais les multiples identités qu’il emprunte ne lui permettent jamais de combler le néant à l’intérieur de lui-même. Il se perd peu à peu, devient de plus en plus sauvage. L’apogée de sa folie survient lorsque tout ce qui le ramène à son investigation disparaît, car il n’a plus de raison d’agir sous l’identité du détective Paul Auster, et ne peut redevenir le Quinn qu’il était autrefois. Il devient donc une ombre, un fantôme, et s’efface.

 

Le fils Stillman, lui, recherche également son identité, il souhaite devenir quelqu’un de « normal ». Privé d’éducation et de toute forme de langage pendant son enfance à cause de son père, il est comparable à un « enfant sauvage » selon la définition du sociologue Lucien Malson. Même lorsqu’il semble s’être civilisé, les séquelles de son isolement restent toujours visibles, notamment au niveau du langage.

« Je dis ce qu’ils disent parce que je ne sais rien. Je ne suis que le pauvre Peter Stillman, le garçon qui ne peut pas se souvenir. Bouh hou hou. Bon gré mal gré. Petit cornichon. Excusez-moi. Ils disent. Mais le pauvre petit Peter, que dit-il, lui ? Rien, rien. Plus rien.

C’était ça.. Noir. Très noir. Aussi noir que tout noir. Ils disent : c’était ta chambre. Comme si je pouvais en parler. Du noir je veux dire. Merci. »

Ainsi, Paul Auster montre l’importance de la parole, car c’est la capacité à exprimer sa pensée, à montrer que l’on est civilisé, et c’est ce qui différencie les hommes des animaux, du sauvage.
 


Quant au père Stillman, il est aussi un homme sauvage, un homme qui a perdu son identité d’être humain. Il vit en dehors de la société. C’est à cause d’un traumatisme, celui de la mort de sa femme, et de son rêve de créer le « langage de Dieu » et de « recoller les fragments du monde », qu’il a peu à peu sombré dans la folie et dans la marginalité.



Enfin, l’auteur introduit habilement, et de manière parfois presque imperceptible, de nombreuses références à la quête identitaire tout au long du récit : Quinn parle avec une de ses lectrices à propos de son livre et elle lui dit :

« Il y a un endroit où le personnage se perd qui fait pas mal peur ».

 Premier dialogue entre Quinn et le père Stillman :

« Je n’ai pas pour habitude de parler à des inconnus ».

On retrouve tout au long du texte des allusions comme celles-ci, qui soulignent le thème de la recherche d’identité.

 
 
Mais Cité de verre, c’est aussi une réflexion constante avec les personnages, un jeu de miroir continuel dans lequel les personnages et le lecteur se perdent. Par une subtile mise en abyme, Paul Auster sème la confusion, les personnages de l’histoire se reflètent tous les uns les autres.

Tous les personnages principaux sont intimement liés à Quinn par leurs habitudes, leurs histoires, leurs personnalités, leurs apparences…

Mais il y a aussi confusion entre fiction et réalité : l’auteur se met lui même en scène en tant que personnage du livre, mais il y introduit aussi des souvenirs, des situations, des événements, des lieux que lui-même a connus. Ce que Paul Auster met dans son œuvre, c’est un peu de lui-même.

Enfin, le narrateur est « un ami de Paul Auster » et l’histoire est racontée à la manière d’un témoignage car ce même narrateur se base sur un cahier écrit par Quinn pour transmettre les faits. On a ainsi l’impression que les personnages sortent du livre pour s’introduire dans la réalité du lecteur.
 


Ce qui caractérise aussi cette oeuvre, c’est l’intertextualité. De nombreuses références au récit d’apprentissage sont présentes. Dans le roman d’apprentissage, le personnage devient un individu grâce au voyage, en découvrant le monde et la société qui l’entoure. Par des allusions ou des citations d’auteurs tels que Rousseau (Les Confessions), Montaigne (Essais), Edgar Allan Poe, (Les aventures d’Arthur Gordon Pym), etc.,  Paul Auster insiste sur la quête du moi par l’errance des personnages. Mais à cause de leur traumatisme, ces derniers n’arrivent jamais à se forger. Au lieu de se construire par le voyage et la découverte du monde, les personnages de Cité de verre se détruisent, ils ne parviennent pas à sortir des espaces de solitude et d’errance qu’ils traversent et finissent par disparaître.

 Cite-de-verre-BD.jpg
La ville de New York a un rôle important dans le livre. C’est un lieu d’errance, dans lequel les personnages vont et viennent, et se perdent. New York représente aussi l’errance psychologique : c’est en se promenant que les personnages se perdent dans leurs pensées, s’enferment en eux-mêmes.

Lors de la description, c’est l’image du labyrinthe qui revient sans cesse. La ville est décrite par ses multiples rues et ses immeubles, ce qui donne une sensation d’oppression, mais aussi d’impasse. Où qu’il aille, Quinn est condamné à errer et à ne jamais trouver la sortie (à savoir la conquête de son identité), il est entouré de murs et de chemins qui ne le mènent nulle part. Il se perd aussi dans la foule, dans le perpétuel mouvement de la ville et des gens qui l’entourent, sans jamais pouvoir s’y mêler. Il est exclu du rythme, est transparent, invisible, aux yeux de la société.

« New York était un espace inépuisable, un labyrinthe de pas infinis, et, aussi loin qu’il allât et quelle que fût la connaissance qu’il eût des quartiers et de ses rues, elle lui donnait toujours la sensation qu’il était perdu. Perdu non seulement dans la cité, mais tout autant en lui-même. »

 
Bastien, 1ère année Édition/Librairie

 


 

Paul AUSTER sur LITTEXPRESS






Articles de Mélanie et de Julie sur Brooklyn Follies



 

 


 

Léviathan, article d'Anaïs

 

 

 Moon Palace : articles de  Valérie,  de Joséphine et de Laura.

 


Trilogie new-yorkaise, articles de Marine et de Fiona,

 

Mr Vertigo, articles de M.B. et de Chloé,

 

 

Smoke, article de Louise,

 
La Nuit de l'Oracle, articles d'Audrey et de Caroline.

 

 

 

Paul Auster Dans le scriptorium

 

 

 

 

 

 

 

 

Article de Jean-Baptiste sur Dans le scriptorium

 

 

 

 

 

 

 

 


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31 mars 2011 4 31 /03 /mars /2011 07:00

 

John-Dos-Passos-Manhattan-Transfer-01.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

John DOS PASSOS
Manhattan Transfer, 1925

Gallimard, 1929

Folio, 1973

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

dos_passos2.jpgJohn Dos Passos fut un peintre et un écrivain du XXe siècle, que l'on considère comme appartenant à la « Génération Perdue » des auteurs américains. C'est ainsi que Gertrude Stein, créatrice de cette expression, désignait le groupe qu’elle formait avec ses collègues écrivains partis pour l'Europe, notamment aux côtés des Républicains lors de la Guerre d'Espagne. Scott Fitzgerald en était le chef de file, et derrière lui venaient Steinbeck, Hemingway, Ezra Pound ou encore T.S. Eliot.

Mais Dos Passos connaissait déjà l'Europe : en 1907 il en fait le tour avec un tuteur et y étudie la peinture, l'architecture et la littérature durant six mois. De plus, il retourne encore une fois, après l'obtention de son diplôme en 1916, en Espagne où il continue d'étudier ce qui à l'époque était sa passion, la peinture. Il s’engage enfin, en 1917, dans les ambulanciers.

Cependant on peut dire qu'il s'est tout autant consacré à la recherche de son propre style en littérature : il est adepte d'une technique littéraire dite du « courant de conscience » : l'auteur écrit en suivant les pensées du personnage, il se révèle donc assez difficile de comprendre le tout car, on le sait, les pensées fonctionnent par analogie, association ou dissociation : on passe donc du coq à l'âne sans raison, la ponctuation se fait parfois désirer... Cela ressemble beaucoup à du Faulkner.

Le titre, une fois qu'on a cherché sa signification la plus terre-à-terre possible, se révèle on ne peut plus pertinent. Manhattan Transfer était en effet à l'époque une gare dernier cri, devenue très populaire : on venait de creuser deux tunnels sous l'Hudson pour accéder à l'île, où se trouve encore le centre économique et culturel de la ville. La station n'était pas accessible à pied, elle servait aux passagers à changer de train pour emprunter le tunnel. De plus cette station faisait la jonction entre toutes les voies venant de l'extérieur de la ville pour y entrer. Le transfert vers Manhattan s'y faisait, et cette station était donc la porte d'entrée vers le cœur de la ville.



L'importance de la ville

Tout d'abord, on peut dire que Manhattan ou même New York canalisait à l'époque toutes les ambitions des gens.

Ainsi, le premier qu'on surprend à vouloir y gagner son pain est le pauvre Bud, un paysan américain qui a marché seul sur des miles et des miles pour échapper à sa campagne et trouver du travail : mais cela s'avérera plus difficile que prévu ; il est loin d'être le seul à croire que la ville lui apportera fortune et femme facilement. Il ne vivra tout au long du livre que de petits jobs, et restera ouvrier.

Mais il n'y a pas que les Américains qui s'y précipitent : deux de nos compatriotes, respectivement nommés Émile et Congo, voient en la belle expansion de New York l'occasion de trouver une vie nouvelle et aisée. Ils la croient pleine d'opportunités, de places libres où ils pourront installer leur petite affaire, pour prospérer sans gêner personne. Cependant c'est une profonde désillusion qui les attend : sans jamais trouver ce qu'ils cherchaient à atteindre, ils feront avec et se fraieront un chemin : pour Émile ce sera l'anonymat très vite, une vie transparente et sans goût ; Congo quant à lui va accepter les nouvelles « lois » des hors-la-loi, il se fabriquera une identité et gagnera trop bien sa vie grâce à la contrebande d'alcool sous la Prohibition.



Ensuite cette ville perverse et généreuse pour ceux qui l'acceptent est avant tout la trame de fond du roman, elle en est l'atmosphère qui pousse les personnages à agir de façon cupide et avide de pouvoir et de femmes, de célébrité et d'affection aussi (ce ne sont que des hommes après tout).

Dans sa grandeur, elle impose sa vision des choses : avoir toujours plus, croître et ronger la place des autres. Sa devise devient celle des hommes.

À chaque début de chapitre on trouve une description mêlant architecture et développement humain de la ville, comme une didascalie fixant le décor et l'ambiance dans lesquels évolueront Ellen Thatcher, Jimmy Herf, George Baldwin, Gus McNeil, John Oglethorpe ou encore Ruth Prynne...

Ces didascalies témoignent même de la transformation qu'ils subissent tout au long du livre : ainsi les titres des chapitres de la première partie sont mécaniques, ils portent le nom d'un élément physique et matériel de la ville tandis que dans la seconde, les noms s'humanisent, la ville perd le dessus car les personnages sont enfin lucides à propos de leurs souhaits et de leurs ambitions dans Manhattan.



Ce roman est celui d'une femme

Il l'est plus que celui de la ville ; c'est elle en effet qui prend le dessus quand l'autre la trahit : quand Dos Passos décrit la ville c'est la féminité d'Ellen Thatcher qu'il dépeint. Les couchers de soleil y sont « gorge de pigeon », les coassements des plus vilains batraciens sonnent comme des « clochettes de traîneaux », la lumière y est « rose », le ciel « bleu de flamme », le parquet a même droit à son heure de gloire poétique. « Les lueurs violettes de l'aube » nous surprennent, puis le « soleil doré » se lève sur une « houle dédaigneuse » de cheveux blonds, les chapeaux ne sont pas gris mais «  gris rosâtre » et même une pluie incessante passe pour une «  frange de perles sur les vitres »... Sans parler des descriptions des costumes de l'époque, qu'on aimerait bien reconstituer rien que pour en apprécier la couleur exacte. On constate donc qu'il y a une omniprésence de la poésie de la peinture, où tout est plus beau une fois représenté, recadré... Toutes les descriptions de l'auteur se rapportent à des couleurs aux dénominations lyriques, à des odeurs sucrées... C'est un roman très féminin, délicat et poétique alors qu'il se déroule dans une ville sordide et pourrie, où les gens sont corrompus !

Et Ellen ne serait-elle pas Manhattan ? Elle personnifie les deux aspects de la ville : d'un côté elle appâte les hommes, les attire et les rend fous et de l'autre ne leur offre rien de ce qu'ils attendaient. Pour gagner avec elle il faut vouloir de l'argent, de la gloire... Ce qu'elle désire elle-même d'ailleurs.

De plus l'héroïne est au centre de toutes les relations nouées dans le livre, elle fait le lien, elle en est le rouage central, qui explique la présence de tous les autres. Elle joue surtout avec les hommes, un peu avec les femmes pour mieux se moquer de ces derniers et surtout elle se cherche elle-même : à chaque période de sa vie correspond une orthographe différente de son prénom. Elle ne sait qui elle est (à peu de choses près) qu'à la fin...

dos_passos_schema.jpg


Manhattan Transfer raconte la ville et les instincts qu'elle réveille, la difficulté d'y vivre et de s'y retrouver soi-même avant qu'elle ait dévoré nos principes et nos envies d'honnêteté, de nature ou de vérité.

Et même si l'héroïne en est Ellen, tout est vu à travers l'œil d'un jeune homme naïf au début, très sensible, plein de questions existentielles, qui aimerait encore croire à l'amour qu'il lui porte : c'est Jimmy Herf et si on y réfléchit bien Dos Passos a mis beaucoup de lui dans ce personnage. À l'écart comme l'auteur, témoin de tout, ce sont ses pensées qu'on entend, et son expérience de la ville telle que l'a peut-être vécue John Dos Passos.


Anne, 1ère année Éd.-Lib.

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19 février 2011 6 19 /02 /février /2011 07:00

John-Fante-Demande-a-la-poussiere.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

John Fante
Demande à la poussière
Ask It the Dust,

traduction de

Philippe Garnier

Préface de

Charles Boukovski

Christian Bourgois,1996

10/18, 1999 et 2002

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Articles de Florent et de Blandine

 

 

1. Fiche de lecture de Florent

 

John-Fante.jpgS'il est un genre littéraire propre à l'expression du « moi », du « je », c'est bien le roman. Or depuis que celui-ci a acquis ses lettres de noblesse (inutile de citer une production romanesque écrasante comme celle du XIXe siècle) les auteurs n'ont eu de cesse de questionner l'écriture du moi et d'en rechercher de nouvelles formes d'expression : de Rousseau à Proust il y a un monde.

John Fante est un auteur américain du début du XXe siècle. Né en 1909 dans le Colorado d'une famille d'immigrés italiens, croyante et conservatrice, il se consacrera dès son plus jeune âge à l'écriture. Ce Colorado paysan et étriqué l'étouffant bien vite, Fante prend la route de Los Angeles dès ses vingt ans, se nourrit de littérature (Joyce, Huysmans, London, Dostoïevski, etc.) et assez vite attire l'attention de H.L. Mencken, auteur célèbre et rédacteur de la revue littéraire The American Mercury , dont il est inutile de préciser la référence au Mercure de France. Ses premières nouvelles seront publiées en 1932, même si son premier roman, La Route de Los Angeles, né de ce voyage en quelque sorte initiatique, ne sera publié qu'après sa mort (censure des éditeurs le jugeant trop cru, trop brut). Sa première publication romanesque a lieu en 1938 avec Bandini où déjà Fante se crée un alter ego et développe un prose teintée d'autobiographie. A son image, Arturo Bandini est un personnage manipulateur, joueur, grande-gueule, fort en tête et au caractère bien trempé (raciste, lâche, contradictoire..., par certains aspects même totalement névrotique) qui cherche sa place au soleil tout en tenant en sainte horreur ces milliers d'Américains venant s'échouer dans la cité des anges. En un certains sens la dédicace qu'adresse Dan Fante, son fils, dans l'un de ses recueils nouvelles semble tout à faite justifiée : « à mon père, ce sublime fils de pute... »

En 1939, lors de la publication de Demande à la poussière, Fante est encore un jeune homme impulsif et torturé, installé dans un hôtel miteux à Los Angeles. Il y oscille entre deux abîmes : les femmes et la littérature. Abîmes moribonds qui suintent de chacune des lignes de ce roman. Mais l'on ne peut à proprement parler de roman autobiographique. Fante est un joueur qui travestit sans cesse la réalité, qui rejette les conventions et refuse la moindre parcelle de normalité, et bien que l'oeuvre soit écrite à la première personne, l'on ne peut parler d'autobiographie au sens générique.

Encore une fois John Fante remet le couvert avec son alter ego Arturo Bandini, double imaginaire logeant lui aussi dans un hôtel miteux de L.A. Et vivotant tant bien que mal de l'argent que lui envoie sa mère ou que ses rares publications engendrent. Âgé de 20 ans, Arturo n'a qu'un objectif en tête : écrire et prouver à la face du monde l'incroyable talent qu'il possède. Déjà publié par Hackmuth (double évident de Mencken), il dégaine à chaque occasion un exemplaire du magazine où sa nouvelle Le Petit chien qui riait a été publié. Or Arturo cherche à écrire, et très vite se rend compte qu'il va devoir se frotter à la vie pour sortir quelque chose de sa machine à écrire, et plus particulièrement se frotter aux femmes (c'est du moins une certitude qui l'habite).


Personnage paradoxal, dont les névroses soulèvent le texte (racisme, schizophrénie, mégalomanie, etc.), il oscille sans cesse entre deux pôles : candeur naïve et folie, espoir et désespoir. Et chacun de ses écrits, chacune de ses « envolées » lyriques n'ont lieu que lorsque le personnage est au plus mal ! Les mêmes abîmes que ceux de Fante animent le roman : femmes et littérature, et leur incompatibilité profonde. S'ensuivent donc diverses expériences, tantôt grotesques (fuite devant une prostituée par un surprenant sursaut de foi), tantôt glauque (meurtre d'un veau pour un steak). Malgré tout peu d'événements ont lieu, le récit tendant à l'introspection et à l'autofiction (Arturo adorant se mettre en scène en tant que célèbrissime auteur), et tout le roman va se cristalliser autour de l'amour-haine qui va naître entre Bandini et Camilla, une serveuse d'origine mexicaine, débraillée et fière.

Sans vouloir verser dans le cliché universitaire classique, le roman s'entache alors des thèmes mythiques d'Éros et Thanatos : pulsion de vie (de passion) et pulsion de mort (révulsion réciproque). Peut être pourrait-on même voir dans Arturo une relecture d'Orphée... Le narrateur n'atteint un réel degré de poéticité que lorsque la dépression le gagne ou lorsqu'il tente vainement d'arracher Camilla, son Eurydice, sa « princesse maya » aux griffes de la drogue et de Sammy. Véritablement, ce n'est que dans ces moments-là que la brutalité de cette prose mise à nu atteint un degré supérieur, opérant par là même une sorte de retour inattendu à une forme de poésie. Plusieurs leitmotive révèlent ces crises littéraires et humaines, et ce dans les deux élans que subit le narrateur (Eros et Thanatos) : au « ni homme, ni vache, ni veau, ni baiseur » s'oppose le « aimant hommes, bêtes et femmes tout pareil ».

Cette œuvre se révèle tout à fait marquante. D'un point de vue historique, elle préfigure la prose beatnik, les Bukowski et les Salinger des années 1950-1960, et n'a cependant absolument perdu aucune fraîcheur. Les histoires de paumés et losers ont cela de triste et vibrant qu'elle sont intemporelles... et ce d'autant plus que le narrateur, double fantasmé (ou fantasmant) de l'auteur crache ses poumons sur le clavier de sa machine à écrire avec une rage froide dont chaque ligne, chaque mot, chaque virgule porte le texte. A tel point que l'on serait tenté de comparer le tout au jazz américain des Roaring twenties... L'auteur joue sur la « blue note » (modulations de la mélodie, d'où dans ce texte modulations introspectives oniriques et crues) et serait même dans la recherche du « hit » tel que décrit par Kerouac : une note parfaite faisant vibrer à l'unisson l'interprète et la musique. Au final, une œuvre à l'image de la fatalité humaine où chaque être est désespérément seul et renvoyé à sa propre médiocrité, où seule la littérature semble offrir une échappatoire (oserais-je encore une fois lancer un concept fumeux et passe-partout....du registre de « la seule vie par conséquent vécue c'est la littérature ».

Florent, A.S. Éd.-Lib.

 

 

2. Article de Blandine

Demande-a-la-poussiere-John-Fante.gif« Un jour j'ai sorti un livre, je l'ai ouvert et c'était ça. Je restai planté un moment, lisant et comme un homme qui a trouvé de l'or à la décharge publique. J'ai posé le livre sur la table, les phrases filaient facilement à travers les pages comme un courant. Chaque ligne avait sa propre énergie et était suivie d'une semblable et la vraie substance de chaque ligne donnait sa forme à la page, une sensation de quelque chose sculpté dans le texte. Voilà enfin un homme qui n'avait pas peur de l'émotion. L'humour et la douleur mélangés avec une superbe simplicité. Le début du livre était un gigantesque miracle pour moi. J'avais une carte de la Bibliothèque. Je sortis le livre et l'emportai dans ma chambre. Je me couchai sur mon lit et le lus. Et je compris bien avant de le terminer qu'il y avait là un homme qui avait changé l'écriture. Le livre était Ask the dust et l'auteur, John Fante. Il allait toute ma vie m'influencer dans mon travail.»
Charles Bukowski,1979.

Demande à la poussière met en scène Arturo Bandini, jeune écrivain tâchant de se faire reconnaître, double autobiographique de John Fante. Ce n’est pas la première fois que l’auteur utilise ce personnage : son enfance est décrite dans Bandini et la fin de son adolescence dans La Route de Los Angeles, notamment. C’est un des personnages préférés de Fante. Tout comme lui, Bandini est fils d’immigrés italiens, il a travaillé dans une conserverie de poisson et est découvert par le rédacteur d’un prestigieux magazine littéraire qui publie sa première nouvelle. Demande à la poussière nous plonge dans la vie parfois chaotique de cet écrivain n’ayant publié qu’une seule nouvelle, qui pose ses valises dans une pension moyenne de Los Angeles. Arturo a une vingtaine d’années. Il enchaîne les périodes où il doit voler du lait avec la complicité de son voisin et les périodes fastes dans lesquelles il s’achète des choses qu’il n’utilise finalement pas. Il est ambitieux, arrogant, imbu de lui-même et pourtant sujet aux doutes de temps en temps. C’est une âme torturée par la littérature et les femmes, qu’il rêve, suit et vénère même, pour certaines. Il tombera amoureux : Camilla Lopez, serveuse mexicaine au caractère affirmé, enragée, elle aussi. Arturo rêve des femmes, désire les posséder toutes et lorsque Camilla s’offre à lui, il ne réussit pas à aller aussi loin qu’il le voudrait. En résulte une frustration extrême augmentée par le fait que tout son désir pour elle renaît dès qu’elle s’en va.

« Elle m'a passé le bras autour du cou. Elle m'a tiré la tête et m'a enfoncé ses dents dans la lèvre inférieure. Je me suis débattu pour me dégager parce que ça faisait mal. Elle est restée à me regarder regagner l'hôtel, tout sourire, un bras passé par-dessus le dossier du siège. J'ai sorti mon mouchoir pour m'essuyer les lèvres. Le mouchoir avait du sang dessus. J'ai suivi la grisaille du couloir, jusqu'à ma chambre. À peine j'ai fermé la porte que tout le désir qui m'avait fait défaut juste un moment auparavant s'est emparé de moi. Il me cognait le crâne et m'élançait dans les doigts. Je me suis jeté sur le lit et j'ai déchiré l'oreiller avec mes mains ».

 Leur relation est violente, Arturo étant un homme passionné, il l’aime, la hait, puis l’aime à nouveau, etc. La tension entre eux est extrême. Il croisera également la route de Vera Rivken, qui l’aimera lui, sans retour, et disparaîtra. Il réussira à aller jusqu’au bout avec elle, mais en lui demandant de jouer à être Camilla. Quant à cette dernière, elle se détruira pour un homme sans talent voulant écrire un chef-d’œuvre et demandant des conseils à Arturo. C’est une course effrénée à la reconnaissance de l’autre, un désespoir amoureux, d’où certains sortiront seuls, perdus à jamais. « D'accord elle se fichait de moi et me méprisait, elle en aimait un autre, mais était si belle et j'avais tant besoin d'elle. »

L’écriture de Fante est brute, sans détours. Nous sommes plongés dans les pensées d’Arturo, toutes ses pensées et c’est ainsi qu’il nous est possible de sentir ses failles, ses doutes. L’écrivain galère, angoissé par le fait de devoir un jour retourner vivre dans sa ville natale si il échoue, de croiser le regard des gens auxquels il a si longtemps crié qu’il était le plus doué des auteurs de son époque. Il doute également de la qualité, de l’importance de son écriture. C’est un homme passionné, extrêmement rêveur, capable de s’imaginer une vie en une fraction de seconde. Les pensées d’Arturo, ses fantasmes (d’écrivain reconnu ou de voleur pris en flagrant délit par exemple), ses moments de doutes, de délire, ses interactions avec le monde extérieur… tout se mêle dans l’écriture de John Fante et nous permet le temps d’un livre de vivre en quelque sorte la vie d’Arturo, de s’approcher au plus près de ce personnage tourmenté, au mauvais caractère et bourré de défauts, mais tellement humain après tout.


B.,  2e année Bib.-Med.-Pat.

 

 

John FANTE sur LITTEXPRESS

 

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Article de Céline sur Mon chien stupide

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Published by Blandine et Florent - dans roman urbain moderne et contemporain
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18 janvier 2011 2 18 /01 /janvier /2011 07:00

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Arthur SCHNITZLER
Vienne au crépuscule
Titre original : Der Weg ins Freie (1908)
Traduit de l’allemand
par Robert Dumond.
Stock, La cosmopolite, 2000.
Librairie Générale Française,
Livre de poche, n° 3079, 1996.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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L’auteur.



Arthur Schnitzler naît dans le quartier juif de Vienne en 1862 et meurt en 1931. Son père est un laryngologue reconnu de Vienne. En effet, il compte parmi sa clientèle des artistes, des comédiens et des  chanteurs d’opéra. Le jeune Arthur découvre ainsi le monde des arts et du spectacle et éprouve, très tôt, un vif intérêt pour le théâtre. Suivant le souhait de son père, Schnitzler fait des études de médecine. Au cours de ces études, il s’intéresse plus particulièrement à la psychiatrie et lit l’œuvre de Freud. Ce dernier verra d’ailleurs  en lui « son double » littéraire. Sa thèse de médecine  porte sur  le « Traitement hypnotique de la névrose ». Il est important de souligner le point de vue de Schnitzler sur la psychanalyse. En effet, il adopte une position critique à l’égard de la psychanalyse dont il souligne les limites. Il évoque notamment le côté doctrinal et la généralisation exagérée de certains principes comme le complexe d’Œdipe. A. Schnitzler exercera pendant quelques années, avant de se consacrer pleinement à l’écriture, une activité qu’il a commencée dès l’adolescence. Il va s’illustrer dans plusieurs genres : le théâtre, la nouvelle mais également le roman. Sa vie littéraire est marquée par plusieurs scandales dont celui suscité par la représentation de sa pièce La Ronde, à Berlin en 1920. Le propos est jugé obscène et Schnitzler est qualifié de « pornographe ». Parmi ses nouvelles, nous pouvons citer Le lieutenant Gustl (1900) ou encore Mademoiselle Else (1924), deux monologues intérieurs. Notons également La nouvelle rêvée (1925) dont Kubrick s’est inspiré pour son ultime film, Eyes Wide Shut. Les œuvres de Schnitzler seront interdites sous le régime nazi.


Le contexte viennois.

Sur le plan politique.

Au tournant du XXe, l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand en 1914 sera à l’origine de la déclaration de la guerre. L’Empire se caractérise par la cohabitation sur un même territoire d’un grand nombre de nationalités.

En 1895,  Karl Lueger devient maire de Vienne : il met en place une politique antisémite.


Sur le plan culturel.

Vienne constitue un foyer culturel et artistique d’importance en Europe dès la fin du XIXe siècle. Arthur Schnitzler appartient au groupe des « Jeune Vienne » (« Jung Wien »).  Il s’agit d’un groupe novateur, d’avant-garde dans tous les domaines artistiques et qui gravitait autour de personnalités comme Hugo von Hofmansthal ou Hermann Bahr. Leurs réunions se déroulaient au café Griensteidl qui fut démoli en 1897. Les cafés ou  literatencafés constituaient l’un des cœurs sociaux de Vienne. Ces artistes avaient l’impression de l’imminence d’une catastrophe européenne, la sensation d’une décadence de la société. Hugo von Hofmannsthal écrit, ainsi, en 1906 :

« Le caractère de notre époque est l’ambiguïté et l’indétermination. Elle ne peut s’attacher que sur des bases en glissement, sans perdre conscience que tout glisse là où les générations antérieures croyaient avoir des assises solides ».

Dès lors, cette sensation conduit à la mélancolie et à un repli sur soi. La littérature de cette époque va, ainsi, s’attacher à l’exploration du moi. L’art devient un moyen de fuir le monde. En Autriche, et à Vienne particulièrement, les intellectuels juifs exercent une influence de premier ordre sur la vie artistique. Ils prônent un culte de l’art et souhaitent intégrer les élites allemandes et autrichiennes.


En guise de préambule : l’œuvre et son titre.

Vienne au crépuscule paraît en 1908. L’écriture du roman se déroule sur environ 10 ans. Arthur Schnitzler fait référence à cette œuvre dans son Journal dès 1902. L’œuvre connait un immense succès : en 1936, la 136e édition est publiée.

Le titre français, Vienne au crépuscule, n’est pas une traduction littérale du titre allemand, Der Weg Ins Freie, c’est-à-dire « le chemin de la liberté ». La traduction française met en avant l’esthétique décadente de l’œuvre qui dépeint une société déliquescente. Le motif du « crépuscule » est omniprésent dans l’œuvre et est caractéristique de la fin du XIXe siècle. Il s’agit en effet d’une métaphore prisée par les Décadents pour signifier la fin d’une époque, le déclin d’une société. Le titre allemand n’induit pas tout à fait la même orientation de lecture. En effet, le titre choisi par Schnitzler propose une lecture plus optimiste du roman. Le récit se fonde davantage sur l’idée d’un avenir meilleur où l’espoir est permis. Ces deux titres se révèlent, en réalité, complémentaires. Chacun met en exergue un aspect ou l’autre de l’œuvre de Schnitzler.


Vienne au crépuscule : résumé.

Un bref résumé de l’œuvre est disponible sur le site Babelio, à l’adresse suivante :

 http://www.babelio.com/livres/Schnitzler-Vienne-au-crepuscule/2932


 L’itinéraire sentimental et artistique de Georges von Wergenthin.

Un double mouvement s’opère au sein de l’œuvre : les  aventures sentimentales, d’une part, et la vocation artistique d’autre part.

 


Un itinéraire sentimental voué à l’échec ?

A. Schnitzler transpose, dans ce roman, ses propres aventures sentimentales. En effet, l’écrivain a connu une vie sentimentale relativement agitée.

Sous les traits de Georges von Wergenthin, on peut reconnaître le compositeur Clemens von Franckenstein, dont le frère était diplomate, tout comme le frère de Georges, Félicien. Georges est un  jeune aristocrate, connu pour ses nombreuses conquêtes. Lors d’une de leurs conversations, Else Ehrenberg et sa mère dresse un portrait de Georges assez révélateur de sa personnalité :

« […] Chaque jeune homme n’a-t-il pas une liaison sérieuse ? Crois-tu qu’il en est autrement pour Georges de Wergenthin ?
– Une liaison sérieuse ?...Non celui-là n’en connaîtra jamais. Il est beaucoup trop froid, trop supérieur…et il manque de tempérament.
– Justement pour cette raison, déclara Else en psychologue avertie. Il se laissera embarquer dans quelque affaire, à son insu, et se retrouvera submergé. Et un beau jour, il se mariera…par lassitude…, avec une personne qui lui sera probablement indifférente. » (p. 80).

A la lecture de l’œuvre, les propos d’Else apparaissent prémonitoires. C’est au cours de cette même conversation que l’on apprend que Georges entretient une relation avec Anna Rosner.

Le roman traite essentiellement de sa relation avec Anna Rosner, une chanteuse. Cette aventure fait écho à la situation des parents de Georges. En effet, sa mère était également chanteuse. La liaison d’Anna et de Georges est placée sous le signe du secret jusqu’ à ce que la jeune femme tombe enceinte. Ils vont alors effectuer un séjour en Italie avant de revenir en Autriche pour l’accouchement. Anna donnera naissance à un garçon qui meurt aussitôt, étranglé par le cordon ombilical. Cette relation n’est pas sans rappeler la liaison de Schnitzler avec une chanteuse, Marie Reinhard qui accouchera d’un enfant mort-né. Dès son origine, l’histoire sentimentale de Georges von Wergenthin et d’Anna Rosner semble être placée sous le signe de l’échec. Leur relation met en évidence le poids des conventions sociales de la société viennoise. La grossesse d’Anna soulève la question de la responsabilité. Georges se sent responsable de la jeune femme et de leur enfant mais se refuse à s’engager par l’intermédiaire du mariage. Félicien, le frère de Georges, tout en lui apportant son soutien désapprouve, au fond de lui, cette relation. La mort de l’enfant annonce la rupture inévitable entre les deux personnages. Mais cette épreuve vécue par Georges constitue une étape fondamentale dans son chemin vers la maturité. Un sentiment de culpabilité naît chez  Georges : il se sent responsable de cette mort, faute d’avoir réellement désiré cet enfant. Mais pourtant cette culpabilité cède, dans le même temps, la place à une forme de soulagement. Cette mort rompt d’une certaine façon un engagement pris à l’égard d’Anna, imposé par son éducation, par le poids des valeurs de la société. Ainsi, de cet échec sentimental découle un sentiment de liberté. Notons également le rôle décisif joué par Anna dans la vie de Georges. Anna est à la fois celle qui le prive de liberté dans le sens où Georges se sent responsable d’elle et de leur futur enfant. Mais c’est également elle qui lui redonne sa liberté et qui lui permet d’accomplir sa vocation d’artiste. En effet, à la fin du roman, elle insiste pour que Georges réponde à la demande de l’opéra de Detmold qui veut que celui-ci devienne leur chef d’orchestre.

Enfin,  la relation entre Georges et Anna nous montre combien les thèmes de l’amour et de la mort  sont  étroitement liés. Cette alliance est une thématique récurrente dans la littérature au tournant du siècle. Le couple Eros-Thanatos est omniprésent dans notre roman. Ainsi, l’écrivain Henri Bermann noue une idylle avec une actrice qui se suicidera par noyade. Au terme du roman, l’alliance de l’amour et de la mort est à nouveau convoquée à travers la représentation de l’opéra de Wagner, Tristan.


Le parcours artistique ou l’œuvre en devenir.

Comme nous l’avons vu, Georges est  compositeur. Il est frappant de constater que sa carrière artistique repose sur une œuvre en devenir. En effet, pendant une grande partie de l’œuvre, Georges ne parvient pas à composer : « Cela faisait de nouveau six mois, sinon plus, qu’il n’avait fourni aucun travail sérieux » (p. 8). Son inspiration semble paralysée. Au mieux, il a l’idée de quelques motifs musicaux au cours notamment de ses promenades dans les rues et parcs de Vienne.  Ainsi, dans les salons et les dîners, il joue toujours les mêmes lieder. Il ne parvient pas à achever la partition d’un quintette ce qui fait dire à Else : « Ce quintette commence à ressembler à un mythe » (p. 223). De plus, lorsqu’on l’interroge sur ses compositions en cours, il évoque l’écriture d’un opéra. Cet opéra doit être réalisé  avec son ami Henri Bermann, écrivain. Mais ce projet est sans cesse retardé. L’œuvre est constamment décrite comme en cours de réalisation. L’activité est reportée au lendemain. Ce n’est qu’une fois son poste de chef d’orchestre pris à Detmold, qu’il terminera cet opéra ainsi que le quintette : « quant au quintette, l’œuvre mythique, comme Else l’avait appelé un jour, il était presque terminé. » (p. 409).

Nous constatons que la vie sentimentale et artistique de Georges se construit autour d’actes manqués, d’événements sans cesse retardés ou repoussés. Georges souffre de ce que son frère appelle un « manque de plan » (p. 216). Pourtant, ces deux mouvements dans la vie de Georges constituent des étapes fondamentales de ce chemin vers la liberté et « bien qu’il ne composât que peu de choses, il avait l’impression de progresser intérieurement » (p. 241).


Le « chemin de la liberté ».

La métaphore du chemin

La métaphore du chemin est liée au thème de la promenade et de la marche qui traverse le roman. En effet, Georges consacre une grande partie de son temps libre à arpenter les rues et les parcs de Vienne. La promenade est souvent associée à la flânerie et constitue un motif cher à l’esthétique décadente. Ainsi, Georges aime à prolonger « sa flânerie » (p. 19).  Mais ce temps de la marche est aussi celui de la réflexion, propice à l’éclosion de la pensée et donc à un retour sur soi. En outre, la marche  favorise le développement de l’imagination et du rêve. Si la marche conduit à la rêverie, le rêve lui-même convoque l’image du chemin : « il fut emporté dans des rêves incohérents (…). Il marchait sur le chemin de la Lande » (p. 339).

Le cheminement intérieur de Georges se trouve matérialisé par la promenade. Il existe une forme de correspondance entre les mouvements de sa marche et les sentiments intérieurs qui l’animent : « Comme pour fuir ce malaise, il accéléra de plus en plus sur le chemin du retour » (p. 144). Cette métaphore de la vie et du parcours de Georges peut se comprendre comme un désir de liberté ou comme une fuite en avant. En outre, les longues marches effectuées par Georges sont reprises, par un effet de mise en abyme, par le mouvement de rotation de la grande roue du Prater. Ces mouvements répétitifs, accentués par le rythme assourdissant des musiques du parc, semblent reproduire une sorte d’ostinato. Dans cet environnement, l’inspiration renaît :

« Dans l’obscurité, avec un vacarme assourdissant, leur wagon dévalait la pente, puis remontait sous les cimes noires des arbres ; et, dans ce bruit sourd, rythmé, Georges découvrait peu à peu un motif musical burlesque à trois temps. »  (p.66).

L’ensemble de ces mouvements participe à une dilatation du temps. Ces marches s’inscrivent dans un temps particulier. Des indications temporelles nous précisent les heures et les moments privilégiés pour la promenade : l’automne et le crépuscule. Ainsi, l’automne est la saison qui apporte le salut (« le salut de l’automne », p. 389). Tout concourt donc à cette marche de la liberté.


Une tension entre passé et avenir.

Ce chemin de la liberté s’avère chaotique. En effet, le personnage de Georges est sans cesse tiraillé entre passé et avenir.

Georges évoque avec nostalgie et mélancolie le passé. Le thème de la mémoire associé au rêve est récurrent. Il s’agit de revenir sur ce qui semble être un âge d’or : le temps de l’enfance, des voyages. Néanmoins, le souvenir est aussi celui de la mort  et de la disparition de la mère puis du père. C’est d’ailleurs sur le rappel de la mort du père, survenue quelques mois auparavant, que s’ouvre le récit. Ainsi,

« une sorte de nostalgie de ces contrées familières dont il était privé depuis longtemps s’empara de lui, des images à demi oubliées surgirent devant ses yeux […] » (p. 206). 

Georges « exprima la nostalgie de ces lieux qui le saisissait parfois comme un véritable mal du pays natal […] » (p. 206). Son regard vers l’avenir est placé sous le signe de l’espoir comme s’il s’agissait de retrouver un âge d’or que le présent semble lui refuser. En effet, le temps présent semble plutôt celui de la dégradation. Le bonheur est, la plupart du temps, évoqué en parlant de l’avenir : « maintenant on allait vers le levant, vers le pays natal, vers l’avenir » (p. 240). Ce propos fait référence au départ de Georges et d’Anna pour l’Italie, pays visité par le jeune compositeur dans son enfance. Le futur est le temps de la liberté, de l’accomplissement de sa carrière artistique. : « Il savait que, dès son arrivée à Vienne, le travail sérieux commencerait et qu’alors la voie s’ouvrirait libre devant lui » (p. 242). Ainsi, son opéra est une  œuvre du lendemain, de l’après. Il sera parachevé, une fois Georges libéré de son « engagement » sentimental. Dans le même temps, Georges est marqué par le déterminisme. Il est convaincu que chaque individu a un destin à accomplir. Anna « était destinée pour ainsi dire dès sa naissance à finir bourgeoisement » (p.125).

S’agit-il d’un chemin vers la liberté ou d’une fuite en avant ? La question reste posée.


Une peinture de la société viennoise : la crise d’identité.

La question de l’identité juive.

Des positions très contrastées s’expriment au sein de la communauté juive : sioniste, antisémite, etc.

— Les sionistes.

Schnitzler a entretenu une correspondance avec le fondateur du sionisme, Theodor Herzl.  Le principe  de ce mouvement réside dans la constitution, en Palestine, d’un état juif. Sur le plan historique, cette théorie a été vivement critiquée par un ensemble de la bourgeoisie juive viennoise. Dans Vienne au crépuscule, ce fait est illustré par les propos de l’écriavain Henri Bermann. Ce dernier désapprouve le sionisme qu’il considère comme « la pire épreuve jamais imposée aux Juifs » (p.125). Cependant, plusieurs personnages témoignent d’un vif intérêt pour ce mouvement. Ainsi, Léo Golowski participe au congrès sioniste à Bâle :

« Il leur raconta alors l’expérience vécue au congrès sioniste de Bâle auquel il avait participé l’année précédente et où il avait acquis, comme jamais auparavant, une connaissance profonde de l’essence et de la mentalité du peuple juif » (p. 129).

M. Ehrenberg témoigne également de son adhésion au sionisme, à  l’inverse de son fils Oscar qui se déclare antisémite. A ce titre, nous pouvons citer un extrait d’une conversation qui réunit M. Ehrenberg, sa femme, Else, leur fille et Nurnberger :

« […] "J’ai l’intention de pousser plus loin, vers l’Égypte, la Syrie, probablement aussi vers la Palestine. Peut-être seulement parce qu’on vieillit ou parce qu’on lit trop de choses sur le sionisme et ses problèmes, mais, c’est plus fort que moi, je voudrais avoir vu Jérusalem avant de mourir." […]

 "Voilà des choses, dit Ehrenberg, que ma femme ne comprend pas, et mes enfant encore moins. Toi non plus, Else. Mais quand on lit ce qui se passe dans le monde, on est tenté de croire qu’il n’y a pas d’autre solution pour nous.

—   Pour nous ? répéta Nurnberger. Je n’ai pas remarqué jusqu’à présent que vous ayez eu particulièrement à souffrir de l’antisémitisme.

[…]

—   Je ne suis pas baptisé, répliqua Nurnberger tranquillement, mais, à vrai dire, je ne suis pas juif non plus. Je me tiens depuis longtemps en dehors de toute confession ; pour la simple raison que je n’ai jamais eu le sentiment d’être juif.

—   Quand dans la Ringstrasse on vous enfoncera votre haut de forme sur la tête parce que, permettez-moi de vous le dire, vous avez le nez un peu juif, vous vous sentirez atteint comme Juif, vous pouvez y compter.

[…]

—   Vous serez certainement heureux d’apprendre, dit Ehrenberg en se tournant vers Nurnberger, que mon fils, Oscar, est lui aussi un antisémite."

Mme Ehrenberger eut un léger soupir.

" C’est une idée fixe chez lui, dit-elle à Nurnberger. Il voit des antisémites jusque dans sa propre famille.

—   Voilà la toute dernière maladie nationale des Juifs, dit Nurnberger. Pour ma part, je n’ai réussi jusqu’à présent qu’à rencontrer un seul antisémite authentique. Je ne peux malheureusement pas vous cacher, cher monsieur Ehrenberg, que c’est un leader sioniste connu."  » (p. 83-85).

Cette conversation est révélatrice de la pluralité des positions concernant l’identité juive. Il s’agit d’une question qui divise la communauté juive de Vienne. Au sein d’une même famille, les avis divergent. Ainsi, Oscar tient des propos antisémites à l’opposé des idées de son père. Par ailleurs, Nurnberger ne se reconnaît pas dans l'identité juive.


— Les antisémites

Plusieurs personnages sont confrontés à l’antisémitisme. Ainsi, pour Henri Bermann, toute carrière politique semble impossible. Il convient de rappeler que Schnitzler a été particulièrement sensible à la montée de l’antisémitisme en Europe et à Vienne. Joseph Rosner, le frère d’Anna, relate également combien il serait mal venu pour lui de travailler chez un Juif : « Personne ne me fera plus travailler chez un Juif. Car, auprès de mes relations…dans tout mon milieu cela me rendrait ridicule » (p. 31). En effet, Joseph connaît Jaludek, fils d’un conseiller municipal qui est ami avec l’éditeur du Messager chrétien, revue du parti des Chrétiens-sociaux. Cet élément fait écho au contexte politique de Vienne, au tournant du siècle. En effet, la ville voit l’arrivée au pouvoir des chrétiens sociaux, avec à leur tête Karl Lueger. Ce parti va mener une politique antisémite.

Certains personnages comme Willy Eissler, qui est juif, n’hésitent pas à ironiser sur les propos antisémites qui peuvent se tenir au sein de la société. Ainsi, à propos du capitaine Ladisc, il affirme :

« Il faut dire que j’ai une antipathie insurmontable, que même le sang ne peut laver, envers les gens qui se gavent chez les Juifs et commencent déjà à déblatérer contre eux dans l’escalier. On attend au moins d’être au café » (p. 16-17).

L’ensemble des positions tendent à mettre en exergue toute la complexité de la question identitaire. C’est ce dont Georges, qui n’est pas juif,  prend conscience au fil du roman : « Pour la première fois la qualification de Juif, qu’il avait lui-même souvent employée, commençait à lui apparaître dans un éclairage tout nouveau, plus sombre. » (p. 132). Il s’agit de traiter de l’identité juive et plus largement de l’identité viennoise, question qui se cristallise dans le débat sur l’assimilation. Selon Henri Bermann, « Il s’agit justement d’une affaire que, jusqu’à nouvel ordre, chacun doit régler avec soi-même, comme il peut » (p. 293).


La  crise du sujet

La société viennoise devient un terrain privilégié pour observer l’éclatement du moi et de l’identité. L’exemple de la crise de l’identité juive est révélateur d’une évolution de la société. L’identité fragmentaire devient le reflet d’une société qui se délite. Ainsi, Joseph Rosner note : « dans notre chère Autriche, les antagonismes se déchaînent » (p. 125). S’interroger sur l’identité juive revient également à s’interroger sur l’identité du moi. En effet, la Modernité se caractérise par une réflexion sur la crise du moi et la prédominance de la subjectivité. Le roman de Schnitzler nous montre combien ce débat esthétique est ancré dans une réalité historique et sociale. La réflexion esthétique se joint à réflexion historique et politique. L’intériorité  constitue l’un des matériaux privilégiés des écrivains. Elle permet de saisir toute la complexité du moi, du sujet et donc de l’identité. A ce titre, nous citerons les propos du Dr Stauber s’adressant à son fils :

« Reprends-toi. Rappelle-toi qui tu es.

– Moi – je le sais.

– Non, tu ne le sais pas. Sinon tu n’oublierais pas aussi qui sont les autres. » (p. 404).

L’enjeu est bien de parvenir à sonder son identité afin de « ne pas se laisser égarer » (p. 293), selon les mots d’Henri Bermann.



Conclusion.

Le roman d’Arthur Schnitzler nous plonge dans la Vienne fin-de-siècle où la montée de l’antisémitisme suscite de nombreuses inquiétudes. A travers le parcours du baron von Wergenthin, nous explorons la complexité des rapports humains mais également celle du processus de création. Outre la narration des aventures sentimentales de Georges, il s’agit également pour Schnitzler de dépeindre la communauté juive de Vienne et la crise identitaire qui la traverse. Le Chemin de la liberté  est celui de la recherche de son identité. Gagner sa liberté, c’est peut-être parvenir à saisir l’unité du « moi ». « Il est naturellement indispensable de voir le plus clair possible en soi-même, d’éclairer les recoins les plus cachés de son être ! Avoir le courage de sa propre nature » (p. 293) : telle pourrait être la maxime de Chemin de la liberté.


Bibliographie.

Œuvres de Schnitzler :

Schnitzler, Arthur. Romans et nouvelles. 01, [1885-1908]. Paris : Librairie générale française, 1994. (La pochothèque. Classiques modernes).

SCHNITZLER, Arthur. Romans et nouvelles. 02, [1909-1931]. Paris : Librairie générale française, 1996. (La pochothèque. Classiques modernes).

Pour aller plus loin:

Le Rider, Jacques. Arthur Schnitzler ou la Belle Epoque viennoise. Paris : Belin, 2003.

Sauvat, Catherine. Stefan Zweig et Vienne. Paris : Chêne, 2000.


Marine, A.S. Bib.-Méd.-Pat.

 


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6 janvier 2011 4 06 /01 /janvier /2011 07:00

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Carlos Ruiz ZAFÓN
L'Ombre du vent
La sombra del viento
 traduit de l'espagnol

par François Maspero
Grasset et Fasquelle, 2004

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur


Biographie  ici.


Résumé

Dans la Barcelone de 1945, un garçon de 11 ans n'arrive plus à se souvenir du visage de sa mère. Ainsi débute le roman. Le père du jeune garçon narrateur, Sempere, le conduit alors dans un endroit secret : Le cimetière des livres oubliés. Il se trouve dans un vieil hôtel et a échappé à la censure de la guerre. Daniel y adopte, comme chaque personne qui y vient, un livre trouvé dans le labyrinthe des rayonnages. C'est ainsi qu'il découvre l'Ombre du vent de Julian Carax.

Sitôt rentré chez lui, il se plonge dans la lecture du roman et ne s'arrêtera qu'une fois qu'elle sera achevée.

Ce livre le fascine et très vite il demande à son père, libraire de la rue Santa Ana des informations sur son auteur. Celui-ci n'en a jamais entendu parler, ils se rendent donc au café el Quatre Gats où ont l'habitude de se réunir quelques rêveurs et un certain Gustavo Barcelo. Gustavo est prêt à offrir un bon prix pour le livre de Daniel mais celui-ci rétorque qu'il n'est pas à vendre et c'est ainsi que commence leur amitié. Daniel va apprendre à connaître Carax grâce à la nièce de Gustavo qui lui apprend qu'un individu sillonne les villes pour brûler ses livres.

Petit à petit, Daniel se lance donc sur les traces de Carax, mais celui-ci semble avoir disparu … Il discute avec quelques personnes qui l'ont connu à l'époque où il était au collège San Gabriel, puis des personnes qu'il a côtoyées ensuite. Son enquête est assez bien représentée par cette phrase : « les raisons de dire la vérité sont limitées, mais le nombre de celles qui vous poussent à mentir sont infinies » .

En parallèle de cette enquête s'en trouve une autre plus sombre ; l'inspecteur Fumero semble rechercher Fermìn Romero de Torres qui aide Daniel et son père à la librairie. Cet agent sinistre ne croit en rien. Il est soupçonné d'avoir été tueur à gages et mêlé du temps de la guerre civile à des affaires de torture aux côtés des fascistes. Sur la fin du conflit, il rejoint les anarchistes et enfin intègre la police. Il est également lié à l'enquête principale puisqu'il était le fils frustré du concierge du lycée où étudiaient Carax et ses amis.

À travers ses aventures, Daniel semble mener sa vie en parallèle de celle de Julian une trentaine d'années plus tard.


Les personnages

 
L'attrait et la richesse de l'œuvre sont en partie dus aux caractères et aux milieux sociaux des personnages.

Daniel et son père : Ils vivent dans un petit appartement dans la rue Santa Ana au dessus de la librairie. De condition assez modeste, ils ont cependant de quoi subvenir à leurs besoins. « La seule mention de la somme fit fuir toute couleur de son visage, mais moi j'en fus définitivement ébloui. […] Le stylo Montblanc de l'auguste Victor Hugo devrait attendre. »

Barcelo et Clara : Ils vivent dans une villa cossue : l'Ateneo. Clara est la nièce de Barcelo, elle est aveugle, c'est pourquoi Daniel viendra lui lire des livres : « Ce livre m'a appris que lire pouvait me faire vivre plus intensément, me rendre la vue que j'ai perdue. ». Barcelo est un personnage de caractère un peu arrogant : il se donne des grands airs avec sa pipe qu'il bourre souvent mais qu'il n'allume cependant presque jamais. Il a tout de même un grand cœur. « – J'ai confiance en vous, affirmai-je. – Ne dis pas de bêtises. Le dernier quidam qui m'a dit ça […], je lui ai vendu un Font-aux-cabres avec une dédicace au stylo de Lope de Varga […], alors tu ferais bien d'ouvrir l'œil, parce que dans le commerce des livres on doit se méfier de tout, même d'une table des matières. »

Fermìn Romero de Torres : Il a rencontré Daniel par hasard alors qu'il n'avait plus ni maison ni travail. Il n'a pas sa langue dans sa poche et c'est notamment ce qui allège l'ambiance. « Il faut toujours que les gens qui n'ont pas de vie se mêlent de celles des autres. » ; « Écoutez Merceditas, c'est bien parce que je vous considère comme une bonne personne (même si vous êtes un peu limitée côté intelligence et et d'une ignorance crasse) et parce que nous devons mobiliser tous nos efforts face à une urgence sociale prioritaire dans le quartier, sinon je vous aurais éclairée sur quelques points importants. » Il est intelligent et semble posséder des qualités d'enquêteur hors du commun. Il est aussi philosophe dans l'âme : « Le destin attend toujours au coin de la rue. Comme un voyou, une pute ou un vendeur de loterie : ses trois incarnations favorites. Mais il ne vient pas vous démarcher à domicile. Il faut aller à sa rencontre. »

« – Mais que faites vous ici, malheureux ? Ne deviez vous pas garder le repos ? – J'ai laissé le repos se garder tout seul, je suis un homme d'action. »

Julian : Il est décrit à travers ceux qui se sont attachés à lui : Nuria son amante, Fernando un ami d'enfance, Jacinta la nourrice de celle qu'il a aimée passionnément.

L'inspecteur Fumero : C'est le type même de l'opportuniste sans foi ni loi. Il est de plus en plus craint au fil des années de guerre. « Durán était tombé du cinquième étage et s'était écrasé en répandant une rosace de viscères. […] Fier de lui succéder à son poste, Fumero savait qu'il avait bien fait de le pousser, car Durán se faisait vieux pour ce travail. Les vieux – comme les infirmes, les gitans et les pédés –, avec ou sans tonus musculaire donnaient à Fumero des envies de vomir ».

Barcelone : Personnifiée à maintes reprises, cette ville est un mystère : « Jacinta sut dès le premier jour que cette ville était une femme, vaniteuse et cruelle ; elle apprit à la craindre et ne jamais le regarder dans les yeux. ».

Bea : Elle est la sœur du meilleur ami de Daniel et celui-ci s'en est épris. « Je passais le samedi dans les transes, derrière le comptoir de la librairie, en espérant à chaque instant voir Bea apparaître comme par enchantement. » ; « Et pour Beatriz, qui nous a rendu à tous deux la vie. »

Il y a beaucoup de dialogues dans le texte mais grâce aux caractères des personnages, il est impossible de se tromper quant à celui qui parle. Chacun a un style différent et un niveau de langue bien à lui. L'enquête est palpitante grâce à un scénario parfaitement orchestré.

La trame de l'histoire est plutôt tragique dans les rues d'une vieille Barcelone mais les personnages rendent le récit plus léger et poétique dans cette sombre période …

La dernière page est une répétition de la premièr e: la boucle est bouclée … On est prêt à recommencer !


M.L., 1ère année Bib-Méd.

 

 


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24 décembre 2010 5 24 /12 /décembre /2010 07:00

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Thomas PYNCHON
Vice caché
Titre  original :
Inherent Vice
Traduction française :
Nicolas Richard
Première parution aux États-Unis en 2009
Seuil, collection Fiction & Cie, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Thomas Pynchon

Biographie : http://fr.wikipedia.org/wiki/Thomas_Pynchon#Biographie


Bibliographie

V, roman,  1985
L’Homme qui apprenait lentement, nouvelles, 1985
 Vente à la criée du lot 49, roman, 1987
L’Arc-en-ciel de la gravité, 1988
Vineland, roman, 1991
Mason & Dixon, roman 2001
Contre-jour, roman, 2008
Vice caché, roman, 2009

 

Vice caché

 

Vice caché était un roman très attendu. Septième œuvre de Thomas Pynchon, après les très remarqués V, Vente à la criée du lot 49, Vineland, Maxon & Dixon, il s’essaie ici au polar.  

 

Vice caché est le récit des pérégrinations de Doc Sportello, détective privé à Los Angeles dans les années 70. Le surf rock a le vent en poupe, Charles Manson vient de faire des ravages, on roule dans de grosses voitures, internet en est encore à l’ARPANET, et la ville se construit peu à peu. C’est une époque charnière que vit Los Angeles, et Doc Sportello est un peu perdu. Surtout égaré dans des nuages de fumées illicites.

 

Comme tout bon privé, il n’aime pas traîner avec la police, et bizarrement, son meilleur ami, meilleur ennemi, n’est autre que le flic Bigfoot qui aime fracasser des portes à coups de pied, et enfermer les hippies comme Doc. Mais c’est ensemble qu’ils vont devoir résoudre le mystère de la disparition de Mickey Wolfmann, promoteur véreux et douteux, mais également de Shasta, l’ancienne petite amie de Doc, du garde du corps de Wolfmann qui faisait par ailleurs partie d’un gang néo-nazi, et d’un saxophoniste junkie revenu d’entre les morts. Doc va ainsi avoir le loisir de croiser diverses gens vraiment louches, surtout peu fréquentables, repris de justice, néo-nazis, mafieux… On suivra Doc des rues de Los Angeles jusqu’à Las Vegas, entre crises de paranoïa, drogues, rock’n’roll, ses divers déguisements et ses conquêtes, mais on suivra surtout les digressions de Pynchon dans une époque, les seventies, et une ville, Los Angeles. car Vice caché est un récit riche et foisonnant.

 

Et il est là le vice caché, dans cette ville entre deux époques, remplie de paumés junkies, extrémistes de tous poils, et dirigée par une mafia peu conciliante. Sans parler des petites frappes à qui Doc est plus enclin à accorder sa confiance qu’à la police. Peut-être encore un éclair de paranoïa, ou un délire de drogué, ou bien alors des restes de santé mentale et d’auto-défense. Assurément, la faune de personnages plus excentriques et typiques les uns que les autres vaut le coup d’œil. Mais rien n’est dit, et c’est là le talent de Pynchon. On sent bien qu’il y a un malaise, que quelque chose cloche, sans pouvoir mettre le doigt dessus. On a bien une idée avec toutes les références à Charles Manson et aux émeutes de Watts, tous ces gars qui ne croient qu’en la surf musique, la drogue, ou le surf. Mais cette ville embrumée, plongée dans un smog lourd et moite n’est que le reflet d’une Amérique passée. Le récit oscille donc entre nostalgie et regrets.

 

Car c’était une époque magnifique, de liberté, musique, insouciance, mais ça c’est ce qu’on veut bien voir, et en dessous du vernis, en dessous de sa ressemblance avec un polar, et de ses références au genre, ou de ses allures de fiction rock’n’roll, c’est une critique acerbe de l’illusion des seventies qu’on lit. Et c’est avec un arrière-goût qu’on le referme, comme si en fait, ce n’était pas si fun que ça, et que ça ne devait pas être si marrant que ça de se retrouver là-bas.

Enfin, un mot sur l’écriture de Pynchon. Assurément, c’est dense, très dense. Pas toujours évident de suivre le fil de l’histoire, qui n’est d’ailleurs souvent là que parce qu’il faut une histoire. On se raccroche à ce qu’on peut et il faut accepter de  se laisser aller aux délires de l’auteur, ou aux élucubrations des différents protagonistes. Car l’enquête en elle-même n’a que peu d’intérêt, le vrai intérêt comme on l’a vu plus tôt se trouve dans les personnages, et la ville. Ça n’a donc rien d’un polar traditionnel, et ça en fait une œuvre complexe, bourrée de références à la culture underground, mais pas toujours accessible si l’on n’est pas habitué.

Florian, 2e année Éd.-Lib.

 

Thomas PYNCHON sur LITTEXPRESS

 

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 Article de Delphine sur V.

 

 

 

 

 

 


 

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 Article de Maïlys sur Vente à la criée du lot 49.

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30 septembre 2010 4 30 /09 /septembre /2010 07:00

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Faïza GUÈNE

Kiffe kiffe demain

Hachette, 2004

Le livre de poche, 2005

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Faiza-Guene.jpgFaïza Guène est une jeune écrivain et réalisatrice française d’origine algérienne. Elle est née en 1985 et vit actuellement à Pantin (Seine-Saint-Denis, 93).

Pour le plus grand plaisir de ses lecteurs, elle a déjà publié trois romans aux éditions Hachette Littératures. En 2004, le premier, Kiffe kiffe demain, a été l’une des meilleures ventes de l’année et a même été traduit dans 26 pays. En 2006, c’est Du rêve pour les oufs qui est édité, suivi de Les gens du Balto en 2008. Ces trois romans ont ensuite été publiés au Livre de Poche.

Dans ses romans, Faïza Guène dresse le portrait du monde qui l’entoure : sa cité, sa famille, ses amis, toutes ces personnes qu’elle croise quotidiennement et qu’elle nous décrit, telle une photographie qu’elle prendrait sur le vif, pour nous lecteurs.

Faïza Guène a également réalisé plusieurs courts-métrages : La Zonzonnière en 1999, RTT et Rumeurs en 2002 et Rien que des mots en 2004. Enfin, elle est à l’origine d’un documentaire intitulé Mémoires du 17 octobre 61, réalisé en 2002.

Bien avant que Faïza Guène ne devienne l’écrivain qu’elle est aujourd’hui, elle était le personnage principal d’un texte de Marie Gauthier : Petit traité topographique du Pantin d’une collégienne ou La géographie affective de Faïza 14 ans. Mis en ligne en 1999, puis édité aux Amis d’inventaire-invention, c’est une jeune Faïza que nous découvrons dans ce texte, parlant déjà de sa cité comme elle le fait maintenant dans ses romans, contrant les préjugés et décrivant son quotidien.

Considérée comme l’une des « 100 personnalités de la diaspora africaine » (Jeune Afrique, n°2536-2537, du 16 au 29 août 2009, p. 46), Faïza Guène plaira autant aux adolescents qu’aux plus grands, abordant d’une manière simple et directe des thèmes de notre vie quotidienne.




Doria, 15 ans, collectionne les prospectus de marabouts et vit dans une cité de Livry-Gargan, la cité du Paradis, qu’elle s’appelle, dans le 9-3 quoi.

 « En tout cas, je me suis tracé un pur itinéraire, même si je suis encore au point de départ et que le point de départ c’est Livry-Gargan. », p. 73, Hachette Littératures.

Doria est une jeune adolescente pleine de rêves et de projets d’avenir, qui regarde Zone Interdite avec Bernard de La Villardière et La nuit des héros avec Laurent Cabrol sur TF1 le vendredi soir, qui lit Tahar Ben Jelloun et Les Aventures de Tintin, qui feuillette Femme Actuelle, qui a un poster de Filip des 2 Be 3 dans sa chambre et qui imagine qu’à son enterrement Léonardo Di Caprio de Titanic sera présent.
   
 « Quand j’étais plus jeune, je rêvais d’épouser le type qui ferait passer tous les autres pour des gros nazes. Les mecs normaux, ceux qui mettent deux mois à monter une étagère en kit ou à faire un puzzle vingt-cinq pièces marqué « dès cinq ans » sur la boîte, j’en voulais pas. Je me voyais plutôt avec MacGyver. Un type qui peut te déboucher les chiottes avec une canette de Coca, réparer la télé avec un stylo Bic et te faire un brushing rien qu’avec son souffle. Un vrai couteau suisse humain. », p. 41, Hachette Littératures.

Sa mère, Yasmina, « fait le ménage dans un hôtel Formule 1 à Bagnolet, en attendant de trouver autre chose », avec pour imbécile de patron M. Schihont, qui se marre bien en l’appelant « la Fatma ». Son père ? « Il est parti loin. Il est retourné au Maroc épouser une autre femme sûrement plus jeune et plus féconde que [sa] mère ».

 « Ma mère, elle dit que si mon père nous a abandonnées, c’est parce que c’était écrit. Chez nous, on appelle ça le mektoub. C’est comme le scénario d’un film dont on est les acteurs. Le problème, c’est que notre scénariste à nous, il a aucun talent. Il sait pas raconter de belles histoires. », p. 19-20, Hachette Littératures.

Doria n’a ni frère ni sœur. A l’école, elle s’ennuie et n’a personne à qui parler.  En plus, elle ne pourra pas redoubler car il n’y a pas assez de place pour tout le monde au lycée : à la rentrée prochaine, ce sera CAP coiffure. Alors, elle se console et vide son sac en parlant à Hamoudi, « un des grands de la cité. Il doit avoir environ vingt-huit ans, il traîne toute la journée dans les halls du quartier », et il l’a connue alors qu’elle n’était « pas plus haute qu’une barrette de shit ».

 « Hamoudi, il passe son temps à fumer des pétards. Il est tout le temps déconnecté et je crois que c’est pour ça que je l’aime bien. Tous les deux, on n’aime pas notre réalité. Parfois quand je reviens des courses, il m’arrête dans le hall pour discuter. Il me dit « juste cinq minutes… », et on reste une heure ou deux à parler. Enfin, surtout lui. Souvent, il me récite des poèmes d’Arthur Rimbaud. Du moins le peu qu’il se rappelle, parce que le shit, ça te bouffe la mémoire. Mais quand il me les dit avec son accent et sa gestuelle de racaille, même si je comprends pas grand-chose au texte, je trouve ça beau. », p. 27-28, Hachette Littératures.

Il y a aussi Mme Burlaud, sa psychologue, chez qui Doria se rend tous les lundis. « Mme Burlaud, elle est vieille, elle est moche et elle sent le Parapoux ». Ce sont ses profs qui ont pensé qu’elle en avait besoin, c’est sûrement à cause de son père… Au moins, Doria peut lui parler, mais elle aimerait bien que Mme Burlaud lui raconte toute sa vie aussi, ce serait plus équitable.

 « Depuis que le vieux s’est cassé, on a eu droit à un défilé d’assistantes sociales à la maison ». En ce moment, il y a une certaine Mme Dubois, Dupont, ou Dupré, qui vient rendre visite à Doria et sa mère. Elle vient à la maison pour leur donner des coupons CAF et pour offrir à Doria des chèques-lire « pour avoir des bouquins gratos ».

 « Je la trouve conne et en plus, elle sourit tout le temps pour rien. Même quand c’est pas le moment. Cette meuf, on dirait qu’elle a besoin d’être heureuse à la place des autres. » […] «  Mme Duquelquechose, même si je la trouve conne, elle joue mieux son rôle d’assistante sociale de quartier qui aide les pauvres. Elle fait vraiment bien semblant d’en avoir quelque chose à cirer de nos vies. », p.17, p. 19, Hachette Littératures.
 
Aziz, il tient le Sidi Mohamed Market, et il est secrètement amoureux de la mère de Doria. Pourtant, il va se marier, pas avec Yasmina, mais avec « une fille du Maroc ». C’est dommage, elle l’aime bien Aziz, Doria !

 « Aziz, il doit avoir aux alentours de cinquante ans. Il est petit, pratiquement chauve, a tout le temps les ongles sales et passe son temps à essayer de se décoincer des trucs entre les dents avec le bout de sa langue. », p. 77, Hachette Littératures.

Et puis, y a « ce gros nul de Nabil », l’intello de la classe, qui vient aider Doria à faire ses devoirs et qui en profite pour lui voler son premier baiser. Ce n’était pas comme ça que Doria avait imaginé son premier baiser, encore moins avec un garçon comme Nabil, mais bon comme ils disent là-bas c’est le mektoub, c’est le destin ! Les Feux de l’amour, ça a beau passer à la télé, ça n’existe pas en vrai. De toute façon, au fil du temps, Doria apprend à connaître Nabil, et il n’est plus aussi nul qu’auparavant à ses yeux … qui sait ce qui se passera ?

 « L’histoire de la bouche de Nabil, personne n’est au courant. Trop l’affiche. Même pas Mme Burlaud et surtout pas Maman. Si elle apprend ça, elle me tue. Je lui en veux à Nabil de m’avoir volé mon premier baiser et d’avoir descendu mon paquet de biscuits salés, mais pas autant que je croyais que je lui en voudrais. Enfin, je me comprends. », p. 102, Hachette Littératures.

Dans Kiffe kiffe demain, il y a encore toute une multitude de personnages, que Doria s’amuse à nous décrire, tant physiquement que moralement, pour notre plus grand plaisir. Les décrire tous, ce serait trop long, et puis c’est l’intérêt d’un résumé : vous donner envie de lire le livre, de découvrir tous ces personnages et de vous laisser guider par Doria, jeune adolescente de 15 ans au début, 16 à la fin, qui souhaite faire votre connaissance.

 « - Alors tu veux nous devancer et te marier avant nous ? Il est beau ton Nabil ? J’le connais si c’est un petit du quartier, non ?
- Il a de grandes oreilles mais il est très gentil et intelligent et…
- Ha ! ça y est, ça commence… C’est fini, c’est plus kif-kif demain comme tu me disais tout le temps ?...

C’est vrai ça. J’avais presque oublié. Hamoudi, lui, il s’en souvient. Quand il a dit ça, ça a failli me décrocher la larme. C’est ce que je disais tout le temps quand j’allais pas bien et que Maman et moi on se retrouvait toutes seules : kif-kif demain.
Maintenant, kif-kif demain je l’écrirais différemment. Ca serait kiffe kiffe demain, du verbe kiffer. Waouh. C’est de moi. (C’est le genre de trucs que Nabil dirait…) », p. 191-192, Hachette Littératures.

 

Dans Kiffe kiffe demain, Faïza Guène nous livre les portraits de gens ordinaires, de personnes qui n’ont rien d’exceptionnel mais qui font partie de la vie de Doria, l’héroïne et la narratrice du roman.
   
Avec un style plus que familier, la narratrice nous présente sa vie, l’endroit dans lequel elle vit et les personnes qui l’entourent. C’est une espèce d’éloge de la banlieue parisienne et de la jeunesse désabusée des cités que nous livre ici la narratrice. Pour elle, il y a beaucoup trop de choses qui clochent dans la société française et le regard que l’on porte sur ces cités, sur cette banlieue, sur cette jeunesse, est bien souvent faussé, non justifié, trop généralisé.

En employant des mots simples, en parlant « comme les racailles » et en nous livrant des bouts de vie de toutes ces personnes banales, Faïza Guène parvient à nous faire voyager au cœur de cette banlieue et de cette jeunesse trop souvent montrée du doigt.

Comme elle parlerait à Hamoudi ou Mme Burlaud, Doria nous parle à nous, lecteurs. Au fil des pages, on voit Doria grandir, mûrir, prendre conscience des choses de la vie. Ainsi, elle se livre à nous, nous parle d’elle, de ses problèmes, de son adolescence, de son corps qui change et de plein d’autres petites choses banales qui deviennent pourtant importantes pour que l’on parvienne à dresser le portrait de Doria, à la manière des portraits qu’elle fait des autres personnages.

Durant le temps de la lecture, nous ne sommes plus lecteurs mais personnages de ce roman, nous identifiant facilement à Doria, Yasmina, Hamoudi, Youssef, Nabil, Aziz, Mme Burlaud, etc. Sinon, nous sommes spectacteurs, cachés entre deux HLM, dans un ascenseur, au Formule 1, derrière la grille du lycée, et à tous les endroits cités dans ce roman, observant durant 193 pages le quotidien et les rêves de ces personnages plus attachants les uns que les autres.

Faiza-Guene-Les-gens-du-Balto.gifFaïza Guène nous livre ici un texte très poétique, empli d’humanité et de sincérité, un texte qui nous fait sourire, qui nous fait rire, et qui nous fait réfléchir. C’est un premier roman réussi, à lire et à relire, à découvrir et à faire découvrir, un premier roman attachant, à la manière d’un journal intime ou d’un carnet de voyage au cœur d’une cité, nous montrant l’évolution de chacun des personnages.

Ce roman est tellement réaliste qu’on s’y croirait et qu’on ne souhaite qu’une seule chose : que Doria continue à nous donner des nouvelles de la cité du Paradis, du 9-3, de Yasmina, d’Hamoudi, de Youssef, de Nabil, d’Aziz, de Mme Burlaud, et de tous les autres, sans que jamais ce roman se termine…

Du rêve pour les oufs et Les gens du Balto, les deux autres romans de Faïza Guène, sont dans la continuité de Kiffe kiffe demain. Même si les personnages ne sont plus les mêmes, les intrigues se passent toujours en banlieue parisienne, avec une jeune femme en guise de narrateur, qui emploie un style toujours aussi simple et familier, toujours aussi humain et attachant.

 

 

 

Nora, L.P.


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29 août 2010 7 29 /08 /août /2010 07:00

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Jay McINERNEY
La Belle Vie

Titre original

The Good Life

traduit de l'américain

par Agnès Desarthe

éditions de l’Olivier, 2008




 

 

 

 

 

 

 

 

 

jaymcinerney.jpgNé en 1955 à Hartford dans le Connecticut, Jay McInerney voit son enfance se construire dans une douzaine de pays différents, au fil des déplacements de son père. Il finit par s’installer à New York en 1980 et travaille comme vérificateur pour le New Yorker. C’est durant cette période qu’il va se forger une réputation qui, ensuite, le suivra tout au long de sa carrière : celle d’un oiseau de nuit à la vie dissolue. Il fréquente tous les clubs et bars branchés de la mégapole où il rencontre notamment Andy Warhol et David Byrne. Après s’être fait renvoyer de son travail, il décide d’aller étudier à l’Université Syracuse de New York où il aura comme professeur Raymond Carver. C’est en 1984 qu’il sort son premier roman : Bright Lights, Big City (Journal d’un oiseau de nuit). À cette même période, il rejoint Bret Easton Ellis au sein du groupe littéraire « Brat Pack » ou, littéralement, « la bande de sales gosses ». Au total, on lui doit dix ouvrages de fiction, dont un recueil de nouvelles.


Pour La Belle Vie (The Good Life), l’auteur reprend les personnages de Corrine et Russell Calloway, héros de Trente ans et des poussières (1992) dont il décrivait la vie dans les années 1980. Jeunes, insouciants, fêtards…dans le premier roman, on les retrouve mariés et parents de deux enfants dans ce second ouvrage. Le couple est tombé dans une routine faisant contraste avec leur vie passée de couple modèle enchaînant fête sur fête. Mais cette monotonie va vite être brisée par un événement qui a marqué cette décennie : les attentats du 11 septembre 2001. La ville et ses habitants sont alors plongés dans une paranoïa mêlée de solidarité (parfois feinte).


Vivant à Manhattan, le couple est pleinement touché par ce drame, d’autant plus que certains de leurs amis y ont perdu la vie et que Corrine s’engage comme bénévole dans un « relais alimentaire » pour les sauveteurs, près de Ground Zero. Elle y rencontre Luke McGavock, lui aussi tombé dans une routine très new yorkaise : sa femme le trompe et sa fille de quatorze ans se drogue.

Fuyant leurs quotidiens respectifs, ils se lanceront dans une histoire d’amour passionnelle et fusionnelle. Dans l’euphorie ambiante due aux attentats où tout semble possible, ils se laissent porter par l’espoir de commencer une vie nouvelle. Voyant dans les événements récents comme un signe, ils vont s’interroger sur le sens de leur vie. Les attentats seraient-ils l’annonce d’un nouveau départ ? Est-il possible de reconstruire son existence sur des ruines ?


Calquées sur New York qui retrouve un rythme normal, les habitudes et la routine vont  finalement reprendre le dessus, laissant Luke et Corrine face à leurs désillusions…

Outre une critique grinçante de la haute bourgeoisie new-yorkaise, l’auteur s’attache à dépeindre, sans prendre de pincettes, le quotidien d’un couple au lendemain des attentats qui ont secoué les Etats-Unis. Mêlant la nostalgie du passé, les questions existentielles accompagnées de leurs lots de déceptions (personne n’échappe à l’adultère), La Belle Vie est un roman urbain où l’on constate que le rêve américain s’est peut être écroulé en même que les tours jumelles…


Site officiel de Jay McInerney :  www.jaymcinerney.com


Pauline C., 1ère année Bib.-Méd.

 

 

 

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1 août 2010 7 01 /08 /août /2010 07:00

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Michel BUTOR,
L’Emploi du temps
 Les Editions de Minuit
Collection « Double », 1956

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Michel-Butor.jpgL’auteur
 

 

 

Michel Butor, poète romancier, et essayiste français a été professeur en Egypte  et aux États-Unis. À partir de 1950, il devient professeur dans l’enseignement supérieur à Nice et à Genève.                            

 

Surtout connu en tant que romancier, il n’a pourtant écrit que quatre romans : Passage de Milan (1954), L’Emploi du temps (1956), La Modification (1957) et Degrés (1960). Après Degrés, il abandonne le roman afin de se consacrer aux essais et participe  à la réalisation de livres d’artistes ou d’articles de revues artistiques.            

 

La volonté de Michel Butor est d’expérimenter une nouvelle forme de roman, d’inventer une nouvelle forme d’écriture afin de représenter le monde contemporain. A ses débuts, il a été rattaché au mouvement du Nouveau Roman dont Nathalie Sarraute, Claude Simon et Alain Robbe-Grillet ont également fait partie.

 

 

L’histoire
 

 

Jacques Revel est un Français arrivant dans une ville de Grande-Bretagne nommée Bleston, purement imaginaire. Il se rend dans cette ville afin d’effectuer un stage d’un an dans une société appelée Matthews and Sons, qui s’occupe de la correspondance France-Angleterre. Jacques Revel fait lui-même le récit de ses journées en écrivant sur des pages vierges sur lesquelles il note la date de chaque jour. En revanche, il n’écrit jamais le week-end ce qui entraîne de nombreuses ellipses.


Revel commence son récit avec un décalage puisqu’il débute le jeudi 1er mai et s'achève le 1er octobre précédent. Les ellipses et le décalage sont deux premiers facteurs de déstabilisation pendant la lecture. Michel Butor utilise ces nombreux retours en arrière afin de perdre le lecteur dans une histoire multiforme ; ce procédé est particulièrement efficace. L’histoire qui paraît, tout de même, au début, assez simple va devenir une enquête incompréhensible : un labyrinthe à tous les niveaux. Premièrement, Jacques a lu un livre, Le meurtre de Bleston, écrit sous un pseudonyme ; notre personnage connaît pourtant le véritable auteur et trouve que le livre présente des similitudes avec la réalité et la mort d’un proche de l’écrivain.


Deuxièmement, la suite du livre est une enquête policière ou du moins, c’est ce que l’on pense. Il serait plus correct de dire que l’histoire racontée est un prétexte pour se perdre dans sa complexité. Le meurtre va hanter Jacques Revel jusqu’à le rendre presque fou ; il s’engouffre dans cette histoire et finit par penser qu’il est lui-même le meurtrier…mais pas directement.


De plus, l’écriture est très sombre ; on met cela sur le compte d’une probable dépression… « Jacques a le mal du pays », mais c’est bien plus que cela ; il tente d’échapper à la ville qui l’emprisonne, il devient fou parce qu’il n’a aucune échappatoire. La ville l’emprisonne, elle le dévore, l’assombrit, le manipule. L’énigme qu’il tente de résoudre est peut-être le seul élément auquel il peut se raccrocher pour ne pas perdre pied. Mais même le lecteur ne sait plus ce qui relève de la fiction et de la réalité. Finalement en essayant de démêler l’énigme, il ne fait qu’aggraver les choses. Michel Butor fait des phrases interminables, qui peuvent remplir une voire deux pages, sans points. Les paragraphes et les débuts de phrases commencent par un alinéa, sans majuscules. La forme de l’écriture est aussi déstabilisante que le contenu du livre.

 

 

Mon avis


Ce serait malhonnête de dire que j’ai beaucoup aimé ce livre. Déstabilisée par l’écriture, je suis passé par tous les niveaux : lassée, énervée, agacée, surprise et très influencée par l’angoisse que la ville provoque en Jaques Revel. On s’identifie totalement à lui, on se traîne avec lui sous la pluie, on se perd dans les rues, on prend le bus, on est désorienté, sali par la ville, à peine repu de la nourriture anglaise si fade au goût de Revel. On est perdu dans le labyrinthe de la ville, excité par le moindre pan de mur qui s’opposera à nous. Michel Butor prend soin de ne jamais décrire la campagne, un autre pays, celui qu’a connu Revel ; on n’a donc aucune possibilité d’évasion, aussi emprisonné que le personnage. C’est terrifiant ! Je ne proposerais pas cette lecture comme un livre mais plutôt comme une expérience…et une expérience à vivre.

Agnès, 1ère année Bib.-Méd.-Pat.

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