Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
2 juin 2012 6 02 /06 /juin /2012 07:00

Asimov-fondation-coffret.jpg

Isaac ASIMOV
Fondation
Foundation, 1951
Traduction française
Jean Rosenthal
Hachette/Gallimard
Le rayon fantastique, 1957
Opta, 1965
Denoel,
Présence du futur, 1985
Folio SF, 2000

Autres volumes
Fondation et Empire
Foundation and Empire, 1952
Seconde Fondation
Second Foundation, 1953
Fondation foudroyée
Foundation's Edge, 1982
Terre et Fondation
Foundation and Earth, 1986
Prélude à Fondation
Prelude to Foundation, 1988
L'Aube de Fondation
Forward the Foundation, 1993






Rares sont ces textes qui nous propulsent des milliers d'années en avant, nous narrent le destin d'une humanité en constante évolution, nous font visiter les possibles de l'ère galactique. Encore plus rares sont les auteurs capables de nous donner une vision aussi globale et cohérente d'une palpitante saga d'anticipation s'étalant sur près de 1 000 ans.

Elevé au rang de classique de la Science-Fiction, le cycle de Fondation, d'Isaac Asimov, fait partie de ces oeuvres  précieuse, fresque palpitante du destin de l'humanité.

Isaac-Asimov.png

 

Né le 2 Janvier 1920 à Petrovichi, petit village près de Smolensk, à 400 kilomètres au sud-ouest de Moscou, il accompagne ses parents à l'âge de trois ans vers les États-Unis, à New-York. Il apprend seul et vite la lecture. À la bibliothèque de Brooklyn, il découvre l'Iliade et l'Odyssée, Alice au Pays des Merveilles, Shakespeare, Les Trois Mousquetaires, s'interesse à la vie de Thomas Edison, le célébre inventeur. Son père, bien que tenant une librairie de « Pulp Fictions » (ainsi nommés à cause du papier utilisé, bon marché car fabriqué à base de pulpe de bois de mauvaise qualité), lui interdit la lecture de ces revues, qu'il estime néfastes pour son éducation. Excellent élève, il grandit toutefois dans l'inimitié de ses camarades, qu'il écrase de ses connaissances ; et de ses professeurs, qu'il irrite par son attitude dissipée. Amazing-Stories.jpg

 

 

 Dans ce milieu mal considéré des pulps, aux récits machistes, racistes, patriotiques et manichéens, évoluait un genre confidentiel, la «scientifiction», ou «super science», dont le magazine Amazing Stories, se faisait le porte-étendard. Crée en 1926 par Hugo Gernsback, cette revue publiait pêle-mêle Jules Verne, Lovecraft, H.G. Wells et Edmond Hamilton. Malgré l'interdiction de son père, c'est derrière ces couvertures criardes qu'Asimov découvre le système solaire, les grands principes physiques et c’est alors que naît en lui la volonté, la nécessité, d'écrire.

« J'ai souvent évoqué mes premières tentatives; je les explique ordinairement par ma frustration à l'idée de ne jamais rien pouvoir conserver ; les livres devaient toujours être rendus à la bibliothèque, les magazines replacés sur les présentoirs. J'avais bien eu l'idée de recopier un livre, mais au bout de cinq minutes, je m'étais rendu compte que la chose était impraticable. C'est là que m'est venue une autre idée : écrire moi-même mes livres, et en faire ma propre bibliothèque permanente. »

L'élément dominant de son existence, entre six et vingt-deux ans, reste la boutique paternelle. Le Krach de 1929 et la Grande Dépression le marqueront profondément. Dans sa jeunesse rythmée par les déménagements successifs de la boutique de son père, il voit les États-Unis plonger dans le marasme économique, le chômage massif et la misère du New-York des années 30.
astounding.jpg
Il commence réellement à écrire vers l'âge de onze ans, et se fait publier dans le pulp Astounding Stories (qui fut aussi le tremplin de L. Ron Hubbard, fondateur de la Scientologie) en 1935. De 1938 à 1941, il prit l'habitude d'y publier et commença à fréquenter les clubs d'amateurs de science-fiction, notamment la branche dissidente du Queens Science Fiction Club, les «Futuriens», dont les membres resteront pour lui d'indéfectibles amis. Il ne faut pas voir ici un génie précoce, décelé par un cercle de connaisseurs et dont le talent présageait d'un avenir brillant : comme il l'écrit dans son autobiographie avec une étonnante humilité :

« Les pulps faisaient une telle consommation de récits qu'ils ne pouvaient pas se montrer trop exigeants. [...] Si je devais débuter aujourd'hui à cet âge précoce, je n'aurais pas l'ombre d'une chance ».

 Asimov grandit. Il rejoint la Boys High School de Brooklyn, participe à des clubs d'écriture, où il ne brille pas par son talent. S'ensuit le Columbia College, puis l'université de Columbia, où il obtient une licence en science et une maîtrise en chimie. Cependant, son désintérêt pour son prochain et les disputes avec son père concernant son futur métier de médecin le conduisent à reconsidérer définitivement ses plans d'avenir. Retrospectivement, il admet :

« Chaque fois que je repense à cette période décisive de ma vie, je remercie infiniment ceux qui ont opéré la sélection à l'entrée et dont l'intelligence, la perspicacité m'ont interdit d'entreprendre des études de médecine. »

Asimov exercera cependant le métier de biochimiste, sera conférencier, et sans parler de sa production en cience-fiction, on lui doit quelques ouvrages de vulgarisation scientifique. Il meurt le 6 Avril 1992, laissant au monde une oeuvre visionnaire, pleine d'acuité et de réalisme sur l'impérialisme, les comportements humains et qui sera l'inspiration de Georges Lucas pour la saga Star Wars. Il remporte le prix Hugo de « meilleure série de science-fiction de tous les temps » en 1966. En 2009, la NASA lui rend hommage en baptisant un cratère de Mars de son nom.

Asimov-foundation-and-empire.jpg

Genèse de l'oeuvre

 En 1940, paraissent dans Super Science Stories puis Astounding Stories les premières nouvelles de I, Robot où apparaissent les célèbres « lois de la robotique ». Ces nouvelles seront regroupées en 1950 chez Gnome Press en langue originale, et la traduction française paraît en 1967 chez OPTA, dans la collection Club du livre d'anticipation. Bien que les liens avec ce cycle ne soient pas affirmés dans les premiers opus du cycle de Fondation (les trois premiers dans la chronologie de parution), Asimov tissera des rapprochements entre ces univers à partir de 1980.

 L'ordre des publications du cycle de Fondation ne suit pas forcément l'ordre de la narration. En effet, Fondation, Fondation et Empire et Seconde Fondation paraissent respectivement en 1951, 1952 et 1953 chez Doubleday. En 1982 et 1983 sont édités, toujours chez Doubleday, Fondation foudroyée et Terre et Fondation, deux ouvrages se plaçant à la fin de la saga. Cependant, il convient de placer les deux derniers volumes parus au début de la chronologie narrative : il s'agit de Prélude à Fondation (1988), et L'aube de Fondation (1993). Le cœur du cycle de Fondation tient donc dans la trilogie des années 50, qui sont des recueils de nouvelles parues dans Astounding Stories

Asimov-prelude-a-Fondation.jpg

Résumé
   
Il y a d'abord Hari Seldon. Jeune, aventureux, brillant mathématicien à l'origine de la psychohistoire. Il doit faire face à la déréliction de Trantor, la capitale de l'Empire. D'abord ignoré, puis pourchassé pour son savoir, il s'exile dans les bas-fonds de cette planète-mégapole et est sauvé in extremis d'une mort certaine. Placé à la tête  du département de psychohistoire à l'université de Streeling, il assiste au début de la décadence d'un empire bien trop grand pour durer.

Asimov-fondation-folio-sf.jpgLà commence vraiment la saga de Fondation. Fil rouge de la narration, la Psychohistoire est la science qui, par probabilités, est capable de prévoir les remous d'une humanité vouée à la décheance. Par ses équations, Hari Seldon voit la chute inévitable de l'Empire, la perte des connaissances, le retour de la barbarie à travers la galaxie. L'âge d'or est terminé. Les chefs sont corrompus, le peuple s'enfonce dans l'ignorance, l'ordre devient totalitaire, Hari est à nouveau menacé. Montré comme seul responsable du désordre ambiant, le Professeur Seldon lutte pour la préservation de l'Empire et, avec l'aide de Daneel R. Olivaw, tisse secrètement les premiers maillons de ce qui deviendra la trame du Plan Seldon.

Le Plan Seldon propose la réduction d'une décadence prévue de 30 000 ans à 1 000 ans, après lesquels le savoir et l'ordre régneront à nouveau à travers la galaxie. Le Plan prend la forme d'une « arche de Noé » des connaissances humaines, l'Encyclopedia Galactica, perdue au bout d'un bras de la galaxie, sur une planète sans ressources ni valeur stratégique, Terminus. C'est la première Fondation. Le travail commence. Seldon meurt en exil après la trahison de l'un de ses chercheurs et laisse, à titre posthume, une série de messages holographiques dévoilés siècle après siècle dans une crypte de Terminus. Il annonce que, selon les lois de la Psychohistoire, les hommes de Terminus seront confrontés à une solution unique pour sortir des crises qui ne manqueront pas de s'abattre sur eux.

Une caste de marchands s'y développe grâce au commerce d'articles fonctionnant à l'énergie nucléaire. Le secret de l'atome est cependant bien gardé sur Terminus, et la religion qui est édifiée autour permet de maintenir les mondes proches dans l'ignorance, tout en étendant la sphère d'influence de la Fondation. L'un d'eux, Salvor Hardin, un marchand charismatique, chef d'un empire économique florissant, part enquêter vers le centre de la galaxie et découvre la décadence d'un empire englué dans la paperasse, la corruption et la mégalomanie de ses généraux. Bel Riose, un général populaire, commence à s'intéresser à l'influence de Terminus, à ses « Magicien » maîtrisant des technologies disparues, et décide de mener campagne afin d'annexer ces mondes pour sa gloire personnelle. Il apprend l'existence du Plan, et y voit une menace pour la stabilité de l'Empire. Brillant stratège, il se taille un chemin jusqu'à Terminus en écrasant la Fondation à plusieurs reprises. La Fondation est menacée, Bel Riose arrive à portée de Terminus, qu'il jure d'écraser. Cependant, l'Empereur Cléon II intervient au dernier moment et rappelle Bel Riose ; il le fait juger et exécuter par crainte de sa popularité grandissante.

La guerre civile éclate, Cléon II sera le dernier empereur, celui qui n'a pas su maintenir l'ordre sur Trantor. Comme prédit, l'Empire s'effondre. La galaxie est livrée à une horde de seigneurs de guerre se partageant les miettes d'un univers autrefois glorieux. Trantor est désertée, certains mondes régressent au point de revenir aux energies fossiles, d'autres oublient simplement l'Empire et l'existence d'une lumière d'espoir située aux confins de la galaxie. Terminus se retrouve seule dans les ténèbres, épargnée du bain de sang se déroulant au cœur de l'ancien Empire. De cet état d'anarchie, un personnage singulier émerge. Des rumeurs, puis des légendes, apparaissent à son sujet : le Mulet est un mentaliste capable de manipuler les émotions des masses ; personne ne l'a jamais rencontré, on en vient même à douter de son existence. Il constitut un danger colossal pour le Plan, car celui-ci se base sur des interactions de masses découlant d'événements précis. L'apparition d'un personnage ayant la capacité de façonner les réactions humaines à volonté peut avoir des répercussions imprévisibles, et rendre le plan caduc. D'un misérable navire pirate, l'influence du Mulet grandit jusqu'aux frontières de la Fondation. De planète en planète, il soumet à son régime une grande partie de la galaxie. Durant une accalmie de cinq années, le Mulet instaure « l'Union des mondes » et se proclame « Premier citoyen ». Hari Seldon, comme prévu, apparaît dans la Crypte de Terminus, son exposé est incohérent avec la situation actuelle, il ne prend pas en compte l'arrivée du Mulet. Le Plan Seldon est réduit en miettes.

Le Plan va-t-il se réaliser ? Existe-t-il une seconde Fondation ? La Psychohistoire de Seldon est-elle encore à l'oeuvre dans la galaxie ? Qui est cet homme qui, par sa simple présence, trouble le cours de l'histoire ? Quelle est la validité de la Psychohistoire lorsqu’un homme seul peut décider de la destinée de l'humanité, et d'un geste détruire le Plan ?

 

Asimov-fondation-foudroyee-denoel.jpg

 

Space-opéra hors norme, dont les sources et références vont de la chute de l'empire romain à la physique quantique et la théorie du chaos, en passant par Nat Schachner et Albert Einstein. Le cycle de Fondation est une pièce majeure de la Science-Fiction du XXe siècle, que tout amateur du genre se doit d'avoir lue, et est à ranger aux côtés des Chroniques Martiennes de Ray Bradbury, de  la série Hyperion de Dan Simmons ou de Dune de Frank Herbert.


Jean, AS Éd.-Lib.

 

 


Repost 0
10 février 2012 5 10 /02 /février /2012 07:00

Affiche-Utopiales.png
Comme chaque année dans la ville de Jules Verne et aujourd'hui des « Machines », la science-fiction a investi le temps d'un week-end la Cité, centre des Congrès. Du 10 au 13 novembre dernier, je me suis donc rendue à Nantes à l'occasion du festival « les Utopiales », afin d'en savoir un peu plus sur un genre littéraire que je connaissais mal. Ce festival qui est devenu, depuis sa création en 2000, le rendez-vous incontournable de la science fiction et de l'imaginaire sur le plan national et européen, a pour ambition de faire découvrir au plus grand nombre le monde de la prospective, des technologies nouvelles et de l’imaginaire.

Le thème retenu cette année pour la 12e édition des Utopiales était « Histoire(s) », vaste sujet... Car la science fiction plonge ses racines dans l'histoire humaine, que ce soit pour bâtir des mondes futurs ou pour la modifier; et les auteurs sont tous des conteurs, des faiseurs d'histoire(s). Sous la plume des auteurs, l'histoire des cités, des empires, des nations est sans cesse réinventée, au point de devenir alternative lorsque la science fiction se fait uchronie, ou enchantée lorsque la fantaisie s'unit au roman historique.

En bref, les Utopiales, c'est :


— Un lieu de rencontre et d'interactions entre les scolaires, le public amateur ou averti et le monde de la science.
— Un festival pluridisciplinaire qui invite tous les publics à voyager dans l'«histoire» des mondes et des utopies à travers la littérature, la science, le cinéma, la vidéo, la bande dessinée, ou le manga.
—  Une invitation à des conférences, à des concerts, à des expositions, à des jeux de rôles, à des débats et à des séances de dédicaces.
— Une occasion unique de rencontrer près de deux cents auteurs de cultures et de nationalités différentes animant de nombreuses tables rondes.
— Et surtout un très beau voyage dans l'histoire des cités, des empires, des nations imaginaires et chimériques.

Lorsque l'on pénètre dans le palais des congrès de Nantes en ce week-end de festival, la première chose que l'on ressent est une impression de flottement; sensation liée à l'étrangeté du lieu autant qu'aux personnes qui l'occupent. L'univers dans lequel on s'engouffre s'avère déconcertant, et même inquiétant. Certains visiteurs, les plus férus, dans un accoutrement à la mode «steampunk», n'hésitent pas à arborer leurs costumes victoriens, leurs armes à feu de l'époque industrielle, leurs bijoux aux rouages multiples, leurs chaussures militaires ou encore leurs cheveux aux couleurs flamboyantes. Sur les murs, des tableaux d'un style décalé, profondément noir ou étrangement surnaturel. Le tout baignant dans une musique de vaisseau spatial et une atmosphère propice au voyage spatio-temporel..entre science et fiction.

Dans le hall, un immense plateau en surplomb permettait aux auteurs de se rencontrer et de donner conférences ou débats sur divers sujets en rapport avec le thème du festival. Face au plateau, un auditoire qui, s'il le souhaitait, pouvait se munir de casques de traduction, les invités du festival s'étant déplacés de divers pays et ne parlant pas toujours couramment le français. Plus loin, dans le prolongement, on trouvait un espace de détente avec tables basses et canapés, où chacun pouvait venir se restaurer, ou simplement «papoter» et débattre entre amis autour d'un verre, au bar de «Mme Spock».

À l'étage, plusieurs expositions permettaient aux visiteurs de se familiariser avec le style SF. La très extraordinaire expérience du Dr. Grordbort, par Greg Broadmore, designer graphique et auteur de l'affiche des Utopiales 2011, dépeignait un rétro-futur où les technologies mécaniques et atomiques côtoyaient le casque colonial, le pantalon bouffant et la moustache à l 'ancienne.

« Science fiction », voyage au coeur du vivant présenté par l'Inserm et avec la complicité de l'auteur Bernard Werber, donnait à voir un ensemble de tableaux résolument steampunk. Sur ces tableaux se croisaient, en surimpression, des photographies scientifiques issues de la banque d'image de l'Inserm et des gravures anciennes illustrant l'œuvre de Jules Verne, ce jeu de correspondances ouvrant la route à de nouveaux mondes improbables, où la recherche apparaît plus que jamais comme une invitation au voyage.

« Histoire de la science-fiction », conçue par l'écrivain Francis Valéry et sur une proposition iconographique d'Yves Bosson et de l'Agence martienne, avait pour mission de retracer les grandes lignes de l'histoire de la science fiction, des origines au milieu du XIXe siècle, de Jules Verne, en passant par l'émergence des pulp magazines dans les années 30, jusqu'à l'après-guerre avec l'âge d'or à travers l'esthétique futuriste du « Grandiose Avenir », pour terminer dans les années 80 avec le courant cyberpunk. L'exposition faisait état de cette histoire en revenant sur les spécificités de la SF francophone.

« Histoire des extraterrestres », par Yves Bosson, se proposait d'explorer l'un des principaux thèmes de la littérature de science-fiction, en répondant par une série d'images et de documents historiques rares aux grandes questions relatives à ce sujet, riche d'un passé millénaire. Après une telle exposition, plus de mystère possible sur les mondes extraterrestres !

Dans le fond, à l'étage, on pouvait également admirer un magnifique jeu d'échecs sculpté sur bois, par le tailleur de bois et conteur Paul Corbineau. Ce jeu d'échecs démesuré et inspiré de motifs verniens, faisant se croiser le «roi Jules Verne», les pions « Nemo », « Lune », « Ballon », faisait écho aux thèmes essentiels des Voyages extraordinaires, où les héros mettent en permanence leur destin en jeu, et où la nature déploie toute sa richesse et sa diversité.

Au rez-de-chaussée du bâtiment, des professionnels du livre avaient également investi les lieux : comme chaque année à l'occasion du festival, dans une salle qui leur était spécialement dédiée, les librairies complices de Nantes (Aladin, L'Atlante, L'Autre rive, Coiffard, Durance, Les enfants terribles, Siloë-Lis, Vent d'Ouest) présentaient le Salon du Livre et de la BD, avec plus de 25.000 ouvrages représentant toutes les maisons d'éditions (L'Atalante notamment !).

À proximité du salon, la bibliothèque municipale de Nantes avait également ouvert sa bibliothèque éphémère, avec un salon de lecture tout public, des emprunts de livres et de BD et des offres d'abonnements-découvertes. Une journée d'étude sur les littératures de l'imaginaire avait également été organisée afin de rassembler les professionnels, bibliothécaires, documentalistes et enseignants qui s'interrogent sur la nature et le rôle de ces littératures dans une approche culturelle des lecteurs, jeunes et moins jeunes.
Roland-C-Wagner-Reves-de-gloire.gif
Des prix littéraires ont également été décernés lors du festival : les Utopiales ont, cette année encore, et avec le soutien du Conseil Régional des Pays de la Loire, décerné le prix européen Utopiale. Ce prix récompense un roman ou un recueil appartenant au genre dit «littérature de l'imaginaire», dont l'auteur est européen et qui est paru en langue française durant la saison littéraire qui précède le festival. Cette année, les quatre ouvrages en compétition étaient :
Cleer, une fantaisie corporate de Laurent Kloetzer, éd. Denoël,
Bankgreen de Thierry Di Rollo, éd. Le Belial,
Rêves de gloire de Roland C.Wagner, éd. L'Atalante,
Le fleuve des Dieux de Ian Mc Donald, éd. Denoël.Jean-Claude-Mourlevat-Terrienne.gif

Le Prix Européen Utopiales des Pays de la Loire a été décerné cette année à Rêves de Gloire de Roland C. Wagner;

Le festival a également décerné cette année le prix Utopiales Européen Jeunesse. Les trois ouvrages en compétition étaient :
La fille sur la rive d'Hélène Vignal, éd. Le Rouergue,
Le protocole de Nod de Claire Gratias, éd. Syros,
Terrienne de Jean-Claude Mourlevat, éd. Gallimard Jeunesse.

Le prix Utopiales jeunesse a été décerné cette année à Terrienne de Jean-Claude Mourlevat.

La partie la plus intéressante du festival reste, selon moi, les tables rondes, qu'elles soient scientifiques ou littéraires, traitant de la science et de la fiction. Cette année, une vingtaine de conférences et débats étaient proposés autour du thème de cette 12e édition : Histoire(s).

Les conférences s'articulaient autour de problématiques intéressantes , au croisement de deux mondes qu'a priori tout oppose : l'imaginaire et le réel, la science et la littérature, chaque domaine nourrissant l'autre pour finalement se rejoindre dans une sphère supérieure où tout devient possible même les choses les plus incroyables. Surtout les choses les plus incroyables.

Voici un aperçu des questionnements animant les débats :
— La science et la littérature, quelle histoire ?
— L'homme augmenté : de la numérisation à la mémoire éternelle ?
— Quand l'image de la science conduit à la fiction...
— La science-fiction est-elle un bon vecteur de vulgarisation scientifique ?
— La science-fiction est-elle un laboratoire philosophique ?
— Cyberland, le pays de l'imaginaire cérébral...
— Pourquoi tant d'uchronies aujourd'hui ?
— L'histoire de l'imaginaire américain..
— USA : un pays sans histoire ?
— La science-fiction permet-elle de mieux penser l'histoire ?
— La révolution 2.0
— L'auteur de science fiction est-il un historien du futur ?
— La SF peut-elle encore inventer de nouvelles histoires ?
— Wikipedia, wikileaks...Quelles influences sur l'Histoire ?
— L'histoire a-t-elle été réécrite par les religions ?
 
Pour ma part, je n'ai assisté qu'à trois de ces conférences que je voudrais restituer ici :
 

 

photo-utopiales-01.jpg

 

Conférence 1 : Uchronie : Tentation révisionniste ?
Avec Norman Spinrad, Mr Fab, Fabien Clavel, Guess, Roland.C. Wagner.

 

 

La grande question de cette conférence était : «En nous ouvrant la possibilité d'une Histoire autre, l'uchronie ne peut-elle pas nourrir des théories révisionnistes?».

Un ensemble d'auteurs et romanciers : Norman Spinrad (Rêve de fer), Fabien Clavel (La Cité de Satan), Roland.C. Wagner (Rêve de gloire) et deux dessinateurs Mr Fab (Jour J, l'imagination au pouvoir ?) et Gess, (Jour J, Vive l'empereur !) ont débattu autour de ce sujet.

Les intervenants étaient tout d'abord invités à présenter leur vision de l'uchronie. Selon Fabien Clavel, l'uchronie serait un simple jeu avec l'Histoire, en partant d'un point de modification d'événements qui se joue ensuite à plus ou moins long terme. Pour R. C. Wagner, il s'agirait d'une pure fiction spéculative au même titre que la science-fiction, sauf que dans la science-fiction, on essaie de spéculer sur ce que va être l'avenir alors que dans l'uchronie, on essaie de spéculer sur ce qu'aurait été l'Histoire si un ou plusieurs éléments du passé avaient été différents. Norman Spinrad, lui, nous donne deux exemples d'oeuvres uchroniques. D'abord, son propre livre, Le printemps russe, puis un classique du genre  1984, de Orwell. Pour lui, l'uchronie est une réalité alternative, un passé alternatif, un présent alternatif causé par un autre événement dans un passé. Du point de vue des dessinateurs Mr Fab et Gess, l'uchronie est avant tout un moyen de créer des univers permettant de méler des éléments historiques à des éléments purement fictifs, et de s'amuser avec cela.

Ces auteurs d'uchronie s'attaquent dans leurs oeuvres, aux heures peut-être les moins glorieuses de notre Histoire : le conflit algérien et la Seconde Guerre mondiale revisités, une version particulière de 1968 et de ses échos en sont des exemples. De ce fait, il paraît légitime de s'interroger sur les dangers de s'attaquer à l'Histoire et à la tentation de la réécrire. Il s'agissait d'une question volontairement polémique.

Du point de vue de Roland.C. Wagner, en tant qu'écrivain, l'uchronie ne présenterait aucun danger; car pour lui en tout cas, c'est clair, cette histoire n'a pas eu lieu. C'est une histoire purement fictive. Par contre, le danger se trouverait dans la tête de deux catégories de lecteurs : les gens qui sont réellement négationnistes et révisionnistes qui seraient enchantés par des histoires où les nazis gagnent la guerre, ou alors les gens qui sont capables de croire tout et n'importe quoi, qu'il y a de l'histoire secrète, occulte ou ésotérique dans les uchronies. Effectivement, il peut y en avoir, affirme R. C. Wagner, mais jamais l'auteur n'y croit; sinon cela voudrait dire que l'auteur se prend pour un prophète. Et là, il y aurait un vrai danger.

Selon Norman Spinrad, il n’y aurait pas de danger non plus, car il s’agit seulement d’une chose que l’on rêve de faire. L’uchronie ne serait pour lui rien d’autre qu’un sentiment de nostalgie pour un passé qui n'existe pas.

La question était ensuite reformulée à l'attention des graphistes : « Quand vous revisitez l'Histoire, avec les couleurs des années 70 ou les couleurs d'une Europe napoléonienne vieillissante, est-ce que ce sont les codes que vous voulez réactiver et est-ce le travail de recherche que vous utilisez ? »

Ce serait effectivement la recherche historique qui constituerait le travail préparatoire des dessinateurs, ce qui leur permettrait d'être crédibles dans ce qu'ils veulent véhiculer. Bien sûr, ajoutait Mr Fab, les images peuvent toujours être récupérées par n'importe qui, notamment les « crétins révisionnistes » dont parlait M. Wagner; mais cela leur échappe. En tout cas, l'uchronie ne véhiculerait pas de messages révisionnistes selon lui.

Selon l'animateur du débat, on tuerait beaucoup de Gaulle à cette table (dans L'imagination au pouvoir ?, on est plongé dans une France post-soixante-huitarde où de Gaulle est mort). « Il y a deux tartes à la crème, nous dit Roland.C. Wagner, l'évasion de Hitler lors de la Seconde Guerre mondiale et Napoléon gagne la bataille de Waterloo» . Et si l’on veut s'attaquer à quelque chose de plus récent que la Seconde Guerre mondiale, et d'un point de vue français, il serait clair que la cible principale est le général de Gaulle. « En fait c'est trop tentant ! », s’exclame-t-il. « C'est comme Kennedy. ». De plus le général est un personnage extraordinaire qui aurait laissé énormément de commentaires et d'archives exploitables par les auteurs d'uchronies.

Retour aux dessinateurs avec la question autour du travail préparatoire et de la recherche documentaire pour la représentation graphique d'une France qui n'existe pas. L’accent est mis ensuite sur l’ambiguïté du terme uchronie. Celui-ci est d’abord comparé au mot utopie inventé par Thomas Moore pour désigner un lieu qui n'existe pas. Le terme viendrait du grec ancien, de topos, « le lieu » et de la racine négative -u, « qui n'existe pas ». Mais en fait, dans un manuscrit mal connu, Tomas Moore aurait plutôt parlé d'œchronie, doté de la racine grecque , qui signifie « agréable » et qui apporterait donc une nuance au mot « utopie » qui ne voudrait plus seulement dire « e lieu qui n'existe pas », mais « le lieu agréable et donc idéal ». A partir de là, et en comparaison, le terme « uchronie », qui comporte la même racine -u ou , devrait donc être considéré comme un terme positif.

À la question « une approche de l'uchronie est-elle toujours une approche politique ? », une seule et même réponse. Les intervenants semblaient, en effet, d'accord pour dire que l’uchronie est un genre littéraire fondamentalement politique. Il serait même, selon eux, le genre le plus à même de traiter de sujets politiques, c'est-à-dire de sujets relatifs à la vie de la Cité. Parmi les genres les plus politiques, on trouverait le roman noir, la science-fiction et, dans une moindre mesure, la fantasy.

« Se donne-t-on des limites dans la science-fiction, plus que dans un autre genre ? », demandait ensuite l’animateur. Les intervenants étaient d'accord sur le fait qu'il faut mettre le moins de noms possibles, et qu'il est délicat de faire référence à la politique contemporaine.

L'uchronie, pour finir, serait aussi « une façon de voir ce qu'auraient fait les perdants s'ils avaient gagné », d’après Roland C.Wagner.

 

 

Conférence 2 : « La science fiction est-elle un laboratoire philosophique? »

 

 

Pour aborder une telle question étaient invités :

— Pierre Bordage, auteur et président du festival, dont l’oeuvre est particulièrement marquée par l'impact de la religion et des mythes sur les comportements et l'évolution des sociétés,
— Alessandro Jodorowski, personnage multi facettes et inclassable,
— Sylvie Alouche, philosophe et organisatrice du « mois de la science-fiction ». Ses recherches s’intéressent à l'amélioration du corps et au rapport de la philosophie au corps,
— David Morin, professeur de psychosociologie à Nantes dont le travail porte sur l'anthropologie de l'innovation, et qui tente de comprendre l'impact de la technique sur la société.

Projection d'une image : le laboratoire de Ticho Brahé, à la Renaissance, qui est le moment où la philosophie se réinvente à la lumière de la technique. Il s’agit aussi du moment où la science-fiction va trouver ses racines les plus significatives. L'élève de Ticho Brahé, Joannes Kepler, écrira « Le Somnium », qui est considéré comme l'une des sources de la science-fiction.

« Considérez-vous que le laboratoire est un lieu fermé ? Un lieu à l'abri du monde où le chercheur, celui qui réfléchit va s'enfermer. Est-ce que finalement la science-fiction n'est pas plutôt le signe d'une ouverture philosophique ? Un laboratoire est-il nécessairement fermé, ou est-ce que ce laboratoire peut être ouvert sur le monde ? » Telle fut la première question posée aux intervenants. Une autre question : « Les philosophes s'étant intéressés à la science fiction sont nombreux. Les liens entre la philosophie et la science-fiction ont été largement présentés. Il est clair pratiquement, pour tout le monde, que la philosophie nourrit la science-fiction, mais l'inverse reste encore à démontrer. Est-ce que ce serait une simple récréation qui aurait lieu dans ce laboratoire, se contenterait-on seulement de s'y amuser ? Ou est-ce qu'il y aurait dans la science-fiction, les possibilités ou les moyens imaginaires, de réinventer, d'aller au-delà de la connaissance philosophique?»

Sylvie Alouche : Pour ce qui est du laboratoire, si on regarde la démarche du scientifique, on trouve deux sources : la nature telle qu'elle se déploie sans intervention extérieure (il s'agit alors d'observer comment ça se passe) et des situations que l'on construit artificiellement pour pouvoir examiner comment ces lois de la nature déploient leurs conséquences dans des circonstances qu'on ne peut pas observer dans la nature. C'est dans ce sens là que le laboratoire philosophique pour la science-fiction lui paraît justifié, dans la mesure où c'est un laboratoire qui permet de faire des expériences. Elle défend l’idée selon laquelle le laboratoire philosophique que constitue la science-fiction permet de la variabilité. Ainsi ce qui distinguerait la science-fiction d'une autre littérature, ce qui ferait le mérite d'une oeuvre de SF, ce serait la variation, aussi faible soit-elle, sur une expérience de pensée qui existait déjà. Pour elle, il s'agit plutôt d'oublier l'aspect claustrophobie connoté par le terme de « laboratoire ».

« Pas de technique sans financement, pas de Culture sans une économie de la Culture. ». David Morin nous renvoie là aux Médicis qui finançaient les projets pour faire exister les artistes. Cela constituerait, selon lui, une contradiction. D’autre part, il veut mettre l’accent sur l’aspect sociologique du laboratoire : qui est celui qui cherche ? « Celui qui concentre son corps et son esprit », répond-il. Celui qui a un rapport de discipline à son corps et à son esprit. On doit se concentrer pour essayer de comprendre l'écriture. Il fait référence ici à la phrase « et tu liras la Torah jour et nuit ».

La récréation, la SF comme récréation ou comme autre chose. D'abord, la science-fiction serait à considérer, selon David Morin toujours, comme un médium, comme un miroir; c'est-à-dire que toutes les œuvres parlent du moment où elles ont été écrites. Et puisque ces oeuvres parlent du moment où elles ont été écrites, il faut lire ces œuvres pour comprendre ce qu'était ce moment. Il propose aussi une autre façon de voir la science-fiction, avec un des plus grands philosophes de la science-fiction, Guy Lardreau, qui disait : « La science-fiction est à la science ce que la gnose est à la théologie. », c'est-à-dire qu'il y aurait quelque chose de l'ordre d'un essai de connaissance dans la science-fiction; et peut-être la science, bien qu'elle apparaisse très rationnelle, est-elle beaucoup plus archaïque, proche de la magie ; d'ailleurs certains anthropologues comme Marcel Mauss ont bien montré que la technique et la magie, c'était la même chose.

« Quand vous créez, Alessandro Jodorowski, faites vous appel à des connaissances philosophiques antérieures ? » demande l’animateur. À cela, Jodorowski répond la chose suivante : « La science cherche la réalité absolue, la science-fiction cherche l'irréalité absolue. La partie gauche du cerveau, c'est la science et la partie droite, c'est la fiction. Entre la science et la fiction, il y a l'art. Et la philosophie n'a rien avoir avec la science-fiction ». L'artiste est, selon Jodorowski, un fou qui fait une œuvre, un créateur qui fait appel à l'intuition. Mais l'intuition n'est pas réelle. L'intuition, c'est tout un monde de rêves qui n'a pas de limites. L'artiste ne se définit pas comme un être réel, mais comme un fou. Un artiste, c'est donc un fou qui fait une œuvre. Un scientifique qui serait fou ne serait pas un scientifique. En fait, le laboratoire d'un fou, c'est soi-même. Ainsi, Jodorowski se présente lui-même comme son propre laboratoire.

Quant à Pierre Bordage, c'est son rapport à l'écriture qui définit les choses. Il partage le point de vue de Jodorowski, selon lequel il s'agit d'intuition, et lorsqu'il part dans un récit de science-fiction, il voyage avec son intuition. La chose qui lui importe lorsqu'il écrit un roman, c'est d'éviter tous les systèmes de pensée. Or, la philosophie construit des systèmes de pensée qui se rajoutent les uns aux autres, et elle fait appel à la raison tandis que, en tant qu'auteur, Pierre Bordage fait appel presque uniquement à l'intuition. Comme Alessandro Jodorowski, il se considère comme son propre laboratoire. Il s'explore lui-même, mais au terme de laboratoire, il préfère celui de « terrain d'exploration ». L'écriture est son fil d'Ariane qui l'emmène dans son labyrinthe intérieur où il découvre des choses qui l'étonnent parfois, qui l'horrifient parfois, qui l'enthousiasment parfois. Et il a l'impression que ces choses-là qui sont de lui et qui l'emmènent, il les puise quelque part et il les ramène à la surface par l'écriture pour les offrir à quelqu'un qui est de l'autre côté, c’est à dire au lecteur, comme un éclat d'humanité qu'il aurait «chopé» quelque part. Pour lui, l'écriture est une plongée dans son inconscient, et il ramène des choses de cet inconscient sous forme d'écriture, en essayant d'être le plus ouvert et le plus libre possible.

Selon Pierre Bordage, il y aurait vraiment une quête de la liberté dans l'écriture.

Alessandro Jodorowski critique la culture qui est asservie depuis toujours aux puissants. « Hier, au temps de Kepler et du laboratoire de Ticho Brahé, c'était l'Église; aujourd'hui, c'est l'Université. » dénonce-t-il. Selon Jodorowski, il est temps pour les philosophes de sortir des universités, de les faire, dit-il, « exploser ». Par ailleurs, il caricature et humorise sur la philosophie en mettant le doigt sur l'aridité de sa pensée, prenant pour exemple la théorie d'Euclide selon laquelle deux droites parallèles ne se rencontrent jamais, et il montre que cela est faux par une comparaison avec l'Amour, où ces « droites parallèles » finalement se retrouvent.

Réponse des philosophes. Le discours s'il n'est pas poétique, est contraint par la nature humaine du discours à respecter une certaine cohérence et donc une certaine rationalité. On peut toujours écrire de la poésie, écrire avec des mots qui ne sont pas des mots, mais selon Sylvie Alouche, il y aurait quand même quelque chose, dans le roman réaliste, qui est la matrice de l'écriture de science-fiction, des principes de type rationnel qui sont à l'oeuvre, et qui sont particulièrement importants dans la science-fiction.

Sylvie, la philosophe, rejoint cependant les écrivains ; ce qui l'intéresse particulièrement dans la science-fiction, c'est que lorsqu'on trouve qu'il y a de la philosophie dans la science-fiction, comme dans Matrix, la science-fiction la veut uniquement récréative. Est-ce que dans la substance même du discours, et à travers les personnages, il n'y aurait pas quelque chose que nous arrivons à saisir de philosophique et en même temps que nous n’arrivons pas à saisir parce qu'il y a de l'émotion ? Le texte narratif correspondrait à un niveau et à un rapport au monde particulier qui réincorporerait un éléments émotionnel que justement nous n’arrivons pas à bien saisir quand on fait de la philosophie plus traditionnelle, argumentative. La science-fiction serait un élément constitutif, un outil philosophique. Il y aurait dans la narration, notamment parce que l'on partage les émotions de personnages auxquels on s'attache, pour lesquels on a de l'empathie, un type de philosophie que nous n’atteignons pas quand nous faisons de la philosophie traditionnelle argumentative.

La philosophie gagnerait alors à utiliser l'émotion mais pour l'instant, on n’a pas encore montré que l'émotionnel, l'intérieur, l'inconscient ait besoin de la philosophie. Et comme cette science-fiction est entre les deux, elle serait finalement une sorte de passerelle, de « zone franche ». Un terrain intermédiaire, nébuleux et incertain, aux frontières un peu mouvantes, dans lequel se retrouveraient, libérés de leur carcan mutuel, et les philosophe, et les artistes.

Sylvie Alouche fait également allusion à l'opposition entre la conviction qui est de l'ordre de la raison et la persuasion qui relève de l'émotion, et qui peut servir la manipulation.

« En renonçant à l'émotion, nous dit-elle on renoncerait malheureusement à quelque chose. Et ce qui est intéressant dans la science-fiction, c'est ce nouveau contrat raison-émotion, qui permettrait de réincorporer l'émotion, mais sans courir les dangers que fait courir la pure et simple persuasion. »

Jodorowski critique la tendance à la généralisation, le fait d'enfermer les créations humaines dans des définitions en leur attribuant des étiquettes. Il refuse donc de parler de LA philosophie, de LA science-fiction, de LA peinture ou de LA sculpture. Selon lui il ne faut pas s'auto-définir. Lao-Tse, est pour lui le plus grand philosophe parce qu'il était un être qui essayait de vivre dans sa vérité. Il s'agit là d'une belle réflexion sur l'indivisibilité et l'inexhaustivité de l'être humain qui met en exergue la difficulté dans laquelle nous nous trouvons lorsque nous cherchons à le diviser entre le corps, le coeur et l'esprit.



Autre question posée aux intervenants : « Pourquoi utiliser ce genre plutôt qu'un autre ? »

La science-fiction est d’abord et surtout un merveilleux voyage auquel le lecteur est convoqué. Elle procure ce que Pierre Bordage appelle « l'effet vertige », la possibilité de décoller du réel pour s'évader dans l’ailleurs. Elle permet d'amener un espace de réflexion au lecteur, c'est-à-dire de le pousser à déplacer son point de vue sur un événement ou un autre. Elle s'inspire d'interrogations fondamentales déjà formulées par les mythologies qui animent l'humanité depuis la nuit des temps. « Qui sommes-nous, où allons-nous, que faisons-nous ? », mythologies auxquelles on a ajouté les éléments modernes de la technologie, etc.

Jodorowski établit enfin une belle inversion. Selon lui, puisque 99% de l'univers est inconnu, la science peut être considérée comme de la fiction; et la fiction (ou l’imagination), permettant à la science de produire des hypothèses, serait finalement peut être plus «scientifique» que la science-même.

Pour conclure, nous pouvons citer le nom du philosophe Gaston Bachelard, qui fait justement le pont entre la science et la fiction à travers son oeuvre qui, en cherchant l'objectivité scientifique, a retrouvé l'infinie richesse de la subjectivité, pour réconcilier deux disciplines qu’a priori tout opposait.

 

 

Conférence 3 : L'homme augmenté, de la numérisation à la mémoire éternelle.

 

Parmi les intervenants, deux scientifiques : M. Eustache, neuropsychologue dont les travaux portent sur le fonctionnement même de la mémoire et M. Berger qui fait des recherches sur l'implantation de systèmes dans le cerveau, au moyen de micro et de nanotechnologies. Les études de ces deux intervenants peuvent intriguer, peuvent pousser à se demander jusqu'où on peut aller dans la science. C’est pourquoi ces deux scientifiques seront amenés à expliquer ce que l'on sait faire, ce que l'on peut faire et qu'on n’ose pas faire, et aussi ce que l’on ne doit pas faire. Afin d’apporter un regard critique et distancié par rapport à ce qui se passe au laboratoire , un auteur était également convié à cette table-ronde. Il s’agit de Gérard Klein qui a aussi beaucoup réfléchi aux problématiques de la mémoire et au travail sur les capacités intellectuelles augmentées. Enfin, Alan Mac Donald pour qui les nouvelles technologies sont aussi sources d'inspiration et de questionnement.

Les grands thèmes abordés par M. Eustache étaient : la mémoire humaine et ses maladies et les techniques d'imagerie du cerveau. Selon lui, la mémoire, bien que complexe, peut être définie simplement. Elle serait la fonction qui nous permet d'encoder, d'enregistrer des informations, de les stocker plus ou moins longtemps, et qui nous permettrait aussi de les récupérer, le but étant de les récupérer. Cela paraît relativement simple. En fait, les situations qui correspondent à ces trois grands moments sont extrêmement diverses.

Dans la vie de tous les jours, il y a beaucoup de choses que nous encodons sans faire d'effort de mémoire. Pour le stockage, on peut essayer de retenir une information pour une durée brève, par exemple retenir un numéro de téléphone le temps de décrocher le combiné, et au contraire, on peut stocker des informations sur une durée très longue, voire la vie entière. C'est là que les choses se compliquent. Pour parler de la mémoire, on utilise des métaphores. Il y a l'ordinateur, les bibliothèques, mais en fait, il n'y a pas vraiment une bonne métaphore de la mémoire. En tout cas, ce que nous savons, c'est qu’elle n'est surtout pas quelque chose de figé. Parce que le but du fonctionnement de la mémoire, c'est d'enregistrer des informations, ces informations ayant des statuts très divers.

 

D'ailleurs, la plupart des spécialistes de la mémoire s'accordent sur le fait qu'il n'existe pas une mémoire, mais plusieurs systèmes de mémoire. Il y aurait des systèmes de mémoire qui permettraient d'automatiser certaines procédures, par exemple conduire une voiture, ou faire du vélo, etc. Il y aurait des connaissances qui seraient plutôt de l'ordre des savoirs généraux sur le monde. Par exemple, nous savons que Rome est la capitale de l'Italie. Nous avons des connaissances comme cela que l'on acquiert au fil du temps.

 

Et puis, il y a la mémoire des souvenirs, qui est très importante et qui est celle à laquelle on pense le plus quand on parle de la mémoire, et qui est la plus traitée dans les ouvrages de science fiction ou tout simplement dans la littérature. Un exemple : la maison du docteur Edwards qui est une représentation de la mémoire épisodique et de sa perte qu'est l'amnésie. Quand nous parlons de la mémoire, nous nous apercevons que les mots ne sont pas bons et que les informations ne sont pas stockées dans la mémoire comme elles pourraient l'être dans une bibliothèque. Elles ne sont pas non plus «consolidées». En fait, ce qui se passe, c'est que les informations, au fil du temps, et en grande partie à notre insu, vont être transformées et modifiées, vont changer de statut. Certaines d'entre elles, très rares, vont pouvoir rester, peu ou prou, au statut de souvenirs. Ces vrais souvenirs sont très rares et correspondraient à des moments-charnières de notre vie, qui nous auraient marqués. En fait, l'essentiel de nos connaissances sont des connaissances qui se sont décontextualisées au fil du temps. En entrant dans le fonctionnement de la mémoire, nous nous rendons compte que nous avons affaire à une fonction extrêmement complexe et le titre de la table ronde qui est l'homme augmenté est en fait un titre extrêmement ambitieux. Parce que augmenter cette mémoire, n’est pas simplement ajouter des puces qui pourraient nous donner des connaissances supplémentaires. Augmenter la mémoire serait, potentiellement, pouvoir augmenter ce pouvoir de transformation de la mémoire, qui fait que les informations changent de statut au fil du temps. De ce fait, nous sommes confrontés à quelque chose de beaucoup plus qualitatif, complexe qu'un simple ajout comme on pourrait le faire dans un simple ordinateur.
 
François Berger, médecin neurologue (Inserm). Son but est d'apporter des réponses à des problèmes médicaux, à travers micro et nano-technologies. Le premier point important, en tant que médecin, dit-il, c'est qu'il n'a pas le droit d'augmenter l'Homme, seulement de s'adresser à l'homme malade pour le «réparer». Le rôle de son équipe de l'Inserm à Grenoble, est de remédier par les nanotechnologies et l'électronique aux déficiences mnésiques dont souffrent certaines personnes. Il parle des techniques de stimulation par l'électricité dans le cerveau et de la possibilité de traiter la maladie de Parkinson en stimulant des zones profondes du cerveau. Un chercheur canadien aurait en effet démontré qu’en stimulant des zones du cerveau, il est possible d'améliorer certaines fonctions mnésiques. Cela serait particulièrement intéressant pour les patients atteints de la maladie d'Alzheimer. Avec le courant électrique, il serait possible de moduler la mémoire et par là, de ralentir la maladie. Un rêve que l'on retrouverait souvent en science fiction est les miracles que l'on pourrait faire avec l’électronique synthétique, en greffant une sorte d'ordinateur dans le cerveau. « Mais personne ne sait faire cela », affirme François Berger.

Ce qui est possible, par contre, serait de mettre en place des interfaces entre le cerveau et les machines. Cela aurait d’ailleurs déjà été fait pour des patients tétraplégiques : une puce appliquée au niveau de leur cerveau, permettrait de capter l'activité cérébrale. Quand le patient veut bouger un de ses membres, par exemple, il est possible d'interpréter cette activité cérébrale pour faire bouger quelque chose à l'extérieur. Autre exemple : les prothèses auditives, les implants cochléaires. On voit donc émerger des technologies qui permettent d'interfacer le cerveau, et son activité, avec des dispositifs extérieurs. Autre possibilité, qui sera certainement l'avenir, c'est de reprogrammer le cerveau, au niveau cellulaire et moléculaire. Il s'agirait là d’injecter, soit par le sang circulant, soit localement, des nanoparticules qui seraient capables de réactiver les cellules-souches du cerveau et de le reconstruire au niveau de ses circuits mnésiques. Cela aurait d'ailleurs déjà été expérimenté sur l'animal.

Dans sa nouvelle Mémoire vive, mémoire morte, qui date de 1986, Gérard Klein imagine qu'on va doter les êtres humains de ce qu'il appelle «la perle» qui est une espèce d'ordinateur logé à proximité de l'hippocampe, c'est à dire une partie du cerveau très important dans les processus de mémoire. Par une interface qui permet au cerveau d'enregistrer et d'indexer ce dont il veut se souvenir. Cette perle, qui s'apparente à un ordinateur est implantée dans l'embryon, de façon à ce que son cerveau en développement puisse établir les bonnes connections avec cet objet technologique. « Y a-t-il eu à l'époque des réactions de la part des scientifiques en réponse à cette nouvelle ? », demande l’animateur de la table-ronde. Pas vraiment, selon Klein. Rétrospectivement, cela semble intéressant dans la mesure où nous pouvons nous demander si des expériences scientifiques pourraient émerger de livres de science-fiction. En cela, Klein était très précurseur de la nano-médecine. Le problème éthique est également abordé dans sa nouvelle.

La réflexion sur l'homme augmenté poserait également le problème de l'oubli et de sa nécessité. Selon un des intervenants, le fait de permettre à l'homme de stocker plus de mémoire, de lui attribuer une hyper-mémoire, génèrerait forcément de la pathologie. Ainsi, le concept de surhomme, tel qu'il est défini dans les livres de science-fiction, serait peut être une grave erreur épistémologique. D'autre part, il est beaucoup plus facile d'être augmenté de l'extérieur. On peut, par exemple, imaginer que dans l’avenir, et à travers des interfaces homme-machine nous pourrons nous connecter avec des mémoires informatiques, de la même façon que nous allons sur notre ordinateur consulter Wikipédia. Cela par une miniaturisation de mémoire flash.

Selon Gérard Klein, entre la réparation et l'augmentation, il n'y aurait pas de frontière claire. Car l'homme, depuis toujours, cherche à s'augmenter pour faire face à une nature hostile. Il parle là d'une « pensée sauvage ». Cependant, il est d’accord avec l’idée selon laquelle il faut imposer un cadre éthique. Par le passé, de grandes inventions, telles que l'imprimerie, avaient déjà profondément modifié notre rapport à la mémoire. Et nous pouvons nous demander comment une invention comme internet a modifié, et continue de modifier notre cerveau. Une expérience américaine a montré qu’aujourd'hui, lorsque l'on nous pose une question un peu difficile, nous ne cherchons plus en nous-même, dans notre cerveau-esprit, mais à l'extérieur de nous, on pense biensûr à Internet. La suite des expériences tend à montrer qu’à partir du moment où nous savons que l'information est là, en dehors de nous, nous ne voyons pas l'utilité d’essayer de l'encoder en profondeur. Quand nous voulons retenir quelque chose, nous essayons d'en comprendre le sens profond. Dans cette expérience, au contraire, puisque nous savons que l'information se situe à tant de clics et à tel endroit, nous ne voyons pas en quoi cela vaudrait la peine de faire l'effort de la retenir. De ce fait, la capacité de synthèse serait mise à mal.
 
De plus, les liens hypertexte que nous trouvons sur le Net présenteraient un inconvénient, car il y aurait une tendance à indexer les éléments trouvés sur internet sans les intégrer à une synthèse personnelle. Un des risques d'Internet serait une consultation superficielle de l'information, car la recherche serait trop facile, l'information pléthorique, et les liens inciteraient l'internaute à passer d'une information à l'autre sans approfondir. On pressent là l'importance du métier de bibliothécaire qui permettrait une sélection pertinente et de qualité de l'information en fonction de publics précis et des usages de ces publics. Le bibliothécaire serait alors comparable à un aiguilleur du ciel.

 

 

Le festival s'est terminé par le «cabaret mystique» d'Alejandro Jodorowski, artiste chilien aux multiples facettes, à la fois réalisateur, acteur, auteur de films ésotériques, surréalistes et provocateurs, scénariste de bande dessinée, poète et conteur à ses heures, qui a également travaillé autour du tarot de Marseille. Il s'agissait, en réalité, d'une conférence improvisée proche du conte et du réalisme magique, conviant curieux, philosophes ou passionnées sur des sujets, thématiques ou anectdotes que nous rencontrons tous au quotidien.

Enfin, j'ai eu l'occasion de voir La montagne sacrée, un des chefs-d'œuvre de «Jodo». C'est en fait grâce à John Lennon qu'il aurait réalisé, en 1973, ce film de science fiction métaphysique : un parcours initiatique, à la recherche de l'absolu, d'images dans un univers déréglé. Le film raconte l'histoire d'un voleur vagabond qui, après une série de procès et de tribulations, rencontre un maître spirituel. Celui-ci lui présente sept personnages, riches et puissants, représentant une planète du système solaire. Ensemble, ils entreprennent un pèlerinage vers la Montagne Sacrée, afin d'en déloger les dieux qui y demeurent et d’atteindre l'immortalité.


Je suis sortie de ce festival, comme d'un vaisseau spatial, après un voyage intergalactique, à quelques années-lumière, pas si loin d'ici pourtant.


The end.


Anne-Clémence Faure, AS Bibliothèque

Repost 0
Published by Anne-Clémence - dans science-fiction
commenter cet article
9 février 2012 4 09 /02 /février /2012 07:00

Dmitry-Glukhowsky-Metro-2033.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dmitry GLUKHOVSKY
Métro 2033 
Édition de Dmitry GLUKHOVSKY

www.nibbe-wielding.de, 2007
Traduit du russe par Denis E. Savine.
Édition de la librairie L’Atalante

pour la traduction française, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dmitry-Glukhowsky-002.jpgDmitry Glukhovsky

Dmitry Glukhovsky est un journaliste et romancier russe né le 12 juin 1979 à Moscou. Il parle le français, l’espagnol, l’anglais, l’allemand et l’hébreu. Il fut aussi animateur à la radio Mayak en Russie et correspondant pour le « Kremlin pool ». Il a également travaillé à Euronews et à Deutsche Welle. Il a écrit des articles pour Russian Pioneer, L’Officiel et Playboy. Glukhovsky a étudié le journalisme et les relations étrangères en Israël. Il a vécu en France et en Allemagne et a visité des lieux tels que Tchernobyl et le Pôle Nord en tant que journaliste itinérant pour Russia Today. Son premier roman, Métro 2033, a été d’abord publié sur son site internet en 2007. La même année, il reçoit le « Prix d'encouragement de la Société de science-fiction européenne » au prestigieux « Eurocon contest » de Copenhague. Le roman fut ensuite traduit en 32 langues et édité par la librairie L’Atalante pour la traduction française en 2010.



Métro 2033

L’histoire se passe vingt ans après une troisième guerre mondiale, en l’an 2033, dans le métro de Moscou. La surface n’étant plus habitable, les gens se sont réfugiés dans le métro qui a aussi été construit pour servir d’abri antinucléaire. Il s’agit ici de la quête d’Artyom, habitant de la station VDNkh, pour le sauvetage de sa station, envahie par des monstres, appelés « les Noirs » et aussi à la recherche de sa place dans la vie.

Le métro de Moscou est donc devenu la dernière demeure de la race humaine. C’est la conséquence d’une effroyable guerre atomique qui a ravagé la Terre toute entière. Aujourd’hui, ce n’est plus l’Homme qui vit et gouverne à la surface mais de redoutables et terrifiants monstres, enfants des radiations émises par l’uranium. Le métro s’organise en différentes lignes avec un certain nombre de stations. Il existe une ligne circulaire appelée « La Hanse ». C’est une ligne commerciale, donc très riche et très bien entretenue. Il existe aussi une ligne qui traverse le métro qui est sous domination communiste. Elle est désignée très souvent dans le livre comme « la ligne Rouge ». Sont présents aussi un ensemble de stations que des adeptes des théories d’Hitler ont investies. Ils sont appelés « les nazis du quatrième Reich ». Enfin, il existe un ensemble de quatre stations qui a pour nom « Polis » et qui est le cœur du métro. Cet ensemble de stations est géré d’un côté par des militaires et de l’autre par des érudits.

 Dmitry-Glukhowsky-Metro-2033-003.jpg

Les survivants de cette guerre vivent maintenant dans ce métro, se nourrissant exclusivement de viande de porcs élevés dans d’autres stations et de champignons, qu’ils consomment aussi sous forme de thé. L’argent que nous connaissons n’existe plus ici. La monnaie d’échange dans ce monde, ce sont des balles d’AK47 et d’autres armes.

« Artyom prit la chope émaillée pleine de thé qu’on lui tendait.

C’était une production locale qui n’était pas vraiment du thé mais une infusion à base de champignons séchés et de différents additifs. Le thé, le véritable thé, était devenu une denrée rare qu’on ne préparait que pour des grandes occasions ; une denrée hors de prix »

« Et depuis que l’exportation du thé avait débuté dans la station, des gens entreprenants des stations alentours étaient venus s’y établir pour participer et profiter de son expansion florissante. Les porcs étaient l’autre fierté à VDNKh et des légendes couraient que c’était par cette station même que ces animaux avaient été introduits dans le métro. »

Le choix de ce monde apocalyptique n’est pas anodin. En ayant fait reculer la civilisation dans le métro, Glukhovsky montre que l’être humain était avant tout dépendant des machines. Dans cette histoire, la technologie s’est retournée contre les hommes. Ils ont sacrifié leur terre au progrès et par avidité.

L’auteur a réutilisé certaines légendes urbaines en rapport avec le métro et une peur ancestrale de l’Homme : la peur du noir. Ces légendes racontent très souvent qu’on n’est pas tout seul dans le métro. Elles racontent qu’il existe d’autres formes de vie qu’il n’est pas forcément bon de réveiller. L’auteur a donné la forme de monstres à ces légendes, notamment avec « les Noirs ». Les créatures qui ont investi la surface vivent aussi sous terre, dans le métro.

L’auteur a également réutilisé une légende qui raconte que l’esprit de chaque défunt décédé dans le métro est toujours là et chante dans les tuyaux pour appeler son corps et partir vers un autre monde. Cette légende a sûrement été racontée par ceux qui entendaient d’étranges bruits ressemblant à des bruissements de voix dans le métro.

« De très loin, traversant avec difficultés l’épaisseur de terre qui obstruait le tunnel, lui parvinrent des sons étouffés. Ils venaient de la direction de la station morte Park Pobedy, cela ne faisait aucun doute. Le jeune homme se figea, tendant l’oreille. Il ne comprit que peu à peu, mais il sentit alors son sang se glacer car il entendait quelque chose d’impossible… de la musique. »

Il existe enfin cette légende qui raconte que les tunnels auraient une voix propre et si l’on tend suffisamment l’oreille, on serait capable d’entendre ce que « dit » le tunnel et ainsi d’être prévenu de certains dangers. Encore une fois, il s’agit sûrement ici d’une légende construite à partir de nombreux bruits et semblants de voix entendus dans le métro et que les gens ont confondus avec une « voix propre » aux tunnels.

« Artyom ne pouvait rien faire que reprendre sa place. Il essayait de se convaincre que les chuchotements n’étaient que le fruit de son imagination, causés par la tension. Il essayait de se détendre, de se vider l’esprit en espérant qu’en même temps que les pensées inquiètes il réussirait à chasser ce son étrange de sa tête. Il parvint à faire taire ses pensées, mais, profitant de la place disponible, le bruit s’y engouffra plus retentissant et plus limpide que jamais. Il gagnait en intensité à mesure que l’expédition progressait vers le sud. »

Ces légendes confèrent au métro une atmosphère étrange, inquiétante. En ajoutant ces contes, l’auteur arrive à faire plonger le lecteur directement dans le métro. Celui-ci ressent alors l’oppression, l’obscurité et ne peut qu’accorder plus de crédit à ce monde.

Dans ce monde vivent de nombreuses créatures redoutables qui se sont installées quelques années après la fin de cette troisième guerre mondiale. L’auteur ne précise pas vraiment d’où elles viennent, seulement qu’elles seraient le fruit des nombreuses radiations causées par les bombes nucléaires. Leur arrivée fut en quelque sorte une bénédiction puisque les rues furent nettoyées des nombreux cadavres de personnes n’ayant pas pu s’abriter à temps. Néanmoins elles restent un danger pour les survivants habitant dans le métro, qui doivent faire face à de nombreuses attaques de «démons » et autres créatures primaires. Les « noirs » qui attaquent la station d’Artyom sont différents. Plus intelligents, plus dangereux que les autres monstres, ils sont redoutés dans toute la station.

« Et dans le faisceau de lumière, on aperçoit des silhouettes étranges et fantasmatiques : nues, recouvertes d’une peau noire et luisante, les yeux démesurés et la bouche béante… Elles avancent d’un pas cadencé, le port droit et sans subterfuge, vers la barricade, vers les hommes, vers la mort. »

« Les poils se dressent sur l’échine. Se relever et fuir. Abandonner son arme. Abandonner ses camarades. Tout envoyer au diable et fuir … »



Quand le « stalker » ou Hunter arrive à la station de VDNKh, il confie à Artyom qu’il compte trouver et éliminer cette menace que sont les Noirs. Il lui donne pour mission de se rendre à Polis si jamais celui-ci n’est pas rentré le lendemain. Pour qu’Artyom ne se fasse pas refouler à l’entrée de la station, Hunter lui donne une médaille militaire et s’enfonce ensuite rapidement dans les tunnels. Commence alors pour ce héros ordinaire, banal, une quête qui lui permettra d’accomplir son destin… Ou pas… Lui seul pourra choisir… Dans cette optique, le jeune Artyom s’engage dans des réflexions teintées de philosophie. Il s’interroge sur son avenir, sa place dans ce monde.

 

 Dmitry-Glukhowsky-Metro-2033-004.jpgParcours d’Artyom : trait rouge
Retour vers Polis : trait vert
Passage à la surface : trait bleu clair

 

«  Voici ce que je vais faire. Ton père adoptif est rongé par la peur. Petit à petit, il devient leur arme, si j’ai bien analysé la situation »

« Je ne peux pas compter sur des gens au cerveau véreux. J’ai besoin d’un homme sain, dont le jugement n’a pas été altéré par les non-vivants. J’ai besoin de toi.

– Moi ? Je me demande bien comment je peux vous être utile, s’étonna Artyom.

– Ecoute-moi. Si je ne reviens pas, tu devras à tout prix – à tout prix, tu m’entends ? – te rendre à Polis. Dans la Cité … Et y trouver un homme qu’on appelle Melnik. Lui raconter toute cette histoire. »

« Artyom était bouillonnant d’énergie, il commençait à peine à vivre et jugeait insensé de mener une existence végétative de cultivateur de champignons, sans jamais oser franchir le poste des cinq cents mètres. La volonté de s’enfuir de la station grandissait en lui jour après jour, à mesure qu’il comprenait quel sort lui réservait son père adoptif. La carrière de fabricant de thé conjuguée à celle de père de famille nombreuse révulsait Artyom au plus haut point. C’était sans doute cet attrait pour l’aventure, cette envie d’être happé par les courants d’air des tunnels, projeté vers l’inconnu, et de courir à la rencontre de son destin que Hunter avait senti chez lui lorsqu’il lui avait demandé de se rendre à Polis. »



Avis personnel

Ce livre m’a bouleversée autant par le style de l’auteur que par l’ambiance générale, les émotions portées par les mots. Glukhovsky décrit ce monde avec sang-froid comme le ferait un journaliste s’il devait décrire une scène de guerre. Les émotions transmises nous sautent pourtant à la gorge dès que l’auteur s’arrête sur un personnage précis de l’histoire. En détaillant le quotidien de ces survivants, l’auteur montre une déshumanisation progressive. Ceux-ci sont en effet soumis chaque « jour » à des scènes de violence parfois gratuites. Artyom n’est pas épargné.

J’ai apprécié de pouvoir trouver dans cette édition deux plans du métro fictif où se situe l’histoire. Bien que les noms des stations soient en russe, on se perd moins dans ce dédale de tunnels et on peut mieux entrer dans cet univers.



Bonus

Un entretien de Dmitry Glukhovsky interviewé par le site Fantasy.fr durant le festival Les Utopiales à Nantes en novembre 2010.

Lien : http://www.fantasy.fr/episodes/view/interview-de-dmitry-glukhovsky

Le filmage du jeu vidéo « Métro 2033 », inspiré de l’histoire de Dmitry Glukhovsky et sortit le 19 mars 2010 sur les plateformes XBOX 360 et PC. Le jeu vidéo est filmé par « Adwim », joueur et filmeur amateur.

Lien : http://www.dailymotion.com/playlist/x1hqsu_adwim_metro-2033/1#videoId=xg8q8f

 

Alice L., 2ème année Bib.-Méd.-Pat.

 

 


Repost 0
Published by Alice - dans science-fiction
commenter cet article
11 mars 2011 5 11 /03 /mars /2011 07:00

Daniel-Keyes-Des-Fleurs-pour-Algernon.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Daniel KEYES
Des fleurs pour Algernon

traduction de

Georges H. Gallet

J’ai lu, 1972

Flammarion, coll. Tribal, 2004

et rééd. janvier 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Biographie

Daniel Keyes, né en 1927 à Brooklyn, s’engage à 17 ans dans la marine marchande. Après quelques années, il quitte la marine, entame des études à l’université et obtient un diplôme de psychologie. Il travaille quelque temps comme rédacteur pour Marvel Stories. Il reprend des études d’anglais et de littérature américaine et s’oriente vers l’enseignement (1966, université de l’Ohio).

Des fleurs pour Algernon sera sa première publication en 1959, sous forme de novelette, dans The magazine of fantasy and science fiction. Il remporte le Prix Hugo de la meilleure nouvelle courte en 1960.

En 1966 il étoffe son histoire pour en faire un roman et remporte de nouveau un prix, le Nebula du meilleur roman. Il sera adapté au cinéma sous le titre de Charly, nom du personnage principal.

Il écrit ensuite un thriller psychologique, inspiré d’une personne et de faits réels : Billy Milligan, l’homme aux 24 personnalités (Calmann-Lévy). Il publie une suite, Les mille et une guerres de Billy Milligan, décrivant le combat de Billy durant son incarcération (conditions inhumaines d’emprisonnement, pression des médias et politiques sur l’exécutif). Ce livre sera interdit de publication aux États-Unis mais sera publié en France en 2009 (Calmann Lévy).
Daniel-Keyes-Flowers-for-Algernon.jpg
 
L’œuvre
Daniel-Keyes-Algernon--Charlie-et-moi.jpg
Des fleurs pour Algernon reste son plus grand succès à ce jour : il est devenu un classique du genre, traduit dans une trentaine de pays et vendu à cinq millions d’exemplaires.

En 1992, il a reçu le Prix Hugo spécial de la meilleure novelette de tous les temps.

Dans son dernier livre, Algernon, Charlie et moi (à paraître en avril 2011, J'ai lu) : voyage d’un auteur, Keynes raconte la genèse du roman qui fit sa gloire et sa fortune.

 

Résumé

Ce livre relate l’histoire de Charlie, jeune attardé mental qui, grâce à une opération et à une expérience scientifique, va avoir accès au savoir, décupler son intelligence. Algernon est une souris de laboratoire qui a servi de cobaye et sert de repère pour cette expérience.

La vie de Charlie nous est racontée par le biais de comptes rendus qu’il doit faire pour les scientifiques, les professeurs Nemur et Strauss, datés du 3 mars au 21 novembre de la même année.

Au cours de ces neuf mois, Charlie deviendra intelligent, voire trop, au point de se couper du monde puis affrontera son déclin et son retour à l’« état de bête », à son autre vie.

 

Analyse

Le style narratif sous forme de compte rendu.

 D’une part ces comptes rendus nous permettent d’entrer directement dans le vif du sujet :

Conte randu N°1, 3 mars : « le Dr Strauss dit que je devrez écrire tout ce que je panse et que je me rapèle et tout ce qui marive à partir de mintenan. Je sait pas pourquoi mais il dit que ces un portan pour qu’ils voie si ils peuve mutilisé. […] Je m’apèle Charlie Gordon et je travail à la boulangerie Donner. Mr Donner me donne 11 dolar par semène et du pain ou des gâteau si j’en veut. J’ai 32 ans et mon aniversère est le mois prochin. […]Le Dr Strauss dit d’écrire bocou tou ce que je panse et tou ce qui m’arive mes je peux pas pansé plus pasque j’ait plus rien a écrire et je vais marété pour ojourdui. »

Le compte rendu nous donne la vision de Charlie au sujet de sa vie et de son expérience. On suit son déroulement et les différentes phases par lesquelles il va passer :

— l’ignorance, l’envie

les premiers changements

l’accélération de son apprentissage

être un génie et ce que ça implique

le déclin et l’angoisse

 

Il nous donne, à nous lecteur, le moyen visuel de constater les progrès de Charlie : les fautes d’orthographe, la syntaxe, les connaissances acquises, les nouvelles expériences…
 
12 mars (4 jours après l’opération) : « Je n’ai pas besoin d’écrire tous les jours COMPTE RENDU quand je commence une nouvelle page après que le Pr Nemur a emporté les autres. Je n’ai qu’à mètre la date. Cela économise du temp. C’est une bonne idée. […] »

D’autre part ce qui est censé être un simple compte rendu journalier se transforme peu à peu en journal intime. Tant de changements et tant d’émotions nouvelles bouleversent la vie si simple de Charlie. Il se pose des questions sur les choses, les gens, les sentiments et surtout sur lui-même.

Cette expérience lui permet de faire une introspection et de découvrir qui il est  (le Charlie Gordon intelligent) et d’où il vient (le Charlie Gordon attardé).

Au fur et à mesure, la personnalité de « l’ancien Charlie » réapparaît dans la vie du « nouveau Charlie ». Elle ne l’a jamais quitté, ce Charlie fait partie de lui, il est son « autre moi ». Il ne peut se détacher de celui qu’il a été.



L’intelligence

L’expérience a très bien réussi, Charlie apprend très vite et très aisément. D’un QI inférieur à 70, il obtient un QI supérieur à 180, en l’espace de deux mois.

15 mai : « La bibliothèque de l’université est maintenant mon second chez-moi. Ils ont dû me trouver un bureau à part parce qu’il ne me faut qu’une seconde pour absorber une page entière, […] les sujets qui m’absorbent le plus, en ce moment, sont l’étymologie des langues anciennes, les ouvrages les plus récents sur le calcul des variations et l’histoire hindoue. C’est étonnant, la manière dont des choses sans lien apparent s’enchaînent. […]

 C’est étrange, mais lorsque je suis dans la cafétéria du collège et que j’entends les étudiants discuter d’histoire, de politique ou de religion, tout cela me semble puéril. Je n’ai plus aucun plaisir à débattre sur un plan aussi élémentaire. Les gens se froissent quand on leur montre qu’ils n’abordent pas les complexités du problème, ils ne savent pas ce qui existe au-delà des apparences superficielles. »

Mais son savoir le met aussi en opposition avec celui qu’il était avant l’opération et surtout des professeurs qui au final méprisent « l’ancien Charlie » et donc ses semblables.

 13 juin : « Nous qui avons travaillé à cette expérience à l’Université Beekman, avons la satisfaction de savoir que nous avons pris une erreur de la nature et que, par nos techniques nouvelles, nous en avons fait un être supérieur. Quand Charlie est venu à nous, il était hors de la société, seul dans une grande ville, sans amis ni parents pour s’occuper de lui, sans l’équipement mental nécessaire. […] On peut dire que Charlie Gordon n’existait pas réellement avant cette expérience…

Je voulais me lever, montrer à tous quel imbécile il était et lui crier : "je suis un être humain, une personne, avec des parents et des souvenirs et une existence – et je l’étais avant que vous me poussiez sur un chariot dans la salle d’opération !" »

 

L’amitié, l’amour

Ces sentiments ont une place importante dans la vie de Charlie.

L’amitié des ses collègues à la boulangerie : au début on peut les considérer comme méprisants envers Charlie car il leur est inférieur. Ils se moquent de lui, lui font vivre des situations gênantes et compliquées. On les considère comme bêtes et méchants. Puis ils rejettent Charlie quand ils se rendent compte qu’il est plus intelligent qu’eux.

Mais quand Charlie redevient attardé, il retourne à la boulangerie où il est accueilli à bras ouverts. Ils l’acceptent tel qu’il est et le protègent.

Charlie et l’amour. Il était tout pour sa mère. Elle a dépensé beaucoup de temps et d’argent pour lui afin de l’aider à se développer intellectuellement. Jusqu’au jour où elle tombe à nouveau enceinte et accouche d’une fille « normale ». Elle méprise alors son fils, le considère comme un animal dont il faut se méfier. Elle a peur qu’il blesse sa sœur. Alors elle prend la décision de l’envoyer à l’asile Warren, institut spécialisé, sans explication, sans un au revoir.

De son enfance ne subsiste en Charlie que ce désir de devenir intelligent.

 5 mars : «  Je lui ai dit pasque toute ma vie jai eu anvi detre un télijen au lieu detre bète et que ma maman m’avez toujour dit d’essaié daprendre comme le dit Miss Kinnian … »

C’est une des raisons qui l’ont amené au cours d’adultes attardés dont l’enseignante est Alice Kinnian.

Après l’opération, Charlie va apprendre à connaître et à aimer Alice. Mais ce sera un amour compliqué. Tout d’abord Alice a peur de s’impliquer dans cette histoire, c’est son ancien professeur. Puis Charlie s’éloignera d’elle car il ressentira le fossé intellectuel qui se creuse entre eux. Quand ils vont enfin se retrouver et s’aimer, « l’autre Charlie » s’interposera, l’inconscient, les peurs refoulées de « l’ancien Charlie » surgissant dans l’esprit du « nouveau Charlie ».

25 juin : «  Mais dès que je m’approchais d’Alice, il était pris de panique. Pourquoi avait-il peur de me laisser faire l’amour avec Alice. […] Je voulais la prendre dans mes bras et… dès que je me mis à y penser, l’alarme sonna….

- Est-ce que tu te sens bien, Charlie ? Tu es tout pâle.

- Ce n’est qu’un petit étourdissement.

Mais je savais que cela ne ferait qu’empirer tant que Charlie sentirait que je risquais de faire l’amour avec elle. »



Le déclin

Charlie sait qu’il va régresser grâce à Algernon, la souris de laboratoire.

Elle perd la mémoire, s’énerve et se mutile quand elle ne retrouve pas son chemin dans le labyrinthe.

Charlie décide de vivre alors ces derniers jours comme si c’étaient les derniers de sa vie. Il prépare sa nouvelle vie (qui sera pourtant son ancienne vie), se rend à l’asile Warren.

Jusqu’au jour où il retourne à la boulangerie, il est redevenu Charlie Gordon, jeune attardé mental travaillant pour Mr Donner.

Avant de tout oublier il rédige un dernier compte rendu où il fait ses adieux, sa dernière pensée sera pour Algernon.

21 novembre : «  En tout cas, je parie que je suis la première personne bête au monde qui a trouvé quelque chose d’un portant pour la sience. J’ai fait quelque chose mais je me rapèle plus quoi. Je supose que c’est comme si je l’avais fait pour tous les gens bpetes comme moi qui sont à l’asile de Warren et partout sur la terre.

Adieu Miss Kinnian et Dr Strauss et tout le monde.

P.S : Si par hazar vous pouvez mettez quelques fleurs si vous plait sur la tombe d’Algernon dans la cour ».



Émilie, A.S. Éd.-Lib.

 

 

 


Repost 0
Published by Emilie - dans science-fiction
commenter cet article
5 décembre 2010 7 05 /12 /décembre /2010 07:00

William-Gibson-Grave-sur-chrome-1.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

William GIBSON
Johnny Mnemonic
In Gravé sur Chrome,
Titre original
Burning Chrome
Traduction de
Jean Bonnefoy
éditions J'ai lu, 2009

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Johnny Mnemonic, écrit en 1981 par William Gibson et publié la même année dans le magazine Omni, n'est pas n'importe quel texte de science-fiction dans la mesure où il marque une rupture franche avec un certain genre de SF à la fois par la fraîcheur de son style, de ses idées et de ses thèmes. En ce sens, il va très rapidement accéder au rang de texte fondateur du mouvement cyberpunk, genre qui saura inspirer un souffle d'électronique et de crasse en phase avec les années 80 à l'inverse d'une certaine SF des années 70 parfois considérée par certain critiques comme trop nombriliste.


Johnny-Mnemonic.jpg

Résumé de l'histoire (ce qui suit dévoile l'intégralité de l'intrigue)


Le récit commence par l'arrivée de Johnny Mnemonic au Drôme, un bar crasseux et dangereux, fréquenté par les clients les plus dangereux et louches de toute la ville. Sous couvert d'une nouvelle identité obtenue grâce à quelques coups de bistouri, Johnny parvient à s'asseoir à la table de Ralfi Face, son dernier commanditaire qui cherche depuis leur dernière transaction à éliminer Johnny. S'ensuit un intense duel verbal, plein de tension à la manière des duels de western, durant lequel Johnny apprend pourquoi Ralfi Face tente de l'éliminer : les données que Ralfi a implantées dans le crâne de Johnny sont des informations dérobées au Yakusa, la plus grande multinationale du crime au monde. Car Johnny, comme il se définit, est un « joli tas de barbaque bourré d'implants où fourrer le linge sale », un disque dur vivant qui sert de transporteur d'informations codées de valeur destinées à être revendues illégalement. Comme il le dit lui même,  

 

« les données à stocker sont introduites par l'intermédiaire d'une série modifiée de prothèses antiautismes microchirurgicales . Le code du client est mis en mémoire sur une puce spéciale. En dehors des squids, il n'existe aucun moyen de récupérer la phrase clé. Ni par la drogue, ni par le bistouri, ni par la torture. Moi même,je ne le sais pas, je ne l'ai jamais su. »

 

Johnny Mnemonic exerce donc la fonctin de mule de l'information et porte en lui des données implantées par Ralfi Face et qui appartiennent au Yakusa.

Lors de leur entretien haletant, fusil à double canon sur la table, il tombe sous l'emprise d'un disrupteur neural qui le paralyse entièrement et le met à la merci de Ralfi Face. Au moment où Lewis, l'acolyte de Ralfi s'apprête à mettre fin aux jours de Johnny en espérant ainsi calmer les velléités du Yakusa, une jeune femme inconnue arrive et s'installe à leur table en leur proposant de la free base à huit mille le gramme. Après une sanglante démonstration de sa part qui effraie Ralfi Face, l'inconnue annonce qu'elle cherche du travail en tant que mercenaire. Une enchère s'engage alors entre Ralfi et Johnny (libéré du disrupteur). Molly sympathise avec Johnny et décide de travailler pour lui en commençant par sortir du Drôme avec Ralfi qu'ils forcent à venir sous la menace du fusil de Johnny. Au moment où ils sortent du sordide établissement, ils tombent nez à nez avec un curieux personnage :

 

«  il attendait dehors. L'allure du touriste techno classique : sandalettes en plastique et chemise hawaïenne ringarde avec, en guise de motif imprimé, un agrandissement du microprocesseur le plus vendu de sa boîte ».

 

L'homme, modifié génétiquement, fait jaillir de son pouce un filament monomoléculaire qui dépèce en une fraction de seconde le malheureux Ralfi Face : Molly et Johnny parviennent à s'échapper et comprennent qu'ils ont affaire à la crème des tueurs asiatiques dépêché par le Yakusa afin d'effacer toute trace des informations stockées dans la mémoire de Johnny. Deux choses se profilent alors : la soif de combat de Molly Millions qui souhaite affronter à nouveau le tueur du Yakusa («  Ce mec, je vais me le faire. Cette nuit. C'est le meilleur, le numéro un, le grand prix, la classe. ») et le désir de Johnny d'extraire les données de sa mémoire pour pouvoir faire à son tour chanter le Yakusa et mettre fin à la menace qui pèse sur lui.

Molly connaît un ancien militaire junkie capable d'accéder aux données de Molly, un certain Jones qui vit dans une fête foraine à laquelle se rendent les deux partenaires.

 

« C'était plus qu'un dauphin, même si du point de vue de ses congénères il l'aurait été plutôt moins. Je le regardai s'ébattre dans la cuve galvanisée. L'eau qui en débordait me mouillait les chaussures. C'était un surplus de la dernière guerre. Un cyborg. Il jaillit de l'eau, nous révélant les plaques incrustées le long de ses flancs : comme un calembour visuel, sa grâce annihilée sous cette armure articulée, balourde et préhistorique. De part et d'autre du crâne, deux excroissances avaient été aménagées artificiellement pour abriter des capteurs ».


Moyennant une injection d'héroïne, le dauphin parvient à décrypter le code des données stockées en Johnny qui se rend alors avec Molly chez un hacker de la Cité de la Nuit pour extraire le programme. Johnny espère alors dissuader le Yakusa de le tuer en lui envoyant la moitié du programme comme preuve qu'il possède les fameuses informations et qu'il s'engage à ne pas les divulguer si le Yakusa accepter d'arrêter d'essayer de le tuer. Mais les informations mettent du temps à parvenir jusqu'à la multinationale du crime et Johnny et Molly se voient contraints de se réfugier dans le mail, une cité d'échafaudages qui surplombe la plus crasseuse partie de la ville où vivent les LowTechs, des minimalistes de la technologie amis de Molly.

« Éclairé par le fin pinceau de la torche de la fille, il nous considéra de son oeil unique, puis sortant une impressionnante longueur d'épaisse langue grisâtre, pourlécha ses canines démesurées. Je m'étonnai que la transplantation de crocs de doberman soit considérée chez eux comme de la technologie minimaliste. L'accroissement du volume dentaire entravait son élocution. Un filet de salive coulait de sa lèvre inférieure déformée. »

Poursuivis par le tueur techno, Molly réclame aux LowTechs de pouvoir utiliser le Plancher qui Tue pour affronter cet adversaire, une piste de danse perchée à plusieurs kilomètres au-dessus de la ville et pourvue de capteurs qui déclenchent de la musique assourdissante au gré des pas de danse effectués. Le tueur arrive et le combat d’anthologie s'engage :

« Alors ce fut comme si Molly laissait quelque chose se libérer en elle et c'est à ce moment-là que sa danse de chien enragé commença pour de bon. Elle sautait, se tordait, se cabrait, se cambrait et finit par atterrir à pieds joints sur un bloc moteur en alu […] mais les suspentes tinrent bon et le Plancher ondulait comme une mer de métal et de folie. Et sur cette mer, Molly dansait. » 

Vaincu par la danse de mort de la splendide Molly, le techno préfère se suicider. Johnny ne mourra pas ce soir, il reste vivant à la fin de la nouvelle où il explique son choix de vivre en compagnie des Lowtech où il se sent en sécurité tout en s'associant avec Molly et Jones le dauphin pour extraire et monnayer à son tour toutes les données qu'il a encore stockées dans le crâne jusqu'au jour où il aura assez d'argent pour enlever toutes ses puces mémorielles. Johnny Mnemonic a pris son destin et sa mémoire en main : il en est devenu le maître.
Wiliam-Gibson-Grave-sur-chrome-copie-1.gif

Un texte novateur et fondateur du cyberpunk

La nouvelle Johnny Mnemonic, par la forme et les thèmes qu'elle embrasse, doit être considérée à juste titre comme un texte fondateur du mouvement cyberpunk dont la paternité revendiquée échoit à William Gibson.

Ce mouvement littéraire, avant qu'il ne revête une ampleur artistique bien plus large (à la fois musicale, cinématographique et surtout graphique) rassemble une palette de thématiques nouvelles qui émergent avec le développement des nouvelles technologies de communication et d'information dans les sociétés occidentales modernes de la fin des années 70. Ainsi, les notions neuves de réseau, de dématérialisation, d'informatique et de société d'information qui caractérisent l'accélération technologique et numérique du dernier quart du XXe siècle vont être assimilées par de nouveaux jeunes auteurs de science-fiction intéressés par ces mutations sociétales majeures. Sur ces problématiques nouvelles et fécondes pour la création de textes d'anticipation se greffe une esthétique particulière forgée autour des codes visuels et sociaux de la contre-culture punk et rock de cette époque. Le cyberpunk, terme popularisé en 1984 dans un article du Washington Post par Dozai (alors éditeur de la fameuse revue Asimov's Science-Fiction Magazine) se révèle alors au milieu des années 80 au grand public comme la conjugaison de cette esthétique sombre et pessimiste de la contre-culture punk et de l'extrapolation futuriste des sociétés d'information et de communication modernes. Comme le dit alors Bruce Sterling, père de la revue Cheap Truth qui verra publier tous les auteurs majeurs du mouvement, « le courant cyberpunk provient d'un univers où le dingue d'informatique et le fou de rock and roll se rejoignent dans un bouillon de culture où les tortillements des chaînes génétiques s'imbriquent ».

Johnny Mnemonic constitue les prémices concluantes de ce qu'allait devenir le mouvement cyberpunk. D'un point de vue formel, la prose de Gibson, très inspirée de ses lectures personnelles, des romans noirs et des oeuvres de la contre-culture beat américaine (Burroughs, Kerouac, Bukowski, etc.) se détache de celle traditionnellement employée par les auteurs de science-fiction de l'époque. L'utilisation de phrases incisives, d'images originales à la fois sombres et cyniques, relevées par la dichotomie d'un vocabulaire à la fois argotique et technique confère au texte une ambiance ténébreuse et réaliste typique des récits de cyberpunk. L'unité temporelle courte – Gibson fait courir son récit riche en action sur une seule nuit en seulement trente pages — inspire à Johnny Mnemonic une intensité haletante et un rythme soutenu, autre trait typique de ce que donneront les textes cyberpunk à venir. La narration est brève, fugace, rapide comme le sont les nouvelles technologies de communication dont Gibson s'inspire pour nous livrer son récit. Le choix d'une narration interne et de nombreux dialogues écrits dans un registre familier voire vulgaire soulignent davantage la volonté de Gibson de faire pénétrer le lecteur, pris entre le feu des réflexions de Johnny et les répliques cinglantes de Molly, dans son monde futuriste dur mais probable, violent mais envisageable. Le lecteur retrouve, par le style teinté de pessimisme et de cynisme de l'auteur, un univers presque familier, une impression de quotidien futuriste différent mais connu qui confine par ses repères de langage familier au vraisemblable et permet alors de le toucher plus aisément.

William-Gibson-Neuromancien.gifOutre le style et la forme du récit, Johnny Mnemonic aborde de nombreuses thématiques nouvelles qui deviendront des classiques du cyberpunk. Néanmoins, et il est nécessaire de le préciser, cette nouvelle n'aborde que très peu la notion fondamentale de cyberespace créée par Gibson, néologisme pour lequel l'université de Coastal Carolina lui décernera le titre de docteur honoris causa en sciences humaines. D'autres nouvelles, plus tardives comme l'excellente « Gravé sur Chrome » ou le « Marché d'hiver » – publiées d'ailleurs dans le même recueil que Johnny Mnemonic – approfondiront cette notion effleurée par Johnny Mnemonic (sans compter le célèbre Neuromancien, seul roman de SF triplement récompensé par les prestigieux prix Hugo, Nebula et Philip K. Dick en 1983). Pourtant, Gibson nous livre dans cette nouvelle un monde dystopique propre à ceux du cyberpunk. Il extrapole un monde urbanisé dominé par de grandes multinationales connues ou non du lecteur (Adidas, Ono-Sendaï) qui écrasent les hommes et réduisent leurs existences à une violence quotidienne amplifiée par un communautarisme marqué. La reprise d'entités économiques ou de marques existantes comme Adidas permet à Gibson, et aux futurs auteurs de cyberpunk qui reprendront le même procédé, de justifier son univers fictif par des repères connus qui contribuent à l'impression de plausibilité de l'œuvre. De la même manière que le communautarisme mis en scène (Low Tech, Techno, etc.), Gibson ne reflète que celui qui se profile et que ressent l'auteur dans la société américaine au début des années 80 avec les phénomènes de constitution de bandes et de gangs urbains marqués par des codes esthétiques et des goûts artistiques tranchés et exclusifs. En ce sens, la réclusion des minimalistes LowTech, et leur relative autarcie (n'oublions pas que Johnny comprend que les cigarettes chinoises qu'il trouve chez eux proviennent d'un commerce avec l'extérieur) peut être perçue comme une critique ou une transposition futuro-hyperbolique de la mosaïque des groupes communautaristes qui éclatent la culture et les valeurs tout azimuts de nos sociétés contemporaines.

L'aspect hypertechnique que présentent certains passages de Johnny Mnemonic préfigure également l'avenir du cyberpunk, dont l'assise technologique, comme base d'extrapolation littéraire, apparaît comme plus importante que dans la science-fiction des auteurs futuriens ou celle de Dick ou de Clarke par exemple. Comme l'utilisation Kim-Stabley-Robinson-Mars-la-rouge.gifde noms d'entreprises déjà connues du lecteur, le recours aux justifications techniques et scientifiques pointues confère un caractère tangible et possible au propos de Gibson. L'exemple de l'utilisation des squids par Jones est probant : l'auteur utilise une technologie existante (un sytème de radar complexe développé lors de la Seconde Guerre mondiale) pour lui attribuer une application futuriste logique et donc envisageable. Ce procédé, même s'il n'est pas neuf dans l'écriture de science-fiction, deviendra une composante essentielle du cyberpunk qui le poussera parfois à l'extrême, les auteurs du mouvement se targuant de rester très proches et très au courant des dernières avancées technologiques. Ce procédé de recours à l'intervention d'explications et de justifications scientiques de haut vol inspirera par la suite les écrivains de la Hard Science qui baseront l'intégralité de leurs productions sur des hypothèses mathématiques, physiques ou chimiques très en pointe (Mars la Rouge de Kim Stanley Robinson par exemple). Le contrecoup indirect de ce procédé réside dans la lecture contemporaine que nous pouvons faire aujourd'hui d'un certain nombre de ces textes complètement obsolètes d'un point de vue scientifique et qui leur confère alors involontairement une saveur poétique surannée, un goût de futur périmé (les cyberpunks produiront de nombreux récits autour des disquettes complètement disparues aujourd'hui par exemple).

L'absence de morale qui sied aux personnages de Johnny Mnemonic, leur manque de valeurs supérieures véritables marque également le texte du sceau du cyberpunk. Que l'on considère l'extravagante Molly Millions qui ne cherche qu'argent et combat digne de sa qualité ou encore Jones, le dauphin cyborg héroïnomane, aucun personnage n'incarne de vertu ou de valeur morale universelle. Aucun personnage ici n'est vertueux, aucun non plus n'est maléfique ou vicieux, tous cherchent à survivre dans un monde brutal et sans espoir. L'on peut ressentir ici le désarroi de l'écrivain oppressé par une société des années 80 en proie à des mutations soutenues par les avancées technologique qui tendent à un monde sans cesse plus rapide et violent mu par les nécessités de performances et de résultats. L'usage banalisé de la drogue comme échappatoire pour Jones qui fuit la sordide réalité de sa cuve et de ses souvenirs, deviendra également une thématique fétiche du cyberpunk qui saura élégamment s'inspirer des thèmes dickiens (Substance Mort, Ubik) ou même d'autres auteurs (Les Portes de la Perception de Huxley). L'exploration amorale des substances psychotropes trouve un écho similaire dans la violence et la brutalité normales, admises par tous et célébrées comme art de vivre par le personnage de Molly Millions. Personne ne s'offusque de son agressivité démesurée quand elle tranche négligemment le poignet de Lewis en voulant s'asseoir à la table de Ralfi Face. Gibson nous livre la vision d'un monde dédouané de la morale et consumé par l'argent et l'égoïsme, comme un pythique miroir de la société des années 80 à laquelle il appartient.

William-Gibson-Grave-sur-chrome-copie-1.gif

 

 

Une critique de nos sociétés d'information

Mais le coeur du propos de Johnny Mnemonic concerne la thématique de l'information, qui constitue l'essence même du texte. Toute l'histoire de la nouvelle tourne autour de la notion d'information qui s'érige au rang de valeur suprême, de monnaie ultime. Le Yakusa, tout comme Ralfi Face et même Johnny, tous vivent grâce au trafic de l'information dans le monde créé par Gibson. Les valeurs comme la force, le sexe ou encore l'argent, pourtant présentes dans le récit, restent en arrière-fond comme un fade succédané de pouvoir comparé à la détention du savoir. L'essence de l'action, les péripéties nombreuses qui arrivent à Johnny, réceptacle humain de l'information, résident dans la possession de celle-ci comme valeur absolue et qui justifie les plus âpres déchaînements de violence (telle la mort sanglante de Ralfi Face). Gibson a déjà compris, dès le début des années 80, que plus que jamais, le savoir est le pouvoir et que la détention d'une information unique constitue une valeur réelle et tangible dont il fait endosser l'incarnation à son héros Johnny Mnemonic. Vecteur de l'information enfin matérialisé sous forme d'un homme, mule d'un trafic planétaire qui le dépasse, le héros se voit entièrement dominé par son gagne-pain, par cette information qu'il ne comprend pas et sur laquelle il ne possède aucune emprise (il ne peut que la transporter et réciter bêtement sans comprendre). Gibson adresse ainsi en filigrane d'une nouvelle de science-fiction pleine d'action une mise en garde, sinon une critique, contre la société d'information moderne et les risques qu'elle laisse se profiler. Très clairement, quand il écrit

 

«  Nous sommes dans une économie de l'information. C'est ce qu'on vous apprend à l'école. Ce qu'il oublie de vous dire, c'est qu'il est impossible de se déplacer, de vivre, d'agir à quelque niveau que ce soit sans laisser de trace, des indices, des éléments, des fragments d'informations personnelles anodins en apparence. Fragments qu'il est toujours possible de récupérer, d'amplifier... »,

 

l'auteur a déjà conscience des risques liés au développement des réseaux et canaux de communication et énonce, en prophète de la paralittérature, de la contre-culture aux balbutiements de l'ère internet, les dangers pour l'intime et le secret, pour la vie privée et le respect des individus que représentent les nouvelles technologies de la télématique.

Mais peut-être plus qu'une critique ou une mise en garde formulé à l'encontre des sociétés de communication qui se déploient sous ses yeux, Gibson nous livre par le biais de Johnny Mnemonic une critique plus profonde de l'homme moderne transformé par l'émergence de ces mutations technologiques. À travers un certain nombre de thèmes, de personnages et de réflexions, la nouvelle recèle une véritable dénonciation de l'homme dépossédé de son identité par une société d'information et de consommation effrénée, par une société réticulaire rampante et annihilant la personnalité humaine. Dans cette optique, la présence très marquée de la chirurgie esthétique dans l'histoire appuie cette idée. Tous les personnages recourent aux vertus des opérations de chirurgie esthétique (les LowTech ou Ralfi Face pour se conformer à un idéal physique) ou nécessaire (Johnny pour approcher Ralfi Face) au point de ne plus pouvoir s'identifier à leur nature originelle. Quand Johnny dit « je me mirai dans la paroi latérale d'une machine à café  : visage classique de blanc », ou quand il décrit les Sœurs Chiennes magnétiques — les gardiennes du Drôme — en disant que « l'une était noire, l'autre blanche. Mais à part ça, elles étaient aussi semblables que peut le permettre la chirurgie esthétique », le lecteur ressent une impression de lissage des êtres humains du monde créé par Gibson, une uniformisation physique qui fait perdre dans un sens la notion même d'identité physique. L'homme devient inconstant, insaisissable en tant qu'être matériel dont il peut altérer l'enveloppe charnelle au gré de ses envies ou besoins. Plus encore, quand Johnny décrit certains badauds du Drôme, «  certains étaient noyés sous une telle masse de muscle greffés qu'ils n'avaient presque plus de figure humaine », le lecteur sent les interrogations que soulève William Gibson quant à la définition même de la nature humaine. L'homme peut-il se définir comme tel sans l'apparence ? Le corps reste-il un fardeau, une simple coquille superflue et « customisable » de la condition humaine ? De même, les LowTechs, minimalistes de la technologie qui adoptent un mode de vie tribal et se font greffer des canines de doberman pour correspondre davantage à leur idéal, restent-ils des hommes ? Sont-ils toujours humains malgré leurs choix de vie éminemment décadents et à rebours de l'évolution logique d'une espèce désormais portée par l'élan de la technologie et de la science qui va jusqu'à modifier les individus au niveau génétique (comme Molly et le tueur techno dépêché par le Yakusa) ? La question de l'humanité se pose également pour le séduisant personnage de Molly Millions, cette tueuse implacable modifiée génétiquement, assoiffée de combat et mue par l'unique idée de prouver sa supériorité sur des adversaires de sa trempe. Cette femme amorale, qui subit le joug du désir de performance et de résultats, qui ne parvient pas à dominer la violence de sa condition de mercenaire sanguinaire reste-elle humaine ? Le lecteur apprendra, à la lecture de l'excellent Neuromancien, que Molly, autrefois, fut une prostituée plongée en léthargie neurale pour se livrer inconsciente aux pires fantasmes de ses clients et pouvoir ensuite s'offrir les modifications génétiques qui font d'elle une femme redoutable... Gibson ici, ne porte pas de jugement et se contente encore une fois de suggérer les questions. Mais surtout, le personnage de Johnny Mnemonic, ce réceptacle, ce vecteur, cette mule, cette prostituée de l'information apparaît comme totalement déshumanisé par sa fonction d'homme-objet incapable d'accéder aux données qu'il contient. Quand il réfléchit sur lui même — « et la pensée me vint soudain que je n'avais pas la moindre idée de ce qui était en train de se passer... À vrai dire, c'était précisément mon lot puisque j'avais consacré l'essentiel de mon existence à jouer les réceptacles aveugles destinés à recueillir le savoir d'autrui pour être ensuite vidangé, crachant un flot de langage synthétique à jamais incompréhensibles pour moi... » ou plus loin « c'est alors que je compris à quel point j'étais vide et creux, que j'en avais assez d'être un vulgaire récipient » — Johnny prend conscience de sa condition d'humain en quelque sorte incomplet, dépossédé de sa mémoire qu'il prostitue au service d'autrui sans pouvoir accéder aux richesses qu'elle contient. Johnny se ressent comme un humain dépossédé de son identité, d'une partie de son humanité, écrasé par sa condition de convoyeur d'information trop dense et complexe pour être comprise et assimilée. Johnny Mnemonic incarne la menace concrète que Gibson tente de dénoncer: L'information permanente et incontrôlée noiera l'humanité sous son flot annihilant les consciences et la réflexion.

Mais William Gibson n'est pas aussi pessimiste qu'il peut le laisser entendre tout au long de sa nouvelle car à la fin, Johnny a la ferme intention de réapprendre, ou d'apprendre tout court, à devenir pleinement humain :

«  Et un de ces quatre, je demanderai à un chirurgien de m'extraire toutes ces puces encartées dans mes amygdales et je vivrai alors avec mes propres souvenirs, ma mémoire à moi, et celle de personne d'autre comme tout le monde. »

L'auteur, en quelques dizaines de pages seulement, nous donne une magistrale leçon de confiance et nous assure donc qu'il reste de l'espoir pour le salut de l'humanité, qu'il n'est pas trop tard, ni pour Johnny ni pour nous, pour apprendre à être humain...

 

 

Romain, A.S. Éd.-Lib.

 

 


Repost 0
Published by Romain - dans science-fiction
commenter cet article
7 août 2010 6 07 /08 /août /2010 07:00

Barjavel-La-Nuit-des-temps.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

René BARJAVEL,
La Nuit des temps

Presses de la cité, 1968

Pocket, 2007

 

 

 

 

«Nous savons au moins déjà une chose, c'est que l'homme est merveilleux, et que les hommes sont pitoyables.»
    René Barjavel, La Nuit des temps

 

 

 

L’auteur


René Barjavel est né à Nyons le 24 janvier 1911. Lorsque la guerre éclate en 1914, son père boulanger est mobilisé. Sa mère s’occupe alors de lui et de sa cousine Nini mais n’a que peu de temps à lui consacrer. Il garde de cette période un amour pour la nature qui ne cesse de l’émerveiller. Il se plonge dans la lecture. Lorsque sa mère meurt en 1922, elle laissera en lui un grand vide. Médiocre écolier, il est voué à suivre le chemin de son père rentré de la guerre. Mais son professeur de français remarque ses qualités littéraires et l’exhorte à poursuivre ses études. Il les poursuit jusqu’au baccalauréat, après quoi il vit d’une multitude de petits boulots. À dix-huit ans, il est embauché au quotidien Le Progrès de l'Allier et commence sa carrière de journaliste. Il rencontre l'éditeur Robert Denoël au cours d’une interview et celui-ci l’embauche. Il arrive donc à Paris en 1935 et travaille comme emballeur chez Denoël. Il gravira les échelons de la hiérarchie de la maison d'édition pour finir directeur littéraire. Il y fréquente de nombreuses personnalités du monde littéraire dont Lanza delVasto et Jean Anouilh, avec qui il fonde la revue littéraire La Nouvelle saison en 1936. Il meurt à Paris le 24 novembre 1985.

 

 

Résumé


Dans l’Antarctique, des chercheurs des Expéditions Polaires françaises font un relevé du relief sous-glaciaire. Tout paraît normal lorsqu’un signal d’émetteur se fait entendre, des kilomètres sous eux. Cela paraît impossible, car la couche du sol où il émet date de plus de 900 000 ans. Pourtant, cela est vrai. Il y a de la vie sous la glace. Des savants et techniciens du monde entier accourent alors afin de découvrir quelle civilisation perdue est enfouie sous le continent gelé. C’est une véritable alliance qui se créée dans le monde, chaque pays aidant à cette expédition incroyable. Sous un dôme d’or, le monde entier découvre alors avec stupéfaction deux être vivants, humains, d’une beauté inégalable. L’une d’entre eux est Éléa, la plus belle femme que la Terre ait jamais portée, et va leur conter son histoire, celle de son amour et de son peuple disparu.

 

 

Le roman


La Nuit des temps est avant tout une histoire d’amour, de passions, de présent, de futur, de mémoire et d’humanité. L’auteur traite de ces sujets avec beaucoup de simplicité et une vision claire des hommes. Publié en 1968 aux éditions Denoël, le roman n’a pas pris une ride ; l’écriture reste très fluide, intuitive, et l’histoire garde son intemporalité. Les clichés de science-fiction des années soixante restent bien entendu très présents (diodes qui clignotent sur les ordinateurs, machines surdimensionnées, etc.) mais donnent une touche subtile en lien avec l’époque de l’auteur.

Le lecteur est tout au long de l’histoire conduit par le personnage principal, Simon, dont le narrateur nous fait partager le point de vue. Il est décrit comme un homme âgé de trente-deux ans ; il est grand, mince, porte une courte chevelure brune et une barbe bouclée. C’est le premier homme de notre temps à voir Éléa dont il tombe immédiatement amoureux. Voici ce qu’il dit à sa vue dans un passage à la première personne :


« Je suis entré, et je t'ai vue. Et j'ai été saisi aussitôt par l'envie furieuse, mortelle, de chasser, de détruire tous ceux qui, là, derrière moi, derrière la porte, dans la sphère, sur la glace, devant leurs écrans du monde entier, attendaient de savoir et de voir. Et qui allaient TE voir, comme je te voyais. 
Et pourtant, je voulais aussi qu'ils te voient. Je voulais que le monde entier sût combien tu étais merveilleusement, incroyablement, inimaginablement belle. Te montrer à l'univers, le temps d'un éclair, puis m'enfermer avec toi, seul, et te regarder pendant l'éternité. »


Il est déterminant dans le récit car c’est lui qui va savoir appréhender la nouvelle venue ainsi qu’influencer le lecteur dans sa manière de penser. C’est un homme sensible, attentionné, et qui sait que la science ne permet pas de tout résoudre. Il fait le lien entre le passé et le présent, l’amour et l’indifférence, le peuple perdu et la nouvelle civilisation. Son nom, ordinaire, est à son image. Barjavel a souvent tenu à donner à ses personnages des caractères communs afin que chacun puisse s’identifier à eux. Simon n’est ainsi pas le plus intelligent, ni le plus fort, mais sa passion et sa vision des choses sont déterminantsdans la trame dramatique du roman.


L’autre grand personnage est Éléa, beauté presque divine revenue à la vie par la grâce de la science et de la volonté des hommes. C’est une héroïne sans pudeur, au caractère farouche, qui reste enfermée dans un silence mélancolique après la perte de Païkan, le seul amour qu’elle ne savourera plus jamais. C’est la seule personne détentrice des coutumes et traditions de son pays détruit, Gondawa. Voici comment la décrit l’auteur :


« Ses seins étaient l'image même de la perfection de l'espace occupé par la courbe et la chair. Les pentes de ses hanches étaient comme celles de la dune la plus aimée du vent de sable qui a mis un siècle à la construire de sa caresse. Ses cuisses étaient rondes et longues, et le soupir d'une mouche n'aurait pu trouver la place de se glisser entre elles. Le nid discret du sexe était fait de boucles dorées, courtes et frisées. De ses épaules à ses pieds pareils à des fleurs, son corps était une harmonie dont chaque note, miraculeusement juste, se trouvait en accord exact avec chacune des autres et avec toutes. »


A l’image de Juliette et de son Roméo, Éléa est l’amante, désespérée d’avoir perdu l’amour de sa vie. Tout le reste lui paraît peu de choses à côté ; elle n’a que faire du désir insatiable de savoir des hommes, tout comme des querelles mondiales qu’il entraîne. Elle représente le savoir perdu et l’image d’un peuple à jamais disparu.

Le roman de Barjavel aborde de nombreuses thématiques comme celle de la découverte. De son début avec le signal ou à la fin avec la dénouement, la recherche est constante pour tous les personnages. Cette promesse d’un monde nouveau instaure une paix entre les peuples du monde entier où chacun donne de lui afin de faire un pas de plus vers la découverte et la connaissance universelle, représentée ici par l’équation de Zoran. Les barrières linguistiques sont alors soulevées, tout comme les rancunes anciennes. Tout converge afin de créer un nouveau monde, un paradis terrestre, où la recherche serait le lien unissant tous les hommes.


L’amour est le grand thème du roman et apparaît de différentes manières, que soit à travers celui d’Éléa et de Païkan, de Simon pour Éléa ou de Hoover et de Léonova. L’amour représenté par Éléa et Païkan semble être le plus sincère et surtout le plus fort, ces deux êtres sont, de par leur coutume, inséparables. L’un ne peut vivre sans l’autre. Simon, pour sa part, ressent ainsi une immense jalousie lorsqu’il découvre que le cœur d’Éléa est à quelqu’un d’autre :


« Alors j'ai voulu te séparer de lui, tout de suite, brutalement, que tu saches que c'était fini, depuis le fond des temps, qu'il ne restait rien de lui, pas même un grain de poussière quelque part mille fois emporté par les marées et les vents, plus rien de lui et plus rien du reste, plus rien de rien... Que tes souvenirs étaient tirés du vide. Du néant. Que derrière toi il n'y avait plus que le noir, et que la lumière, l'espoir, la vie étaient ici dans notre présent, avec nous. J'ai tranché derrière toi avec une hache. Je t'ai fait mal. Mais toi, la première, en prononçant son nom, tu m'avais broyé le cœur. »


Le lecteur se sent ainsi exclu, tout comme Simon, de l’amour d’Éléa et de Païkan. Ce même amour se révélera déterminant dans la suite des événements et l’évolution des relations entre les personnages du roman.

Barjavel utilise ici un style très parlé mais qui ne casse pas le rythme de la narration. Le texte regorge d'interjections, ou de scènes sonores descriptives, comme ce passage où le lecteur entend le cœur de l'endormie revenir à la vie. Les dialogues sont nombreux et très vivants, ils nous renseignent sur le caractère des personnages. Ils ne sacrifient pas le texte, et l'un déborde parfois sur l'autre sans les transitions d'usage. Barjavel dose aventure et suspens avec narrations épiques et épopée fantastique. Les dialogues sont encore l'occasion pour son œil perçant et satirique d'épingler les travers de l'Homme et de ses institutions.

René Barjavel nous offre ici un roman plein d’humanité qui soulève de nombreuses interrogations chez le lecteur. Les thèmes universels qu’il aborde permettent à chacun de se reconnaître dans les personnages simples et vivants. La science-fiction laisse ainsi place à un certain réalisme humain où les émotions sont plus fortes que les actions. On se laisse emporter dans un univers cohérent, rythmé par une narration juste et des dialogues forts. Une fois le livre clos, on ne peut que se dire qu’il n’y a rien à ajouter. Tout est écrit.

Pierre-Yann, 1ère année Éd.-Lib.

Repost 0
Published by Pierre-Yann - dans science-fiction
commenter cet article
2 juillet 2010 5 02 /07 /juillet /2010 07:00

damasio-horde_contrevent.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Alain DAMASIO
La Horde du Contrevent

La Volte, 2004



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


      '                        ,                         ,    «     -       ».
                          ,                          ,      '                       ,      '         ,      '      .
                   ,               ,                              .

       '        fu      it    ,    pur                 ,    «      fou    ».
                os                     stance         , jus  '               bi   le , jus  'au vivant,             .
                   , le     mme lié, poussi    e    r  e          .

      l'or gi e fut    vitesse,           ve  nt furtif,    « vent-fou    ».
         le cosmos         , prit    s   a       forme,           lente        table ,          vivant, jus  '  vous.
    Bien      à toi,      homme lié, pouss     e          vite    .

      l'origine fu        s e, le pur  ouve       rt  ,    «  en  foudre ».
    Puis le cosmos         ,      consista            , jusqu'aux        s     table ,      'au viva t, jusqu'à vous.
    Bienvenue      , lent homme    ,  ou     tres     de  vi es   .

    À l'origine fut la vitesse, le pur mouvement furtif, le « vent-foudre ».
    Puis le cosmos décéléra, prit consistance et forme, jusqu'aux lenteurs habitables, jusqu'au vivant, jusqu'à vous.
    Bienvenue à toi, lent homme lié, poussif tresseur des vitesses.


   

L'incipit a de quoi surprendre... À peine le livre ouvert, voilà que le lecteur est accueilli par un souffle de vent qui saupoudre peu à peu la page blanche de caractères, formant finalement des mots, des phrases, un exergue. Laissant pressentir l'existence de tout un univers.
   

Le compositeur Arno Alyvan  ne dira pas le contraire, lui à qui ce roman a fait un tel effet qu'il l'a transposé en musique, le CD ainsi créé étant présenté comme la « bande originale du livre ».   


Ils sont vingt-trois, ils sont la 34e Horde du Contrevent. Dès leur plus jeune âge, ils ont été formés pour partir de l'Extrême-Aval et arpenter à pied toute la surface de leur terre balayée par les rafales, giflée par les bourrasques, échevelée par les furvents, pour contrer le vent jusqu'à sa source et ainsi atteindre l'Extrême-Amont, lieu mythique entre tous, que personne n'a jamais entrevu, que chacun ne peut qu'imaginer. Ils sont partis depuis près de trente ans. Ils sont loins d'entrevoir l'arrivée...


Science-fiction, conte philosophique, épopée, roman d'aventures, exploration langagière ? Le deuxième roman d'Alain Damasio, Grand Prix de l'Imaginaire 2006, est en lui-même un véritable défi à la critique : il semble purement impossible de lui assigner une place définie et définitive dans l'immense champ de nos genres littéraires, tant il regorge d'inventivité.

 

En premier lieu, il semble évident qu'il comporte des éléments de science-fiction. On pense par exemple à l'apparition des chrones, ces formes compactes de vent se présentant sous forme de grandes bulles et ayant souvent des effets remarquables sur leur environnement physique. Face à un pétrificateur (un chrone qui change en pierre ce qu'il touche), l'aéromaître de la Horde explique très posément : « Le chrone est d'ordinaire sélectif. Il produit d'abord ses effets sur ce qui lui est structurellement proche, puis sur le reste, par cercles décroissants d'affinité. C'est une loi qui a presque toujours été vérifiée... ». Et que dire des éclaircissements qu'apporte le scribe sur la nature du vent et la manière de le transcrire par des signes de ponctuation ?

 

«Fondamentalement, le vent c'est :1, une vitesse ; 2, un coefficient de variation – accélération ou décélération ; et 3, une variable de fluctuation, ou turbulence. La notation peut aussi comporter des indications de matière, vent chargé, grain ou pluie, de forme pour les tourbillons ou les contrevagues, et enfin d'effet – par exemple l'effet Lascini qu'on note avec des tirets. »

 

Mais à la science-fiction s'ajoute la philosophie quand le texte s'engage dans des spéculations sur l'essence du temps, ou sur les trois dimensions de la vitesse :

 

« La première est banale. Elle consiste à considérer comme rapide ce qui se déplace vite. (…) La seconde dimension de la vitesse, c'est le mouvement (…), cette aptitude immédiate, cette disposition foncière à la rupture (…). Sur le plan vital enfin, le mouvement, ce serait la capacité, toujours renouvelée, de devenir autre – cet autre nom de la liberté en acte, sans doute aussi du courage. »

 

On peut évoquer aussi ce qui est présenté tout au long du roman simplement comme la neuvième forme du vent, et qui n'est qu'un nom symbolique pour désigner l'ombre sauvage projetée de [son] envers, la forme de mort la plus intime que chacun porte en soi...
   

Un souffle donne vie à toutes ces idées, celui de l'épopée. Dans un entretien accordé au site Elbakin, Alain Damasio déclarait : « Oui, pour moi, oui, c'est une épopée (…). Golgoth, les morts, sont traités sur le mode épique. » Et, même au vu de ce qui est dit précédemment, ce roman ne doit pas être imaginé comme un texte austère, car La Horde du Contrevent est aussi un formidable roman d'aventures : du premier furvent au défilé glacial de Norska, de l'attaque du maître-foudre Silène à la rencontre du Corroyeur, de la flaque de Lapsane à l'évasion d'Alticcio, de la Tour Fontaine ressurgie du passé à la très particulière bibliothèque nichée dans la Tour d'Aer, du calamiteux volcan de Krafla à la désespérante chaîne de Gardabaer, la Horde lutte pour sa survie... et peu à peu s'effiloche. Le suspense ne manque pas, l'angoisse non plus. Mais en dépit d'une réussite magistrale dans ce domaine, l'action n'est pas la préoccupation première de l'auteur : dans un autre entretien accordé au même site, il avait une phrase à tournure restrictive très révélatrice : « Je me suis dit : ce roman ne sera qu'un bon livre d'aventure si tu te contentes de prendre le vent comme une force extérieure, comme l'ennemi à combattre. »

 

« Le vent ne prendra sa vraie matière, sa vraie puissance, que s'il est tout autant intérieur à chacun, qu'il est même vent intime hypervéloce – c'est-à-dire le vif, l'âme active du vivant », poursuit l'auteur. Et de fait, le vent joue un rôle complexe, il souffle sur la Horde tout au long du roman, plus ou moins actif mais toujours présent, un peu à la manière d'une divinité, menaçante mais essentielle, occupant une position centrale et surplombante. Rien que certaines expressions langagières  témoignent de ce statut divin : par le Vent Vierge ! (Alme, chapitre « Le Siphon », p.290). Pourquoi donc ce choix du vent plutôt que d'un autre élément ? Alain Damasio l'explique dans le même entretien :

 

« Le vent, ce n’était pas un défi, c’était presque une facilité parce que c’est sans doute l’élément le plus plastique, le plus malléable, le plus métamorphique qui soit, avec l’eau peut-être — bien que le vent ait, en plus, cette contiguïté avec le Verbe, la parole, le souffle de la voix qui m’était précieuse pour le projet que j’avais et qui consistait à doubler la narration d’une réflexion souterraine sur le style, sur l’aérodynamique d’un style. »

 

Et de conclure : « Le vent, il n'y a pas pour moi  de symbole plus évident de la vie. »
   

Ensuite, deux thèmes phares s'imposent dans le roman : le mouvement et le lien, chacun porté par un personnage emblématique. Caracole, le troubadour excentrique et imprévisible, est le mouvement incarné ; Sov, le scribe, profondément attaché à tous les membres de la Horde, représente le lien, comme le montre le passage où il entre dans un Véramorphe (chrone ayant la propriété de faire apparaître les êtres sous une apparence significative de ce qu'ils sont vraiment) :

 

« Son tronc se liquéfia en longs filaments ocre, ne laissant qu'une forme indécidable, arbre ou pilier, à l'endroit où était son corps. Des pelotes de vent apparurent tout autour de lui, bien distinctes dans l'espace, rondes et brillantes comme des astres, toutes reliées à sa colonne diffuse par des coulées de souffle d'un beau jaune solaire. La silhouette avançait, les astres autour aussi, sans qu'il fût possible de dire d'où partait l'énergie qui irradiait le système et qui alimentait qui. »   

 

La structuration du récit est tout aussi remarquable : avançant d'indice en indice et d'espoirs en déceptions, les personnages ne voient pas, ou ne veulent pas voir, selon les cas, la progression implacable qui finira par amener la chute. C'est  d'ailleurs dans cette « chute » (à prendre dans tous les sens du terme) que l'on peut chercher l'explication de la pagination très particulière de l'ouvrage : les pages sont numérotées de 521 jusqu'à 0, et non pas le contraire !


Quant aux motivations qui poussent les personnages dans leur quête, elles sont elles aussi plus complexes qu'il n'y paraît au premier abord : en effet, les Hordiers ne considèrent pas tous l'Extrême-Amont comme la valeur suprême et le but ultime de leur vie, et ne croient pas tous non plus agir au nom du bien collectif ; certains renonceront, et ceux qui endurent l'épreuve jusqu'au bout ne le font pas forcément pour l'Extrême-Amont en lui-même, comme le soutient Pietro della Rocca, prince de la Horde : « Notre grandeur, notre probité, elles se sont construites par le contre, dans ce combat ! Le combat valait par lui-même, indifféremment du but. Le but était dans le chemin. »

 

Cependant, toutes ces interrogations ne font pas oublier la dimension ludique de l'écriture de Damasio. Son plaisir des mots, son goût pour les jeux langagiers deviennent évident dans certains passages mémorables, tels que celui où Caracole, le troubadour de la Horde, doit relever le défi d'un duel verbal contre un stylite professionnel... La première manche exige que les antagonistes ne s'expriment que par palindromes (des phrases qui peuvent être lues indifféremment de droite à gauche ou de gauche à droite en gardant le même sens, si l'on ne tient compte ni des espaces, ni des apostrophes, ni des signes de ponctuation) : aussitôt, le stylite attaque d'un retentissant « Engage le jeu que je le gagne » (ceci dit, certains palindromes sont d'une inspiration toute différente, telle cette réplique de Caracole : « Euh... Hue ! »...). La deuxième manche, dont la contrainte est cette fois de n'utiliser que le O comme voyelle, est close avec panache par le stylite : « Gong ? Ton pot, troll poltron, clôt donc nos propos. Rompons ! ». Enfin, avec la troisième manche, les contraintes à la Perec sont laissées de côté au profit d'un style plus libre, rappelant la verve d'un Edmond Rostand (en plus familier cependant...). Visant à utiliser le plus possible la syllabe « CAR », Caracole, en guise de final, lance cette strophe aussi mémorable que fantaisiste :


« Ta carapace à trois carats vaut pas un caramel,
je suis Carac du flot le carrousel naval,
le carnaval à rimes et à rondel,
l'aéromaître du mètre et du vers bancal,
qui t'emporte au carrefour,
puisqu'il te carambole
au seul point cardinal
où ta carrière s'éteint, pfff,
où ta carcasse s'étale,
lâche ton cartable, carmélite,
ton carrelage se délite...
Carpe diem
et détale ! »


Le parti-pris du Traceur de la Horde (qui menace d'aller voir le stylite pour lui faire une « tête au carré »), les objections courroucées de l'arbitre et l'enjeu qui pèse sur l'issue de la joute achèvent de rendre ce passage franchement jubilatoire...


Pourtant, ce n'est pas là le seul objectif du travail sur la langue. Il joue aussi un grand rôle pour ce qui est de mettre en relief la polyphonie : chaque personnage, l'un après l'autre, prend en charge une partie du récit collectif, ce qui permet de bien marquer leur individualité en différenciant leurs styles respectifs (syntaxe simple et droite pour Pietro, contournée pour Sov, fracassée pour Caracole et Golgoth ; vocabulaire fantaisiste, un peu fou pour Caracole et ordurier pour Golgoth, etc.) Le même procédé permet de travailler les points de vue, qui peuvent varier radicalement : ainsi, voyant Alme Capys au même instant, Golgoth peste :

 

« Le poids mort du troupeau, ouais, pire qu'un traîneau, la Capys : une vache à lait, au mieux. Sans lait. Et laide. À quoi elle sert, ce tas ? (…) Et ça virevolte devant les matelots, avec son sac à patates, ça se croit regardable... tandis que la douce Aoi pense : Qu'elle est jolie, ce soir, à la lueur des lanternes à huile... Elle a pris le temps de se laver entièrement et ses cheveux châtain clair, encore humides, frisent. La longue robe vert jade qu'elle a revêtue fait resssortir ses yeux et ses formes. »
   

Ces questions d'individualité et de points de vue ressurgissent avec force lorsque la Horde rencontre le Véramorphe, précédemment évoqué : chaque personnage se distingue alors nettement dans sa façon d'apparaître (l'avatar de Golgoth, un gorce à deux têtes qui se rugissent l'une sur l'autre en se ruant vers l'Extrême-Amont, est particulièrement saisisssant)... mais aussi dans sa façon de voir apparaître les autres, ce qui soulève nombre de questionnements, comme le souligne l'aéromaître :

 

« À écouter les réactions des hordiers, je me rendais compte que nos visions des formes générées par le chrone différaient. (…) Si le Véramorphe révélait la vérité d'un être, pouvait-il y avoir des vérités flottantes, voire plusieurs vérités ? (…) Ou fallait-il que j'en conclue (…) que l'être "en-soi" n'existait pas, qu'il n'y avait que des êtres "pour et parmi les autres" (…) ? (…) Pour Aoi, j'avais vu une touffe de flammes hautes, fragiles, mais Steppe avait pleuré en découvrant des asphodèles courbés par le vent et une "source coulant vers le haut". »

 

Cette définition d'une réelle individualité pour chaque personnage induit l'existence de tout un faisceau de quêtes spirituelles, toutes portées par un ou éventuellement plusieurs personnages ; c'est en ce sens que l'on peut dire que la recherche de l'Extrême-Amont n'est qu'un prétexte – du reste, après trente ans de quête, certains ont cessé de croire à son existence même. Ainsi Sov (le scribe) et Oroshi (l'aéromaître) sont liés par leur soif éperdue de connaissance et de compréhension du monde ; Pietro (le prince) est hanté par le sens de la noblesse, son idéal de probité et la manière dont elle doit se traduire en actes ; Golgoth (le Traceur) est dévoré par son besoin de remporter une victoire contre son père haï, qui menait la Horde précédente... Ce sont finalement ces quêtes personnelles qui entraînent l'épreuve finale que chacun doit affronter et qui, intimement liée à leur attitude face à la vie, les obligent à se repositionner spirituellement pour vaincre – symboliquement – leur propre mort : certains échoueront et seront balayés, un préférera sciemment l'échec au repositionnement, et quant à ceux qui réussiront... Reste à savoir ce qu'ils découvriront.


Pour conclure, un roman étourdissant, qui provoquera adhésion enthousiaste ou rejet, mais ne saurait laisser indifférent. Et pourtant, l'auteur, perfectionniste, se déclare satisfait de la polyphonie et du thème du lien, mais reste sévère vis-à-vis de son travail sur le thème du mouvement ; il se reproche même d'avoir un peu laissé de côté en cours de roman le personnage de Caracole, or celui-ci représentait le mouvement. Il faut dire qu'Alain Damasio se fait de la réussite en la matière une haute idée, avec une clef pour l'atteindre : le travail de la syntaxe. Toujours dans l'entretien accordé à Elbakin, il expliquait :

 

« C’est comme un musicien qui a des mélodies en lui, en syntaxe, quand tu démarres une phrase, si tu n’as pas une mélodie… (…) Des phrases qui sont linéaires, avec des fois une subordonnée… ça n’empêche pas d’avoir des très bons livres, mais tu ne véhiculeras pas le mouvement, ça c’est sûr. Tu décriras le mouvement, tu parleras du mouvement… mais tu ne feras pas éprouver le mouvement, non. Et le but c’est de le faire éprouver. Comme un tableau qui te peint le mouvement et qui ne te le fait pas ressentir. Il y a des tableaux qui te font des peintures de mouvement superbes, tu vois un discobole qui lance un disque, ok, tu as décrit le mouvement, mais tu ne ressens pas le mouvement. Il a fallu la peinture abstraite pour essayer d’arriver à faire ressentir le mouvement en regardant la toile. Voilà, c’est ce que j’essaye de viser. »

 

 

Émilie, AS Bibliothèques

Repost 0
Published by Emilie - dans science-fiction
commenter cet article
8 juin 2010 2 08 /06 /juin /2010 07:00

WILSON-SPIN-Denoel.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

Robert Charles WILSON
Spin
Lunes d’encre puis Folio SF
Avril 2005 (Etats – Unis)

15 février 2007 (France)

 

 

 

 

 

 

La Science Fiction est-elle un genre à part ? Cette question a été et demeure depuis très longtemps source de débats entre lecteurs passionnés et opposants farouches. Doit-on croire à l’existence d’autres réalités, d’humanités lointaines, des « petits hommes verts » ? Si cette critique n’est pas là pour alimenter ce débat, il me faut dire aux réfractaires farouches à ce genre que leur entêtement risque de leur faire passer sous le nez de très bons textes.

Et surtout, des joyaux comme Spin.


robert charles wilson


Robert Charles Wilson, écrivain canadien d’origine américaine, né en 1953, est considéré par beaucoup comme l’un des auteurs contemporains de SF les plus doués. Il a déjà remporté de nombreux prix littéraires, et non des moindres, puisqu’on lui décerna le prix Hugo, le Nobel de la science fiction. Et c’est justement pour Spin que ce prix lui fut offert. Cette distinction fut d’ailleurs unanimement saluée par les critiques et les amateurs du genre, tant ce livre fit forte impression.

 

 

 

Imaginez… La Terre, aujourd’hui.

Imaginez vous en train de vous promener dans les vastes plaines d’Amérique, en pleine nuit. Vous humez l’air doux, vous contemplez les étoiles. Vous clignez des yeux et vous… Attendez, il manque quelque chose ! Où sont les étoiles ? Elles ont… disparu. Et lorsque le soleil se lève, il a lui aussi changé. Moins brillant peut être, plus rond qu’il ne devrait l’être. Et éclairant un arc qui s’élève haut dans le ciel : le Spin.

Qu’est-ce que le Spin ? Est-ce une barrière ? Non, car certains objets peuvent le traverser. Car peu de temps après que le Spin est apparu, tous les satellites en orbite autour de la Terre se sont écrasés sur notre planète : plus de communications, plus de téléphonie, plus de télévision satellite. Alors, quelle est sa fonction ?

Fermez les yeux, dix minutes terrestres se passent, s’écoulent. Bien. Rouvrez les yeux. Si pour vous, dix minutes ont passé, pour l’Univers, mille ans se sont écoulés. Mille ans. Le Spin est donc une barrière temporelle, ralentissant considérablement le temps. Et beaucoup de personnes, sur Terre, se souviennent que la raison de vivre de la planète, le Soleil, devait grossir et grossir pour brûler toute vie sur la planète, mais dans quelques milliards d’années.

En temps terrestre, cela se réduit à 40 ans. Quarante petites années pour vivre, pour trouver une solution au Spin, trouver qui a tissé cette barrière et surtout pourquoi.

Le personnage principal, Tyler Dupree, n’est pas un génie. Juste un garçon intelligent, 12 ans lorsque le Spin se tisse. Cependant il partage sa vie avec deux jumeaux, Jason et Diane Lawton, enfants d’un des hommes d’affaires les plus puissants de la Terre, E.D. Lawton. Et Jason en est un, un génie. Un garçon de 13 ans, qui, lorsque le Spin apparaît, n’aura de cesse de chercher comment et pourquoi le Spin est apparu. Et c’est en suivant Tyler, au travers de l’évolution de sa vie, que l’on verra le déroulement étroitement lié des vies des trois protagonistes, qui ont réagi bien différemment à l’apparition de cette étrange barrière.

Ce roman est, sans aucun doute, un de ces livres qui marquent de leur empreinte un genre littéraire. L’écriture est excellente et l’on suit avec plaisir, avec passion, le chemin des héros du livre. Se posant les mêmes questions qu’eux et espérant une réponse à la fin du livre : qu’est-ce que le Spin ? Et qui l’a construit ? Et pourquoi ?

Car ce sont bel et bien ces trois questions qui vont guider le lecteur à travers les six cents pages (en format poche) de ce roman. Et ce sont ces questions qui nous renvoient à nos propres peurs, nos propres ques
wilson axistions : Combien de temps la Terre peut-elle encore vivre ? Sommes-nous seuls dans l’univers ? 
 
Spin est donc un roman excellent qui, malgré quelques temps morts parfaitement excusables, est en phase de devenir un classique, que je vous conseille au plus vite de vous procurer et de lire.

(Spin est le début d’une trilogie, composée également d’Axis, paru en 2009 chez Denoël/Lunes d’encre, et de Vortex, qui n’est pas encore publié aux Etats-Unis. Cependant, pas besoin de lire la trilogie, vous pouvez sans problème lire Spin seul !)

 

 

 

Antoine, A.S. Éd.-Lib.

 


Repost 0
Published by Antoine - dans science-fiction
commenter cet article
4 octobre 2009 7 04 /10 /octobre /2009 09:00












Chuck PALAHNIUK,
Peste

Traduit de l'américain par Alain Defossé
Gallimard
Collection Folio SF, 2005



















Rant est Buster Casey. Buster Casey est un gosse de Middletown. Buster Casey voyage dans le temps. Buster Casey est un serial killer. Buster Casey est une légende. Buster Casey, c'est Dieu.

Commençant après sa disparition, le roman nous entraîne dans une course pour découvrir qui était réellement Buster, à travers les témoignages des personnes qui l'ont connu de près ou de loin. Par cette biographie orale, il prend autant de visages qu'il y a de témoins : pour certains c'est celui qui fit de Halloween une exposition de viande pourrie, pour d'autres c'est celui qui se rendait dans le désert pour se faire mordre et griffer par diverses bestioles, mais surtout c'est celui qui contamina toute une ville par la rage pour réapproprier leur existence à une génération dominée par le virtuel.

Dans un monde où un couvre-feu régit la vie d'une population « diurne » et d'une autre « nocturne », seule l'omniprésence de la mort permet d'échapper à une vie morne. Alors, en bon nocturne, on transforme la ville en champ de course où la règle est de « buter » et de « flirter » avec  les autres voitures. Un mythe se crée sous nos yeux, « Comme pour la Fée des Dents, chaque culture a sa vision particulière du « Bogeyman », le fameux « Père Fouettard », un mystérieux personnage dont la fonction est non pas de récompenser les enfants, mais de les châtier.».


Peste est un roman qu'il est difficile de résumer tant il est riche et décousu. Après avoir joueé avec notre vision de la société de consommation dans Fight Club, du sexe dans Choke, Chuck Palahniuk nous plonge dans un univers où le rire cotoie l'effroi. Il nous devoile l'Amérique sous son jour le plus hideux, et Casey en est la maléfique incarnation. Subversif et dérangeant.









Estelle, AS Bib-Méd-Pat.


Repost 0
Published by Estelle - dans science-fiction
commenter cet article
24 août 2009 1 24 /08 /août /2009 19:30









Serguei LOUKIANENKO

Nightwatch

traduit du russe
par Christine Zeytounian-Beloüs

Albin Michel, 2007
















Wouah !

Tel est le premier mot qui m’est venu à l’esprit en ayant terminé la lecture de Nightwatch, les sentinelles de la nuit. Moi qui ne suis pas une fan pure et dure de science-fiction, le pari n’était pourtant pas gagné…

On ne peut pas dire que la ville de Moscou soit un cadre particulièrement commun pour ce genre d’histoire, mais elle a un passé si particulier qu’on a le sentiment qu’il imprègne chacun de ses immeubles crasseux et imposants, vestiges de l’époque soviétique. C’est donc cette ville qu’a choisie Serguei Loukianenko, ancien médecin en psychiatrie devenu écrivain, pour nous conter le conflit millénaire opposant les forces de la Lumières aux forces de l’Obscurité.

« Que de manichéisme ! » me direz-vous, rien qu’à entendre ces mots… Que nenni ! Car faire partie de l’une ou l’autre de ces forces tient plutôt à une philosophie de vie consistant (en gros) à faire passer ou non le bonheur de sa personne avant celui des autres humains. Ces personnes, ce sont les Autres, des êtres supra-humains qui, à la révélation de leur véritable nature, ont (selon leur état psychologique du moment) choisi la voie de la Lumière ou de l’Obscurité. Ils sont alors initiés à aller et venir dans la Pénombre, une dimension parallèle où le temps humain n’a pas cours, sont dotés de pouvoirs inhérents à leur classe (mage blanc ou noir, loup-garou, vampire, guérisseur, etc…) et d’une vie que nous, pauvres mortels, qualifierions d’éternelle.

Un traité fut signé entre les chefs de ces deux forces il y a fort longtemps pour que les humains cessent de faire les frais de leurs batailles, ce qui a imposé un certain équilibre : chaque fois qu’une bonne action est faite, cela donne le droit aux Sombres d’en commettre une mauvaise de même valeur et vice versa. Par conséquent, les deux camps se surveillent mutuellement, essayant de résoudre les conflits de la manière la plus diplomatique possible. De plus, une entité supérieure neutre se charge de veiller à cet équilibre, c’est l’Inquisition.

Dans Nightwatch, nous nous plaçons du côté des sentinelles de la nuit, à savoir les Clairs (les sentinelles du jour étant les Sombres). Plus précisément, nous suivons Anton Gorodetsky, analyste informatique au Contrôle de la nuit qui débute, plein de beaux idéaux et de préjugés en tête, sa première mission de sentinelle sur le terrain, à la recherche d’un vampire chassant sans licence dans les rues de Moscou…

Je m’arrêterai là car vous en dire plus sur l’intrigue vous en gâcherait tout l’intérêt. Sachez juste que les trois histoires qui composent ce livre s’enchaînent parfaitement bien et donnent au fur et à mesure de l’épaisseur aux personnages. De plus elles donnent beaucoup à réfléchir sur la nature humaine en général, sur sa propre nature en particulier.

L’environnement ne nous est pas familier, à nous Occidentaux, pour un roman de science-fiction, mais les descriptions nous immergent totalement dans la ville de Moscou, que l’on sent tiraillée entre son passé (toujours présent au travers de l’architecture) et la modernité présente. Les personnages, ni anges, ni démons, sont les soldats d’une bataille dont seuls les chefs connaissent le véritable enjeu, ce qui ne peut que tenir le lecteur en haleine à chaque intrigue…

Les trois tomes suivants (Daywatch, Twilightwatch et Finalwatch) sont également composés de trois histoires et dévoilent petit à petit les arcanes du Contrôle du Jour et de la Nuit. Pour vous dire tout le succès que cette saga a eu en Russie, Serguei Loukianenko n’a cessé d’être comparé à Isaac Asimov, un des maîtres incontestés de la science-fiction et du roman d’anticipation !












Personnellement j’ai dévoré les trois premiers tomes d’une traite et attends avec impatience la traduction française du quatrième et dernier…

Pour les fainéants et cinéphiles, cette saga a donné naissance à deux films, Nightwatch et Daywatch (qui en fait ne reprennent que la substantifique moelle du premier livre) plutôt divertissants mais pas comparables aux livres… En tout cas ils ont le mérite de montrer que le cinéma russe est capable de rivaliser avec les films de science-fiction américains !

Marie, Bib.-Méd.
Repost 0
Published by Marie - dans science-fiction
commenter cet article

Recherche

Archives