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29 novembre 2011 2 29 /11 /novembre /2011 07:00

nouvelle traduction de Jean-Paul Manganaro,
mise en scène de Frédéric Maragnani pour le TnBA

Baroufs.jpg
Un petit groupe de femmes tricotent, trois d’un côté, deux de l’autre. La tension monte, malveillance et jalousie viennent fissurer l’ambiance laborieuse qui régnait jusqu’à présent sur cette scène d’ouverture. On est à Chioggia, un petit port au nord de l’Italie, non loin de Venise. Les femmes attendent le retour des hommes, partis pêcher en mer.

Les femmes, ce sont elles qui dirigent le village. Les hommes les aiment mais ils les craignent et ils sont prêts à tout pour leur faire plaisir. Mais comme dit Patron Fortunato : « Quand il y a dames, il y a damnation. » À Chioggia, les femmes font du barouf, et elles y entraînent leurs maris, leurs frères, leurs fiancés. Des relations conflictuelles divisent les deux clans familiaux, menant à des affrontements violents. Au gré des cris des femmes, les situations se nouent et se dénouent, les couples se font et se défont.

Mais à Chioggia, même si les femmes sont « baroufeuses », le village finit par retrouver sa sérénité dans un dénouement heureux qui lie les deux familles : trois mariages célébrés par une fête bien arrosée.

Frédéric Maragnani met en scène le texte Barouf à Chioggia de Carlo Goldoni (1707-1793) dans une nouvelle traduction commandée à Jean-Paul Manganaro. Baroufs replace le texte de Goldoni dans la contemporanéité, tout en conservant une langue qui révèle un dialecte vénitien veiné d’argot de Chioggia. L’oralité est au centre des relations des douze comédiens. Les personnages sont tous désignés par des surnoms qui jouent sur les sonorités de leurs noms, tels que Toffolo ‘l’alcoolo’, Dona Pasqua ‘que de la gueule’, etc.

Un des patriarches conclut que « les femmes, les femmes ne s’arrêtent jamais de parler, de parler ». Elles s’interpellent, se hèlent, se tirent les cheveux en proférant des insultes, elles s’embrassent en se susurrant des mots doux, et c’est là que réside tout le piquant de la pièce.

Au début, on est frappé par cette langue argotique, cette langue du quotidien, des petites gens, que l’on a du mal à saisir dans sa totalité. On la trouve bruyante, théâtrale, trop théâtrale. Puis on se laisse aller à la musique des mots et on se fait happer tout entier dans cette farce bouillonnante de vie.


Joanna Thibout-Calais, 2e année Éd.-Lib.


Pièce jouée au TnBA du 22 au 26 novembre 2011.
Une bande-annonce de la pièce est disponible à cette adresse : http://vimeo.com/32086387



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15 septembre 2011 4 15 /09 /septembre /2011 07:00

Boris-Vian-Mademoiselle-Bonsoir-1.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

Boris VIAN
Mademoiselle Bonsoir
in Mademoiselle Bonsoir
suivi de La Reine des garces
Le Livre de poche, 2009


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié seulement en 2009, cet inédit de Vian est constitué de deux comédies musicales écrites selon Nicole Bertolt, directrice de la fondation Boris Vian, en 1952 ou 1953. Il est doublement préfacé d'abord par Ursula Vian Kübler puis par M. d'Déé, dont on sait seulement qu'il est un « complice des premières heures » pour Mademoiselle Bonsoir.

Mademoiselle Bonsoir est un chef-d'œuvre qui révèle l'étendue de la pensée visionnaire de Vian. Mademoiselle Bonsoir est en son essence une satire de la société d'alors dont les intellectuels étaient déjà anéantis par l'engouement « des masses » pour les reality show. C'est par le biais de la comédie musicale que l'auteur adorateur de musique nous invite à découvrir un genre peut-être nouveau pour vous aussi. Pour les plus avertis, Mademoiselle Bonsoir n'est pas une comédie musicale à proprement parler ; on admet plutôt que c'est un opéra lyrique ou une comédie dramatique lyrique ou bien qu' « il y a de l'opéra populaire dans son écriture ».


Mademoiselle Bonsoir est composé de quatorze tableaux entre lesquels sont insérés des ballets, des tangos et des chansons, des chorals. À chaque début de tableau, Vian nous dévoile un décor parfois très surprenant :

« Premier Tableau, Décor. - La rédaction du courrier du cœur du journal Cœur Maître. Bureau en forme de cœur, chaises à dossier en cœur, chanteurs de charme à bouche en cœur dans cadres en cœur, etc. »

« Cinquième Tableau, Décor. - Une usine entièrement peuplée de jolis robots qui l'animent et la dirigent. (…) Dans l'obscurité verdâtre apparaissent les robots, de jolies filles en collants argent, avec de petites lampes rouges et vertes en guise d'yeux. Clémentine paraît. Un robot étoile mène le Ballet des robots. »

Les chorégraphies et les chansons sont repérables grâce à deux pictogrammes significatifs. On ne trouve pas, et c'est peut-être regrettable, les paroles des chansons, ce qui laisse le simple lecteur sur sa faim. Pourtant le décor du neuvième tableau est un des plus directifs du point de vue de la mise en scène et favorise l'imagination :

« La musique commence et elle chante. Les statues manifestent un certain intérêt, s'étirent, descendent de leur socle, ouvrent de petits placards dans lesdits socles et se vêtent d'oripeaux divers. On met une tête à la Victoire de Samothrace, des bras à la Vénus de Milo, etc. Les deux partenaires du Baiser de Rodin se séparent et commencent à se quereller. Le Penseur qui en a assez de penser se met à faire de la gymnastique suédoise. André se lève et danse avec Clémentine. »



On débarque au cœur de la rédaction du journal Cœur Maître où Janine et Robert répondent au courrier des lecteurs amoureux ou sur le point de l'être, lecteurs qui sont en fait le fonds de commerce de l'agence. Le travail à peine entamé, André paraît, lecteur du magazine, célibataire à cause de sa timidité. Il propose un « bizenèce » aux deux rédacteurs :

« André, volubile. Voilà... le soir... je voudrais une fille qui vienne m'embrasser dans mon lit... je n'en demande pas plus... on s'adresserait à une maison sérieuse... on paierait une petit somme... et le soir, elle viendrait, elle entrerait... une chanson... un baiser... adieu ! et une nuit pleine de beaux rêves... Pour tous les célibataires timides... »

L'argument de vente avancé par la société est le remède aux insomnies des célibataires. La société investit dans une roulotte de fête foraine et engage Clémentine, une chanteuse (L'usage du prénom Clémentine est une récurrence chez Vian). Janine, Robert et André lui proposent une coquette somme en échange d'une prestation chaque nuit. Son premier client est Kyriano, tueur et « roi de la came » ; cette première prestation est un succès pour Clémentine qui devient vite très réputée, malgré le caractère innovant du concept.

Un mois plus tard, les sonneries au standard de la société sont incessantes et l'emploi du temps de la starlette est surchargé de rendez-vous. André paraît et reproche à son associé de ne pas lui accorder un seul rendez-vous avec l'endormeuse. Il s'enfuit, et alors qu'il flâne il rencontre Michel, le gosse. Celui-ci l'emmène dans un camp de clochards, et apparaît Clémentine. Il en tombe désespérément amoureux et tente de conquérir son cœur.

Pendant ce temps, Janine et Robert organisent un casting afin de remplacer partiellement Clémentine et de soulager son emploi du temps ; ce casting est nécessaire afin de mieux répondre aux nouvelles demandes, à la machinerie infernale du reality show et de la consommation de la bimbo. Une sélection de jeunes filles est faite par les six plus grands célibataires de la place de Paris. Kyriano le tueur fait une proposition à Robert et Janine qui le remballent hâtivement. Cependant, énerver Kyriano qui a promis de se venger est un coup de pub inespéré pour la production, ce qui réjouit Janine et Robert. Clémentine est enlevée par les tueurs de Kyriano et retenue dans une tour. Apparaissent tous les acteurs et le coup de pub est réussi ; s'ajoutent des journalistes, des reporters, des photographes et un animateur radio ; bref, l'enlèvement de Clémentine est un véritable propulseur médiatique.


Mademoiselle Bonsoir force à une lecture multiple du fait qu'elle se prête à la fois à une contextualisation de l'œuvre et à une recontextualisation ou une actualisation ; loin d'être une simple comédie musicale de divertissement, c'est une œuvre lyrique contemporaine. La satire que Vian fait de sa société est tout à fait valable pour la nôtre, dans ses grandes lignes. L'auteur montre que la société consumériste, pourtant bien floue, est tout aussi douce et confortable qu'hypnotisante.

Les personnages et les décors sont constamment des prétextes au concept et à l'idée : la grosse production est alimentée, crée de la valeur ajoutée par l'Audimat (les rendez-vous dans le texte) et les people (Clémentine et les jeunes filles du casting) ; on entre dans l'ère de l'automatisation, de la robotisation (cf. Cinquième Tableau) pour que finalement le profit revienne aux mafieux, aux gangs et aux « têtes couronnées » (Robert et Kyriano). Les plus petits n'hésitent pas à écraser le voisin pour grapiller des miettes de notoriété. Mademoiselle Bonsoir, autrement dit Clémentine, n’est que le produit des attentes de la société et, loin d'être un individu affranchi, elle se laisse manipuler par les acteurs de la machination, qui sont Robert et « les téléprédateurs », les « téléphages », les messieurs Tout-le-monde. Au final ce n'est qu'une bimbo, une jeune femme devenue icône. La principale victime demeure André, amoureux transi de l'image, idole, icône, concept, victime de ses sentiments. Kyriano, la bête noire, est pourtant le personnage qui donne le ton et une tournure nouvelle, il dirige le récit et mène le jeu. C'est finalement lui qui a tout à gagner.


La notoriété est ce phénomène particulier que Claude Maggiori qualifie de « maladie de l'époque ».

« Aujourd'hui, il faut être célèbre, vite, de n'importe quelle façon, être connu pour s'extraire de la masse et espérer toucher le jackpot. (…) Tout le monde veut participer à tous les castings : si je suis choisi, je vais être connu, je vais être célèbre. (…) La célébrité est devenue un système. Elle s'autoproduit. (…) Nous avons fini par inventer la « star de rien » : une invention formidable ! », L'Echo des savanes, avril 2011, p.79.


Chloé, 1ère année Éd.-Lib. 2010-2011

 

 

Boris VIAN sur LITTEXPRESS

 

 

 

VIAN.jpg

 

 

 

 

 

 

Articles de Pauline et de Tiphaine sur Le Loup-garou

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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3 août 2011 3 03 /08 /août /2011 07:00

Jean-Luc-Lagarce-Juste-la-fin-du-monde.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean-Luc LAGARCE
Juste la fin du monde
 Les solitaires intempestifs
Collection Bleue, 1990
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Juste la fin du monde est une pièce de théâtre écrite par Jean-Luc Lagarce, auteur contemporain le plus joué en France, un dramaturge français qui a marqué le XXe siècle par son écriture particulièrement novatrice. En effet, il emploie un langage qui suit le cours des pensées de ses personnages ; de ce fait, les dialogues sont hachés, décousus, et il faut fournir un réel effort pour comprendre la version écrite de ses pièces. L'auteur aime exploiter plusieurs thèmes qui lui tiennent à cœur : la famille, en premier lieu, mais surtout la façon dont les membres qui la composent interagissent. Il met en scène un certain malaise lié à un événement donné.

 La pièce Juste la fin du monde est également construite dans cette optique. C'est l'histoire d'un jeune homme, Louis, qui vient rendre visite à sa famille qu'il n'a pas vue depuis des années. Cette arrivée crée une perturbation et révèle les sentiments enfouis de chacun des membres de cette famille sans histoire.
 
Ainsi, Suzanne, la cadette de 23 ans, reproche à Louis, son frère, sa trop longue absence et par ce biais se plaint de ne pas être considérée à sa juste valeur et d'être encore sous la tutelle de sa mère qui l'étouffe. La mère reproche à Louis son départ mais elle pleure surtout la mort du père survenue peu avant cet événement. Antoine jalouse son frère parce que, lorsqu'ils étaient enfants, il recevait plus d'attention à cause de sa santé fragile, et se sert du prétexte de son absence pour l'accabler. Enfin, Catherine, la femme d'Antoine, cherche à se lier d'amitié avec cet homme qu'elle n'a jamais connu. Cependant elle est vite renvoyée à son rang de pièce rapportée par les frères et soeurs qui veulent s'emparer de ce frère maintenant présent, ce qui montre que Catherine ne s'est pas totalement intégrée à cette famille.
 
 Et Louis ? Pourquoi est-il revenu ?
 
Aucun ne se pose la question, et pourtant. Il est revenu pour annoncer une terrible nouvelle, sa « mort prochaine et irrémédiable ».
 
Dès le début de la pièce, le lecteur connait l'intitulé de ce message. Cependant, tous les membres de cette famille font part de leurs opinions à propos de Louis sans essayer d'écouter le personnage lui-même. Un nouveau choc ébranlera-t-il cette famille ou Louis décidera de partir avec son secret ? Va-t-il au contraire rester parmi les siens qui ont sans doute évolué depuis son départ ? Pourquoi avait-il décidé de quitter le foyer familial ? Les réponses à toutes ces questions sont implicites et soumises au jugement des spectateurs.
 
Cette pièce est essentiellement constituée de monologues et de dialogues entre Louis et une deuxième personne. Ces différentes scènes mettent en exergue les sentiments des personnages, leurs pensées et la difficulté de leurs relations construites entre mensonges et non-dits. Chaque personnage cherche à être rassuré ou consolé mais décide de rester diplomate plutôt que d'avouer ses difficultés avec l'autre. Cela se traduit par de très longues phrases qui prennent parfois une page entière où les mots se répètent et s'entrechoquent, expriment une idée et son contraire.
 
Antoine illustre parfaitement cela :

« On ne se le disait pas assez facilement
Rien ici ne se dit facilement [...] »
 
Au milieu de l'ouvrage, il y a soudain une scène en extérieur. Le fait de ne plus être enfermé entre quatre murs semble libérer les paroles, comme si le lieu influait sur les relations entre les personnages. L'agencement des meubles a d'ailleurs une importance particulière puisque, du fait de leur disposition, les personnages ne se touchent jamais, sauf lorsque Louis serre la main de Suzanne. De même, ils dressent des frontières inconscientes en  n'osant pas aborder les thèmes qui sont jugés tabous ou en restant séparés par une table, par exemple.
 
Pour comprendre toute la portée de cette pièce, il faut donc savoir lire entre les lignes, il faut donc pouvoir comprendre les dialogues dans leurs sens multiples et il peut être nécessaire de relire l'ouvrage pour avoir une vision plus claire et pouvoir multiplier les points de vues. Je trouve donc cette pièce particulièrement intéressante en raison de sa richesse, et de la possibilité de la redécouvrir en permanence.

Voici, ci-dessous, un extrait vidéo des premières retrouvailles entre Louis et sa sœur Suzanne :
 http://www.lagarce.net/scene/extraits/idspectacle/28/idcontent/2193/from/principales_mes
 
Et le site internet dédié à l'auteur :
 http://www.lagarce.net/index
 
 
Julie, 1ère année Éd.-Lib.

 

 

Jean-Luc LAGARCE sur LITTEXPRESS

 

Jean Luc Lagarce J etais dans ma maison

 

 

 

 

 

 

Article de Cynthia sur J'étais dans ma maison et j'attendais que la pluie vienne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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27 mars 2011 7 27 /03 /mars /2011 07:00

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Wajdi MOUAWAD
Littoral
(Théâtre)
Actes Sud papiers, 1997
Actes Sud Babel, 1999




 

 

 

 

 

 

 

 

 

Wajdi MouawadBiographie

Wajdi Mouawad est né au Liban le 16 octobre 1968. La guerre civile faisant rage dans ce pays, sa famille décide de partir en France. En 1975, l’Etat lui refusant les papiers nécessaires pour continuer à y séjourner, ils continuent leur exil outre-Atlantique, au Québec. Wajdi Mouwad y étudiera et obtiendra le diplôme d’interprétation de l’école nationale de théâtre du Canada à Montréal en 1991. C’est alors une grande carrière qui s’annonce.

Elle débutera avec la rencontre d’Isabelle Leblanc et leur co-création de la compagnie Théâtre Ô Parleur. Il dirigera ensuite le théâtre de Quat’sous à Montréal pendant quatre ans. Depuis 2007 il est directeur artistique du Théâtre français du Centre national des Arts d’Ottawa et parallèlement s’associe avec sa compagnie française en janvier 2008 à l'Espace Malraux, scène nationale de Chambéry et de la Savoie. En 2009, il est l’artiste associé du Festival d’Avignon où il avait présenté la pièce Littoral dix ans auparavant. Comédien de formation, il ne cessera d’être sur scène durant sa carrière, sous la direction de plusieurs metteurs en scène ainsi que dans ses propres pièces.

C’est avec la création de sa première compagnie que débutera en parallèle sa carrière de metteur en scène. Il s’attaquera aux classiques, puis à des pièces contemporaines pour ensuite diriger les siennes. Wajdi Mouawad est aujourd’hui un homme de théâtre complet, connu et reconnu par la critique. Il a aussi participé à plusieurs publications autour du Liban et on peut trouver un bon nombre de ses entretiens aux éditions Leméac.

Littoral est monté en 1997 au théâtre d’Aujourd’hui (Montréal), une seconde version sera créée en 2009. Cette œuvre est la première d’un quatuor intitulé Le sang des promesses, qui contient Incendies, Forêts et Ciels. Wajdi Mouawad portera Littoral à l’écran en 2004.

Mouawad--Littoral.jpg

Résumé

Wilfrid est un jeune Québécois d’origine libanaise. En plein acte sexuel, il entend son téléphone sonner ; il répond : son père est mort. Bien qu’ayant très peu connu ce père froid et distant, il décide d’aller l’enterrer où il se doit, sur sa terre natale. Après une entrevue avec un juge qui lui accorde le droit de faire sortir le corps du pays et une longue dispute avec ses oncles et tantes qui veulent lui faire comprendre quel mauvais homme était son géniteur, Wilfrid part. À son arrivée en terre libanaise, une quête initiatique se met en place. De rencontre en rencontre, notre personnage se retrouve, se redécouvre et trouve un nouveau sens à sa vie. Chaque personne qu’il rencontrera détient sa propre histoire, la conte et en nourrit les autres. Aucun lieu n’est décent et sensé pour enterrer son père…D’un commun accord, le cortège que forment toutes ces âmes rencontrées par hasard décide de laisser voguer le corps dans la mer, près du littoral…

« Mon père est mort il y a trois jours. Je suis venu l’enterrer dans son village natal et le réconcilier avec la vie », p. 69.



Thèmes et spécificités

La mémoire et le conte sont au centre de l’œuvre. Lorsque Wilfrid arrive en terre orientale, il rencontre le sage aveugle Wazâân qui lui dit d’aller trouver Simone, une jeune femme qui hurle depuis la mort de son mari. Wazâân est le personnage type du sage conteur, qui énonce les histoires du pays et qui détient la mémoire du village. Il va orienter la quête de Wilfrid vers la vallée où Simone et lui rencontreront Amé, Sabbé, Massi et Joséphine. Chacun d’eux détient une histoire, un passé. Chacun est en marge de la société, en exclusion sociale suite à un événement marquant et cherche (consciemment ou non) un nouveau sens à donner à sa vie. C’est le personnage de Joséphine qui représente la mémoire : après avoir perdu sa famille durant la guerre, elle décida de récolter tous les annuaires et d’y inscrire le nom des personnes décédées. Comme si les noms étaient la seule chose qui pouvait maintenir leurs souvenirs.
 
« MASSI. – Joséphine, calme-nous, avec tous ces noms, apaise nos esprits, je t’en prie. Ta présence ici donne un sens à notre rencontre. Tu nous révèles puisque tu nous redonnes des noms ».



Le père, la mort

Pour écrire cette pièce, Mouawad s’est inspiré de trois personnages qui font référence dans l’histoire de la littérature : Hamlet de Shakespeare, L’Idiot de Dostoïevski et Oedipe. Chacun d’eux entretient une relation au père différente, comme l’explique l’auteur dans une interview :

« l’un a tué le sien, l’autre doit venger l’assassinat du sien et le troisième n’a jamais connu le sien […] lors de sa quête, il [Wilfrid] ferait la rencontre de trois garçons qui étaient pour moi chacun un reflet de ces trois géants ».

Ces trois figures sont donc ici représentées par Amé, Massi et Sabbé. Elles permettent à Wilfrid de comprendre l’importante du lien père-fils mais aussi la considération qu’il faut porter à la mort. S’ouvre une réflexion sur la mort, au centre des conversations, des interrogations : faut-il en avoir peur ? faut-il la respecter ? est-ce la fin de quelque chose ?

La figure du père est personnifiée par le père de Wilfrid lui-même, qui apparaît comme un véritable personnage alors qu’il vient de mourir. Ce fantôme n’apparaît dans un premier temps qu’aux yeux de son fils. Puis il se découvrira aux autres et deviendra le Père de tous. Sa présence rend la réflexion sur la mort et la paternité à la fois concrète et mystérieuse car il n’est plus censé être là… Serait-ce une création de l’esprit de Wilfrid ? La seconde présence énigmatique est celle du Chevalier. Ce second fantôme représente une partie de l’esprit de Wilfrid : c’est la moitié de son cerveau qui lui dit de ne jamais abandonner et de finir sa quête afin de retrouver une identité et un amour de soi. Le chevalier se considère comme « le meilleur ami » de notre héros.

« LE CHEVALIER. –- Je resterai ta force […] Wilfrid rien n’est plus fort que le rêve qui nous lie à jamais ».



Mise en abyme

Une des originalités de Littoral est la mise en abyme créée par l’auteur. En effet, dès la seconde scène, une équipe de tournage apparaît en chair et en os sur scène, et réapparaîtra trois fois dans la pièce. Ils filment l’action principale de l’histoire, c'est-à-dire l’histoire de Wilfrid que nous sommes en train de lire. C’est un second niveau de lecture qui accentue l’idée que la vie n’est que fiction : l’histoire de Wilfrid est fictive nous le savons, mais ce que nous avons sous les yeux (dans le livre ou sur le plateau) n’est-ce pas l’histoire d’un réalisateur qui tourne un film sur l’histoire de Wilfrid ? Alors, le comédien que nous avons sous les yeux ne jouerait pas le rôle de Wilfrid, mais plutôt le rôle d’un acteur qui joue lui-même le rôle de Wilfrid…On peut faire une seconde supposition : Wilfrid n’est qu’un personnage qui, pour soulager sa peine, préfère croire que sa vie est une fiction et crée donc le personnage du réalisateur. L’auteur nous laisse choisir et ainsi introduit la notion baroque de « theatrum mundi » qui a été utilisée, par exemple, par Corneille dans L’Illusion comique. L’auteur fait plusieurs fois référence à La vie est un songe de Calderón de la Barca, pièce qui utilise aussi la mise en abyme et l’idée que la vie ne serait qu’un rêve. Une ambiguïté propice à l’imagination plane donc sur la pièce…

« WILFRID. – Je ne sais pas d’où me vient cette manie d’avoir l’impression que je suis en train de jouer dans un film.
LE REALISATEUR. – Je n’existe pas, mais est-ce que tu sais de façon certaine si tu existes toi-même ? »
« WILFRID. – Moi je ne suis qu’un personnage. Quelqu’un qui vit dans le monde du rêve. Mais dernièrement il y a eu un étrange accident qui m’a précipité ici, dans la réalité. »



La structure et le style

Cette pièce n’a pas une forme classique : pas d’actes ou de scènes à proprement parler mais seulement un découpage numéroté. La première partie est nommée « ici », la seconde « hier », la troisième « là-bas », la quatrième « l’autre », la cinquième « chemin » et la dernière « littoral ».Seulement dans ces titres on peut ressentir le double sens de la quête : celui de la recherche d’un lieu et celui d’une quête identitaire. La pièce fait environ 150 pages ce qui préfigure une longue représentation, d’où l’importance pour l’auteur d’avoir redécoupé ces parties en petites scènes afin de rendre le spectacle aéré et énergique.

La langue à proprement parler est maniée à merveille. En effet, malgré la présence de thèmes mythiques, de fantômes et de terres lointaines, l’écriture de Mouawad ne met pas de distance entre nous et les personnages. Pas d’intellectualisation, pas de long monologue, pas de vers. Autrement dit, le style percutant de l’auteur dû à la grande utilisation de la stichomythie (succession de répliques brèves) et à l’absence de didascalies permet au lecteur de se sentir proche des personnages. On ne peut pas parler de texte cathartique mais cela peut s’en approcher : Mouawad nous conte l’histoire de Wilfrid afin que nous comprenions l’importance des origines, de la mémoire et que nous n’oublions jamais grâce à qui nous sommes devenus ce que nous sommes.



Mon avis

En s’emparant des thèmes de la mort, de la mémoire et du père à travers de grandes références culturelles, Mouawad crée ici une œuvre universelle. J’ai adoré cette œuvre pour son aspect très abordable au niveau de la langue qui peut être brutale pour décrire un événement des plus poétiques, ou très douce pour décrire un horrible souvenir. De plus, c’est l’humanité qui ressort de cette pièce qui m’a fait une très forte impression : l’histoire d’un fils, qui pourrait être n’importe lequel d’entre nous. Mais aussi d’un combat entre le monde et lui-même, qu’il mène jusqu’au bout sans que l’on puisse parler d’un happy end.

L’important, lorsque je lis du théâtre est qu’il puisse se lire comme se jouer. Littoral en est un magnifique exemple, car sa lecture est un réel plaisir, où tout (les mouvements, les intonations) se saisit du premier coup avec un peu d’imagination ; on peut imaginer Wilfrid et ses compagnons sur scène sans aucune difficulté et, le plus important, dans de nombreux univers différents. Le fait d’écrire une pièce laissant une liberté totale pour le metteur en scène et son esprit créatif est pour moi une qualité essentielle.


Laura, 2e année édition-librairie

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8 janvier 2010 5 08 /01 /janvier /2010 19:00

Jean Luc Lagarce J etais dans ma maison


















Jean-Luc LAGARCE
J’étais dans ma maison
 et j’attendais que la pluie vienne

Editions
Les Solitaires Intempestifs










Jean luc Lagarce  

Jean-Luc Lagarce était un dramaturge, un metteur en scène. Il est l’auteur contemporain le plus mis en scène aujourd’hui. Son œuvre est constituée de vingt-cinq pièces de théâtre et de trois récits. Il est traduit en vingt-cinq langues. Jean-Luc Lagarce est devenu le dramaturge le plus prisé des cours d’art dramatique mais aussi des troupes amateurs. Ses pièces sont mises en scène par les meilleurs metteurs en scène de notre temps. Il n’a pas eu une grande reconnaissance de son vivant. Il a fallu attendre sa disparition pour que son œuvre théâtrale devienne incontournable. Est-ce parce que son langage théâtral était trop novateur ?
  


J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne est une pièce de théâtre sombre. Cinq femmes attendent le retour du fils, du jeune frère dans la maison de l’enfance. C’est le retour de l’enfant au pays natal à l’approche de la mort.
   
Ces femmes ont vécu dans l’absence et le désespoir d’un retour. Jean-Luc Lagarce prend le parti de ne pas nommer les femmes. Le lecteur les reconnaît à leur âge : la mère, la plus vieille, la seconde… Cette absence de nomination pourrait mettre le lecteur à distance. Seulement ce n’est pas le cas, ces femmes pourraient être n’importe qui. Elles sont sensiblement de la même génération, habillées par un tissu identique. Elles auraient pu être nommées infirmières, nonnes, les sœurs Brontë, ou encore Iphigénie, Clytemnestre, Chrysothémis comme l’auteur nous l’explique dans le synopsis. À aucun moment je n’ai été mise à distance. Le lecteur se place plutôt comme s'il pouvait interpréter une de ces femmes. A travers cette écriture, Jean-Luc Lagarce met en place la formation de l’acteur, une construction de Constantin Stanislavski. C’est une mise en place de la mémoire personnelle, un jeu, une lecture proche de la vérité.

Ces femmes vont raconter leur souvenir de la dernière journée du jeune frère,  au cours de laquelle il fut chassé par son père. Aucune d’elles ne sera d’accord sur le déroulement de cette scène. Elles ont oublié de vivre, elles ont passé toutes ces années à revivre chacune ce dernier jour. Le lecteur constate qu’elles ont fini par extrapoler la vérité. Une vérité qu’elles ont soigneusement altérée en fonction de leurs besoins et envies afin de vivre plus agréablement l’absence du jeune homme.

 Au milieu de la pièce une césure se produit entre ces femmes. Les trois plus vieilles sont tristes de voir ce jeune frère qui revient pour mourir. Mais les deux plus jeunes annihilent cette tristesse et laissent place à la colère. Une colère motivée par l’absence de considération de leur frère. Cependant, elles restent toutes présentes pour prendre soin de lui qui dort dans son lit d’enfant.

La plus vieille : « Tu voudrais le garder pour toi, juste pour toi. »

La mère :  « Oui, est-ce qu’on peut demander cela,  que d’autres qui voudraient être aussi près de la mort à l’œuvre, que d’autres s’éloignent et donnent un peu de solitude ? »


Elles attendent toutes fébrilement de pouvoir jouir d’un moment de solitude avec lui afin qu’il relate ses années d’absence. Elles imaginent un long voyage, un aventurier revenu de ses guerres, des batailles, des joies et tristesses. Seulement, le jeune frère ne dira mot.

La pièce se termine par la question du lecteur : mais est-il vraiment revenu ? Ces cinq femmes n’ont elles pas rêvé le retour hypothétique du jeune homme ?


« Elles ressassent. C’est comme une chanson, de longues déclarations l’une à l’autre, le secret de leurs vies, leur légende patiemment construite. Elles se la jouent pour elles-mêmes. »

Dans cette pièce, Jean-Luc Lagarce reprend ses thèmes favoris, l’absence, une attente inconditionnelle. Il met en scène un cercle familial avec poésie. Son écriture est saccadée et répétitive mais elle nous paraît pourtant si fluide. C’est un poème tragique, un théâtre à vif.



Cynthia, 1ère année Ed.-Lib.
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16 juillet 2009 4 16 /07 /juillet /2009 19:26









Bernard-Marie KOLTÈS,
Dans la solitude des champs de coton
,
1986, Éditions de Minuit.


















Bernard-Marie Koltès est né en 1948. Après des études de scénographie à l'école du Théâtre National de Strasbourg, il crée une troupe du théâtre, « le théâtre du Quai ». Auteur dramatique français, il écrit de nombreuses pièces et romans, tous publiés aux Éditions de Minuit, dans lesquels il questionne la solitude, la communication entre les hommes, et rompt avec le théâtre de l'absurde. Ses textes, très souvent mis en scène et principalement par Patrice Chéreau, font partie du répertoire de la Comédie-Française.

Bernard-Marie Koltès meurt du sida en 1989, à 41 ans.

Dans la solitude des champs de coton relate la rencontre, à une heure et dans un lieu indéterminés, de deux personnages. Le premier, le Dealer, accoste le second, le Client, en lui proposant l'objet de son désir. Le client refuse, prétextant n'avoir aucun désir.

L'œuvre est composée de longs monologues, dans un style très littéraire et argumentatif. Ils donnent au texte un rythme lent, lancinant, et créent ainsi une ambiance étrange. Il est difficile pour le lecteur d'envisager ces dialogues sur une scène, et du fait de sa construction même, Dans la solitude des champs de coton s'appréhende plus comme un théâtre à lire qu'à jouer.

Le rythme et la taille des monologues suivent les enjeux et les relations entre les personnages. Au fur et à mesure de l'action, les répliques sont de plus en plus agressives ; elles sont également plus brèves. L'œuvre se termine sur un rythme rapide et des dialogues de seulement quelques mots.

Bernard-Marie Koltès utilise également la forme de son texte pour perdre le spectateur et asseoir l'atmosphère mystérieuse de l'intrigue. D'abord, le texte ne présente aucune didascalie ni indication. Le lecteur est introduit dans un dialogue en cours, sans en connaître le lieu, les tenants et les aboutissants. Pour visualiser la scène, il ne peut se fier qu''aux informations contenues dans les répliques, c'est-à-dire à la subjectivité des personnages. Personnages aux visions contraires, qui troublent le lecteur dans sa compréhension.

D'auttant plus que ces personnages, eux non plus, ne nous sont jamais présentés. Décrits uniquement par leurs rôles dans le dialogue, n'ayant ni histoire ni nom, n'étant pas listés au début de l'œuvre comme le faisait le théâtre classique, ils participent également à perdre le spectateur et à le rendre plus apte à recevoir et à ressentir.

Comprendre l'importance des personnages de Dans la solitude des champs de coton est capital pour envisager l'œuvre. La dramaturgie utilise, pour envisager les personnages, la technique des schémas actanciels, qui consiste à les qualifier en fonction de leur quête, de leurs motivations. Définir le Dealer avec cette méthode est assez simple, et sa quête pourrait se résumer à une citation de l'œuvre : « combler l'abîme du désir ».  Le Client, lui, semble poser plus de problèmes, et présenter plusieurs interprétations possibles. Cherche-t-il à comprendre ? A fuir ? A-t-il peur de son désir ? De cet inconnu étrange ?

La question de la réception du désir qui peut s'offrir à soi semble être le principal questionnement de Dans la solitude des champs de coton. Le Client et le Dealer, si peu définis et si difficiles à appréhender, apparaissent plus comme des figures que comme des personnages. La figure, définie par Barthes comme désignant « un type de personnage sans qu'il soit précisé de quels traits particuliers ce personnage se compose », comme « une forme imprécise qui signifie par sa position structurale plus que par sa nature interne », « une silhouette [...] qui vaut surtout par sa place dans l'ensemble des protagonistes » est énormément utilisée dans le théâtre contemporain.
   
Ici, donc, ces deux figures n'ont de sens que par leur opposition. Le désirant et le désiré, celui qui possède et celui qui veut, celui qui parle et celui qui écoute. L'œuvre en elle-même ne prend son sens que par cette opposition, que par la confrontation de deux points de vue opposés. C'est cette rencontre de deux subjectivités qui donne son sens à Dans la solitude des champs de coton.
   
C'est également cette dualité, ces deux aspects d'un même thème voire d'un même être humain, qui permet l'identification du spectateur, lui-même étant tour à tour dealer et client. Les deux protagonistes et le lecteur impliqué ont donc pour point commun le désir. Le lecteur concerné est inclus dans le débat, dans l'action.

Les thèmes abordés par Bernard-Marie Koltès dans Dans la solitude des champs de coton sont les mêmes dans beaucoup de ses œuvres.

Ainsi, son œuvre traite d'abord des rapports humains. Le récit, construit sous la forme d'un dialogue, voire d'une confrontation de monologues, met en scène un conflit. Ces hommes, que Koltès compare à des animaux à plusieurs reprises, sont violents, agressifs, et semblent dans l'impossibilité de communiquer, de se comprendre ou de donner du sens. Une vision des sociétés humaines pessimiste que Koltès distille tout au long de son texte.
   
Le second thème important dans la pièce est celui du désir. Point de départ de l'œuvre, semble-t-il, le désir est le seul lien entre le dealer et le client – l'un proposant de vendre un désir, l'autre niant ressentir ce sentiment
, le thème qui sous-tend toute leur conversation, mais également celui qui lie les personnages et le spectateur, lui-même désirant, lui-même désiré. C'est donc d'un désir cruel, dur, que parle Koltès.

« Je ne suis pas là pour donner du plaisir, mais pour combler l'abîme du désir, rappeler le désir, obliger le désir à avoir un nom, le traîner jusqu'à terre, lui donner une forme et un poids, avec la cruauté obligatoire qu'il y a à donner une forme et un poids au désir. Et parce que je vois le vôtre apparaître comme de la salive au coin de vos lèvres que vos lèvres ravalent, j'attendrai qu'il coule le long de votre menton ou que vous le crachiez avant de vous tendre un mouchoir, parce que si je vous le tendais trop tôt, je sais que vous me le refuseriez, et c'est une souffrance que je ne veux point souffrir. »
(Réplique du Dealer, page 29)

Dans la solitude des champs de coton est un ouvrage de prime abord difficile d'accès, écrit dans une langue de qualité, à la limite entre théâtre et philosophie. Il emmène le lecteur dans une atmosphère étrange, lourde, pesante, par le rythme, mais également par le flou de la situation.

Elisa, A.S. Éd.-Lib.



Lre également l'article d'Anne-Claire

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6 juin 2009 6 06 /06 /juin /2009 07:42







Yasmina
REZA,
«Art»

Editions Magnard,
2004
Collection Classiques et contemporains













L'auteur



Issue d'études de théâtre et de sociologie, Yasmina Reza offre une production variée touchant notamment au théâtre, au récit et au roman. Si elle se distingue en 1987 avec la pièce Conversations après un enterrement pour laquelle elle obtient le Molière du meilleur auteur, son premier vrai succès avec le public intervient en 1994 avec la pièce «Art». Écrite en peu de temps spécialement pour Luchini, Vaneck et Arditi, elle obtient deux Molières dont à nouveau celui du meilleur auteur. La pièce est rapidement traduite dans une trentaine de langues et est représentée sur la scène étrangère.



Un tableau blanc, point de départ du conflit

La pièce met en scène trois personnages : Serge, grand amateur de peinture contemporaine considérant Sénèque comme absolument modernissime et tout nouveau et heureux propriétaire pour 200 000 francs d’un tableau blanc aux yeux du commun des mortels, mais à ses yeux nuancé par d’imperceptibles couleurs. Son ami Marc, personnage très terre à terre, cynique, gardien des valeurs traditionnelles d'où son scepticisme irréversible envers l'art contemporain et plus largement ce qui a trait à la modernité. Enfin, leur ami commun, Yvan, se décrivant lui-même comme quelqu'un de sympathique mais affublé d’une vie professionnelle et affective qu'il juge, avec beaucoup de lucidité et de résignation, calamiteuse. Il est également très soucieux du point de vue de son psy, est sur le point de se marier et, comme il le dit si bien, sûrement content de l’être.

L’acte de Serge, selon lui poétique, selon Marc totalement démentiel, soulève inévitablement et rapidement questions et sentiments liés à l’art contemporain. Face à l'incompréhension et à l'incrédulité de Marc se dresse l'euphorie béate de Serge au comble de la félicité devant son cher tableau. Tout au long de la pièce sont disséminées certaines questions litigieuses : l'élimination des formes et des couleurs, le cheminement intérieur de l'artiste pour en arriver à s'exprimer par un tableau blanc, la cotation des œuvres, l'éducation nécessaire ou non à leur compréhension...

Toutefois, la question n'est pas tant de décider si l'acquisition « incroyable » de Serge est, selon l'expression de Marc; « une merde blanche », leitmotiv qu'il reprendra tout au long de la pièce. La véritable raison d'être du tableau est de mettre au jour l'état de la relation des trois personnages, d'exacerber les tensions déjà existantes et de faire ressortir  les non-dits accumulés et les rancœurs.

Dans le fond, le nœud du problème est surtout de répondre à cette question : comment réagiriez-vous si un ami se payait une petite folie picturale intensément blanche à 200 000 francs ? En clair, accepteriez-vous le goût des autres par amitié ? ou bien au contraire cela tournerait-il à l’affrontement verbal ?


Une joute orale

Si la retenue est de mise au début malgré le fameux et libérateur « merde blanche », les langues s'acèrent vite. Serge endosse rapidement le statut méprisé d’amateur d’art snob sans un gramme de discernement et de ridicule rat d’exposition. Marc collectionne les qualificatifs peu glorieux : impulsif, suffisant, condescendant, en phase de nécrose, aigri, antipathique, sans humour et méprisant. Enfin le malheureux Yvan sert de punching-ball
tout au long de la pièce
aux deux premiers qui l'accusent de créer les conditions du conflit à cause de son incapacité et de son refus de se ranger d'un côté ou de l'autre. Traité de « grand réconciliateur du genre humain », ne désirant qu’apaiser les tensions et aplanir les choses,  Yvan est une cible de choix et devient tour à tour « un être spongieux », « hybride et flasque », d’une lâcheté absolue et « sans consistance ». Lui-même ne rêvant que de rester « Yvan le Farfadet » pour ces deux amis.

Le style est enlevé, rapide, enjoué, enchaînant les stichomythies et les répétitions. Les répliques fusent, teintées d’ironie, de cynisme. La confrontation de trois caractères si contrastés est savoureuse et Yvan nous offre de sublimes tirades désemparées qui prennent véritablement vie dans la bouche d'Arditi.


Ami, sois ce que je veux que tu sois

La pièce pointe la difficulté des rapports humains, toute l'hypocrisie qu'ils comportent. Qu'attendons-nous de telle ou telle relation ? Pour Marc, le problème n'est pas tant que Serge se prenne pour un collectionneur mais bien plutôt que cela ne corresponde pas à ce qu'il attend de lui et aussi qu'il ait pu faire un tel achat sans le consulter. Yvan quant à lui ne veut pas avoir de responsabilité, il ne veut pas choisir comme on le lui demande. Il veut juste suivre le mouvement d'où son problème évident à départager ses deux amis ou ce qu'il en reste. La question se pose de savoir à quel moment chacun a changé et s'est éloigné de l'autre. En vérité, on assiste avec bonheur à un dépeçage méthodique de l'amitié. Avec en prime un final qui montre bien que le mensonge et l'hypocrisie restent de mise malgré la  mise en place d'une « période d'essai » pour reconstruire leur relation, une amitié de quinze ans détruite, balayée par « un cataclysme pour un panneau blanc » comme le souligne si bien Marc.

Au final, on aboutit à une vraie comédie de mœurs, un régal de finesse, d'humour et de cynisme dont le texte prend toute son ampleur sur scène.


Claire
Guillou, AS Edition-Librairie

Lire également l'article de Joëlle qui propose un lien vers une vidéo de la mise en scène de Gilles Kerbrat.

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11 mars 2009 3 11 /03 /mars /2009 08:07







Yasmina REZA
« Art », in Théâtre

Paris : A. Michel, 1999
Le Livre de poche, 2007














Quelques éléments biographiques et bibliographiques

Née le 1er mai 1959 à Paris d’un père ingénieur juif mi-russe mi-iranien et d’une mère violoniste hongroise, Yasmina Reza est actrice, romancière et auteur dramatique.

Elle décroche son bac à 16 ans et suit des études de théâtre et de sociologie à Nanterre où elle obtient une licence en 1978.

En 1987, elle reçoit un premier Molière (meilleur auteur) pour sa pièce Conversations après un enterrement, influencée par le théâtre de Nathalie Sarraute.

En 1995, elle reçoit deux Molières (celui du meilleur auteur et celui du meilleur spectacle privé) pour sa pièce « Art », créée un an plus tôt et mise en scène par Patrice Kerbrat. Interprétée par Pierre Vaneck, Pierre Arditi et Fabrice Luchini à la Comédie des Champs-Elysées, ce sera son premier grand succès, qui plus est un succès mondial. Le livre est traduit en 35 langues.

En janvier 2008, elle met en scène sa dernière pièce intitulée Le dieu du carnage.

Elle a également publié quelques romans et récits, comme Nulle part en 2005.

Un ouvrage en particulier a beaucoup fait parler d’elle, même s’il lui a valu de virulentes critiques de la presse : L’aube le soir ou la nuit, qui raconte sous forme de livre-enquête la conquête de l’Elysée par Nicolas Sarkozy lors de la campagne présidentielle de 2007.

Elle a également écrit quelques scénarios, a joué dans des pièces de théâtre et fait quelques apparitions au cinéma.

Tous les livres de Yasmina Reza sont actuellement traduits dans une trentaine de langues et ses pièces sont jouées dans le monde entier.


La pièce « Art »

Synopsis

 

Marc est invité par son ami Serge à venir voir le nouveau tableau qu’il s’est acheté : un monochrome blanc. Marc, complètement atterré par cet achat, va retrouver leur ami commun, Yvan, pour lui faire part de son incompréhension et connaître son avis. Yvan ira lui-même voir le tableau pour se forger une opinion. S’ensuivra toute une discussion autour de cette oeuvre, et qui ira plus loin même que la question de l’art, puisque c’est l’amitié entre les personnages qui est en jeu.

Les personnages

La pièce comporte trois personnages, trois amis quadragénaires, et au milieu, le tableau blanc qui joue un rôle à part entière.

Ce sont, par ordre d'apparition sur scène, Marc, Serge et Yvan.

Marc

De condition aisée, en couple avec une certaine Paula, il connaît Serge depuis 15 ans. Ce dernier le présente au début de l’œuvre comme ceci :

« Mon ami Marc, qui est un garçon intelligent, garçon que j’estime depuis longtemps, belle situation, ingénieur dans l’aéronautique, fait partie de ces intellectuels, nouveaux, qui, non contents d’être ennemis de la modernité en tirent une vanité incompréhensible. Il y a depuis peu, chez l’adepte du bon vieux temps, une arrogance vraiment stupéfiante. »

Marc est rationnel et reste sceptique face à l’art contemporain. Il donne son point de vue sans aucune retenue à Serge : « C’est une merde. »

Serge

Snob extravagant qui fréquente le monde de l’art, Serge est divorcé de Françoise et a deux enfants. Marc en parle en ces termes :

« Mon ami Serge est un ami depuis longtemps. C'est un garçon qui a bien réussi, il est médecin dermatologue et il aime l'art. » … « Un garçon aisé mais qui ne roule pas sur l'or. Aisé sans plus, aisé bon. »

Yvan

Yvan est le médiateur, toujours prêt à éviter un conflit. Il a le sentiment d’avoir raté sa vie et est rongé par son futur mariage (qui doit avoir lieu dans 15 jours) avec Catherine, la nièce de son nouveau patron. Il se présente tout seul :

« Je m’appelle Yvan. Je suis un peu tendu car après avoir passé ma vie dans le textile, je viens de trouver un emploi de représentant dans une papeterie en gros. Je suis un garçon sympathique. Ma vie professionnelle a toujours été un échec et je vais me marier dans quinze jours avec une gentille fille brillante et de bonne famille. »

Pour Marc, « Yvan est un garçon tolérant, ce qui en matière de relations humaines est le pire défaut. »


Thèmes

L’Art


Beaucoup de gens ont vu dans cette pièce une critique de l’art contemporain. C’est surtout la valeur de l’art qui est remise en question par Marc, choqué du prix de l’œuvre : 200 000F. L’œuvre est réduite à sa valeur monétaire, il n’en juge pas la valeur intrinsèque. Dans cette pièce, ce sont en fait les pratiques culturelles de la classe aisée qui sont mises à mal, mais la critique est surtout centrée sur l’intolérance envers ce que l’on ne comprend pas.

L’Amitié

C’est le véritable sujet de la pièce. Yasmina Reza nous dépeint une amitié passionnée, intransigeante et douloureuse. On comprend que ce qui ennuie Marc, finalement, ce n’est pas que Serge ait acheté un tableau mais qu’il ait trouvé un autre objet d’admiration que lui. Marc lui reproche de faire passer sa passion pour l’art avant leur relation et explicite sa conception de l’amitié :

« … J’aimais ton regard. J’étais flatté. Je t’ai toujours su gré de me considérer comme à part. J’ai même cru que cet à part était de l’ordre du supérieur jusqu’à ce qu’un jour tu me dises le contraire. »

« Je cherche désespérément un ami qui me préexiste. Jusqu’ici, je n’ai pas eu de chance. J’ai dû vous façonner… Mais tu vois, ça ne marche pas. »

Structure

La pièce est composée de nombreuses séquences, organisées de façon rigoureuse en deux parties principales. Dans un premier ensemble, on observe des scènes de duos (Serge et Marc / Yvan et Marc / Serge et Yvan / Marc et Yvan / Serge et Marc) qui prennent chaque fois pour objet celui qui manque, et qui sont entrecoupés par des apartés.

Dans un deuxième bloc, on a une longue scène avec les trois personnages : il n’y a plus d’intervention monologique détachée comme avant.

Puis, une séquence finale regroupe trois brèves conclusions sous forme de trois monologues.

Les monologues dans la pièce coupent le dialogue, qui se transforme au fur et à mesure en querelle, et semble d’emblée voué à l'échec. Cela empire lors de l’entretien entre les trois amis, entraînés dans une sorte de spirale dont il n’arrivent plus à se sortir. Yvan, au milieu, tente d'arbitrer le conflit mais ne fait que l'envenimer davantage, malgré lui. Le pauvre est pris comme bouc émissaire :



SERGE. Tu nous fous la soirée en l’air, tu…

YVAN. Je vous fous la soirée en l’air ?!

SERGE. Oui.

YVAN. Je vous fous la soirée en l’air ?! Moi ?! Moi, je vous fous la soirée en l’air ?!

MARC. Oui, oui, ne t’excites pas !

YVAN. C’est moi qui vous fous la soirée en l’air ?!!…

SERGE. Tu vas le répéter combien de fois ?

YVAN. Non mais répondez-moi, c’est moi qui fous la soirée en l’air ?!!…

MARC. Tu arrives avec trois quarts d’heure de retard, tu ne t’excuses pas, tu nous soûles des tes pépins domestiques…

SERGE. Et ta présence veule, ta présence de spectateur veule et neutre, nous entraîne Marc et moi dans les pires excès.


La tension monte jusqu’à son paroxysme : Serge et Marc finissent par en venir aux mains et c’est Yvan qui prend malencontreusement le coup, ce qui met fin au pugilat et donne lieu à des explications.

Le moment fort de la pièce arrive avec l’acte symbolique de Serge qui veut prouver à Marc que son amitié compte plus que son achat et cela passe par le sacrifice du tableau qui sera défiguré, dans une scène très drôle, par Marc.

La structure est stricte : la dernière scène fait écho à la première : c’est Marc qui entame la pièce par un monologue, et c’est sur un monologue de Marc qu’elle s’achève également. La boucle est bouclée. Mais entre temps il a changé.

Voici ce qu’il dit au début de la pièce :

« Mon ami Serge a acheté un tableau.
C’est une toile d’environ un mètre soixante sur un mètre vingt, peinte en blanc. Le fond est blanc et si on cligne des yeux, on peut apercevoir de fins liserés blancs transversaux. »



Et voici son interprétation finale, somme toute poétique :

« Sous les nuages blancs, la neige tombe. On ne voit ni les nuages blancs, ni la neige. Ni la froideur et l’éclat blanc du sol.
Un homme seul, à skis, glisse.
La neige tombe.
Tombe jusqu’à ce que l’homme disparaisse et retrouve son opacité.
Mon ami Serge, qui est un ami depuis longtemps, a acheté un tableau.
C’est une toile d’environ un mètre soixante sur un mètre vingt.
Elle représente un homme qui traverse un espace et qui disparaît. »


Joëlle, AS BIB-MED.


Pour voir un extrait de la pièce dans la mise en scène de Gilles Kerbrat :

 






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20 février 2009 5 20 /02 /février /2009 06:46









Éric-Emmanuel SCHMITT

Le Visiteur

Actes-Sud Papiers, 1993




















Biographie

Éric-Emmanuel Schmitt est né en 1960. Il est normalien, agrégé de philosophie et docteur en philosophie. Il a soutenu sa thèse en 1997, le sujet était : Diderot ou la philosophie de la séduction. C'est aujourd'hui l'auteur francophone le plus lu et traduit dans le monde (40 langues différentes pour 50 pays). Il est également un auteur reconnu par la profession puisqu'il est régulièrement récompensé par des prix notamment au théâtre. Il vit actuellement en Belgique et la plupart de ses ouvrages sont édités chez Albin Michel.

Il se fait d'abord connaître au théâtre en 1991 avec La Nuit de Valognes mais c'est en 1993 avec Le Visiteur qu'il obtient un véritable triomphe et une vraie reconnaissance. En effet, il reçoit trois Molières pour cette pièce (meilleur auteur, révélation théâtrale, meilleur spectacle) et l'on met en place une version lyrique de son texte pour le théâtre impérial de Compiègne.


En parallèle de son activité théâtrale, Éric-Emmanuel Schmitt écrit des romans tels que La Secte des égoïstes en 1995 ou L'Évangile selon Pilate en 2000. Il a également connu un grand succès au cinéma avec Odette Toulemonde.

Son dernier ouvrage est paru au moment de la rentrée littéraire 2008, il s'agit de Ulysse from Bagdad.



Résumé

Le Visiteur nous fait rencontrer Freud vers la fin de sa vie, alors qu'il vit encore en Autriche. L'histoire se passe un soir, dans la bureau du vieux docteur au 19 Berggasse. Il est avec se fille Anna et discute du temps qui passe, de la montée du nazisme et de la violence à l'égard des juifs. Anna tente de convaincre son père de signer un papier afin de pouvoir fuir. Tout à coup, un soldat nazi fait irruption dans la pièce. Il veut soutirer de l'argent à Freud. Mais ayant obtenu l'argent, le nazi ne part pas. Il reste et insulte les juifs. Anna répond et se fait arrêter. Freud reste donc seul dans son bureau. Il s'affole, appelle l'ambassade pour la sauver. L'ambassadeur accepte mais en échange Freud promet de signer le laissez-passer qui leur permettra de fuir, lui et sa famille. Il recherche donc ce papier pour le signer mais au moment de passer à l'acte il refuse. En effet, le contenu de la lettre est hypocrite et en contradiction avec sa conscience.

C'est à ce moment qu'un individu entre par la fenêtre. Freud, tracassé, veut s'en débarrasser. Il le prend pour un malade qui a besoin d'une séance de psychanalyse. Mais l'inconnu insiste pour parler tout en refusant de donner son identité prétextant que Freud ne le croirait pas. Après un moment, Freud se résigne à le soigner. Il commence à lui poser des questions mais l'inconnu refuse de répondre ou répond de manière évasive jusqu'au moment ou Freud lui demande de raconter une histoire. L'inconnu se met alors à raconter un moment de la vie de Freud qu'il avait jusqu'alors gardé pour lui. Freud est perplexe et épuisé de dialoguer sans arriver au but mais il est intrigué. Il décide d'utiliser l'hypnose. Le visiteur se laisse faire. Malgré l'endormissement relatif, l'inconnu continue de répondre de manière floue jusqu'au moment où Freud lui demande la date de sa propre mort. L'inconnu commence à répondre puis se réveille brusquement. Cette réaction surprend Freud qui ne pense pas possible de pouvoir sortir d'une hypnose ainsi. Dès lors le doute entre dans son esprit : « Êtes-vous Dieu ? »

A partir de là, le récit s'organise autour du doute de Freud et de son envie de croire que cet inconnu est Dieu. Le doute de Freud est alimenté par la présence dans l'immeuble d'un malade échappé de l'asile ayant des tendances mythomanes, c'est-à-dire se prenant pour Churchill ou Goethe, et par le fait que l'inconnu se cache dès qu'une autre personne que Freud se trouve dans la pièce. Freud ouvre progressivement son cœur à l'inconnu qu'il croit le fou de l'asile et se prend à lui dire ce qu'il dirait à Dieu s'il existait vraiment et et qu'il se trouvait devant lui. Ce à quoi l'inconnu répond comme s'il était Dieu. Il remet en cause Freud dans l'évolution future de l'humanité. Freud est bouleversé. C'est à ce moment qu'on vient annoncer à Freud l'arrestation du fou. Freud doit donc admettre que l'inconnu n'est peut-être pas fou et de nouveau le trouble se fait dans son esprit.


Finalement, le retour d'Anna le sort de sa réflexion. L'inconnu s'en va par la fenêtre sans avoir réussi  à convaincre Freud. De nouveau seul avec sa fille, Freud décide de signer le laissez-passer et de sauver sa famille.

Analyse

Éric-Emmanuel Schmitt dit l'avoir écrite un soir après avoir regardé le journal de 20 heures alors qu'il se désespérait de n'entendre que de la violence, des crimes, la guerre dans les nouvelles. Il s'est soudain interrogé sur Dieu : « Si Dieu a une dépression que peut-il faire ? Quel recours ? Qui peut-il aller voir ? » et c'est à ce moment qu'il a l'idée de mettre face à face Dieu et Freud qui n'ont strictement rien à se dire puisque censés n'être d'accord sur rien. Après la rédaction de son texte, l'auteur le fait lire à trois de ses proches. Deux d'entre eux adorent tandis que le troisième lui déconseille de monter la pièce. Décidant d'écouter ce dernier lil met le texte de côté pour le ressortir quelque temps après. Éric-Emmanuel Schmitt ne croit pas en cette pièce. Le soir de la première, personne n'est venu la voir, seules deux places payantes ont été vendues...à ses parents,  aucun article n'est paru dans la presse avant et aucun critique n'a fait le déplacement. Finalement, il décide d'ouvrir le spectacle, offrant des places gratuites. Très vite, cela devient un vrai triomphe.

Le thème principal de ce texte est la religion et plus particulièrement l'existence de Dieu. La religion est un thème que l'on retrouve dans d'autres œuvres d'Éric-Emmanuel Schmitt  comme  L'Évangile selon Pilate. C'est donc un thème cher à l'auteur. Ainsi, quand on l'interroge sur le choix d'aborder la religion il répond : «  Ce n'est pas la toute puissance de Dieu qui m'intéresse mais plutôt son impuissance : Dieu a mal à cette humanité qui choisit le Mal au lieu du Bien. » En fait, le récit nous fait nous interroger sur Dieu mais aussi sur l'homme. Rien n'est fait pour nous imposer l'existence de Dieu, d'ailleurs Freud lui-même n'est pas convaincu à la fin. Le doute qui persiste sur l'identité du visiteur est une porte ouverte à l'interprétation de chacun, c'est une volonté de l'auteur et là est toute la force du récit. Ce doute est permis grâce à un flou qui entoure le personnage. On ne sait rien de lui, il a une attitude mystérieuse puisqu'il se cache. De plus, la scène se déroule dans le passé et le personnage parle de ce que l'auteur sait de l'Histoire de la fin du XXe siècle. Ce qui rend l'inconnu plus crédible au yeux de Freud et des spectateurs. Car comment, en étant un contemporain de Freud, pourrait-il savoir tout cela ?

L'autre force du récit est qu'il donne à tous les moyens de s'exprimer à travers les propos des personnages. Ainsi, les athées peuvent exprimer leur frustration et leur détresse face au monde, les chrétiens y voient un texte pascalien sur le Dieu caché, enfin, les juifs y voient une méditation hassidique.

Dans le récit, on trouve un mélange des registres. Ainsi, le tragique s'impose par le contexte global de l'action. Anna décrit des scènes de violence à l'encontre des juifs de manière assez crue. Mais cela n'empêche pas les traits d'ironie et d'humour qui ponctuent quelques phrases éparpillées dans le texte comme quand Anna se moque du nazi ou quand Freud évoque la vieillesse comme une maladie qui touche seulement les jeunes gens. La manière dont Freud retourne la situation en faisant le reproche d'un comportement typiquement « juif » au nazi lorsqu'il revient lui soutirer de l'argent est également très ironique. Enfin, le pathétique est présent dans les sentiments, l'affolement que ressent Freud à l'égard de sa fille ou bien encore dans les gestes de tendresse que partagent Freud et l'inconnu.

En conclusion, ce texte d'Éric-Emmanuel Schmitt est un texte efficace qui nous permet de remettre la responsabilité de l'homme en question par rapport au développement du Mal dans le monde et qui nous fait nous interroger sur l'existence de Dieu tout en laissant à chacun la liberté de répondre à cette question. C'est un texte d'une grande sensibilité qui parle à tous sans condamner aucun point de vue.

Marie-Amélie Leroy, A.S. Ed.-Lib.


Site officiel de l'auteur
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10 décembre 2008 3 10 /12 /décembre /2008 18:38

È









Bernard-Marie KOLTÈS
Dans la solitude des champs de coton

Editions de Minuit, 1986
























1. Courte biographie de l’auteur.


Bernard-Marie KOLTES (1948/1989) est un dramaturge français. Il fait des études de scénographie au Théâtre National de Strasbourg. Il effectue aussi de nombreux voyages notamment en Amérique du Sud, en Afrique et à New York qui vont être une grande source d’inspiration dans l’écriture de ses œuvres.

En 1977, il écrit et met en scène La nuit juste avant les forêts qui sera présentée au Festival Off d’Avignon la même année avec Yves FERRY dans l’unique rôle de la pièce. Il s’agit d’un long monologue, d’une seule phrase, adressé à un personnage muet. C’est son premier succès en France et en Europe.

En 1979 il écrit Combat de nègre et de chiens, mis en scène en 1983 par Patrice CHEREAU qui deviendra son metteur en scène quasi attitré. Le succès est mondial. Il collabore à nouveau avec Patrice CHEREAU en 1985 pour Quai Ouest et Dans la solitude des champs de coton.

En 1988, il écrit Roberto Zucco qui reste aujourd’hui sa pièce la plus jouée de par le monde.


Il meurt en 1989 du virus du Sida.


KOLTES à également traduit des pièces étrangères notamment Le Conte d’Hiver de SHAKESPEARE.


2. Présentation et analyse de la pièce.

Dans la solitude des champs de coton n’est composé que d’une seule scène dans laquelle on assiste à la rencontre et à la discussion que vont avoir les deux personnages de la pièce : Le Dealer et Le Client. L’action se situe dans un lieu désert et indéterminé à une heure elle aussi indéterminée de la nuit. Les deux protagonistes dialoguent par le biais de longues tirades, sauf à la fin où le dialogue s’accélère.

La pièce se donne pour but de décrire les rapports humains en partant d’une action spécifique : le deal :

« Un deal est une transaction commerciale portant sur des valeurs prohibées ou strictement contrôlées, et qui se conclut, dans des espaces neutres, indéfinis, et non prévus à cet usage, entre pourvoyeurs et quémandeurs, par entente tacite, signes conventionnels ou conversation à double sens - dans le but de contourner les risques de trahison et d’escroquerie qu’une telle opération implique - , à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, indépendamment des heures d’ouverture réglementaires des lieux de commerce homologués, mais plutôt aux heures de fermeture de ceux-ci. ».

KOLTES a une vision très pessimiste des rapport humains qui ne peuvent aboutir qu’au conflit comme il le dit dans Prologue (Editions de Minuit) mais aussi à de nombreuses reprises dans la pièce.

« Si un chien rencontre un chat - par hasard, ou tout simplement par probabilité, parce qu'il y a tant de chiens et de chats sur un même territoire qu'ils ne peuvent pas, à la fin, ne pas se croiser ; si deux hommes, deux espèces contraires, sans histoire commune, sans langage familier, se trouvent par fatalité face à face - non pas dans la foule ni en pleine lumière, car la foule et la lumière dissimulent les visages et les natures, mais sur un terrain neutre et désert, plat, silencieux, où l'on se voit de loin, où l'on s'entend marcher, un lieu qui interdit l'indifférence, ou le détour, ou la fuite ; lorsqu'ils s'arrêtent l'un en face de l'autre, il n'existe rien d'autre entre eux que de l'hostilité - qui n'est pas un sentiment, mais un acte, un acte d'ennemis, un acte de guerre sans motif. ».(Prologue, Editions de Minuit).

« Le Dealer
[…]Et cette correction, nécessaire mais gratuite, que je vous ai offerte, vous lie à moi, ne serait-ce que parce que j’aurais pu, par orgueil, marcher sur vous comme une botte écrase un papier gras, car je savais, à cause de cette taille qui fait notre différence première - et à cette heure et en ce lieu seule la taille fait la différence -, nous savons tous deux qui est la botte et qui, le papier gras. ».

« Le Dealer
[…] Deux hommes qui se croisent n’ont pas d’autre choix que de se frapper, avec la violence de l’ennemi ou la douceur de la fraternité. […] ».

La diplomatie ne serait donc qu’un gain de temps avant d’arriver à l’inévitable confit, on peut donc dire que cette pièce est une pièce de la diplomatie.

« Le premier acte de l’hostilité, juste avant le coup, c’est la diplomatie, qui est le commerce du temps. Elle joue l’amour en l’absence de l’amour, le désir par répulsion. Mais c’est comme une forêt en flammes traversée par une rivière : l’eau et le feu se lèchent, mais l’eau est condamnée à noyer le feu, et le feu forcé de volatiliser l’eau. L’échange des mots ne sert qu’à gagner du temps avant l’échange des coups, parce que personne n’aime recevoir de coups et tout le monde aime gagner du temps. Selon la raison, il est des espèces qui ne devraient jamais, dans la solitude, se trouver face à face. Mais notre territoire est trop petit, les hommes trop nombreux, les incompatibilités trop fréquentes, les heures et les lieux obscurs et déserts trop innombrables pour qu’il y ait encore de la place pour la raison. ». (Prologue, Editions de Minuit).

« Le Dealer
[…] On ne peut revenir sur l’insulte, alors qu’on peut revenir de sa gentillesse, et il vaut mieux abuser de celle-ci que d’user une seule fois de l’autre. C’est pourquoi je ne me fâcherais pas encore, parce que j’ai le temps de ne pas me fâcher, et j’ai le temps pour me fâcher, et que je me fâcherai peut-être quand tout ce temps là sera écoulé. »

Il y a donc une certaine volonté d’éviter le conflit de la part des hommes mais sans grande conviction.

Retour à l’action : Le Dealer aborde Le Client en lui proposant d’acheter ce qu’il veut, il peut tout lui vendre. Mais le Client ne veut rien, ne désire rien. Eclate alors une dispute sur ce malentendu. S’ensuit une réflexion sur le désir et la satisfaction de ce dernier (comme Le Client ne désire rien, Le Dealer lui propose de voler le désir de quelqu’un d’autre afin d’avoir enfin un désir à satisfaire), sur le commerce et l’injustice de celui qui a (et vend) contre celui qui n’a pas (donc qui achète), pourtant le client reste toujours le maître du jeu car il peut ne pas acheter. La souffrance est aussi abordée comme passage obligé dans les rapports humains.

« Le Dealer
[…] parce qu’on n’inflige que les souffrances que l’on peut soi-même supporter, et que l’on ne craint que les souffrance qu’on n'est pas soi-même capable d’infliger.[…] ».

Après toutes ces digressions diplomatiques (qui paraissent pourtant logiques à la lecture), on finit par arriver au conflit.

« Le Dealer
S’il vous plaît, dans le vacarme de la nuit, n’avez-vous rien dit que vous désiriez de moi, et que je n’aurais pas entendu ?

Le Client
Je n’ai rien dit ; je n’ai rien dit. Et vous, ne m’avez-vous rien, dans la nuit, dans l’obscurité si profonde qu’elle demande trop de temps pour qu’on s’y habitue, proposé, que je n’aie pas deviné ?

Le Dealer
Rien.

Le Client
Alors, quelle arme ? »


Cette pièce est donc construite sur une série d’oppositions :
    Le vendeur et le client
    Le fort et le faible
    Le légal et l’illégal
    Le jour et la nuit
    L’homme et l’animal : l’heure de cette rencontre étant celle de l’affrontement entre les deux
    Le noir et le blanc : dans des conseils de mise en scène, KOLTES expliquait qu’il voulait que le dealer soit noir (ou vêtu de noir) afin que l’on puisse distinguer nettement les deux personnages mais aussi exacerber leurs différences entre le dealer qui vit la nuit d’un commerce illégal et le client qui vit de jour dans un contexte légal.

Le style est un mélange très musical d’oralité et de syntaxe recherchée, parfois même trop musical car on se retrouve entraîné sans avoir le temps de bien se rendre compte du sens de la phrase.

A noter que Patrice CHEREAU à mis en scène cette pièce trois fois. D’abord au Théâtre des Amandiers à Nanterre en 1987 avec Laurent MALET (le client) et Isaac DE BANKOLE (le dealer). Puis en 1990 il reprend lui même le rôle du dealer, et enfin en 1995 où Pascal GREGGORY prend le rôle du client (Molière de meilleure mise en scène en 1996).



Sources

"Koltès, Bernard-Marie" Encyclopédie Microsoft® Encarta® en ligne 2008

"Dans la solitude des champs de coton [Bernard-Marie Koltès]" Encyclopédie Microsoft® Encarta® en ligne 2008

 
Site officiel : http://www.bernardmariekoltes.com/


Anne-Claire Martin-Torchin, 2e année Bib.

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Published by Anne-Claire - dans théâtre
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