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4 octobre 2013 5 04 /10 /octobre /2013 07:00

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De la difficulté de traduire  

Les Aventures d’Alice au Pays des merveilles

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Alice’s Adventures in Wonderland (1865) est le premier récit pour enfants de Lewis Carroll, auteur, logisticien et photographe passionné, de son vrai nom Charles Lutwidge Dodgson. Le livre est très bien accueilli par la presse et le succès est immédiat. Lewis Carroll publie en 1872 un second volume aux aventures d’Alice, Through the Looking-Glass and what Alice found there. Les deux livres sont souvent regroupés en Angleterre sous l’expression The Alice books.

Le point de départ d’Alice au Pays des merveilles est une improvisation orale faite durant l’été 1862, au cours d’une promenade avec les trois filles du doyen de Christchurch College d’Oxford, Edith, Alice et Lorina Liddell. C’est à la demande d’Alice que Lewis Carroll va mettre son récit par écrit ; il lui en offre une version calligraphiée et illustrée de sa main pour son anniversaire en novembre 1864. L’histoire comporte alors quatre chapitres et est titrée Alice’s Adventures under Ground. Les amis de l’auteur l’encouragent à étoffer son texte pour en donner une publication, mais le dissuadent de vouloir être son propre illustrateur. L’un d’eux le dirige vers John Tenniel, célèbre caricaturiste au journal Punch.
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Lewis Carroll adresse son manuscrit à Macmillan, jeune maison d’édition d’Oxford qui a publié en 1863 un récit pour enfants de Charles Kingsley, The Water Babies. Carroll souhaitait initialement que son texte soit publié sous une présentation en tous points identiques.

Les trois premières traductions en allemand, en français puis en italien sont entreprises à l’initiative de Carroll et sont publiées à Londres par la maison Macmillan. Elles ne répondent donc à aucune demande nationale. La traduction française est faite à Oxford par le fils de l’un de ses collègues, Jules Bué, qui est français d’origine. La traduction d’Henri Bué est publiée en 1869. Macmillan prend assez vite contact avec Hachette pour que cette maison distribue une partie des exemplaires sur le sol français. La vente est médiocre. Lorsqu’une seconde « première » traduction pour enfants est publiée en 1908 par Hachette, tout le monde a oublié qu’il y a eu une traduction quarante ans plus tôt.

C’est dans les années 1930 que se fait la véritable entrée de Lewis Carroll dans la culture française, fortement portée par le groupe des surréalistes. Aragon en tête, ils montrent le côté absurde du texte. Puis des critiques se lanceront dans la « psychanalyse » de Carroll et l’Oulipo célébrera en lui l’un des siens. Ce n’est d’ailleurs qu’en 1930 que paraît la première traduction française d’Alice à travers le miroir. Les deux récits des aventures d’Alice deviennent alors des classiques de l’enfance.

On peut repérer un second mouvement d’appropriation adulte dans les années 1960-1970 autour de la crise de la narration et avec l’émergence des premiers grands travaux de linguistique. Lewis Carroll va faire partie, avec Virginia Woolf, Raymond Roussel et James Joyce des références des écrivains qui se situent dans la sphère du Nouveau roman.

Le statut français d’Alice au Pays des merveilles est très ambigu : l’œuvre est à la fois un classique pour la jeunesse ou une référence obligée de la culture lettrée. Toutes les éditions pour la jeunesse et une partie des éditions pour adultes sont illustrées.

Aujourd’hui on compte plus de cinquante traductions ou adaptations françaises différentes. C’en est fini de la Lewis-Carroll-Alice-Andre-Bay.jpglecture univoque. On sait désormais que les aventures d’Alice s’adressent autant aux adultes qu’aux enfants et, évolution de la traduction aidant, qu’il importe de restituer à la fois la spontanéité du texte, son non-sens, ses jeux de mots farfelus et ses références culturelles détournées (poèmes, comptines, etc.).

Passé les versions intermédiaires de Marie-Madeleine Fayet (1930) ou de Guy Tredez (1949), les nouvelles traductions sont réalisées par des traducteurs proches du surréalisme : André Bay, Jacques Papy et, surtout, Henri Parisot. C’est encore eux qu’on trouve aujourd’hui en édition de poche, à côté de la version bilingue de Magali Merle, et dans de nombreux albums. Parues plus récemment, deux versions ne peuvent passer inaperçues, celle de l’universitaire Guy Leclercq et celle d’Anne Herbauts (avec sa sœur Isabelle), auteure-illustratrice jeunesse ;  toutes deux vont très loin dans l’adaptation.

Chaque traduction se montre à un moment ou à un autre en décalage par rapport à l’Alice idéale (celle de Carroll, ou, plus encore, la représentation qu’on s’en fait) et c’est la somme, ou la mise en parallèle, de toutes les trouvailles, de tous les traits de génie et de tous ces décalages qui peut donner une idée de cette Alice-là. Mesurons notre chance par rapport au lecteur francophone de 1869 !

La traduction du récit de Lewis Carroll présente diverses difficultés. Le texte ne doit pas être réduit à un simple conte de fées, car même s’il se présente sous la forme d’un roman d’apprentissage, chaque épreuve que rencontre la jeune fille est également un affrontement avec le discours même. Et ces face-à-face prennent maints degrés de complexité. Simple lorsqu’il s’agit de réciter une comptine ou une poésie que la parodie transforme complètement ; complexe quand le sens des mots vient à être mis en cause ; et déconcertant quand la structure du raisonnement logique devient une énigme. Outre un très grand nombre de facéties de langage – plus de 80  entre Alice’s Adventures in Wonderland et Through the Looking-Glass and what Alice found there – les références culturelles peuvent également poser problème lors de la transposition en français. Tout est anglais dans le récit de Lewis Carroll. Enfin, la dernière difficulté qui se pose est celle de la traduction pour la jeunesse. Comment traduire pour ce public spécifique ?

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Traduire pour la jeunesse

Bien qu’aujourd’hui Alice ne soit plus uniquement une lecture pour les enfants, ce paramètre ne peut pas être écarté lors de la traduction du texte.

L’auteur pour la jeunesse (qu’il le reconnaisse ou non) « prend en compte dans l’écriture ses lecteurs potentiels, leurs intérêts, leur niveau d’expérience, de connaissances, leurs capacités de lecture, etc. »  Il s’efforce de créer un univers crédible pour son jeune lecteur, univers qui implique des stratégies adaptées. Dénomination des personnages, atmosphère, rythme, dont seuls les mots sont porteurs, sont des échos au monde réel du lecteur et à ses préoccupations. Et ces éléments tolèrent peu de décalage. Traduire pour la jeunesse n’est pas qu’un acte littéraire, c’est aussi un engagement pédagogique, ludique, culturel, didactique et moral.

En littérature jeunesse, le parti pris le plus souvent retenu est celui de la traduction cibliste. Cette forme est davantage axée sur le destinataire que la traduction sourcière, où la langue est maintenue à tout prix. En principe, la traduction devrait s’adresser à un public équivalent (notamment par l’âge) et présenter le même niveau de difficulté de lecture et le même niveau d’intérêt que l’original. La littérature pour la jeunesse s’inscrit dans la tradition de l’oralité, du conte. Les aventures d’Alice sont modelées par cette caractéristique : elles découlent d’une improvisation parlée, d’une invention sur le vif dans laquelle l’attraction des mots est bien plus forte. Le rythme du récit doit donc tout particulièrement être conservé, c’est le « squelette » du texte. La traduction est tenue de soigneusement prendre en compte les aspects rythmiques et l’oralité de la langue d’arrivée, au risque de perdre une des qualités spécifiques à la littérature pour enfants. Nonobstant, la langue française est moins concise syntaxiquement et lexicalement que l’anglais, cela pose donc une difficulté supplémentaire.

Doit-on, par conséquent, dans le cadre de la littérature jeunesse privilégier la dimension sémantique ou le plaisir du lecteur ? Aux yeux de Reino Oittinen, la transparence, le naturel et la lisibilité priment sur la beauté de la traduction, et ce, même aux dépens d'une déperdition sémantique. 

Jusqu’au milieu du XXe siècle, certains traducteurs ne considéraient pas anormal non plus de redoubler l’écrivain dans sa mission éducative ; en supprimant certains passages jugés trop difficiles par exemple. Henri Bué participe de cette dynamique, en retranchant parfois des phrases entières du texte, sous prétexte que les jeux de mots n’avaient plus grand intérêt en français. La traduction anonyme de 1908 (diffusée par Hachette) s’autorise, elle, des tournures un peu vulgaires. C’est sans doute toujours sous prétexte que les enfants sont des lecteurs de seconde zone que le traducteur se croit autorisé à couper ou augmenter dans l’information que lui donne le texte anglais. Quant à Henriette Rouillard, elle oublie délibérément les fautes volontaires sous prétexte que le texte s’adresse à des enfants. En supprimant les difficultés, elle s’érige en censeur du texte. La frontière est mince entre traduction et adaptation. Au contraire, Henri Parisot, traduit délibérément pour les adultes. Allant jusqu’à considérer que le récit n’est pas (n’est plus) pour les enfants. Trop scrupuleux, hanté par la crainte de laisser échapper une miette de sens, il tire le récit de Carroll vers un lecteur adulte et ne s’inquiète pas de réaliser une traduction d’Alice peu respectueuse de son statut initial de texte pour enfants. Que le récit de Carroll soit devenu au cours du XXe siècle une lecture d’adultes ne devrait pas dispenser les traducteurs de respecter la simplicité d’écriture du texte original. Isabelle Nières-Chevrel s’étonne même de voir les éditions pour la jeunesse reprendre la traduction de Parisot si peu appropriée à ce public.

Aujourd’hui en littérature jeunesse, on parle de préservation de l’identité de l’œuvre traduite. Pourtant, Marie-France Cachin explique qu’une certaine adaptation à la culture d’accueil est inéluctable dans le cadre de la littérature jeunesse. Si cette adaptation ne doit pas conduire à une neutralisation de ce qui est différent, à une négation de l’œuvre en tant qu’étrangère, elle est cependant nécessaire pour permettre aux plus jeunes d’avoir quelques repères dans le texte. Les enfants recherchent le connu, la sécurité dans les textes ; mais ils portent également en eux la capacité d’accepter ce qui est étranger, grâce à leur sensibilité et à leur curiosité exacerbée. Les traducteurs pour la jeunesse doivent savoir faire la part des choses entre domestication du texte et lisibilité. Il faut limiter l’ethnocentrisme, laisser une part d’exotisme. L’épreuve de la différence n’est pas une barrière insurmontable pour les enfants. Au contraire, la différence introduit « une part de mystère » qui donne une tonalité au texte, la replace dans son contexte d’origine. Cela permet également aux enfants de prendre conscience de l’altérité. C’est le chemin vers la tolérance. L’étrangeté peut être une invitation à s’ouvrir sur le monde, à découvrir et comprendre les différences. Paradoxalement, selon Héloïse Debombourg,

 

« l’adaptation, très souvent imposée par des contraintes éditoriales et temporelles, court, elle, le risque de faire perdre au texte son épaisseur, de sa saveur, de sa richesse et d'aboutir à une littérature lisse, bien tempérée qui signe la mort de l'œuvre originale si l'adaptation est confondue avec elle, n'en étant qu'un reflet incomplet, manipulé, mensonger.  [Cependant, elle] a pour avantage de respecter les caractéristiques de la littérature de jeunesse  (le rythme, l'oralité, la concentration sur le fil directeur de l'histoire et la lisibilité) et  elle permet l'accès aux grands classiques donc, dans un sens, leur survie, dans la mesure où elles peuvent “mettre l'eau à la bouche” des futurs grands lecteurs, qui redécouvriront le plaisir des mots à la lecture de l'original. »1

 

Avec la traduction pour la jeunesse on se place dans la perspective d’un public particulier. Public aux caractéristiques propres. Public pour lequel la littérature doit favoriser l’oralité, le rythme, la lisibilité et le fil conducteur du récit. La traduction doit donc s’adapter à ces spécificités et travailler davantage sur la forme (comment bien faire passer le texte) que sur le fond (traduction sémantique minutieuse). Cependant, la traduction ne peut pas totalement faire abstraction des différences culturelles entre culture source et culture cible. Et dans le cadre de la jeunesse, « le lecteur du texte traduit a rarement le même bagage culturel que le lecteur du texte source. Les références historiques, géographiques, tout comme les faits de la vie quotidienne peuvent interférer dans la lecture pour constituer une sorte de “brouillage” accentuant la distance entre texte et lecteur. » Certes les jeunes lecteurs ont des connaissances sur d’autres cultures que la leur, et c’est surtout vrai en ce qui concerne la culture anglo-saxonne, transmise par les films, la télévision. Mais tous les aspects culturels ne peuvent pas être perçus de la même façon. De plus, dans le cas d’Alice au Pays des merveilles, les aventures se déroulent à l’époque victorienne. Même si les jeunes Français d’aujourd’hui ont des connaissances sur la culture britannique, il y a une trop grande différence entre la société contemporaine et celle de 1860 en Angleterre. Et c’est sûrement pour cela que malgré le nombre très important de traductions, d’adaptations, l’œuvre de Lewis Carroll ne rencontre qu’un succès très limité auprès des Français.

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Traduire les différences culturelles

La traduction a un rôle d’intermédiaire entre deux cultures. Elle a pour objectif de rendre accessible une œuvre aux personnes qui ne connaissent pas la langue.

Dans le cas de l’œuvre de Lewis Carroll, les différences culturelles avec la France contemporaine sont très importantes. Alice évolue pour nous dans un « merveilleux ailleurs » (Guy Leclerc) qui participe à la magie du récit. Cependant, le texte perd de sa puissance lu en traduction, et sans les références culturelles nécessaires.

Les traducteurs doivent-ils prendre le parti de conserver cette étrangeté au risque d’amenuiser la puissance du texte ou doivent-ils simplifier l’accès au contenu du texte au risque d’estomper la force de la langue ? Aperçu des difficultés majeures rencontrées par les traducteurs.

On peut citer dans un premier temps l’habituelle question du tutoiement et du vouvoiement dans le cadre d’une traduction en français. Injecter une différence entre le tu et le vous, absente de la langue anglaise, revient à réintroduire, introduire, une hiérarchie, des rapports de pouvoir. Alors qu’Alice confronte son jeune âge à divers personnages sans gêne ni appréhension, simplement dans la force de sa naïveté, marquer une différenciation entre le tu et le vous, en fonction des personnages à qui elle s’adresse ou qui s’adressent à elle, reviendrait à « couper » son énergie et son audace. Si Alice emploie le vous avec certains personnages mais pas avec d’autres cela sous-entend qu’elle est davantage sous leur autorité ou leur doit plus de respect. Et cela va à l’inverse même de la démarche de la jeune fille. Jacques Papy est le seul traducteur qui utilise le vouvoiement et le tutoiement. Les autres se sont fixés sur le « vous » ou le « tu » pour l’ensemble des dialogues.


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Lewis Carroll a inventé les aventures d’Alice pour trois petites filles de la société britannique victorienne. Son récit, même si fantastique par moment, est ancré dans la réalité familière des sœurs Liddell. Premièrement, on peut citer les références aux méthodes d’apprentissages anglaises de l’époque. On peut reconnaître plusieurs allusions didactiques dans les questions que se pose Alice « Do cats eat bats ? » et « Do bats eat cats ? » et dans celle que lui pose le Chat du Cheshire « Did you say pig or fig ? ». Réminiscence de la méthode « phonic » anglaise d’apprentissage de la lecture encore largement utilisée dans les pays anglo-saxons. Bien que le traducteur puisse aisément traduire ces phrases et trouver des équivalents pour conserver le jeu de sonorités, il y a un appauvrissement sémantique pour le lecteur français, pour qui ces phrases ne font allusion à rien de connu. À d’autres moments du texte, on retrouve des allusions aux problèmes arithmétiques que devaient résoudre les enfants du temps où l’argent se comptait encore en livres, shillings et pence.

Alice contient également des allusions historiques ou politiques à l’histoire d’Angleterre. La rencontre d’Alice et de la souris est un prétexte à l’évocation de la conquête de l’Angleterre par les Normands. En France, les enfants ne disposent pas de cette référence, les traducteurs doivent donc lui substituer une référence plus française. Certains ont même pris le parti de la supprimer, Henri Bué notamment. De même, à l’époque victorienne, l’évocation des colonies britanniques fait partie de la réalité quotidienne. Quand Alice parle de l’autre côté de la Terre, elle se réfère automatiquement à la Nouvelle-Zélande. Mais pour les Français, une fois de plus, cela ne correspond à rien. La Nouvelle-Zélande n’est qu’une évocation d’un pays lointain, exotique. Enfin, le chapitre 3 des aventures de la jeune fille s’appelle « A Caucus Race ». caucus désigne à l’époque, aux États-Unis, le groupe des représentants d’un même parti. Mais en Angleterre, le terme prend un sens péjoratif ;il est employé par les membres des deux partis politiques pour désigner l’autre. Carroll, par ce terme, souhaite exprimer un manque de méthode, d’objectifs précis des comités politiques et universitaires. En français, traduit par « Une course à la comitarde », la dimension dénonciatrice s’évanouit. Ce n’est plus qu’une course dans laquelle règne le désordre.

On peut ensuite évoquer les noms des personnages de l’œuvre de Carroll. La plupart n’ont pas été choisis au hasard et incarnent en eux-mêmes des expressions populaires. Le Chat du Cheshire tire son nom de l’expression « to grin like a Cheshire cat ». En français, le sourire du chat devient donc arbitraire, alors qu’en anglais il est contenu dans son nom même. Pour cela, Henri Bué a décidé de renommer le personnage « Grimaçon », lui réattribuant ici sa caractéristique première.
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Le Chapelier fou trouve ses racines dans l’expression « mad as a hatter ». À l’époque victorienne, les chapeliers étaient souvent victimes d’empoisonnement au mercure, contenu dans le feutre des chapeaux, et en proie à des hallucinations ou tremblements des membres. « Mad as a March Hare » est un rappel de la saison des amours du lièvre. En français, les noms paraissent donc arbitraires, ce qui accroît l’étrangeté du texte, notamment par les réflexions qu’Alice formule à leur égard. Pourtant, à l’origine, les personnages sont ancrés dans la langue même, dans un folklore connu de tous.

Cela introduit la question de la nationalité des personnages et de leur francisation par la traduction. Certains personnages retrouvent leurs noms régulièrement francisés dans les traductions françaises. C’est le cas de Mary Ann, la servante du lapin. Elle devient Marie-Anne sous la plume de Jacques Papy ou Marianne dans les traductions d’Henri Bué et Henri Parisot. Pourquoi ce besoin de franciser les noms ? Si dans le cas de la servante cela ne change pas le sens du texte, la francisation des prénoms des trois sœurs qui peuplent l’histoire du Chapelier supprime arbitrairement une clé du texte. Les jeunes filles qui vivent au fond d’un puits de mélasse dont il est question se prénomment Elsie, Lacie et Tillie. Les prénoms sont des allusions aux trois sœurs Liddell. Elsie (prononcé en anglais « L.C. ») rappelle les initiales de Lorina Charlotte, Lacie est une anagramme d’Alice et Tillie est le diminutif de Mathilda, prénom donné par sa famille à Edith. Quand elles deviennent Marie, Annie et Lucie ou Elsie, Julie et Titi, cela perd tout son sens. Avec Alice, les traducteurs doivent être prudents dans leur compréhension du texte, car passer outre cette allusion aux trois sœurs Liddell entraîne la suppression de clés pour le lecteurs, de la richesse du texte.

Alice est également confrontée à la question de sa nationalité. Quand elle oublie sa grammaire anglaise, « that for the moment she quite forgot to speak good English », les traducteurs français ont tendance à mettre en avant le fait qu’elle ne « s’exprime » ou ne « parle pas correctement ». Henriette Rouillard remplace carrément la caractéristique anglaise par la nationalité française. La traductrice nationalise Alice et ses compagnons d’aventures. Quant à Henri Bué, quand il est question de nationalité, il détourne les phrases pour éviter d’en choisir une.

Alice au Pays des merveilles reprend 23 poèmes ou nursery rhymes que l’auteur détourne de façon humoristique. Se pose une fois de plus la question du référent culturel. Les lecteurs français peuvent saisir l’absurdité des textes anglais proposés par Carroll, mais ne sont pas spécifiquement liés à ces textes, ils n’en connaissent pas la version première. La première complexité pour le traducteur consiste dans un premier temps dans la transposition des vers rimés classiques. Deuxième complexité, le traducteur peut s’affranchir de ces textes et choisir de présenter aux lecteurs français des comptines françaises détournées. Anne Herbauts et Henri Bué sont de ceux qui se sont ralliés à cette solution. Dans un premier temps, un poème équivalent doit donc être sélectionné, puis le traducteur doit faire un travail d’invention par la déformation de celui-ci. Par exemple, Anne Herbauts remplace la berceuse Twinkle, Twinkle, Little Star par la comptine « Alouette, je te plumerai ». Le traducteur s’affranchit ici de son statut de passeur pour devenir un auteur à part entière.
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Une fois de plus, la langue donne naissance à des personnages. La Reine de Cœur et la Valet de Cœur, ainsi que l’issue des aventures d’Alice, sont contenus dans un nursery rhyme cité textuellement par Carroll :

 

« The Queen of Hearts
She made some tarts,
All on a summer's day;
The Knave of Hearts
He stole those tarts,
And took them clean away. »

 

Ce poème est cité comme la preuve de la culpabilité du Valet. Les jeunes enfants qui connaissent la comptine sont donc au courant de la sentence qui va être prononcée avant même qu’elle le soit.

Même l’heure des repas pose des questions de traduction dans Alice. Le chapitre « A Mad Tea-Party » questionne sur l’heure de l’action. Le tea anglais n’a pas d’équivalent en français. Il convient d’ailleurs de distinguer tea-party et tea. Le mot party indique la présence d’invités à qui on sert une collation avec du thé. En France, cela se fait à l’époque de la parution d’Alice mais en soirée. Quant au tea c’est le goûter des enfants. Les traducteurs ont tous choisi le parti pris de la réception pour adultes en traduisant « Un thé chez les fous », à l’exception d’Henriette Rouillard et Elen Riot qui préfèrent le terme de goûter. Quant à l’heure à laquelle se déroule la scène, elle varie en fonction des traducteurs. Alors que la tradition est, à l’époque, à 18 heures en Angleterre, certains traducteurs semblent avoir craint que cela ne soit trop tardif pour les lecteurs français. Dans plusieurs versions l’heure du thé est donc avancée de 60 minutes (Henriette Rouillard, Marie-Madeleine Fayet).

Le tea-party est donc une collation servie à des invités. Par contre, pour les enfants et les animaux anglais, le tea est simplement le repas du soir. C’est pourquoi Alice se dit en songeant avec nostalgie à sa chatte Dinah : « I hope they’ll remember her saucer of milkat tea-time. ». Les traductions qui conservent « à l’heure du thé » montre que l’histoire est étrangère car aucun chat français ne reçoit son lait à l’heure du thé. Il est plus normal que Dinah boive son lait « au goûter ».

Outre les heures de repas, il y a des questions de gastronomie dans Alice au Pays des merveilles. Si la marmelade et les toasts peuvent aisément être adaptés, ce n’est pas le cas pour la « Mock Turtle ». La mock turtle soup est une spécialité anglaise, un potage à la tête de veau, plus économique que le véritable potage à la tortue, mets luxueux. Plat inconnu en France, le nom de cette « Mock Turtle » est quasi intraduisible. Marie-Madeleine Fayet utilise « Tortue à la tête de veau » mais si l’absurdité est conservée, c’est un nom vide de sens pour les Français. Jacques Papy utilise alors la « Simili-Tortue » et Henri Parisot la « Tortue Fantaisie » car en France, la loi impose aux industriels de l’alimentation d’apposer la mention « fantaisie » sur les contenants à chaque fois que le produit proposé est un ersatz. Le sens est là mais cela reste très éloigné du jeu de mots de Lewis Carroll. Anne Herbauts propose elle la « Tortue Grimace ». Mais là, il n’y a plus aucun lien avec le texte original.

L’œuvre de Lewis Carroll est très complexe à traduire à cause des innombrables références culturelles britanniques plus ou moins anciennes. Une traduction sourcière conserve le contenu mais apparaît comme dépourvue de sens pour un lecteur français. Au contraire une traduction cibliste affadit le texte mais permet peut-être une meilleure compréhension des intentions de l’auteur.

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Traduire les jeux de langage

La difficulté de traduire Alice au Pays des merveilles provient, pour grande part, du nombre important de facéties de langage que l’œuvre renferme. Les jeux de mots sont abondants, complexes voire laborieux. On peut même aller jusqu’à dire que les jeux de mots sont l’ossature de l’œuvre. Rares sont les textes dans lesquels on rencontre autant de personnages qui ergotent sur le sens des mots. De plus, chez Carroll, les mots ont une aptitude à créer des êtres ou des événements imaginaires. Et du fait de son origine orale, l’attraction des mots est plus puissante. Au total, plus de 80 facéties de langage dans The Alice books : phrases à double sens, quiproquos, fautes volontaires, mots-valises, calembours, etc.

Le langage est la voie (voix) d’accès au monde imaginaire de Carroll. C’est le procédé d’investigation poétique. L’auteur revendique dans La Logique symbolique : « Je soutiens au contraire que tout écrivain a entièrement le droit d’attribuer le sens qu’il veut à tout mot ou à toute expression qu’il désire employer. » Le personnage d’Humpty Dumpty dans le second volet des aventures d’Alice se fait le porte-parole de son auteur en déclarant que les mots signifient ce que celui qui les dit veut qu’ils signifient. Le sens ne dépend pas des mots mais de l’utilisateur. Les mots sont des coquilles vides (venant d’un œuf qui parle, cela prend tout son sens).

Le texte ne peut donc pas s’accommoder d’une traduction littérale. Les jeux de langage sont par nature intraduisibles. Le traducteur peut seulement essayer d’en trouver un équivalent. Mais le problème reste la majorité du temps insoluble quelle que soit l’habileté du traducteur. Le traducteur doit bien mesurer les « mécaniques langagières » de Carroll car pour essayer de retranscrire un jeu de mots, il faut d’abord l’avoir vu ! Les facéties de langage de l’auteur victorien sont d’autant plus difficiles à traduire qu’elles ne se destinent pas uniquement à faire rire ; elles sont là pour démontrer le fonctionnement du langage et ses dysfonctionnements. De plus, né d’une improvisation orale, Alice au Pays des merveilles est un récit destiné à être lu à voix haute. L’efficacité des jeux de mots et des parodies repose largement sur une réception « par l’oreille ». C’est donc être fidèle à l’esthétique du texte original que de rendre cette dimension de l’écriture, de contrôler sa traduction pour s’assurer qu’elle passe bien l’épreuve du « gueuloir ». La simplicité du lexique doit également être conservée.



Tour d’horizon des possibilités de traduction de quelques jeux de langage. Pour cela, j’ai choisi de me baser sur trois traductions : Henri Parisot (1970), Elen Riot (2000), Anne Herbauts (2002).

Carroll joue sur les sonorités. Dans le chapitre 3, Alice rencontre une souris qui lui raconte son histoire. L’auteur joue de l’ambivalence entre tail et tale. Le récit de la souris va prendre la forme graphique d’une queue qui serpente. Parisot fait dire à la souris « C’est que... c’est long et triste », insistant ainsi sur le « que » et le jeu des sons. Herbauts insiste davantage sur le membre de la souris, et oublie la caractéristique de l’histoire (triste et longue) : « C’est une histoire sans queue ni tête. » Riot propose une solution proche de Parisot : « C’est une histoire longue et mélancolique que... que la mienne ! ». Elle redouble tout de même le « que » pour plus d’insistance. Un même jeu sur la résonnance vient peu après, toujours a propos de la queue de la souris, entre I had not et knot (un nœud).

Le chapitre 4 « The Rabbit Sends in a Little Bill », en anglais, peut signifier deux choses : que le lapin fait intervenir le personnage de Bill ou que le lapin envoie une petite facture. Anne Herbauts affirme son parti pris de se détacher du texte original. Le lézard ne s’appelle plus Bill dans sa version mais Simon. Le chapitre se titre alors « Où le Lapin envoie Simon en mission ». Henri Parisot travaille sur une traduction plus littérale : « Le Lapin fait donner le petit Bill ». Et Elen Riot met en avant le jeu de mot : « Le Lapin se fait de la bile ».
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Cela introduit la question des noms des personnages. Si les noms varient peu, Anne Herbauts a pris la décision de les changer pour plusieurs compagnons d’Alice. Le Chapelier devient Monsieur Chapeau, le Chat du Cheshire se transforme en Chat Touille et Bill en Simon. La nouvelle traduction de cette auteure-illustratrice montre une volonté de franciser le texte à tout prix, de restaurer l’idée du texte, des jeux de langage dans la langue française. Le texte original est totalement dénaturé mais le cœur de l’idée est recréé dans une autre langue. Le « Caterpillar » (littéralement chenille) divise également les traducteurs. Dans le texte original, Alice s’adresse à lui par « Sir » à un moment. Henri Parisot dit la nécessité que ce soit un personnage masculin dans la version française. Cela devient donc un « Ver à Soie ». Elen Riot le nomme « Chenillon » alliant sa masculinité et la caractéristique chenille.

Des expressions présentent des doubles sens. Par exemple, le Chenillon ordonne à Alice : « Explain yourself ! ». C’est un anglicisme rédhibitoire. Les traducteurs doivent détourner l’expression pour lui redonner tout son sens en français. Parisot propose la solution suivante : « - Expliquez-moi quelle idée vous avez en tête ! - Je ne suis pas certaine d’avoir encore toute ma tête. ». Anne Herbauts est plus littérale : « -Expliquez-vous ! - Je ne peux pas m’expliquer moi-même ! ».

Des mots présentent également des double sens, nécessaires à leur compréhension. En anglais, diamond veut dire à la fois diamant et carreau (couleur de carte à jouer) ; club trèfle et massue. Ces termes sont utilisés pour décrire l’arrivée des soldats de la Reine de Cœur. En France, aucun mot ne combine ces deux caractéristiques. Alors qu’en un terme, Carroll dresse le portrait des soldats dans leur ambivalence, les traducteurs doivent user de phrases plus longues pour se faire comprendre. Anne Herbauts écrit par exemple : « Dix courtisans, parés de la tête aux pieds de diamants ». La couleur carreau n’apparaît plus. Elen Riot, quant à elle, supprime l’allusion au diamant : « ils portaient des vestes à carreaux ». Enfin, Parisot combine les deux éléments mais dans une phrase bien plus étendue : « ils portaient des habits constellés de diamants taillés en forme d’as de carreaux ».

Lewis Carroll invente des mots. Notamment quand il est question de l’éducation de la Tortue Fantaisie. Les matières parodient les matières enseignées alors à l’école. La lecture et l’écriture deviennent la Mature et l’Ortho-Brasse (Herbauts), la Léchure et la Griffure (Riot) ou encore l’Alésure et la Friture. La géographie se transforme en Hydrographie (Herbauts), Souleaugraphie (Riot), Sous-l’eau-graphie (Parisot). Le latin et le grec se métamorphose en Patin et Break (Parisot) ou Crêpe et Lapin (Riot). Enfin, en ce qui concerne les disciplines artistiques, le dessin revêt une forme plus fatale pour devenir le Destin (Herbauts), Parisot propose de Feindre à la Presque (expression de Jean Cocteau) et Riot annonce des cours de Ceinture à l’huile.

Les facéties sont trop nombreuses pour être toutes décrites et comparées. Il faut cependant noter que certains traducteurs introduisent des jeux de mots supplémentaires dans leur travail, afin de renforcer le ton de Lewis Carroll. Là où certains en suppriment, face à la difficulté ou la volonté de simplifier le texte pour un public jeune, d’autres essayent de contrebalancer l’affadissement du texte en traduction française, en ajoutant des jeux de mots là où il est possible d’en faire... 



En conclusion, on peut se poser la question une fois de plus du renouvellement des traductions. Pourquoi avec plus de cinquante versions différentes en français, Alice au Pays des merveilles continue à attirer les traducteurs ? Le vieillissement des traductions est-il si important qu’il faille s’y reprendre chaque année ? Les traducteurs sont-ils avec cette œuvre en quête de la traduction parfaite ?
 

Joanna Thibout-Calais, LP libraire 2012-2013

 

Note

1. Héloïse Debombourg. 05/2011. "Les différents procédés de traduction dans la littérature de jeunesse".
La Clé des Langues (Lyon: ENS LYON/DGESCO). ISSN 2107-7029. Mis à jour le 9 mai 2011.
http://cle.ens-lyon.fr/anglais/les-differents-procedes-de-traduction-dans-la-litterature-de-jeunesse-121391.

 

 

 

 

Sources

CARROLL Lewis, Tout Alice, traduction d’Henri Parisot, Paris, GF, 1979.
CARROLL Lewis, Les Aventures d’Alice au Pays des merveilles, traduction d’Elen Riot, illustration d’Aurélia Grandin, Paris, Rue du Monde, 2006.
CARROLL Lewis, Alice au Pays des merveilles, traduction par Anne et Isabelle Herbauts, Paris, Casterman, 2002.
CARROLL Lewis, Alice’s Adventures in Wonderland, London, Penguin Classics, 1994.
CARROLL Lewis, Alice’s Adventures Under Ground, Bruxelles, Fremok, 2008.
FRIOT Bernard, « Traduire la littérature pour la jeunesse », Le français aujourd'hui, 3/2003, n° 142, p. 47-54
NIÈRES-CHEVREL Isabelle, « Un récit intraduisible : Alice au pays des merveilles », Enseigner les œuvres littéraires en traduction, tome 2, Paris, « Les Actes de la Dgesco », CRDP de l’académie de Versailles, 2008, pp. 49-62
PARISOT Henri, « Pour franciser les jeux de langage d’Alice », Lewis Carroll, Paris, Cahier de l’Herne, 1987, pp. 69-84
ROMNEY Claude, « Problèmes culturels dans la traduction d’Alice in Wonderland en français », Meta, journal des traducteurs, 1984, vol. 29, n°3, pp. 267-280
SANDRON Emmanuelle, « Alice et les merveilles françaises », TransLittérature, 2003-2004, n°26, pp. 12-17.
 http://cle.ens-lyon.fr/anglais/les-differents-procedes-de-traduction-dans-la-litterature-de-jeunesse-121391









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13 juin 2013 4 13 /06 /juin /2013 07:00

traductrice

odile demangeOdile Demange © P.B.

 

Pourriez-vous vous présenter ? Comment êtes-vous venue à la traduction ?

Je pense que comme beaucoup de traducteurs, j’y suis arrivée un peu par hasard. Il n'y avait pas toutes les formations qui existent aujourd'hui et ce n'était pas un choix au départ. Quand j'ai passé mon bac, je voulais être journaliste. J’aimais déjà l'écriture. J'étais plus littéraire que scientifique, alors que les membres de ma famille étaient des scientifiques. Dans les écoles de journalisme, on m'a conseillé de faire d’abord une licence. J'ai passé mon bac au Lycée français de Londres. Je suis revenue dans ma famille à Strasbourg où j'ai fait une licence d'Histoire. À la suite de quoi, mon envie de journalisme m’était passée et l’enseignement ne m’attirait pas du tout. J'ai suivi une formation de bibliothécaire et j'ai travaillé ensuite pendant un an et demi à la bibliothèque de la faculté d'Histoire où j'avais étudié. Je faisais parallèlement des recherches pour des professeurs et je leur traduisais certains textes car j’étais plutôt bonne en anglais et en allemand. Et puis un jour, en 1981, un professeur d'Histoire de l'art est venu me voir en me demandant si j’accepterais de traduire un article pour une publication dont il s’occupait. Je me suis lancée et ça m’a vraiment intéressée. Il m'a donné une lettre de recommandation et j'ai écrit à tous les éditeurs que je trouvais dans l'annuaire (une bonne quarantaine pour commencer). Une vingtaine m'ont répondu par la négative, 19 ne m'ont pas répondu du tout , mais j’ai rapidement reçu un appel de Fayard pour remplacer une traductrice sur la traduction d'un livre sur la crise économique. Je me suis engagée dans cette traduction en consultant un assistant de la faculté d'économie pour m’assurer de la correction des termes utilisés. L'été même, Fayard me demandait de participer à la traduction d’une biographie Wagner. Aujourd'hui, je travaille toujours pour Fayard, mais aussi pour d'autres éditeurs.



Comment avez-vous réagi quand vous avez reçu le prix Pierre-Francois Caillé ?

J'étais contente, fière, bien sûr ; en plus, ça me faisait gagner un peu d’argent ce qui n'est pas négligeable. Plus sérieusement, j’ai été étonnée car on m’a donné ce prix pour un livre qui ne m'avait pas posé particulièrement de problèmes. Alors que j'avais traduit, quelque temps auparavant, un livre de Leonard Bernstein bien plus compliqué et dont j’aurais trouvé que la traduction méritait davantage d’être récompensée.



Est-ce qu'une traduction, depuis toutes ces années, vous a plus marquée qu'une autre ?

Il y en a beaucoup, presque chaque année il y a au moins une traduction pour laquelle je me sens en osmose avec l'auteur. C’est sans doute particulièrement vrai pour les romans mais je n'ai pas commencé à traduire de la fiction dès le début. Pendant vingt ans je n'ai traduit que des essais, des biographies, des monographies. Il a fallu que les éditions Laffont me proposent un roman à traduire pour que je fasse mes débuts dans ce genre. J’étais très intimidée. Ils ont insisté, persuadés que j’en étais capable. Les relations avec les éditeurs sont très importantes. Dans certains cas, ils vous connaissent mieux que vous ne vous connaissez vous-même. La traduction de ce petit roman en allemand s’est bien passée et par la suite je me suis mise à faire du roman parallèlement au reste.

Parmi les romans que j'ai traduits, certains m'ont particulièrement marquéé comme celui de Chris Cleave Et les hommes sont venus, celui de Mark Haddon Le Bizarre Incident du chien pendant la nuit ou le dernier livre de Tom Wolfe.

 

Mark-Haddon-Le-bizarre-incident.gif


Est-ce que vous avez des contacts avec les auteurs lors de la traduction ?

Très rarement. Je n'en ai vu qu'un qui a pris la peine de se déplacer pour me voir. J'ai la réputation de ne pas bouger de chez moi. C'était Arno Mayer, professeur d'Histoire à Princeton, qui tenait absolument à me rencontrer. Pour le reste, il m’est arrivé d’avoir des échanges par e-mails en cas de problèmes, ou par téléphone avec Chris Cleave quand il a reçu le prix du jury du livre de proche pour Incendiaire.

J’avoue que je ne me déplace vraiment pas beaucoup. C’est un métier où on aime être seul et je supporte très mal l'agitation parisienne.

Plus qu’avec les auteurs, j’ai évidemment des contacts avec les éditeurs qui sont nos référents. Sans aller jusqu’à dire qu’ils deviennent des amis intimes (on garde toujours une distance de travail), ce sont des gens avec qui je n'ai jamais eu le moindre problème et en qui j'ai toute confiance. Je sais qu'ils ne vont pas me proposer des choses que je ne peux pas faire et je considère la sortie d’un livre comme le fruit d’un travail d’équipe. On veut obtenir un produit qui soit bien abouti in fine. Ils nous font confiance pour faire du bon travail, et nous leur faisons confiance pour commercialiser le livre au mieux. C'est vraiment important d'avoir de bons rapports avec eux.



Justement, quelles sont vos méthodes de travail ? Vous faut-il du silence ?

Il me faut plus de calme que de silence à proprement parleŕ. Je suis très disciplinée en matière d’horaires. Je me lève à 6h le matin, à 7h je suis au travail. Je travaille jusqu'à 11h30, je vais promener mes chiens, je mange et je reprends le travail à 13h30 jusqu'à 17h ou plus tard s’il y a des urgences ou une charge de travail particulièrement lourde. C'est plus strict que si je travaillais dans un bureau. Je suis impitoyable avec moi-même ! Je pense que si on veut vivre de la traduction, il faut beaucoup travailler et donc avoir beaucoup de rigueur.



Et arrivez-vous à en vivre ?

Oui, j'arrive à en vivre confortablement mais je travaille beaucoup et vite, ce qui est un atout énorme. Depuis que j'ai commencé, le prix du feuillet n'a presque pas bougé : entre 20 et 23 euros le feuillet. Cette somme est un « à valoir », ce qui veut dire que si le livre se vend vraiment très bien, je touche une somme complémentaire. Ce n'est pas négligeable s’agissant de certains auteurs, comme Ken Follet ou P.D James. Ces droits d’auteur supplémentaires sont un peu comme un cadeau.

Ken-Follett-L-Hiver-du-monde.gif

Quand vous acceptez une traduction, faites-vous des recherches préalables ?

Oui, c’est inévitable. Il est vrai qu'internet a beaucoup facilité les choses. Les citations d'auteurs français peuvent poser beaucoup de problèmes. Je me souviens, tout au début de ma carrière, d'un livre qui contenait une citation de Montaigne en exergue, je l'ai cherchée dans tous les écrits de Montaigne (c’était avant Internet) et le passage en question figurait dans le dernier volume. Il y a toujours des recherches à faire. Par exemple pour Tom Wolfe, j'ai lu tous ses romans précédents, car certaines formules ou expressions reviennent d'un livre à l'autre, et il fallait que ma traduction soit en harmonie avec les publications précédentes.

Il arrive que l’on tombe sur des détails qui nous paraissent étranges dans l'original. Dans ce cas̀, on le signale à l'éditeur qui fait remonter l'information à l’auteur.



Pourquoi traduire à la fois de l'anglais et de l'allemand ?

L'allemand, je l'ai appris au lycée, j'habitais  Strasbourg, c'était presque obligatoire. Je détestais ça, je trouvais cette langue compliquée. Et puis quand je suis partie en Angleterre pour un an, j'étais très forte en allemand par rapport aux autres élèves ; mais ce n'était vraiment pas une passion. L'anglais j'aimais bien, ma mère était anglaise et c'était un univers que je connaissais.

Quand j'ai commencé ma maîtrise d'Histoire, j'ai travaillé sur la presse alsacienne et tout était en allemand, il a donc fallu que je m’y mette. En plus à l'époque j'ai commencé le chant classique, et à force de chanter du lied, je suis tombée amoureuse de l’allemand à travers tous ces poèmes.

Quand j'ai cherché du travail en tant que traductrice, ont m'a d'abord proposé des textes en allemand, parce qu'il y a beaucoup moins de traducteurs dans cette langue. L'allemand est même devenu un créneau pour les traducteurs car il fait partie des langues dites « rares » dans le monde de la traduction, ce qui n'était pas le cas quand j'ai commencé.

Il est utile d'avoir l'anglais car c'est une langue plus courante. Il y a évidemment plus de travail que dans d’autres langues.



Et avez-vous une préférence ?

L'anglais est plus facile pour moi, sans doute parce que j’en fais plus, mais j'aime bien travailler dans les deux langues. Comme je traduis souvent plusieurs livres en même temps, cela permet de varier le travail.



Avez-vous déjà traduit du français vers̀ l'anglais ou vers̀ l'allemand ?

Ce serait une catastrophe absolue ! On me le demande quelquefois mais c’est une chose que je ne sais pas faire, que je ne peux pas faire. On traduit toujours vers sa langue maternelle, et non l’inverse.



En parlant de plusieurs traductions, est-ce qu'il est difficile de passer d'un auteur à un autre ? Au niveau du style de l'écriture, vous faut-il un moment d'adaptation ?

Oui, il me faut toujours un petit temps d'adaptation au style et au ton employé par l'auteur. Le temps de trouver la petite musique de chacun.



En parlant de styles différents, continuez-vous à traduire des articles, des essais ou seulement des romans ? Quel genre préférez-vous ?

J'aime bien changer. C’est un peu ce que ce métier a de génial. On passe d'un style à l'autre, de la vulgarisation économique à un livre d'Histoire. Dans les romans aussi, c'est très varié. C’est ce qui me plaît le plus, je crois, de toucher à tout, d’apprendre de nouvelles choses tous les jours.

Henry-Kissinger-De-la-Chine.gif

Justement est-ce que vous avez la possibilité de choisir les textes que vous allez traduire ?

On ne m'impose pas les textes, parce que je peux toujours dire non. Mais en général, si je dis non, c'est que je n'ai pas le temps ou alors que les conditions de l'éditeur ne sont pas acceptables.



Avez-vous déjà proposé des traductions ?

Non. Il m'est arrivé de me dire « Ah tiens, ce livre-ci, j’aurais bien aimé le traduire ». Mais je ne lis que des livres en français parce que le soir, je suis saturée de langues étrangères. Je sais que certains traducteurs le font et que les éditeurs apprécient ces propositions, mais je ne l’ai jamais fait. Je pense que c'est le travail de l'éditeur de trouver les bons textes.



Le nombre de titres publiés chaque année augmente. Est-ce que cela a eu un impact sur le nombre de demandes de traduction des éditeurs ?

Non, je ne crois pas. Je refuse des traductions tous les ans mais pas beaucoup. D'un autre côté,́ je ne me suis pas arrêtée depuis que j'ai commencé, je n'ai jamais eu de périodes sans travail. Je dois refuser deux à trois propositions par an, pas plus. Je pense que les éditeurs travaillent toujours avec les mêmes traducteurs ce qui leur assure du travail, mais cela peut être un problème pour les jeunes traducteurs qui cherchent à percer.



Vous avez été d'abord publiéé par Fayard, mais comment avez-vous été́ repérée par les autres éditeurs ?

Par le bouche à oreille. Actuellement, je travaille avec Fayard, Laffont, Denoël, Buchet/Chastel et quelques autres, de façon plus épisodique. En plus de l'édition, je travaille sur des textes beaucoup plus courts, des articles notamment, pour des musées, pour la fondation Beyeler à Bâle, pour des opéras (livrets, textes pour les programmes).



Comment se passe la cotraduction ?

En général l’éditeur recourt à la cotraduction quand il est pressé, quand c’est un gros livre qu’il veut publier rapidement et qu’une seule personne ne peut pas le faire. Quand il s’agit d’essais ça ne pose pas vraiment de problème car le style s’harmonise assez facilement. J’ai souvent travaillé avec la même traductrice de chez Fayard, on s’échange des mails au cours de nos collaborations. Il y a aussi des traducteurs qui ne veulent pas du tout coopérer et préfèrent que chacun travaille dans son coin.

Il y a ensuite le cas du roman, comme par exemple pour Ken Follet, où nous sommes trois ou quatre. Dans ce cas, quelqu’un — il peut s’agir d’un éditeur ou d’un des traducteurs — est chargé d’uniformiser le tout. Dans ce genre de cas, on communique beaucoup sur certains points de traduction mais aussi sur des consignes, et on aboutit à quelque chose qui est assez homogène.

Ken Follett L Hiver du monde

Lorsque vous traduisez, lisez-vous le livre avant de commencer la traduction ?

En général non, car j’aime bien garder un peu d’« excitation » et me dire que demain, j’en saurai un peu plus. Je pense tout de même que c’est mieux de le lire, et il arrive que l’éditeur vous demande un rapport de lecture sur le livre.



Avez-vous rencontré des difficultés dans vos traductions (expressions par exemple) ?

Oui, je dirai qu’il a un problème de renouvellement du vocabulaire, c’est le cas même en français, on ne parle plus aujourd’hui comme on parlait il y a vingt ans. Il y a en anglais ou en allemand certaines expressions qu’on ne trouve pas dans les dictionnaires et qu’on ne connaît pas parce qu’on ne les a pas apprises. En général on arrive à les trouver sur internet, ou alors par le contexte. Pour le francais c’est pareil, quand ce sont des jeunes qui parlent, je demande à mes enfants, tout simplement. En cas de difficultés, on frappe un peu à toutes les portes.

En ce qui concerne les essais, on peut avoir des problèmes de connaissances. Il y a deux ans j’ai traduit un livre sur l’économie qui abordait des thèmes dont certains m’étaient étrangers. J’ai pu contacter l’auteur qui habitait Paris et qui m’a beaucoup aidée. Les auteurs ont évidemment intérêt à ce que la traduction soit correcte, et s’ils peuvent coopérer, ils le font volontiers. J’ai d’ailleurs été étonnée de constater le grand nombre d’entre eux qui parlent français.



Avez-vous recours parfois à des notes de bas de pages, notamment dans les essais ?

Dans les essais on peut le faire, mais ce n’est pas toujours nécessaire. Dans les romans on essaie de l’éviter le plus possible, car ça entrave la lecture. Dans Tom Wolfe, il y a quelques notes en bas de page parce qu’il y avait des phrases entières en espagnol.



Pour vous, qu’est-ce qu’un traducteur ?

Je fais bien souvent le parallèle avec la musique : le traducteur est par rapport à l’auteur dans la même position que l’interprète par rapport au compositeur. Nous avons un texte, ou une partition, et il faut la faire passer. Pour cela, il faut des compétences techniques, du métier, mais il faut aussi y mettre de soi. Tout ce qu’on peut avoir comme sensibilité, comme vécu, influe sur notre approche des différents auteurs ; c’est comme en musique, où un compositeur peut vous parler plus qu’un autre. Pour les essais, ce n’est pas comme des gammes, mais plutôt comme des études, quelque chose d’un peu plus austère et plus technique, mais où on apprend aussi des choses. Il faut davantage se concentrer sur le fond et y mettre moins de sentiment. Il faut que ça soit bien carré et bien juste.



Êtes-vous d’accord pour dire qu’une traduction relève de la cocréation ?

Je ne sais pas, je trouve le mot de « création » impressionnant. Je suis un peu en retrait par rapport à cela. Quand il y a création, tout vient de soi, alors que dans la traduction, on a quand même une trame de départ. Le créateur, c’est l’auteur, et nous sommes à son service avec tout ce que nous pouvons lui apporter. Nous sommes à son service tout comme un acteur peut être au service du réalisateur ou de l’auteur de la pièce. Ce sont deux métiers différents.



Y a-t-il des qualités à avoir en tant que traducteur ?

Il faut avoir une grande sensibilité et une grande rigueur de la langue, du français avant tout. Le reste, ce sont des questions de discipline, il faut accepter d’être seul, ce qui n’est pas facile pour tout le monde, c’est une question de caractère, ou avoir une vie extérieure qui vous apporte beaucoup.



Qu’est-ce qui vous plaît le plus et le moins dans la traduction ?

Presque tout me plaît. Je m’assois à mon bureau le matin, je pousse un « ouf ! ça y est, ça commence ! ». Il y a les chats sur le bureau, les chiens à mes pieds, c’est un peu le paradis. Il peut arriver bien sûr qu’il y ait des urgences pas toujours agréables, il faut tout laisser en plan parce que vite il y a un texte à traduire pour le musée et qu’il faut le rendre le soir même. Ou encore quand le téléphone sonne le dimanche et qu’il faut faire un truc en vitesse. C’est un travail qui est très prenant intellectuellement, qui demande beaucoup de concentration et qui est donc fatigant. On ne prend pas souvent de vacances, car il y a des délais à tenir, et moi j’aime bien être en avance, en espérant qu’on va me proposer quelque chose de génial qu’il serait dommage de devoir refuser. Il y a cette fuite en avant qui fait que l’on ne s’arrête jamais.

Au bout de 30 ans toujours aussi passionnée et même plus !



En moyenne combien de temps prenez-vous pour traduire un livre ?

Tout dépend de l’importance du livre, mais si je prends l’exemple de Tom Wolfe, qui comprenait 1 000 feuillets, je l'ai rendu au bout de trois mois en travaillant exclusivement sur cette traduction. Je travaillais 9h par jour et un peu le week-end, mais c’est faisable. En général tout de même, je peux prendre un peu plus de temps. Les délais sont précisés dans le contrat mais ils se négocient avant. Je n’ai jamais rendu de traduction en retard, et je pense que c’est un atout dans ce métier : les éditeurs peuvent compter sur vous, ils savent que vous êtes sérieux.

Quand un livre est bien écrit au départ, le travail de traduction est grandement facilité. Ça se fait presque tout seul.



La traduction doit-elle être parfaite ?

Pour moi, elle doit être parfaite, mais je sais que si je la reprends un mois plus tard, il y aura des choses que j’aurai envie de changer. Une traduction peut toujours être améliorée.


Propos recueillis par Aurélie et Mélodie, LP


Pour en savoir plus : Article de Fabian Schäfer pour Arte TV
 http://www.arte.tv/fr/un-vieux-monsieur-avec-une-sensibilite-de-jeunesse-incroyable/3766808,CmC=3758196.html

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9 juin 2013 7 09 /06 /juin /2013 07:00

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Ce jour-là au Centre de ressources Montaigne, dans le cadre de notre projet tutoré, nous avons rencontré Éric Moreau. Arrivé par hasard dans notre ville, il découvre l’ECLA et fait souvent des interventions dans les écoles. C’est grâce à Marie, qui mène cette rencontre d’une heure, que nous découvrons Éric Moreau ainsi que son travail.

Qui est-il ? Éric Moreau est avant tout un traducteur de l’anglais. Sa spécialité ? Le roman policier. Il a déjà publié une quarantaine d’œuvres chez 10/18. Il a également traduit quelques histoires de vampires aux Presses de la Cité.

Ainsi, lorsque nous avons contacté  la librairie Le Passeur, il a été choisi de mettre en avant trois œuvres :

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Le dernier d’entre nous de Neil GORDON

 

 

 

 

 

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Les portes de l’interdit de Frank TALLIS

 

 

 

 

 

 

 

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Rosa de Jonathan RABB

 

 

 

 

 

 

 

Tout d’abord, c’est de façon très décontractée et conviviale qu’Éric Moreau nous parle de son parcours universitaire : il a fait une fac d’anglais à Paris 7 puis un master professionnel.

Il évoque ensuite le fait que la catégorisation des traducteurs est quelque chose de très répandu. Chaque traducteur est spécialiste d’un genre et il s’avère extrêmement difficile pour eux d’en sortir. Cependant, Éric Moreau nous confie qu’il apprécierait beaucoup d’avoir la chance de travailler d’autres genres littéraires, notamment la littérature américaine contemporaine.
 ericmoreau02.jpg
Ensuite, nous abordons son métier de traducteur à proprement parler. Il nous explique que, pour concevoir et proposer à l’éditeur une première proposition de traduction, il lui faut environ trois ou quatre mois pour des œuvres originales qui comportent de 300 à 400 pages. Par contre, il faut compter environ six mois pour un livre de plus de 600 pages. « Six mois, ça commence à faire très long pour une traduction et on commence à se lasser », nous avoue-t-il.

Après avoir envoyé le manuscrit à l’éditeur concerné, il y a parfois des propositions de corrections et s’engagent alors de longs débats et discussions afin de rendre la traduction la plus fidèle et en même temps la plus fluide possible pour les lecteurs français. Il existe des cas extrêmes où l’éditeur se permet des modifications sur le texte sans même en informer le traducteur, ce qui engendre alors des tensions.

Vient ensuite la question de la traduction des titres des livres. En effet, comment s’y prendre pour adapter au mieux les titres ? Ceci est une question complexe car c’est généralement l’éditeur qui en décide, avec le traducteur bien entendu. Il s’agit là de s’accorder pour trouver un titre qui donne envie aux gens d’acheter le livre. Le titre, avec la couverture d’un livre, est ce qui différencie l’œuvre d’entre toutes les œuvres. Il faut faire jouer la concurrence et donc se pencher attentivement sur ce problème. Là où il n’y a pas trop de travail de recherche, c’est lorsque le titre est transparent en français ; dans ce cas-là, généralement, on garde le titre de l’œuvre originale.

Selon Éric Moreau, un bon titre, c’est celui qui va droit à l’essentiel pour accrocher le regard du lecteur et susciter sa curiosité. Ce qui est à éviter ? Les jeux de mots, les titres à rallonge…

Pour illustrer ses propos, il nous donne un exemple concret : un titre difficilement transposable, le titre original du livre Le dernier d’entre nous, c’est-à-dire The company you keep en anglais, qui fait allusion aux fréquentations, aux relations que l’on garde et qui est une référence à la guerre de Vietnam, un des sujets du livre. Quelle aurait été la tête du lecteur français si on lui avait présenté un livre dont le titre aurait été « Les fréquentations que l’on garde » ? Mieux vaut être imaginatif et adapter totalement ce titre.

 

Après cela, nous demandons au traducteur quelles relations il a avec les éditeurs et même avec les auteurs qu’il traduit. Sa réponse est simple et précise. Il s’entend généralement très bien avec les éditeurs, notamment 10/18 avec qui il entretient une relation tout à fait amicale : « Il arrive souvent que l’on déjeune ensemble », dit-il. En ce qui concerne les auteurs, il nous explique qu’il les contacte de plus en plus par mails (l’avancée des nouvelles technologies a bien facilité l’échange) ou bien par téléphone.

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Nous laissons maintenant Éric Moreau nous présenter de manière brève, les trois œuvres apportées par la librairie Le Passeur (que nous présenterons à la fin).

Le Dernier d’entre nous de Neil Gordon a eu un franc succès. D’ailleurs il fera l’objet d’une adaptation cinématographique sous le titre Sous surveillance, accentuant ainsi le penchant thriller de l’œuvre. Ce livre, très engagé politiquement et socialement, plaira à tous les férus d’histoire américaine et de complots angoissants.

Rosa de Jonathan Rabb est, en plus d’un livre d’enquête, une trilogie berlinoise tout à faut savoureuse qui se déroule au lendemain de la Seconde Guerre mondiale dans une ville ravagée où regorgent les tueurs en série. Comme le précédent, c’est une œuvre très documentée et politique. Le titre fait référence à Rosa Luxembourg, retrouvée morte trois mois après sa disparition mais dont le corps est bizarrement bien conservé, presque sans traces.

Enfin, Les portes de l’interdit de F. Tallis nous embarque dans un registre gothique et fantastique, au cœur de la capitale parisienne et de la cathédrale de Notre Dame où les gargouilles prennent vie. Ceux qui s’intéressent aux mystères de la psychanalyse, de la mort imminente,  aux exorcismes, au vaudou ou encore aux légendes des enfers, héritées de Dante seront servis. Tout cela dans un style très agréable où la tension, voire la folie, est à son paroxysme.

 

Les questions de la fin

Arrive-t-il parfois que vous refusiez des traductions ?

Il ne refuse pratiquement jamais de traductions ; c’est d’ailleurs pour cette raison qu’il parvient à en vivre. « Seuls quelques traducteurs peuvent se permettre de refuser des contrats car ils ont trop de travail, ce sont les traducteurs d’écrivains reconnus  et qui font du chiffre », dit-il.

 

Avez- vous déjà eu l’occasion de proposer vous-même une traduction ?

Non, jamais. Il aurait bien aimé, notamment pour un auteur de SF qu’il appréciait tout particulièrement, mais à chaque fois, les droits avaient déjà été négociés.

 

Comment faites-vous pour comprendre et traduire toutes les références d’une langue à l’autre ?

Il faut tout d’abord posséder un énorme bagage culturel et linguistique. De plus, il faut être apte à dénicher les références dans les textes originaux, repérer les tournures inhabituelles par exemple. De plus, une fine maîtrise de la langue française est nécessaire. On tombe souvent sur des problèmes de cohérence car le langage évolue vite. « Par exemple, une fois, j’ai dû traduire une œuvre où le personnage s’exprimait dans un argot que l’on parlait à Belfast dans les années 80 et je me suis demandé : mais comment vas-tu faire pour retranscrire cela ? C’était effectivement très difficile. Idéalement, il faudrait qu’une traduction soit révisée tous les 30 ou 40 ans. Les versions originales, elles, vieillissent beaucoup mieux. »

 

Une fois les questions posées, Ingrid Lafon est venue présenter Le Passeur, la librairie qu’elle a créée avec Martin Peix.
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Cette librairie s’est ouverte récemment, en décembre dernier (2012) sur la rive droite de Bordeaux à La Bastide. C’est une librairie généraliste pour adultes avec des fictions dont de la SF et des BD, mais aussi un fonds régional. Il a fallu attendre quelques années avant l’ouverture de la librairie. En effet, les deux fondateurs de cette dernière recherchaient un endroit bien précis à proximité de la place Stalingrad, ce qui limitait grandement les recherches.

Cette librairie jeune et dynamique apporte un souffle nouveau à la rive droite. Celle-ci était en déficit culturel et la librairie vient combler ce vide. Elle répond à une demande et vient apporter du lien social dans ce quartier. Certes, elle possède moins de références que la librairie Mollat, mais elle peut commander tout ce que le client veut.

En somme, une librairie à voir et à revoir.


Camille, Marie, Marion & Suzy, lp.

 

 

Liens

http://www.ericmoreau.net/

http://www.librairie-lepasseur.fr/

https://www.facebook.com/pages/Librairie-Le-Passeur/375893742499294

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5 juin 2013 3 05 /06 /juin /2013 07:00

Samedi 1er décembre 2012. Place de Clichy, Paris. L’excitation nous guette lorsque nous sonnons à la porte de cette traductrice qui est entrée dans le monde littéraire en traduisant quelques textes d’auteurs peu connus avant d’obtenir la consécration en devenant la traductrice officielle des œuvres de Philip Roth et Jonathan Coe. Son dernier chef-d’œuvre n’est autre que Sur la route de Jack Kerouac. Voici le portrait de Josée Kamoun.



Quel est votre parcours professionnel ?

Je n’ai pas un parcours de traducteur typique. Être traducteur, ce n’est pas un métier mais une activité rémunérée. Certains en vivent, moi j’ai fait carrière dans l’éducation nationale, j’ai un cursus universitaire classique, j’ai passé une agrégation d’anglais et un doctorat de littérature. J’ai exercé dans le secondaire pendant sept ans puis en classe préparatoire, avec les élèves de khâgne et hypokhâgne du lycée Henri IV auxquels j’enseignais la littérature et la traduction.

Puis, il y a dix ans, bien que trouvant ce métier extraordinaire, j’ai voulu essayer autre chose et je suis devenue inspecteur général. J’ai pris ma retraite le 1er octobre 2012. Il devenait impossible de gérer de front mon métier et mon activité de traductrice. Désormais, je vais me consacrer entièrement à cette activité.



Aujourd’hui vivez-vous de votre activité de traductrice ?

Je vis de ma retraite et de la traduction ; pour vivre uniquement de la traduction je pense qu’il faut vivre de manière frugale. Être propriétaire de son appartement, ne pas avoir trois enfants à charge, avoir des goûts un peu spartiates. Mais même ainsi, il faut sans doute travailler douze heures par jour, et alors le plaisir s’émousse, l’activité devient un travail à la tâche et on n’a plus la possibilité de choisir ses textes.



Vous avez traduit de grands noms de la littérature américaine ; comment cela s’est-il passé ?

Pour démarrer dans la traduction, il faut un coup de chance. 
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J’avais un ami qui rédigeait sa thèse et qui avait une traduction à faire. Il s’agissait d’un livre auquel il n’avait pas suffisamment de temps à consacrer. Il me l’a donc proposé et comme j’avais déjà soutenu la mienne, et que je souhaitais ardemment traduire, j’ai saisi l’occasion. Les éditions du Seuil et l’auteur ont accepté.

Ce premier livre s’appelait Versailles, passions et politique et portait sur la construction du palais et des jardins. La traduction que je leur ai proposée correspondait à leur attente, l’auteur et l’éditeur ont été satisfaits du travail, si bien que le point final à cette première traduction était à peine posé que les éditions du Seuil me proposaient déjà autre chose, un roman cette fois. Alors que je pensais qu’une série de nouvelles serait idéale pour démarrer dans le métier, on me proposait huit cents pages dactylographiées. Mais dans ce métier, lorsque l’on vous donne votre chance, on ne la refuse pas.

J’ai donc accepté. Et ma deuxième traduction m’a valu un prix littéraire ; ma carrière débutait pour de bon. C’est toujours l’éditeur qui sollicite le traducteur et lorsque c’est l’inverse, l’éditeur lui oppose généralement une aimable et courtoise fin de « non-recevoir ».



Sur le site Encres vagabondes, vous mentionnez le travail d’agents littéraires. Avez-vous souvent l’occasion de travailler avec eux ? Quel est leur rôle dans la relation traducteur/auteur ? Sont-ils seulement des intermédiaires qui vous proposent des manuscrits ?

L’achat d’un livre à la traduction se déroule de cette manière : un auteur a un agent pour l’Amérique et un agent pour la France (ce peut être le même agent ou un agent différent). Les éditeurs ont des scouts, c’est-à-dire des éclaireurs, qui connaissent bien les agents. Ces derniers proposent des projets aux éditeurs afin de les mettre en concurrence, concurrence qui se concrétise par une sorte de vente aux enchères. L’agent propose à plusieurs éditeurs le manuscrit et les éditeurs enchérissent, sans connaître les propositions de leurs concurrents.  Une fois le livre acheté, l’éditeur fait appel à un traducteur. Il m’est arrivé plusieurs fois de décliner une traduction parce que je n’étais pas libre, et deux ou trois fois parce que le sujet ne me convenait pas.



Quel était le sujet, sans vouloir être indiscrète ?

Cela n’a rien d’indiscret sinon je ne vous le dirais pas. J’ai dû décliner la traduction du roman de Toni Morrison qui s’appelle Beloved. C’était l’histoire d’une esclave noire, en fuite avec ses enfants. Lorsqu’elle s’aperçoit qu’elle sera rattrapée par les planteurs, elle tue la plus jeune de ses filles pour qu’elle ne tombe pas entre les mains de leurs poursuivants. La deuxième partie de ce roman met en scène le fantôme de cette jeune fille. Je ne pouvais pas vivre un an avec une histoire aussi horrifiante.

Mais on peut également décliner un texte parce qu’on n’y est pas réceptif.



Vous êtes la traductrice de John Irving, Philip Roth et Jonathan Coe. Par quels concours de circonstances vous a-t-on proposé de traduire ces auteurs ?

Lorsque vous commencez à être un peu connu, qu’on a lu ce que vous avez fait, les éditeurs ont une idée de ce qui pourrait vous convenir, vous intéresser. C’est ce qui m’est arrivé chez Gallimard. J’ai reçu un appel téléphonique me proposant de traduire Philip Roth. C’est un auteur que j’admire beaucoup et ça s’est passé aussi simplement. J’ai donc traduit sa trilogie, ainsi que quatre autres de ses livres. J’ai été sa traductrice officielle mais nous nous sommes séparés à l’amiable quand il a exigé qu’un Américain revoie mes traductions. Il voulait une traduction plus littérale et comme il ne parle pas français, il était ardu de lui expliquer qu’une traduction littérale n’est pas forcément une traduction fidèle. Après plusieurs discussions, je me suis dit que s’il n’avait pas confiance en moi, il valait mieux mettre fin à notre collaboration malgré l’admiration que je porte à son œuvre.

Mais je suis contente d’avoir pris cette décision car j’ai pu ensuite traduire les rouleaux originaux de Sur la route. On va de choix en choix, de bifurcations en bifurcations, parfois on rate des occasions car on est surchargé, on a déjà deux traductions en cours, on ne peut pas en prendre une troisième et on est obligé de dire non.



Qu’avez-vous ressenti la première fois que vous avez rencontré ces « pointures » de la littérature contemporaine américaine et anglaise ?
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J’appartiens à une génération critique qui ne fétichise pas l’auteur. Pour nous, le texte se suffit en quelque sorte à lui-même, ou en tout cas, l’auteur n’est pas la voix prépondérante pour l’éclairer. Ce qui ne veut nullement dire que l’auteur ne nous impressionne pas par son talent, voire son génie. Pour moi comme pour tant d’autres, Philip Roth est l’un des plus grands auteurs vivants. Lors de la rencontre, s’ajoute aussi la dimension sociale : quand vous êtes un petit traducteur obscur, que l’on vous informe que vous allez dîner avec Philip Roth parce qu’il désire vous mettre à l’aise avant de commencer les entretiens sur son roman, vous vous dites un truc bête parmi d’autres : je m’habille comment ? Frivole, peut-être, mais je suis sûre que vous comprenez. Par ailleurs, Roth n’a pas la réputation d’être un type facile ou débonnaire, il est très impressionnant, même physiquement. Grand, élégant, il a de la prestance. On le dit ironique, sarcastique. En réalité, le diner s’est très bien passé, bien qu’il adore vous déstabiliser, vous mettre sur la sellette. Mais son humour peut aussi prendre la forme de l’autodérision, et il accepte qu’on le taquine.

À l’inverse, John Irving est de plain-pied, d’un abord facile. Égal à lui-même, il met les journalistes à l’aise, pratique à la ville l’humour que l’on trouve dans ses romans. Jonathan Coe est un homme d’une grande culture, un auteur parfaitement maître de son propos. De lui, j’ai traduit La vie très privée de Mr Sim et quelques nouvelles. Je me suis sentie tellement en phase avec ce qu’il écrivait, ça m’a paru tellement familier qu’il n’a pas été difficile de le rencontrer. Il est essentiel de dire que ces auteurs sont d’un professionnalisme sans faille, et qu’ils prennent le temps qu’il faut pour répondre aux questions du traducteur.

Ainsi Roth a été une grande rencontre. Je le voyais une semaine par an, tout le temps que je l’ai traduit et à chaque fois, nous avons eu des échanges extraordinaires, même si pas toujours paisibles.



Josee-Kamoun-Virginia-Woolf-La-fascination-de-l-etang.jpgJe voudrais revenir sur l’exigence de la traduction fidèle à l’œuvre. J’ai lu votre traduction des nouvelles de Virginia Woolf et il est précisé que certaines nouvelles sont inachevées. De plus, il y a beaucoup de notes de bas de page pour préciser des événements ou des dates que nous, Français, ne connaissons pas. Est-ce que pour vous c’était important de traduire ce qui était inachevé, expérimental ou au contraire aviez-vous tendance à modifier la langue ou l’histoire ?

Par exemple, dans une nouvelle il est précisé qu’il est impossible de savoir si le héros est une femme ou un homme. Ceci est uniquement pour la version d’origine. Mais vous l’avez traduit en partant du postulat que c’est une femme à cause des us et coutumes anglais.

L’anglais permet cette ambiguïté. J’avais oublié ce détail qui m’avait à l’époque fascinée. Alors, je vais répondre en plusieurs temps à votre question qui est une vraie bonne question. 

Je dirai que, pendant longtemps, la première traduction d’un auteur a été une traduction dont on avait tendance à gommer les angles saillants pour faire passer l’œuvre au lecteur, pour ne pas le dépayser, ni le bousculer. Ensuite, lors de la deuxième traduction (si deuxième traduction il y avait) le but était de restituer davantage la spécificité, voire l’étrangeté du texte. Je pense  que c’est un peu moins le cas maintenant. Le traducteur est autorisé lui aussi à être expérimental. Mais il n’aura jamais la même légitimité que l’auteur à cet égard.



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Au sujet des deuxièmes traductions, nous avons toutes deux lu Sur la route de Jack Kerouac dans les deux traductions, celle de Jacques Houbart et la vôtre. Cette dernière entre totalement dans le schéma que vous décrivez. Nous avons l’impression de lire deux œuvres totalement différentes.

Il n’y a pas tant de différences entre le rouleau original et le texte de la première traduction. Simplement, les noms ont été restitués, et dans la version originale, quelques passages ont été rétablis. Mais sur le fond, c’est le même texte. La réelle différence avec la traduction de Jacques Houbart, qui est une bonne traduction, est qu’elle a 50 ans. À cette époque, le traducteur ne pouvait pas se permettre les mêmes initiatives. Par exemple, il a été quasiment obligé de traduire au passé simple. Entre un texte traduit au passé simple et un autre au passé composé, vous n’entendez pas la même chose. C’est fondamental. Or pourquoi en est-il ainsi ? En anglais le temps du récit, c’est le prétérit, quel que soit le niveau de langue. Que vous racontiez : « Et alors Hannibal passa les Alpes avec ses milles éléphants » ou « Dis donc en descendant acheter du pain, j’ai croisé le libraire », en anglais, le récit sera au prétérit. En français, on a un passé simple pour Hannibal et un passé composé pour le libraire.

Quand Kerouac raconte Sur la route, il le fait au prétérit parce qu’il n’a pas le choix, le présent de narration n’existant pas de la même manière en anglais. Mais On the Road reste un récit très oral, dans une langue parlée sur des registres variés, d’ailleurs, avec des cadences, des groupes de souffle. Maintenant si on le met au passé simple, pour nous, ça change tout. Voilà pourquoi vous n’avez pas lu la même histoire. Même si ce n’est pas la seule raison.



Dans l’émission de France Culture du 16 juin 2010, vous mentionnez l’autocensure de l’auteur sur son propre texte, l’éditeur lui ayant demandé d’élaguer certaines parties jugées trop « libertines » et de changer les noms afin de respecter la vie privée des personnages du roman.

C’est vrai, mais moins qu’on ne pourrait le penser finalement. Je ne sais pas si vous avez vu le film. Je me disais que certains passages ne pourraient pas passer au cinéma, or le film n’est pas censuré du tout et il est basé sur l’ancienne version du texte.

Les scènes audacieuses de sexe ou de prise de drogue étaient déjà présentes. Mais évidemment, quant aux noms propres, les personnages principaux étaient toujours vivants, les éditeurs ont pris toutes les précautions pour ne pas avoir de procès.



Sur le site du journal L’Express, un article publié le 2 décembre 2010 remarque ceci : « À ce texte écrit à tombeau ouvert, la traductrice a su rendre sa fureur, sa musique et ses riffs d'enfer - un raz de marée de phrases déferlant en vagues successives sous les doigts de celui qui voulait être "un poète jazzman" ». Par quels procédés avez-vous su rendre toute la folie de cette époque ? Avez-vous écouté les divers jazzmen qui sont mentionnés dans le texte pour vous inspirer et transmettre la musicalité du texte propre à l’auteur ?

Je suis entourée de musiciens. Mon fils est musicien, j’ai des amis dans la musique aussi, notamment un ami bluesman qui possédait des enregistrements de Jack Kerouac en train de lire son texte, accompagné au piano. Quelle chance ! J’ai écouté « les boppers » dont il est question dans le livre, puis j’ai entendu la vraie voix de Kerouac qui est plutôt étouffée, sourde. J’ai écouté le texte et je l’ai lu à haute voix plusieurs fois pour m’imprégner du rythme.

Kerouac disait « j’écris comme le sax souffle ; le saxophoniste prend son souffle et souffle dans son instrument et quand il n’y a plus de souffle et quand le souffle est fini la phrase aussi. Et moi je fais pareil. »

Elle m’avait séduite, cette image, elle a eu une forte influence sur moi. J’avais lu le texte à haute voix en français et en anglais ; jamais le français ne pourra produire la musique de l’anglais, il faut bien se mettre ça dans la tête. Les phonèmes sont différents, l’accentuation obéit à d’autres règles, le schéma intonatif ne correspond pas non plus. Jamais une langue ne fera la musique d’une autre. Une fois que l’on s’en est convaincu, on essaie de restituer des constantes rythmiques, des accélérations, des ralentissements, des contrastes, des piano et des forte. C’est une transposition. Il faut que ça « claque » en français. Quand vous êtes dedans, vous vous dites : « Je suis en train de retraduire Sur la route. Et si je n’y arrive pas ?  ». On se lance sans savoir si l’on va réussir.



Quelque part, cela renvoie au fétichisme de l’auteur…

Sûrement. C’est vrai, quand j’étais en première, j’avais découvert non pas Sur la route mais  Les clochards célestes et c’était un bouquin fétiche, un manifeste libertaire ! D’où l’envie de le traduire et d’où la détresse : si je « bousille » le texte, c’est terrible !

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Nous voulions revenir sur la musicalité. Dans La vie très privée de Mr Sim, il y a une vraie fusion entre l’auteur et le traducteur, notamment pour traduire par écrit l’ambiance et le mode de vie anglais. Ce travail a été une réelle passerelle entre les deux langues car vous avez réussi à retranscrire le style de Jonathan Coe.

Vous me faites un bien fou. En fait, il m’est arrivé une chose étrange avec Jonathan Coe que je ne connaissais pas. On est toujours curieux de traduire un auteur à succès qui a une bonne critique. Mais lorsqu’on m’a proposé Mr Sim, les délais étaient draconiens, et j’ai commencé par décliner, la mort dans l’âme, naturellement. Tellement la mort dans l’âme, que, me ravisant, j’ai téléphoné à l’éditrice pour lui dire que j’acceptais.

Sitôt le téléphone raccroché, je me suis dit : « mais tu es complètement dingue, tu vas devoir te lever à cinq heures tout l’été pour boucler l’ouvrage ». J’en suis là quand je reçois le manuscrit de cet auteur que je ne connaissais pas du tout. Et je tombe dans La vie très privée de Mr Sim avec une euphorie totale. Je ne vous dis pas que j’aurais pu l’écrire, je n’aurais pas cette prétention, mais j’ai l’impression qu’il est sorti de moi tellement je suis en phase avec, et je suis sidérée, ça se traduit tout seul.

Quand vous traduisez un livre, vous mettez trois/quatre jets pour obtenir une belle version. Au cinquième ou sixième jet, vous donnez quelques coups de polissoir. En sept jets, il faut que ce soit terminé. Vous avez beau adorer un bouquin, son charme s’émousse un peu à la quatrième version, vous vous en doutez. Pour ce titre, à la septième révision, j’étais toujours dans ce bonheur parfait et ça c’est phénoménal, c’est vraiment étrange. Et le sel de l’histoire…  c’est que j’ai terminé avant le temps imparti !

En septembre, j’avais fini mais n’en avais rien dit. Puis, l’éditrice m’a appelée et m’a annoncé que si par hasard j’avais terminé, elle pourrait le programmer plus tôt. Je lui ai répondu que je lui envoyais mon travail le lendemain. Je l’avais bluffée pour son plus grand plaisir. Mais je n’avais pas de mérite, d’une certaine façon.



Vous allez donc traduire le prochain Jonathan Coe ?

J’espère.



À vous entendre parler de La vie très privée de Mr Sim, nous supposons que c’est votre meilleure expérience de traduction. Est-ce vrai ?

Qu’est-ce qu’une bonne expérience ? Certainement, c’est la plus euphorique car il est assez rare d’entrer dans l’œuvre d’un auteur comme dans un bain à 37° degrés. Ce n’est pas forcément facile. Pour moi, la découverte de Philip Roth a été quelque chose de très puissant. Cette rencontre a augmenté ma vie, non seulement de traducteur mais  ma vie tout court grâce à ce que j’ai découvert dans ses livres.

Traduire Virginia Woolf a aussi été un bonheur car on « entre dans son œuvre comme chez soi », contrairement à sa réputation de difficulté, c’est très étonnant.

En ce moment, je travaille sur un texte et j’en suis justement au troisième jet. Or ce texte est addictif ; j’ai appelé mon éditrice il y a trois jours et je lui ai dit : « heureusement que j’ai des délais pour vous le rendre parce que, tout compte fait, je n’en ai pas envie. » Plus le temps passe, plus je suis prise par ce texte, je descends dans ses profondeurs et je ne veux pas remonter. C’est une expérience qui est presque métaphysique. 

Le jeune narrateur va se retrouver dans une sorte de ville fantôme au Canada, tout droit sortie d’une toile d’Edward Hopper. Les personnages sont extrêmement mystérieux, c’est un roman de l’espace. Le lieu où l’histoire se déroule, le Saskatchewan, est une région immense, un océan de blé. Un pareil paysage m’atteint très profondément, j’adore la plaine, le paysage américain où les deux tiers voire les trois quarts de la photo sont tenus par le ciel, c’est extraordinaire. Je ne traduis pas les textes qui ne me plaisent pas. J’ai 61 ans et je ne sais pas combien de temps il me reste à vivre. J’ai déjà passé une grande partie de ma vie à faire essentiellement ce qui me plaisait, ce n’est pas maintenant que je vais changer.



C’est une chance ?

C’est une chance qui se cultive. Je veux bien croire que vous avez choisi la librairie ; c’est un métier qui vous plait, ce n’est pas un second choix, vous avez bien l’intention de suivre cette filière.



Nous aimerions parler de vos recherches. Le recueil de Virginia Woolf comporte de nombreuses notes de bas de page. Comment procédez-vous dans vos recherches ? Lisez-vous les autres livres des auteurs que vous traduisez ?

Oui. Justement j’attends les autres ouvrages de Richard Ford, car c’est un auteur qui m’était inconnu. Quant aux recherches, internet a beaucoup modifié notre façon de travailler. Car avant, j’allais me renseigner partout : le prêtre de ma paroisse, les responsables de la fédération française de lutte (pour John Irving), les conservateurs du musée de la marine (pour traduire Christophe Colomb). Nous étions vraiment obligés de nous déplacer pour trouver les informations. Maintenant avec internet, c’est tout à fait différent. Certes, c’est moins excitant sur le plan des rencontres car certaines étaient étranges ; d’un autre côté c’est une mine : par exemple, il y a quelques années je traduisais un roman sur l’histoire d’une famille américaine qui marie sa fille à la maison. Ils vont louer un parquet pour le bal : un parquet pour sol en pente… je n’ai même pas compris ce que voulait dire l’auteur, je ne voyais pas ce que c’était. Sans internet, comment aurais-je fait ? Avec internet je tape les mots dans un moteur de recherche et aussitôt j’obtiens une série de publicités. À partir de ces publicités, je vais sur des sites français pour voir de quoi il s’agit.

Ces informations-là, vous ne les trouvez pas dans un dictionnaire car c’est beaucoup trop profane ou spécifique. Pour autant, on ne trouve pas tout sur internet, il y a des choses qui ne peuvent pas se traduire car elles n’existent pas dans notre culture, en tout cas pas à l’identique. Par exemple dans Canada, le livre dont je vous parlais tout à l’heure, il y a une chasse à l’oie sauvage. Les chasseurs creusent des fosses dans lesquelles ils s’embusquent. Lorsque je demande à un ami chasseur qui s’y connaît, il m’explique que la chasse à l’oie pratiquée en France n’est pas tout à fait semblable à celle pratiquée aux États-Unis. Il faudra donc chercher l’équivalent au plus près.



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 Nous supposons donc que pour Dernière nuit à Twisted River de John Irving, vous avez dû réaliser des recherches sur l’univers des bûcherons, le convoi des arbres, etc.

Je suis allé à Clamecy dans le Morvan où il y a un musée du bûcheronnage, je suis restée une journée dans ce musée. Là encore, le sujet présentait des difficultés car il y a des termes anglophones pour les draveurs ainsi que des termes francophones et canadiens. Les techniques et les conditions de flottage sont différentes entre le Morvan et l’Amérique du Nord. Il y a un travail de recherche mais aussi un travail de réflexion.



D’ailleurs, vous parliez justement de ne pas bien saisir parfois le texte en anglais. Toujours dans Dernière nuit à Twisted River, est-ce que ça vous a semblé très clair dès le départ que les villes de Berlin, Paris ou Milan ne sont pas des villes européennes mais des villes de bûcherons créées au Canada ?

Oui, ça m’a paru évident car j’ai vécu aux USA et lorsque l’on me demandait « Where  are you from ? », je répondais « I’m from Paris, France. Not Paris, Texas. ». Depuis le film Paris, Texas c’était une plaisanterie courante. Quand je vivais à Pullman dans l’état du Washington, non loin de Seattle, le soir on sortait parfois dans l’Idaho qui était l’état voisin et on allait à Moscou, le campus jumeau du nôtre.



En ce qui concerne le rôle du traducteur, vous pensez être une seconde voix de l’auteur ou au contraire une certaine forme d’auteur car c’est impossible de traduire de manière littérale ?

C’est l’éternelle question qu’on nous pose et il est très difficile d’y répondre. En réalité, nous ne nous la posons pas.

Notre travail de restitution n’est pas sans équivalents, cependant.

Il s’apparente à celui du restaurateur de tableaux ; pour restaurer un tableau de Poussin, il ne faut pas être Poussin mais il est évident que savoir peindre est indispensable. Le but n’est pas de peindre son propre tableau mais de restaurer le tableau de Poussin dans la mesure où l’on peut conjecturer que c’est cette couleur-là qui était utilisée à tel endroit, pour tel effet. Nous ne traduisons pas des mots, nous traduisons des effets, nous aussi.

Un traducteur c’est un peu celui qui interprète la partition ; sans être Schubert, on peut être le premier violon d’un orchestre qui interprète son œuvre. Il est extrêmement difficile de situer l’activité du traducteur. Pour ma part, je la vois comme un artisanat d’art, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de travail de création à partir de rien. Contrairement au travail de l’auteur qui a un fantasme porteur, une œuvre sans le moindre doute, c’est bien lui le créateur.

Le traducteur, c’est un recréateur, non un créateur. S’il en est frustré, qu’il écrive lui-même. Il n’est pas rare, d’ailleurs, que des auteurs se mettent à traduire et des traducteurs à écrire. La frontière est poreuse. Néanmoins, tant que vous n’avez pas écrit à titre personnel, j’estime que vous êtes un artisan d’art. Cette activité me convient pour le moment. C’est une belle compétence que d’être traducteur, c’est un rôle de passeur et il me plait. Quand j’étais professeur de littérature, j’étais aussi un passeur. C’est l’histoire de ma vie.



L’enseignement ne vous manque pas trop ?

Non, ça fait maintenant dix ans que je n’enseigne plus. Pourtant j’avais des élèves extraordinaires. Je pouvais entrer au lycée fatiguée, voire triste (ce sont les aléas d’une vie) et deux heures plus tard je sortais requinquée. Ça, c’était des élèves ! Mais enseigner ne me manque pas. On a plusieurs vies dans une seule.



Le prix que vous avez reçu pour les Mémoires de Christophe Colomb vous a-t-il propulsée dans votre carrière ? Ou aviez-vous déjà une réputation ?

C’était ma deuxième traduction et la première fois que je traduisais un roman, ce prix m’a sûrement servie et puis je n’en revenais pas, avec mes 36 ans, première traduction de fiction.



Quel auteur avez-vous traduit quand vous êtes arrivée chez Gallimard ?

Un auteur que personne ne connaissait et que personne ne connaît. Mais c’était amusant car il avait été proposé à trois traducteurs. C’était un roman en prose poétique, à la limite du fantastique, tout à fait horrifique et inquiétant. C’est un chalutier qui prend la mer avec un équipage exclusivement composé d’assassins. On ne sait pas si le narrateur est un enfant ou un poisson (Fish Boy est le titre). J’étais curieuse, j’ai voulu relever le défi et je l’ai accepté. Il fallait se lancer alors je l’ai pris – une expérience extraordinaire. Peut-être le texte le plus difficile que j’aie eu à traduire.



Est-ce qu’il y a une différence entre traduire de la poésie et de la prose ?

C’est très différent car une langue ne fera jamais la musique d’une autre quoi qu’on veuille, quoi qu’on tente. Le français ne fera pas la même musique que l’anglais. La poésie, c’est du sens et beaucoup de musique. On est systématiquement à la limite de l’intraduisible. Ce qui est intéressant, ce sont les éditions bilingues. En poésie, vous avez le texte original et le texte traduit. Parfois j’ai le sentiment qu’on ne devrait traduire la poésie qu’en version bilingue car il faut voir à quoi ressemble la langue d’origine. Un autre texte naît, avec sa propre beauté, sa propre valeur.



Ça nous fait penser à la traduction d’Allan Edgar Poe par Baudelaire, qui n’a jamais été retouchée. Ce n’est pas vraiment du Poe, ni du Baudelaire non plus.

Si vous parlez du Portrait ovale par exemple, je trouve cette traduction très impressionnante. Certes, ce n’est pas une traduction littérale mais nous sommes très proches du texte original. Par contre, personne n’a pu traduire Le corbeau ; la traduction de Mallarmé n’est pas franchement réussie, pourtant c’est celle d’un poète.



C’est justement parce qu’ils sont poètes avant d’être traducteurs ?

Mon explication, s’il y a en a une, est que Le corbeau est intraduisible. Il y a des arguments pour le dire, et on les trouve dans l’étonnant paratexte de Poe lui-même : The philosophy of composition, où il part du phonème « ore » (nevermore). Il y a aussi cet étrange rythme ternaire, de valse, en contradiction avec le caractère lugubre du sujet, et que l’accentuation du français ne permet guère. Toute poésie n’est pas aussi intraduisible que celle-ci.



Est-ce que vous préférez lire les livres dans leur version originale ou lisez-vous aussi les traductions de vos confrères ?

Ça m’arrive. Quelquefois, il est possible que je n’aie pas sous la main le texte original et que je trouve en librairie le texte en français. Il y en a qui sont très bons. Une mauvaise traduction fait lire l’anglais au travers du texte. Mais il m’est souvent arrivé aussi d’admirer les traducteurs.



À votre avis, les traducteurs préfèrent lire les versions originales plutôt que les traductions ?

Lorsque la chose est possible, nous préférons découvrir le texte en version originale, c’est évident. Mais prenons un auteur d’un abord difficile, Henry James, sur lequel j’ai écrit ma thèse, mais que je n’ai jamais traduit pour ma part – quel enfer ! Il y a des gens qui l’ont traduit magnifiquement ; c’est presque plus reposant de lire Henry James en français que dans sa version originale.

Si vous lisez la traduction de Jean Pavan, son travail est admirable, il m’a impressionnée. De la même façon, quand je vais voir un film, je préfère lire les sous-titres et écouter la langue, même si elle m’est tout à fait hermétique, j’évite les doublages, qui sont cependant bien meilleurs aujourd’hui.

Une langue c’est aussi un timbre de voix. Les accents de l'Amérique profonde, comment voulez-vous les retransmettre ? Ils ont un caractère nasal. Une langue ne fait jamais la musique d'une autre. L’appareil phonatoire d’une langue est différent d’une autre. On change de timbre lorsque l'on parle une autre langue. Les personnes bilingues de naissance sont capables de changer de voix ou presque. Ce changement n’est pas sans conséquence sur la traduction. Lorsque j'entends ce son nasal dans la voix de Jack Kerouac, je ne peux pas le restituer dans ma traduction. Il faut trouver autre chose.



N'avez vous pas été frustrée de découvrir qu'il n'y a pas de fin au roman de Kerouac et que la seule explication soit que le chien l'ait mangé ?

Ça m'a fait hurler de rire mais je pense que c’est vrai. Nous avons tout de même restitué une fin mais j’apprécie l'inachèvement, ça m'amuse énormément.



Pour conclure le livre, comment avez-vous restitué le dernier chapitre ?

Ce sont les éditeurs américains qui ont proposé la fin. En fait, ils ont découpé l'ancienne version, ce qui n'était pas très compliqué.

Quand le « rouleau » est sorti, je pensais que, peut être, ils allaient faire un coup extraordinaire et publier le roman sous sa forme originale. Mais techniquement, la chose a été jugée trop coûteuse, et ils ont eu peur que le procédé ne fonctionne pas. Mais ça m'aurait plu. Ce rouleau représentait bien le ruban de la route, comme Kerouac l’a dit lui-même. Je me suis précipitée pour aller le voir lorsqu'il a été exposé au musée des manuscrits. Cet événement a d’ailleurs relancé le battage médiatique autour du livre et du film.



Le phénomène Kerouac ne s'est toujours pas arrêté ?

En effet, j'ai rencontré des lycéens qui faisaient leur TPE sur la  beat generation et ils m’ont demandé : pourquoi Sur la route est-il un livre culte ? Je leur ai retourné la question car c'était déjà un livre culte pour ma génération, qui n’est pas celle de Kerouac. C’est intrigant. Au delà du montage éditorial (la version poche rééditée à la sortie du film avec en couverture l'affiche), pourquoi est-il toujours culte ? Disons que Sur la route est une histoire emblématique que tout le monde peut comprendre. Qui n'a pas eu envie de prendre la route ? C’est d'une certaine façon un pèlerinage, un voyage initiatique. Il y a une grande simplicité dans cette histoire. C’est sans doute pourquoi elle traverse les générations.



Nous avons été plusieurs à lire ce livre dans notre classe et nous nous sommes rendu compte que les avis sont très partagés. Comment un livre peut-il déclencher autant d'émotions, de réactions aussi passionnées ?

Sur la route m’a valu toutes sortes de rencontres très variées. Notamment,  j'ai été invitée au Festival international de géographie de Saint-Dié des Vosges où j’ai participé à une table ronde intitulée « Écrire la route ». J’étais en compagnie d’un biographe de la beat generation, d’un géographe ainsi que du président du festival, qui détestait Jack Kerouac. Il nous a expliqué pourquoi : les personnages principaux forment une bande d'hypocrites, de complaisants, ce sont des pique-assiettes, et ses réflexions sont toutes vraies dans la perception des personnages. Jack Kerouac passe son temps à se plaindre, il se « bourre la gueule » pour se repentir ensuite ; je comprenais bien ses réticences, qui sont fondées. Mais ça n’empêche que, à mes yeux, la poésie du roman, son lyrisme, sa splendeur, emportent l’adhésion.

La presse a souvent décrit ce roman comme l’histoire d’une grande amitié entre Jack et Neal mais c’est plutôt un réquisitoire violent contre ce dernier qui ressort.

Ce sont des personnages très équivoques. Tout comme le personnage de Burroughs qui va tuer sa femme en jouant à Guillaume Tell. De drôles de gens, ils ne me sont pas particulièrement sympathiques mais le texte, lui, est magnifique. Il est rempli d’images, d’envolées. Il y a un passage en particulier que je trouve extraordinaire ; ils sont en panne, en pleine campagne, il pleut. Ils sont obligés d’aller chercher un paysan or ce paysan a quatre filles. Et Jack dit :

« La plus jolie, la plus timide aussi, s’était cachée à l’écart dans le champ, et elle avait bien raison car c’était sans aucun doute la plus belle fille que nous ayons vue de notre vie, Neal et moi. Elle pouvait avoir seize ans, le teint d’églantine des filles de la Prairie, une chevelure magnifique, les yeux d’un bleu profond, farouche et frémissante comme une antilope. Le moindre regard la faisait tressaillir. Elle se tenait là, et les grands vents venus du Saskatchewan faisaient voler ses boucles vivantes comme des voiles autour de son charmant visage. »

Jack Kerouac insère des petites vignettes :

« un crépuscule de grappes, un crépuscule de raisins noirs sur les plantations de mandariniers et les longs champs de melon, le soleil couleur de raisins pressés, tailladé de bourgogne, les champs couleur de l’amour et de tous les mystères d’Espagne.»

Les images me parlent, je les vois.



Notre entretien s’est terminé sur ces derniers mots. Nous sommes reparties ravies de cette rencontre, où le temps s’est arrêté quelques instants où nous avons discuté littérature et parcours de vie autour d’une tasse de thé et de petits cannelés.


Hélène et Marlène, lp libraire.

 

 

 


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Published by Hélène et Marlène - dans traduction
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19 mai 2013 7 19 /05 /mai /2013 07:00

traducteur de comics.

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À l’occasion d’un petit mais fort sympathique festival de BD, nous sommes allés à la rencontre d’Edmond Tourriol. Scénariste de BD et d’euromanga, il est également traducteur de comics et lettreur. Nous lui devons la traduction du célèbre titre Walking Dead. C’est en sa qualité de traducteur que nous nous sommes intéressés à son travail et au studio Makma.
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 Le studio Makma a été fondé en 2001 par Stefan Boschat et Edmond Tourriol. Il est spécialisé dans l’image et la bande dessinée. Les artistes de l’équipe interviennent à tous les niveaux de la création : scénario, encrage, crayonné, couleur, lettrage… Ce studio rassemble une quarantaine d’auteurs de BD du monde entier exerçant dans tous les styles (franco-belge, comics, manga…). Parmi quelques projets, on peut citer Banc de touche, Zeitnot, Urban Rivals qui sont les plus connus.

Makma s’occupe aussi de traduction, notamment Walkind Dead, mais aussi Invincible, Wonder Woman, Green Lantern et autres superhéros.



Pouvez-vous nous parler de votre parcours professionnel ?
 
Lorsque j’étais petit je lisais de nombreux magazines de super-héros, qui publiaient les versions françaises des comics américains. J’ai tout de suite été très emporté par ce genre. J’ai d’ailleurs appris à lire dans ces bouquins-là, avant même de savoir lire à l’école. En somme, à l’âge ou d’autres voulaient être pompiers ou princesses, je voulais être scénariste.
 
En grandissant, j’ai suivi un cursus simple, comme tout le monde. À savoir, j’ai passé mon bac et je suis allé à la fac jusqu’à obtenir un niveau de licence en communication.
 
Après mon service militaire et mon mariage, j’ai lancé ma propre société,  les studios Makma. Cependant, ils ne marchaient pas. J’ai alors travaillé au Quick et fait les vendanges pour m'assurer un salaire. Ça ne me plaisait pas, je ne voulais pas avoir un métier physique, je voulais raconter mes histoires. Pendant un temps, j’ai fait de la BD en amateur. Avec des amis, on faisait des fanzines, et on les vendait sur des salons de BD, ce qui nous a permis de connaître des professionnels et nous construire un premier réseau.

C’étaient des fanzines du type comics américains et on les faisait avec le studio associatif Climax. Au total, on en a fait une cinquantaine, et ça m’a permis d’apprendre sur le tas.
 
Un ami, Jérôme Vicky, était déjà traducteur et rédacteur- traducteur dans une agence de presse. Surmené avec les événements du 11 septembre et leur médiatisation, il m’a délégué quelques-unes de ses traductions de comics. Il travaillait alors avec Semic. Le personnel de Semic m’avait déjà repéré grâce à mon activité sur les salons. On a fait un essai et cela a fonctionné.
 
En 2001, j’ai fait mon premier test de traduction. J’ai traduit des séries « mineures », telles que celle de l’univers de CrossGen, au début pour un petit éditeur qui avait beaucoup d’ambition. Cet éditeur s’était lancé aux États-Unis avec beaucoup de moyens mais s’est planté en France, et du coup tout s’est arrêté. Pour moi ce n’était pas grave puisque j’avais une petite réputation. J’ai continué à faire des traductions chez DC Comics, Semic ou d'autres. J'ai d'ailleurs fait une première traduction de Walking Dead, qui a fait un bide chez Semic. Ce qui montre leurs faiblesses. Plus tard, Delcourt a racheté à Semic les droits de certaines séries de comics. Ils ont notamment décidé de relancer Walking Dead, et Invincible, les deux grands titres du scénariste Robert Kirkman. Lorsqu'ils m'ont demandé si je voulais continuer à traduire ces séries, j'ai tout de suite accepté. J’avais assez peu de ressources en tant que traducteur, et cela m’a permis de relancer ma carrière de scénariste. Ainsi pendant deux ans, j’ai traduit uniquement Walking Dead et Invincible pour Delcourt. Cela me laissa du temps pour la création de scénario, ma volonté première.

La crise a ensuite fait que les éditeurs ont préféré traduire que créer, car cela coûte moins cher de racheter des droits. D'ailleurs cet élément compte pour mon entreprise actuelle. Au studio Makma, on est plusieurs à faire des activités de traduction, de création de scénarios et de lettrage. Notre pluridisciplinarité nous permet de répondre à des  demandes variées, ce qui nous donne une bonne image.
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Du point de vue des activités scénaristiques, nous avons publié le premier tome de la série Banc de Touche et d'autres titres aux éditions Kantik. En décembre 2011, ces éditions ont mis la clé sous la porte. Au-delà des droits d’auteurs impayés (ce 1er tome avait bien cartonné), la conséquence la plus dramatique pour ma carrière a été que tous mes contrats de scénariste sont tombés à l’eau. Ainsi, pas de suite pour Urban Rivals. Pas de spécial PSG ou Euro 2012 pour Banc de Touche. Pas de deuxième tome pour Morsures. Bref, tout ce que j’avais prévu comme activité pour 2012 a été annulé.

Malgré tout, je m’en tire bien. Si on ne me paye plus pour écrire mes histoires, j’ai toujours celles des autres à traduire. Et cette année, c’est l’explosion. Avec mes collègues et amis du studio Makma, nous travaillons désormais pour la quasi-totalité des éditeurs de comics VF : Delcourt, Urban Comics, Glénat, Panini… À titre personnel, je me suis retrouvé, entre autres, aux commandes des adaptations de Walking Dead, Invincible, Green Lantern (les trois séries publiées dans le mensuel GL Saga), Aquaman, Wolf-Man

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Quelle est la spécificité du lettering. La traduction semble très en lien avec le graphisme ?
 
Il y a deux manières de considérer le lettrage. Le réel travail de lettrage est le lettrage à l’américaine, c’est l’art de positionner les lettres de telle sorte que la lecture soit naturelle. Quand un Occidental lit, son œil occidental fait un « z », un mouvement du haut en bas, de la gauche vers la droite.



La problématique du genre implique-t-elle une difficulté particulière pour le traducteur ?
 
Oui, on retrouve notamment le lien que tu évoquais avec le graphisme. En moyenne, un texte français prend 20% de place de plus qu’un texte anglais. Pour que le texte soit adapté à la taille des bulles, le traducteur est souvent contraint de réduire son volume. En ce sens, quand tu traduis une bande dessinée, la contrainte est plus forte qu’en littérature.

Il faut aussi corriger les onomatopées, traduire des détails (des journaux, des lettres qui sont dans le coin d'une bulle), travailler le graphisme. Le graphisme est très important, mais Makma est cool pour ça.

Puis, en tant que traducteur de comics américains, je suis souvent obligé de traduire des dialogues comportant des mots fourre-tout dont le plus bel exemple est le mot cool. À propos, un site récemment lancé par le Ministère de la Culture est dédié à l’adaptation française du jargon anglo-saxon qui fleurit un peu partout, sur les blogs, dans les émissions de télé-réalité ou chez votre voisine. C'est vraiment intéressant.
 
Autre chose, on a souvent des surprises lorsqu’on traduit un comics. Hé oui, si. En général, quand on traduit un bouquin, on le lit de préférence avant. Dans notre cas, c'est souvent impossible. Si la parution n’est pas finie, cela influe sur la traduction et le choix de certains termes. Par exemple, on peut avoir des personnages que nous croyons être des hommes alors que ce sont des femmes. En quelque sorte, il faut bosser en flux tendu, ce qui peut faire émerger des contresens.


 
Quels sont vos conseils pour quelqu’un qui voudrait être traducteur ?
 
Le plus important, c’est de travailler son réseau professionnel. Tes connaissances et tes capacités te permettent de garder ton boulot mais pas de le trouver. Il faut être présent et visible sur Internet. Il faut faire une activité de critique de BD sur Internet, gagner son image sur Internet. Par exemple, le scan trad, bon déjà c'est illégal, mais surtout j'ai l'impression que ceux qui le font traduisent le plus vite possible sans songer à la qualité. Pourvu qu'ils soient les premiers à inscrire leur signature sur leur travail. Enfin, il faut choisir ses stages et être cohérent, pas aller chez papa et maman.


 
Combien étiez-vous dans le fanzine ?
 
On était une vingtaine, c’était un fanzine de heavy-métal. On a interviewé des groupes de métal. C’est comme ca que j’ai appris la maquette.
 


À quoi ressemble la journée idéale d’un traducteur ?
 
Je travaille à la maison et je jongle avec les horaires de mes enfants.
 


Avez-vous des rapports avec les auteurs ?
 
Si je peux, oui. Par exemple, Robert Kirkman est très difficile à joindre, il est à la fois sur l’adaptation de sa série et sur la suite de Walking Dead, sans oublier les à-côtés. Sinon, pour la traduction de Firik Ouest pour Glénat, je suis en contact avec le dessinateur, le coloriste, et le scénariste. J’essaie de contacter les partenaires si j’en ai la possibilité.


Propos recueillis par Clémence, Roxane et Alexis, lp bibliothécaire


Bibliographie d’Edmond Tourriol en tant que traducteur

Avengers X-Men : Les Liens du sang. Panini comics 2012.

DC comics : les super-héros s'affichent : 100 couvertures mythiques détachables. Huginn & Muninn : 2010

BEATTY, Scott. Wonder Woman, l’encyclopédie de la princesse amazone. Semic éditions : 2004

BLACK, Holly. Le Cercle, Vol. 1. Les Liens du sang. Milady : 2011

CLAREMONT, Chritopher. X-Men : L’Intégrale. 1989, Vol. 1. Panini comics : 2013

DEFALCO, Tom. Hulk : l’encyclopédie du titan vert. Semic : 2003

ELLIS, Warren. Anna Mercury, Vol. 1. Sur le fil du rasoir. Glénat : 2012

FAERBER, Jay. Dynamo 5. Merluche : 2010

GEOFF, Johns. Flash, Vol. 1. Semic : 2004

GEOFF, Johns. Green Lantern, Vol. 1. Sinestro. Urban Comics : 2012

GEOFF, Johns. Justice League, Vol. 1 et 2. Urban Comics : 2013

JOHNSTON, Anthony. Daredevil. Panini Comics : 2013

JURGENS, Dan. Heure zéro : Crise temporelle. Semic : 2004

JURGENS, Dan. Superman : Jour de deuil. Semic : 2004

KANE, Bob. Batman : 1939-1941. Semic : 2005

KIRKMAN, Robert. Invincible : Vol. 1 à 7. Delcourt : 2006

KIRKMAN, Robert. Walking Dead : Vol. 1 à 17. Delcourt : 2013

KIRKMAN, Robert. Walking Dead : Vol. 1 : La Mort en marche. Delcourt : 2005

KIRKMAN, Robert. Wolf-Man : Vol. 1 à 4. Glénat : 2012

LEE, Stan. Starborn Vol 1 et 2. EP Emmanuel Proust éditions : 2011

LOEB, Jeph. Batman : Silence, Vol. 1à 3. Semic : 2005

LOEB, Jeph. Superman-Batman Vol. 1. Semic : 2005

MARZ, Ron. La Voie du samouraï, Vol. 1 à 3. Semic : 2003

MARZ, Ron. Sojourn, Vol. 2. Semic : 2004

MOORE, Steve. Hercule, Vol.1 et 2. Milady : 2011

MUNNIN. Alan Moore : une biographie illustrée. Mediatoon Publishing : 2011

SIEGEL, Jerry. Superman : 1939-1940. Semic : 2005

 

 

WALLACE, Daniel. Batman : l’encyclopédie. Huggin & Muninn : 2012

 

Liens 

 

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Published by Clémence, Roxane et Alexis - dans traduction
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12 mai 2013 7 12 /05 /mai /2013 07:00

traducteur

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Présentation

Lien vers quelques-unes de ses traductions :
 http://www.maisonantoinevitez.com/loges/traducteurs3.php?actu_date=CAT&traducteur_id=75&traducteur_infocivil=Lederer%20Michel&auteur_id=75&auteur_nom=Wagner&auteur_prenom=Coleen&ecrit_pays=Canada&oeuvre_en=1&oeuvre_id=1339&oeuvre_titretraduit=Home

Je suis partie rencontrer Michel Lederer un des premiers jours de novembre dans sa maison de Vincennes. Nous avons discuté dans une ambiance chaleureuse, entre sa bibliothèque foisonnante d’ouvrages et plusieurs tasses de thé bien appréciables. Michel Lederer a déjà traduit plus d’une centaine d’ouvrages, principalement de l’anglais vers le français dont la plupart des œuvres de Rick Moody, un auteur que j’affectionne particulièrement.

Michel Lederer a commencé sa carrière professionnelle en tant que cadre dans une entreprise industrielle avant de s’intéresser au métier de traducteur. Il a beaucoup voyagé en Angleterre et aux États-Unis, ce qui lui a permis d’apprendre l’anglais. Sa passion pour les grands auteurs américains (William Faulkner, Ernest Hemingway, John Steinbeck, John Dos Passos…)  et la littérature étrangère s’est révélée en même temps qu’il découvrait la richesse de la collection « Du monde entier » chez Gallimard. Et c’est un jour où, jeune trentenaire, il lisait un livre de science-fiction mal traduit, qu’il a pris conscience de l’importance du métier de traducteur et qu’il a décidé de changer d’orientation et de vie.

Ses débuts l’ont amené à traduire des polars à forte tendance érotique, puis de la science-fiction pour la collection « Présence du futur » chez Denoël, qui publiait à ce moment-là les plus grands auteurs du genre tels Isaac Asimov, Ray Bradbury ou H.P Lovecraft, avant enfin d’aborder la traduction de la littérature américaine plus générale chez des éditeurs tels que Albin Michel, L’Olivier, Gallimard ou Grasset.
 

 

 

 

L’entretien

Pour vous, la littérature étrangère souffre-t-elle d’un problème de légitimité ?

Je pense que la littérature étrangère est mieux reçue que la littérature française car elle est beaucoup plus diversifiée. Je ne pense pas que la littérature française soit seulement nombriliste comme certains le disent ; si l’on prend Jean Echenoz ou  Jean Marie Le Clézio ce n’est pas du tout le cas. Les journaux consacrent autant de pages à la littérature étrangère qu’à la littérature française, si ce n’est plus. Par contre, certaines langues sont plus privilégiées que d’autres, et c’est le cas de la littérature anglo-saxonne si on la compare à la littérature sud-américaine par exemple. Il faut aussi prendre en compte les phénomènes d’édition, comme la littérature nordique qui a été ignorée pendant des années jusqu’à l’arrivée de certains grands noms comme Henning Mankell.



Avez-vous déjà retraduit des textes ou eu envie d’en retraduire ?
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J’ai déjà fait quelques retraductions : en ce moment-même, je suis en train de finir les retraductions de quatre romans de Saul Bellow, un prix Nobel de littérature qui a beaucoup inspiré Philip Roth, bien que personnellement, je le trouve bien supérieur littérairement à Philip Roth. Cette retraduction est une commande : le premier volume qui comprend Herzog et La planète de Mr. Sammler vient d’être publié dans la collection Quarto chez Gallimard. J’ai également retraduit un polar du poète Richard Hugo, un auteur du Montana qui est aussi un des créateurs des Creative Writing. Il a inspiré le milieu littéraire américain que l’on a faussement appelé à mon avis (à force de vouloir classifier les auteurs) « l’école du Montana », dont est notamment issu Thomas McGuane. J’ai retraduit ce polar car à l’époque, lorsqu’il avait été publié dans  la série noire chez Gallimard, le livre avait été amputé de 30% de son contenu. De plus, il comportait de nombreuses erreurs de traduction. Le titre original aurait dû être « la mort et la belle vie » et il avait été traduit par « meurtre cousu d’or »: ce qui n’a rien à voir. De plus, tout ce qui faisait l’intérêt de l’œuvre, comme les réflexions philosophiques du policier, avait été supprimé au profit de l’intrigue. Enfin, ces choix éditoriaux ont été faits pour être dans l’esprit de la collection dans laquelle le livre était publié.

Étrangement, toutes les traductions vieillissent, mais c’est en réalité la langue qui change. On dit qu’il faudrait refaire ou réviser toutes les traductions au moins tous les trente ou quarante ans. J’ai un exemple qui m’est toujours resté en mémoire : dans un ouvrage de John Dos Passos, l’auteur écrit « he’s looking for a job » donc : « il cherche du boulot ». Dans la traduction française, cela a été traduit par « il cherche de l’ouvrage » : cela ne se dit plus maintenant en français alors qu’en anglais la formulation n’a pas bougé.

Il existe aussi de mauvaises traductions. Un éditeur m’a dit un jour : « tu sais, une mauvaise traduction n’empêche pas un livre de se vendre », ce qui est un peu vrai. Par exemple, la première traduction de L’attrape-cœur de Salinger, qui était très mauvaise, n’a pas empêché le livre de se vendre à des centaines de milliers d’exemplaires en poche. Depuis, il y a eu deux autres traductions de l’ouvrage.


Je pense aussi que l’une des difficultés du traducteur, c’est de lire la littérature traduite. Personnellement, lorsque je lis de la littérature anglo-saxonne, je ne peux pas m’empêcher de me mettre à la place du traducteur et de me dire : « Là, je n’aurais pas traduit de telle façon » ou « Cet emploi de mot me parait suspect ».



Quelles sont vos méthodes de travail ?

On me propose tout d’abord un livre à traduire, je le lis dans cette optique de traduction et s’il me plaît, je commence le travail. Malheureusement, je ne peux pas toujours traduire selon mes envies. Il faut aussi pouvoir vivre de son métier. Je prends toujours des notes lors de ces premières lectures. Lorsque je traduis, je ne fais pas particulièrement de recherches en amont, c’est au fur et à mesure de la traduction que je fais mes recherches sur les terminologies, le vocabulaire… lorsque le besoin s’en fait sentir. Il faut dire que maintenant notre vie a changé avec Google. Cela nous éviteaussi de poser un certain nombre de questions à l’auteur, lorsque celui-ci est encore vivant. Avant l’apparition du net, nous avions de gros problèmes, par exemple, pour retrouver des citations que l’auteur avait laissées sans références dans l’œuvre. De nos jours, il suffit d’entrer cette citation sur le net et il est possible d’en trouver l’origine. Dernièrement, j’ai eu besoin de traduire une citation de la Bible, j’ai pu trouver, grâce au net, très rapidement à quel chapitre elle appartenait.



Êtes-vous déjà parti à l’étranger dans le cadre d’une traduction ?

Cela m’est arrivé une fois. C’était l’âge d’or de l’éditeur pour lequel je travaillais et il m’a offert un voyage en Irlande pour aller rencontrer l’auteur du livre que je venais de finir de traduire. Cela m’a permis d’aller sur les lieux où se situait l’action du livre et j’ai pu vérifier que l’atmosphère était bien telle que je l’avais pressentie. Ce genre d’occasion est toutefois rarissime.

Une fois, je suis aussi allé à Chicago pour la traduction de Saul Bellow. La plupart de ses intrigues se passent là-bas, même si elles se situent plutôt dans les années quarante ou cinquante. J’étais déjà aux États-Unis pour des raisons personnelles et j’ai voulu faire un détour par Chicago pour aller m’imprégner de l’atmosphère de la ville. C’était d’ailleurs le lendemain de la première élection d’Obama. L’atmosphère dans Chicago était donc extraordinaire.



Quelles sont pour vous les plus grosses difficultés liées à la traduction ?

Indiscutablement, c’est restituer un style. Vous verrez, en lisant Rick Moody, qu’il y a un rythme de phrase particulier. Je crois que la plus grosse difficulté, c’est cela. C’est aussi de restituer une langue. Honnêtement, c’est quelque chose auquel je ne me risque pas. Par exemple, je n’ai jamais traduit de livre écrit par des noirs américains. Je pense notamment à Edgar Wideman lorsque je vous dis cela, parce que je me sens incapable de restituer la langue telle qu’elle est écrite. Le rythme peut- être, mais quand on lit Edgar Wideman à haute voix, il y a un tel rythme ! Cela a été très bien traduit par Jean-Pierre Richard d’ailleurs. Mais, il y a des choses que je ne sais pas faire.



Il y a donc des langues qui vous parlent plus que d’autres ?

Oui, je pense qu’il y a cela aussi. Par exemple, chez Saul Bellow, qui est un auteur juif américain, il y a beaucoup de yiddish mais je sais dans ces cas-là restituer le rythme de la phrase. Toutefois, je ne le fais pas comme d’autres bouquins le font, avec des élisions ou des arrangements que je trouve insupportables à lire.  Je n’aime pas, par exemple, l’idée de supprimer les « r » pour rendre le langage parlé noir, c’est illisible.



 Qu’est-ce qui vous a orienté vers la culture anglo-saxonne et donné l’envie de faire découvrir cette culture-là ?

J’ai beaucoup appris à lire avec la Collection blanche de Gallimard. Mais, je lisais aussi bien les auteurs russes que les auteurs américains. Les auteurs anglais aussi : je lisais notamment Graham Greene. Et puis, j’ai aussi découvert cette culture à travers le cinéma. J’ai toujours été un fan du cinéma et du film noir. C’est-à-dire tous les grands films de Raoul Walsh ou de John Ford. Et un fan de western. Je voyais tous ces films-là en version originale. Mon oreille s’est donc beaucoup faite à l’anglais de cette manière-là. Lorsque j’étais adolescent, j’ai passé des journées entières à voir des films. Il y avait plein de cinémas d’art et d’essai à l’époque à Paris où on pouvait voir deux films de suite. J’allais à un cinéma sur les Champs-Elysées où la séance de midi était très bon marché : parfois, je revoyais le film deux ou trois fois de suite. J’étais vraiment un passionné. Les films que l’on voyait étaient surtout américains. Je suis allé assez tard aux États-Unis. Finalement, j’ai vraiment découvert cette culture à travers la littérature et le cinéma.

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Avez-vous traduit une branche de la littérature américaine en particulier ?

Non, car j’ai traduit un peu de tout. La littérature juive, à travers Saul Bellow et Henry Roth. La littérature amérindienne, à travers James Welch et Sherman Alexie et il y a autant de différences entre James Welch et Sherman Alexie qu’entre Patrick Modiano et Christine Angot. Je ne les ai pas traduits parce qu’ils appartenaient à une ethnie mais parce que ce sont des écrivains.



Vous aimeriez traduire ou parler d’autres langues ?

Oui, en ce moment c’est l’espagnol car j’ai un fils qui vit en Colombie avec une Colombienne qui ne parle pas français. J’aimerais bien parler espagnol et j’aimerais beaucoup pouvoir lire la littérature hispanique en espagnol. Je crois que c’est une des langues les plus difficiles à rendre. Je pense notamment à la littérature sud-américaine en disant cela. Il y a quelque chose dans la littérature espagnole, et on le sent dans les meilleures traductions comme celle de Cent ans de solitude, qui est une formidable traduction, qui fait que l’on a l’impression qu’il manque toujours quelque chose.



Cette langue n’est pourtant pas si éloignée de la nôtre ?

Oui, mais il y a une écriture qui est beaucoup plus foisonnante que le français, surtout chez les auteurs du réalisme magique. Cette magie est tellement bien rendue par l’écriture. C’est vrai pour le brésilien, c’est vrai pour Jorge Amado par exemple. Là aussi, je sens un petit manque dans la traduction. J’aimerais bien aussi parler italien car j’aime l’opéra, et je trouve que c’est une langue très musicale.

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Quels sont les ouvrages que vous avez préféré traduire et ceux qui vous ont le plus marqué ?

L’auteur qui m’a le plus marqué, parce que c’est celui qui m’a le plus fait souffrir, est un auteur malheureusement fort peu connu qui est Harold Brodkey. Il ne parle que de lui, mais il en parle merveilleusement bien. Il écrit merveilleusement bien, mais il vous entraîne dans son monde qui est absolument terrifiant si on n’arrive pas à y rester extérieur. Il vous phagocyte. C’est un grand auteur qui m’a entraîné dans une sorte de spirale, car son monde est assez terrible. C’est son univers, son histoire, c’est lui que j’ai connu aussi. Je l’ai rencontré à plusieurs reprises.



Vous l’avez rencontré pour les besoins de la traduction ?

Oui et non. Je suis allé à New-York et j’ai demandé à le voir, car j’étais fasciné par son œuvre. L’homme m’a tout autant fasciné. C’est un des premiers hommes à avoir été contaminé par le sida. Il était également bisexuel. C’était un homme tout aussi impressionnant que son écriture. La dernière fois que je l’ai vu, c’était à Venise, il était déjà assez malade. Je suis toujours en contact avec sa femme. La traduction de cet auteur est un grand souvenir, mais un souvenir douloureux.
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Il y a beaucoup de livres que j’ai aimé traduire. Il y en a un qui est un petit peu à part parce que j’ai été tellement pris par ce livre que je n’ai même pas le souvenir de l’avoir traduit, ou alors c’est comme si je l’avais traduit sans m’arrêter. C’est un livre de Michael Ondaatje qui s’appelle en français Buddy Bolden, une légende.



Vous n’avez pas eu un prix de traduction pour ce livre ?

Si, j’ai eu un prix de traduction pour ce livre qui est en fait une nouvelle traduction. La première traduction avait été faite par un Québécois. Il y avait de ce fait quelques formulations inadaptées et honnêtement peu de respect pour le texte original. Michael Ondaatje avait chamboulé la grammaire, la ponctuation et ce premier traducteur avait tout rétabli, il avait mis des points, des virgules et cela n’avait plus aucun sens.

Buddy Bolden était un grand cornettiste de jazz de la Nouvelle-Orléans dont on n’a aucun enregistrement puisqu’il a fait sa carrière dans les années 1920. Michael Ondaatje a écrit une fausse biographie de Buddy Bolden, comme il a fait pour Billy the Kid. Tout ce quinous reste de Buddy Bolden, c’est une photo et quelques éléments biographiques, à savoir qu’il a été coiffeur et maquereau à la Nouvelle-Orléans. C’était aussi un grand souffleur : il soufflait tellement fort qu’à trente ans il s’est rompu les veines du cou. Il n’est pas mort, mais il est devenu fou. Il a été interné dans un asile où il a passé trente ans de sa vie, en ne souvenant absolument pas de qui il était. À partir de ces éléments, l’auteur a construit un livre sur le rythme du jazz de la Nouvelle-Orléans. J’ai l’impression d’avoir traduit cet ouvrage en état de transe.


 
Quelles sont les compétences à avoir pour être un bon traducteur ?

Je n’écoute pas trop les gens qui font de la théorie de la traduction, qui s’appelle la traductologie. Pour ceux qui en font, il y a deux écoles. Pour schématiser il y a les littéralistes, qui privilégient le texte original et les autres, qui favorisent plutôt la langue cible. Je suis un homme de compromis. Je pense qu’il faut à la fois respecter le texte original et qu’il y ait une lisibilité en français. Ce n’est pas toujours facile à concilier. Certains choix sont difficiles à faire lorsqu’il y a un style à respecter.


On peut parler, par exemple, du travail qu’a fait André Markowicz avec Dostoïevski. Il dit, en schématisant : « Dostoïevski écrivait comme un cochon, donc en français, j’écris comme un cochon ». Ce n’est pas tout à fait vrai mais, dans les traductions antérieures, la langue de l’auteur a été améliorée et lissée, parfois excessivement. Quand je regarde les traductions du russe d’André Markowicz, j’ai du mal à les lire en français. Peut-être aussi que l’on a du mal à lire Dostoïevski en russe. Je ne sais pas où est la vérité d’ailleurs.

Enfin, de mon côté, j’essaie à la fois de respecter le texte original et à la fois de bien écrire en français. C’est vraiment important de respecter le style d’un auteur. Après, les éditeurs repassent sur la traduction, certains veulent absolument lisser tous les textes.



Vous avez votre mot à dire lorsque l’on vous demande de retoucher ce que vous avez traduit ?
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Quand on rend une traduction, il y a souvent un dialogue avec l’éditeur. Quand il y a des choix à faire, j’en parle avec l’éditeur. Par exemple, lorsqu’on m’a demandé de traduire le second livre d’Henry Roth, j’ai été lire son ouvrage précédent : L’or de la terre promise, en anglais et en français, qui avait été publié chez Grasset.  Cette traduction était remplie d’élisions. Je suis donc allé voir Olivier Cohen des éditions de l’Olivier qui me proposait la traduction du second ouvrage et je lui ai dit : « Si tu me demandes de faire le même genre de traduction, je ne le ferai pas, je ne peux pas le concevoir comme cela ». Il m’a alors répondu que s’il faisait appel à moi, c’était justement pour ne pas renouveler cette approche.

Une fois, j’ai failli traduire un livre qui se passe dans les Antilles de langue anglaise. Il y a donc un peu de créole, qui est toutefois principalement rendu par des accents en anglais, et cela passe beaucoup mieux qu’en français. J’ai dit à l’éditeur que si je traduisais ce livre, j’allais devoir faire un dictionnaire en créole. Il n’y aurait donc pas d’accent, mais il y aurait du créole. Etant donné que cela allait demander un énorme travail,  cela ne s’est pas fait. Quand le livre est sorti, j’ai vu que le traducteur avait mis des « J’te » pour rendre le créole, ce qui est une solution de facilité qui pour moi ne marche pas.



En ce moment, vous travaillez sur quelle(s) traduction(s) ?

Je viens de finir de traduire Les aventures d’Augie March de Saul Bellow, qui est actuellement en relecture chez Gallimard. C’est le livre fondateur de ce que l’on appelle, à mon avis à tort, l’école juive américaine. Je viens aussi de traduire le premier roman de Ben Fountain : Fin de mi-temps pour le soldat Billy Lynn qui fait partie des cinq livres sélectionnés pour le National Book Award 2012. Il paraîtra en janvier chez Albin Michel. J’avais déjà traduit auparavant un de ses recueils de nouvelles : Brèves rencontres avec CheGuevara.

Je suis également en train de terminer le roman posthume d’Henry Roth, dont j’ai déjà traduit quatre livres. C’est une série qui s’appelle À la merci d’un courant violent.



Certains écrivains ont été traducteurs avant de se mettre eux-mêmes à écrire. Avez-vous déjà envisagé d’écrire ?

Ce n’est pas une question que je me pose. Je ne suis pas écrivain. J’ai plein de choses à traduire, mais je n’ai rien à écrire. Il y a des traducteurs qui deviennent écrivains, mais il y a aussi des écrivains qui sont traducteurs, ce qui se fait plutôt pour des raisons alimentaires dans ce cas-là je pense.



Est-ce que vous avez eu des contacts avec des auteurs que vous avez traduits ?

Cela m’est arrivé plusieurs fois. J’ai eu quelques séances de travail avec certains auteurs. D’autres contacts, simplement à l’occasion de rencontres organisées par les éditeurs. J’ai noué des relations d’amitié aussi avec certains auteurs, par exemple avec James Welch, qui était quelqu’un dont j’étais très proche. Et puis il y a eu quelques rencontres plus formelles.



Rick MOODY

 

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Quelles étaient vos relations avec Rick Moody ?

Je l’ai rencontré à la Villa Gillet, à Lyon, où il était avec sa femme. C’est quelqu’un d’un peu à part. Je pense qu’il est aussi imprévisible que dans ses livres. J’ai aussi échangé quelques mails avec lui. Une fois, je suis tombé sur une phrase dans Le script, où je me suis vraiment demandé ce qu’il voulait dire. C’était une sorte de parabole. Je lui ai dit, par mail, que je ne comprenais pas cette phrase. Il m’a alors dit de la supprimer !

De même, une fois, Harold Brodkey, qui n’est pas censé parler français, était venu chez Grasset lors des épreuves de son livre. Il les feuillette puis il me dit : « Don’t you think than caillou will be better than pierre ? ». C’est assez surprenant qu’une personne qui ne parle pas français puisse faire la différence entre caillou et pierre ! Une autre anecdote avec Harold Brodkey est lorsque je lui ai demandé, par lettre, ce qu’il avait voulu dire dans une de ses phrases. Il m’a alors répondu qu’il ne savait plus ce qu’il avait voulu dire !



Le premier livre que vous avez traduit de Rick Moddy est Purple America, avant Tempête de glace, alors que ce dernier était sorti avant aux États-Unis ?

Oui, c’est une question éditoriale. Purple America a été publié par Rivages. Et ensuite, Rick Moody est passé aux Éditions de l’Olivier. Pour la traduction de Purple America c’était assez amusant : je ne connaissais alors personne chez Rivages et le premier traducteur qu’ils avaient sollicité pour faire le travail de traduction a répondu : « ça, c’est un livre pour Michel Lederer ! ». Cela s’est passé de la même façon pour Henry Roth avec les Éditions de l’Olivier, pour lesquelles je n’avais jamais travaillé.



Vous n’avez pas traduit À la recherche du voile noir. Il y a-t-il une raison à cela ?

Je n’ai pas voulu le traduire pour différentes raisons. D’abord, pour une histoire d’éditeur. Le passage d’un éditeur à l’autre ne s’est pas très bien passé. Ensuite, j’ai besoin du roman pour traduire, j’ai bien plus de mal à traduire de la non-fiction. Je ne me suis pas senti à l’aise. J’ai donc proposé Emmanuelle Ertel pour faire cette traduction car je savais qu’elle aimerait faire cela et qu’elle en serait capable.



C’est une universitaire ? Car, la liste des références à la fin du livre est impressionnante, avec notamment plus de 70 ouvrages.

Tout à fait, elle est professeur de littérature. C’est d’ailleurs aussi pour cela que j’ai pensé à elle. En plus, elle vit à New-York, ce qui lui a permis d’être en contact régulier avec Rick Moody.



Traduire un auteur aussi créatif que Rick Moody ne doit pas être facile. Qu’est-ce qui vous a posé le plus de difficultés ?

Pour Purple America, ce sont les questions de terminologie. Tout d’abord, sur un plan médical. J’ai donc soumis une liste de questions à mon médecin et il m’a aidé. Ensuite, le domaine des centrales nucléaires. J’ai un ami qui connaît ce milieu et qui m’a aidé. J’ai d’ailleurs fait une petite note de remerciement à mon ami au début du livre.



Le premier livre de Rick Moody que j’ai lu est son recueil de nouvelles  l’Étrange horloge du désastre ; son style est très intense, je pense notamment à cette nouvelle sans ponctuation.

Ces nouvelles sont très inégales mais je les trouve intéressantes car elles montrent bien l’auteur et ce qu’il va devenir. Il y a un côté très expérimental. Moi j’ai toujours fait comme Flaubert avec son gueuloir. Je ne gueule pas, mais je relis toujours les textes à voix haute ou à mi-voix, pour vérifier le rythme du récit.



Vous n’avez pas été tenté d’insérer de la ponctuation ?
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Non, cela revient au respect du texte que l’on évoquait plus tôt. Par exemple, concernant les jeux de mots, quand je ne trouve pas d’équivalence au moment précis où ils se situent, cela m’arrive de les décaler dans la phrase ou dans le dialogue suivant. S’il n’y a vraiment pas de possibilité, car le jeu de mot est intraduisible en français, on peut le mettre en note, mais c’est quand même moche ! Il y a aussi des livres où je me suis beaucoup amusé. Il y en a un qui m’a beaucoup fait rire, où il y avait des jeux de mots, des allitérations, des clins d’œil très français, c’est un bouquin qui s’appelle Smonk de Tom Franklin, qui est une sorte de parodie de western extrêmement drôle. C’est du Lucky Luke trash mais c’est absolument magnifique.



Rick Moody fait beaucoup de références littéraires, je pense notamment au pastiche de Melville dans L’étrange horloge du désastre. Est-ce possible de le traduire sans les connaître ?

Lorsqu’il y a une référence à un auteur ou un passage d’une œuvre, je le lis bien évidemment. Par exemple, dans une nouvelle de Dieu vit à Saint-Pétersbourg de Tom Bissel, une des nouvelles est une relecture d’une nouvelle de Hemingway. C’est l’histoire d’un couple qui part en voyage de noces en Afrique, ici transposé dans un des pays de l’ex Union soviétique,  un pays asiatique comme le Tadjikistan. Bissel avait souligné l’emprunt à Hemingway. Il n’y avait pas de difficultés. Parfois on peut passer à côté d’une référence comme on peut passer à côté d’une citation. Mais en général on le sent car il y a toujours une petite rupture de style même si elle n’est pas signalée par des guillemets ou autre signe.



Vous avez aussi traduit des ouvrages de Charles Bukowski : est-ce un hasard, des commandes ou un intérêt pour les auteurs marginaux ?

Parfois ce sont des commandes provoqués. J’aime bien Charles Bukowski en fait. Pour moi c’est facile, j’ai une ligne bien arrêtée pour les traductions de cet auteur. C'est-à-dire que ses premiers ouvrages ont été surtraduits. On les a rendus plus trash qu’ils ne l’étaient. C’est simple, lorsqu’il écrivait : « I’m fed up » ce qui veut simplement dire : « j’en ai marre », c’était systématiquement traduit par des expressions comme : « j’en ai plein le cul », ce qui est quand même plus fort. Je n’ai pas voulu faire cela. Je trouve qu’il y a, dans Charles Bukowski, tout le malaise de l’Amérique et tout le malaise d’un homme aussi. Si on surtraduit, on privilégie le côté argotique au détriment de ce que dit vraiment l’histoire. Les personnages de Charles Bukowski représentent vraiment les paumés de l’Amérique.



J’ai l’impression que chez Rick Moody aussi…

Mais c’est autre chose. Rick Moody ne s’est pas caché derrière le vomi, l’alcool et le sexe. Dans Tempête de glace, il représente le malaise de la middle class et dans Purple America, c’est le malaise de toute une Amérique décadente qui est vu à travers l’image de la mère malade.



Il y a aussi cette notion de culpabilité très présente chez Rick Moody comme chez d’autres auteurs américains, dans À la recherche du voile noir il l’écrit clairement : « Être un Américain, être un citoyen de l’Occident, c’est être un meurtrier. Ne vous faites pas d’illusion. Couvrez-vous le visage ».

C’est tout vu et tout dit. Il ne faut pas oublier que l’Amérique est un pays protestant. Il existe aussi cette Amérique dont la foi en elle vacille depuis quelques années, depuis que le pays perd son hégémonie sur le monde. Restaurer la grandeur de l’Amérique maintenant ce n’est plus possible avec l’émergence de pays comme la Chine qui seront les puissances de demain. Il faut qu’ils l’admettent.



Cette dimension collective qu’il y a dans l’écriture américaine est moins marquée dans certains pays comme la France.

Mais il y a longtemps que la France ne se considère plus comme une puissance hégémonique. Je pense que le protestantisme joue un rôle très important dans l’Amérique, dans cette culpabilité, la confession et l’esprit pionnier qui a conduit à effacer totalement une partie de leur histoire. Finalement, c’est un pays qui ne leur appartient pas. Et c’est quelque chose sur lequel ils se voilent la face depuis toujours. Les indiens n’existent presque plus. Dans la campagne électorale qui vient de passer, on n’a pas entendu un mot sur les indiens. Il y a un indien qui croupit en prison depuis trente0 ans pour un crime qu’il n’a probablement pas commis ou même s’il  l’a commis, il n’y a pas de preuves.



Lorsque vous avez lu Rick Moody pour la première fois, quelle impression vous a-t-il donnée ?

Je l’ai découvert avec Purple America, je ne le connaissais pas du tout. Sa découverte fait partie des chocs. Cela fait partie des livres que j’ai ouverts et que je n’ai plus quittés. Il y a eu comme cela deux ou trois livres dans ma vie de traducteur. Je me suis dit : c’est extraordinaire. Ce premier chapitre d’ouverture, sur le plan de l’écriture, c’est absolument extraordinaire. Il y a un tel rythme !

Le dernier ouvrage que j’ai traduit de lui, Le script, n’est pas celui que je préfère mais je l’aime bien quand même. Beaucoup de gens ne l’ont pas aimé parce qu’ils ne l’ont pas compris. Cela m’a mis en rage après la critique parce qu’il y a des choses évidentes. Ils l’ont survolé, à peine, alors que c’est un livre qui contient plein de choses passionnantes. Il ya tout de même des passages extraordinaires. De temps en temps Rick Moody a des envolées qui sont fabuleuses. Mais Purple America reste son roman que je préfère.

Rick-Moody-Le-script.gif

Trouvez-vous que le regard sur le métier de traducteur et son statut ont évolué depuis que vous avez débuté votre carrière ?

Le traducteur est considéré comme auteur. On a le même statut que les écrivains. On reçoit un avaloir qui est un prix à la page rendue. Il est considéré comme un à-valoir sur les droits d’auteur. Les droits d’auteur sont tellement faibles qu’il est rare que l’à-valoir soit couvert. Pour cela, il faut environ vendre 20 000 ou 30 000 exemplaires en grand format et il y a peu de livres de littérature étrangère qui se vendent à ce niveau-là. Donc la plupart des traducteurs se contentent et vivent avec l’à-valoir et le prix à la page.  En plus de cela, les conditions sociales ne sont pas idéales : il n’y a pas de congés payés et presque pas de congés maladie possibles. Jusqu’à ces dernières années, il n’y avait même pas de retraite. Les conditions sociales sont donc minimum. Les revenus moyens d’un traducteur pour ceux qui, comme moi, arrivent à traduire en enchaînant les livres pour survivre, correspondent au salaire d’un professeur débutant à peu près.

Au niveau du regard, il y a eu des progrès. Maintenant, dans la plupart des revues, le nom du traducteur est mentionné. À la radio, c’est moins évident. Parfois c’est assez frustrant. Par exemple, là, pour Saul Bellow, il y a peu de choses mais il y a eu une page entière sur le journal du dimanche disant « c’est une nouvelle traduction » et puis c’est tout. Sans dire c’est bien ou mal mais lorsqu’il y a une nouvelle traduction c’est qu’il y a une raison. Peu importe si c’est pour en dire du mal, mais au moins je veux qu’on parle du travail de traduction qui a été fait. C’est ce qui est frustrant. Il y a eu aussi deux ou trois émissions de radio où on a présenté le livre comme une réédition. Comme s’il n’y avait même pas eu retraduction. J’ai quand même fait un travail par rapport à ce qui a déjà été fait. À l’inverse, il arrive que la traduction soit saluée. Ce qui fait toujours plaisir.


Propos recueillis par Emmanuelle, lp libraire.






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11 mai 2013 6 11 /05 /mai /2013 07:00

traductrice de Tigre, tigre ! de Margaux Fragoso,

éditions Flammarion, 2012.


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Marie Darrieussecq est née à Bayonne en 1969, elle est écrivain, traductrice et psychanalyste. Son premier roman, Truismes, publié en 1996, connaît un très grand succès ; il fait l’objet d’une quarantaine de traductions1. Depuis, elle a publié une douzaine de romans ainsi qu’un essai sur le plagiat (dont elle a été accusée à deux reprises), une pièce de théâtre et deux traductions dont elle nous parle ci-dessous.

Son prochain roman, Il faut beaucoup aimer les hommes2, paraîtra aux éditions P.O.L en septembre 2013.



Vous êtes un écrivain qui traduit ; que faites-vous de votre « langue » d’écrivain lorsque vous traduisez ? Vous parlez d’« aspect tricot » dans une interview donnée au magazine Next (Libération)3, est-ce à dire que vous traduisez en « technicienne » de la langue ?

Je pense que je mets ma langue au service d’une autre langue (ça fait un peu « french kiss »). Tout en gardant une liberté, peut-être une audace, qui vient de l’écriture.

Ovide-Tristes-Pontiques.gif

Au sujet de votre traduction de Tigre, tigre ! vous déclarez : « J’avais le devoir d’être fidèle, même si je n’aurais pas forcément dit les choses comme elle. » et plus haut : « Ce livre n’est pas « ma » Margaux Fragoso, au sens où j’avais « mon » Ovide. » Qu’est-ce qu’être infidèle ? Qualifieriez-vous votre traduction d’Ovide de belle infidèle ?

Ovide pouvait tout supporter. Mais je pense que je lui ai été fidèle, à ma façon. Margaux Fragoso, c’était son premier livre, je ne pouvais pas prendre les mêmes libertés. Et puis Ovide il n’y a rien à « améliorer », alors qu’avec un premier livre on est parfois tenté de se dire : « je n’aurais pas écrit ça comme ça ». Mais ce n’était pas mon livre, donc je traduisais mot à mot, dans l’espace d’une phrase correcte, fluide. Ovide, j’en ai fait mon Ovide.



Pour Tigre, Tigre ! avez-vous été relue ? Par qui ? Livre en main ?

Oui, bien sûr, par l’éditrice4, très attentivement. C’est un travail très agréable, à deux, quand on est bloquée, quand on n’a plus la solution toute seule. Je proposais souvent deux choix, par exemple. Fichiers en « main », c’est-à-dire au téléphone, chacune son texte sous les yeux, ou par mail. Avec Margaux Fragoso aussi, par mail, sur une dizaine de points.



Vous dites d’Ovide : « il est proche de nous », « il nous parle » et vous traduisez aussi aisément l’américain - langue jeune, métisse et mouvante - que le latin, une langue morte. Est-ce cela faire œuvre d’écrivain ?

Non, faire œuvre d’écrivain c’est écrire.

Par ailleurs le latin est aussi mouvant et métissé que l’américain, sauf que le mouvement s’est arrêté. Mais il y a largement autant de latins qu’il y a d’anglais aujourd’hui.



Au sujet de la traduction de l’américain vers le français, certains parlent actuellement de saturation de la production éditoriale. Quelle est votre position à ce sujet ? En tant que traductrice ? Que lectrice ?

45% des livres lus en Allemagne, par exemple, viennent d’une langue étrangère. Seulement 1% des livres lus aux USA viennent de l’étranger, 3% en UK. Le déséquilibre est surtout là. Les USA sont très fermés aux autres littératures, avec parfois des propos d’ignorants du genre « la littérature française est morte ». Le problème c’est que les maisons d’édition américaines sont très peu indépendantes du commerce au sens le plus vil.



Vous êtes vous-même traduite en plusieurs langues, vous arrive-t-il d’échanger avec vos traducteurs ?

J’échange avec les traducteurs qui le demandent, et ce ne sont pas les plus nombreux. J’ai tissé des liens d’amitié avec mon traducteur allemand, ma traductrice japonaise, et ma traductrice américaine.



Trois de mes camarades de classe ont interviewé une traductrice du basque, qui leur a parlé de façon très émouvante de son père, traumatisé par l’interdiction de l’euskara sous Franco. Vous êtes basque vous-même, votre connaissance de l’euskara est-elle suffisante pour la traduire ? Y  avez-vous déjà songé ?

J’y songe toujours mais je ne la parle pas, même si je suis relativement capable de la lire. Un jour j’y viendrai peut-être, pour traduire certains poètes importants, comme Joseba Sarrionandia5. Ma mère a été interdite de basque à l’école, bien sûr. Mais elle ne parlait que basque chez elle.



Que pensez-vous de cette phrase de Véronique Béghain, traductrice de l’américain (John Cheever notamment) : « on n’est pas responsable du discours que l’on va mettre en forme »6  ? Le traducteur est-il moins responsable que l’écrivain du contenu délivré au lecteur ?

Je ne traduirais jamais de livres dont je ne me sens pas responsable. Il faut que je sois en accord avec le livre, il faut que je l’aime, même.



Vous parlez de l’affaire des Versets sataniques dans Rapport de police : pensez-vous que la polémique (et sa médiatisation) peut être en partie à l’origine de la dimension d’engagement que l’on prête au traducteur ?

Le traducteur prend parti, sans doute, oui, bien que ce soit une vision un peu idéaliste (beaucoup de traducteurs sont d’abord pris à la gorge par des soucis économiques, ce qui m’est épargné). En tous cas j’ai trouvé Rushdie très injuste envers son éditeur français dans son dernier livre autobiographique.


Propos recueillis par Fanny Robert, Lp bibliothécaire

 

 

Notes

 

1. Truismes [archive], P.O.L http://www.pol-editeur.com/index.php?spec=livre&ISBN=2-86744-527-2 consulté le 16 avril 2013

2.  Marie Darrieussecq lit des pages inédites de son roman à paraître « Il faut beaucoup aimer les hommes » à la librairie Mollat
http://www.mollat.com/player.html?id=65153896 consulté le 16 avril 2013

3.  « J’aime l’espèce de repos que procure la traduction. Ce que je vais dire va peut-être énerver les traducteurs, mais j’aime énormément traduire car il y a un aspect « tricot » : ça progresse malgré soi, la matière est déjà là, il suffit d’avancer (…) » in Next, septembre 20112

4. Tigre, Tigre ! présenté par Olivia de Dieuleveut, éditrice [vidéo], Flammarion http://www.rentreelitteraire-flammarion.com/rentree-litteraire-margaux-fragoso-4.html consulté le 16 avril 2013

5.  Joseba Sarrionandia [archive], blog 20 minutes
 http://lechemindagoue.20minutes-blogs.fr/archive/2009/05/22/joseba-sarrionandia.html consulté le 16 avril 2013

6.  Entretien avec Véronique Beghain, traductrice [article], Littexpress
 http://littexpress.over-blog.net/article-entretien-avec-veronique-beghain-traductrice-107742423.html consulté le 16 avril 2013

 

 

 

 

 

 

Bibliographie sélective

Traductions
Tigre, Tigre ! de Margaux Fragoso, éditions Flammarion, 2012
Tristes Pontiques d’Ovide, P.O.L, 2008

Romans et récits
Clèves, P.O.L, 2011

Essai
Rapport de police. Accusations de plagiat et autres modes de surveillance de la fiction, P.O.L, 2010

 

 

 

 

 

 

 

Marie DARRIEUSSECQ sur LITTEXPRESS

 

Darrieussecq Truismes

 

 

 

Article de Clémence sur Truismes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Clèves

 

 

 Article de Pauline sur Clèves.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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8 mai 2013 3 08 /05 /mai /2013 07:00

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Qui est Patrick Marcel ?

Auteur, traducteur, illustrateur par passion, exerce un métier de logistique (traite des plans de vol) dans l'aéronautique à l'aéroport de Bordeaux. Il est né en France en 1956 et vit actuellement à Bordeaux.

Il traduit principalement  de la fantasy, et plutôt du  roman. C'est également un traducteur occasionnel de bandes dessinées. Il n'est pas auteur de fiction mais d'articles spécialisés sur différents thèmes. On le connaît mieux aujourd'hui pour sa reprise de traduction de la fameuse série de G. Martin, Le Trône de fer.

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Patrick Marcel nous a rejointes au salon des  Mots bleus accompagné de sa bonne humeur contagieuse. Dans une ambiance feutrée et littéraire, attablées autour d'un cacolac, nous lui avons expliqué nos attentes. Nous avons alors entamé une discussion animée autour de ce métier de passionné et de son expérience unique.

 

 

patrickmarcel.JPGEn tant que traducteur, je ne sais pas s’il y a un traducteur typique. Moi, par exemple je n'ai pas fait d'études ; lorsque j'ai commencé, j'étais très fan de BD de science-fiction. Je suis donc parti en Angleterre à l'âge de 14 ans, j'y ai lu et découvert beaucoup de bd. Au bout d'un ou deux ans, cette dernière a laissé place au roman. On peut dire que c'est à partir de là que j'ai réellement commencé à lire. Quelques années plus tard, un ami bordelais, Francis Valery, publiait une revue de science-fiction, OpZone. L'envie de traduire me démangeait, j'ai donc fait appel à lui. Il m'a confié une nouvelle que j'ai traduite pour la revue. Elle est cependant parue dans le dernier numéro, ce qui ne m'a pas laissé la possibilité de traduire plus pour OpZone. Le résultat était moyen, il y avait plein de coquilles, et c'était une nouvelle à chute, mais tel que ce fut publié on ne comprenait pas du tout  ! Ce n'est pas ce que j'avais écrit d'ailleurs. Mais cela m'a quand même mis le pied à l'étrier.

Un autre ami s'est retrouvé chargé d'une collection. À l'époque, les frères Bogdanov devaient patronner dans Temps X la sortie de la série Docteur Who. En même temps, divers éditeurs aspiraient à novéliser les épisodes, dont cet ami. Finalement la série ne s'est pas faite, mais l'éditeur a quand même fait traduire quelques épisodes, et je fus le traducteur de l'un d'entre eux ! Mais ça n'est jamais paru...

Quelque temps après, ce même ami se retrouve directeur d'une collection d'horreur, domaine qui marchait très bien en Angleterre. Des auteurs comme Stephen King ou Peter Straub commençaient à percer. Nous connaissions bien leurs œuvres grâce à nos différents voyages, on s'est alors mis à traduire des textes d'horreur pour sa collection. Mais, au dernier moment, l'éditeur a jugé que l'horreur ne marcherait jamais en France. Le projet est tombé à l'eau... J'avais cependant traduit trois romans d'horreur qui sont finalement parus dans d'autres collections.

À partir de là, je pouvais prétendre à une expérience de traduction et démarcher divers directeurs de collections en disant : « Voilà, j'ai un bouquin paru ici, et un autre paru ici. »
 


Peut-on dire aujourd'hui que la tendance s'est inversée ? Les éditeurs font-ils appel à vous ou devez-vous toujours démarcher ?

Les deux. Certains éditeurs me contactent, mais avec la crise, beaucoup de collections rétrécissent, il y a donc moins de travail et par conséquent moins d'appels. Mais je profite des événements pour prendre contact. En novembre, avaient lieu les Utopiales à Nantes, un festival international de science-fiction. Neil Gaiman, que je connais bien, était présent. Grâce à lui j'ai pu travailler chez J'ai Lu car ces derniers cherchaient quelqu'un pour traduire  De bons présages, roman fantastique écrit par Terry Pratchett et Neil Gaiman. J'avais déjà lu du Pratchett et je connaissais bien Neil Gaiman même avant qu'il ne soit publié car il venait en Angleterre aux conventions de fantastique. J'ai finalement été recommandé par un ami qui traduisait déjà et qui connaissait mon admiration pour Neil Gaiman. Lorsque son premier roman est paru, je crois bien que c'est Neil qui m'a recommandé pour la traduction.
 
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Pour Sandman, c'est Neil Gaiman aussi qui vous a demandé ?

Non, en fait pour Sandman il y avait déjà eu une première traduction qui était pas mal mais incomplète, et une deuxième traduction qui était moyenne. L'éditeur a décidé de faire une nouvelle traduction plus fidèle ; il savait que je m’intéressais à cette bande dessinée et que je connaissais l'auteur, il m'a donc confié la traduction.
 


Il y a déjà eu plusieurs traductions pour Sandman. Est-ce que vous travaillez avec ces anciennes traductions ?

Non. Pour Sandman j'ai tout repris à zéro, et fait mes propres versions. Mais lorsque je m'inscris dans quelque chose qui a déjà été fait, par exemple le cinquième tome du Trône de fer, je suis obligé de me baser sur ce qui a été fait avant. Comme je m'inscris dans une continuité, je ne peux pas changer les personnages. Il y a quelques contraintes, je ne peux pas changer les noms pour des lecteurs qui sont habitués à des noms déjà utilisés, même si parfois j'aimerais bien le faire.

Ce cinquième volume du Trône de fer est, en France, divisé en trois tomes. Je me suis piégé moi-même car j'ai traduit un nom dans le premier tome, et au troisième je me suis rendu compte que je n'aurais pas dû le traduire ainsi parce qu'il y avait un jeu de mots sur ce nom. Et ma traduction avait complètement faussé le jeu de mots. Si j'avais fait la traduction du cinquième volet d'une seule traite, j'aurais pu m'en rendre compte. Malheureusement je devais rendre un premier tome, je n'y ai donc pas fait attention.
 


Avez-vous dû lire les premiers tomes de la série du Trône de fer ?

Oui, en partie. Mais il existe  un wiki pour la série ; donc pour les noms je pouvais m'y référer. J'ai surtout lu les premières traductions pour connaître le style du traducteur. Ce dernier était assez éloigné du style de George Martin ce qui me dérangeait car j'ai tendance à être plus fidèle à l'écriture de l'auteur. J'y suis revenu petit à petit. Comme je l'ai fait graduellement, restant d'abord dans le ton donné par le précédent traducteur et glissant finalement vers un style se rapprochant de celui de G. Martin, en principe ça ne devrait pas choquer les lecteurs.
 
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Vous n'avez jamais fait appel à l'ancien traducteur ?

Non, je n'en ai pas eu besoin. En plus j'ai l'impression qu'il est fâché avec l'éditeur...C'est pareil pour les auteurs. Lorsque je traduis un bouquin, c'est vraiment exceptionnel que je contacte l'auteur. En même temps, c'est rare qu'il y ait quelque chose que je ne comprenne pas, c'est plutôt un mot que je ne trouve pas ou dont je ne sais pas le sens exact. Évidemment, l'auteur ne pourra pas m'aider pour me dire ce que ça signifie en français. J'essaie de me débrouiller au mieux seul. J'ai traduit une série qui s'appelle Le Livre de Sandre qui se passait à la fin du Moyen Âge, dans le duché de Bourgogne. À la cour, les courtisans portaient des follybellies. Je ne savais vraiment pas ce que c'était. Alors j'ai contacté l'auteur (par mail), il n'a pas répondu. Après moult recherches, j'ai trouvé dans des chroniques du duché de Bourgogne la signification approximative du terme. Ne trouvant pas d'équivalence précise dans la langue française, j'ai essayé de remplacer par ce qui s'en approchait le plus, à savoir une espèce d'ornement fait de clochettes sur les vêtements des courtisans.
 


La langue anglaise n'a presque plus de secret pour vous ?

On ne va pas dire complètement car il y a toujours des mots qu'on ne connaît pas mais je lis beaucoup donc ça entretient et enrichit.
 


Est-ce qu'il faut aimer ce qu'on traduit pour en faire une traduction fidèle ?

Ça aide. Pour ma part, jusqu'à maintenant, je n'ai traduit que de la science-fiction, parce que j'aime ça depuis toujours et que j'en lis toujours énormément. Mais on m'a récemment proposé une traduction de littérature générale, on va voir ce que ça va donner !
 


Mais ne tombe-t-on pas dans la dérive « on aime trop donc on veut trop bien faire » ?

Il faut savoir prendre un certain recul. J'évite, par conscience professionnelle, de travailler sur un livre que je n'aime pas, ça m'est donc assez rarement arrivé. Finalement la traduction n'est qu'un hobby étant donne que j'ai un métier régulier (un hobby régulier qui a bien dérapé, c'est sûr, mais ça reste un hobby !) Donc je peux choisir, je ne suis pas forcé de prendre tout ce que les éditeurs me proposent. Si je prends un livre, je sais à peu près de quoi il s'agit et il y a de fortes chances que ça me plaise. Mais on peut toujours avoir de mauvaises surprises. J'avais fait un guide de série télé, et j'ai détesté ça. Il interviewait le créateur, et celui-ci avait des idées déplaisantes, réactionnaires... Mais cela reste tout de même rare, bien heureusement.

On essaie toujours de faire au mieux lors d'une traduction, mais si on me laissait une traduction pendant six ans, j'aurai toujours quelque chose à redire...



Finalement on n'est jamais vraiment satisfait ?

Pas vraiment ; à force de repasser, on change un mot, on revient, on se dit : «  non, c'était mieux au début », puis on revient et on se dit : « ah finalement ! ». Et là il faut arrêter ! Parce que ça n'en finirait plus. Il y a un moment, il faut savoir se dire qu'on ne peut pas faire mieux, ou du moins que le travail produit est de bonne qualité et le plus fidèle possible. Personnellement je fais un premier jet, puis je repasse, je corrige, et au fur et à mesure je polis. Après, on rend au directeur de collection et celui-ci va (dans l'idéal) me donner des conseils, me demander des changements, m'indiquer des corrections. Une fois, j'ai rendu un manuscrit et il me l'a renvoyé avec une phrase soulignée qui me paraissait limpide et pourtant il m'a indiqué n'avoir rien compris à la phrase. De mon point de vue, c'était tout a fait compréhensible, mais s'il ne l'a pas comprise, il y a sûrement plein de lecteurs qui vont être dans le même cas ; j'ai donc retravaillé la phrase. Une autre opinion est toujours la bienvenue.

Parfois il arrive que le manuscrit ne soit pas relu ; en tant que traducteur il m'arrive de laisser des fautes d'inattention et il faut qu'un correcteur passe derrière mon travail. Recevoir un manuscrit, ne pas le relire et l'envoyer directement à l'impression, ce n'est pas l'idéal...

Une autre fois, je traduisais un livre en plusieurs parties. Le premier tome est passé à l'impression et il n'y avait pas de correction, même cas de figure pour le second. Pour le troisième, j'envoie mon manuscrit avec une coquille intentionnelle au début du texte pour en avoir le cœur net. Effectivement le livre est sorti intact, avec la coquille ! Le travail du directeur de collection n'était pas fait et là c'est un problème.

Il n'y a pas très longtemps, j'ai envoyé une traduction à l'éditeur. Le manuscrit revient couvert de corrections. Il y avait plein de choses bizarres, des mots systématiquement changés et finalement non expliqués.



Dans ce cas de figure, le directeur de collection s'octroie pratiquement la traduction car il modifie le sens du texte.
 
Oui, il y avait même des corrections vraiment étranges ; toutes les fois où j'écrivais « la mâchoire », c'était remplacé par  « les mâchoires » ! Et comme c'était systématique... Un moment il y a une femme assez laide, avec la mâchoire proéminente, et le correcteur avait changé en « les mâchoires proéminentes »... Alors là nous ne sommes plus en  présence d'une servante mais d'un crocodile !
 


Ces échanges se font systématiquement par mail ?

Oui, c'est plus rapide, plus simple. Certains éditeurs, très peu, envoient les manuscrits et corrections par la poste, mais ça devient vraiment rare.
 


Vous n'avez jamais d'entretiens ?

Par téléphone surtout étant donné que je suis à Bordeaux et que la plupart des éditeurs sont à Paris.
 


Et parmi ces éditeurs, y en a-t-il avec qui vous préférez travailler ?

Oui, par exemple chez Denoël, je m'entendais très bien avec le directeur de collection de science-fiction. J'ai traduit des livres qui m'ont beaucoup plu. Actuellement les ventes ne sont pas conséquentes, il a donc réduit les dates sur le calendrier ce qui a engendré une diminution de mon temps de travail chez eux.
 


Pour revenir à Sandman, combien de temps faut-il en moyenne pour traduire un volume ?

Pour le deuxième volume, il faut que ça me prenne deux mois, ce qui ne m'arrange pas. Il ne va pas falloir que je traîne, il y a une quinzaine d'histoires, cela représente une histoire en trois jours. C'est possible mais j'espère que pour les suivants, les délais seront renégociés.
 


Et pour la rémunération elle se fait en fonction du temps que vous y passez ? Du nombre de pages ?

Ça dépend. Pour les romans, on calibrait par feuillet, chacun faisait vingt-cinq lignes de quarante à soixante termes. Ce qui faisait 1500 signes par feuillet. Et même s'il y avait deux lignes sur un feuillet cela comptait pour 1500 signes, c'est-à-dire un feuillet entier. Cela permettait de rémunérer par feuillet.

Aujourd'hui c'est encore plus ou moins le cas. Certains éditeurs rémunèrent encore au feuillet, d'autres rémunèrent aux 1500 caractères, ce qui ne fait pas toujours un feuillet. Il y a aussi des éditeurs qui voulaient rémunérer tous les 1500 caractères, sans tenir compte des intervalles ! Il y a une anecdote qui dit qu'un traducteur s'est dit : « bon puisque vous ne payez pas les intervalles, voilà ma traduction », et le manuscrit a été envoyé à l'éditeur sans aucune intervalle entre les mots. J'ai entendu dire qu'ils se sont arrangés autrement par la suite.

Certains éditeurs payent aussi au nombre de pages de l’œuvre originale. Ce qui est embêtant étant donné que la langue française comporte beaucoup plus de mots, 10% de plus approximativement.

Cette rémunération au feuillet, aux signes et autres consiste en un à-valoir. Puis on reçoit un pourcentage de chaque livre vendu.
 


Que pensez-vous du statut du traducteur ? Dans Sandman par exemple votre nom apparaît au milieu d'une foule de noms...
 
Oui c'est assez propre à la bande dessinée, il y a une grande équipe qui travaille sur le livre. Mais pour le roman généralement le nom du traducteur est quand même mieux mis en avant. Mais si on revient à la bande dessinée,  Watchmen a été traduit par Jean-Patrick Manchette qui était un auteur prestigieux. Dans ce cas la place accordée à son nom était à la hauteur de sa réputation.
 


Et pour rester sur la traduction de bande dessinée, on disait précédemment que la langue anglaise prenait moins de place que la langue française, comment faire alors pour ce qui est de la place accordée à la parole dans les bulles en bd ?

C'est effectivement un casse-tête ! Mais il y a un avantage : le lettrage se fait à l'informatique. L'un dans l'autre, on peut jouer sur la taille des caractères, on peut traduire en français et faire en sorte que la parole occupe la même place que la langue originale. Le problème avec le phylactère, c'est qu'il y a une taille prédéfinie. On peut rarement la changer, donc lorsque par exemple nous avons le mot now, qu'on doit remplacer par « maintenant », la taille du mot vous laisse imaginer le problème que ça peut engendrer... On essaie de s'arranger avec des go si le contexte le permet. Sinon j'ai aussi eu droit à why me, « pourquoi moi » ce qui est aussi un problème ! Mais parfois, avec un peu de chance, la bulle se trouve sur un fond vide, blanc. Dans ce cas on peut redessiner complètement le phylactère.

Dans Sandman, Neil Gaiman s'amuse parfois. Il y a un démon qui parle par rimes, il a dû considérer ce n'était pas assez drôle. Alors il lui a fait prononcer un sonnet. C'était encore envisageable... Mais un sonnet avec des rimes qui doit rester dans le contexte de la conversation, je peux vous dire que ce n'était pas une partie de plaisir !
George R Martin Trone de fer T13

 
Vous préférez traduire de la bd ou du roman ?

Ça dépend, disons qu'avec le roman, il n'y a pas de contraintes de place. Mais j'adore la bd, c 'était très agréable de travailler sur Sandman parce que j'adore cette bande dessinée. Je n'ai pas de préférence marquée, un bon roman, une bonne bd, c'est plaisant. Être pris dans l'histoire, embarqué avec les personnages, finalement on est un lecteur comme un autre. Par exemple la traduction du cinquième tome du Trône de fer j'y ai passé quinze mois. Cette traduction m'a mobilisé pendant quinze mois (équivalent des tomes treize, quatorze et quinze en France), et un jour en octobre, je me suis levé, je n'avais rien à faire sur le Trône de fer. J'ai vraiment eu un vide.
 


Selon vous, c'est la traduction qui amène à l'écriture ou le contraire ?

Personnellement je n'écris pas vraiment. J'ai écrit des articles surtout, un sur les Monty Python par exemple. Ce ne sont pas vraiment des romans, pas de la fiction en tout cas. Des livres « d'érudition » disons.
 


Et vous n'avez pas envie d'écrire de la fiction ?

Pas vraiment... Mais si je devais le faire, ce serait de la bd. Écrire des romans, n'est ni spontané ni naturel pour moi. La traduction n'est pas difficile, il n'y a pas de travail d'imagination ! Il y a juste tout un travail de compréhension.
 


Justement, en matière de compréhension, chez les traducteurs il y a des ciblistes et des sourcistes. Et vous ?
 
Moi je suis plutôt les deux. Je m'adapte selon la situation, le texte, le contexte. Parfois traduire de la façon la plus fidèle possible est nécessaire, mais à d'autres moments il faut interpréter pour que le texte soit plus accessible en français. Après c'est un choix. Être au plus près du texte original pour être au plus près de la pensée de l'auteur ou bien adapter le livre pour qu'il se lise le plus possible comme s'il avait été écrit en français. Dans l'idéal, il faudrait qu'une traduction se lise le plus naturellement qui soit, que personne ne pense « c'est bien ou mal traduit ». Il faut éviter à tout prix que la traduction se ressente. Mais je ne pense pas qu'il y ait de règles, ça dépend du traducteur, du texte, du passage. Parfois il y a des plaisanteries impossibles à traduire en français. Il faut trouver quelque chose qui soit drôle, qui reste dans le contexte, et qui serve le but de la plaisanterie originale, ce qui n'est évident. Il m’est arrivé aussi d'avoir un jeu de mots complètement intraduisible. Quinze ans après ça m’arrive encore d’y réfléchir, je cherche, je ne trouve toujours pas. J’ai donc tendance à penser qu’il n’y a pas de traduction correcte. Après avoir tout cherché, je n’ai pas réussi à trouver, j’ai alors mis une note du traducteur.



Apparemment c’est quelque chose que l’on n’aime pas tellement faire en tant que traducteur.

Pour quelque chose qui doit se faire naturellement, non ce n’est pas très bien, d’autant plus lorsqu’il s’agit d’une plaisanterie ! Si on doit la raconter l’effet est raté. C’est vraiment un problème. Du coup j’ai dû faire une ndt pour expliquer le jeu de mot au lecteur. C’est ce qu’il y a de fabuleux avec l’humour, et c’est aussi pour ça que j’aime le traduire, c’est que parfois on peut le traduire directement (même avec des jeux de mots !). Une plaisanterie traduite en français c’est facile, en revanche, un jeu de mots qui se traduit en français c’est formidable. Et d’autres qui resteront toujours intraduisibles. On cherche, on torpille. Ce fameux jeu de mots me hantera toujours. C’est la tache sur ma conscience !



Si un jour une idée vous vient vous pourrez toujours contacter l’éditeur pour la lui soumettre.

Oui d’ailleurs je vais demander l’éditeur de le revoir mais malheureusement je pense que cette plaisanterie restera toujours une note de bas de page.



On se posait la question de la rémunération, à savoir si c’est aujourd’hui un métier viable ou pas ?

Moi non mais ça ne compte pas car j’ai un métier à côté, la traduction est un hobby. Donc je choisis un bouquin, j’essaye d’avoir le temps le plus long, pour le lire, etc. Plus j’ai de temps, plus je suis content, car ça me permet d’affiner, de faire bien. En revanche, un traducteur qui ne fait que ça a intérêt à traduire rapidement. Oui c’est un métier, un vrai. On peut en vivre. Tout dépend aussi des gens avec qui on travaille… J’ai même des amis qui sont auteurs et qui font de la traduction. Aujourd’hui malheureusement, quand on est auteur, excepté si on s’appelle J-K Rowling, il est très dur de vivre de son métier. Très peu y arrivent. La traduction vient soutenir ces auteurs, c’est un véritable complément financier. Il est vrai qu’actuellement avec la crise les collections rétrécissent, il y a moins d’opportunités.



Nous avons eu des cours sur la traduction, on nous a expliqué que les éditeurs faisaient parfois appel à des universitaires, ils ne les payaient pas ou très peu. Par conséquent ils prenaient le travail à des traducteurs professionnels.

Il est vrai que les éditeurs cherchent à économiser partout. Une légende circule dans le milieu à propos d’une traductrice qu’on voyait partout. Elle faisait énormément de chose mais le niveau de ses traductions était très variable. Il y avait beaucoup de fautes. Selon la légende, après je ne sais pas ce qui est vrai mais, paraît-il qu’elle donnait les traductions à ses élèves. Elle les reprenait un peu derrière puis partageait la rémunération. Enfin ça je suppose. Par conséquent il y avait des traductions qui paraissaient un peu amateur. Tout sortait sous son nom mais ce n’est pas elle qui avait tout fait. Bon… ça existe peut-être ! Dans le temps c’était plus fréquent, maintenant les choses sont faites plus rigoureusement. La célèbre Série noire par exemple. Tout devait rentrer en 235 pages donc si le texte était trop long il était largement élagué. Le traducteur prenait des décisions sur le texte lui même. Si ce qui était écrit ne lui plaisait pas, il modifiait. Dans la Série noire, pour que ça soit à la mode, on faisait parler les personnages avec l'argot noir de la pègre, sauf qu’il s’agissait de l'argot de la pègre de Touchez pas au grisby de Pierre Simonin, et que de nos jours ça a considérablement vieilli. Curieusement, si c’est un argot américain d’origine, il a moins vieilli que l’argot des traductions. Pourtant il n’y a pas de raison. C’est un phénomène très curieux avec les traductions, elles vieillissent souvent mieux que le texte d’origine. Cela fait que l’on fait pas mal de retraduction. J’ai retraduit des textes des années 50, en partie car ils avaient été coupés à l’époque et en partie car le texte vieillit et qu’il fallait le rafraîchir.



Et pour Sandman, de quand datait la première traduction ?

Ah non, là, c’est récent ; c’est juste que la première traduction n’était pas arrivée au bout. Il existait trois ou quatre tomes, je crois, ensuite l’éditeur a décidé d’arrêter. Puis la deuxième traduction est arrivée au bout mais il y avait des choses pas terribles. Par exemple le Sandman et John arrivent dans une pièce tapissée de chair humaine et John dit : « On se croirait dans un film de Mike Hammer ». Je pense que le texte original voulait dire un film de la Hammer. Ce n’est pas pareil du tout. Le traducteur a vu Hammer film et a pensé qu’il s’agissait de Mike Hammer. Non Mike Hammer c’est du polar, là c’est de l’horreur, il s’agit donc d’un film de la Hammer. Il y avait des petites choses comme ça qui n’allaient pas. De plus, au niveau des droits, ça coûte aussi cher de les renégocier que de refaire une traduction. Par conséquent on a décidé de retraduire. Finalement ça se passe souvent comme ça. D’ailleurs quand un bouquin change d’éditeur, en bande dessinée, généralement on refait la traduction. Même si le bouquin précédent est très récent. Pour les romans, on achète les droits, on fait une traduction, puis on la garde pendant un long moment. Actuellement nous sommes vraiment dans une vague de retraduction. Agatha Christie, par exemple, dont les textes ont été largement découpés, est récemment ressortie sous les traductions intégrales. Dashiel Hammet avec  Le Faucon de Malte, a été retraduit. En science-fiction c’était pareil. J’ai entendu dire, mais je ne l’ai pas encore vu, que les traducteurs dans certaines revues après guerre, lorsqu’ils traduisaient des nouvelles, outrepassaient leur rôle de traducteur de manière inimaginable. Si la nouvelle se passait tôt le matin à San Francisco et qu’elle avait pour protagoniste un John Smith, la version traduite se déroulait tôt le matin à Bordeaux avec un Jean Forgeron. Tout était traduit, les noms, les lieux. Apparemment cela n’a pas duré longtemps car c’était un peu extrême.



Et selon vous, pour entrer dans le monde de la traduction il faut connaître des gens, avoir des contacts ?

Effectivement ça aide, surtout maintenant avec la crise, tous les traducteurs n’ont pas leur part. Moi, oui, on peut dire que mes contacts m’ont beaucoup aidé. Je connaissais des gens qui travaillaient pour des éditeurs. Ils étaient responsable d’une revue ou directeur de collection, ils m’ont mis le pied à l’étrier. Ceci dit j’ai traduit des bouquins chez Presses Pocket, on ne me connaissait pas. J’y suis allé, j’ai montré mon travail précédent et j’ai proposé mes services. Il se trouvait qu’il y avait quelque chose pour moi.



Mais aujourd’hui peut-on se présenter chez un éditeur en disant « Bonjour, je connais la langue et j’aimerais traduire » ?

Eh bien non, on ne peut pas arriver les mains vides, c’est comme en bd, il faut amener et montrer quelque chose. C’est toujours le même problème. On ne peut pas avoir de boulot si on n’a pas d’expérience et on peut pas avoir d’expérience si on n’a pas de boulot. Après je ne sais pas bien car j’ai eu de la chance. En plus comme je suis à Bordeaux donc je ne connais pas tellement les gens. Avec le temps j’ai des amis qui sont devenus directeurs de collection mais ils étaient mes amis avant d’être des directeurs de collection. Mais je suis loin de connaître tout le monde, c’est pour cela que je me rends à des salons de science-fiction, pour rencontrer les gens, me faire connaître. En 2010 j’ai eu une année blanche. J’avais une traduction qui n’était pas pressée, du coup j’ai traîné sur les premiers mois de l’année. J’ai ensuite eu une proposition mais l’agent ne voulait pas vendre les droits numériques or aujourd’hui sans les droits numériques il est difficile de faire quelque chose. D’ailleurs je ne comprends toujours pas pourquoi il ne voulait pas les vendre. Nous avions les droits papier, je ne vois pas ce qu’il allait faire avec les droits numériques. Il ne pouvait pas les vendre à quelqu’un d’autre car la personne devrait faire traduire le bouquin. C’est resté comme ça longtemps, jusqu’en 2011. Il était trop tard, je ne pouvais plus la traduire. Dans le même temps, les éditeurs avec qui je tournais régulièrement ont changé les directeurs de collection, par conséquent je ne connaissais plus personne ou très peu. Je me suis dis que j’allais attendre qu’ils me contactent, mais ça n’est jamais arrivé. Fin 2010 j’ai commencé à chercher du travail.



Vous pourriez faire des traduction de séries ? Par exemple pour Games of Thrones, ils pourraient faire appel à vous pour faire du sous-titrage ou des choses comme ça.

A priori pourquoi pas. Ce sont d’autres contraintes techniques qu’il faut apprendre. Un sous-titre ne doit pas excéder une certaine longueur. Finalement c’est juste une histoire de format et de contrainte qu’il faut maîtriser, combien de temps, ce qu’on traduit ou non pour qu’ils soient lisibles et compréhensibles. Ne pas perdre le lecteur. Le travail doit être plus dur sur des sitcom ou il y a des jeux de mots et des sous-entendus graveleux. Il faut le faire passer que ça soit court, que ça passe dans le contexte. Quelque part ça ressemble un peu a la bd ; J’ai été en contact avec des sous-titreur. Apparemment ils sont vraiment contraints par le temps. On leur donne des délais très courts. Il y a aussi un problème, le script et l’épisode séparément, c’est pour ça que certains sous-titres semblent hors contexte. La personne a traduit sans regarder l’épisode en pensant que tel mot voulait dire telle chose. Or, sorti du contexte les erreurs sont fréquentes. C’est compliqué.



C’est un métier de passionné quand même ! C’est long, ça prend du temps. Et ce n’est pas encore vraiment reconnu à sa juste valeur.

Oui mais j’aime traduire, c’est quelque chose qui me plaît. C’est agréable, et puis j’aime pouvoir partager. Par exemple quand j’étais chez Denoël j’ai traduit des bouquins que j’avais recommandés et que j’aimais beaucoup. Traduire pourBarry-Hughart-La-Magnificence-des-oiseaux.gif faire connaître des bouquins c’est formidable ! J’ai traduit une trilogie de fantasy chinoise qui sort chez Folio. Ce sont Les aventures de Maître Li et de Bœuf Numéro Dix [t. 1 : La Magnificence des oiseaux], ça se passe au septième siècle chinois ; Maître Li est le plus grand lettré de Chine, il a un peu plus de cent ans, il est très doué mais il a un vilain trait de caractère, il aime le mauvais vin ! Il est aidé dans ses enquêtes par Boeuf Numéro Dix, qui est très costaud car il est le dixième de sa famille d’où son nom. C’est Holmes et Watson sauf qu’au lieu de la cocaïne c’est le mauvais vin. C’est très comique. Il y a une scène ou il essaye de voler des aimants à un riche marchand. Après avoir appris qu’il était très gourmand, notamment de porc-épic, ils montent toute une comédie. Il va rencontrer le marchand, éploré, en larmes, annonçant que sa femme est morte en mangeant du porc-épic. Affolé le marchand s’enquiert de la préparation de ce fameux porc-épic. Il faut respecter les ingrédients, les récipients. Le marchand commence à devenir fébrile car toute la recette est respectée à la lettre, il n’y avait donc aucune raison pour qu’elle meure. Dépité il se dit qu’il ne pourra plus manger de porc-épic de sa vie car il risque d’en mourir. Cette scène dure trois pages, la recette est détaillée, c’est terriblement drôle. C’est les aventures du yéti revues par Indiana Jones. Ils traversent la Chine dans un sens ou dans un autre. Ils rencontrent des dieux, des fantômes. Je n’ai lu que des bonnes critiques excepté pour les deux derniers tomes qui sont un peu répétitifs dans la structure mais ça reste très agréable. Malgré tout ça ne se vend pas. C’est agaçant mais c’est comme ça, cela fait partie des mystères de l’édition. Mais je suis content de faire découvrir cette littérature, de la rendre accessible aux lecteurs. Évidemment c’est un travail mais je le trouve agréable ; de plus, dans mon cas bien sur, il s’agit d’un choix car j’ai un travail à côté.



Et votre travail à côté c’est en rapport avec le livre ?

Ah non pas du tout, je travaille à l’aéroport. Je traite des plans de vol, ça n’a donc aucun rapport sauf que parfois il y a des pilotes avec qui on peut parler anglais.

Tale-of-Sand-HC-Cover.jpg

Dans Tale of Sand, il y a beaucoup de textes en anglais même dans la version traduite.

Oui alors ça vient du script, il y a des pages en fond inclus par le dessinateur. On ne peut pas toucher aux images excepté les bulles. C’est un élément graphique en fait. Ce n’est pas tellement gênant même s’il y a quelques éléments de description parfois. Par exemple, il arrive dans la ville, regarde autour de lui. Ce n’est pas de la nouveauté, c’est de la description. Cela n’enlève rien à la compréhension. C’est difficile de traduire et de remplacer.



C'est un élément stylistique ; à un moment il y a le fond où sont écrites les paroles en anglais qui s’insèrent dans la bulle. Tout passait pile, c’est très réussi.

Oui bien sûr mais ça aurait été mieux si ça avait été en français. Cette bd a beaucoup fait rire ma sœur quand je lui ai dit : « c’est moi qui l’ai traduite, eh oui, une bd muette ».

Le-Bus.gif

Mais non il y a quand même des choses à traduire !

Ah oui quand même il y a l’introduction, la conclusion et la préface. Quelques bulles notamment celles du vieillard bavard. J’ai également traduit une autre bd muette, Le Bus. Il a été primé par le prix du patrimoine à Angoulême. C’est une série de strips en deux bandes d’un petit mec à lunettes qui attend son bus et à qui il arrive des trucs surréalistes. À un moment le bus tombe d’un pont, et lorsqu'il va s’écraser, l'engin s’arrête car il y a un arrêt de bus. Ce sont des choses farfelues, surréalistes, c’est très rigolo, mais c’est muet. Et c’est moi qui l’ai traduite ! Je plaisante, il y a des petites choses à traduire qui ont de la narration. Sur le bus il y a des destinations improbables avec des jeux de mots tordus. Il y en avait un c’était pour la tequila…. C’est un film avec Gregory Peck qui s’appelle To kill the Mocking Bird. Le jeu de mots c’est tequila mocking bird. Il a fallu que je trouve quelque chose avec un alcool. En général il y a un dessin avec, il faut donc rester dans le style et dans la continuité. Souvent c’est écrit en tout petit, sur la plaque minéralogique. Donc voilà deux bouquins muets à traduire dans une année. Je ne sais pas si je dois me sentir flatté ou vexé.



Une heure et demie plus tard, attablés devant nos verres vides, nous avons achevé notre entretien par une discussion privilégiée à propos du Trône de fer. Bien évidemment nous passerons sous silence les informations durement obtenues afin de ne pas dévoiler les backstages de notre série préférée...


Marion et Margaux, LP



Œuvres évoquées durant l'entretien

Monty Python ! Petit précis d'iconoclasme (essai), 2011, Les Moutons électriques

Les Nombreuses vies de Cthulhu (essai), 2009, Les Moutons électriques

La Magnificence des Oiseaux (roman), Barry Hughart, Traduction 2000, Denoël

Trône de Fer (roman), G. R. R. Martin, Flammarion, Traduction tomes 12 et 13, 2012

Sandman (bande dessinée), Neil Gaiman, Traduction 2012, Vertigo

Tale of Sand (bande dessinée), Jim Henson's, Traduction 2012, Éditions Paquet



Pour découvrir le reste de l’œuvre de Patrick Marcel

http://www.noosfere.org/icarus/livres/auteur.asp?numauteur=640

 

 


 

 

 


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2 mai 2013 4 02 /05 /mai /2013 07:00

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Un peu d'histoire : Projet et création de la collection

 Depuis des années, Jean-Daniel Brèque est passionné par la littérature populaire victorienne et edwardienne de la période des Sherlock Holmes, soit tout ce qui se publiait dans les années 1890-1914.
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Certains auteurs de cette période sont connus en France, mais surtout (voire exclusivement) dans le domaine du roman policier. Or, énormément d’œuvres écrites durant cette période n’ont jamais été traduites, sont tombées dans l’oubli ou ont été publiées dans la presse sans pour autant être reprises en volume. Jusqu’à récemment, les livres en anglais étaient très difficilement disponibles en France. L’impression à la demande et la mise en ligne du facsimilé sur internet ont un peu amélioré les choses mais pas de façon concluante.
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Jean-Daniel Brèque, de son côté, a commencé à s’intéresser à la question il y a trois ans. C'est par passion qu'il a accumulé « toutes ces histoires », et face au vide éditorial qui caractérise les titres de cette période, il a finalement décidé de les éditer lui-même. Il a ainsi découvert une petite maison d’édition dans l’Ariège :  Rivière Blanche, qui publie des livres à la demande et dont les deux éditeurs connaissent très bien la période qui l’intéresse. Auparavant, d'autres éditeurs comme Xavier Legrand-Ferronnière, créateur de la revue et de la maison d'édition  Le Visage vert avaient déjà essayé de faire publier des livres de cette « couleur », sans pour autant que cela ait fonctionné. Le problème n’est pas que le grand public n’aime pas cette littérature mais plutôt qu’il ne la connaît pas.

Jean-Daniel Brèque a donc proposé son projet aux éditeurs de Rivière Blanche qui ont immédiatement accepté. Il s’est en quelque sorte intégré à leur structure éditoriale et a pris la direction de la collection intitulée « Baskerville », avec pour seule contrainte de choisir une maquette de couverture en fonction de celle de la maison. Aujourd’hui, il choisit les livres à publier, les traduit la plupart du temps, ou révise de vieilles traductions.
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Ainsi, en tant que traducteur et directeur de collection, il joue un rôle de passeur d’une façon originale puisqu’il s’intéresse à des auteurs disparus. La plupart des écrivains qu’il choisit de publier sont anglo-saxons ou américains, leurs ouvrages datent du XIXe et du début du XXe siècle. Ceux-ci sont souvent totalement inconnus ou tombés dans l’oubli.

Dans cette démarche, Jean-Daniel Brèque apprécie « tomber », lors de ses recherches, sur un auteur dont personne n’a jamais entendu parler et dont l’œuvre est particulièrement remarquable : il aime offrir cela aux lecteurs.

Concernant l’édition de livres numériques, les éditeurs de Rivière Blanche ne souhaitaient pas en publier car leur petite structure n’a pas forcément les moyens de s’en occuper. Jean-Daniel Brèque a donc décidé de créer un catalogue numérique qui comprend déjà douze livres en vente chez Amazon. Un de ses amis, éditeur aux éditions Moutons électriques, lui a également proposé de vendre des livres numériques sur sa page.



Pour découvrir les titres des collections

Jean-Daniel Brèque, traducteur de langue anglaise, choisit, présente, traduit ou annote les textes de deux collections distinctes : la collection « Baskerville » papier et celle de livre numérique « e-baskerville ». Bien qu’elles aient le même nom, on ne peut pas parler de collections identiques mais plutôt de collections parallèles. La collection de livres papier « Baskerville » est publiée chez Rivière Blanche et est en vente sur leur site, dans leurs boutiques (eBay, Amazon) et chez leurs libraires partenaires. La collection de livres numériques « e-Baskerville » est publiée par Jean-Daniel Brèque lui-même et est en vente sur le site d’Amazon et sur celui des éditions Moutons électriques.

Vous pouvez découvrir la collection « Baskerville » sur le site de Rivière Blanche :

http://www.riviereblanche.com/

Pour avoir un aperçu du catalogue de la collection « e-Baskerville », vous pouvez consulter le site des éditions Moutons électriques :

http://www.moutons-electriques.fr/bibliotheque-numerique

Et depuis 2013, vous pouvez trouver les livres numériques sur le site kobobooks:
http://www.kobobooks.fr/search/search.html?q=e-baskerville

 

 

Émilie et Marine, LP

 

 

 Entretien avec Jean Daniel Brèque sur Littexpress.

 

 

 


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1 mai 2013 3 01 /05 /mai /2013 07:00

traductrice aux éditions Asphalte

 

Le soleil brille à Aix-en-Provence. Camille et Lucie traversent le cours Mirabeau pour rejoindre la rue Joseph Cabassol. Elles ont rendez-vous à l'heure du thé au n°4, à la librairie Book in Bar avec Audrey Coussy, traductrice de son état. Elles entrent, choisissent une table, celle dans le coin tranquille entourée de front covers plus originales les unes que les autres, et sortent leur matériel : ordinateur, micro, bloc-notes... Les deux comparses sont parées lorsque arrive la traductrice officiant aux éditions Asphalte. Après les présentations de rigueur, et comme les quatre coups de 14h sonnent, le trio entame l'interview.



Alors, sourciste ou cibliste ?!

 (Rires) C’est une question trop directe, je vais déjà commencer par me présenter : j'ai fait des études d’anglais à Aix-Marseille Université avant de partir finir mon doctorat à Paris 3. Je suis aussi partie en échange au Canada pendant un an, en master 1, en Ontario. La meilleure année de mon cursus et une de mes plus belles expériences, car je vivais dans un endroit anglophone et j'étais donc totalement immergée dans la langue. Je pense que c’est essentiel pour un traducteur. C’est ce qui a été mon tremplin pour ensuite faire de la traduction.



Vous n’y pensiez pas déjà avant ?

Si, un peu, car l’anglais m’a toujours parlé. Cela me vient de mon grand-père qui a travaillé au Maroc avec les Américains pendant la Seconde Guerre mondiale et qui s’est entiché de l’anglais. C’est devenu sa passion, qu’il m’a transmise. Comme au départ l’enseignement ne m’attirait pas trop, je me suis orientée vers la traduction pendant mes études universitaires, ce qui m’a de suite beaucoup plu. J’ai ensuite enchaîné un master 1 et un master 2 avant d’attaquer une thèse sur la traduction de textes pour la jeunesse. Je n’arrivais pas à quitter la fac, et puis la recherche m’a toujours intéressée parce qu'elle me permet de continuer à explorer la théorie. Je me dis que ce qui est bien quand on est traducteur, c’est de ne jamais être trop sûr de soi. On peut avoir des convictions, mais des idées très arrêtées dès le début, je trouve ça dommage. Justement, la recherche permet de se remettre toujours en question et de chercher toujours plus loin. Pour moi, être traducteur c’est justement ça, c’est aller toujours plus loin, être un lecteur très attentif qui décortique le texte au maximum. Je retrouve mon travail de recherche dans mes traductions, et mes traductions m’aident aussi dans mon travail de recherche : je me sens d’ailleurs plus légitime pour parler de traduction maintenant que je traduis pour une maison d’édition.



Justement, à quel moment dans un travail de traduction jugez-vous que vous avez vu tout ce qu’il y avait à voir et que vous pouvez le donner à l’éditeur ?

Jamais! (Rires) Ça fait cliché, mais le doute est toujours là. Je me dis seulement qu’à ce moment précis, c’est la meilleure version que je puisse envoyer, la plus aboutie. Même si j’avais deux, trois mois de plus, ça ne ferait pas une énorme différence sur la qualité. En général, je rends ma traduction en deux ou trois parties. Pendant que je travaille sur ma deuxième partie, une des éditrices travaille sur la première, relit attentivement, vérifie que je n’ai pas sauté de phrase ou fait de contresens. Heureusement qu’il y a ce travail de relecture derrière mon premier jet, car lorsque l'on traduit on a la tête dans le guidon et on ne se rend pas forcément compte : on fait des calques, des anglicismes, on a parfois l’impression d’être Jean-Claude Vandamme… (Rires) C’est pour ça que j’accepte la plupart des modifications suggérées par mes éditrices : je sais qu’on est sur la même longueur d’ondes, qu’on partage une même vision du texte, original et traduit, et qu’elles comprennent où je veux mener la barque.



Donc c’est vous l’auteure ?

Oui, je suis l’auteure de ma traduction. Je ne suis pas l’auteure du livre, mais je prends la responsabilité de faire publier ma traduction du livre.



C’est donc par vous que ce texte va être transmis dans notre langue. Donc si c’est « pourri »…

Oui, si c’est « pourri » ça retombe sur moi et sur la maison d’édition. Et je ne le vivrais pas bien… ! Je ne voudrais pas mettre mon nom sur quelque chose dont je ne suis pas satisfaite.



Pour rebondir sur le jugement de votre travail, comme il y a des critiques sur les livres, vous arrive-t-il d’avoir des critiques sur vos traductions ?

Oui, j’ai déjà vu des critiques sur des livres que j’ai traduits, mais la plupart du temps on oublie complètement le traducteur, le fait que le texte a été traduit. C’est pour ça que ça me marque quand le ou la critique mentionne mon travail. C’est arrivé pour ma troisième traduction chez Asphalte, Breakfast on Pluto : l’émission de radio Salle 101 a complimenté le travail de traduction dans sa critique du livre. Comme c’est le livre qui, je crois, m’a demandé le plus de travail, au niveau de l’argot irlandais, des voix des personnages, de la narration décousue, etc., j’étais heureuse qu’on reconnaisse la difficulté du texte original et, cerise sur la gâteau, qu’on trouve la traduction réussie !



C’est vrai que même nous, en tant que lectrices, on ne pense pas forcément au traducteur, pourtant nous comprenons que c’est important de s’y intéresser. Car, n’étant pas bilingue, on peut ne pas être réceptif à certaines littératures et se poser la question de savoir si cela vient de la différence culturelle ou de l’auteur lui-même, ou même de la traduction qu’on nous propose, donc du traducteur.

C’est vrai que c’est difficile de faire la part des choses, de savoir si c’est la faute ou non de la traduction…



On peut tout de même juger si une traduction est mauvaise, du fait de l’expression, du mauvais français. Par exemple, j’ai lu des livres en espagnol, dont j’ai relu des traductions par la suite : certains textes passaient très bien, mais dans d’autres je ne retrouvais pas la musicalité, la beauté des mots et des tournures de phrases. C’est ici qu’on se rend compte qu’une traduction est mauvaise.

En effet, quand on est lecteur, tout est dans le ressenti. Henri Meschonnic, un théoricien de la traduction qui me fascine, a parlé de traduction « porteuse » : il faut que la traduction porte autant que le texte original, que le traducteur trouve la voix du texte, en français, sans forcer pour autant le texte original à rentrer dans un moule.



D’ailleurs, Meschonnic – je crois que c'est lui – a dit que le traducteur devait traduire comme si c’était l’auteur lui-même qui écrivait dans notre langue.

Je suis d’accord avec ça, jusqu’à un certain point : respecter le texte source, oui, mais sans non plus être dans un respect tel qu’on va se retrouver paralysé face au texte et se contenter de calquer. En étudiant la façon dont l’auteur travaille sa propre langue, on peut alors chercher à reproduire cela en français, un peu comme si on imaginait ce que l’auteur ferait s’il parlait français.

 

 

 

Chaque traduction doit être unique, est-ce que de nouvelles questions se posent à chaque fois dans votre travail ?

Oui, à chaque fois c’est différent, même pour un auteur que j’ai déjà traduit. Je viens de traduire le second roman de Richard Milward, dont j’avais déjà traduit le premier livre (Pommes). L'auteur, son univers, son langage (du nord de l’Angleterre) restent les mêmes, mais on sent dans Block party : un roman à dix étages, une certaine maturité par rapport à Pommes, on sent que quelques années se sont écoulées entre l’écriture de ces deux romans. Block party présentait des défis de traduction inédits pour moi, même si je pouvais m’appuyer sur le style singulier de l’auteur, qui, lui, demeure. Et c’est passionnant de voir évoluer un auteur.

Richard-Milward-Pommes.gif

Des quatre livres que vous avez traduits pour les éditions Asphalte, il y en a un qui vient des États-Unis, un d’Irlande et deux du nord de l’Angleterre. Est-ce qu’il y a de grandes différences entre les trois anglais traduits ?

Oui, chacun a présenté ses propres défis, ses propres difficultés. Avec Pommes, ma première traduction, je n’osais pas encore faire entendre ma voix en tant que traductrice, et puis j’ai dû plonger tête la première dans un argot très ancré dans le nord de l’Angleterre. Sans Internet, je ne sais pas comment j’aurais pu réussir ! Il aurait fallu que j’aille faire un tour là-bas et que j’écrive à l’auteur pour qu’il me fasse un petit lexique. Le deuxième roman, Icelander, m’a aussi posé problème au niveau de la langue car c’est un livre choral dans lequel tous les personnages ont une façon bien à eux de s’exprimer. J’ai essayé de reproduire ces différents registres de langue, en me basant sur un personnage, l’héroïne, qui s’exprime dans un anglais courant. À partir de cette voix, j’ai essayé de déterminer une sorte de spectre sur lequel j’ai placé les personnages principaux (Nathan était du côté plus familier, Wible & Pacheco du côté plus soutenu, voire ésotérique). C’est comme ça que j’ai pu m’y retrouver un peu et produire une traduction cohérente. Le troisième, Breakfast on Pluto, a sûrement été le plus compliqué, avec son argot irlandais des années 1970. On s’inscrit donc ici dans une époque spécifique, avec des références culturelles qu’il faut arriver à faire parler en français. Pour certaines, cela m’était impossible et il m’a fallu les lumières de Patrick McCabe. Il m’a même dit à certains endroits que je pouvais supprimer telle ou telle référence, que ça ne le gênait pas. Impossible pour moi, mais il me l’a répété, alors je l’ai fait, deux fois, et ça a été affreux ! Ce qui était étonnant c’était que moi, je faisais limite un malaise à l’idée de supprimer ces références, mais l’auteur, lui, n’y voyait pas d’inconvénient. Il faut dire que c’est un livre qu’il a écrit dans les années 1990 et qui a été adapté depuis au cinéma, donc il est certainement passé à autre chose par rapport à cette oeuvre.



C'est étonnant !

Ça m'a vraiment interpellée, car les traducteurs ont tendance à sacraliser le texte original, alors que les auteurs en général sont contents que l'on trouve des solutions, que l'on re-manipule le texte. C'est nous qui sommes plutôt opposés à cette idée, ou qui n’osons pas le faire. Je ne sais pas si les autres auteurs que j'ai traduits m'auraient dit la même chose ou auraient accepté : Patrick McCabe est un auteur très productif, son approche au texte est peut-être différente.



Vous avez été en lien avec les auteurs des textes que vous avez traduits ?

Je les ai contactés tous les trois, oui, mais pas dans l’ordre chronologique. J’ai attendu la traduction de Block Party avant de contacter Richard Milward : comme Pommes était ma première traduction, je n’arrivais pas à trouver ma place de traductrice, je ne me sentais pas du tout assurée, donc je voyais le recours à l'auteur comme quelque chose qui empiétait sur mon écriture. Comme un échec. Et puis je n'osais pas le déranger. Alors que c’est tout l’inverse : en général, les auteurs sont ravis d'échanger avec leur traducteur. Pour Icelander, j'ai contacté Dustin Long à la fin de mon travail de traduction, pour vérifier notamment que j’avais bien compris la présence d’un jeu de mots. Je voulais m’assurer que ce n’était pas juste la chercheuse en moi qui voyait des choses qui n'existaient pas. Et ce qui tombait bien c'est que lui aussi est chercheur, il a donc eu tendance en écrivant son texte à faire des références cachées. Il a été ravi de voir que j'avais relevé ce jeu de mots ! Il ne pensait pas que quelqu'un le verrait. J'avoue que j’étais assez fière ! Et j'en ai profité pour lui dire que j'avais adoré son roman : la traductrice-fan ! (Rires) J'ai aussi contacté Patrick McCabe à la fin sauf que cette fois-ci, j'avais au moins dix questions à lui poser, à la fois sur le vocabulaire (irlandais) et les références culturelles et historiques. Si j'ai décidé de les contacter à la fin du processus de traduction, c'est tout d’abord pour m'approprier le texte et entrer pleinement dans leur univers. Umberto Eco a fait cette réflexion que je trouve intéressante au sujet de l'univers de l'auteur et de la traduction : il ne parle pas de traduction mot à mot, mais plutôt de monde à monde. C'est le monde de l'auteur qui dialogue avec celui du traducteur, la langue de départ qui dialogue avec la langue d’arrivée. Ça décolle du texte et de la tentation du calque.



Vous rédigez une thèse sur la littérature jeunesse ; cependant vous n'avez pas encore traduit d'auteurs pour la jeunesse ?

Non pas encore, l'occasion ne s’est pas présentée. Mais comme je travaille en partie sur des textes qui n’ont pas encore été traduits, je démarcherai très probablement des éditeurs une fois ma thèse soutenue. À la base, je n'avais pas prévu de traduire pour une maison d’édition pendant la rédaction de ma thèse. Mais entre-temps, Claire Duvivier, que je connaissais déjà, a créé Asphalte avec Estelle Durand. Avec Claire, nous avions des goûts en commun, une même façon de voir les choses, et elle savait que j'avais mon Master de traduction anglophone en poche ; elle m'a alors contactée pour me demander si j'étais intéressée par la traduction de Pommes et m’a envoyé en test de traduction le premier chapitre. J'ai failli refuser car je ne me sentais pas encore prête pour ce travail, mais je me suis laissé la nuit pour réfléchir et finalement je me suis dit que ce serait trop bête de laisser passer cette chance.



Cela vous plairait de traduire pour un éditeur jeunesse ?

Oui. J’adorerais travailler sur des textes de Neil Gaiman par exemple, qui est un des auteurs centraux de mon corpus de thèse. D’ailleurs je ne fais pas que proposer mes traductions de ces textes, j’étudie aussi les traductions déjà publiées en France.



Ce doit être intéressant de voir les différentes traductions ?

Absolument. Je travaille aussi sur Alice au pays des merveilles, un texte qui a connu beaucoup d’éditions françaises basées sur des traductions différentes. Alors qu’à côté, il y a des auteurs qui eux, sont peu ou pas traduits. Ce qui est drôle, c'est que j'ai commencé ma thèse en 2008 et peu de gens en France connaissaient l’auteur-illustrateur américain Edward Gorey. Et là, pendant ma thèse, les éditions Attila ont commencé à publier cet auteur. Le point positif c'est que ces éditeurs sont passionnés par ses textes et cela se ressent dans la qualité de leurs traductions.



C'est intéressant d’ailleurs de voir la façon dont les traducteurs se posent des questions vis-à-vis du texte.

En effet. Il y a des textes, comme le Crazy Hair de Neil Gaiman (traduit en français par Mes cheveux fous), qui m’interpelle particulièrement. C’est un texte jeunesse en vers plein d’humour, ce qui rend la traduction encore plus exigeante.



Cela doit être plus compliqué que de traduire de la prose ?

Cela engendre d'autres questions. Je ne dirais pas que c'est plus compliqué, mais cela pose des questions de rythme plus spécifiques.



Ce doit être un tout autre univers à retranscrire ?

Un peu, oui. La question du rythme est absolument vitale en poésie. En prose aussi, mais les codes sont tout de même différents.



D'autant plus que chaque pays a son code de versification. Par exemple celui de la langue espagnole est différent de celui de la langue française. Et lors de traduction de l'espagnol au français certains traducteurs traduisent le poème dans le code français, ce qui lui enlève l’aspect musical de l'espagnol, et c'est dommage. Et parfois cela n'a rien à voir avec le texte d'origine.

En effet, la traduction de textes en vers fait beaucoup ressortir cet aspect-là par rapport à la prose. Notre univers est peut-être un peu trop francisé : on est dans une certaine vision de la poésie avec une structure particulière, des alexandrins, etc. On remarque alors tout de suite la francisation du texte original. C'est un exercice que je trouve vraiment impressionnant. À ce sujet, j'ai été admirative du travail que Ludovic Flamant a fait sur Les Enfants fichus d'Edward Gorey (Éditions Attila). Son choix de traduire en alexandrins n’était pas évidente pour moi au départ, mais finalement l’atmosphère française correspondait bien à celle du texte d'origine. J'ai vraiment été heureusement surprise. Mais c'est un traducteur qui est aussi auteur de livres jeunesse, qui fait du théâtre et qui, je pense, doit vraiment faire attention à l'oralité d'une oeuvre. Dans ma thèse, je m'autorise à me « lâcher » sur les traductions en vers parce que je n'ai pas de politique éditoriale derrière moi. D'une certaine manière je peux faire ce que je veux. Et encore je redoute un peu le jour de la soutenance. Peut-être que mes examinateurs vont me reprocher de ne pas avoir traduit en alexandrins, de ne pas avoir cherché à coller à une structure classique.



Je pense que pour certains textes, il ne faut pas chercher à appliquer les règles françaises car c'est justement avec les règles de la langue d'origine que le texte prend tout son sens et que c'est « joli ». Traduit avec les règles françaises, cela ne donne plus rien.

C'est vrai que cela ne fonctionne pas avec tous les textes. Je pense qu'il faut que le traducteur soit à l'aise avec le code qu'il adopte en français. Personnellement, je ne suis pas très à l'aise avec l'alexandrin. En l‘utilisant j'aurais l'impression que ce n'est pas vraiment ma voix qui passe, que je ne maîtrise pas le texte.



Vous reconnaissez-vous dans ce que l'on vous a proposé de traduire chez Asphalte ?

Oui. J'ai de la chance car pour l'instant je n'ai traduit que des textes qui me parlent et me plaisent, justement parce que les éditrices me connaissent. Elles savent quel texte pourrait me plaire ou non avant de me le proposer. On est quelques-uns à traduire de l'anglais chez Asphalte, et chacun a son propre univers. Pour vous donner un exemple récent : Shangrila, de l'Australien Malcolm Knox, a été traduit par Patricia Barbe-Girault. J'ai lu la traduction que j'ai trouvée superbe, mais je me suis dit que ça n'aurait pas été mon texte, je n’aurais pas pu faire aussi bien. C'est vrai que c’est une chance, qu’on fasse le tri en amont pour moi. Mais les éditrices vérifient toujours que le texte pourrait m’intéresser avant qu’on se lance dans l’aventure de la traduction : elles m’envoient le roman et attendent de voir les retours que je vais leur faire. Pour l’instant, j'ai toujours dit oui !



C'est énorme d'avoir des éditrices qui vous connaissent et qui peuvent sélectionner des textes pour vous. C'est un confort en plus.

C'est exactement ça : c'est un confort en plus. Totalement. C’est l’avantage lorsque l'on travaille régulièrement pour une maison : on ne nous propose pas des textes au hasard.



Cela ne doit pas être partout pareil...

Je ne sais pas, mais je pense que j'ai de la chance car Asphalte est une petite structure, j’ai donc toujours un contact direct avec les éditrices.



Pour certaines maisons, la traduction doit plutôt tenir de la prestation de service.

C'est pour cela que j'insiste sur le fait que, pour l'instant, j'ai de la chance de traduire des textes qui me passionnent. Je sais bien que c'est compliqué de vivre de la traduction littéraire, on n’a pas toujours le luxe de refuser, il faut faire avec ce que l'on a. Dans ces cas-là, ça ne doit vraiment pas être une partie de plaisir.



Cela doit être dur de traduire un texte que l'on ne « sent pas », non ?

Oui... ou alors on peut prendre ça comme un défi. Par exemple, Fifty Shades of Grey de E. L. James : ce n’est pas un univers qui me parle, mais je sais que si on me l'avait proposé, je pense que ça aurait pu être drôle à traduire.



Et un gros chèque...

(Rires) Oui, en plus ! Tout de suite c'est plus tentant... Dans ces cas où le texte à traduire ne nous plaît pas, ce n'est pas grave : on peut toujours être le même lecteur attentif de l’oeuvre originale, on apprendra toujours quelque chose de cette expérience.



Si au départ, l'univers ne vous plaît pas et qu’en plus vous trouvez le texte plutôt mal écrit, vous avez peut-être moins de scrupules à changer des choses, à modifier le texte ?

Oui, je pense surtout à la syntaxe. Dans ce genre de situation, je pense qu'il faut aussi être honnête avec le lecteur français et lui présenter un texte que l’on n’a pas cherché à trop modifier, à enjoliver. Mais même sans parler de bien écrire : je travaille sur la traduction de  Coraline, de Neil Gaiman, pour ma thèse et j'ai remarqué que dans ce texte, il utilisait un style sec, précis, avec des phrases très courtes qui s’enchaînent. Au moment de le traduire, j’ai presque le souffle court parce que je ne retrouve pas le rythme en français qui, à mes oreilles, correspondrait à telle ou telle scène. C'est pourquoi je m’appuie sur les audiobooks qui sont lus par Gaiman lui-même, pour faire un travail sur le rythme plutôt que de travailler seulement sur le sens. On se retrouve face à des dilemmes : que vaut-il mieux privilégier à tel passage tout en essayant de garder une démarche globale cohérente, etc. Il est difficile parfois de faire la part des choses entre les mots de l'auteur et les mots que l'on choisit, de se demander si on ne va pas trop dans la réécriture, comme les Belles Infidèles, ces traductions du XVIIe siècle qui n’hésitaient pas à remodeler le texte original pour le faire entrer dans le beau moule français. Quand on en arrive à ce point-là, on sait que l’on est allé trop loin.



On modifie totalement afin de plaire aux lecteurs, donc on change complètement le texte source. D’ailleurs, il existe des traductions françaises où c'est la version du traducteur et non l'idée de base de l'auteur que le lectorat a lu finalement. Le lecteur n'a pas connaissance de la version originale.

Oui, surtout qu’il faut souvent plusieurs décennies avant que des retraductions voient le jour. Par conséquent, il y a toute une génération de lecteurs qui n’aura découvert un texte que sous une forme amputée. Dans le cas de la traduction d’Heidi par exemple, l'éditeur-traducteur a carrément ajouté un chapitre à la fin, comme pour Les Quatre Filles du docteur March. Le pasteur March qui devient docteur en français pour ne pas faire tache dans la culture catholique d’arrivée. Et je ne parle même pas de la vision de la femme que ce titre français offre, alors que le titre original est Little Women (littéralement, Petites Femmes). C'est de la réécriture complète.



De ce fait, lorsque le lecteur découvre une nouvelle traduction d'un auteur, cela doit être dur, car il a une idée du style de l'auteur, qui est en fait celui du traducteur. Il peut alors être soit totalement perdu, se sentir trahi par rapport à l’idée qu’il s’était faite de l’auteur et de son style, soit émerveillé. Le lectorat peut donc percevoir un auteur d'une certaine façon par la traduction qui en a été faite et grâce à laquelle il a pu connaître cet auteur, mais se fourvoyer complètement à cause de cette même traduction…

Ça peut en effet changer totalement le regard que l’on va porter sur le style de l’auteur et son oeuvre en général.


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Je pense qu'en règle générale c'est ce qui se passe lorsqu’un auteur est traduit car, de toute façon, on ne pourra pas avoir exactement la même chose.

Les deux textes – l’original et la traduction – ne s'inscrivent pas dans la même culture, donc ils n'auront pas la même réception. L'auteur n'aura pas la même aura dans les deux pays, ni le même succès, exception faite peut-être de Neil Gaiman par exemple, qui est connu mondialement. A contrario, Patrick McCabe est un auteur irlandais reconnu et célébré dans le monde anglophone, mais en France on ne le connaît pas. Ça m’a d’ailleurs vraiment surprise lorsque mes éditrices m'ont proposé de traduire Breakfast on Pluto. Elles m'ont appris par la même occasion que cette oeuvre n'avait jamais été traduite, alors qu'il existe une adaptation cinématographique (de Neil Jordan) qui est sortie en France en 2005. Pour moi c’était incroyable,. Il existe bel et bien des publics moins réceptifs que d'autres. Avec Asphalte, on pensait par exemple que le public français allait s’emballer pour Icelander (Dustin Long) vu que le roman s'inscrit dans toute une tradition de romans pulp et qu’il est bourré de références. Et je ne sais pas... la rencontre ne s’est pas faite, ou pas encore. Certains amis à qui j’avais conseillé le roman se sont généralement montrés moins enthousiastes que moi : il y avait une dimension de l’histoire qui leur échappait totalement, c’est peut-être ça l’explication.



J'ai commencé à le lire et c'est vrai que j'ai eu beaucoup de mal à entrer dedans, comme s'il y avait quelque chose que je ne percevais pas. Mais on finit par y arriver grâce aux personnages, dont certains sont assez drôles. Mais c'est vrai qu'au début de l'histoire, on laisse couler des parties car on ne les saisit pas. Je me suis dit que j'allais sûrement comprendre après. Je conçois donc que des lecteurs puissent décrocher et soient surpris par ce livre.

Dans ces cas-là, je me demande quelle aurait été ma réaction si je n'avais pas décortiqué le texte à ce point, si je n'avais pas été une lectrice aussi attentive. C'est quelque chose que je ne saurai jamais. Car même lorsque j'ai achevé la première lecture, je savais que j'allais le traduire ensuite. Je me suis laissé porter par l'histoire, mais j'avais déjà un regard de traductrice sur ce que je lisais. Et il m'a bien fallu cinq mois de travail et d'échanges avec mes éditrices pour décortiquer tout les niveaux de lecture du texte ; il est donc normal qu’un lecteur qui n'a pas vécu tout ça voie les choses différemment. Ce qui a joué contre cet auteur, je crois, c'est qu'il s’est lancé dans ce premier roman avec un tel enthousiasme érudit (il a soutenu sa thèse récemment) qu'il a mis trop de choses dans son livre. Il a voulu créer une vraie intrigue tout en le faisant de façon ironique. Et il y a beaucoup de notes de bas de page, ce qui peut gêner la lecture pour certains.



(Lucie) Dans certains livres, on ne lit pas forcément ces notes de bas de page. Cela fait partie du mystère et si on en a vraiment besoin on retourne les lire.

Les auteurs évitent de les utiliser, craignant de sortir le lecteur de l'histoire, mais en même temps je me dis que le lecteur qui ne les lit pas passe à côté de tout un pan de l'histoire. Dans le cas d’Icelander, on ne comprendrait pas le dénouement sans elles.


Même si certaines semblent obsolètes. L'auteur s'est vraiment lâché sur la mythologie, il voulait créer une vraie atmosphère, un univers riche autour de ses personnages... Le problème c'est que certains lecteurs s’y sont perdus.



Peut-être qu'il faut parfois laisser un peu de mystère, plutôt que de mettre trop d’explications.

J’avoue que, en général, je ne lis pas souvent les notes de bas de page…



(Camille) Pour ma part je les décortique par peur de rater quelque chose. Je me dis que si elles sont là c'est qu'elles ont leur importance.

C'est intéressant de voir que chaque lecteur a sa façon de procéder, d’aborder sa lecture.



Après, cela dépend si ces notes ont été insérées par l'auteur ou par le traducteur, et si ce dernier rajoute des précisions pour plus de compréhension ou parce qu’il n’a pas réussi à traduire exactement une notion.

Je me pose souvent la question : pourquoi est-on obligé de mettre la note de bas de page « *en français dans le texte original » ? Il y a peut-être un petit côté plaisant de savoir que l'auteur anglais a fait référence à notre langue : on est fier ! Ou il a utilisé le français car c'est une façon pour lui de mettre en avant un mot ou une notion. Dans la traduction, on utilise alors l’italique, mais est-ce que rajouter la note de bas de page en plus est vraiment utile ? Je n’ai pas de réponse, je continue de me poser la question.



(Lucie) Je pense que chaque éditeur doit avoir son propre code, sa propre façon de faire.

(Camille) La fierté de la langue française doit sans doute beaucoup jouer aussi.

Parfois cela veut dire que tel personnage peut se permettre ce genre de référence culturelle, c'est un indicateur sur son éducation, sur le milieu dans lequel il évolue.



Si l'auteur met un mot dans une autre langue, il a forcément une raison pour le faire.

Dans certains cas, c'est le traducteur qui choisit de ne pas traduire une notion. Je lis souvent les productions des éditions Asphalte traduites de l'espagnol et, quelquefois, certains mots sont laissés en italique avec une note du traducteur où il explique ce choix. Je trouve que c'est dans ces moments-là que la note de bas de page trouve toute son utilité. Ça joue de l'univers du livre et le lecteur se plonge d’autant plus dans cette culture autre.



Est-ce que cela vous est arrivé pour la première traduction (Pommes), avec l'argot du nord de l’Angleterre, d'être tentée de ne pas traduire et de mettre une note de bas de page car cela est plus intéressant que de traduire ?

Plus intéressant ? Je me pose la question. Il y a toujours des termes que l'on voudrait garder car on les trouve merveilleux en anglais, surtout avec cet argot qui est vraiment ancré dans une région. Mais après, il faut savoir où s’arrête le plaisir sonore et culturel et où commence l’intérêt pour l’oeuvre française et son lecteur. Est-ce que ce n'est pas juste moi qui me permets ce luxe, car je comprends toutes les connotations du terme anglais et je ne vois pas d'équivalence satisfaisante en français ? Est-ce que ça va vraiment évoquer quelque chose à un lecteur français qui, lui, ne comprend pas le terme anglais dans ses nuances et ses sonorités ? C'est toujours compliqué car si je commence, où est-ce que je m'arrête ? La tentation serait de laisser ensuite des termes anglais partout...



« Ce texte est non-traduit par Audrey Coussy… » (Rires) Mais sans rire, vous oscillez en permanence entre le respect, que vous avez pour le texte source, et la compréhension du lecteur qui n'a pas forcément les moyens pour déchiffrer le texte source ?

Il est difficile d'oublier le lecteur. On ne peut pas…

Richard-Milward-Block-Party.gif

…car le lecteur qui pourra comprendre les notions laissées en anglais représente un pourcentage infime par rapport à la totalité des lecteurs ?

Et est-ce que justement on prend ce pourcentage infime comme le lecteur de référence ? Le problème est là. C'est compliqué cette question du lectorat, parce que dans la recherche universitaire, on oublie parfois un peu le côté pratique, on part dans des considérations plus philosophiques sur le texte, l'auteur et le traducteur. Parler du lectorat d'arrivée par contre est perçu comme une considération bassement économique et commerciale, alors qu'en fait pas du tout.

Quand on traduit, on est lecteur aussi, le lecteur de référence c'est nous, c’est le traducteur. On est notre premier lecteur. Au départ, j'essaie de plaire à la lectrice que je suis, car c'est la seule que je connaisse vraiment. D'où l’importance aussi d’entretenir un point de vue théorique sur sa propre pratique et d'avoir le regard extérieur de mes éditrices.

Dans un passage de Block party : un roman à dix étages, il y a une scène onirique où un des personnages féminins s'imagine son copain qui rentre de façon très violente dans la salle de bain où elle s'est enfermée. Elle le visualise une hache à la main, en train de fracasser la porte, et il y a une référence à Shining avec la réplique : « Here’s Johnnie ! ». Je me suis dit que cette référence était évidente, mais quand j’ai regardé le doublage français de ce film pour reprendre cette version officielle, la solution trouvée était trop générique (« Chéri c'est moi ! ») Le lecteur français ne comprendrait pas la référence, d'autant que ce personnage masculin s'appelle Johnnie : il y a un jeu visuel, car le personnage de Jack Nicholson s’appelle Johnny avec un « y »…

J’ai décidé de faire un sondage informel auprès de mon entourage : « Si je vous dis "Here's Johnny", à quoi cela vous fait-il penser ? ». 50% m'ont dit Shining et 50% « Je ne comprends pas ». J’ai préféré laissé le dernier mot à mes éditrices sur cette question. Lorsque j'ai un doute sur une référence culturelle ou historique, je me demande toujours : « Est-ce que le contexte va venir expliciter tout ça ? ».



D'où l'intérêt de la note de bas de page, car c'est justement à ce moment-là qu'il faut noter la référence, non ?

Et là non, justement, je ne peux pas me le permettre. Le plus important dans ce exemple-là, ce n'est pas la référence pure à Shining, c'est l’humour de la scène. Et l'humour ne se traduit pas par une note de bas de page. J'ai été traumatisée justement par ce genre de note dans Alice au pays de merveilles, qui explicitait le jeu de mots avant de dire que c’était intraduisible. Donc on avait le sens, mais l’humour n’était plus là. En fait, être traducteur, c'est faire des compromis tout le temps. Umberto Eco parle de « négociation » et je trouve ça très juste : on négocie avec soi-même, avec l'auteur, avec l'éditeur et avec le lecteur. On négocie, terme que je préfère à celui de « trahison », car ce dernier est connoté de façon négative. Ça apporte une dimension de tragédie alors que pour moi la traduction, c'est positif : on amène un texte à des lecteurs qui n'y auraient pas eu accès sinon. Je ne dis pas que le traducteur est investi d'une noble mission, mais je trouve cette notion de partage belle et importante.



Mais souvent le terme qui revient c'est le traducteur comme passeur...

Le « passeur »… J'ai du mal. Pour moi, c'est quelqu'un qui est effacé, qui s’excuse presque d’être là.



Pour moi il reflète aussi ce côté un peu Messie. La personne qui vous apporte la vérité : « C'est ma version et je la partage ».

C'est pour ça que j'ai du mal avec ce mot. Un traducteur ne doit pas s'effacer derrière sa traduction ou le texte orignal. Pour moi, un « passeur » est quelqu'un qui ne s'implique pas.



À travers ce qu'on nous a appris sur le métier de traducteur, sur les différents courants de la traduction et ce que vous être en train de nous dire, j'ai l'impression que le traducteur est sur un fil, il est au-dessus du vide et d'un côté il trahit, de l’autre il traduit. C'est une dualité permanente. Du cas par cas par rapport au texte, à l’auteur, à la subjectivité, au lectorat visé...

À ce moment-là, tout ce que peut faire le traducteur – j'aime bien cette image du traducteur qui est en équilibre sur un fil, au passage –, c'est suivre ce fil, son intuition, sa voix. Du moins si elle entre en dialogue avec la voix de l’auteur. Au risque de se casser la figure, de créer quelque chose qui ne porte pas. C'est stressant d'une certaine façon.



C'est une remise en question permanente, notamment parce qu'il y a une part de subjectivité, de créativité...

Je pense que le doute se calme un petit peu, en tout cas arrive à se mettre en arrière-plan, assez pour laisser la place à certaines certitudes et à un fil conducteur, une fois que le traducteur s'autorise à prendre sa place en tant que traducteur et non en tant que simple passeur. Lorsqu'il s'autorise à se dire : « Oui, je ne suis pas l’auteur de l’œuvre originale, mais je suis l’auteur de ma traduction ». Et je pense qu'une fois que le traducteur a fait cette démarche éthique (qui le responsabilise face à son travail), le doute n'est alors plus paralysant, il vient au contraire nourrir le travail et pousse aux questionnements.



Le doute s'efface lorsque le traducteur a trouvé sa légitimité ?

Il ne s'efface pas, il ne s’effacera jamais, mais il peut devenir un moteur. Ce n'est plus un « boulet », mais quelque chose qui nous pousse à aller toujours plus loin, à toujours tendre vers une solution plus satisfaisante. Je n’ai pas toujours pensé ça : au départ, le doute me paralysait vraiment. À chaque phrase.



Vous nous disiez tout à l'heure qu'au moment où vous rendez le bon à tirer aux éditrices, c’est la meilleure version que vous avez sur le moment. Ce n'est donc a priori pas fermé, pas définitif. Alors est-ce que en relisant le premier roman que vous avez traduit, vous avez envie de modifier des choses ?

Il y a toujours une dimension humaine dans la traduction. Le traducteur est en évolution permanente et c’est aussi le cas pour le texte original, qui évolue au fil du temps grâce au regard critique qui est porté dessus. C’est normal que je me dise : « Tiens, j’aurais pu traduire ça autrement », sans forcément être dans le regret, mais juste dans la constatation. Une production écrite est de toute façon inscrite dans un moment donné.



C'est passionnant car ce sera toujours en perpétuelle évolution, il n'y aura jamais d'arrêt...

Créer une oeuvre, c’est créer quelque chose de vivant qui nous échappe une fois publié, et c’est tant mieux. Quand on débute dans la traduction, on a envie d'être le bon élève, de tout faire pour être irréprochable, pour qu’on ne nous tape pas sur les doigts, et finalement on se rend vraiment compte qu'il n'y a pas une façon unique de traduire un texte. Il n'y a jamais une vérité, une version. Et heureusement d'ailleurs. On accepte que cela ne soit pas parfait et c'est tant mieux que ça ne le soit pas. Car on accepte alors mieux l'évolution possible.



Je me suis aperçue, au fil de mes études et des cours liés à la question de la traduction, qu'il n'y pas de place accordée au traducteur en tant qu'auteur. On ne le perçoit pas comme un auteur d'une oeuvre originale. C'est en se penchant sur la question que l'on se rend compte que le traducteur réalise un travail de création et qu'il a une légitimité. C'est étonnant que les traducteurs ne soient pas mis en valeur ou reconnus.

Oui, mais cela commence à changer, dans le sens où les éditeurs sont maintenant obligés de mentionner le nom du traducteur sur l’oeuvre traduite, il existe aussi des prix de traduction, etc. Le problème, c'est que les traducteurs qui sont mis en avant dans les médias grand public sont généralement aussi des auteurs connus. J'écoutais une émission sur France Inter dernièrement, l'émission de Pascale Clark, où elle recevait la traductrice du livre Tigre, Tigre ! écrit par Margaux Fragoso (Éditions Flammarion). J'ai été étonnée et agréablement surprise, jusqu’à ce que je comprenne que la traductrice était une auteure française reconnue : Marie Darrieussecq. Du coup, ça m’a un peu refroidie.

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C'est étonnant qu'en France, où l'on publie beaucoup de littérature étrangère donc traduite, on accorde si peu d'importance au traducteur. Il existe beaucoup d'auteurs étrangers qui sont peu connus dans leur pays d'origine mais très bien en France, sans pour autant que le lectorat français se pose la question de savoir d'où ils viennent, qui les a amenés à lui. Même s'il sait que ce sont des textes de littérature étrangère, il ne se pose de questions par rapport à la traduction. On pense d'abord au produit fini, mais pas à son élaboration.

On ne se pose pas non plus la question de l'impact que la traduction a pu avoir. Je pense à l’auteur américain David Vann, qui a écrit Sukkwan Island (Éditions Gallmeister) : je l'ai rencontré avant que la traduction française de son premier livre ne sorte. Son livre était un peu passé inaperçu aux États-Unis avant ça. Il a été traduit en français et a reçu le prix Médicis. C’est ce qui a permis d'autres traductions dans d’autres langues et, par la suite, une vraie renommée internationale. Grâce à la traduction primée, on peut dire que sa carrière a été lancée.



Même nous, étudiantes métiers du livre, on ne pense pas forcément à l’importance de la traduction. On ne voit que l’auteur, on croit lire le texte original.

De même pour moi. Avant de commencer mes études de traduction, je ne me posais pas autant de questions sur l'impact que pouvait avoir la traduction. C'est à partir du Master 1 que je me suis dit qu'un traducteur, ce n’était pas juste un passeur, ce n'était pas juste quelqu'un qui devait s'effacer, c'était au contraire quelqu'un qui devait s'affirmer. En s’engageant, on s’inscrit dans une éthique de la traduction, ce qui vient nous appuyer dans nos choix.



Ce serait vraiment intéressant de créer la rencontre entre les traducteurs et le public. Cela pourrait apporter au lecteur toute une connaissance, voire des fois permettre de mieux comprendre un livre. C'est agréable d'apprendre des choses sur un livre et son auteur, autres que celles véhiculées par la presse.

Par exemple, notre enseignant de librairie à l’IUT d’Aix-en-Provence organisait des rencontres dans sa librairie avec des auteurs, des directeurs de collection, etc. Et parfois le fait de rencontrer ces personnes nous apportait un certain regard sur l’oeuvre, que l'on ait lu le roman avant ou après la rencontre. C'est enrichissant.



C'est mon cas avec David Vann que j'ai rencontré avant de lire son roman : la lecture et la présentation qu’il en a faites ont donné une toute autre dimension à l’oeuvre au moment où je l’ai lue, après la rencontre.



Le traducteur a sans doute aussi, lors de ces rencontres, son importance notamment si on ne peut inviter l'auteur. Il peut transmettre une certaine vision du livre et de son auteur au lecteur.

Je serais ravie d'avoir un espace pour parler des romans que j’ai traduits, notamment pour Icelander qui est un texte si riche. Je me rappelle avoir parlé avec des personnes qui l’avaient lu et qui n'étaient pas emballées : j’ai pu leur montrer les petites choses qu'elles n'avaient pas perçues, cet autre niveau de lecture dont j’ai parlé précédemment. Ça n’a pas augmenté rétroactivement leur plaisir de lecture, mais ça leur a permis une meilleure compréhension de l’oeuvre.

Une parole est parfois accordée au traducteur, en début ou enfin d’ouvrage ; il peut alors expliquer sa démarche, sa relation à l’oeuvre, et je trouve cela passionnant à chaque fois. Comme je suis universitaire, je me rattrape en écrivant des articles sur la traduction en général, et parfois sur les oeuvres que j’ai traduites. J'ai écrit par exemple un article sur la traduction de Icelander, ce qui m'a permis de coucher sur le papier tout ce savoir que j'ai accumulé sur l’oeuvre.



(Lucie) C'est dommage car cela pourrait vraiment profiter au lecteur. Et favoriserait les échanges sur les lectures, les oeuvres, que l'on a aimées ou non.

(Camille) Cela dit, tout le monde n'a pas le même rapport au livre. Cela rejoint ce que l'on disait tout à l'heure, le lecteur « lambda » ne fera pas forcément attention au traducteur comme il ne fera pas forcément attention à l'éditeur. Ce qui l’intéresse c'est l’histoire.

Plus on mettra en avant le travail de traduction, comme les pages Internet dédiées aux traducteurs sur les sites des maisons d’édition, plus les lecteurs y feront attention et s’y intéresseront.



C'est sûrement à la profession éditoriale, notamment les jeunes de faire évoluer cette situation. Certains essaient déjà, d’ailleurs.

Ce qui est intéressant dans le monde éditorial, où on a de plus en plus de propositions, de choix possibles, ce sont les voix individuelles qui s’élèvent, des voix marquantes, qui se démarquent, comme celles des petits éditeurs indépendants. Le travail de certains éditeurs est remarqué, mis en avant, car ils font preuve d’une vraie personnalité dans leurs choix éditoriaux, et c’est grâce à ce genre de passionnés que l’édition va pouvoir continuer à proposer des choses intéressantes en perpétuelle évolution.



D’un point de vue purement vénal, être reconnu, ça peut aider à avoir une rémunération plus intéressante ?

Sûrement ! Mais c’est bien loin d’être mon cas, vu que je débute encore ! Quand on travaille dans l’édition indépendante, on sait bien que la rémunération se fait en conséquence ; mais je suis heureuse d’avoir débuté avec une maison à échelle humaine, avec des gens qui se soucient vraiment de proposer des oeuvres traduites de qualité.



C’est vrai qu’il y a certains grands éditeurs qui voient la traduction comme quelque chose de mineur. Traduire, c’est ce qu’on demande au traducteur, il n’a qu’à faire son travail. Ils ont trop de titres pour s’impliquer vraiment pour chacun, on se concentre sur les plus gros, c’est une histoire de « gros sous ».

Oui, mais je pense que c’est aussi une histoire de rencontres : j’ai rencontré une traductrice en jeunesse – qui a certes une sacrée carrière derrière elle, ce qui doit aider – qui a réussi à créer un réel lien avec son éditeur, dans une grande maison d’édition. Un lien de confiance, un vrai échange et une vraie reconnaissance.



Justement, on a l’impression que la reconnaissance vient parce qu’il y a une carrière déjà existante, que ce n’est pas quelque chose qui est présent dès le départ.

Si cette reconnaissance humaine et professionnelle existait dès le départ, partout, je pense vraiment que ça aurait un vrai impact sur la vision qu’on a de la traduction et des traducteurs.



C’est quand même fou d’être reconnu dans son travail uniquement parce qu’on est ami avec l’employeur… C’est un statut d’attente, finalement ?

Oui, et ça été tellement longtemps comme ça que c’est difficile de faire bouger les choses. En plus, j’évolue dans une langue qui est considérée comme une langue bâtarde, dans le sens où aujourd’hui tout le monde pense parler anglais, mais sans prendre en considération TOUS LES anglais qui existent. Et un traducteur ce n’est pas seulement quelqu’un qui parle bien une langue étrangère, c’est aussi quelqu’un qui maîtrise sa langue maternelle, qui a un rapport avec l’écriture dans cette langue-là. Traduire, c’est aussi une question de création dans sa propre langue.



En parlant de maîtrise de la langue maternelle, vous auriez envie de traduire du français vers l’anglais ?

J’aurais envie oui, mais on traduit quasiment toujours vers sa propre langue, parce que c’est ce qui est le plus confortable ; en tout cas je suis plus à l’aise comme ça. Quand j’écris en anglais, c’est directement, ce n’est pas un travail de traduction, et c’est très difficile de l'envisager autrement. De faire du « thème », comme on dit à l’université. J’ai enseigné des cours de thème, et c’était des heures de préparation, pour seulement une heure de cours… ! D’autant plus qu’on risque toujours de rendre quelque chose de très français, même dans l’autre langue. Je crois qu’il faut accepter le fait qu’on ne puisse pas tout faire, connaître ses propres limites. C’est déjà superbe d’avoir l’opportunité d’apprécier une langue et de pouvoir faire parler un texte dans sa propre langue.



On a abordé pendant nos cours le sujet d’auteurs qui s’étaient eux-mêmes traduits pour passer leur oeuvre, et qui ont volontairement simplifié leur texte, changé le nom des personnages ou retiré une musicalité qu’ils jugeaient non recevable par des lecteurs étrangers.

C’est très intéressant, parce que ça vient de l’auteur lui-même. Mais c’est aussi inquiétant, car on touche à la personnalité du texte original. Et ça vient interroger cette notion d’ « auteur », justement, et celle de « traduction ». Dans ces cas-là, est-ce qu’on peut encore parler de traduction ? Ou est-ce de la réécriture ? L’oeuvre traduite par l’auteur a-t-elle plus de légitimité que si elle avait été traduite par quelque d’autre ? Ça soulève beaucoup de questions.



Oui. D’autant plus que pour certains auteurs, qui ont fait leur propre traduction « diminuée » volontairement, celle-ci a été faite en anglais, et la traduction française vient de cette traduction, pas du texte original.

En effet. Mais traduire à partir d’une traduction est censé se faire de moins en moins. Cela dit, si c’est une traduction anglaise faite par l’auteur lui-même, peut-être que l’éditeur français peut trouver légitime de partir de cette première traduction, puisqu’elle provient elle aussi de l’auteur. On peut aussi voir ce texte comme une autre version de l’oeuvre… Dans les cas d’auto-traduction, il peut y avoir cette démarche-là : l’auteur voit là l’occasion de revisiter son propre texte, de reprendre des choses qu’avec le recul, quelques années plus tard, il ferait différemment. Mais, comme je l’ai déjà dit, peut-on alors encore parler de traduction ? Il y a tellement de problématiques dans l’étude de la traduction. Par exemple, certains parlent de traduction dès le moment où il y a communication : verbaliser ce qu’on pense serait de la traduction. La définition de la traduction est tellement étendue que parfois on s’y perd.

Pour revenir sur l’auto-traduction, le fait qu’un auteur parle parfaitement sa langue maternelle et la langue dans laquelle il va traduire son propre texte peut être autant un avantage qu’un inconvénient. Par exemple, Nabokov a été très intrusif avec un des traducteurs français de Lolita : il a relu la traduction avant publication et relevé énormément de choses qui lui déplaisaient, au point qu’il a cherché à imposer ses modifications. Mais en tant que traducteur, comme je l’ai déjà dit, on est auteur de sa traduction, c’est notre oeuvre, et avoir quelqu’un qui empiète à ce point-là sur notre travail, c’est insupportable. En même temps, c’est Nabokov : comment dire non à Nabokov ?! C’est délicat de revendiquer sa propre oeuvre de traduction quand, en effet, c’est une œuvre créée à partir de l’oeuvre de quelqu’un d’autre. C’est peut-être pour ça que je ne contacte les auteurs que je traduis qu’une fois mon travail terminé, et que je pose des questions sur des choses précises… !



Vous ne choisissez que des auteurs qui ne parlent pas français, donc ?

(Rires) Exactement ! Plus sérieusement, le mieux c’est de traduire un auteur qui parle un minimum français, car il pourra apprécier la solution qu’on a trouvée. Sans proposer eux-mêmes leur solution ! Chacun reste à sa place ! (Rires). Mais c’est vrai que le métier de traducteur est déjà très délicat, c’est une recherche constante d’équilibre, alors autant ne pas se rajouter ce problème-là. C’est tellement difficile de dire à l’auteur : « Eh non, vous avez produit votre texte, bien, mais maintenant il ne vous appartient plus ! ». Mais je ne considère jamais l’auteur comme l’ennemi, de toute façon.



Et donc, sourciste ou cibliste ?

Traductrice à l’écoute !


Camille Brochet & Lucie Masse, LP Édition - Librairie


Bibliographie

 

Richard Milward Pommes

  • Pommes, Richard Milward (Royaume-Uni) - mai 2010.

Adam et Eve ont 15 ans à Middlesbrough, dans le nord de l'Angleterre. Leur quotidien : expérimenter les fruits défendus offerts par le monde. Adam lutte contre ses TOC pour trouver le courage d'aborder la jolie Eve, qui l'ignore et s'adonne à toutes les tentations : vie nocturne, alcool, sexe, drogue... Loin d'être un simple roman trash de plus sur la galaxie ado, Pommes mêle constamment poésie et réalité crue, entraînant le lecteur dans une tragicomédie rythmée par les Beatles, la house music et les Stones.

 

Icelander dustin long

  • Icelander, Dustin Long (États-Unis) - janvier 2011

C'est jour de fête à New Crúiskeen : on honore la mémoire d'Emily Bean, la célèbre enquêtrice, pourfendeuse du mal et redresseuse de torts. Mais la veille, Shirley MacGuffin a été assassinée ; tous s'attendent à ce que Notre Héroïne, meilleure amie de la défunte et fille d'Emily Bean, se charge elle-même de l'enquête. Sauf que Notre Héroïne se moque bien de pourfendre le mal et de redresser les torts... Pourtant, bien qu'elle n'ait aucune envie d'affronter les redoutables Refurserkir, guerriers mystiques du Vanaheim, elle va devoir reprendre du service ;

 

Patrick McNabe Breakfast on Pluto

  • Breakfast on Pluto, Patrick McCabe (Irlande) - septembre 2011

Tyreelin, un village à la frontière irlandaise. Patrick est le fils illégitime du curé local. Très jeune, il commence à se travestir et se fait appeler Pussy. À la mort de son amant et protecteur, un politicien victime du conflit irlandais, Pussy part à la recherche de sa mère dans le swinging London des années 1970. Mais sur la capitale anglaise aussi plane la menace du terrorisme, et Pussy, bien malgré elle, va se retrouver mêlée à un attentat à la bombe dans une discothèque... Un récit drôle et flamboyant, où la violence et la misère côtoient les paillettes

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Published by Camille & Lucie - dans traduction
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