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18 mars 2013 1 18 /03 /mars /2013 07:00

Ma première rencontre avec le traducteur, écrivain et essayiste Albert Bensoussan eut lieu en 2010, à Rennes. Dans le cadre d’un projet de biographie, nous nous sommes retrouvés à plusieurs reprises, tasse de thé et dictaphone à la main, pour retracer ensemble sa vie, de sa naissance en 1935 à Alger à son actualité littéraire, en passant par les années tumultueuses de la guerre d’Algérie, son mariage avec sa tendre Mathilde ou encore sa carrière d’enseignant d’espagnol. De ces rencontres est née une « autobiographie assistée », publiée en 2011 par l’université de Rennes.

Le projet d’entretien a été l’occasion de retrouver Albert Bensoussan et d’approfondir avec lui son parcours d’homme de lettres, notamment dans le domaine de la traduction.

 trad-Bensoussan-cabrera-infante-cha-cha.gif         

 Racontez-nous vos premiers pas de traducteur…

Un jour, j’ai répondu à une petite annonce de François Maspero, des éditions Maspero (qui ont maintenant fait faillite). Il cherchait un traducteur pour traduire une biographie de Franco. J’ai répondu et j’y suis allé. C’était intéressant, car la biographie de Franco était écrite par un Espagnol, un Basque qui avait pris un nom d’emprunt pour ne pas se faire tuer, car c’était une biographie qui tombait en pleine période de franquisme et qui démolissait l’image du dictateur. Je l’ai donc traduite sous un nom d’emprunt, Abel Espaing (Abel : l’innocent), car moi et ma femme Mathilde allions souvent en Espagne (Matilde Tubau i Bergadá venait de Barcelone où elle avait connu les bombardements franquistes, c’était une réfugiée espagnole).

Après quoi, toujours dans la foulée, après la publication du livre en 1965, j’ai eu une autre commande de traduction l’année suivante, L’Érotique de l’Espagne, de Xavier Domingo. Je ne l’ai pas signée, car j’allais passer ma thèse à l’université et ce livre pouvait me porter préjudice. Je l’avais traduit pour les Éditions Tchou, qui avaient une collection du nom de « Érotique de… ». Ils publiaient des textes assez audacieux, c’étaient des anthologies de textes avec une étude et de belles – ou scandaleuses – illustrations.

Par la suite, grâce à des amis communs, j’ai pu rencontrer Maurice Nadeau, chez qui j’ai fini par publier cinq-six livres. Il avait une revue, Lettres nouvelles, où il préparait un numéro spécial sur les écrivains du Cuba. Il y avait des textes à traduire, des petites nouvelles, des extraits de romans… Tout avait été distribué, sauf une nouvelle dont personne ne voulait, car trop difficile. Moi, j’ai accepté de la traduire. J’avais déjà traduit deux livres, donc pourquoi pas ? Le texte a été publié en 1966. Cet auteur s’appelait Guillermo Carrera Infante, j’ignorais tout de lui.

À la suite de la publication, j’ai reçu une lettre de Dionys Mascolo, qui était directeur littéraire chez Gallimard, et qui me demandait si je souhaitais traduire tout le roman (Trois Tristes Tigres), je me suis donc empressé de dire oui ! C’est là que mon aventure dans la littérature sud-américaine a commencé…
Trad-Bensoussan-Cabrera-infante-trois-tristes-tigres.jpg
À partir de cette traduction, j’ai vraiment eu une conception de la traduction. C’était coriace, mais intéressant de traduire ces textes modernes d’Amérique latine, d’une culture qui nous échappait complètement. En France, c’était une littérature difficile et méconnue. L’un des premiers traducteurs de ces auteurs, un grand hispaniste, s’était planté lamentablement. En 1950, il avait traduit Borges (Fictions) mais en faisant un contresens monumental. Il l’a ensuite reconnu en expliquant honnêtement qu’il n’y connaissait rien à l’époque, et il l’a, bien sûr, corrigé. Tout le monde peut faire des contresens.



Pourquoi avoir choisi l’espagnol dès le début de vos études, puis dans vos traductions ? N’avez-vous jamais eu envie de vous consacrer à une autre langue ?

Sans doute y a-t-il une part de hasard dans le choix d'une langue. Mais j'ai la faiblesse de penser que mes gènes m'y poussaient. Je viens de lire que l'Espagne proposait aux descendants des Juifs expulsés d'Espagne en 1492 la nationalité espagnole, à nouveau (Albert Bensoussan est descendant de ceux-là). Je me suis toujours senti, au fond de moi, héritier de ces ancêtres espagnols, dont l'un d’eux avait fait construire, au XIIème siècle l'une des deux synagogues de Tolède. Et ce n'est plus un hasard si j'ai épousé en 1964 une Espagnole.

 

Avez-vous des thèmes de prédilection, des convictions qui vous ont incité à traduire un ouvrage, un auteur plutôt qu’un autre ?

Le premier roman que j'ai traduit, Trois tristes tigres, du Cubain Guillermo Cabrera Infante, m'a introduit dans le monde de l’écriture de l'exil. Moi-même j'avais publié en 1965 un court récit sur la fin de mon Algérie (Les Bagnoulis). J'étais sensible à cette expression d'un arrachement irrémédiable. Presque tous les livres que j'ai traduits abordent, peu ou prou, ce problème, et baignent dans cette atmosphère de dépossession et de frustration.

 

Pouvez-vous donner des exemples de quelques difficultés de traduction que vous avez rencontrées ?
trad-bensoussan-Puig-tombe-la-nuit-tropicale.jpg
La difficulté de traduire un livre tient moins, à mes yeux, à des questions de vocabulaire ou de langue qu'à la tonalité, la musique, le son du texte. Il faut lire un livre plusieurs fois, en se laissant porter par la morphologie et la sonorité des mots, avant de se risquer à le traduire. De toute façon, l'impératif sera de restituer au mieux la forme du texte et ce qu'il dit à l'oreille. Par exemple, lorsque l'Argentin Manuel Puig publie son dernier livre, dont la traduction fut posthume, Cae la noche tropical, j'ai tenté de rendre l'atmosphère funèbre du livre, qui parle de vieillesse et de la fin d'un monde, en disposant graphiquement mon titre sur trois lignes sur la couverture : Tombe / la nuit / tropicale. Ainsi mettais-je en valeur l'idée de mort, l'idée de nuit, l'idée de lieu (Tropiques).

Mon premier roman traduit, Trois Tristes Tigres, n’a pas non plus été une mince affaire. Lorsque Gallimard m’a envoyé le livre, je l’ai lu, je me suis effondré ! C’était un livre cubain, très difficile, avec un grand nombre d’allusions littéraires, culturelles… Je n’y connaissais rien ! Il y avait plein d’éléments liés à Cuba, la santería (vaudou cubain). J’ai signé le contrat. J’ai commencé à le travailler, mais je n’y comprenais rien. On m’a donné l’adresse de l’auteur, réfugié à Londres, et j’ai rencontré Cabrera Infante, ce qui a été décisif pour mener à bien cette traduction… et la suite.

 

Cette rencontre a dû être marquante pour vous…

En effet, ces quelques jours à Londres avec Guillermo Cabrera Infante, en 1969, sont à ce jour mes meilleurs souvenirs de traducteur.

 Cabrera Infante avait fui Cuba pour se réfugier à Londres, après avoir soutenu la Révolution cubaine et avoir été un adjoint de Fidel Castro. À l’époque, il était conseiller culturel à l’Ambassade de Cuba à Bruxelles. Cette fuite était une question de vie ou de mort car pendant le régime castriste, tous les fidèles de Fidel, petit à petit, ont été éliminés ou chassés. Madrid avait refusé de lui accorder la nationalité espagnole et l’Angleterre l’a donc accueilli. Il est devenu citoyen britannique très peu de temps après. Il en était très fier, et allait même jusqu’à signer certains de ses articles et scénarios (car il travaillait pour le cinéma) G. Cain. J’allais le voir souvent, il s’habillait à la britannique, avec des tweeds, et, sur ses cartes de visite, faisait suivre son nom de la mention Sq. (Esquire). Il était formidable. J’ai fait deux séjours de travail chez lui, dans des conditions délicates et assez difficiles. Il m’expliquait tout, on travaillait énormément, du matin au soir, jusqu’à 2-3 h. du matin, et on recommençait à 9 h. du matin. On buvait beaucoup de café, et on fumait, lui des cigares, moi des cigarettes.           

Bien qu’on n’ait eu que six ans d’écart, une relation père-fils s’est instaurée entre Cabrera Infante et moi. D’ailleurs j’ai fait par la suite un article sur lui, et je l’ai appelé « El padre ». Parce que d’abord, c’était une espèce de pape. Comme j’ai vécu chez lui à deux reprises, j’ai rencontré à son domicile toute l’intelligentsia sud-américaine réfugiée. J’ai rencontré Vargas Llosa que j’ai traduit, Manuel Puig que j’ai traduit, Cortázar que j’ai failli traduire, mais avec qui j’ai eu des relations amicales, le cinéaste Nestor Almendros, qui était le grand photographe d’Alain Resnais et d’Eric Rohmer… J’ai donc eu tout un réseau de relations et d’amitiés d’Amérique latine, ce qui fait que moi, petit traducteur, j’ai eu des fenêtres, des ouvertures, et deux grands auteurs qui étaient directement liés à Cabrera Infante. C’est grâce à lui que je me suis spécialisé.

Pour le reste, chaque rencontre avec Mario Vargas Llosa est pour moi un immense plaisir. Je n'en reviens pas d'être son ami... et sa voix !

 trad-Bensoussan-vargas-Llosa-dictionnaire-amoureux.gif

Aujourd’hui, que pensez-vous de cette première traduction ?

Je crois qu'elle tient la route, tout comme mon premier récit (en 1965). Après je n'ai fait que suivre le chemin tracé initialement, et donc, d'une certaine manière, me répéter.
trad-Bensoussan-J-avoue-que-j-ai-trahi-02.jpg
 

Traduction, trahison… Ces deux mots vous semblent-ils liés ?

Quand on traduit, on a mauvaise conscience. On ne voudrait pas que l’auteur se sente bafoué, déformé, et pourtant, on reproduit ce qu’il veut dire, mais d’une autre façon. Certains auteurs croient qu’ils ont un droit de paternité ou de maternité sur la traduction. Les traductions, ce sont des enfants naturels… des bâtards. Ils ne ressemblent pas tout à fait à leur géniteur. Le débat sourcier/cibliste est une querelle sans fin à mes yeux. Le traducteur explique, élucide le texte. C’est un défaut, mais parfois c’est nécessaire, il faut aiguiller le lecteur. Certains traducteurs arrivent même à en dire plus que le texte d’origine ! J’ai publié deux textes sur la traduction. Le premier s’appelle Confessions d’un traître, le deuxième, J’avoue que j’ai trahi.



Y a-t-il un texte que vous rêveriez de traduire ?

J'aimerais traduire de l'hébreu Le Cantique des Cantiques, mais je ne connais pas assez l'hébreu pour m'y risquer.

 
Propos recueillis par Fanny, lp
 

 

 
Bibliographie
 

Biographie

Les Bagnoulis, Mercure de France, 1965

Isbilia, Oswald, 1970

La Bréhaigne, Denoël, 1974

Frimaldjezar, Calmann-Lévy, 1976

Au nadir, Flammarion, 1978

L’Échelle de Mesrod, L’Harmattan, 1984

Le dernier devoir, L’Harmattan, 1988

Mirage à trois, L’Harmattan, 1989

Visage de ton absence, L’Harmattan, 1990

Le marrane, L’Harmattan, 1991

La ville sur les eaux, L’Harmattan, 1992

Djebel-Amour ou l’arche naufragère, L’Harmattan, 1992

L’Échelle séfarade, L’Harmattan, 1993

Une saison à Aigues-les-Bains, Maurice Nadeau, 1994

Le Félipou (contes de la 6ème heure), L’Harmattan, 1994

Confessions d’un traître, Presses Universitaires de Rennes, 1995

L’œil de la sultane, L’Harmattan, 1996

Les eaux d’arrière-saison, L’Harmattan, 1996

Les anges de Sodome, Maurice Nadeau, 1996

Le chant silencieux des chouettes, L’Harmattan, 1997

Le chemin des aqueducs, L’Harmattan, 1998.

Retour des caravelles, Presses Universitaires de Rennes, 1999

L’Échelle algérienne, L’Harmattan, 2001

Pour une poignée de dattes, Maurice Nadeau, 2001

Aldjezar, Al Manar, 2003

Mes Algériennes, Al Manar, 2004

J’avoue que j’ai trahi, L’Harmattan, 2005

Sroulik, Maurice Nadeau, 2006

Dans la véranda, Al Manar, 2008

Voyage en Recouvrance, L’Harmattan, 2008

Federico García Lorca, Folio-Biographies, Gallimard, 2010

Belles et Beaux, éditions Al Manar, Paris, 2010

Faille, éditions Apogée, 2011

Ce que je sais de Vargas Llosa, éditions François Bourin, 2011

L’immémorieuse, éditions Apogée, 2012

Verdi, Folio-Biographies, Gallimard, 2013

L’orpailleur, Al Manar, 2013


Sous presse

Édith Piaf, Folio-Biographies, Gallimard, 2013

Rue d’Armor, éditions Apogée, 2013

 

Quelques traductions

Guillermo Cabrera Infante, Trois tristes tigres, Le miroir qui parle, Holy Smoke

Mario Vargas Llosa, Les chiots, Pantaleón et les visiteuses, Lituma dans les Andes, La tante Julia et le scribouillard, Éloge de la marâtre, La guerre de la fin du monde, Le poisson dans l’eau, Un barbare chez les civilisés, La fête au bouc, Le paradis – un peu plus loin, Tours et détours de la vilaine fille, De sabres et d’utopies, Le rêve du Celte

Manuel Puig, Le baiser de la femme-araignée, Pubis angelical, Malédiction éternelle, Tombe la nuit tropicale

Picasso, Écrits.

Ramón Chao, Le lac de Côme, La maison des lauriers roses

Miguel Delibes, La guerre promise.

José Donoso, Ce dimanche-là, La triste disparition…, Casa de campo…

Zoé Valdés, Miracle à Miami, Louves de mer, L’éternité de l’instant, Danse avec la vie, L’Ange bleu, La chasseresse…

­Héctor Abad, L’oubli que nous serons, Trahisons de la mémoire.

Eduardo Halfon, La pirouette.

 

 


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Published by fanny - dans traduction
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17 mars 2013 7 17 /03 /mars /2013 07:00

 

Meydan.png
Pour cet exercice d'interview, j'ai contacté Canan Marasligil, une traductrice du turc vivant à Amsterdam. C'est grâce à l'anthologie Meydan | La place parue sous forme de livre numérique sur Publie.net que j'ai découvert son travail de traduction. La beauté des textes et la rareté de la littérature turque contemporaine en France m'ont poussée à tenter d'en apprendre plus sur le parcours et les travaux de Canan. En quelques mails, préliminaires à une rencontre toujours virtuelle en audiovisuel via le logiciel Skype, Canan s'est révélée enthousiaste à partager son expérience, son amour du turc et ses questionnements sur son activité de traductrice.



Parcours et détours d'une traductrice

Canan a étudié les langues et la littérature moderne (anglaise et espagnole) à Bruxelles, puis s'est spécialisée en traduction littéraire en master, à laquelle elle a consacré son mémoire. À cette occasion, elle s'était déjà plongée dans la mise en pratique de son sujet de recherche en traduisant un roman en vers, Autobiography of Red. A novel in verse d'Anne Carson.

Suite à ces études, la question du choix de la langue à traduire s'est posée, car elle ressentait également un fort attachement au turc, sa langue maternelle – ou plutôt familiale – qui ne lui a pas été enseignée mais qu'elle a reçue comme un héritage. Une langue qu'elle a d'abord connue de manière orale seulement, puis qu'elle a ensuite approfondie au moyen d'un apprentissage autodidacte : par la lecture de journaux et grâce à la découverte de la littérature turque contemporaine.

Il lui aura fallu ces années d'auto-apprentissage en parallèle de ses études traditionnelles en faculté pour avoir suffisamment confiance en sa capacité de traduire, elle qui parle couramment cinq langues : le français, la langue de l'école, des études et de sa vie en Belgique ; l'anglais et l'espagnol, le néerlandais et le turc.

Finalement, le choix et la plongée dans l'étude et la traduction de la langue turque a tenu d'un retour aux sources, d'un besoin qu'elle a ressenti comme vital. Cela a correspondu à une envie personnelle de redécouvrir par la littérature turque cette culture à une époque de recherche identitaire, où elle se cherchait entre ses différentes langues et  différents mondes.

Traduire le turc en français a donc été une expérience thérapeutique, qui lui a aussi permis de se construire. Ce choix se double d'une volonté militante, presque politique car Canan a été et est toujours effrayée de voir la littérature turque si peu connue, ou du moins principalement envisagée par le biais de stéréotypes orientalistes. Elle s'étonne que la Turquie soit considérée comme un pays et donc une culture exclusivement islamiques, alors que la réalité est beaucoup plus complexe, composite. Il lui est arrivé de rencontrer des clichés souvent « à la limite de la bêtise », quand par exemple des connaissances l'interrogent : « ta mère est voilée ? », « mais tu peux faire ce que tu veux ? ».



Les racines de Meydan | la place et ses ramifications

En réaction à cet étonnement et ce fossé entre des représentations faussées et son ressenti de la réalité, un besoin de changer les perceptions sur la Turquie s'est imposé à elle. Cette ambition guide également ses choix en termes de traductions ; cela la conduit à s'aventurer au-delà de textes centrés sur le soufisme ou accrochés à l'exotisme facile des derviches tourneurs. Pour le recueil Meydan | La place, chaque texte sélectionné est pour Canan une prise de risque, « ils sont forts » (même si le ressenti de cette intensité est bien sûr l'expression d'une subjectivité de la traductrice). Chacun de ces textes la touche, elle  voudrait les voir plus lus, c'est ce qui la pousse à les traduire avec l'espoir que leurs auteurs soient un jour plus traduits. D'autre part, Canan aime se confronter à la difficulté en traduction, et si ces textes sont difficiles en raison des réalités qu'ils abordent, ils le sont aussi par leur langue parfois délicate à retranscrire.

La volonté de Canan de conduire les lecteurs à s'intéresser à la littérature turque l'a motivée à panacher dans son anthologie extraits et nouvelles d'auteurs encore jamais traduits en français, avec d'autres dont certains livres sont déjà disponibles afin de ne pas laisser les lecteurs sur leur faim en leur donnant la possibilité de prolonger leur approche de la littérature turque. Pour elle, prolonger cette expérience est à l'initiative du lecteur, qui pourra alors se perdre dans le riche site web qu'elle a créé et qu'elle entretient régulièrement pour accompagner l'anthologie Meydan | la place. Sur meydanlaplace.net, Canan met en effet en ligne des lectures à haute voix des textes dans leur version originale pour donner à entendre la musicalité de la langue, ainsi que des actualités, des interviews... Elle a découvert l'interface Soundcloud récemment et cherche à l'exploiter ; ainsi elle ajoute sur le site de Meydan de la musique en écho aux voix qui racontent, entre autres choses. Ce sont bien les auteurs eux-mêmes dont on entendra la voix, ceux du moins qui se sont investis dans la mise à l'oral de leurs mots. Elle a pris contact avec tous les auteurs traduits, d'abord pour avoir leur autorisation et signer un contrat de cession de droits numériques. Elle les connaît donc tous, même si elle prend parfois ses distances quand l'entente n'est pas au rendez-vous. Certains sont aussi des amis, généreux, ils la guident vers d'autres auteurs, d'autres territoires littéraires et vont accepter d'offrir leur voix aux lecteurs-internautes.

Profiter du numérique signifie aussi jouer à y insérer d'autres genres, comme les arts visuels et sonores, ou même la bande dessinée. Ainsi, Canan rêve d'agrandir, d'ouvrir Meydan à d'autres, pour que le recueil soit plus collaboratif, d'abord parce que la tâche est grande, il y a du travail pour plusieurs, également et principalement parce qu'il y a tant d'autres goûts d'autres traducteurs à partager. Quand elle a été contactée par une traductrice à Paris, Canan n'a donc pas hésité à l'accepter au sein du second opus de Meydan. Canan reste lucide et avertit les traducteurs potentiellement intéressés que c'est pour le moment une activité de passion et qu'il n'est pas encore possible de les rémunérer au cas où ils participeraient à l'aventure. Malgré cette impossibilité liée à la situation monétaire de Publie.net, qui n'est pas encore suffisamment dotée pour payer de possibles nouveaux contributeurs, elle trouve important et nécessaire que les traducteurs parviennent à gagner leur vie dignement. C'est pour cette raison qu'elle réfléchit beaucoup à cette question. Dans son dernier billet concernant les coulisses de Meydan, elle explique au lecteur que la réussite et la durabilité du projet ne dépendent pas uniquement de leur motivation et de leur passion, à elle et à l'équipe Publie.net, mais des lecteurs. C'est très simple, il y a besoin de lecteurs qui achètent Meydan pour continuer.



Légitimité & mythe d'une langue cible : la traductrice, équilibriste entre ses langues

Selon Canan, le plus tenace des mythes de la traduction est celui qui suppose qu'on ne peut bien traduire qu'en ayant pour langue cible sa langue maternelle. Elle (s')interroge : « Déjà, qu'est-ce que c'est, qu'est-ce que ça veut dire, langue maternelle ? » Surtout pour les enfants qui grandissent entre plusieurs langues, comme elle l'a fait, ou ceux qui sont bilingues dès leur plus jeune âge à cause de parents pratiquant chacun leur propre langue.

D'ailleurs, son niveau de français a longtemps été meilleur que son niveau de turc. Elle voit comme injustes et blessants les jugements de ceux qui vont refuser à un traducteur sa capacité de traduire parce qu'il ne respecte pas le schéma le plus classique. Toute sa vie, elle l'a vécue en Belgique, y a aussi suivi ses études : à partir de là, Canan est révoltée par ces diktats sur ce qui est acceptable ou non en itinéraire de traduction.

En écho avec le problème de sa légitimité à traduire du turc au français, l'une des auteurs de l'anthologie a au contraire apprécié la trajectoire particulière de Canan en traduction, car elle considérait que Canan ressentait ainsi différemment le texte, y puisait une émotion qu'un traducteur dont la langue maternelle ne serait pas le turc n'aurait pas forcément saisi.

Nombreux sont les textes qu'elle n'oserait pas traduire en français, tout comme elle n'aurait pas pu traduire Meydan en anglais : certes, il lui manque des outils linguistiques, mais cette impossibilité se joue surtout au niveau émotionnel. Maîtriser aussi bien le français que le turc constitue parfois un obstacle, car Canan reste alors trop fidèle au texte. C'est pour cela que travailler avec Christine Jeanney, correctrice pour Publie.net qui a étroitement collaboré à l'élaboration de Meydan et ne parle pas du tout turc, est important : son regard d'écrivaine de langue française relève les trop grands décalages, les expressions qui ne fonctionnent pas, un recul qui est nécessaire à Canan.

Parallèlement à ce besoin d'un(e) critique extérieur(e), Canan aime beaucoup analyser le choix des autres, découvrir d'autres travaux de traduction ; elle sait que sa traduction sera toujours différente de celle d'un autre, que l'on garde l'essence d'un texte en apportant des choix découlant de sa culture, sa vision du monde, ses émotions... La connaissance de l’environnement du texte d'origine va donc aussi jouer, car on traduit une culture en même temps que l'on traduit un texte, ce que dit de façon limpide Umberto Eco dans Dire presque la même chose avec d'autres mots. Pour lui, en effet, traduire revient à « comprendre le système intérieur d’une langue et la structure d’un texte donné dans cette langue, et construire un double du système textuel, qui […] puisse produire des effets analogues chez le lecteur ».

Techniquement, elle pourrait traduire des textes qu'elle n'aime pas, mais comme elle a d'autres gagne-pain, c'est surtout un plaisir et presque une mission pour elle ; elle n'est également pas sûre qu'elle pourrait réellement travailler en littérature sur des textes qu'elle n'apprécie pas, toujours à cause de la relation presque de l'ordre de l'intime qu'elle entretient avec son activité de traductrice.



La rencontre avec Publie.net comme catalyseur éditorial

Canan raconte ensuite comment a abouti Meydan | la place, reconstituant la façon très concrète dont la traduction s'est faite vectrice de rencontres humaines. Elle s'est intéressée à Publie.net en lisant le blog de Virginie Clayssen, qu'elle a d'abord rencontré via la fréquentation du blog de Pierre Assouline. Elle avait commencé à traduire des textes depuis sept ou huit ans, en avait envoyé des extraits à des éditeurs mais ils lui répondaient toujours que c'était « intéressant, mais invendable ».


Elle s'est lancée et a écrit à François Bon en lui proposant son projet de traduction en voyant Publie.net se construire, même si la réponse ne fut pas positive : Publie.net en était alors à ses débuts. Plus tard, en apprenant que François Bon intervenait lors d'une conférence belge à laquelle elle assistait, elle a osé aller à sa rencontre pour lui reparler de ses traductions. Cette fois, l'échange a été fructueux et François Bon lui a proposé de partir sur le format d'une anthologie. Surtout, lui ne lui a pas dit : « De quel droit tu écris en français ? » Ce fut la première étape de création de l'équipe Publie.net. Ensuite, Christine Jeanney apportera son expertise de correctrice et Roxane Lecomte, celle du design de livre numérique pour que la forme de l'anthologie soit à la hauteur de son contenu. Ce travail en trio s'est concrétisé lors de la parution de Meydan et se recrée à l'occasion de la création de la seconde anthologie Meydan | la place.

Son contrat avec Publie.net la met dans une position d'auteur et elle cherche d'abord à faire exister Meydan | la place avant d'en tirer un profit financier. C'est son lectorat qui la pousse à continuer : même s'il ne compte qu'une centaine de lecteurs, il existe et alors que le marché du livre numérique est en voie de développement, il est important pour Canan d'offrir de bons textes pour construire une relation de confiance avec les lecteurs.



Aperçus de la relation intime nouée entre texte et traductrice

Quand Canan ne peut plus traduire, qu'un mot, une expression lui résiste sans relâche, c'est douloureux. « Je le sais en turc », mais le sens refuse de se laisser traduire ; elle n'abandonne que très rarement. Il y a des expressions, des idiomes qui sont impossibles à retranscrire tant ils s'inscrivent dans une pratique culturelle qui fonde leur substance, comme kolay gelsin, qui signifie littéralement « que votre tâche vous soit facile », des mots que l'on lance par exemple aux éboueurs, à des inconnus qui travaillent lorsqu'on les croise. Des mots d'autant plus délicats qu'ils sont une clef de cette culture, une clef qui va en dire beaucoup sur le personnage qui les prononce, la situation décrite.

Le choix des textes, on l'a vu, était un travail conscient et elle a accordée une grande importance  à la façon dont les auteurs maniaient leurs langues. Les textes Ali et R… sont courts, mais ont une langue très dure à traduire, et ajouter une version audio de leur lecture en turc permet de retranscrire leurs sonorités particulières. Ce qu'elle a aussi essayé de faire dans sa traduction, où elle a manipulé les sonorités et les voyelles, sans rendre non plus le texte burlesque malgré la gravité du contenu. Le texte sur le tremblement de terre jette, lui, une lumière sur un thème pas assez dit, un traumatisme dans l'inconscient des gens qui a marqué la Turquie.

Canan déteste les notes de bas de page, car elles rappellent que le lecteur lit une traduction et coupent le confort de lecture, brisent la fluidité de celle-ci. Elle considère qu'en tant que traductrice, plutôt que de justifier ou d'expliquer sa traduction en sortant le lecteur du monde qu'il découvre avec une note intempestive, elle se doit de jouer avec le texte pour aider le lecteur à comprendre un mot intraduisible qu'elle a dû laisser en turc dans un texte français. Par exemple, un simit est une sorte de bagel turc, de pain au sésame. Elle peut traduire par un équivalent en français (bagel...), ou ajouter un adjectif explicatif (« un simit appétissant ») pour garder la connotation particulière du mot simit. La note est donc trop risquée selon Canan, elle préférera toujours se cacher derrière la voix de l'auteur au lieu d'imposer la sienne en bas de page. De plus, elle ne veut pas prendre le lecteur pour un imbécile, et s'il est curieux d'en apprendre plus, il peut également chercher par lui-même. Elle fait confiance à la curiosité de celui-ci mais s'il a eu assez d'émotion par la seule lecture du texte sans désirer la prolonger par des recherches, « c'est tant mieux, ce n'est pas [son] but de faire un cours sur l'histoire de la Turquie ». Elle tend à ce que chacun s'immerge dans une histoire étrangère, comme au cinéma devant un film étranger, grâce à l'histoire et aux personnages qui deviennent pour le lecteur des êtres humains potentiels.

Canan a toujours eu besoin d'un second regard ; pour elle, le traducteur solitaire est un mythe. Même lorsque l'on traduit de sa propre langue, et peut-être même plus encore, cet avis extérieur est nécessaire, car l'on part alors d'un texte parfois trop proche de la langue originale qui devra être corrigé. Le questionnement des choix du traducteur par son relecteur est donc essentiel. Elle vient de traduire pour un No City Guide sur Istambul une théoricienne turque complexe et a besoin du retour transparent et sans détour de son directeur d'ouvrage. Il lui arrive d'indiquer « j'ai fait ça comme ça, mais je ne suis pas sûre », ou plus souvent de laisser l'avis du relecteur se forger sans aide, afin d'éviter les biais.



Du statut de la traductrice et de ses autres rôles

La place du traducteur change d'un pays à l'autre : elle ne gagne que « trois fois rien, quelques cacahuètes » en Turquie où elle traduit des bandes dessinées, car l'éditeur pour qui elle travaille est un indépendant qui n'a pas les moyens de la rétribuer correctement. C'est un choix personnel, donc, car elle gagne sa vie par ailleurs, mais elle a constaté que les salaires français étaient plus avantageux. On peut trouver sur le site des Transeuropéennes (http://www.transeuropeennes.eu/) un document synthétique et fouillé sur la situation de la traduction dans la région euro-méditerranéenne pour y constater les disparités des rémunérations entre nations. Canan, pour son anthologie avec Publie.net, a eu carte blanche et un contrat signé en bonne et due forme (ce qui n'est pas toujours le cas), avec une rétribution à hauteur des ventes. Les conditions de travail en Belgique sont assez similaires à celles de la France.

Canan aime passer d'une langue à une autre, en fonction de ses projets ; un album jeunesse, une bande dessinée... la traduction est pour elle comme un jeu entre ses langues.

En Angleterre la littérature traduite ne représente que trois pour cent des œuvres publiées : il est donc compliqué d'y travailler, même si cela change doucement. Canan y est invitée en résidence pour l'année 2013, avec un projet centré sur la Turquie, la littérature et la liberté d'expression. Elle s'y consacrera non pas exclusivement à la traduction mais plus particulièrement à la médiation et à l'animation, entre autres en invitant des auteurs turcs pour qu'ils échangent avec les lecteurs, afin de recueillir les avis et envies de chacun. Hors de la page, elle aimerait également faire se rencontrer d'autres traducteurs qui partagent les mêmes doutes tout en les sortant (et se sortant elle aussi) de « [leurs] petites boîtes ». Canan souhaiterait que cette expérience ait aussi lieu entre la France et la Turquie, par exemple en organisant une simple correspondance sur des thèmes différents, un échange entre traducteurs ou auteurs qui pourrait être publié ou prolongé par une rencontre avec un public intéressé afin d'ouvrir le débat. Une expérience qui en tout cas offrirait plus qu'une activité classique de promotion d'un livre. Un face à face auteur – traducteur pourrait aussi être intéressant, mais Canan est consciente qu'il demanderait générosité et capacité de transparence aux deux parties. Elle se demande également à quoi sert la présence de la Turquie lors de salons comme celui de Francfort quand l'argent investi pour l'occasion ne fait naître que peu d'initiatives durables et n'aide pas à la reconnaissance de la littérature turque sur le long terme, en l'éclairant seulement sporadiquement et superficiellement.



Langues non-dominantes : le déficit de traduction, signe d'un malaise socio-culturel

Pour elle, la place du turc en Belgique et aux Pays-Bas est choquante par sa minoration quand une population immigrée aussi nombreuse le parle : un tel déni de cette culture est dérangeant et problématique. Elle constate que le même schéma existe aussi en France, avec les populations d'origine marocaine ou algérienne, qui elles aussi voient leurs langues très peu enseignées et traduites. « On n'entend pas les histoires de ces gens-là. On ne les écoute pas. » Un problème qui interroge aussi pour Canan un trouble élitisme en littérature doublé de frilosités marketing. Ce qui mène donc les éditeurs à lui demander « et ça intéresse qui ? ». C'est donc à la source même que cela bloque, mais des éditeurs moins frileux permettent l'existence de ces textes « qui sont là pour durer ». Le travail de certaines bibliothèques est encore un autre moyen de faire connaître et faire lire, l'Astrolabe de Melun par exemple avait fait découvrir des auteurs turcs et avait valorisé dans ce cadre Meydan | la place. Canan attend que le tome 2 de Meydan sorte, ainsi que d'autres projets et d'autres contrats se concrétisent afin d'avoir « assez de matériaux » pour partir à la rencontre de ses lecteurs.



L'écriture comme mise à nu (la traduction comme travestissement ?)

Canan a commencé à écrire avant de traduire, elle a « des textes plein ses tiroirs, dont de très mauvais ». Elle a appris et apprend encore à écrire en traduisant, en découvrant des styles et des auteurs. Traduire, c'est pour elle parler avec la voix de quelqu'un d'autre, et elle commence finalement, après dix ans de traduction, à trouver la sienne. Le temps nécessaire pour se mettre à nu, écrire veut aussi dire pour elle que « tout le monde va voir à travers moi, après que je me sois cachée derrière les autres ». Beaucoup plus difficile que la traduction, l'écriture lui demande de chercher au fond d'elle-même. « Mais il faut continuer à travailler. »

 

 

Morgane Bellier, lp édition


On peut retrouver Canan Marasligil sur différents espaces web :

Son site professionnel : http://cananmarasligil.com/fr/

Son blog, espace de réflexion sur ses travaux et la traduction : https://allogene.wordpress.com/

Le site web consacré à Meydan | la place : http://www.meydanlaplace.net/

Meydan | la place sur Publie.net : http://www.publie.net/fr/ebook/9782814505520/meydan-la-place

Son premier ouvrage personnel sur Publie.net, Il y avait quelqu'un il y avait personne :
 http://www.publie.net/fr/ebook/9782814506824/il-y-avait-quelqu-un-il-y-avait-personne

Son compte Twitter, où elle partage ses découvertes et l'avancée de ses travaux :
 https://twitter.com/Ayserin



D'autres travaux de traductions qui se construisent avec le web :

Guillaume Vissac qui traduit un morceau chaque jour de l'Ulysse de James Joyce :
http://www.fuirestunepulsion.net/ulysse/

Christine Jeanney, qui tient le journal de bord de sa traduction des Vagues de Virginia Woolf :
http://christinejeanney.net/spip.php?rubrique26

Danielle Carlès, qui retraduit Horace (ses Satires, les Épodes et ses Odes) et l'Énéide de Virgile :

http://fonsbandusiae.over-blog.com/categorie-12219690.html

 

 

 


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10 mars 2013 7 10 /03 /mars /2013 07:00

le 23 novembre 2012

 

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À l’occasion de l’année France-Russie 2012, nous avons rencontré Marina Berger, jeune traductrice de russe. En effet, cette culture a été mise à l’honneur et un véritable engouement pour la littérature slave a été observé. Marina, habitant sur le bassin d’Arcachon, a accepté de nous parler de son travail et de son expérience de traductrice.

Nous l’avons contactée par téléphone au mois de novembre dernier. Notre entretien a duré un peu plus d’une heure durant laquelle nous avons pu échanger et partager nos cursus scolaire et professionnel.

Aujourd’hui, elle a à son actif dix livres traduits, la plupart en jeunesse ; citons Dina Sabitova, Un cirque dans une petite boîte, Bayard Jeunesse 2010 ; Sergueï M. Eisenstein, Dickens & Griffith, Genèse du gros plan, éditions Stalker 2007, nommé au prix Russophonie 2008.

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Bonjour Marina, ravies de vous rencontrer, merci de nous permettre de découvrir ce métier et de le faire sortir de l’ombre. Commençons par parler du métier en général…

 

 

Quels sont les problèmes rencontrés avec la langue cible par rapport à la langue source ?

Pour moi, la plus grosse difficulté est quand il y a du vocabulaire précis et professionnel. Dans ce cas je vais en bibliothèque et je recherche sur internet. Étant donné que j'ai travaillé en Russie, je me suis créé un réseau de contacts auxquels je peux faire appel. Mais certains mots de la culture russe restent intraduisibles ; je tente alors de me rapprocher le plus possible ou de développer la phrase quitte à rajouter des informations supplémentaires. En jeunesse, cependant, le vocabulaire est plus simple et il y a donc moins de soucis à ce niveau-là.



Pourquoi avoir choisi le secteur de la jeunesse ? Avez-vous des enfants ?

Non, je n'ai pas d'enfant. Je n'ai pas vraiment choisi ce secteur ; aujourd'hui, c'est un marché vivant qui recherche des traducteurs russe/ français. Lorsque l'on m'a proposé, j'ai donc naturellement saisi les opportunités. De plus, je préfère traduire les livres jeunesse parce que je les trouve plus joyeux que les romans contemporains que je juge très noirs et tristes.



Quel genre et quelle tranche d'âge traduisez-vous le plus souvent ?

Surtout des romans pour adolescents (12-13 ans). Je traduis aussi des petits livres pour enfants mais il y a beaucoup moins de travail ; par conséquent ça peut être moins intéressant.



Est-il possible de vivre avec le revenu d’un traducteur de russe ?

Je pourrais en vivre, seulement c’est un travail précaire qui varie d’une année sur l’autre ; par sécurité, je préfère avoir un autre travail qui me laisse du temps pour traduire. Il est vrai qu’au cours même d’une année, la masse de travail est irrégulière ; de plus, mon compagnon étant architecte, il nous permet d’avoir une stabilité financière.



Combien de temps avez-vous pour traduire un livre ? Combien de temps mettez-vous ? Combien êtes-vous rémunérée par feuillet ?

Généralement l’éditeur prévoit la parution d’un livre deux ans avant, mais la traduction n’est demandée que six mois en amont. Pour ma part, si je n’ai qu’un seul ouvrage à traduire, et aucun autre travail en cours je peux mettre environ un mois pour terminer 200 feuillets.

Concernant la rémunération, sachant qu’un feuillet de 1 500 signes est payé 25€, je peux gagner jusqu’à 5000€.



Comment est organisé le milieu de la traduction en France ? Le métier de traducteur est-il reconnu ?

Depuis quelque temps, le milieu de la traduction est plus vivant. On trouve par exemple l’Association des traducteurs de France, mais aussi des blogs où l’on peut échanger, demander des conseils, s’entraider, etc. Il y a également une rencontre annuelle à Arles où l’on parle, planifie nos projets et où l’on met en place des moyens pour les concrétiser. Toutes ces manifestions, sont l’occasion pour nous, traducteurs, de se rencontrer et de s’associer pour pouvoir monter ensemble un projet.

Suite à ces événements, des revendications se sont dégagées telles que l’augmentation du prix par feuillet, des délais plus longs et une plus grande reconnaissance publique, à travers l’apparition de nos noms sur les couvertures par exemple.



Quelles relations entretenez-vous avec vos éditeurs ?

Avec mes éditeurs, les relations ne sont pas conflictuelles ; néanmoins, si je ne m’implique pas dans le suivi du livre traduit, je ne suis pas tenue informée des ventes et de la commercialisation en général. Il existe seulement un récapitulatif des ventes que nous fournissent les éditeurs à la fin de chaque année.

Par ailleurs, je me déplace souvent sur les Salons (ex. Salon du Livre de Paris), je participe à des conférences, ce qui me permet de rencontrer des éditeurs pour qui j’aimerais travailler comme Gallimard, et les autres grandes maisons à succès.



Avec les auteurs ?

Les seuls contacts que je vais avoir avec les auteurs seront par mail puisqu’ils ne sont que très rarement invités en France.


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Avec l’illustrateur ?

L’illustrateur peut me contacter pour connaître l’univers, les personnages, etc. s’il n’a pas le temps de lire la traduction en entier, afin d’avoir une meilleure cohésion texte-image, parce qu’il arrive que les textes ne soient pas illustrés en russe.



Avec la fabrication ? (Graphistes, maquettistes, paoistes, etc.)

Je n’ai aucun contact avec la fabrication. En cas de corrections (problème de compréhension) à apporter au texte, l’éditeur me prévient et s’il s’agit de coquilles ce sont les relecteurs qui corrigent.



Quelle est votre opinion sur le livre numérique ? Souhaiteriez-vous en traduire ?

Pour le moment, je n’ai jamais travaillé sur un livre numérique, mais je n’exclus pas cette possibilité.

Personnellement, je pense que ce phénomène est inéluctable mais qu’il y aura toujours un public pour le livre objet. Toutefois, cette problématique nécessite encore beaucoup de travail avant d’avoir une bonne organisation structurée.



Et maintenant parlons de vous …

Comment avez-vous choisi votre métier de traductrice ?

Après avoir fait des études de lettres avec le russe comme première langue, j’ai désiré approfondir ma connaissance de cette culture que j’aime beaucoup. Au cours de mes études, j’ai fréquemment travaillé sur des textes à traduire et j’y ai pris goût ; ce qui m’a poussé à tenter un master de traduction russe, que j’ai obtenu. Suite à ça j’ai rapidement trouvé du travail, car le russe est un secteur davantage ouvert que l’anglais par exemple ; on est donc plus facilement connu des éditeurs.

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Traduisez-vous uniquement le russe ? Seulement le thème ou la version ?

Oui, je ne traduis aucune autre langue slave que le russe, et uniquement en thème (russe-français).

Pour la version, c’est surtout les Russes qui traduisent, puisque les éditeurs préfèrent les traducteurs qui parlent la langue cible. Pour ma part, je pourrais avoir une proposition de version mais ce serait beaucoup plus fastidieux.



Avec quelles maisons d’édition travaillez-vous ?

En majorité, je travaille avec Bayard pour la jeunesse, Stalker pour des romans et des textes contemporains, j’ai également traduit un essai théorique sur l’architecture chez Infolio.



Pouvez-vous proposer à l’éditeur des livres russes ?

Il m’arrive de repérer des maisons d’édition russes que j’apprécie (par exemple Kompas, ou encore Samokat). je prends alors contact avec elles pour proposer mes services. Si la réponse de leur part est positive, je peux alors soumettre à Bayard cette traduction. Il est vrai que personnellement j’apprécie les maisons d’édition alternatives et de qualité.



Avez-vous déjà été tentée par le métier d’auteur ?

Non, je n’ai jamais écrit. Cependant, traduire des livres pour enfants laisse peut-être une plus grande part de création. En effet, il y a une latitude plus large pour interpréter le texte, on essaie de limiter le mot à mot et de fluidifier le texte.



Quelles sont vos méthodes de travail ?

Je suis assez solitaire. Je travaille chez moi dans un bureau mais je dois m’imposer des horaires comme un salarié, étant indépendante. Ça pourrait-être difficile avec l’absence d’échange, mais mon mari travaille également à la maison, je ne suis donc pas totalement seule.

Je fais aussi souvent des fiches de lecture données en salon par des éditeurs russes. Pour ce faire, je dois lire le livre et donner mon avis sur le titre. Si je l’apprécie et que l’éditeur décide de le publier on me confiera alors la traduction.

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Êtes-vous perfectionniste ?

Oui, d’une certaine manière, puisque, après l’avoir rendue, je repense régulièrement à la traduction en me disant que j’aurais pu faire autrement. Pendant que je travaille, j’ai « le nez dans le guidon », alors qu’avec le recul j’aurais modifié certains détails.



Quels sont vos outils de travail ?

Je travaille sur ordinateur, avec pour soutien un dictionnaire papier. Une fois la traduction terminée, j’envoie le fichier Word à l’éditeur qui met en page.


Merci beaucoup d’avoir pris du temps pour nous, de nous avoir apporté ces informations personnelles et professionnelles. En vous souhaitant une bonne continuation sur la voie de la traduction.


Pour suivre son actualité, retrouvez Marina sur http://marinabergertraductrice.blogspot.fr



Claire Garcin, Emma Boiveau, Lisa Magano, LP

 

 

 

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25 février 2013 1 25 /02 /février /2013 07:00

au Café Auguste à Bordeaux,
le 20 novembre 2012

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À propos de notre excursion en terres inconnues…

À peine sorties de cours, nous nous rendîmes d’un pas alerte place de la Victoire. L’heure n’était pas à la paresse, nous avions rendez-vous. Ainsi, à l’heure prévue, nous arrivâmes devant le Café Auguste. Commença alors un jeu digne des livres Où est Charlie ?, à savoir trouver Amélie Sarn entre les tables occupées, les scooters et les passants affairés. Une sorte de sixième sens nous permit de la reconnaître, et en moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire, nous étions toutes les quatre attablées à la terrasse du Café Auguste, profitant d’un temps des plus cléments en ce mois de novembre :

Température : 12°C 
Ciel : dégagé 
Sièges : confortables
Boissons chaudes (ou froides) : parfaites
Traductrice : sympathique et détendue

L’ambiance était un brin anxiogène, le défi de taille. Allions-nous réaliser un bon entretien ?

En quelques minutes, le miracle opéra, il suffit de quelques questions posées sur nos études pour détendre l’atmosphère…



À l’école des traducteurs, ou comment je suis devenue auteure…

Amélie Sarn est née en 1970. Toute petite, elle passait la majorité de son temps perchée en haut d’un arbre à dévorer des livres. Plus tard, elle prépara une licence de langues étrangères appliquées et de traduction technique à la faculté de Rennes. Lors des cours, les élèves n’avaient le temps de lire le texte qu’une fois, puis devaient le traduire à voix haute. Cet exercice formateur lui enseigna une méthode particulièrement utile pour son futur emploi. Diplôme en poche, elle commença à traduire des textes médicaux et à travailler pour les hôpitaux, mais aussi à réaliser d’autres traductions, notamment pour le ministère de la Jeunesse et des Sports. Ces expériences à des lieues de la traduction littéraire lui permirent de faire ses premières armes dans le métier.

Elle enchaîna avec une licence d’anglais littéraire. Puis, ayant toujours conservé ce goût pour les mots, c’est tout naturellement qu’elle commença à écrire pour la jeunesse. D’abord des romans, comme son premier ouvrage publié aux Éditions Rageot, Coupable d’être innocent, mais aussi des textes pour la presse jeunesse par exemple dans le magazine Moi, je lis chez Milan Presse.
 
Lorsque l'actuelle directrice littéraire des éditions Milan, Chloë Moncomble, arriva dans l’entreprise, elle créa une collection de livres ("Milan poche benjamin") dans laquelle elle reprit quelques textes de Milan Presse, dont ceux d’Amélie Sarn. Intéressée par l'auteure, elle continua de travailler avec elle et publia d'autres de ses écrits.

Connaissant la maîtrise de l'anglais et l'affection pour cette culture d'Amélie Sarn, Chloë Moncomble lui proposa un jour de s'essayer à la traduction. L’essai fut concluant. Ainsi débuta une longue collaboration entre Amélie Sarn et les éditions Milan.



La traduction : un regard, des histoires

Certains éditeurs et quelques professeurs d’anglais reprochent souvent aux traducteurs de trahir le texte original. Pour y répondre, Amélie Sarn cite souvent l’exemple de l’auteur français Romain Gary qui, connaissant parfaitement la langue anglaise, a pourtant été incapable de traduire son œuvre en anglais car elle ne faisait pas ressortir toutes les subtilités de son texte. Partant de ce principe, si l’auteur lui-même est incapable de traduire fidèlement son œuvre, on ne peut donc pas demander au traducteur de le faire.

Le traducteur est donc pour elle avant tout un auteur puisqu’il crée forcément une nouvelle œuvre. Celle-ci n’aura pas tout à fait le même sens ni le même discours. Le traducteur l’interprètera à sa manière et apportera un autre éclairage au texte original en fonction des pratiques littéraires de son époque.

Elle apparente surtout la traduction au travail du metteur en scène de théâtre. Il interprète à sa manière le texte, et si les mots ne changent pas, sa manière de mettre en scène la pièce différera de ses pairs.

Elle est consciente que le métier de traducteur est mal connu et reconnu mais cela ne la chagrine nullement car ce qui lui importe est le plaisir que prend le lecteur à lire son livre. Une loi valorise à ce jour le travail des traducteurs. Il est obligatoire d’indiquer leur nom sur la couverture des ouvrages. Et à ce titre, elle est heureuse de voir que les éditeurs s'appliquent de plus en plus à suivre la loi. Avec la mondialisation, de plus en plus de gens ont une culture anglo-saxonne. Ainsi, les lecteurs se rendent progressivement compte qu’il existe un acteur qui leur donne accès à ces livres de langue étrangère : le traducteur. C’est donc un premier pas en faveur de la reconnaissance du traducteur.

De son point de vue, la traduction est quelque chose qui s’apprend surtout « sur le tas ».

La traduction de l’anglais vers le français nécessite surtout une bonne connaissance de la langue française. Ces langues n’ont pas la même racine et, pour la traduction dans la langue cible, il importe de bien maîtriser l’art de la syntaxe, de la grammaire pour avoir le texte le plus littéraire possible. Les éditeurs préfèrent à ce titre un traducteur d’un niveau moins élevé en anglais mais très bon en français.

Bien que ce soit avant tout un métier de passion, Amélie Sarn a l’opportunité de vivre entièrement de ses traductions ainsi que de son travail d’auteure. Elle ne ressent pas de concurrence particulière puisqu’elle travaille régulièrement pour les Éditions Milan, et ce, depuis des années. Traductrice et auteure, elle est aussi lectrice pour leur compte. Ce travail rémunéré lui assure également un complément financier à ses autres emplois.


Amélie Sarn et les éditeurs : love-hate relationships.

Travaillant majoritairement avec les Éditions Milan, Amélie Sarn a eu envie de se confronter à d'autres éditeurs. Elle s'est alors tournée vers les Éditions J’ai lu en leur proposant un roman, Clairvoyance, la maison de l'ombre, publié en 2012. Et de fil en aiguille, la maison d’édition lui a proposé une traduction. En dépit de leurs méthodes de travail assez différentes des Éditions Milan, ce projet ne lui a pas posé de difficultés particulières. Si les annotations du texte se font sur support numérique chez les Éditions J’ai lu, les Éditions Milan préfèrent l’utilisation de support papier pour la même tâche. Ces deux  pratiques lui conviennent, puisque, en fonction du support, elle ne remarque pas les mêmes maladresses. C’est pourquoi elle a toujours besoin d’une relecture sur papier pour les ultimes corrections. Récemment, ce sont les Éditions du Seuil qui l’ont contactée pour une première traduction. Son travail n’est pas encore assez avancé pour qu’elle puisse nous livrer ses impressions.

Elle a développé un lien particulier avec les Éditions Milan avec qui elle travaille depuis plus de quinze ans. C’est une relation amicale qui s’est tissée entre la traductrice et les éditeurs du pôle littérature. Grâce à cette longue collaboration, chacun a appris à connaître les habitudes des autres et leurs méthodes de travail, pour une efficacité optimale ! Ce qui est parfois un plus difficile avec les stagiaires qui n'ont pas le même regard sur les textes.
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Selon elle, la relation de l’auteur, en incluant les traducteurs, avec les éditeurs est semblable à la relation entre un professeur et ses élèves. Ils passent leur temps à critiquer ou maudire leurs éditeurs, mais au fond, ils les apprécient. Il est aussi important que les éditeurs disent à leurs auteurs ou traducteurs lorsque le travail est bien fait car c’est une source de motivation sans égale, et un baume pour leur égo fragile.

Après des années de travail en édition jeunesse, Amélie Sarn trouve que ce secteur d'activité reste un peu trop centré sur lui-même et peine à s'ouvrir à d'autres horizons notamment certains phénomènes de mode. La littérature se nourrit du cinéma, des jeux vidéo, de la bande dessinée, des séries télévisées... Pour elle, les auteurs et les éditeurs devraient s'en inspirer davantage afin de se créer des opportunités susceptibles de les sortir des sentiers battus.

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Travail de traduction : de la VO, des mots, des mots et encore des mots !

Amélie Sarn jouit d’une situation plutôt confortable. Son travail fréquent avec les Éditions Milan lui assure une certaine sécurité d’emploi.Ne refusant jamais leurs propositions, elle n’a cessé de traduire depuis trois mois. Elle travaille à plein temps, et lorsqu’elle dispose d’un peu de répit, elle s’adonne à l’écriture de romans pour tous les âges. Pas de repos pour les braves !

Elle travaille à domicile de 9h30 à 12h et de 12h30 à 19-20h en moyenne, toute la semaine. En fonction de ses besoins et de ses différents impératifs tels que le bouclage d’un livre ou sa vie familiale, elle adapte son planning. Traduire est une tâche exigeante à laquelle elle consacre une grande part de son temps. Elle gère efficacement vie professionnelle et personnelle, soutenue par son compagnon, auteur de bande-dessinée, qui a les mêmeamelie-sarn-dico.jpgs rythmes de travail qu’elle.

Ses débuts en tant que traductrice furent quelques peu laborieux. Elle éprouvait des difficultés à retrouver la construction de certaines phrases en anglais. Sa mère, professeur d’anglais, lui fut d’une aide précieuse.

Elle s’est construit peu à peu une technique et une éthique qui lui sont propres. Avant de commencer sa version, elle s’attarde sur la construction du texte afin d’en comprendre les mécanismes. Pour cela, elle le décortique entièrement pour l’analyser et connaître la pensée de l’auteur. Elle s’interroge ensuite sur l’utilité des mécanismes qu’il emploie. Doit-elle les reprendre ? Sont-ils aussi pertinents en français qu’en anglais ? Elle ne cherche pas à traduire le texte de manière littérale mais à transmettre le ressenti du lecteur anglais au lecteur français. Le plus difficile est de conserver l’esprit de l’œuvre et de respecter le travail de l’auteur.

Pour ne pas égarer le lecteur français avec des références typiquement anglaises, elle a pris le parti, avec les Éditions Milan, de les adapter en fonction du public visé. Ces questions sont traitées avec attention et nécessitent beaucoup de discussions. Elles résultent également de la politique éditoriale de la maison d’édition. Ainsi pour les plus jeunes, elle modifira les références anglaises et américaines tandis qu’elle les conservera pour les plus grands, ayant davantage de culture anglo-saxonne. Par exemple, pour la série de romans Le Petit monde délirant d’Ally, elle a atténué des références anglaises. Cela permet aux lectrices de s’identifier plus facilement à l’héroïne.

Dans le même ordre d’idée, les jeux de mots ne sont pas traduits car ils perdent tout leur sens en langue française. Un exemple très parlant : it’s raining cats and dogs devient « il pleut des cordes » en français. Amélie Sarn les adapte en fonction du texte pour en conserver l’esprit et l’ambiance. Si elle se voit contrainte d’en supprimer un, elle veillera à placer un autre jeu de mots un peu plus loin dans le texte. Autre exemple évocateur : la série Les Chroniques du marais qui pue de Chris Riddle, œuvre loufoque qui parodie Harry Potter, Twilight, Le Monde de Narnia, Le Seigneur des anneaux et bien d’autres. Ces textes bourrés d’humour l’ont forcée à adapter une bonne partie des références.

Amélie Sarn n'entre jamais en contact direct avec l'auteur qu'elle traduit. L'éditeur se charge de relayer les quelques questions qui pourraient lui poser problème pour la suite de la traduction, mais cela ne lui est arrivé que quatre ou cinq fois dans sa carrière. Elle préfère s'approprier l'œuvre qu'elle traduit de son mieux, avec tout le travail d'interprétation qui lui est si cher. Elle n'a par la suite aucun retour des auteurs anglais, pas plus qu'elle ne prend le temps de lire une traduction d'un de ses livres. Œuvrer sur un livre est un travail de longue haleine, entre les premiers jets de l’auteur, les retouches et corrections de l’éditeur, la validation du bon à tirer… L'oiseau a quitté le nid, aussi estime-t-elle pouvoir laisser ses livres « faire leur vie » sans elle une fois l'aventure terminée.

La traduction est par essence une infidélité à l’auteur. S’il faut bien évidemment respecter l’œuvre originale, elle est parfois obligée de retravailler le texte pour l'adapter au public français. Si certaines traductions ont été de vraies parties de plaisir comme tous les livres damelie-sarn-combattant.jpge Malorie Blackman, et la série des Apolline de Chris Riddle, d’autres ont été plus ardues comme Roméo Forever, à paraître en février 2013.

Ces difficultés rendent cependant le travail intéressant, enrichissant et vivant, le renouvelant constamment et évitant la monotonie.

Les thèmes qui reviennent dans les livres qu’elle traduit sont toujours des sujets qui parlent aux adolescents : les amis, la famille, l’amour… Par moments, elle se retrouve face à cinq ou six livres sur le même sujet selon les effets de mode. Loups-garous et vampires ne sont que quelques exemples parmi tant d’autres !

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amelie-sarn-multicasquette.jpgTraductrice… parce que vous croyiez que ça suffirait ?

Avant d'être traductrice, Amélie Sarn est avant tout une auteure de fiction. Et son champ d'action ne se limite pas à la jeunesse ! Elle ne pleure pas, elle chante, son premier roman adulte, est sorti chez Albin Michel en 2002. Son dernier roman publié aux Éditions Milan, Les Proies, se déroule entre Bordeaux et Toulouse. L'histoire démarre comme un roman classique pour adolescents : l’héroïne est aux prises avec ses déboires sentimentaux. Et puis, c'est le drame : les zombies débarquent ! Oui oui, vous avez bien lu, des zombies à Bordeaux, et même tout un défilé dans la rue Sainte-Catherine. Cette idée a suscité l'intérêt des adolescents. Amélie Sarn en est particulièrement heureuse, elle qui adore les histoires de zombies depuis le lycée. En profitant de la mode actuelle, elle s'est permis de lancer son propre récit dans la lignée de ses prédécesseurs anglo-saxons, à ceci près que l'action se déroule en France.

Bien plus que les zombies, c'est le roman de genre qui passionne et amuse Amélie Sarn. Sans céder à la facilité en transposant son histoire aux États-Unis, elle privilégie le contexte français qui offre lui aussi de très larges possibilités. Les États-Unis ne détiennent pas l'exclusivité du roman de genre. Tara Duncan, best-seller de littérature jeunesse, est une œuvre française ! Amélie Sarn parle même d'une « tradition française » du roman de genre. On se demande alors pourquoi les auteurs français sont si peu reconnus. La réponse qu'elle nous apporte est sans appel : en France, les éditeurs, forts de leur longue tradition de littérature classique, ne font pas confiance aux auteurs français en ce qui concerne le roman de genre. Ils privilégient l’achat de droits d’œuvres étrangères à l’exploitation du potentiel français.

Néanmoins, si Amélie Sarn parvient à écrire de ces romans de genre qui fonctionnent, n'est-ce pas grâce à son statut de traductrice ? Son travail d’auteure l’aide à s’adapter aux différentes tranches d’âge pour lesquelles elle traduit, mais de même, traduire élargit ses capacités d’auteure, en enrichissant son œuvre et son style. Immergée depuis des années dans les cultures anglo-saxonnes, elle a eu tout le temps de se familiariser avec les ficelles du genre pendant ses travaux.

En parallèle de son travail d'auteure, Amélie Sarn est aussi scénariste de bande dessinée. Une de ses séries, Nanami, narre les tribulations d’une collégienne un peu effacée qui, grâce à une étrange oeuvre de théâtre, devient princesse d'un monde imaginaire. Ce passage de l’écriture de romans à celle de scénarii est loin d'être aussi simple que l'on pourrait le penser. Si elle reconnaît qu’elle parvient sans problème à retranscrire ses idées par des mots et des tournures de phrases, le langage des images lui est plus difficile à appréhender. Ce fut un long et rude parcours que d'apprendre à découper ses histoires, non plus en chapitres, mais en cases et en plans. Par chance, son compagnon, dessinateur de bandes dessinées, lui apporte régulièrement son aide au cours de travaux communs et lui permet d'affiner peu à peu sa perception du monde de l'image.
amelie-sarn-love1.jpg
amelie sarn après l'échec thorgalMais Amélie Sarn a également effectuée la réalisation inverse : retranscrire une bande dessinée en roman ; Thorgal, l'un des plus grands succès de Jean Van Hamme. Fervente admiratrice du grand viking brun, quelle ne fut pas sa joie lorsque les Éditions Milan rachetèrent la licence et la contactèrent pour ce projet ! Elle a pris le parti de reprendre toutes les bandes dessinées et de les rertanscrire dans l’ordre chronologique, sans se soucier de l’ordre de parution des albums. Cela lui valut les félicitations de Jean Van Hamme en personne. De quoi enthousiasmer n'importe quelle admiratrice ! Hélas, sa joie fut de courte durée. Le livre fut loin d'être un succès malgré celui de la série en bande dessinée. Il s’ensuivit pour l’auteure une période très sombre de perte de confiance. Heureusement, l’épisode est désormais enterré et Amélie Sarn publie de nombreux romans qui rencontrent un certain succès.

 

 

La fin de la fin, la FIN ! Point final !

 

Après deux heures de discussion à bâtons rompus où le temps fila à toute allure, nous nous séparâmes presque à contre-cœur. Il nous fallait encore transcrire cet échange pour le faire connaître, mais rien ne remplacerait le souvenir de cette conversation…
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Aloïs, Élodie et Marine, LP

 

Copyright des illustrations : Marine Piaut.Tous droits réservés.


 

 

 

Bibliographie

La falaise écarlate - Clairvoyance T2, J’ai lu, 2013
Clairvoyance, la maison de l’ombre, J’ai lu, 2012
Les Aventures fantastique du Sacré-cœur : la momie du Louvre, Laurent Audouin, Le lézard noir, 2012
Les Proies, Milan, 2012
Les Aventures fantastique du Sacré-cœur : le vampire de la tour Eiffel, Laurent Audouin, Le lézard noir, 2012
Les Fantômes du père Lachaise, Laurent Audouin, Le lézard noir, 2011
Deux petits soucis qui poussent, Claire Le Grand, Milan, 2009
Coq star, Tammi Sauer, Dan Santat, Milan, 2009
Ce jeudi-là, Milan, 2009
Le Cartable qui sonne, Frédéric Rébéna, Milan, 2009
Mon papa flingueur, Laurent Audouin, 2009
À mort le minotaure, Belin, 2008
Recherche baby-sitter pour petits monstres, Eric Gasté, Milan, 2008
Le voleur de goûter, Florence Langlois, Milan, 2008
Groove High, Tome 12 : Le spectacle continue, Virgile Trouillot, Milan, 2008
Groove High, Tome 11 : Duo surprise, Virgile Trouillot, Milan, 2008
Attention dragon !, Milan, 2008
Groove High, Tome 9 : La nouvelle, Virgile Trouillot, Milan, 2007
Groove High, Tome 10 : La dispute, Virgile Trouillot, Milan, 2007
Siddhima, l'enfant-déesse, Carole Gourrat, Milan, 2007
L'album photo des Passiflore, Loïc Jouannigot, Milan, 2007
Comment zigouiller les poux ? : Bien les connaître pour mieux s'en débarrasser, Estelle Chandelier, Milan, 2007
Histoires de monstres pour apprendre à lire, Michel Piquemal, Frédéric Pillot, Hervé Le Goff, Milan, 2007
Groove High, Tome 8 : Petite recette du bonheur, Milan, 2007
Groove High, Tome 7 : Tous en scène !, Milan, 2007
Un fantôme très rigolo, Freddy Dermidjian, Milan, 2007
Groove High, Tome 6 : Joyeuses fêtes ! Virgile Trouillot, Milan, 2007
Groove High, Tome 5 : Citrouilles et grosses frayeurs, Virgile Trouillot, Frédéric Puech, Milan, 2007
Groove High, Tome 4 : Coups de foudre et coups montés, Virgile Trouillot, Olivier Ducrest, Milan, 2006
Groove High, Tome 3 : Ecole en folie, Virgile Trouillot, Milan, 2006
Groove High, Tome 2 : Panique à bord, Virgile Trouillot , Milan, 2006
Groove High, Tome 1 : L'audition, Virginie Trouillot, Milan, 2006
Qu'as-tu fait, Mistouflet ?, Loïc Jouannigot et Geneviève Huriet, Milan, 2006
Un fantôme très rigolo, Milan, 2005
Nedjo le prétentieux, Bénédicte Dubois, Didier Jeunesse, 2005
Un foulard pour Djelila, Milan, 2005
Les triplettes de Belleville, Sylvain Chomet, Milan Jeunesse, 2004
Dans le ciel de Noël, Nadia Bouchana, Père Castor-Flammarion, 2003
Allo, Kokolino, Virginie Guérin, Milan, 2003
Une baby sitter pour Halloween, Pierre Jalbert, Milan 2003
Ce jeudi-là, Milan, 2002
L'Empereur qui refusait l'amour, Rozenn Brécard, Albin Michel jeunesse, 2002
Petits lolos et gros soucis, Stanislas Barthélemy, Milan, 2002
Mon meilleur copain, Marc Cantin, Savine Pied, Milan, 2002
Oh les z'amoureux !, Marc Cantin, Rageot Editeur, 2001
Une vie de rêve pour Lola, Rageot Editeur, 2001
La Nuit de la chauve-souris, Milan, 2001
Le Cirque Patatrac, Marc Cantin, Milan, 2001
Un petit garçon trop pressé, Marc Cantin, Ernest Ahippah, Milan, 2001
Le bûcher aux sorcières, Milan, 2001
Le monstre du tableau, Marc Cantin, Milan, 2000
Le Renne du Père Noël, Marc Cantin, Milan, 2000
Jules et L'île Bleue, Laurent Richard, Père Castor-Flammarion, 2000
Pagaille à la cantine, Rageot Editeur, 2000
Le secret du fétiche, Père Castor-Flammarion, 2000
Mon papa flingueur, Milan, 2000
Le voleur de goûters, Milan, 2000
Attention dragon, Hervé Le Goff, Milan, 2000
Le Pirate couve la grippe, Milan, 1999
Un fantôme très rigolo, Milan, 1999
L’aviateur, Andrée Prigent, Marc Cantin, Didier Jeunesse, 1999
Coupable d'être innocent, Rageot, 1998

Traductions (liste incomplète)

Chroniques du marais qui pue T.5, le vampire suceur de pouces, de Paul Stewart, Chris Riddell, Milan, 2012
Ruby Redfort n'a pas froid aux yeux, Lauren Child, Milan, 2012
Blart Tome 3, Chroniques d'un crétin trouillard qui doit sauver une princesse même pas belle, Dominic Barker, Frédéric Pillot, Milan, 2012
Le Chevalier Vatenguerre. Chroniques d'un chevalier benêt, niais, buté, idiot, abruti, lourdaud, imbécile, borné, bêta, crétin, nul..., Martyn Beardsley, Frédéric Pillot, Milan, 2012
Lulu et le brontosaure, Judith Viorst,; Lane Smith, Milan, 2012
Les aventures de Leon T.2, au cirque, Alex-T Smith, Milan, 2012
Chroniques du marais qui pue T4, à l’école de Cochonlard, Paul Stewart, Chris Riddell, Milan, 2012
Juliette Forever, Stacey Jay, Milan, 2012
Les aventures de Léon, Alex-T Smith, Milan, 2012
Apolline en mer, Chris Riddell, Milan, 2011
Blart Tome 2, Chroniques d'un crétin trouillard recherché mort ou vif, Dominic Barker, Frédéric Pillot, Milan, 2011
Apolline en mer tome 3, Chris Riddle, Milan, 2011
Boys don't cry, Malorie Blackman, Milan, 2011
Thorgal tome 2 : Au-delà des ombres, Grzegorz Rosinski, Jean Van Hamme, Milan, 2010
Thorgal tome 1 : L’Enfant des étoiles, Grzegorz Rosinski, Jean Van Hamme, Milan, 2009
Terre des monstres, Tome 3 : Sombres complots D-M Cornish, Milan, 2009
Blart Tome 1, Chroniques d'un crétin trouillard qui devait sauver le monde, Dominic Barker, Frédéric Pillot, Milan, 2010
Le retour de l'aube, Malorie Blackman, Milan 2009
Le livre de tous les secrets de Enda Wyley, Milan 2009
Terre des monstres, Tome 2 : Marques de sang , D-M Cornish, Milan 2009
Opération Joshua : La prophétie maya : Dossier confidentiel, M.G. Harris, Milan, 2008
Apolline et le fantôme de l'école, Chris Riddell, Milan, 2009
Apolline et le chat masqué, Chris Riddell, Milan, 2008
Terre des monstres, Tome 1 : L'enfant trouvé, D-M Cornish, Milan, 2008
Une chaussette dans la tête, Susan Vaught, Milan, 2008
Les aventuriers du très très loin : Fergus Bonheur, Paul Stewart, Chris Riddell, Milan, 2007
Entre chien et loup, Malorie Blackman, Milan, 2006
Sur le fil du rasoir, Malorie Blackman, Milan, 2006
Le choix d’aimer, Malorie Blackman, Milan, 2006
La couleur de la haine, Malorie Blackman, Milan, 2006
Les chroniques du marais qui pue, Chris Ridell, Milan, 2005
Ravenscliff, Geoffrey Huntington, Milan, 2004
Les mystères romains Tome 4, Les assassins de Rome, Caroline Lawrence, Milan 2004
Le monde délirant d'Ally Tome 9, Nains de jardin, téloche et grosse pétoche, Karen Mc Combie, Milan, 2004
Le monde délirant d'Ally Tome 10, Mystère, mariage et maxi mini surprise, Karen Mc Combie, Milan, 2004
Le monde délirant d'Ally Tome 6, Frangines, gros nuls et chansons ringardes, Karen Mc Combie, Milan 2003
Vatenguerre, roi des nuls, Martyn Beardsley, Frédérique Pillot, Milan, 2003
Le monde délirant d'Ally Tome 8, Tatouages, tortue et têtes à claques, Karen Mc Combie, Milan 2003
Le monde délirant d'Ally Tome 5, Garçons, frangines et danse du ventre, Karen Mc Combie, Milan, 2003
 Le monde délirant d'Ally Tome 9, nains de jardin, téloche et grosse pétoche, Karen Mc Combie, Milan, 2004
Les mystères romains, Tome 4 : Les assassins de Rome de Caroline Lawrence, Milan, 2003
Le Monde délirant d'Ally, tome 4 : Copain, faux copain et secrets très secrets, Karen McCombie, Milan, 2003
Les Mystères romains : les pirates de Pompei Tome 8, Caroline Lawrence, Milan, 2003
Les mystères romains Tome 3, Les pirates de Pompéi, Caroline Lawrence, Milan 2003
Les mystères romains Tome 2, Les secrets de Pompéi, Caroline Lawrence, Milan 2002
Les mystères romains Tome 1, Du sang sur la via Appia, Caroline Lawrence, Milan, 2002
Coups de fils et coups montés, RL Stine, Milan, 2001
Le cheval des dunes, Helen Cooper, Claire Le Grand, Milan, 2001

Bandes dessinées

Nanami tome 5 : le combat final, Éric Corbeyran, Nauriel, Elsa Brants, Dargaud, 2012
Nanami tome 4, Éric Corbeyran, Nauriel, Elsa Brants, Dargaud, 2011
Dragon eternity tome 1 : De profundis, Marc Moreno, Jérémy Gens, Editions 12 bis, 2011
Nanami tome 3 : le royaume invisible, Éric Corbeyran, Nauriel, Elsa Brants, Dargaud, 2010
Le Temps des cerises tome 1, Julien Mariolle et Marc Moreno, Quadrants Azimut, Soleil production, 2010
Trop mortel, Tome 2, Eric Corbeyran, Chico Pacheco et Philippe Casadéï, Delcourt, 2008
Nanami Tome 2, Nauriel, Eric Corbeyran, Simon Champelovier, Dargaud, 2008
Dans les cordes, Joseph Incardona, Julien Mariolle, Marc Moreno, Les enfants rouges, 2008
Trop mortel, Tome 1, Eric Corbeyran, Chico Pacheco et Philippe Casadéï, Delcourt, 2007
Loup, Marc Moreno et Eric Moreno, Editions Les enfants rouges, 2007
Nanami Tome 1, Le Théâtre du vent, Nauriel, Eric Corbeyran, Simon Champelovier, Benjamin Cornet, Dargaud, 2006

Adultes

Elle ne pleure pas, elle chante, Amélie Sarn, Albin Michel, 2002


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Published by Aloïs, Élodie et Marine - dans traduction
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17 février 2013 7 17 /02 /février /2013 07:00

Jean-Daniel Brèque est un traducteur français qui travaille en grande majorité sur des romans de littérature de l'imaginaire en langue anglaise. Il a notamment traduit Dan Simmons, Stephen King ou en encore Ken Follett. Il a reçu deux fois le grand prix de l'Imaginaire pour la traduction, en 1995 pour Les Âmes perdues de Poppy Z. Brite et en 2008 pour Quatuor de Jérusalem d'Edward Whittemore.

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Pour commencer, dites-nous quelle a été votre formation ?

Je n’ai aucune formation littéraire. Je me destinais à l’origine à l’enseignement des mathématiques. J’ai donc un bac, un deug et une licence scientifique. J’ai aussi été professeur de mathématiques pendant deux ans au Maroc puis contrôleur des impôts. Mes premiers contacts avec la traduction viennent d’une démarche bénévole. Je traduisais des textes anglais pour des fanzines au début des années 1980. Ce n’est que depuis 1986 que je suis traducteur littéraire à plein temps.



C’est très surprenant comme parcours ! Comment passe-t-on d’un travail bénévole à un véritable métier ?

Durant mon adolescence et de 20 à 25 ans, j'étais passionné par le fantastique et la science-fiction. Je ne lisais que ça et lisais beaucoup. Cette passion m’a entraîné à fréquenter des manifestations, que l’on n’appelait pas encore des festivals à l’époque. Elles étaient plus petites, c'était des « conventions » où on était environ une cinquantaine. Grâce à elles, j'ai pris contact avec des gens qui faisaient ce qu'on appelle de la petite édition, des fanzines. Ces fascicules de cinquante pages étaient des petites publications imprimées en offset voire photocopiées. Les passionnés qui s’en occupaient cherchaient des gens pour traduire des textes venus des pays anglo-saxons. C’est ainsi que j’ai commencé. Et puis petit à petit, des éditeurs ont vu et apprécié mon travail et ont pris contact avec moi. On m’a d’abord demandé de traduire des nouvelles puis des romans.

J’étais contrôleur des impôts à l’époque. Je travaillais cinq jours par semaine et j'avais des week-ends durant lesquelles je n'avais rien d’autre à faire que de lire et de traduire. Je me suis mis à temps partiel : quatre jours d’administratif et trois jours de traduction. C'était très reposant comme on l'imagine… J'ai finalement démissionné et suis devenu traducteur professionnel à temps plein.



Donc du coup, vous ne connaissez pas la traductologie ?

Pour répondre à cette question, il faut replacer ce que je viens de vous raconter dans son contexte. Dans les années 80, à ma connaissance, il n'y avait pas les formations qui existent aujourd'hui. Quand j'ai travaillé avec la directrice littéraire de « J'ai Lu », une ancienne traductrice, elle me racontait que tous les ans elle allait faire une petite conférence aux étudiants pour leur remettre les idées en place.



Pourquoi ? Parce qu’ils sont trop dans la théorie ?

 Non, pas du tout. Les étudiants pensent trop souvent que dès qu'ils auront leur diplôme en poche, ils pourront se présenter chez Gallimard et qu’on leur confiera tout de suite l'œuvre complète d'Hemingway. La directrice de « J’ai Lu » leur rappelait simplement qu’ils allaient plutôt venir chez elle et qu’elle leur confierait un Barbara Cartland.



À propos de votre pratique de l'anglais....avez-vous voyagé ?

Ce n'est ni grâce aux voyages, ni grâce aux études que j'ai fait des progrès en anglais. Je me suis simplement pris de passion pour les comics américains. Quand je me suis aperçu que j'arrivais à lire l’anglais avec des images, je suis passé à des textes sans images.



Il y a une langue qui vous parle davantage entre l'anglais et le français ?

Étant donné que je passe le plus clair de mon temps à déchiffrer des textes en anglais, je dirais que c’est l’anglais qui me parle le plus. Mais, de temps en temps, lire un texte d'un grand écrivain français est un plaisir.



Et vous, écrivez-vous ?

J'ai arrêté. Je pensais comme tout le monde que je pouvais être écrivain. Je ne maîtrise pas tous les outils de l'écrivain, écrire et raconter une histoire nécessite un certain nombre de techniques que je ne possède pas.



Est-ce que vos traductions vous ont influencé lorsque vous écriviez ?

J’ai été forcément influencé par les traductions que j'ai faites dans les années 80 ; c’étaient des histoires d'horreur comme je lisais à l'époque.



Plus largement, est-ce que vous pensez qu’il y a un style propre au traducteur qui se nourrirait aussi de ces influences ?

On m'a déjà dit que j'avais un « style », mais je ne m'en rends pas compte. Il y a des années de ça, j'étais en conflit avec le travail de l'éditeur sur une traduction. J'étais obligé d'accepter des corrections avec lesquelles je n'étais absolument pas d'accord. J'ai donc pris un pseudonyme et le bouquin est sorti. Plus tard, un copain m'a dit : « Mais c'est toi qui l'as traduit, je reconnais ton style ! ». D’ailleurs, les lecteurs préfèrent souvent une traduction par rapport à une autre, même si ils ne savent pas dire pourquoi.



Il y a des écrivains qui contrôlent les traductions ou même qui refont toutes leurs traductions comme Kundera par exemple. Pensez-vous qu'il est possible de faire une bonne traduction quand on est surveillé par l'auteur ?

Il n'y a pas de cas général. Mishima par exemple s'est aperçu que ses traductions étaient mauvaises et avait obligé les traducteurs à travailler à partir de la traduction anglaise qu'il avait validée. Mais il y a aussi des auteurs qui ont des prétentions exagérées. Chez Laffont, une auteure qui croyait connaître le français avait protesté : elle n'avait jamais dit qu'il y avait de l'huile sur la mer.... Alors que bien entendu la traductrice parlait d'une mer d'huile !

 

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Relations avec les auteurs

 

Quelles sont vos relations avec « vos » auteurs ? Nous avons entendu parler de vos relations avec Dan Simmons.

Nous nous connaissions et nous rencontrions parfois. Quand il a commencé à avoir un site internet, j’y ai tenu une rubrique. Puis, après le 11-Septembre, le site est devenu à tendance néoconservatrice. Ce qui ne fait absolument pas partie de mes opinions politiques. Cela m’a un peu gêné mais dans la mesure où il ne me demandait pas d’adhérer à ses idées et où celles-ci se voyaient uniquement sur le forum, je n’ai pas arrêté d’écrire sur le site. Dans ses livres, je voyais de temps en temps ces éléments, mais j’étais uniquement là pour le traduire.

Lors de la précédente opération des Israéliens à Gaza en janvier 2009, il y a eu des échanges sur son forum dans lesquels il encourageait à la dénonciation au FBI d’une jeune Palestinienne qui faisait ses études en Floride et qui menaçait, selon les forumeurs, « de tout faire sauter » si sa mère se faisait tuer. Je lui ai envoyé un mail en lui disant que je ne pouvais plus collaborer à son site, que je n’étais pas d’accord. Il m’a répondu par mail qu’il m’interdisait désormais par contrat de traduire ses livres. C’était au moment où j’attendais le suivant, j’avais déjà l’accord de Robert Laffont. Je les ai prévenus et depuis j’ai totalement coupé les ponts avec Dan Simmons.

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Cet épisode a influencé votre attitude par rapport aux autres auteurs ?

Quand on me demande de traduire un nouvel auteur, je préfère ne pas le contacter avant de connaître un peu mieux ses écrits et de m’en être fait une bonne opinion. J’ai des échanges avec des auteurs que je connais et dont je suis les parutions.

On m’a demandé de traduire Orson Scott Card, qui a des idées proches de celle de Dan Simmons. Je traduis donc son livre tant que je n’ai pas honte de le traduire, mais je n’irai pas au-delà.


 
Et si des propos déplacés, extrémistes étaient publiés dans la presse par un auteur ?

Ce ne serait pas une raison pour arrêter de le traduire. Simmons, j’aurais été prêt à continuer à le traduire. Flashback par contre [le dernier], j’aurais refusé de le traduire. Il y dit la même chose que sur son site.

 

 

La traduction : outils et problèmes

 

Comment se passe une traduction, à partir de l’envoi du texte par l’éditeur ?

Cela dépend. Si c’est un livre que j’ai déjà lu, je m'y suis déjà un peu préparé, j’y ai réfléchi.

Si je le découvre, je fonce « bille en tête ». Je ne le lis pas le livre car j’ai peur de m’ennuyer. Si je fais une erreur je peux toujours revenir en arrière. J’essaie d’avoir un rythme de travail assez soutenu mais je peux arrêter de traduire deux heures car je cherche une référence difficile à trouver. Je tiens à ce qu’il y ait un premier jet pour ne pas avoir à revenir sur tout ce qui est documentation. Il faudra y revenir peut-être pour le style, quand il y a des répétitions ou pour introduire le tutoiement par exemple.



Vous traduisez du fantastique mais aussi du policier : quels changements ces différents genres impliquent-ils dans votre travail ?

Il n'y a pas deux livres qui soient identiques. Le policier est peut-être un genre un peu spécial, mais je ne traduis pas n'importe quel policier. Finalement, je ne vois aucune différence du fait du genre, j'en vois une du fait de l'auteur. Pour la traduction d'un roman policier et d'un roman de science-fiction de « X », je les traduirais de la même façon parce que c’est une même voix que j'essaye de retranscrire.

Il est vrai qu’il y a des détails dans un roman policier qui sont plus importants que dans un roman de science-fiction, ce qui serait la différence notable de mon travail. Si c'est un roman d'énigme par exemple, je peux même corriger des erreurs qui sont dans le texte.



Donc vous vous êtes partisan de corriger si vous trouvez une erreur ?

En général, si je vois qu'il y a une erreur, je la corrige et je préviens l'éditeur. Je corrige surtout les erreurs de documentation et de logique.

J'étais en train de traduire Olympos de Dan Simmons à partir de l'édition américaine. Je voyais de nombreuses erreurs, j’ai donc envoyé des mails à l’auteur qui s'est aperçu que son éditeur avait imprimé les épreuves non corrigées.



Il ne vous arrive jamais de corriger sans prévenir l'auteur et l'éditeur ?

J'essaye toujours de prévenir l'éditeur français, il faut maintenir un dialogue. Maintenant, dans le cadre de mes projets, je traduis beaucoup d'auteurs morts depuis 70 ans donc à part faire tourner les tables …

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Vous indiquez ces modifications ou vos choix dans des notes ou dans une « Note du traducteur » ? Quelle est la différence ?

On peut mettre des notes au début ou à la fin quand il y a des choses générales à expliquer. Eifelheim de Michael Flynn,  que j’ai traduit il y a quatre ans, est écrit par un Américain et se passe dans l’Allemagne du XIVe et à l’époque contemporaine. L’auteur s’est énormément documenté, il a utilisé tout un ensemble de conventions de la langue allemande que je ne pouvais pas respecter en français. Par exemple, le pasteur baptise un extraterrestre avec un nom en référence à l’apôtre Hans, je ne pouvais donc pas l’appeler autrement que Jean.

Quand j’utilise les notes de bas de page, je me mets au service du lecteur. Par exemple quand il y a une citation, je mets une référence et quand il existe une traduction en français, je m’efforce de la donner.



Connaissez-vous les règles typographiques, d’orthographe et de grammaire françaises mais aussi anglaises ?

Oui, il vaut mieux les connaitre pour interpréter ce que l’on dit. Je me base sur un ouvrage, le What Is What qui ne donne pas les correspondances mais qui est la traduction d’un ouvrage anglais et tout y est expliqué. Tout ce qui est typographie relève plus de la tradition, il n’y a rien de rationnel, ce sont des usages. La faute la plus commune concerne l’usage des guillemets à l’anglaise qui sont conservés après la traduction. Pour ma part, je n’ai plus besoin d’y faire attention, c’est devenu une seconde nature.

Le traducteur a des outils. Il y a notamment deux livres qui sont parfaits, des vade-mecum : Dictionnaire de l’orthographe chez Robert et le Guide des usages typographiques de l’Imprimerie nationale que j’ai acheté au Salon du livre, il y a 20 ans.



Avez-vous déjà rencontré des notions comme le « kistch » de Kundera, intraduisibles mot à mot et souvent porteuses d’une idée essentielle ?

Tout le temps, donc j’improvise. Tout dépend dans un premier temps du contexte : est-ce un passage très théorique au sein duquel il importe que le lecteur comprenne bien de quoi il est question ? Dans ce cas, il faut faire un effort de réflexion, d’explication et peut-être rajouter des phrases. Si je pense que l’auteur a voulu faire un effet de réel, je transpose et donne un équivalent français. J’ai eu le cas cette semaine avec une traduction d’un livre plein de petites allusions typiquement américaines. À un moment donné un personnage évoque les TGI Fridays : TGI pour Thank God It’s Friday (« Dieu merci c’est vendredi »). C’est une chaîne de restaurants, c’est très parlant pour des Américains. J’ai décidé de traduire par des « self-service » car cela suffisait pour que l’idée soit comprise en français.



Comment décidez-vous de traduire un titre par exemple ?

C’est l’éditeur qui en décide. J’ai eu une amie traductrice, Monique Lebailly [qui a traduit Le Silence des agneaux] qui était furieuse parce qu’elle avait traduit un très bon livre de Dan Simmons, qui s’appelait The Hollow Man, une allusion à un poème de T.S. Eliot et l’éditeur Albin Michel a décidé de lui donner un titre français sans prendre en compte cette référence. Le titre est aujourd’hui L’Homme nu, ce qui n’a pas beaucoup de sens.



Et pour les noms propres ?

Il faut se poser la question de savoir ce que la majorité des lecteurs va comprendre. Dans les années 50, on traduisait même les prénoms. Il m’arrive, quand je traduis des livres de fantasy destinés aux enfants, de traduire les noms propres qui aident à la compréhension du texte. Ainsi quand un château s’appelle Whitespire je vais l’appeler « Blancheflèche ». Je travaille pour le lecteur et celui qui lit pour la première fois.



Les répétitions en français sont très peu acceptées. Faut-il les changer absolument ?

Pour moi, ce qui fait foi c'est le rythme de lecture. Souvent, je n’ai pas arrêté mon travail à la fin d’un chapitre mais en plein milieu pour me remettre plus facilement dedans. Et le matin, pour me mettre en train, je relis ce que j'ai fait la veille. Quand je vois qu'il y a un obstacle, que ce n'est pas élégant, je le refais et, souvent, c'est à cause d’une répétition. Je fais alors une inversion, je mets un passif...



À ce stade-là vous ne faites qu'une relecture de la version française sans la version originale à côté ?

Oui, tout le travail de traduction proprement dite est fait au premier jet : je me pose les questions de sens et de documentation dès le début.



Dans quelle mesure satisfaire le lecteur français tout en s’attachant à ce qui a été écrit au départ ?

C’est du funambulisme. Il faut toujours se poser la question que l’on soit traducteur ou éditeur. À chaque fois on en discute et on trouve une solution… que l’on regrette souvent cinq ans après.



Quand il y a une subtilité dans le premier tome d’une saga qui n’est expliquée que plus tard, comment faites-vous ?

En général, je m'efforce d'être très fidèle. Quand l’auteur dit que le héros chevauche une jument, je ne mets pas un cheval. Peut-être que dans 300 pages elle va faire des petits, donc si je mets un étalon je vais être bloqué. Mais il peut y avoir des erreurs qui restent.



Dans ce cas-là n'y a rien à faire ?

Si ! Il faut profiter d'une nouvelle édition pour corriger l’erreur discrètement. Il faut espérer que l'éditeur l'ait noté quelque part.

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Comment font les traducteurs avec des maisons comme Pygmalion qui divisent les tomes ?

C'est l'éditeur qui décide où couper les tomes mais le traducteur a la version anglaise complète.

Mais parfois découper le livre en plusieurs parties est une bonne chose. Pour L'Échiquier du mal de Dan Simmons par exemple, coupé en deux volumes, tous les commentateurs étaient unanimes : c’était évident qu’il fallait le diviser en deux, sinon le livre aurait été énorme.



Quelle est la tendance dans votre travail entre respecter l’œuvre originale et l’adapter à un public français ?

C’est très délicat. Prenons l'exemple du débat sur les deux traductions de Moisson rouge de Dashiell Hammett : l’ancienne traduction serait plus « francisée » alors que la nouvelle respecterait plus littéralement les références américaines. Finalement ce sont deux œuvres différentes qui ont chacune leurs atouts et leurs défauts. Mais dans la « Série Noire », c’est monstrueux ce qui a été fait avec les traductions dans les années 40 à 70. Il manquait des passages entiers !



Que pensez-vous des traductions canoniques qui seraient des références indétrônables ?

Pour des textes comme Shakespeare par exemple, j’ai plusieurs éditions des œuvres complètes en français. Lorsque j’ai une citation, je compare les versions que j'ai et je vois laquelle est la meilleure.



Je pensais à Poe traduit par Baudelaire, que l’on n’ose pas retraduire.

Il faudrait comparer le texte de Poe et la traduction de Baudelaire mais il est vrai qu’un texte comme celui-ci a pris une valeur historique. Il l'a traduit à une époque particulière donc peut-être qu’il ne sert à rien de refaire une traduction de Poe en 2012. Après réflexion, pour moi, « affectivement » la traduction de Poe par Baudelaire serait canonique.

 

 

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Plus généralement, le métier de traducteur.

 

Avez vous déjà refusé un contrat et pourquoi ?

Cela m'arrive tout simplement parce que je n'ai pas le temps de tout traduire. Il m'est aussi arrivé de ne pas prendre un livre parce que « je ne le sentais pas ». J'ai essayé de le lire et je ne rentrais pas dedans. On sait très bien que si le traducteur traîne des pieds, le résultat ne sera pas fameux. Il y a quelque mois j'ai reçu un coup de fil pour traduire un bouquin urgent en équipe. C'était un livre sur la traque de Ben Laden, rien à voir avec la S.F et il fallait le sortir avant la campagne électorale américaine. J'étais intéressé mais je n'étais pas libre et ne pouvais pas m'interrompre.


 
Vous arrive-t-il de travailler sur deux projets simultanément ?

C’est très rare. Il faut vraiment que je sois pressé par le temps. Parfois j’arrête de traduire pour faire la relecture de textes déjà traduits.
 


Est-ce que vous avez des à-valoir pour chaque contrat d'édition traditionnel ?

Même si ça n’est pas forcément dit dans la loi, en principe, chez un éditeur traditionnel, il y a un à-valoir, c'est obligatoire, sinon je refuse le contrat.



Que pouvez-vous nous dire sur la question du prix ?

Elle est discutée : quand je travaille avec un éditeur qui m’emploie souvent, c’est toujours le même prix. C’est l’éditeur qui me propose un prix au feuillet pour l’à-valoir puis un pourcentage sur les ventes.



Peut-on parler de concurrence entre les traducteurs ?

La concurrence, j’aimerais dire qu’il n’y en a pas du tout. Malheureusement, avec la crise, la situation tend à changer. Il y a aussi de l’entraide. Je fais partie d’une liste de diffusion sur internet entre traducteurs de l’imaginaire, fantasy et S.F. On s’échange les informations, cependant cela reste entre nous.



Vous faites des devis ? Y a t il des traducteurs en compétition sur un même projet ?

En général, l’éditeur, le directeur littéraire ou le directeur de collection choisit un traducteur et le contacte. Proposer des devis pour prendre le traducteur le moins cher ne se fait pas à ma connaissance dans l’édition.

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Donc on peut parler de réseau et de relations chez les traducteurs ?

Oui bien sûr. Je travaille avec des personnes. J’ai une anecdote qui montre bien le côté humain du travail. Chez « J’ai Lu », Martine Leconte m’a demandé de traduire le troisième tome de la série La Tour sombre de Stephen King avec une autre traductrice. J’ai effectué la traduction et elle m’a dit que je traduirais les tomes suivants. Mais entre-temps elle a quitté « J’ai Lu » et je n’ai donc pas eu le contrat, parce que je n’étais plus connu chez « J’ai Lu ». On travaille réellement avec des personnes.



Ils ne conservent pas les dossiers, les noms des personnes, les contacts ?

Non. Le tome 4 a été traduit par quelqu’un d’autre. Il y a une morale à l’histoire : les tomes suivants ont été traduits par quelqu’un d’autre qui a fait les tomes 5, 6, 7. Mais en 2012, Stephen King a eu l’idée d’écrire un appendice, un petit bouquin qui s’insère dans la série. Il y avait encore eu un changement de personnel chez « J’ai Lu » et j’ai eu cette ultime traduction.



Avec l’enchaînement des traducteurs, y a-t-il un travail de lissage ?

Dans le cas de Stephen King, le traducteur du tome 4 avait lu les trois précédents et la traductrice qui a fait les tomes suivants a harmonisé. Il aurait été plus logique de lui confier cet appendice. Mais l’éditeur ne s’entendait plus avec elle.



Avez-vous des urgences ?

Oui, par exemple pour Ken Follett. C’est un cas spécial car c'est un best-seller mondial et son auteur demande que chacun de ses nouveaux livres soit publié dans le monde entier le même jour ou au moins la même semaine. Ce sont des livres qui font 1000 pages donc on ne peut pas faire autrement que de partager la traduction. Avec les autres traducteurs, nous sommes en constante communication notamment par mail. On s'échange des tuyaux : « Tiens sur ce site, il y a tout le vocabulaire sur les mine de charbon... ». On répond à des questions : « T'es bien sûr qu'avant la Première Guerre mondiale on pouvait trouver des oranges en Angleterre ? – Oui, on a trouvé le schéma de l'exportation des oranges. » Etc. Petit à petit, chacun livre sa partie au chef de projet qui après harmonise le tout.

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Et quand la traduction est finie ?

Dans l’idéal, quelqu’un relit, le directeur de collection par exemple, comme Gérard Klein chez Robert Laffont qui le fait personnellement pour chaque volume de la collection « Ailleurs et Demain ». Parfois, quand c’est une plus grosse maison, une équipe de personnes en est chargée. Et le traducteur valide cette nouvelle épreuve.

Il y a aussi un préparateur qui relit le travail pour tout ce qui est typographie, orthographe et grammaire. Ces corrections sont dans l’idéal validées par moi mais parfois nous n’avons pas le temps. Pour les projets collectifs, il n’y a que le chef d’équipe qui supervise les corrections et les valide. Une fois qu’il est repassé sur le travail des autres traducteurs et que ceux-ci ont validé ces dernières corrections, c’est fini, le chef d’équipe est responsable des corrections apportées plus tard.



Le bon à tirer est-il signé par vous ?

Dans l’idéal oui, pas toujours. Le problème c’est que tout est en flux tendu maintenant. Je me souviens il y a quelques années du cas de figure où on me contactait en janvier pour un travail à faire en septembre... sur un livre qui paraissait en juin l’année suivante ! Maintenant on me contacte pour un livre qui paraît en juin et que je dois rendre en avril !



Et en parallèle, écrivez-vous des préfaces ?

Si on me demande une préface pour un livre que j’ai traduit, je le fais, ça fait partie du « deal ». Ça me prend une journée de travail. Je n’ai pas besoin de beaucoup me documenter, je connais le sujet. Je fais aussi des préfaces gracieuses pour des livres que je n’ai pas traduits même si c’est rare car cela me demande énormément de travail, parfois des dizaines d’heures.

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Pour finir, pouvez-vous nous parler du rôle du traducteur aujourd’hui, est-il un passeur comme dans les années 70 il pouvait l’être pour les œuvres de science-fiction ?

Disons que je ne suis pas un passeur mais un facilitateur notamment avec l’auteur Poul Anderson. Mon confrère Pierre-Paul Durastanti a retouché et amélioré les traductions des récits composant La Patrouille du Temps pour le Bélial’. Les éditeurs m'ont demandé une préface puisqu'ils savaient que j'étais spécialiste de cet auteur. Je leur ai alors parlé de l'existence de trois autres volumes qui n'avaient jamais intéressé personne. Ils étaient très surpris et m’ont demandé s’ils étaient bons. J’ai répondu qu’ils étaient même meilleurs que le premier. Ils ont décidé que si le premier marchait bien, ils les éditeraient. Et ça a bien marché.

 

Vous « poussez » donc des auteurs plus que vous n’en faites découvrir ?

C'est un peu la cuisine de l'édition. Je pense l’avoir fait par exemple pour l’auteur Lucius Shepard. En 2001 ou 2002, Jacques Chambon m'a proposé de faire un nouveau recueil de ses nouvelles. Il a choisi des textes, il me les a fait traduire, j’ai signé le contrat, traduit l’ensemble dont Jacques Chambon était satisfait. Mais il est décédé en 2003. Chez Flammarion on ne savait plus quoi faire de sa collection et donc le recueil n'est jamais sorti. On était allé très loin pourtant, le bouquin avait été annoncé, il était même dans les livres annoncés par la Fnac. Pendant deux ans, il y a eu un livre fantôme sur le site de la Fnac, avec la couverture !

Et puis j'en ai parlé avec Olivier Girard, des éditions du Bélial’, qui était intéressé. Mais racheter les droits coûte cher. Moi j’avais été payé par Flammarion mais ils n’ont jamais sorti le livre, donc je pouvais récupérer ces droits. Olivier Girard n'avait ainsi plus qu'à racheter les droits du texte à Lucius Shepard et moi je lui proposais la traduction avec un à-valoir ridicule. Il a sorti le livre sous un autre titre, pour éviter toute confusion. Le livre a très bien marché et maintenant tous les ans on publie un livre de Shepard aux éditions du Bélial’. Ce n’est pas un best-seller mais on le tire quand même à 3 ou 4000 exemplaires et il y a une reprise en poche.

Le traducteur peut donc donner son temps et faire des concessions pour faire découvrir des œuvres encore aujourd’hui.


Émilie P. et Marine G. Licence pro éditon


Jean-Daniel BREQUE sur LITTEXPRESS

 

 

poppy z brite le corps exquis

 

 

 

 Article de Julie sur Le Corps exquis de Poppy Z Brite.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Baskerville Robert Barr 01

 

 

 

 

 

La collection BASKERVILLE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

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Published by Emilie et Marine - dans traduction
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20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 13:00

traductrice du basque et de l’espagnol au français,
zaldaina.
 

 


C’est chez elle à Ciboure, au Pays Basque, que nous avons toutes les trois rencontré Kattalin.

Entre deux dégustations de brownies, cookies, sablés maison et autres réjouissances, nous avons fait sa connaissance, découvert son métier de traductrice et son amour pour le Pays basque.

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« Je suis allée chercher la culture basque. J'ai fait tout le chemin, toute seule ».

Kattalin a effectué une formation de journaliste puis une maîtrise en sciences de l’information et de la communication. Après un parcours professionnel de dix ans dans le journalisme, entre autres pour Radio France, elle a eu envie de s’installer en 1989 avec sa famille au Pays basque.

Née d’une mère française et d’un père basque « de l’autre côté » (autrement dit du côté espagnol), Kattalin met alors fin à son métier de journaliste et entame son apprentissage de la langue basque. Elle y consacre tout son temps pendant deux années, profitant du fait qu’elle est sans emploi pour s’inscrire à tous les stages possibles et imaginables.

D’un père basque, (même si son nom, biscayen, n'est pas facilement identifié au basque), Kattalin s’est intégrée très spontanément et simplement au Pays basque. On ne lui a pas transmis cette culture ; bien au contraire, elle a toujours été tue dans le sein familial, associée à une souffrance et à un traumatisme (issus de la guerre civile) pour son père qui se sentait comme exilé et qui n’a jamais parlé basque ni espagnol dans le cercle familial. Tout ce qui s’y rapportait était banni, synonyme de souffrance même pour elle.

Encore au lycée à Bayonne, quand elle côtoyait des jeunes bascophones, ce monde lui paraissait étranger.

Ce n'est qu'avec l'éloignement et les rencontres de personnes basques, lorsqu’elle a déménagé à Bordeaux, qu'elle a pris conscience de son rattachement à cette culture. Elle a découvert l’histoire de la guerre civile, enfouie par son père, puis une réflexion a fait son chemin, jusqu'à ce qu’elle prenne la décision d’apprendre la langue. « C'est l’éloignement qui m'a rapprochée ».

 

« Je ne suis pas allée chercher le travail ».

Suite à la création en 1990 de l’Institut culturel basque, Kattalin a été contactée par le directeur pour piloter un projet de magazine pour enfants (tranche d’âge de 4 à 7 ans) entièrement en langue basque et occuper le poste de rédactrice en chef de la revue appelée Xirrixta (magazine adapté de la revue française Toboggan). Entourée d’une équipe de bascophones, encouragée, Kattalin a été propulsée, immergée dans la langue basque et a pu parfaire son apprentissage en profitant de cette expérience pour commencer à traduire quelques textes.

La diffusion des magazines prend fin quelque temps plus tard pour raisons économiques : les droits à reverser aux maisons d’édition françaises étaient trop importants.

Sans travail, Kattalin se voit proposer des traductions ponctuelles par l’Institut culturel basque. Petit à petit, elle en vient à traduire son premier ouvrage en français, intitulé Euskaldunak.

Elle se met à son compte en 2004 en tant que traductrice à plein temps tout en continuant à remplir diverses missions journalistiques proposées par l'Institut culturel basque. Elle a commencé en choisissant le statut de profession libérale, mais les charges étaient trop lourdes, elle a alors opté pour le statut d’auteur qu’elle a obtenu grâce à l'AGESSA (Association pour la gestion de la sécurité sociale des auteurs).

Kattalin n’a donc pas eu de formation ni de diplôme de traductrice. Elle aurait pu suivre la voie empruntée par les jeunes étudiants passionnés par la traduction et se former à l’université de Vitoria (capitale de l’Alava, une des provinces du Pays Basque) qui dispense des formations de traducteurs interprètes, « de l’autre côté ». Cependant, elle n'en n'a pas ressenti le besoin car elle était déjà entraînée à écrire et déterminée à traduire le basque en s’appuyant sur ses connaissances. Elle s'est formée et perfectionnée grâce aux missions qu’on lui a confiées et à son désir d’apprendre la langue qui avait été celle de son père.

Son esprit perfectionniste l’a quand même poussée à se faire relire par des bascophones natifs en qui elle avait confiance afin d’être certaine de la fiabilité de ses traductions.

Sans se destiner à devenir traductrice, « tout s'est enchaîné très naturellement avec [s]on métier de journaliste, la transition s'est faite très en douceur d'un métier à l'autre, le fil conducteur étant quand même l'écriture ».

De plus, il y avait très peu de concurrence sur ce créneau-là ; on ne comptait comme traducteurs du basque que quelques enseignants et éditeurs déterminés.

 

« De l’autre côté, le métier est beaucoup plus normalisé ».

Tandis qu’au Pays Basque Sud, le métier est structuré et institutionnalisé, il ne l’est pas du tout au Nord, les traducteurs n’ayant pas d'institution à laquelle se référer.

« De l’autre côté », des traducteurs travaillent professionnellement dans ce domaine depuis trente ans, donc ont accumulé un savoir, une pratique. Ils ont même fondé une Association des traducteurs. La différence avec les traducteurs du Pays Basque Nord réside dans l’implication du gouvernement vis-à-vis de la langue : au Sud, la langue basque est reconnue et co-officielle avec l’espagnol ; cela favorise l’émergence de métiers liés à la langue. Cette reconnaissance de la langue par le gouvernement est essentielle pour les traducteurs, la normalisation et la persistance de leur métier.

Si l’on prend en compte que le basque est une langue rare, cela ajoute des difficultés supplémentaires à l’exercice du métier de traducteur, notamment dans la recherche de structures de publication ou dans la rémunération. Les situations économiques n’étant pas les mêmes, les tarifs en vigueur au Sud ne sont pas applicables au Nord (8 centimes le mot au Sud contre 12 centimes minimum le mot au Nord pour pouvoir vivre du métier). Les traducteurs sont payés au mot, mais cela peut varier selon le genre de publication et augmenter avec la difficulté du texte traduit. La rémunération est donc délicate à évaluer et très aléatoire. Elle peut prendre la forme d’un forfait général lorsque le travail est trop complexe à évaluer.

Au Nord, la traduction du basque a vu le jour il y a une dizaine d'années sous l’impulsion de quelques militants. Il n’existait alors pas de traducteurs officiels ; dans les maisons d'édition comme Elkar, les éditeurs s’en sortaient eux-mêmes.

En une vingtaine d’années, Kattalin a pu constater que la langue a pris de plus en plus de place car l’intérêt qu’on lui portait est allé croissant : elle a vu la création de l’Institut culturel basque en 1990 et plus récemment l’émergence de l’Office public de la langue basque. Aujourd’hui, les conditions de travail ne sont pas optimales mais les collectivités locales sont très demandeuses de traductions du basque. « C’est un intérêt intéressé », politique, un moyen de rétablir la paix après une période de tensions très fortes.

Kattalin a vraiment ressenti un désir croissant d’obtenir une culture, une identité, une langue basques. Cette aspiration s’est concrétisée avec la création des écoles « ikastola », système d'immersion qui utilise la langue basque comme véhicule de l'enseignement. Toutes les matières y sont enseignées en basque. Ce contact avec la langue est de plus en plus désiré par les parents (même quand ils ne sont pas bascophones) alors qu’il n’existe toujours pas de reconnaissance officielle de la langue par le gouvernement.

 

Aujourd’hui, la langue basque est classée parmi les trois mille langues en péril par l’Unesco. Cependant, Kattalin reste très positive quant à l’avenir du métier de traducteur. Elle continue de refuser de plus en plus de travaux et nous confie qu’ « il y a du travail pour beaucoup plus de personnes » que pour les quatre ou cinq traducteurs du basque connus à ce jour. « J'espère qu'il y aura plus de traducteurs, j'espère... ».

Tandis qu’elle traduisait tous les textes qu’on lui proposait, elle est amenée aujourd’hui à refuser des traductions, tant les demandes sont nombreuses. Elle fait ses choix en fonction de ses goûts, de sa capacité de travail et en équilibrant l’alimentaire et l’envie. C’est un métier qu’elle définit comme solitaire et qui demande une discipline certaine afin de pouvoir respecter les échéances.

Aujourd’hui, la solitude requise par son métier commence à lui peser. Mais « ce n'est qu'une troisième vie, il y en aura peut-être une quatrième » qui la mènera éventuellement « vers un journalisme qui creuse les choses ». « Je fais confiance au temps et aux rencontres ».

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« La littérature basque représente une minuscule partie de l'édition. »

Comme nous l’avons compris, le statut des traducteurs bascophones du côté français est très différent de celui des traducteurs du sud dont le métier est bien plus reconnu, du fait du statut même de la langue.

Ce manque de reconnaissance se fait ressentir dans le rapport qu’entretient la traductrice avec le marché du livre. Elle regrette le manque d’initiative des maisons d’édition françaises qui de ce fait ignorent un pan de leur culture. Seuls Bernardo Atxaga et Kirmen Uribe sont reconnus nationalement ; Atxaga, par exemple, et plus récemment Kirmen Uribe, ont été publiés chez Gallimard. Mais encore une fois, cette découverte s’est faite grâce au marché espagnol, la traduction française a d’ailleurs été faite à partir de la traduction espagnole. Il n’y a donc que très peu de traduction directe depuis la langue source, ce qu’elle regrette.

Selon Kattalin, l’hésitation des éditeurs français s’explique par l’aspect commercial mais aussi par la vision qu’ont encore aujourd’hui les Français de la culture basque. Celle-ci est teintée de politique et de tensions, et les maisons d’édition ne se focalisent que sur ces écrits oubliant tout le pendant littéraire des écrits basques.

Or, comme elle le dit très bien et comme elle nous l’a souvent répété, le travail d’un traducteur ne peut exister que si une maison d’édition le permet, rien ne sert de traduire si le texte n’est pas voué à la publication.

Elle salue d’ailleurs le parti pris du Castor Astral de publier la la traduction de Entre-temps donne-moi la main de Kirmen Uribe.
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Cependant, heureusement pour Kattalin et pour la culture basque, certains éditeurs se lancent. Elle avoue d’ailleurs ne jamais avoir eu à décrocher son téléphone, ou plutôt à envoyer des mails, pour démarcher les éditeurs pour traduire. C’est un des aspects positifs de la condition de traducteur au Pays basque, il y a beaucoup de travail, elle doit même parfois refuser certaines propositions.

Si les éditeurs font appel à elle, c’est parce qu’elle a aussi su se créer un réseau et se faire connaître, notamment avec la revue pour enfants Xirrixta qui lui a permis de se faire un nom et d’acquérir la confiance  des acteurs du monde littéraire basque.

De plus ceux, qui ne la connaissent pas s’adressent en général à l’Institut culturel basque qui les dirige vers elle. Cet institut est un pilier indispensable à la promotion de la culture et de la langue basques.

Son autre grande chance est d’avoir la confiance totale des éditeurs, elle nous dit ne jamais avoir eu de consignes ou de contraintes de leur part. Les seules demandes qu’elle a reçues concernant ses traductions émanaient des auteurs eux-mêmes.

C’est le cas avec Kirmen Uribe, qui lui a demandé de retranscrire une langue directe et vivante.

 

« Chaque fois je suis en contact avec l’auteur, à un moment ou un autre. »

Cette demande de Kirmen Uribe sur la qualité de la langue même a été l’occasion d’une première rencontre avec l’auteur qui s’est investi dans cette traduction bien qu’il connaisse mal le français.

Son travail fini, Kattalin a de nouveau rencontré l’auteur et son traducteur espagnol pour une lecture à haute voix de sa traduction. Il s’agissait pour eux, comme pour elle, d’entendre la musicalité de la langue et d’intervenir afin de rendre plus justes certains rythmes dans les phrases.

Pour d’autres œuvres, le contact et la collaboration furent moins directs. L’auteur de L’Épée du Royaume, Aingeru Epalza Ruiz de Alda, par exemple, a relu tout le texte et a envoyé ses remarques par mail.

Pour Kattalin toutes ces interventions sont bénéfiques, il s’agit de remarques justes, et qui concernent souvent un vocabulaire spécialisé, ce qui lui permet d’enrichir sa langue. En effet, bien qu’elle puisse souvent s’aider de la traduction espagnole comme dans le cas de L'Épée du Royaume, elle peut parfois avoir à faire appel à l’auteur et plus généralement à son homologue espagnol qui maîtrise souvent mieux le français que l’auteur.

 

« Traduire en basque unifié permet à tout le monde de se comprendre et de pouvoir lire la même langue. »

La langue basque est une langue attachée à la terre, elle est très différente d’un côté et de l’autre de la frontière et même dans les différentes régions qui constituent le Pays basque. De ce fait, Kattalin traduit toujours en basque unifié qui sert de référence à toutes les autres formes de la langue à l’écrit. Ce sont surtout les verbes qui changent et sur lesquels elle doit porter son attention. La retranscription doit selon elle porter les différentes perceptions et s’adapter au style de l’auteur mais aussi aux personnes pour qui elle traduit. Dans le cas de Kirmen Uribe, par exemple, elle a respecté son désir d’une langue directe, moderne, et tout en s’attachant au sens du texte, elle a porté une attention particulière à la musicalité de la poésie. La relecture à haute voix a été une étape importante de ce travail ; c’est une technique dont elle use pour chaque texte, même pour la prose. C’est selon elle une réminiscence de son travail de journaliste radio, cette étape lui permet de savoir si son texte « sonne » juste.

Dans certains cas, elle doit faire appel à d’autres traducteurs ou aux auteurs comme nous l’avons vu pour connaître un vocabulaire spécifique. Parfois, ce n’est plus le vocabulaire mais bien la tournure de la phrase qui demande un éclaircissement. Et ce d’autant plus que le basque fait partie de ces langues qui ne marquent pas le genre ni dans son lexique ni dans ses conjugaisons, sauf pour le tutoiement qui est rarement employé. C’est d’ailleurs une des problématiques soulevées par Umberto Eco dans Dire presque la même chose. Le contexte de l’œuvre doit donc être connu afin de traduire. Cependant, ce contexte n’est pas toujours accessible à la traductrice. En effet, il lui est arrivé de traduire des extraits d’œuvres pour le site  basqueliterature.com notamment et dans ces cas-là, elle n’a pas toutes les clefs en main et doit demander quelques précisions.

Lorsqu’elle traduit du français au basque, les problématiques sont différentes. En effet, la langue française est une langue très sophistiquée qu’il est difficile d’adapter en basque. Il s’agit pour elle de la simplifier afin d’en faciliter la compréhension.

Mais il est rare que son travail s’effectue dans ce sens, du moins dans le cas de la littérature. Elle ne prend ce chemin que pour des textes administratifs, culturels, pour des expositions et plus récemment pour le livre de photographie Laxoa. La photographe, pourtant non bascophone, a en effet voulu que le livre soit traduit en basque.
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Elle préfère cependant travailler du basque vers le français qui est sa langue maternelle. Elle est d’ailleurs de plus en plus sollicitée du côté espagnol où le besoin de traduction en français se fait de plus en plus sentir.

 

« J'ai envie d'aller chercher quelque chose. »

Si elle a beaucoup de travail, Kattalin a aussi des envies. Aujourd'hui elle aimerait notamment se pencher sur l'histoire du cinéma basque en traduisant un texte du directeur de la cinémathèque basque : Joxean Fernández.

Il lui semble important que les cinéastes français aient accès à cet aspect du cinéma. Cet ouvrage s’inscrirait dans la même démarche que l’ouvrage sur le rock basque Euskal Rock n’roll, histoire du rock basque.                          

Il ne faut pas oublier que cette culture fait aussi partie d’une culture générale, même si sa réception reste assez confidentielle.

Kirmen Uribe écrit dans un de ses poèmes : « l’écrivain veut recueillir ce qui se perd à chaque instant » ; il nous semble pertinent d’adapter cela au travail de Kattalin Totorika, car quand on parle de la culture basque, on parle d’une situation d’urgence où chaque geste contribue à la sauvegarde.
 
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Zaldaina, une passerelle entre les langues et les cultures
 
Kattalin avait choisi un nom pour son activité : Zaldaina.

En euskara, la langue des Basques, zaldaina signifie « la passerelle ».

C’est de cette manière qu’elle considère son métier : être une «  passerelle entre les langues et les cultures ». Et cela, au-delà même de la seule langue basque.

En effet, notre traductrice a la passion des langues ; si elle pouvait écrire dans toutes les langues, elle le ferait (elle nous parla de l’anglais par exemple…).

Ce rôle de passeur de langues se double ainsi du rôle de passeur de cultures, l’un étant indissociable de l’autre.
 
Son principal désir est que les personnes qui ne sont pas bascophones puissent lire les œuvres d’auteurs qui écrivent dans leur langue. Ce fut d’ailleurs toujours son idée première : traduire en français pour que le public francophone puisse lire ces œuvres.

 

Cette envie est née d’une anecdote qu’elle nous conta…

Alors qu’elle assistait au Biltzar de Sare, une foire aux livres qui se déroule dans la ville depuis plus d’une trentaine d’années, le principal organisateur de cette manifestation littéraire réunit les principaux auteurs de la région, francophones ou bascophones, toujours en lien avec le Pays basque. Elle réalisa que cet homme, non bascophone, ne pouvait pas avoir accès aux œuvres originelles des auteurs qu’il invitait. Cette prise de conscience motiva cette décision de faire de la traduction.

Mais même le plus louable des efforts rencontre des obstacles : la réalité est qu’il y a très peu de lecteurs pour s’intéresser aux auteurs basques et la cause de cette absence est purement commerciale. La littérature basque est une littérature minoritaire, elle n’est pas assez rentable pour qu’on la finance…

Toute littérature fait pourtant vivre la langue dans laquelle elle est écrite ; leur sort est lié.

La disparition d’une littérature pourrait entraîner la mise en danger de la langue.

Et ça n’a jamais été aussi vrai qu’au Pays basque.



« S’il n’y a plus la langue, il n’y aura plus de culture ici, ce sera juste une culture de musée. »

Kattalin Totorika a bien conscience de la place de la langue dans la culture basque :

« S’il n'y a plus la langue, la culture n'a plus de sens. […] S’il n'y a plus la langue, il n'y aura plus de culture ici, ce sera juste une culture de musée ».

 À l’origine, Kattalin n’était pas du tout bascophone. C’est en apprenant la langue qu’elle s’est imprégnée de la culture et qu’elle s’est rendu compte de ce qu’elle représente.

L’euskara est la base de cette culture en Pays Basque. Savoir ou non le basque lorsqu’on y habite fait toute la différence dans la vie que l’on mène là-bas de manière générale.

Sans même connaître l’origine ou la situation d’un étranger, un Basque peut le considérer directement comme un ami s’il prononce quelques mots dans sa langue. C’est une étape de reconnaissance

C’est aussi ce qu’avait remarqué Victor Hugo lorsqu’il traversa les Pyrénées pour aller en Espagne :

« Dites un mot basque à un montagnard dans la montagne ; avant ce mot, vous étiez à peine un homme pour lui ; vous voilà son frère. La langue espagnole est ici une étrangère comme la langue française. »[1]

La connaissance de la langue basque tient donc une place importante dans l’intégration que l’on peut avoir en Euskal Herria (Pays basque).

D’ailleurs, la définition que l’on fait d’un Euskaldun, un Basque, en donne toute la portée :  « celui qui possède la langue ». Un Basque n’est donc pas quelqu’un qui est forcément né au Pays basque ou qui l’habite mais quelqu’un qui parle la langue. Cela semble être une spécificité propre à cette région et, de manière générale, aux minorités selon Kattalin.

Pour elle, la langue est le fondement de tout. Ce n’est pas quelque chose dont on se rend compte lorsqu’on possède une langue majoritaire mais c’est le cas pour toutes les langues des peuples minoritaires. L’existence et la survie de la culture dépendent de la pérennité de la langue.

Ce qui nous amène à penser que dans toute langue est contenu l’univers du peuple qu’elle porte.

 

« Derrière une langue, il y a tout un univers de pensée. »


Lorsqu’on l’interroge sur ce qu’elle a préféré traduire, Kattalin hésite longuement…et finit par se reporter sur l’œuvre du sculpteur Chillida[2], un artiste basque espagnol du XXème siècle ainsi que sur la poésie contemporaine de Kirmen Uribe[3].

Son intérêt pour le sujet ou l’auteur sur lequel elle travaille grandit au fur et à mesure de la traduction qu’elle réalise : en traduisant, elle apprend beaucoup de choses. C’est aussi ce qui lui plaît dans ce métier.

Parfois, les œuvres qu’elle traduit sont complexes mais cette complexité ne vient pas du fait que les œuvres soient du domaine jeunesse ou adulte. Tout dépend de l’écriture de l’auteur.

 

Certaines écritures paraissent simples à traduire mais elles ne le sont pas du tout.

Lorsque nous l’avons interrogée sur ces difficultés à traduire, Kattalin nous a confié que ce sont les portraits d’artistes réalisés le plus souvent par des critiques qui lui posent le plus de problèmes. En travaillant sur ce genre d’écrits, elle a souvent l’impression de ne pas être en conformité avec ce que les auteurs ont voulu exprimer. Ils font acte d’une écriture sophistiquée et artificielle qui se heurte à une « langue basque très concrète » sortant « de la terre », son origine. Malgré tout, il est évident qu’elle s’adapte au monde et qu’il est possible de tout traduire. Mais au-delà d’une écriture, c’est une pensée française très conceptuelle qui s’oppose à une pensée basque très matérielle.

À travers la traduction, Kattalin cherche donc à ramener les termes employés à des réalités plus concrètes et accessibles, et, surtout, que la langue basque va pouvoir transmettre.

En effet, selon elle, il y a « tout un univers de pensée, toute une façon de penser » derrière la langue. Ce n’est pas la forme qui importe le plus (la traduction est parfois difficile du français au basque ; c’est pour cela que nous retrouvons parfois des mots modernes francisés par souci de facilité), il s’agit de tenir compte avant tout de la réalité qui est incarnée.

Derrière la langue, il y a ainsi un imaginaire, une façon de penser les choses et le monde, et, ce n’est pas quelque chose propre au basque.

 

 Cette pensée rejoint la vision de plusieurs grands noms du Romantisme allemand (Herder, Goethe, Schiller, Fichte…) qui considéraient que chaque langue contenait une vision du monde particulière et qui proclamèrent, à cette époque, le droit des peuples à écrire dans leur propre langue et l’importance de sauvegarder ainsi toutes les langues qui existent.


 
« Une langue marquée par l’Histoire » .

En dehors d’une vision du monde, l’euskara porte en lui l’histoire du Pays basque marqué par un passé très récent et encore tabou.

En effet, les années qui suivirent la guerre civile espagnole furent secouées par les revendications, le militantisme et la lutte armée. Beaucoup de choses ne sont pas encore résolues et les personnes touchées par cette histoire n’arrivent pas encore à en parler simplement. À cause de cela, de l’extérieur, tout ce qui est lié à la culture basque est obligatoirement rapproché du terrorisme et de la violence.
 
Qu’on le veuille ou non, la langue est ainsi marquée et liée à ce passé encore présent.

Elle est le fruit d’un combat. Si Kattalin peut réaliser ce métier de traductrice, c’est grâce à ce combat qui a été mené.

Elle nous expliqua qu’à cette époque, l’euskara  était voué à disparaître. Sa renaissance est venue de la guerre civile et de la lutte contre le franquisme.

Tout ce qui voulait détruire la culture basque lui a donné la force de se battre.

Il faut rappeler que ce fut une époque où l’identité basque était écrasée et où l’on empêcha les Basques de parler leur langue. Parler le basque était une honte et un complexe.

Avoir seulement le basque comme langue signifiait que les gens resteraient en permanence  des paysans ; « pour s’en sortir, il fallait parler français. »

à cause de cette empreinte historique que porte la langue basque, il y a tout de même encore des réticences à publier des auteurs basques. « Les blessures sont encore vives » et l’on ne sort pas si facilement d’une période comme celle-là.

Même maintenant, certaines personnes associent les ikastola (écoles où le véhicule de l’enseignement du savoir est le basque) au militantisme et à une certaine vision de la politique. D’autres en sont dégagés et d’autres encore, venant de l’extérieur, régénèrent cette vision.

C’est ainsi qu’au fur et à mesure, cette image change : les problématiques en littérature évoluent également. Certains auteurs commencent à parler d’autre chose, comme Kirmen Uribe et le Pays basque, vivant plus ou moins en paix, s’ouvre à de nouvelles influences. Un revirement assez récent a d’ailleurs eu lieu : on revendique dorénavant de parler le basque ; un comportement en totale contradiction avec tout ce qui a été vécu jusqu’à maintenant.

 C’est une attitude qui fait débat en France et qui soulève la problématique non résolue de l’identité nationale. Le pays reste divisé sur ce sujet : désireux à la fois de sauvegarder la culture française et les cultures de chaque région, il craint néanmoins la montée des régionalismes et des demandes d’autonomies.

 

 « On a un niveau d’exigence qui est beaucoup plus bas qu’ailleurs. »

Qui dit région sous-entend langue minoritaire.

Le basque en étant une, sa production littéraire n’est pas très connue et répandue. De cette manière, les traducteurs ne sont pas assez critiques vis-à-vis d’eux-mêmes.

Le niveau d’exigence est beaucoup moins élevé. « On se contente de ce qu’il y a. »

Les traducteurs en sont venus à ce raisonnement du fait qu’il a fallu déjà beaucoup se battre pour obtenir tout ce qu’il y a à l’heure actuelle ; en effet, il y a vingt ou trente ans, il n’y a avait rien.

C’est une réalité en contradiction avec ce que l’on peut observer dans le domaine scolaire ; dans les ikastola le niveau d’exigence est beaucoup plus haut que la moyenne : « il faut montrer que les élèves qui sont en immersion et qui apprennent toutes les matières en basque ont un aussi bon niveau sinon meilleur que les autres ». C’est un combat d’ailleurs encore actuel. Mais ce n’est pas toujours quelque chose que l’on retrouve dans les études supérieures.

Dans le domaine littéraire, l’exigence reste donc modérée.

Bien consciente de cette réalité, Kattalin prend toujours du recul sur les compliments qu’elle reçoit ; elle relativise et ne se contente pas seulement de ce qui est dit bien que les retours soient rares.

 K-Totorika-06-copie-1.JPG

Pour clore la retranscription de cette interview menée en terre basque, voici un petit passage de notre travail traduit en basque par Kattalin.

Nous ne pouvions rendre ces pages sans vous faire découvrir cet euskara qui fait battre le cœur de la vie littéraire du Pays Basque…

 

« L’euskara est la base de cette culture en Pays basque. Savoir ou non le basque lorsqu’on y habite fait toute la différence dans la vie que l’on mène là bas de manière générale.

Sans même connaître l’origine ou la situation d’un étranger, un basque peut le considérait directement comme un ami s’il prononce quelques mots dans sa langue. C’est une étape de reconnaissance.

C’est aussi ce qu’avait remarqué Victor Hugo lorsqu’il traversa les Pyrénées pour aller en Espagne : « Dites un mot basque à un montagnard dans la montagne ; avant ce mot, vous étiez à peine un homme pour lui ; vous voilà son frère. La langue espagnole est ici une étrangère comme la langue française. »

 

« Euskara da euskal kulturaren oinarria. Euskal Herrian bizi direnentzat, euskara jakiteak ala ez jakiteak egiten du diferentzia eguneroko bizitzan. Arrotz baten jatorria edo honen egoera ezagutu gabe ere, Euskaldun batek adiskidetzat har lezake hitz batzuk euskaraz erraten baditu. Bestearen ezagutzeko urrats bat da.

Victor Hugo bera horretaz ohartu zen Pirinioak zeharkatu zituenean Espainiara joateko asmoz : « Erraiozu euskal hitz bat menditar bati mendian ; hitz hori erran aitzin, ez zinen gizon bat haren gustuko ; hitz hori erran eta, haren anaia bihurtu zara. Gaztelera hizkuntza arrotza da hemen, frantsesa bezala. »

 

K-Totorika-07.JPGVue depuis l'appartement de Kattalin sur Ciboure.
 


Nous avons partagé avec Kattalin un moment intense et inoubliable. C’est avec émotion et satisfaction que nous l’avons quittée, riches de notre rencontre et de notre échange.

 
Ambre, Charlotte et Maitena, lp bibliothécaire.


Bibliographie
 
Voici une bibliographie des principaux ouvrages traduits par Kattalin Totorika.

Association Arrasate Argitan. Arrasate. 2003
Traduit du basque

Association Arrasate Argitan. Oňati. 2005.

BARANDIARAN, Joxemiel. Esquisse ethnographique de Sare. Avril 2011.
Traduit de l’espagnol au français

CANO, Harkaitz. Batere valsik gabe amaituko da narrazio hau ere. Senez-EIZIE, 2006.
Extrait traduit de l’euskara

COUARTOU, Sylvette et AMSPACH, Marko. Bataklon eta Karamelo sorgina. Alberdania, 2008.
Livre pour enfants traduit du français au basque

 COUARTOU, Sylvette et AMSPACH, Marko. Bataklon Ilargiaden. Alberdania, 2009.
Livre pour enfants traduit du français au basque

DABADIE, Séverine et ETXEZAHARRETA, Christiane. Laxoa, euskal pilotaren iturburua. Ciboure : La Cheminante, 2011.
Traduit du français au basque
 

DA CRUZ Vincent et RENO, Isabelle. Ika-ren mundua. Tome 1. Cambo : Aitamatxi, 2009.

DA CRUZ Vincent et RENO, Isabelle. Ika-ren mundua. Tome 2.  À compte d’auteur, 2011.

EPALTZA, Aingeru. L’épée du royaume. Bayonne : Elkar, 2011.
Roman historique traduit du basque au français

Kantuketan, l’univers du chant basque : écriture du livret (en basque et en français) accompagnant le CD OCORA-Radio France consacré au chant basque, 2006.

LAXALT, Txomin. Euskaldunak. Editions Bay Vista, 2001.
Traduit du français au basque

Musée Chillida-Leku. Chillida-Leku Museoa. Hernani : Musée Chillida-Leku, 2003
Traduit de l’espagnol et du basque

 Super seme. Commande de l’association Garazikus, 2004.
Pièce de théâtre traduite du basque au français

URIBE, Kirmen. Entre-temps, donne-moi la main. Le Castor Astral, 2006
Traduit du basque au français

 
Notes


[1] HUGO Victor. Voyage vers les Pyrénées. Editions du Félin, Paris, 2001. p. 266

[2] Chillida Leku-Museoa. Musée Chillida-Leku d’Hernani, 2003.

[3] URIBE Kirmen. Entre-temps, donne-moi la main. Le Castor Astral, 2006.

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16 janvier 2013 3 16 /01 /janvier /2013 13:00



La devanture de la librairie tenue par Jacques Aubergy ressemblait beaucoup à une couverture typographique. Le libraire-éditeur-traducteur avait oublié à peu près tout ce que je lui avais dit dans les quelques mails que l'on avait échangés. Heureusement, son indifférence débordée ne l’empêchait pas d’être infiniment sympathique. Il m’a fait asseoir sur un tabouret au cannage hirsute, j’ai hésité une seconde en pensant à mes collants.

 

J’ai une idée de ce que peuvent être les problématiques de la traduction, ai-je commencé, mais qui reste assez théorique. Ce que je voudrais, c’est savoir comment ça se passe sur le terrain.

Le radiateur d’appoint faisait un boucan d’enfer, qui arrivait forcément aux oreilles du smartphone prêté en grande pompe par mon beau-père, et qui devait servir à enregistrer la conversation.

 

Déjà, il faut faire la différence entre traduction littéraire et traduction technique. Il lui est arrivé de faire de la traduction technique, dans le sens français-espagnol, de notices d’utilisation de fours à micro-ondes ou de disques durs internes. La seule chose à laquelle il faut vraiment faire attention dans ces cas-là, c’est à la cible. Un Américain n’appréciera pas que la notice soit traduite en espagnol, et il y a quelques différences surtout en ce qui concerne le vocabulaire. Ordinateur, par exemple. Les latino-américains utilisent le vocable computador, inspiré de l’anglais, et les espagnols ordenador. Alors, il a posé la question, et le client de répondre : le plus court. C’est payé au signe.
 
La traduction est une activité passionnante, mais aussi, il s’excuse, très emmerdante. Autant dire que si on n’a pas plus de passion que de capacité à être emmerdé, il vaut mieux ne pas le faire. C’est un travail d’incertitude, de patience ; l’idée est de trouver non pas la même chose, c’est impossible, mais une équivalence dans le sens, que la langue de réception soit écrite aussi bien que l’œuvre originale.

Bien écrite ? ai-je demandé.

Avec la même justesse, et ce qui est plus compliqué, avec le même ton. Vous lisez Modiano ? Vous lisez Paul Auster ?

Non.

Ils écrivent une littérature très simple, très monotone, qui fonctionne dans leur langue et qui est très difficile à faire fonctionner dans une autre langue. Ça peut être répétitif, monotone, banal. Le traducteur doit retrouver une simplicité intéressante.

La traduction, c’est ça. Il faut rendre un texte qui a une vie, un souffle, des couleurs dans une langue, et il faut faire en sorte qu’il les conserve dans l’autre. Il y a des écoles pour ça, qu’il n’a pas fréquentées. Très tard, il a décidé de traduire parce qu’un ami mexicain voulait voir ses livres publiés en France. Ils ont été publiés, et il a voulu continuer. Pour pouvoir continuer à choisir ce qu’il traduirait, il a monté sa maison,  l’atinoir.

Je veux savoir comment il travaille ?

 

Oui, je voulais bien.

Donc, il lit le livre en espagnol, sans penser à la traduction, comme le ferait un Espagnol. Une autre langue est une autre atmosphère, interne et externe. Il commence à traduire très rapidement, plus comme un interprète que comme un traducteur. Au fil du texte. Ça permet d’éviter l’écueil le plus courant dans la traduction : l’impatience. Cette idée que « ça existe ». Le mot n’est pas le bon, mais le bon mot doit exister. Quand ce travail est fini, que le livre est décodé, il fait une lecture de son texte pour le rendre français. C’est le moment où les particularités des deux langues s’affrontent. En espagnol par exemple, on utilise très souvent les « et », les « parce que », les « que », les relatives, qui n’alourdissent pas la prose.  Il redonne au texte français une allure française.
 
J’interrompais : conserver ces particularités en français pourrait être une façon de faire lire un texte espagnol à un public non hispanophone ?

Le problème est que l'on ne peut pas conserver la musique d’une langue qui n’est pas la musique de l’autre ; toutes les musiques ne sont pas entraînantes et agréables, il y a des musiques barbantes. Il ne faut pas oublier que le lecteur risque d’être agacé par le fait que ce n’est pas facile à lire. Ça peut l’être si l’écrivain le souhaite, dans ce cas il laisse tel quel.

Et les realia ?

Bien sûr, les mots intraduisibles, ça existe. Les Espagnols ont beaucoup de noms communs qui sont presque des épithètes et des adjectifs, et qui n’ont pas le même sens selon le moment où ils sont employés. On ne peut pas les traduire, il vaut mieux expliquer ce que c’est. Un lecteur intéressé au-delà du texte, par le pays dont parle le texte, sera content de comprendre certaines réalités linguistiques. Il vaut mieux faire une note de bas de page, et conserver le terme. Le contexte permet aussi parfois de ne pas faire de note. Et prendre le risque de ne pas laisser comprendre. Plutôt qu’induire en erreur, laisser entendre quelque chose qui n’est pas, ou perdre du sens.
 
La troisième étape, c’est reprendre les deux textes pour vérifier qu’il n’y a pas de contresens, c’est une dernière retouche. La dernière phase est celle des questions et doutes qu’il soumet à l’auteur, il lui arrive alors de revenir sur certains partis pris. La correctrice aussi peut ensuite pointer des incohérences ou des passages un peu obscurs.

L’érudition littéraire dans sa langue est indispensable, pour la traduction de textes très complexes. Relire un auteur français pendant la période de traduction peut aider à trouver un ton, des mots.

 

Des clients sont entrés dans la librairie où j’étais reçue. J’en ai profité pour faire un tour. C’était niche et hétéroclite à la fois : Alain Badiou, Slavoj Zizek, André Schiffrin, James Ellroy, Marie-Noël Rio, et une quantité industrielle de littérature sud-américaine.

Ils ont fini par s’en aller. J’ai demandé : vous militez ?

Il a ses convictions, bien sûr. Il travaille beaucoup avec Agone, vous connaissez ?

Oui, je connais ; il paraît qu’il est irascible, Discepolo. Je prononce toujours Di[tch]epolo, je ne me remets pas de mes années d’italien. Il m’a reprise.

Et il a ajouté, à son sujet : la littérature de combat ne fait pas toujours l’éditeur de combat, mais cette fois, c'est vrai, c’est le cas.

Vous avez vu La femme aux cinq éléphants ?

Il en a entendu parler. Ca lui rappelle qu’il a oublié de me parler de la traduction collective.

Très intéressant de travailler à plusieurs sur un texte. Certains traducteurs rechignent en prétextant l’unité de ton, mais c’est parce qu’ils ne veulent pas partager le forfait.

Vous aimez les nouvelles ? a-t-il demandé.

Je crois.

Il m’a raconté en espagnol la nouvelle la plus courte du monde.

« Y cuando despertó, el dinosaurio todavía estaba allí ».

« Et quand il se réveilla, le dinosaure était toujours là ».


Cyrielle, LP édition.

 

 

 

 

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13 janvier 2013 7 13 /01 /janvier /2013 13:00



Dominique vitalyosL’Inde est un pays magique. Il nous transporte dans un univers à la limite du réel. Au détour d’une page de livre, nous avons croisé Dominique Vitalyos, traductrice du malayalam – une des nombreuses langues indiennes (parlée dans le sud de l’Inde, dans l’État du Kerala qui se situe au sud-ouest du pays) – qui vit plusieurs mois par an sur place. Elle a accepté de répondre à nos questions.

En préambule, elle tient cependant à préciser : « Les mots travaillent. Je ne "suis" pas traductrice. Premièrement, je suis, et deuxièmement, je traduis. Je ne suis pas identifiable à mon métier. »

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Pour commencer, nous avons demandé à Dominique Vitalyos de nous relater son parcours et comment elle en était venue à la traduction.

Au cours des années 70, elle a suivi des études d’anglais et d’indonésien, ainsi que d’ethnologie à Paris. En parallèle, elle travaillait comme bibliothécaire à plein temps, sans être passionnée par ce qu’elle faisait.
 
Après quelques années de travail sans saveur, elle est partie en Inde, poussée par une curiosité sans borne envers ce pays, d’abord en vacances, à plusieurs reprises, pendant ses congés payés. Elle s’est documentée sur « la culture panindienne ancienne et toujours très vivante, sur les richesses symboliques et narratives de l’hindouisme majoritaire et sur son histoire ». Puis elle a tout quitté pour partir vivre dans ce pays, où elle a habité sept ans d’affilée. Son choix s’est porté sur le Kerala, pour apprendre le malayalam et le Kathakali (forme de théâtre dansé à langue gestuelle) grâce à une bourse conjointe des ministères français et indien des affaires étrangères. 

Dominique a vécu de façon indépendante, dans sa propre maison, d’abord pendant trois ans aux abords d’un village de pêcheurs, puis en ville. L’apprentissage du Kathakali l’a aidée dans son apprentissage linguistique. Elle apprenait deux langues simultanément et en miroir : « La connaissance du geste m’enseignait le sens du mot correspondant et vice-versa ». Comme l’école de malayalam ne lui dispensait pas un enseignement suffisant, elle tentait d’apprendre la langue par tous les moyens, refusant, par exemple, qu’on lui parle anglais. Le malayalam, « langue de la famille dravidienne largement représentée au Sud, structurellement distincte des langues indo-aryennes du Nord, » possède un lexique très riche qui inclut le vocabulaire du sanskrit. « C’est ce parcours atypique, mais très intensif, conclut-elle, qui m’a menée à la traduction. »

Pendant ses études de Kathakali au Kerala, Dominique Vitalyos s’est intéressée à l’histoire du roi Nala, héros d’une pièce en quatre parties qui est, selon elle, un des plus beaux textes de la littérature du Kerala de son époque (XVIIème ou XVIIIème siècle). Ce texte est écrit en malayalam littéraire, mêlé de tamoul et de vers en sanskrit. Ce sera sa première traduction. À l’époque, elle ne savait pas ce qui la guidait, mais aujourd’hui, elle comprend cette pulsion. « Cette œuvre était si importante dans ma vie que mon identité tout entière, par la voie de ma langue maternelle que je ne parlais plus depuis cinq ans, la réclamait. ». 

En 1992, Dominique Vitalyos rentre à Paris. Un peu plus plus tard, Sudhir Kakar, psychanalyste indien de renom, lui propose de traduire un de ses livres (il écrit en anglais), Chamans, mystiques et médecins, une étude qui traite des multiples façons dont l’Inde traditionnelle soigne ce que l’Occident appelle « maladies mentales », qui paraît aux éditions du Seuil. 

En parallèle, sa traduction de la pièce sur le roi Nala, Jours d’amour et d’épreuve, L’histoire de Nala, a été envoyée à différentes maisons. C’est Jacques Dars, directeur de la collection « Connaissance de l’Orient » chez Gallimard, qui lui répond par l’affirmative et lui accorde toute liberté pour joindre des photos à sa traduction, rédiger la quatrième de couverture, ainsi que donner son titre au livre. « Une expérience inoubliable de mise au monde, un bébé-livre. »

Une fois ces deux ouvrages publiés, elle comprend que tout est en place pour faire de la traduction son métier. Elle choisit de se spécialiser dans le domaine indien, car, selon elle, il est indispensable d’avoir une connaissance vécue du contexte pour produire le meilleur travail possible.

En observant plus attentivement la littérature contemporaine indienne écrite en anglais, elle s’est aperçue que la plupart des livres traduits en français étaient écrits par des auteurs ne résidant pas en Inde. Elle s’est alors intéressée aux écrivains qui vivaient en Inde et a présenté les œuvres de certains d’entre eux à des éditeurs français dans l’intention de les traduire et de leur apporter une notoriété bien méritée.
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C’est à cette époque qu’elle découvre une voix « nouvelle et déterminante » l’« autrice » (Dominique Vitalyos tient à ce terme) Arundathi Roy, en lisant The God of small things. Cependant, quand elle veut proposer le livre à la traduction, celui-ci a déjà été vendu en France  à travers le système d’agents littéraires, auquel elle n’a pas accès et il est en cours de traduction. Le Dieu des petits riens a rencontré un énorme succès, qui a mis au goût du jour la littérature indienne en France. Dès lors, la plupart des œuvres indiennes se sont diffusées à travers ce système d’agents et les traducteurs ont cessé peu à peu d’en être les apporteurs privilégiés.

 

Après avoir apporté et traduit plusieurs romans et nouvelles chez Philippe Picquier, elle rencontre Vaiju Naravane, éditrice chez Fayard, puis chez Albin Michel. Cette dernière lui propose plusieurs traductions qu’elles ont en tête l’une et l’autre, puis d’autres livres d’auteurs indiens (achetés sur manuscrit original à des agents), que Dominique n’a pas encore lus. Chacun de ces livres, dont elle a aimé la plupart, lui a apporté une expérience intéressante en termes de traduction.

 

Après cela, nous avons décidé de poser la question qui fâche, à savoir si elle pouvait vivre, oui ou non, de la traduction. La réponse a fusé nette et sans bavure : 

Traductrice à plein temps, elle vit tant bien que mal de la rémunération des éditeurs.

 

Nous sommes alors parties sur un sujet plus léger en lui demandant si elle avait choisi les livres qu’elle avait traduits, et si oui, si elle les avait choisis par instinct, goût personnel ou prédilection :

En ce qui concerne les livres écrits en anglais, depuis qu’il n’y a pratiquement plus de travail de proposition de sa part, elle « les accepte, et c’est très différent ». Parfois, ils coïncident absolument avec ses goûts, parfois non.
 
En revanche, pour les livres écrits en malayalam, elle continue son travail de découverte et de proposition auprès des éditeurs. Pour cela, elle se base sur la qualité du propos. Elle se dit « moins sensible que les éditeurs à une norme de la forme ». En effet, elle nous explique que la littérature du Kerala, et de l’Inde en général, ne répond qu’approximativement à nos critères littéraires.



Nous lui demandons alors de préciser ce qu’elle entend par « qualité du propos » :

Pour elle le terme « qualité du propos » recouvre l’originalité, l’indépendance de l’auteur, son ouverture d’esprit et le talent singulier qu’il déploie pour transmettre au lecteur ce qu’il ressent.

 

Une fois cette première salve de questions posées, nous nous sommes retrouvées gênées, car certaines questions que nous avions prévues avaient déjà eu leurs réponses. Heureusement, grâce à un talent inénarrable, nous avons su rebondir en posant LA question : Quel est le meilleur endroit et/ou moment pour traduire. Il va sans dire que nous imaginions secrètement une réponse des plus insolites, avec l’imagination débridée que nous avons. À vous de juger :
 
Dominique Vitalyos nous répond qu’elle travaille dans un endroit où il n’y a pas de bruits parasites, c’est-à-dire pas de bruits non vivants. Cela peut donc être dehors au bord de la mer, avec un crayon et du papier, ou tout bonnement chez elle devant son ordinateur et même dans les trains, mais que cela lui est impossible dans les avions, où « tous les neurones censés s’animer pendant le processus de traduction – en tous cas, les miens – semblent être passés dans un état d’abrutissement insondable ».

 

Ensuite nous avons posé LA question stupide par excellence. Eh oui, il en faut bien une dans toute bonne entrevue, et cette question est… Combien de temps met-elle pour traduire un livre ? Il va sans dire que nous trouvions cette question pertinente, mais de toute évidence elle ne l’était pas puisqu’elle nous a répondu :
 
« Cette question n’a pas de sens ». Mais suivent les précisions nécessaires : « Il n’y a pas « un  » livre absolu, un livre = combien de temps, mais seulement ce livre = combien de temps ». Tout dépend de sa longueur et de sa difficulté. Elle met environ quatre fois plus de temps, par exemple, à traduire une page écrite en malayalam que son équivalent en anglais.

 

Ensuite, nous avons demandé, si, quand elle traduisait, elle subissait des contraintes d’éditeurs :

Elle nous répond qu’il lui revient peu de corrections, mais que le peu qu’on lui suggère lui semble juste et approprié. De plus, si la suggestion lui paraît ne pas convenir, elle a toujours en face d’elle des interlocuteurs qui entendent ses arguments et lui permettent de faire valoir son choix. 

En revanche, elle n’a quasiment jamais la main sur les titres des livres. Pour elle, certains sont même des aberrations, des « attrape-lecteurs » comme elle le dit si justement. Elle nous explique que certains sont choisis pour en appeler au goût de l’exotisme, comme par exemple Loin de Chandigarh en français, censé traduire l’original anglais The Alchemy of Desire, « L’Alchimie du désir », pourtant un superbe titre, s’il en est, à traduire littéralement ! Même chose pour Lessons in Forgetting, soit « Leçons d’oubli », titre qu’elle trouve magnifique, devenu en français Quand viennent les cyclones.

L’autre contrainte majeure, c’est, bien sûr, celle du prix du feuillet, fixé par l’éditeur.

 

Nous lui avons ensuite demandé si elle avait des contacts avec les auteurs qu’elle traduisait.

Elle nous dit que les auteurs qu’elle a traduits jusqu’ici du malayalam ne sont plus de ce monde, mais qu’elle connaît la plupart de «ses » auteurs de langue anglaise, beaucoup plus nombreux. Elle nous confie d’ailleurs que certains d’entre eux sont des amis, à différents degrés de proximité.

 

Une fois ces premières questions posées sur la vie de la traductrice, nous avons voulu poser des questions plus en rapport avec les œuvres qu’elle a traduites et que nous avons lues. Il s’agit des Légendes de Khasak, d’O.V. Vijayan et de La Colère des aubergines, de Bulbul Sharma. 

La première question porte sur Les Légendes de Khasak . Nous lui demandons si nous pouvons classer cette œuvre dans le genre spécifique du réalisme magique.

Elle précise d’abord qu’elle ne considère pas comme pertinent de tout classer systématiquement par genre. Puis elle nous explique que Les Légendes de Khasak échappe, selon elle, à cette terminologie, tout ce qui intervient de surnaturel ou de magique étant clairement attribuable à la façon de voir des uns et des autres dans le récit. À moins que nous entendions par réalisme magique la « façon magistrale de traduire en mots le souffle qui anime les lieux et les êtres ». Nous ne pouvions que retranscrire ici mot pour mot cette belle phrase.

 

Nous lui faisons ensuite remarquer que nous avons été étonnées par la quasi parfaite cohabitation des religions dans ce livre (l’islam, l’animisme, l’hindouisme). Curieuses, nous lui demandons si c’était cet aspect-là qui lui avait donné envie de traduire ce livre :

Elle nous répond que ce n’est pas le principal facteur, mais que cela y a tout de même contribué.

 

De fait, quel était donc le facteur qui lui avait donné envie de traduire le livre :

Le facteur déclenchant a été la « sensibilité au bord de la déroute, exempte de jugement, qui rapproche si intensément le personnage de l’instituteur – et de l’auteur – du monde qu’il habite ». Elle nous dit que cette sensibilité donne vie, chair, sang et réalité aux différents éléments du « minuscule refuge » qu’est Khasak. C’est un des livres qu’elle a adoré traduire.

 
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Après avoir assouvi notre curiosité en ce qui concerne Les Légendes de Khasak, nous sommes passées à La Colère des aubergines. Dans ce livre, ainsi que dans  L’Odeur, de Radhika Jha, également traduit par elle, nous avons remarqué que les traditions, telles que la cuisine, le mariage, la famille tiennent une place prépondérante. Nous lui avons donc demandé si ces sujets étaient ses thèmes de prédilection pour choisir les livres qu’elle traduisait, en-dehors de toutes les raisons qu’elle nous avait déjà citées, et si elle y attachait de l’importance :

« Ce n’est pas moi, c’est l’Inde qui attache une grande importance à ces repères sociaux », répond Dominique Vitalyos. Bulbul Sharma raconte l’importance centrale de la nourriture dans la société indienne avec un humour décapant et dans différents contextes, ce qui lui a plu. Elle ajoute même avec humour que les personnages y sont très bien « croqués » !! Il s’agit d’une satisfaction pour elle d’avoir proposé La Colère des aubergines à la traduction car c’est celui qui a remporté jusqu’ici le plus grand succès de librairie. Elle avoue que la cuisine n’est pas un hobby pour elle, mais qu’elle apprécie bien entendu ce qui est bon.

 

Nous demandons à Dominique Vitalyos si elle a testé les recettes du livre.

Elle nous répond par la négative, mais ajoute qu’elle a demandé à Bulbul deux recettes à base d’aubergines à insérer dans le livre en français, recettes qui n’étaient pas présentes dans le livre en anglais. « Même si, ajoute-t-elle en confidence, je déteste les aubergines ! »

 

Après ces questions qui nous ont mis l’eau à la bouche, nous revenons, ma camarade et moi, sur une phrase qu’elle a publiée sur son blog : « Je l'aurais écris autrement, et pourtant je maintiens : c'est l'auteur qui parle à travers moi. La langue du livre traduit n'est pas la langue telle que je la parle en mon nom. Dans ce décalage se situe la spécificité du traduit ». 

Cela veut-il bien dire qu’elle ne serait pas contre le fait d’écrire elle-même un ouvrage étant donné que l’autrice qui est en elle reprend parfois le dessus ?

Elle insiste sur le fait que c’est l’auteur qui écrit et qu’il est essentiel de ne pas dénaturer son texte en changeant le sens, le registre ou le ton, si peu que ce soit. Il est nécessaire, selon elle, de se laisser envahir par l’esprit de l’auteur, sa façon de voir les choses et d’écrire, de se laisser vivre tranquillement possédé par lui/elle tout en tenant à l’œil ses propres dérives possibles. Elle nous dit que, dans l’idéal, un traducteur ne devrait pas avoir un style personnel. Elle nous confie ensuite qu’elle a le projet d’écrire un ouvrage de non fiction, mais qu’elle attend de ne plus avoir à traduire régulièrement pour le faire.

 

Pour conclure sur cette série de questions, nous lui faisons remarquer qu’elle ne traduit pas tous les ouvrages d’un même auteur et nous lui demandons pourquoi.

Elle nous explique que ce n’est pas un choix personnel et qu’elle aurait parfois bien aimé le faire. C’est une simple question de disponibilité et de rapport avec l’éditeur.

 

Maintenant que notre curiosité est satisfaite en ce qui concerne l’œuvre traduite par Dominique Vitalyos, nous lui demandons si elle a des projets en cours :

Elle nous dit qu’elle s’apprête à traduire un autre livre de Bulbul Sharma, qui a changé d’éditeur (et qui a eu plusieurs traducteurs). Elle travaille actuellement à la traduction du troisième livre de Manil Suri (dont elle a traduit les deux premiers). Elle ajoute qu’elle est aussi à la recherche de nouveaux auteurs malayalam, et qu’elle lit d’autres nouvelles de Basheer à proposer.
Basheer-Le-Talisman.gif
Au sujet de ce dernier, elle nous raconte comment il a enfin pu être publié en France. Elle a d’abord demandé aux ayants droit de V.M. Basheer de lui confier durant six ans le soin exclusif de lui chercher un éditeur, craignant qu’il soit choisi par un éditeur « lamentable » qui aurait traduit son œuvre via l’anglais. La traductrice ne mâche pas ses mots en ce qui concerne la « traduction-relais », honnie par l’édition de qualité, et qui aurait été d’autant plus mauvaise en français dans le cas de Basheer que les traductions anglaises de ses œuvres sont insipides, parfois même « nulles ». Elle a d’abord traduit du malayalam une nouvelle de cet auteur pour la revue Europe. Les éditions Zulma l’ont alors repéré. Trois livres de Basheer ont été publiés depuis grâce à cette maison d’édition. Pour le dernier,  Le Talisman, un recueil de nouvelles paru en 2012, Dominique Vitalyos a reçu le Grand Prix de la Traduction Amédée Pichot de la ville d’Arles.

La traduction de Basheer est un de ses plus grands bonheurs, car c’est un auteur très apprécié des Keralais, inconnu auparavant en Europe. Elle a de ce fait joué de bout en bout le rôle de traducteur passeur. Bémol à cette belle histoire, un des livres de Basheer a été traduit en italien à partir de sa traduction en français, une de ces traductions-relais qu’elle abhorre.

 

Nous lui demandons ensuite quels seraient les conseils qu’elle donnerait à un traducteur en herbe. Jeunes pousses, cette réponse est pour vous :
 
Elle nous répond que, dans un premier temps, il est fondamental de faire attention à ce qu’on lit et aux contresens possibles. En effet, lors des quelques tutelles qu’elle a assurées auprès de traducteurs en herbe, elle s’est aperçue de la fréquence des contresens qui n’étaient pas remis en question alors même que le résultat en français ne signifiait rien. 

Elle nous rappelle que l’auteur veut toujours dire quelque chose : c’est au traducteur de le découvrir. Si le contenu paraît obscur, il faut absolument se renseigner et ne jamais abdiquer face à la difficulté.

 En effet, elle nous fait remarquer qu’écrire quelque chose en pensant ne pas comprendre l’essence de ce que veut dire l’auteur trahit souvent un blocage lié à un sentiment d’infériorité. En poésie, pire, nous avons parfois le sentiment que le propos de l’auteur est impénétrable. 

Elle nous dit ensuite qu’il est souhaitable de travailler pour des éditeurs individuels et de faire partie d’associations qui assurent une bonne communication entre traducteurs. Outre les échanges précieux sur la traduction elle-même, c’est le meilleur moyen de s’informer de ce qui est faisable et/ou acceptable dans nos rapports avec l’employeur.

 

Et voilà, chers lecteurs, cet entretien touche à sa fin. Après avoir assouvi notre curiosité envers le métier de traduction, nous avons demandé à Dominique Vitalyos de se prêter à un petit portrait chinois. Enjoy !



Si vous étiez...

Une région ?

L’île du Frioul qui se trouve au large de Marseille.

 

Une langue ?

L’italien, dans lequel on glisse sans même s’en apercevoir ou encore le hongrois qui est ma langue paternelle mais que je ne connais pas.

 

Une légende ?

La plus belle que je connaisse est une légende de traduction : celle des Khasi (peuple du Nord-est de l’Inde) dans laquelle ils adoptent les lamentations de la biche, dont ils ont chassé et tué le fils, pour modèle de leurs chants de deuil.

 

Une recette, un plat ?

La bouillabaisse quand elle est cuisinée sublimement, les dosa, ces crêpes croustillantes de l’Inde du Sud, et beaucoup d’autres…

 

Une épice ?

Le piment antillais, la cardamome, la feuille de kombava des plats thaï, le karivepilla (kaloupilé) de l’Inde du Sud.

 

Une odeur ?

Le pin au soleil, le lilas en fleur, le chèvrefeuille ou encore, une plante, au Kerala dont elle ne connaît que l'odeur et qui exsude la nuit des effluves extraordinaires de sueur végétale épicée.

 

Un animal ?

 Le chat.

 

Une tradition ?

Celle de considérer l’homme comme un simple élément du monde vivant, tradition présente dans de nombreuses sociétés premières.

 

Un livre ?

Le texte que j’écrirai un jour sur l’importance de la peur dans l’évolution de l’homme et les conséquences désastreuses que cette évolution a eues et continue d’avoir sur le monde vivant dont il (ne) fait (que) partie.

 

Un des personnages d’un livre que vous avez traduit ?

Damayanti dans Jours d’amour et d’épreuve : l’histoire de Nala d’Unnayi Variar (écrivain de la région du Kerala en Inde).

 

 Présentation des oeuvres étudiées
 sharma.jpg
La colère des aubergines, Bulbul Sharma
 
La Colère des aubergines est un recueil de 13 nouvelles gastronomiques, écrit par Bulbul Sharman, traduit de l'anglais (Inde) par Dominique Vitalyos, et publié en 2002 aux éditions Picquier.

La colère des aubergines ? Quel nom énigmatique ! Remarque, pas tant que ça pour un livre qui trouve son inspiration dans ce grand art qu'est la cuisine.

Alors, me direz-vous, un ouvrage qui présente des nouvelles sur la cuisine, c'est bien beau, mais le lecteur dans tout ça, ne risque-t-il pas de s'ennuyer s'il n'est pas un grand adepte de cuisine?

Eh bien, la réponse est claire et nette: NON. On ne s'ennuie pas une seconde durant la lecture de cette œuvre surprenante et délicieuse car même si la cuisine occupe une place prépondérante, il est aussi question de nous éclairer sur la culture et les mœurs indiennes.

Ce livre, bourré d'humour, parfois un peu caricatural, devient une véritable encyclopédie et nous fait voyager dans le temps.

Il va de soi que même si toutes ces nouvelles ont en commun le thème de la cuisine, elles sont très différentes les unes des autres et viennent toutes nous titiller sur des questions universelles, comme par exemple la place de la femme dans la société traditionnelle indienne, l'importance du mariage et de la famille, la religion, le sentiment amoureux qui fait chavirer nos sens et que l'on ne peut pas toujours contrôler... 

L'écriture, fine et spontanée, est vraiment efficace et les effluves de cuisine se mêlent volontiers à l'intrigue, apaisant ainsi les esprits.

On se délecte bien entendu du plaisir éprouvé par les personnages féminins lorsqu'il s'agit de nourrir leurs proches. La cuisine serait donc le remède à tout ? Dans le livre en tout cas, c'est par elle que débute la description des ces belles traditions indiennes.

Les nouvelles dressent un portrait évocateur des coutumes de la société indienne de l'époque et de l'héritage laissé aux jeunes générations. Ainsi, le système de hiérarchie d'un point de vue familial se trouve évoqué, la question du mariage arrangé également, l'amour, la morale, le rang social et les castes. Il faut savoir que si ce livre présente des thèmes très sérieux et qui auraient tendance à paraître peu avenants au départ, l'humour est tellement présent que l'écriture en devient enjouée et vraiment divertissante.

Et vous devinez évidemment ce qu'on trouve à la chute de chaque nouvelle : une recette indienne originale qui pourra faire saliver vos convives.

Des graines de lotus au cottage cheese en passant par les pommes de terre à la poudre de mangue ou encore au curry de viande au yaourt, tous à vos fourchettes !

Cependant, veillez à garder en mémoire la mise en garde de l'auteure dans sa préface: elle décline toute responsabilité quant au résultat.

S'il faut donc se méfier des recettes, ce livre, lui, est un régal pour tous !

 
 
khasak.jpgLes légendes de Khazak, O.V Vijayan
 
Plongeons maintenant dans l'univers fantastique d'une œuvre à part entière, également traduite par Dominique Vitalyos.

Pourquoi « une œuvre à part entière » ? Parce qu'elle nous a fortement marquées grâce à la singularité étonnante avec laquelle l'histoire de ce village est racontée.

Le réalisme pur se mêle à la magie, aux non-dits, à des forces de la nature mystérieuses et terrifiantes, au thème de la religion et des croyances ancestrales qui dominent tout. Un ravissement pour le lecteur, qui doit faire preuve de sang-froid s'il ne veut pas se laisser emporter par ces légendes.

L'histoire se passe en Inde, dans un petit village excentré, où le personnage principal appelé Ravi, maître des écoles, est envoyé afin d'alphabétiser le plus grand nombre d'enfants. Pour ce faire, Ravi doit impérativement convaincre les parents de mettre leurs enfants à l'école car un chiffre trop restreint d'élèves mettrait en péril le devenir de cet établissement pourtant essentiel dans cette région reculée. Chapitre après chapitre, nous voyons donc ce personnage au caractère exemplaire se battre avec force pour persuader les habitants de Khazak (les Khazaki) que l'enseignement est bel et bien l'avenir des jeunes. Nous voyons des amitiés se lier entre Ravi et ses enfants, tous relativement attachants ainsi qu'avec les habitants du village.

Ajouté à cela, ce qui nous a paru surprenant, c'est cette entente plutôt cordiale entre des individus qui ne possèdent pas la même religion mais qui arrivent tout de même à cohabiter (non-croyants, musulmans, hindous..). La question des religions est donc subtilement abordée et fait réfléchir le lecteur même si l'on est conscient qu'il y a ici une sorte d'idéalisation. C'est une hommage au pacifisme, au respect d'autrui, aux rites.

Comme nous l'avons évoqué auparavant, la nature et les légendes prennent une place importante et nous permettent de nous immerger complètement dans une culture, exotique pour nous, Occidentaux. Les images sont belles et parlantes: « Les elfes qui traversaient le ciel se prenaient de désir pour celles qui n'allaient pas la tête couverte. » Ici, on nous explique par exemple pourquoi les jeunes filles avaient pour obligation de se couvrir la tête.

On nous relate également la légende des ifrits, être maléfiques rôdant dans les bois, de l'homme-lion, de différents démons, ainsi que la croyance en la réincarnation des âmes humaines. Les dieux et déesses hindous ont aussi un rôle à jouer.

Ainsi, si vous décidez de vous atteler à la lecture des légendes de Khazak, vous découvrirez à vos risques et périls une atmosphère vraiment particulière; on vogue entre féérie et malédiction. Pourtant, la chute, plus rationnelle, nous ramène tristement à la réalité.
 
 

Radhika-JHA-L-Odeur.gifL'odeur, Radhika Jha
 
Ce livre, datant de 2005, paru aux éditions Picquier également, est, personnellement, mon coup de cœur, sûrement grâce au personnage de Lila et à ses nombreuses mésaventures.

J'ai lu cette œuvre d'une traite, tout de suite prise d'affection pour le personnage de Lila qui vivait au Kenya, dont le père est assassiné au début du livre, expatriée chez son oncle et sa tante dont elle ne connaît rien de cette ville imposante qu'est Paris et laissée à son sort par sa mère qui part, elle, vers Londres, sous prétexte qu'elle n'a plus les moyens d'élever sa fille. On peut ainsi dire que Lila est orpheline.

Pourtant, au fur et à mesure de l'histoire, c'est une autre Lila que l'on découvre, qui décide de s'affirmer dans ce monde qu'elle ne connaît pas encore, après avoir trop trimé dans le commerce de son oncle et dans la cuisine de sa tante. Peu encline à susciter l'affection et faisant de Lila son « esclave » et cuisinière attitrée grâce à son odorat très prononcé et à son art de mélanger les épices à la perfection, cette tante chasse Lila de son domicile d'adoption lorsqu'elle cette dernière ose s'affirmer un peu trop et qu'elle lui révèle que son mari lui est infidèle.

C'est alors un véritable périple qui commence dans la capitale parisienne, fait de rencontres prometteuses ainsi que de jours d'errance et de galère.

Lila, chanceuse en amitié, se retrouve accablée par les déceptions amoureuses. Elle se relève toujours de ses échecs avec hargne et désir de vivre encore plus intensément, forçant ainsi l'admiration.

Elle possède un véritable atout, son odorat, qui jamais ne lui fait défaut et que tout le monde lui envie dans le monde de la restauration lorsqu'il faut élaborer des plats raffinés.

Cependant, c'est ce même atout qui va lui jouer des tours à la fin du livre, lorsque, dégoûtée d'elle-même, elle pense, de manière paranoïaque que les gens n'osent plus l'approcher car elle sent mauvais.

Est-elle devenue folle ?


Propos recueillis et fiches de lecture : Camille et Marion, lp bibliothécaire.


Liens et bibliographie
 
 Le blog de Dominique Vitalyos : http://trad-india.over-blog.com/reglement-blog.php

Les légendes de Khazak, O.V Vijayan, Trad. Dominique Vitalyos, 2004, Fayard

La colère des aubergines, Bulbul Sharma, Trad. Dominique Vitalyos, 2002, Picquier

L’odeur, Radhika Jha, Trad. Dominique Vitalyos, 2005, Picquier

 


 

Sur LITTEXPRESS

 

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Sur les Légendes de Khasak, lire aussi l'article de Claire.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Article de Claire sur L'Odeur de Radhika Jha.

 

 

 

 

 

 

radhika jha Le cuisinier la belle et les dormeurs

 

 

 

 

 

Article de Delphine sur Le Cuisinier, la belle et les dormeurs de Radhika Jha.


Radhika-Jha-L-Elephant-et-la-Maruti.gif

 

 

 

 

 

Article de Delphine sur L'Eléphant et la Maruti de Radhika Jha.


 

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Article de Loriane sur La Colère des aubergines de Bulbul Sharma.

 

 

 

 

 

 

 

À propos du Katakhali :

 

 

lokenath bhattacharya dansedeminuit

 

 

Article de Marine sur Danse de minuit de Lokenath Bhattacharya.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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Published by Camille et Marion - dans traduction
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9 janvier 2013 3 09 /01 /janvier /2013 13:00

samedi 6 octobre 2012

 

Les portes du métro se referment derrière moi dans un claquement sourd et je m’engage dans le couloir étroit, parmi la foule qui revient de sa pause déjeuner. Je ressors des tunnels et cherche à me repérer. J’ai rendez-vous à 14 heures avec Madame Sophie Refle, traductrice entre autres de Keigo Higashino chez Actes Sud1, qui a eu la gentillesse de m’inviter chez elle. Je tourne dans une petite rue du centre de Paris, puis une autre et encore une autre. J’ai hâte. Nous n’avons eu que quelques échanges brefs par mail avant cette rencontre, et j’espère que l’interview que je m’apprête à rendre ici se déroulera bien. Après tout, excepté les courriers, le seul contact que nous ayons eu se résume à moi sur mon canapé lisant ses traductions.

Elle m’ouvre la porte de son appartement avec un sourire accueillant et m’oriente vers le salon où je m’installe. Je démarre le dictaphone, et le travail peut commencer.

Higashino-Le-devouement-du-suspect-X.gifLa conversation s’engage sur Higashino et ce que j’ai pensé des enquêtes de Galileo, comme les Japonais les appellent, intrigues scientifiques et enchevêtrées aux questions sans réponses.

 

Comment traduire quelque chose comme cela ? me suis-je demandé.

Je trouve que Le Dévouement du suspect X était plus compliqué à traduire du point de vue scientifique, avec les mathémathiques notamment – je suis absolument nulle en maths –, j’avais très peur. Ce qui est amusant, c’est que quand le livre est paru, un professeur de maths, quelqu’un qui enseigne et qui travaille au CNRS, une haute autorité des mathématiques, m’a écrit pour faire un commentaire. J’avais peur, je me suis dit : « Il va dire que c’est complètement à côté, qu’il n’y a aucun sens », mais pas du tout, il faisait une remarque sur autre chose, j’en aurais d’ailleurs presque pensé que quelque chose dans l’intrigue lui avait échappé, mais toujours est-il que du point de vue des mathématiques, j’avais bien compris. Quand on traduit, heureusement qu’il y a Internet, parce qu’on recoupe les informations, on réfléchit, sinon on marche sur un fil. On peut demander, les gens sont gentils en général quand on leur explique. Par exemple, le prochain Higashino qui va sortir chez Actes Noirs parle de l’énergie atomique. Là aussi, je me suis beaucoup documentée. Higashino a une formation de scientifique, il aime parler de science dans ses livres.


 
Pour le lecteur, surtout s’il n’a pas de formation scientifique, c’est parfois difficile de s’y repérer, dis-je en ayant en tête mon image précise en train de relire plusieurs fois un passage assez ardu d’équations mathématiques.

 Les points de vue du lecteur et celui du traducteur sont complètement différents. Quand on lit, on lit, on se laisse porter, on a une compréhension approximative en fait. Il faut que le traducteur arrive à tout comprendre, même s’il ne va pas tout mettre dans sa traduction, bien sûr. Il s’approprie l’intégralité du texte, mais d’un autre côté je pense qu’il faut faire en sorte que toutes ses connaissances et ces notions acquises ne fassent pas obstacle. On veut en mettre plus, pour être plus clair, mais quand on réfléchit, en tant que lecteur, l’important est de comprendre l’ensemble. Il faut que ça veuille dire quelque chose.



Elle rit un peu, l’appréhension des premiers échanges s’estompe, nous nous habituons l’une à l’autre. Je lui demande si elle lit les livres avant de les traduire, ou si, comme d’autres, elle fonce directement dans le travail de traduction.

Je les lis en entier, je ne pense pas que je pourrais me lancer tout de suite, et je n’en ai pas envie. Je participe à un séminaire sur la traduction suédoise depuis quatre ans, et Elena Balzamo, qui l’anime, pense que le traducteur doit lire le plus possible de l’auteur qu’il traduit, et je suis de cet avis. Bien sûr, pour Higashino, je ne peux pas tout lire, sinon je ne lirai que ça.



En effet, il est plus que prolifique, même si très peu nous en arrive.

Au Japon, on n’écrit pas de la même manière qu’en France. La pression pour écrire est très très forte, et Higashino publie en moyenne deux titres par an.



Sans compter qu’il fait aussi un peu de manga, dont un est traduit en France.

Quand on lit des mangas, en général l’auteur est un peu moins important.



Au-temps-de-Botchan.gifIl se trouve que nous ne sommes pas très amatrices de mangas, ni l’une ni l’autre, et pourtant elle a commencé la traduction par des mangas,  Au temps de Botchan de Jirô Taniguchi en l’occurrence, un manga littéraire.

 

Une expérience très enrichissante qu’elle a beaucoup aimée, me confie-t-elle, car Taniguchi écrit avec le scénariste ; ainsi le texte est vraiment coordonné à l’image.

Le travail est complètement différent ; c’est un peu comme le sous-titrage. Une traduction d’un roman, il y a le texte et c’est tout, alors que là on peut toujours s’appuyer sur l’image. Les exigences non plus ne sont pas les mêmes, il y a une question de place et de nombre de mots. En toute honnêteté, c’est plus facile, on peut se permettre d’être moins clair car l’image est là pour compléter. J’ai fait quelques sous-titrages en japonais et en suédois vers les années 2000 pour la Biennale d’Orléans, c’est très amusant.



La conversation suit son cours et dévie, on ne sait trop comment, vers les notes de bas de pages, grande question pour beaucoup de traducteurs qui la voient comme un échec.

Oh, quand il en faut, il en faut. La question est compliquée, surtout dans le cadre d’un roman parce que ça casse le rythme de lecture. Le prochain Higashino est sorti au Japon en 1998, il y a des choses qui ont beaucoup changé depuis. Dans le livre, tout se fait par télécopie, une seule personne a un téléphone portable, des ministères ont changé... Le problème quand on traduit, c’est que si on n’explicite pas quelque chose, on n’a pas envie d’être pris pour un imbécile qui n’a rien compris, c’est un peu une question de fierté de traducteur. Dans ce cas, on peut mettre une note de bas de pages, mais on l’évite autant que possible.



L’éditeur a-t-il son mot à dire dans la traduction ? S’il y a un passage à changer, ou autre ?

Bien sûr ! En principe l’auteur…hum, lapsus, lapsus, le traducteur envoie son travail, et l’éditeur, quelque temps après,  rappelle et là, il faut tout faire tout de suite. Le Seuil travaille à l’ancienne par exemple ; la traduction est remise à un préparateur, qui met en forme et qui peut faire des suggestions sur le texte, et c’est un vrai travail d’équipe. Pour la traduction, qui est un métier très solitaire, partager fait vraiment du bien. Après viennent les épreuves, qui sont lues par un correcteur, pour lisser le texte. Le traducteur peut refuser un changement, pour des questions de langue, de style.



Le style, justement. Comment arrivez-vous à le rendre, c’est l’expérience qui parle ?

J’ai traduit une BD qui se passait à Kyūshū, l’île la plus au sud. Au Japon, les dialectes sont encore très forts, ça se ressent sur les accents. C’est un problème, en France, nous nous comprenons même avec des différences régionales, alors que là même le verbe est susceptible de changer. Même oralement, il arrive parfois qu’on ne comprenne absolument rien. Internet aide beaucoup dans ces cas-là. Au final, j’ai repris contact avec un ami originaire de la même région pour vérifier. On travaille aussi avec les niveaux de langue. Au Japon, on parle en patois avec des gens dont on est proche, c’est très codifié. Pour le moment, le texte n’est pas publié, c’est la seule fois où j’ai eu un souci avec la personne chargée d’approuver la traduction, nous n’avons pas du tout été d’accord. Mais bon, ils m’avaient payée, c’est le principal !



Dure question que celle de la rémunération, sujet délicat, mais je m’y risque tout de même : Comment cela se passe-t-il au niveau de la rémunération ? Vous êtes payée au feuillet ?

Comme toujours en traduction, on est payé pour une page de 1500 signes avec un barème spécifique. Après, tous les détails sont dans le contrat, il y a toujours une avance, un « à-valoir ». C’est calculé sur une vente de 3500 ou 4000 exemplaires, quelque chose comme ça, donc s’il y en a plus qui sont vendus ou qu’il y a besoin d’un tirage supplémentaire, on touche un pourcentage pour ce qui est au-dessus du contrat. »



J’ose ? Je n’ose pas ? Allez, j’ose :  si ce n’est pas indiscret, vous arrivez à en vivre ?

À peu près, oui. Ça va, c’est un choix, j’ai d’autres revenus, je fais d’autres choses à côté. Je pense que tous les cas sont différents. La personne qui a traduit Harry Potter doit bien gagner sa vie, par exemple. On finit par traduire beaucoup, et les petites ruisseaus font les grandes rivières. Si on a de la chance et que dix bouquins se sont bien vendus et continuent à se vendre, on touchera chaque année un petit quelque chose.




Ouf, les questions délicates sont passées, je m’avoue un peu soulagée, même si je ne risquais pas grand-chose. Petit silence où chacune reprend ses esprits en écoutant le bruit de la pluie contre la fenêtre. La lumière est tamisée, l’ambiance intimiste, on se détend. Parlons de quelque chose de plus simple, si vous le voulez bien : Comment en être venue au japonais ?

Oh le japonais ! En fait, la raison la plus évidente, c’est qu’après mon bac, je suis partie un an en Suède. Je viens d’une région biligue allemand-français, mes parents parlaient allemand à la maison quand ils ne voulaient pas qu’on comprenne. Les langues, c’est une histoire de famille, et j’adorais ça, même la traduction, bien que je ne m’y sois mise que bien plus tard. Donc, je suis partie en Suède dans le cadre d’un échange culturel ; ensuite, comme je ne savais pas quoi faire, je suis allée approfondir mon allemand. Quand je suis revenue en France, je me suis dit qu’il fallait que je fasse de l’anglais, mais j’avais peur de m’ennuyer en ne faisait que ça. J’avais envie de faire une autre langue. Quand j’étais en Allemagne, j’avais des amis japonais qui suivaient les cours de langue pour étrangers. Les Japonais étaient très calmes, comme tous les Japonais et un jour, j’ai vu deux Japonais en train de s’engueuler, pour parler vulgairement, alors que d’habitude, vous connaissez les Japonais, ils s’engueulent assez peu. Quand je leur ai demandé pourquoi, ils m’ont répondu que c’était au sujet de la manière dont ils devaient s’appeler l’un l’autre. Je pense maintenant qu’ils m’ont raconté strictement n’importe quoi, mais peut-être que tout est parti de là. En japonais, la langue est très hiérarchisée. L’un avait appelé l’autre sans dire – san, par exemple, et que deux Japonais discutent de ça, je n’en revenais pas ! Une langue où on peut discuter de la manière dont on s’appelle l’un l’autre ! En France c’est impossible, Madame, c’est Madame, point. Puis, même quand j’étais enfant, mes parents sont partis au Japon, je devais avoir huit ans, et ils sont revenus avec de ces choses ! C’était la période de la croissance, ils avaient des choses qu’on ne trouvait pas en France. Ça doit être la conjonction des deux.



Et vous êtes partie en fac de japonais ?

Oui, j’ai fait Langues orientales, et la fac d’anglais à côté.



Vous n’avez pas fait d’école de traduction particulière ?

Non, non, ce qui m’intéressait, c’était partir au Japon. La première fois que j’y suis allée, j’avais beaucoup travaillé. Langues O’ a un rythme de progression très rapide, c’est difficile, et quand j’ai débarqué, à ma grande surprise, je ne comprenais strictement rien, alors que j’étais une des meilleures de mon année !



Nous rigolons de plus belle, encore plus que pendant tout le reste de l’échange. Il est vrai que la langue japonaise réserve pas mal de surprises. Nous discutons ensuite de nos expériences au Japon, de mon voyage, de ses voyages. Nous sommes parfois allées aux mêmes endroits, dans des petits villages où aucun touriste classique ne se serait risqué. On se conseille, même, parce que « ça, il faut vraiment le voir ! ». Nous discutons de tout, du pays, de ses habitants, de la langue, de la culture avec des anecdotes amusantes d’un côté comme de l’autre. Prenons la télé japonaise par exemple : outre les pubs déjantées, nous avons abordé la question du doublage.

 

Elle me dit que la langue du doublage des films occidentaux a été créée de toutes pièces. En France, c’est du français classique, même si certains films sont mieux doublés que d’autres. Le japonais de doublage est une langue qui n’a qu’un lointain rapport avec la langue originale. Le vocabulaire est le même, mais l’agencement verbal et l’intonation sont différents. C’est comme pour signifier le grand truc japonais du je-ne-peux-pas-comprendre / tu-ne-peux-pas-comprendre, j’espère que vous saisissez, ce n’est pas très clair.



Je saisis très bien. Quand on voit un film américain – mauvais, qui plus est – doublé en japonais, on s’en souviendra toute sa vie. Nous en revenons à la traduction (quand même). Pensez-vous que la traduction est quelque chose qui puisse s’enseigner ?

Je ne sais pas, je sais que ça se fait beaucoup. Je suis plus ou moins adhérente à l’ATLF, et je suis allée à une de leurs formations à Charles V. Je pense qu’on peut enseigner des choses, par contre je crois beaucoup aux ateliers de traduction. Là on apprend à écouter, à bien tout voir. J’ai beaucoup appris à l’atelier de traduction, d’une langue ou d’une autre, il y a des choses qui se recroisent. C’est mieux sous la forme d’un atelier, parce que franchement, rien que le mot « traductologie » est d’une laideur extraordinaire. Si on utilise un mot comme ça, c’est déjà mal parti.



Traduire c’est un peu écrire, non ? Au moins avoir un peu de réflexion, savoir tourner une phrase…

C’est vrai qu’il vaut mieux, mais beaucoup de traducteurs ne sont pas dans ce cas-là.



Je lui cite l’exemple d’un livre que j’avais lu il y a quelques années, traduit par trois traducteurs différents. Le fond était bon, mais la langue laissait à désirer du point de vue de la construction. Les traducteurs avaient dû se répartir chacun une partie du livre, il n’y avait donc aucune cohérence de style.

C’est très étrange la question de la perception de la traduction, me répond-elle, je pense qu’une traduction bien faite ne doit pas se voir. C’est totalement subjectif, mais pour moi c’est essentiel. Ce que je veux faire, c’est écrire du français. Si les gens lisent du japonais traduit, ça n’a plus beaucoup d’intérêt, ni pour une langue ni pour l’autre. Je pense qu’il faut écrire en français. Si le texte est écrit en suédois, en japonais, en langue normale, mon français sera normal. Mais je n’écris pas, je ne fais que traduire.



Vous ne voulez pas écrire ?

Non, je pense qu’il y a beaucoup de traducteurs qui auraient aimé écrire, mais qui n’osent pas et se cachent derrière les textes, et c’est tout à fait mon cas ! Je n’ai aucune ambition pour ça, et c’est pour ça que j’aime bien traduire des choses qu’on me demande de traduire. Je suis bien, blottie derrière mes textes, au fur et à mesure qu’ils m’arrivent.



Combien de temps mettez-vous pour traduire ?

Oh, ça dépend. Higashino va relativement vite. Le dernier que j’ai envoyé avait presque 600 pages en japonais, et j’ai mis six mois, mais ce sont des petites pages.



Je la vois se lever, passer derrière le rideau qui cache le fond de la pièce où je devine un petit bureau, un ordinateur, et aussi ( et surtout !) des étagères remplies de livres. Elle replie le rideau, je n’en verrai pas plus, mais je devine le nombre d’heures et de journées passées dans cette pièce. Elle me tend ledit ouvrage, un livre de poche avec pour titre 天空の蜂, L’Abeille du ciel, de Keigo Hisahino.
 

Hogashino-02.jpg

 

Elle reprend :

Je vais assez vite avec Higashino ; pour du polar, un auteur qu’on connaît bien, ça peut vraiment aller vite. Pour de la littérature, c’est beaucoup plus lent.



Comment arrivez-vous à rendre les « problèmes de culture »… comment dire ? Les réalités japonaises et les nôtres sont parfois très éloignées.

C’est compliqué. Par exemple, dans celui-ci, ça se passe dans un monde très occidentalisé, mais dans Le Dévouement du suspect X, il y avait une véritable réalité sociale, les rapports entre profs, et tout. Par rapport au Japon, je refuse tous les préjugés qu’on peut avoir (J’acquiesce, je sais exactement ce que ça lui fait). À moins que ce ne soit important, voire vital, je n’insiste pas. S’il faut expliciter, je le fais, mais je n’en fais pas tout un fromage.



La conversation reprend sur Le Dévouement du suspect X, et nous nous y attardons. Comment avons-nous chacune ressenti l’ambiance du livre ? Quel rapport avec ce que nous connaissons de Tokyo ? Et puis, immanquablement, les voyages reviennent dans nos esprits, et on recommence à se les raconter. Nous repartons mentalement au pays du Soleil Levant. Le Japon est une source de discussion inépuisable, après tout. Peu à peu, nous revenons à Paris, aux livres, à la traduction. Vous est-il déjà arrivé de proposer une traduction ?

Le prochain Higashino, même si le directeur de la collection ne m’a pas encore répondu, c’est moi qui l’ai proposé. A priori, L’Abeille du ciel, même si je ne sais pas comment il va s’appeler au final, c’est un projet personnel. Souvent, quand on propose quelque chose, il faut faire au moins une fiche de lecture, il faut traduire des extraits, mais comme Higashino marche plutôt bien et que j’ai une bonne relation avec le directeur de collection… J’avais vraiment envie de le traduire. Sinon j’ai beaucoup proposé, mais c’est la première fois que ça marche, disons. Même en japonais, ça marche de moins en moins. La manière dont fonctionne le livre aujourd’hui, avec les agents littéraires qui présentent des projets aux éditeurs, on peut vendre à un éditeur les droits internationaux de romans qui ne sont pas encore écrits. Le traducteur a eu historiquement un rôle de passeur, c’est toujours possible, mais dans une moindre mesure. En japonais, on est un peu plus protégés, il y a de plus en plus de traductions chez différentes maisons d’éditions, Actes Sud, Picquier, un peu le Seuil, Gallimard… Proposer est difficile, mais en japonais un peu moins peut-être, le Japon est à la mode et il y a de plus en plus de traduction. Et puis, bon, les éditeurs aiment bien que ça vienne d’eux.

Higashino-Un-cafe-maison.gif

Tout à l’heure quand vous me parliez de L’Abeille du ciel, je me suis demandé, comment traduisez-vous les titres ?

Oh ce n’est pas moi, on décide avec l’éditeur. Un café maison s’appelle à l’origine 聖女の救済, Le Sauvetage de la sainte. Je ne comprenais pas pourquoi il s’appelait comme ça jusqu’à la fin du roman, quand elle explique qu’elle veille sur lui tout le temps. Elle lui accorde le droit de vie, en fait. « Kyûsai (救済)» fait référence à ça. Le personnage est en plein délire, elle se prend pour une sainte, une déesse qui le sauvait au quotidien et qui avait droit de vie ou de mort. Je l’ai expliqué au directeur de collection, il a compris, mais c’est un peu abstrait. C’est lui qui a proposé « Un café maison », et j’ai trouvé ça génial. Pour le prochain, je pense que « L’Abeille du ciel » peut marcher.



Nous parlions tout à l’heure de « traduction cliché ». Comment faites-vous pour les éviter ?

C’est un problème surtout pour traduire les kanjis ; nous n’avons pas forcément de correspondance en français, sans compter l’énorme différence de culture. Quand je lis un passage ou une expression un peu obscurs, même pour un lecteur japonais, je garde l’obscurité. Il faut bien garder à l’esprit que c’est le lecteur qui compte d’abord. Quand il y a un jeu de mots absolument évident, que c’est drôle, il faut le faire comprendre, même si ça porte sur un nom. On en discutait au séminaire de suédois, il arrivait qu’on francise les noms. On a traduit une pièce de théâtre, dont un des personnages s’appelait Rut. Nous l’avons retranscrit avec un h final. Mais nous avons vraiment eu une discussion de professionnels. Nous travaillons dans une langue différente, pour nous ce n’est pas quelque chose de dérangeant d’avoir un personnage qui s’appelle Rut. Si j’ai une Kyôko je ne vais pas la traduire par une Marie.



J’ai remarqué que ça se faisait beaucoup à une époque. Je regardais Cat’s Eyes en français étant petite, elles s’appelaient Alex, Tam et Tia, ou quelque chose comme ça, et quand je l’ai regardé en japonais, Tam était Hitomi, les autres avaient tous des noms différents. Maintenant on a plus tendance à garder le nom japonais, mais dans les vieux animés doublés en français, rarement on pouvait deviner que c’était japonais à la base. Je me suis souvent posé la question, je me suis dit que c’était peut-être par rapport à la réception de la culture nippone en France…

Certainement. De toute façon, je n’aime pas changer les noms.



Comment travaillez-vous en fait ?

C’est variable, même si on retrouve plus ou moins les mêmes étapes. Je lis le roman, je fais un premier jet, des fois plus vite que d’autres. Pour Higashino, je le reprends sur écran, je fais une sortie papier, puis je le reprends sur papier et je reporte les corrections sur écran. Pour Higashino, c’est suffisant. Après viennent les épreuves, mais comme je m’entends bien avec Actes Sud, une fois les épreuves sorties je peux encore faire des changements. Quand c’est un texte plus littéraire, c’est différent, un peu plus long. Il peut y avoir jusqu’à quatre relectures, et quand on est en plus pressé par la date de remise…

 

 

 

Ça vous arrive d’être débordée ?

Débordée, oui? toujours un peu. Je travaille bien sous pression, je préfère avoir trop de choses à faire.



Racontez-moi une journée type, par exemple.

Ça fait 5-6 ans que je fais ça à temps plein. Pendant longtemps, le matin, j’étais à ma table de travail mais je n’étais pas efficace. Maintenant je travaille pour nippon.com, c’est un peu différent. Quand j’ai regardé les interviews de traducteurs sur le site que vous m’avez envoyé, il y a un monsieur qui dit qu’il travaille 16 heures par jour, quelque chose comme ça. J’ai eu envie de me cacher sous la table ! Mon temps utile de travail est entre midi et 8 heures, mais pas d’affilée. J’ai besoin de temps pour me préparer au travail. Quand on travaille seul, avec seulement le texte et l’écran, les périodes de creux sont plus évidentes. À plusieurs, on discute un quart d’heure pour se détendre et on ne le voit pas passer de la même manière.



J’ai une dernière question, très théorique. Nous avons parlé à l’IUT du rapport Assouline. Êtes-vous d’accord avec la grande interrogation du rapport sur la question du statut juridique du traducteur, sur son statut de créateur ?

Bien…C’est déjà un peu le cas, non ? C’est de la création intellectuelle, après tout. Je suis d’accord. Quand je lis une bonne traduction, je me dis : « Tiens, ça doit être facile à traduire, tellement le texte coule tout seul ». Le travail du traducteur, comme je vous le disais, c’est un drôle de rôle. S’il fait bien son travail, il est invisible. On ne remarque notre travail que quand il est mal fait. On joue un rôle essentiel, même si les gens pensent que nous sommes interchangeables, si nous n’étions pas là, beaucoup de choses ne le seraient pas là non plus.



Nous parlons des chiffres de la rentrée littéraire, de la réception de la traduction par le public. Pour un livre qui a très bien marché dans les pays anglophones et qui fait un démarrage lent en France, on va tout de suite dire que ça vient de la traduction, sans chercher à comprendre les attentes du lectorat.

Le traducteur est dans une position ingrate de toute façon, dit-elle en souriant. Mais, même en sachant ça, c’est quelque chose que j’ai toujours aimé faire. Je m’y suis mise après 40 ans, en me disant que si je voulais le faire, c’était maintenant ou jamais. J’en ai toujours fait dans les métiers que j’exerçais avant, mais je voulais faire de la traduction littéraire. J’ai habité à droite à gauche, j’ai eu plusieurs postes, mais c’était toujours autour des langues, assistante, coordinatrice de projet, etc. puis traductrice dans une agence de traduction avant de m’y mettre à temps plein.




La pluie tombe encore sur les fenêtres et mon interview se termine. Nous parlons de littérature japonaise, encore et toujours, de ce que nous avons lu et de ce que nous allons lire, nos auteurs préférés, et de ce que les gens lisent. Des anecdotes de rayon de mon côté, de discussions avec ses libraires du sien… Nous discutons du polar, de sa philosophie, de la façon dont il aborde les questions de société, nous nous laissons porter, uniquement distraites par un soulèvement du rideau suivi d’un miaulement amical à mes pieds.

Je finis par rassembler mes effets, éteindre le dictaphone, puis je remets mes chaussures. Nous nous disons au revoir sur le pas de la porte, avec la promesse de se tenir au courant. Elle m’a raconté son monde, et je lui ai donné un aperçu du mien. Il y avait elle, il y avait moi, et entre nous, une montagne de livres. Comme elle me l’a dit, « La lecture lie les gens ».

J’ai passé une super après-midi, et j’attends le prochain Higashino avec une impatience que vous ne pouvez même pas soupçonner.
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Propos recueillis par Marie, LP.

1. Outre Higashino chez Actes Sud, elle a entre autres également traduit Tarô, un vrai roman de Mizumura Minae, ainsi que de grands auteurs comme Shinichi Abe, Yu Miri, Taniguchi ou Kawakami Hiromi.

 

 


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6 janvier 2013 7 06 /01 /janvier /2013 13:00

Pour commencer le compte rendu de cette rencontre, présentons d'abord l'œuvre et la vie de ce traducteur en deux paragraphes.

Scott Pilgrim est une bande dessinée en 6 tomes, du Canadien Bryan Lee O'Malley, parue de 2004 à 2010 et de 2010 à 2011 pour la publication française. Elle possède un style et un humour qui ont créé un univers tellement unique qu'il est hermétique à certains. Elle a cependant connu un grand succès et un très bon accueil de la critique, et ce dès son premier tome qui fit gagner à son auteur le Doug Wright Award pour le Meilleur talent émergent en 2005. Par la suite, cette série gagna trois autres prix : l'Outstanding Canadian Comic Book Cartoonist (« Auteur de comics canadien sortant du lot ») en 2006, l'Harvey Award en 2007 et l'Eisner Award dans la catégorie « Meilleur humour » en 2010.

De l'autre côté de l'Atlantique, son illustre mais discret traducteur, Philippe Touboul, tient la librairie  Arkham Comics dans le 5e arrondissement de Paris, 7, rue Broca. Avec un autre Philippe, il importe depuis plusieurs années des comics en version originale, tout droit venus des États-Unis, mais présente aussi leur version française.

 

Arkham-comics-bandeau.JPG

 

Voici donc maintenant notre interview avec les questions et réponses du jeudi 8 novembre 2012, en direct live de la librairie Arkham Comics.

(Par souci d'unité, nous avons décidé d'intégrer à l'interview les réponses faites par mail.)

Prêt à découvrir comment tout a commencé ? Comment s'est déroulée la traduction de Scott Pilgrim ? Plongez-vous dès à présent dans l'expérience de Philippe Touboul.

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Jeudi 8 novembre 2012, un soir d'hiver sec où il fait bon être dans un lieu éclairé, chauffé et plein des couleurs de tous les comics en rayon.

Je suis seule à entrer, M. n'ayant pas son stage à Paris comme c'est mon cas. Pas de clients dans la librairie, je m'annonce directement à Philippe Touboul, et nous pouvons commencer tranquillement notre échange, parfois entrecoupé par des clients venant chercher et payer leurs commandes.

C'est en bafouillant que je commence mes premières phrases, je ne sais pas vraiment me tenir devant une personne à qui je demanderai une dédicace et qui est pourtant une personne comme vous et moi, sauf qu'il a une barbe, des cheveux volumineux et une voix extrêmement douce qui me calme, et répond avec un sourire. J'enclenche l'enregistrement vocal sur mon mp3, et nous partons pour plus plusieurs minutes d'entretien.

Nous parlons d'abord de sa formation, et il est bien heureux d'en parler car « pour une fois [il] est formé pour ça ! » Il avait fait une maîtrise de stylistique, une bel intitulé pour désigner une LCE Anglais. À cette époque déjà, il avait cette petite envie de traduction (il en a fait quelques-unes pendant ses études), mais ce n'était pas son but premier. Une fois cette formation terminée, il travailla dans une librairie puis fonda celle d'Arkham Comics. Sa première traduction professionnelle vint après la création d'AC : en complément de son métier de librairie, Philippe a mis la main à la pâte pour des ouvrages souvent imposants tels que des encyclopédies sur les super héros. Puis il traduit quelques bandes dessinées. Et ce, grâce à des connaissances qui cherchaient quelqu'un pour ce travail. « Ça s'est fait par copinage. » Et c'est toujours le cas, Philippe Touboul n'est le traducteur attitré d'aucune maison d'édition, « c'est selon les gens qu'[il] connaît ». Et il est heureux ainsi : « les deux métiers en parallèle, c'est chouette. »

A contrario, pour le cas de Scott Pilgrim, c'est lui qui s'est dirigé vers les éditions Milady qu'il connaissait déjà. Avec la création de leur collection de bandes dessinées, le comics canadien pouvait y être accueilli à bras ouverts. De plus, cette maison ne donna pas d'autres contraintes à Philippe que des dates de rendu, et celui-ci ne rendit jamais en retard.

Mais comment a-t-il lui même connu Scott Pilgrim ? Eh bien, tout simplement par son métier de libraire d'import. Il n'existe qu'un seul distributeur de comics américains pour tout l'étranger, et il reçoit son catalogue régulièrement. Il connut donc ce comics dès sa sortie outre-Atlantique. Philippe avait déjà feuilleté son premier titre, Lost at Sea en 2003. Ce fut une lecture peu convaincante mais qui lui permit d'avoir une première connaissance du nom de cet auteur. À la sortie du premier tome, Philippe était donc un peu réticent. Cependant, les critiques positives, comme celle du réalisateur Joss Whedon (grande figure du monde "geek" aux États-Unis, réalisateur du film Avengers sorti en 2012), ont fini par le convaincre de lire la suite.

Nous parlons ensuite de son expérience concernant la traduction de Scott Pilgrim en elle-même. Il faut déjà savoir qu'il n'utilise pas de manuels ni ne travaille selon une théorie donnée. Il a eu des cours de stylistique comparée pendant ses études, mais ne se base sur rien de particulier pendant son travail. Il est heureux de savoir que j'ai trouvé formidable sa traduction de ce titre, avec son style particulièrement jeune, subtil et décalé. Il m'explique justement qu'il trouve les bandes dessinées plus faciles à traduire que les textes littéraires, car elles ne contiennent que des dialogues, il peut donc traduire de manière beaucoup plus « sentie ». Par exemple, dans des ouvrages d'héroic-fantasy qu'il a traduits, il fallait réussir à construire des répliques par rapport à une époque médiévale et Philippe se sent plus à l'aise dans le langage contemporain. De plus, les bandes dessinées se chargent des descriptions physiques des personnages et de l'univers par le dessin, chose de moins à traduire selon un style donné. Une bande dessinée n'est pas foncièrement plus facile à traduire, mais elle est assurément plus rapide. Parmi tous les titres  traduits, celui qui a demandé le plus de temps à Philippe Touboul est celui sur lequel il travaille actuellement (fin 2012), et les encyclopédies de manière générale. Il y eut aussi le cas d'Empowered qui fut la série la plus longue qu'il eut à traduire.

Les personnages qu'il a préféré traduire dans Scott Pilgrim étaient Stephen Stills et Julie, car ils ont des répliques cassantes et marrantes. Par contre, celle pour qui il a eu plus de mal fut Knives Chau, adolescente pour laquelle il était plus difficile de trouver le ton juste. Mais de manière générale, il n'a jamais eu de problèmes à traduire cette série : quelques semaines pour chaque tome suffisaient. Les traductions arrivaient au compte-gouttes suivant la sortie nationale. Le plus rapide à traduire fut le dernier tome : en effet, c’est peut-être le plus épais des tomes, mais c'est parce qu'il contient plus de combats que de textes.

 


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Stephen, Julie et Knives

 

 

 

Le choix de garder les titres en version originale sur les couvertures vient de Milady, sûrement pour pouvoir garder les couvertures sans les retravailler. Milady créait un contrat de traduction pour chaque tome, et rémunérait Philippe à leur sortie.

Pour la sortie de Scott Pilgrim en librairie, Philippe ne fit aucune promotion spéciale dans Arkham Comics, les clients fidèles le savaient d'eux-mêmes et l'œuvre s'est bien vendue toute seule. Il lui est quelque fois arrivé de préciser qu'il était le traducteur quand des gens l'achetaient en caisse, car il trouvait ça marrant, mais ce n'est pas quelque chose qu'il crie sur les toits.

Bryan Lee O'Malley travaille actuellement sur un nouveau comics. Scott Pilgrim est sa deuxième œuvre et sa première longue série. Il possède déjà un ton et un talent affirmés selon Philippe Touboul qui est donc curieux de voir où cela va mener. Il se dit « toujours prêt pour une nouvelle traduction. »

D'ailleurs, concernant l'auteur, Philippe n'a jamais été en communication avec lui et aucun ne s'est adressé à l'autre, comme ce fut parfois le cas pour d'autres de ses traductions. Quand Philippe était petit, il faisait la « chasse aux dédicaces », mais depuis, il s'intéresse plus aux œuvres qu'aux auteurs. Il est à l'écoute des auteurs si ceux-ci ont des conditions ou des précisions, mais il ne va pas vers eux de lui-même s'il n'en a pas besoin. Un cas où Philippe échangea avec l'auteur fut celui de la traduction de Grand Ville de Bryan Talbot, pour laquelle celui-ci avait des desiderata très précis car il connaît bien la France, lieu où se déroule l'histoire. En tant que traducteur, Philippe pense qu'il ne faut pas forcément chercher à connaître l'auteur. Il se dit cela en se fondant sur le fait que l'auteur d'une œuvre qu'on apprécie peut se trouver être une personne déplaisante, cela lui est déjà arrivé. En particulier avec des auteurs de bandes dessinées qui sont souvent des personnes qui travaillent seules toute la journée et dont le contact n'est pas forcément facile. « Ce n'est pas la peine de prendre des risques si on peut les éviter. La vraie vie, le travail et l'imaginaire, ce n'est pas la même chose. »

Philippe Touboul n'a pas de vision particulière sur la traduction en France, surtout parce qu'il se trouve dans un milieu « restreint » de la traduction (celui des comics). Il est juste étonné qu'il y ait encore besoin de traduction aujourd'hui, que le système éducatif n'ait pas progressé et qu'aussi peu de gens lisent l'anglais de nos jours. Il pense que la barrière de la langue sera toujours présente, que la proportion de personnes qui lisent en anglais restera la même. Il y a certes plus d'intérêt porté à l'œuvre originale de nos jours, mais beaucoup plus pour le milieu cinématographique et télévisuel, moins pour le milieu littéraire. D'un autre côté, c'est évidemment une bonne chose pour l'avenir des traducteurs.

Pour ceux qui veulent aussi savoir ceci : il a bien aimé le film adapté du comics. « Il est agréable et l'esprit est respecté. »


Béatrice et Maxime, LP.

 

 


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