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25 décembre 2012 2 25 /12 /décembre /2012 07:00

Jean-Baptiste-Para.JPG  Samedi 24 novembre. 14h00. Paris. C'est à la terrasse d'un café proche de la Maison de la Poésie, rue Saint-Martin, que nous avons donné rendez-vous à Jean-Baptiste Para, traducteur de l’italien et du russe, rédacteur en chef de  la revue littéraire Europe et directeur de la  collection étrangère « D'une voix l'autre » chez Cheyne éditeur. Jean-Baptiste est déjà arrivé. Entouré de Jean-François Manier et Florence Buti de  Cheyne éditeur, il finalise son intervention à la Maison de la Poésie autour de la collection « D’une voix l’autre » qui aura lieu à 16h. En attendant, il a accepté de nous parler de son activité de traducteur.
 


Vous traduisez de l’italien et du russe, alors pourquoi ces deux langues très différentes ?

Pour expliquer ce qui m’a conduit vers ces deux langues, je dois faire état d’une énigme dont j’ai pris conscience assez tardivement et qui s’énonce en termes très simples : pourquoi la traduction est-elle devenue si importante pour moi ? Ici, il me faut faire un détour par la biographie, plus précisément par l’enfance. Il se trouve que mes parents étaient originaires d’Italie, des hautes montagnes du Piémont. Dans ce pays, on ne parlait pas du tout l’italien, mais l’occitan. La langue d’oc était en effet pratiquée par des minorités peuplant les parties hautes de quatorze vallées distribuées en éventail, du Mont Cenis au col de Tende. Notre village était un lieu reculé, quasiment en dehors de l’histoire. Le mode de vie y était archaïque et particulièrement rude pour les paysans et les bergers qui y vivaient. L’agriculture n’était en rien mécanisée. On ne cuisait le pain pour la famille qu’une fois par an. Il devenait d’une dureté minérale. C’est pour décrire un état de dénuement que je vous parle de cela. Je passais l’essentiel de l’année à Paris où j’étais scolarisé, mais pendant les mois d’été nous retournions là-bas. Ouvriers à Paris, mes parents redevenaient alors paysans pour aider mes grands-parents aux travaux des champs, aux moissons et à la transhumance. À Paris, je parlais le français. Lorsque nous retournions en Italie, une fois descendus du train à Turin, nous devions prendre un car, et sur le chemin qui menait à la gare routière, j’entendais parler l’italien. Dans l’autocar, j’entendais parler le piémontais. Une fois arrivés au village, notre idiome était l’occitan. J’étais donc entouré d’un cercle de langues. Il faut encore y ajouter le latin de la liturgie et des prières, langue dans laquelle je savais réciter l’équivalent de pages entières sans quasiment en comprendre un mot. Être traversé par une langue qui vous habite mais dont le sens reste mystérieux, c’est une sensation extraordinaire. J’ai ressenti quelque chose d’analogue dans la première expérience véritable que j’ai pu faire de la poésie, en découvrant Rimbaud au sortir de l’enfance. Sans doute ai-je alors été fasciné par les miroitements entre le sens et l’énigme, entre ce que je comprenais et ce qui demeurait absolument insondable. Pour une large part, le magnétisme du texte tenait certainement à une tension entre les affleurements du sens et la réserve d’ombre. Le fait d’avoir gravité dans un cercle de langues et l’obéissance à la sensibilité poétique qui s’éveillait en moi, ont certainement déterminé, sans que j’en prenne alors conscience, une disposition à la traduction.

L’italien, je l’ai étudié à Paris, au lycée. Entre ma seizième et ma vingt-cinquième année, j’ai passé beaucoup de temps en Italie, j’y ai fait de nombreux séjours et je me suis initié à sa littérature, du Moyen Âge au XXe siècle. Ma relation à la Russie et à la langue russe est très différente. Sa source première est cachée dans la liste des jeunes gens de mon village que Mussolini avait envoyé combattre sur le front russe et qui ne sont jamais revenus. Mon premier contact avec la Russie, ce sont les noms des morts que mon regard rencontrait chaque jour : ils étaient gravés dans la pierre, près du porche de l’église située à deux pas de notre maison. Je suis obligé d’abréger, d’omettre des détails et des événements intermédiaires pour en venir à un autre épisode déterminant : la chute de l’URSS en août 1991. Lorsque j’ai appris la nouvelle, je me trouvais dans le sud de l’Angleterre, hébergé par une famille qui élevait des chevaux. L’un des chevaux était devenu fou. Il tournait sans fin sur lui-même. Ce soir d’été-là, à l’instant même où dans le salon la radio annonçait la fin de l’Union soviétique, un coup de feu a retenti et, tournant mon regard vers la baie vitrée, j’ai vu le cheval s’effondrer dans la prairie. Le vétérinaire avait dû l’abattre. Les deux images se sont entrechoquées : la mort du cheval et la mort de l’URSS. J’en ai été bouleversé. Depuis ce jour, par un processus intime que je ne peux détailler ici, je n’ai eu de cesse d’étudier l’histoire de la Russie, depuis la Rus’ de Kiev jusqu’à l’époque contemporaine. Or, pour comprendre non seulement l’histoire d’un pays, mais aussi sa civilisation et les structures profondes de son imaginaire, il faut également étudier à fond sa littérature. J’ai donc appris le russe en autodidacte pour accéder le plus directement possible à la littérature russe.

J’entretiens un rapport très différent avec ces deux langues, l’italien et le russe. Quand je tente de traduire un poème russe, je lis d’abord le texte pour m’imprégner de son rythme et de ses sonorités. J’en caresse la charpente verbale, mais le sens ne m’est pas d’emblée intégralement apparent, en raison de mes lacunes lexicales. Lorsque je lis un poème en italien, la perception globale est immédiate. Elle inclut tout le spectre des significations. Pour le russe, en revanche, le sens émerge progressivement, par lente élucidation. Dans l’art de l’icône, le peintre chargé de peindre le visage et les mains procède par couches, des pigments plus sombres aux plus clairs, et c’est ainsi qu’il fait émerger peu à peu le visage à la lumière. Quand je traduis du russe, c’est le visage du poème qui apparaît lentement dans sa propre lumière. Je me dis qu’avoir appris le russe dans les conditions où je l’ai fait, c’est un peu comme avoir appris en solitaire une langue ancienne : vous ne l’apprenez pas pour la parler. Le russe est une langue que j’ai d’autant moins l’occasion de parler que, lorsque je me rends en Russie, c’est en général dans des zones à l’écart des centres urbains.



Vos traductions émanent-elles de choix personnels ? Selon vous, est-il nécessaire de ressentir de l’enthousiasme pour un texte pour en faire une bonne traduction ?
Lucio-Marini-Jean-Baptiste-Para.gif
Dans mon cas, la traduction n’est pas une profession. C’est seulement un versant de ma pratique de la poésie. De quoi vivent les poètes ? En aucun cas de ce pour quoi ils vivent. Ils n’escomptent pas tirer de la poésie les moyens matériels de leur subsistance. D’où, paradoxalement, leur absolue liberté.

Antoine Vitez disait : « On est convoqué devant le tribunal du monde à traduire. C’est presque un devoir politique, moral, cet enchaînement à la nécessité de traduire les œuvres. » Si je considère moi aussi la traduction comme une obligation, c’est par analogie avec le système du don et du contre-don. Je veux dire par là que lorsque vous lisez un texte, s’il y a commotion et si vous recevez beaucoup du poème, vous sentez s’imposer à vous le devoir d’offrande. Que l’auteur soit vivant ou non. Il arrive même que la relation soit encore plus intense quand l’auteur est mort. Dans la traduction de poètes qui ne sont plus parmi nous, un lien infiniment vivant peut s’établir. La traduction m’aura permis d’entrevoir ce que signifiait, dans un registre profane, tout à fait dégagé de la sphère religieuse, la communauté des vivants et des morts.

Traduire un poème, c’est à chaque fois une expérience neuve, même si vous avez déjà une pratique de la traduction, même si vous n’êtes pas novice. Chaque poète, chaque poème, c’est toujours quelque chose d’absolument nouveau qui vous reconduit à un état de nudité : vous vous sentez démuni, et c’est dans cette condition qu’il vous faut trouver le chemin. Vous ne pouvez pas vous appuyer sur votre acquis, il faut même complètement l’oublier. La seule chose qui vous permette d’assurer votre pas, plutôt qu’un savoir positif, c’est la conscience d’erreurs à ne pas commettre. C’est-à-dire qu’on sait moins ce qu’il faut faire que ce qu’il ne faut pas faire. Si l’on peut parler d’une expérience de la traduction, ce n’est donc pas au sens d’une accumulation de solutions disponibles. Je dirais plutôt qu’il s’agit d’une expérience active de quelques ornières dans lesquelles ne pas se fourvoyer.



Par rapport à la traduction de la poésie, c’est un domaine particulier, et il y a une espèce de théorie de l’intraduisible autour de ce genre ? Quel est votre avis sur la question ?
Alberto-Nessi-Jean-Baptiste-Para.gif
Le fait de savoir que les amours ne sont pas éternelles, nous empêche-t-il de tomber amoureux ? En aucun cas ! De la même façon, savoir qu’une impossibilité ultime pèse sur l’acte même de traduire ne compromet ni le désir ni le devoir de le faire.

Je crois que les statuts respectifs du texte original et de la traduction ne sont pas identiques. Le texte que vous traduisez est dans un état stable. Le poème de Pouchkine ou de Leopardi est là, il ne sera plus sujet à retouches ou modifications. Une traduction est dans un état stationnaire. Pour le moment elle paraît stable, mais elle est susceptible d’être retouchée, ou bien un autre traducteur viendra et proposera du même poème une traduction différente. En outre, une traduction court toujours le risque du vieillissement. Elle voudrait regarder jusqu’au fond de l’avenir, mais elle se sait périssable.

Je voudrais cependant resserrer ma réflexion sur un aspect plus « existentiel », et tenter de dire en quoi la traduction est en rapport avec une forme de vie. Au commencement, traduire c’est se mettre à l’écoute silencieuse d’une autre parole. C’est lire quelques vers au matin et y repenser au fil de la journée. C’est abriter en soi le poème comme le noyau d’un fruit que l’on garde en bouche et que l’on mâchonne sans le briser pour en tirer toute la saveur. Au commencement était l’écoute. Elle persévère, s’affine, devient de plus en plus sensible grâce à l’exercice assidu. On écoute des sons, des images, des pensées. On entend une voix qui renaît sous le silence des lettres. Cette voix devient une présence qui envahit doucement notre pensée. On n’entend plus seulement un timbre de voix, mais aussi une texture particulière du silence…

La traduction est l’une des formes les plus discrètes et les plus durables de l’hospitalité. Dans un monde dominé par les rivalités, meurtri par les conflits et les formes violentes du rejet de l’autre, dans un monde qui est simultanément soumis à une homogénéisation qui déracine les cœurs et lamine les âmes, qui tend à uniformiser le temps, à le rendre orphelin de toute profondeur mémorielle et culturelle, nous sommes en quête d’un nouvel équilibre. Maurice Blanchot disait que les traducteurs étaient « les maîtres cachés de notre culture ». Ils sont aussi, modestement, des maîtres d’hospitalité.

On doit parler de modestie, car on ne peut oublier à quel point cette entreprise est gravée d’incertitudes. Une image me vient à l’esprit : le traducteur est devant le poème comme devant un incendie. Il sait qu’il ne sauvera pas tout des flammes. Le poète Claude Esteban disait que les traductions étaient des « poèmes parallèles ». On sait que dans une de nos géométries, les parallèles se rejoignent à l’infini. Il s’agit sans doute d’un horizon improbable, mais nous avons besoin d’horizons pour cheminer, pour nous exposer au hasard des rencontres et à la circulation des paroles. Lorsque la parole ne circule plus, l’homme meurt.



Êtes-vous en contact avec certains auteurs pendant la traduction de leur(s) œuvre(s) ?

Oui, cela arrive, mais pas toujours. Interroger l’auteur sur tel passage du livre qu’on est en train de traduire peut permettre de lever certaines interrogations et certains doutes. Par exemple, quand un mot a un double ou un triple sens dans une langue étrangère, il n’a pas nécessairement le même double ou triple sens en français. Dans un poème, le contexte ne suffit pas toujours à déterminer l’option prioritaire. Il est si rare que l’on parvienne à conserver dans son intégralité cette « explosion » de sens. Il faut le plus souvent choisir et trancher pour l’une des significations. Consulter l’auteur peut alors aider le traducteur à faire son choix. Précisons cependant qu’on ne traduit pas des mots, terme à terme, mais un poème, et que d’autres facteurs entrent en jeu dans un choix qui ne se résume pas à un dilemme lexical.



Pensez-vous que le fait que vous soyez aussi écrivain ait une influence sur vos traductions ?

Il me semble qu’il y a coïncidence entre ce qui pousse à écrire un poème et ce qui pousse à traduire un poème. Il ne s’agit pas tant d’influence que de relations intimes au sein du couple écrire-traduire. Dans les deux cas, il y a rapport avec une intensité du langage, et peut-être même avec son érotisation entendue au sens large. La différence évidente réside dans un seul point : la traduction part d’une plénitude, il y a déjà un texte en vis-à-vis, alors que pour l’écriture il n’y en a pas, et peut-être prend-elle origine dans ce manque.



Vous dirigez la collection étrangère bilingue « D’une voix l’autre » de Cheyne éditeur. Avez-vous un réseau de traducteurs avec lesquels vous avez l'habitude de travailler pour cette collection ?
 
On recense deux cas de figure. Lorsqu’à ma propre initiative je souhaite voir un livre paraître dans la collection, je cherche un traducteur ou une traductrice à qui le confier. Parfois, l’initiative revient au traducteur qui propose à l’éditeur un travail qu’il a déjà partiellement ou entièrement achevé. Le texte original est joint à la traduction. S’il s’agit d’une langue que je pratique, je suis en mesure de lire l’original. Mais je ne commence pas tout de suite par une lecture croisée. Non, je lis d’abord intégralement le texte français. Mon attention est celle d’un lecteur en état de réceptivité, pas celle d’un examinateur qui compare ligne à ligne, vers à vers. C’est dans un second temps seulement que j’entreprends une lecture « en miroir », si ma compétence linguistique le permet.



 Pour vous, quel est l’intérêt que la collection « D’une voix l’autre » soit bilingue ?

C’est un luxe ! C’est assez rare, cela ne se fait plus tellement. Selon moi, il n’est pas rédhibitoire de ne pas publier en édition bilingue une belle traduction. Mais il est vrai qu’on peut avoir un réel plaisir à disposer de l’original en vis-à-vis. D’autant qu’en poésie, contrairement au roman par exemple, il est souvent plus difficile de se procurer les textes en version originale.



Vous n’avez pas traduit que de la poésie ?

J’ai principalement traduit de la poésie mais pas exclusivement. Il m’est aussi arrivé de traduire des articles et des essais, notamment pour Europe. Dans ce dernier cas, je le fais de façon bénévole, sensible au fait que la revue doit publier davantage de traductions qu’elle n’est en mesure d’en rétribuer. J’ai également traduit quelques écrivains dont la prose m’importait, en particulier Giorgio Manganelli et Cristina Campo. Mais avec les années, le désir est enclin à resserrer ses forces sur ce qui lui tient le plus à cœur, et donc pour moi la poésie.



Que pensez-vous du statut du traducteur en France ?

Je crains de ne pas être la personne la mieux à même de réfléchir avec pertinence sur cette question. Comme je vous l’ai dit, je n’ai pas fait de la traduction mon métier. Ayant collaboré avec des revues de poésie et des petits éditeurs, je suis conscient que ni les uns ni les autres ne disposent de gros budgets. La traduction est un travail qui nécessite à la fois une haute compétence, beaucoup de soin et beaucoup de temps. Du point de vue des éditeurs dont je parle, la traduction est onéreuse, alors que du point de vue des traducteurs, les tarifs en vigueur ne rémunèrent pas toujours le travail à sa juste valeur. Pour avoir une vue beaucoup plus précise et plus large sur cette question, je ne peux que recommander de consulter le rapport de Pierre Assouline sur « La condition du traducteur », disponible sur le site du Centre National du Livre, ainsi que le site de l’Association des Traducteurs littéraires de France (ATLF).



Marie Savoret et Elsa Pallot, LP éditeur.
 
 

 

Biographie de Jean Baptiste Para

Jean Baptiste Para est né à Paris en 1956. Il est poète, traducteur et critique d’art français. Il a suivi des études de langues et de lettres classiques. De 1994 à 2004, il a animé avec André Velter, l'émission Poésie sur parole diffusée sur France Culture. Il a débuté en 1980 comme chroniqueur des arts et secrétaire de rédaction à la revue littéraire Europe, dont il est aujourd’hui le rédacteur en chef. Il dirige également la collection « D’une voix l’autre » de Cheyne éditeur consacrée à la poésie étrangère traduite.


Traduction - bibliographie (poésie) :

Giuseppe Conte, Le manuscrit de Saint-Nazaire. Maison des écrivains étrangers et des traducteurs, 1989.
Giuseppe Conte, Les Saisons. Royaumont, 1989.
Giuseppe Conte, L'océan et l'enfant. Arcane 17, 1989.
Camillo Sbarbaro, Copeaux. Feux follets. Clémence Hiver, 1992.
Camillo Sbarbaro, Pianissimo. suivi de Rémanences, traduit de l'italien par Jean-Baptiste Para, Bruna Zanchi et Bernard Vargaftig, Clémence Hiver, 1992.
Milo de Angelis, L'océan autour de Milan. Maison Écrivains Étrangers Traducteurs, 1994.
Alberto Nessi, La couleur de la mauve - Il colore della malva. Empreintes, 1996.
Giuseppe Conte, Villa hanbury et autres poèmes. L'Escampette, 2002.
Alberto Nessi, Algues noires - Alghe nere. Maison des écrivains étrangers et des traducteurs de Saint Nazaire, 2003.
Vera Pavlova, L'animal céleste, traduit du russe par Jean-Baptiste Para et Hugo Para. L'Escampette, 2004.
Lucio Mariani, Connaissance du temps. Gallimard, 2005.
Fabio Scotto, Le corps du sable. L’Amourier, 2006.
Antonella Anedda, Nuits de paix occidentale. L’Escampette, 2008.
Lucio Mariani, Restes du jour. Cheyne éditeur, 2012.

 

 

En revues, traductions de Vélimir Khlebnikov, Nikolaï Zabolotski, Olga Sedakova et d’autres poètes russes.

Traduction - bibliographie (autres genres) :
Giorgio Manganelli, Centurie. Éditions W, 1985.
Giorgio Manganelli, Amour. Denoël, 1986.
Antonio Tabucchi, Les Oiseaux de Fra Angelico. Christian Bourgeois, 1989.
Cristina Campo, Les impardonnables, traduction de Jean-Baptiste Para, Francine Martinoir et Gérard Macé. Gallimard (l’Arpenteur), 1992.
Antonio Tabucchi, Une malle pleine de gens, Essai sur Fernando Pessoa. 10/18, 2002.
Alberto Savinio, Angélique ou La nuit de mai. Arcane 17, 2003.

 

 

Prix de traduction :


1987 : Prix Laure Bataillon pour la traduction de l'italien de Amour de Giorgio Manganelli.
1989 : Prix de traduction Nelly Sachs pour la traduction de l'italien de L'océan et l'enfant de Giuseppe Conte.

 

 


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Published by Marie et Elsa - dans traduction
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22 décembre 2012 6 22 /12 /décembre /2012 07:00

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Bibliographie de Susanne JUUL

les-rivieres-pourpres.jpeg

 

 

Aperçu des traductions du français vers le danois

 

Jean-Philippe Toussaint, La Salle de bain, Minuit, 1986
Sébastien Japrisot, La Passion des femmes, Denoël, 1987
Alina Reyes, Le Boucher, Le seuil, 1989
Didier Van Cauwelaert, Les Vacances du fantôme, Le seuil 1989
Sony Labou Tansi, L’Anté-peuple, Le seuil, 1989
René Belletto, L’Enfer, P.O.L et La machine, Ramsay, 1991
Régine Deforges, Noir Tango, Ramsay, 1991 et Lola, Ramsay, 1992
Julien Green, Les Pays lointains, Le seuil, 1992
Caroline Eliacheff, À corps et à cris, Odile Jacob, 1993
Philippe Djian, Lent Dehors, Bernard Barrault, 1994 et Sotos, Gallimard, 1994
Jean-Christophe Grangé, Les Rivières pourpres, Albin Michel, 1998

 


Traductions du danois vers le français, en collaboration avec Bernard Saint Bonnet

 

Jorn Riel,  La Vierge froide et autres racontars, Gaïa 1993
Jorn Riel,  Un safari arctique et autres racontars, Gaïa 1994
Jorn Riel, La Passion secrète de Fjordur et autres racontars, Gaïa 1994
Jorn Riel, Un curé d’enfer et autres racontars, Gaïa 1996
Jorn Riel, Le Voyage à Nanga, un racontar exceptionnellement long, Gaïa 1997
Jorn Riel, Un gros bobard et autres racontars, Gaïa 1999
Jorn Riel, La Maison des célibataires, Gaïa 1999
Jorn Riel, Le Canon de Lasselille et autres racontars, Gaïa 2001
Jorn Riel, Le Garçon qui voulait devenir un être humain, Gaïa 2002
Jorn Riel, Le Roi Oscar, Gaïa 2004
Jorn Riel, Les Ballades de Haldur et autres racontars, Gaïa 2004
Jorn Riel, Circulaire, Gaïa 2006
Jorn Riel, Une épopée littéraire, Gaïa 2006
Jorn Riel, Le Naufrage de la Vesle Mari et autres racontars, Gaïa 2009
Leif Panduro, L’Erreur, ou la relation rapide et approximative du cas Marius Berg, Gaïa 2002

 

 

Entretien

 

Nous sommes en fin d’après-midi aux Éditions Gaïa. J’ai rendez-vous avec Susanne Juul, l’éditrice1, dans la salle de réunion de l’entreprise.

Confortablement installée à la grande table, je sors mes quelques notes et questions qui me permettront de structurer mon entretien.

Traductrice avant d’être éditrice, Susanne a traduit plus d’une dizaine d’ouvrages2, seule. Ainsi que les dix premiers titres de l’oeuvre de Jorn Riel, auteur phare des éditions Gaïa, en collaboration avec Bernard Saint Bonnet.

Si j’ai choisi de m’entretenir avec Susanne Juul, c’était pour connaître son point de vue, son rapport à la traduction, en tant que traductrice et éditrice.

L’entretien a donc commencé par une question simple afin de situer un peu le contexte : 

 

 

Tu as fait des études ou suivi une formation pour en arriver à faire ce travail de traducteur ?

Je n’ai pas fait d’études en lien avec la traduction. Quand je suis arrivée en France, je ne parlais pas français. J’ai pris des cours de langue étrangère à Pau pour apprendre le français. Il y avait plein d’étrangers à ces cours, mais je me suis forcée à ne pas parler d’autres langues, à me concentrer sur le français pour progresser plus rapidement.

Comme il fallait que je fasse quelque chose, que je travaille, je me suis naturellement tournée vers la traduction, du français vers le danois.

Bien sûr, il y a des études possibles pour apprendre et faire de la traduction mais je pense que si ce n’est pas quelque chose de naturel à la base, alors ça ne sera pas plus facile.



Donc, tu es une grande lectrice à la base...

Oui, je me suis toujours intéressée à la littérature. Je lis beaucoup et depuis que je suis haute comme ça ! Le premier livre en francais que j’ai acheté c’est Le Petit Robert. J’ai passé des heures à lire les mots et essayer de comprendre leur traduction, puis chercher leur signification...



Et il y a une langue que tu préfères lire, d’un point de vue personnel ?

Je ne fais pas vraiment de différence entre les deux langues. Je ne m’arrête pas à la langue du texte. Mais j’ai quand même un rapport différent aux deux langues. Je sens que ce n’est pas pareil quand je lis du français, je continue d’apprendre. De toute façon, on continue toujours d’apprendre, même dans sa langue source, mais ça se voit moins.



Quelle est ta première traduction ?

Marc Cholodenko, du français vers le danois.




Elle était professionnelle ? Tu n’as jamais traduit dans un but personnel ?

Non. Je me suis adressée à des maisons d’éditions danoises. Personne ne m’a demandé mes diplômes. Ils voulaient savoir ce que j’étais capable de faire.


Pour ce premier roman, l’éditeur m’a tendu le livre en me demandant de traduire le premier chapitre. C’était un défi.



Cette première traduction t’a paru difficile, compliquée ?

Non, pas difficile mais passionnante ! Et il y a eu de bonnes critiques – dans les pays nordiques, il y a plus de critiques sur les traductions, alors que je ne vois pas vraiment comment un journaliste pourrait argumenter sur une traduction – qui m’ont permis d’avoir plus de propositions des maisons d’édition.



Est-ce que, selon toi, la lecture d’autres traductions peut aider ?

Oui, je pense que cela peut aider pour étudier, analyser le travail du traducteur.



Mais il n’y a pas un risque d’influence ?

Non, je ne pense pas. Ce n’est pas comme un auteur qui va s’empêcher de lire pendant qu’il écrit. Le traducteur suit le style propre au texte, à l’auteur. Il « recopie ».



Et donc, toi, tu es plutôt pour la traduction mot à mot ou pour « transformer » certains passages pour retranscrire au mieux le sens du texte ?

Je ne fais jamais de mot à mot. Le danois, c’est comme un train avec plein de locomotives. Si je traduisais mot à mot ça ne voudrait rien dire. C’est comme si je regardais par-dessus l’épaule de l’auteur quand il écrit, pour suivre le processus. J’essaie d’imaginer ce que ça donnerait s’il l’avait écrit en français. C’est ça le plus dur, le défi de la traduction. Ne pas trahir en restant fluide.

Pour moi, il ne faut pas que le lecteur se rende compte qu’il lit un texte traduit, que le texte lui semble « bizarre ».

Et si la traduction donne l’impression d’être mal écrite, c’est parfois parce que c’est le style du texte.
fifi-brindacier.jpg


Comme pour Dostoïevski, dont les premières traductions ne reflétaient pas du tout le style, pour mieux l’intégrer.

Oui, ou comme pour Fifi Brindacier, d’Astrid Lindgren (...) le traducteur n’a pas respecté parce qu’il n’était pas possible qu’une fille parle comme ça à l’époque. Et maintenant ils la retraduisent.


Jean-Christophe-Grange-Les-rivieres-pourpres.jpg
Comment tu choisis l’oeuvre ? il y a des critères en particulier ? il faut aimer le texte ?

Il n’y a pas vraiment de choix. Je prends les oeuvres qu’on me propose. Même si quand tu commences à être un peu connu, tu peux refuser des oeuvres si tu ne veux pas les traduire.

Mais je ne suis pas trop d’accord avec ça. Pour moi, ne pas aimer un texte ne veut pas dire qu’il sera plus dur à traduire. Les Rivières pourpres, de Jean-Christophe Granger, le dernier livre que j’ai traduit du français vers le danois, était très violent alors que je n’aime pas les livres comme ça. Et pourtant, j’ai aimé le traduire. C’était un défi.



Des conditions particulières pour travailler ?

Que je me sois avancée dans mon travail d’éditeur ! Mais surtout, me mettre dans une ambiance danoise. M’isoler, sans répondre au téléphone, pour pouvoir me replonger dans cette ambiance.



Jorn Riel est donc le seul auteur que tu as traduit du danois vers le français.

Oui, à deux, avec Bernard. Nous avons traduit tous les racontars de Jorn, soit dix tomes, sur une vingtaine d’années. (...) Après avoir appris à connaître l’oeuvre, ses personnages, son style, c’est devenu de plus en plus facile et de plus en plus rapide.



Tu n’as donc jamais traduit seule vers le français.

Seule, je ne prends pas le risque.



Mais ce n’est pas plus difficile de traduire à deux ?

C’est surtout plus long. Il y a beaucoup d’allers-retours et de relectures. Avec Bernard, je fais une première traduction, en restant très proche du texte, pas en mot à mot mais presque, pour faire passer le mieux possible ce que l’auteur a voulu dire. Bernard passe derrière pour corriger. Et je repasse derrière lui pour relire et vérifier que le texte colle au texte source.



Mais ça ne représente pas un risque pour la traduction ? On ne devient pas moins vigilant ?

Si, un peu. C’est pour ça que le travail de correcteur et d’éditeur est très important. Il est là pour contrôler et rappeler à l’ordre si nécessaire.



Est-ce que tu connaissais cet auteur avant de décider de le traduire ?

Oui, je le connais depuis que je suis ado. Ça m’a surprise qu’il ne soit pas publié en France. Alors j’ai pris contact avec sa maison d’édition pour le traduire et le publier en France. Son éditeur m’a donné son adresse personnelle pour que je lui parle de mon projet directement. Il a tout de suite été d’accord.

C’est comme ça qu’est né Gaïa Éditions, pour publier Jorn Riel.



Comment se passait le travail avec Jorn Riel ? Vous aviez beaucoup d’échanges ?
 
Non, pas beaucoup parce que nous n’avons pas rencontré beaucoup de difficultés dans la traduction. On pourrait penser, comme il y a beaucoup de descriptions, d’actions, de dialogues et d’humour... Mais c’est une écriture naturelle et concrète, donc simple à traduire.

jorn-riel-la-vierge-froide.jpg

La traduction évolue au fil du temps ?

Oui, elle change. C’est s’il n’y a pas d’évolution, pas de différences d’une traduction à une autre par exemple, qu’il faut se poser des questions. Si ça n’évolue pas, il faut être vigilant. On retrouve le rôle du correcteur et de l’éditeur dont je te parlais tout à l’heure.



Tu as rencontré des problèmes récurrents au cours de tes traductions ? 

Non.



Est-ce que tu fais relire tes traductions par une tierce personne ou la relecture se fait directement auprès de l’éditeur ?

La relecture est faite directement par l’éditeur, au moins deux fois, voire trois. Il vérifie d’abord le ton, le style. Puis il vérifie les fautes de frappe ou d’orthographe qui auraient pu se glisser dans les reports. Car il y en a toujours.



Qu’en est-il de ta rémunération ?

Elle est fixe, au feuillet, soit 1500 signes. Mais ça c’est en France. Si j’avais continué la traduction du français vers le danois, je gagnerais deux fois moins qu’ici. En plus, en France, les auteurs touchent des royalties, comme les auteurs. Mais pas au Danemark.



Pour toi, c'est un métier gratifiant ou angoissant ?

Je ne trouve pas ça angoissant. Et si ça l’est, il ne faut pas faire ce travail ! Comme je l’ai déjà dit, c’est un métier de passion donc oui, il y a un sentiment de gratification. Les traductions sont des défis.



Et est-ce que ça peut devenir une obsession du parfait ?

Oui, il y a un petit côté obsessionnel, perfectionniste. Et il le faut ! Sinon on ne persévère pas et le travail n’évolue pas ! Mais il ne faut pas que ça devienne trop extrême. Il est arrivé que des traducteurs ne rendent jamais un travail car ils n’en étaient jamais satisfaits ou qu’ils modifient trop le style. Il faut trouver un juste équilibre.



Pour toi, comment définit-on une bonne traduction ?

Je ne sais pas trop... une bonne traduction doit être plaisante à lire, cohérente, en bon français. Mais quand on trouve que ça ne va pas, on ne peut jamais vraiment savoir si c’est le texte ou la traduction qui ne va pas. Le plus dur c’est de savoir comment traduire un texte volontairement mal écrit.

Par exemple, dans les langues scandinaves il y a beaucoup de répétitions, à la différence de la langue française, alors que fait le traducteur ? c’est un dilemme.



Est-ce que, comme Umberto Eco, tu considères les notes de bas de page comme un échec ?

J’aime les notes de bas de page. Ça ne me dérange pas, mais c’est vrai que si on peut les éviter en rajoutant une phrase dans le texte pour expliquer, je le ferai. En tant qu’éditeur, ça dépend du texte.



Vois-tu le traducteur comme un auteur ?

Non. Le traducteur réécrit « juste » le texte. Ce n’est pas lui qui l’a imaginé. Même si c’est vrai qu’il a un côté créateur, qui est nécessaire.



Est-ce qu’il y a une traduction qui t’a marquée plus qu’une autre ?

Quasiment tous m’ont marquée car ils représentaient tous un défi différent. Il n’y a pas de traduction que je n’ai pas aimée, ou alors je les ai oubliées depuis ! Mais c’est vrai que je n’ai pas eu l’occasion de traduire le livre coup de coeur que j’aurais aimé publier.



Des conseils pour un jeune qui voudrait se lancer dans cette aventure ?

Lire beaucoup et s’entraîner beaucoup. Avoir la passion pour ce travail. Et être prêt à travailler sans relâche.
 

Propos recueillis par Clémentine, LP éditeur

 

 

Notes

 

1 http://www.gaia-editions.com/

2 Dont Jean-Philippe Toussaint, La Salle de bain, Jean-Christophe Grangé, Les Rivières pourpres, Alina Reyes, Le Boucher, Régine Deforges, Noir Tango, etc.

 

 

 

Liens

 

 

Entretien avec Susanne Juul (décembre 2010)

Rencontre avec Suzanne JUUL au festival Passeurs de monde(s)

http://www.gaia-editions.com/


Jorn Riel sur Littexpress

 

 


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9 décembre 2012 7 09 /12 /décembre /2012 07:00

le 24 novembre 2012
 à Paris
café Le Select

 

Phuong-le-select.jpg

Ce qu’il y a de bien avec les rencontres c’est qu’elles  produisent de l’inattendu, pour le meilleur comme pour le pire !

Ce samedi 24 novembre avait pour nous un air de fête et pour cause, nous rencontrions Phuong Dang Tran. Paris est une fête surtout avant Noël où des nuées de passants, pareils à des oiseaux migrateurs s’engouffrent avec envie dans une de ces grandes galeries près de la gare Montparnasse. Ils y entrent pleins d’espoir, pensant dénicher un je ne sais quoi pour on ne sait qui. On s’y perd, la foule, les illuminations, les vendeurs de marrons.  Paris est une fête, c’est bien connu et Hemingway ne nous contredirait pas, surtout pour retourner une dernière fois au Select…

Nous partons à trois, Ludivine, Venezia, Léa, pour une escapade parisienne, notre questionnaire fourré dans le sac, un canevas que nous avions le ferme attention de suivre mot pour mot. Et puis et puis… il ne nous servira finalement que d’amorce !

Il est 15h45 ; nous attendons toutes les trois en rang devant le café, pareilles à des sardines, à épier pas très discrètement tous les passants !

Nous ne le connaissions que par mail ; cependant, quand il est arrivé, nous l’avons immédiatement reconnu. Son long manteau noir, sa valisette assortie, il nous tend la main.

Notre petite équipe étant au complet nous partons pour le Viêt Nam, une heure aller-retour sans bagages, sans vaccins à jour (c’est un concept touristique à vous faire pâlir des tour opérators). Nous en revenons la tête pleine  d’images, de couleurs et de souvenirs et même quelques photos. Au fond c’est peut-être cela le voyage : la rencontre.

 

Phuong-viet-nam.jpg

Le Viêt Nam est un pays d'Asie du Sud-Est de 76 160 000 habitants. Il s’étend sur 335 000 km2. Sa capitale est Hanoi, sa langue le vietnamien et sa monnaie le dong. Le Viêt Nam est situé sur une bande de plateaux et de montagnes, l'Annam séparant ainsi les deltas du fleuve Rouge, le Tonkin, et du Mékong, la Cochinchine. C'est dans les régions de la mousson qu’est concentrée la majorité de la population principalement rurale. Ce pays d’Asie du Sud-Est est devenu au fil des siècles et des luttes fort d’une culture riche et mélangée. D’une part la culture vietnamienne jouit d’une influence chinoise par sa langue, le vietnamien, qui a adopté beaucoup de mots directement transcrits du chinois. La culture chinoise a aussi eu des influences sur les différentes philosophies bouddhistes ou dérivées de celui-ci. L’Indochine dont fait partie le Viêt Nam est placée sous protectorat français au XIXème siècle ; ce protectorat aura une influence sur la culture littéraire vietnamienne et aussi sur l’apprentissage du français ainsi que l’implantation de nombreux lycées français au Viêt Nam notamment.

La langue vietnamienne est une langue qui comporte peu de difficultés, elle est simple dans sa construction, il n’y a pas de conjugaison ni de grammaire ; on fait les distinctions dans les différents tons. Elle fait partie de la famille des langues austro-asiatiques. La difficulté pour un traducteur de vietnamien n’est donc pas la langue source mais plutôt la langue cible, car il faut adapter une langue assez cinématographique et concrète, le vietnamien, dans une langue de l’abstraction qu’est le français.

Phuong Dang Tran a traduit des ouvrages du vietnamien au français, ces ouvrages sont au nombre de six. Plusieurs sont de Duong Thu Huong. La traduction de ces ouvrages constitue la majeure partie du travail de traduction de Phuong Dang Tran. Voici pour découvrir cette auteure un extrait du site de Sabine Wespieser la concernant :

 

« Duong Thu Huong est une des principales représentantes de la littérature vietnamienne moderne.  Duong Thu Huong est née en 1947 au Viêtnam. En 1977, elle devient scénariste pour duong-site-wespieser.gifle cinéma et, à partir de 1980, elle commence à dénoncer la censure. Elle se fait également l’avocate des droits de l’homme et des réformes démocratiques. Au tournant des années 1990, la politique du « renouveau » marquant le pas, elle devient de plus en plus populaire dans l’opinion publique mais de moins en moins bien acceptée par le pouvoir. Les choses se gâtent : Duong Thu Huong est exclue du Parti en 1990, avant d’être arrêtée et emprisonnée sans procès le 14 avril 1991. Son arrestation provoquant un large mouvement de protestation en France et aux États-Unis, elle est libérée en novembre 1991. Elle a vécu à Hanoi en résidence surveillée jusqu’à son arrivée à Paris fin janvier 2006. »

 

 

 

Phuong Dan Tran a donc traduit plusieurs romans de Duong Thu Huong :

Duong Thu Huong,  Itinéraire d’enfance, Sabine Wespieser, 2007

Duong Thu Huong, Au zénith, Sabine Wespieser, 2009

Duong Thu Huong,  Sanctuaire du Cœur, Sabine Wespieser, 2011

Il a par ailleurs traduit d’autres ouvrages avant ceux de Duong Thu Huong :

Nhât Tuân, Retour à la Jungle, Philippe Picquier, 2002

Nam Dao, L’écho du Gong, L’Aube, 2006

Ngoc Tan Buy, Une vie de chien, L’Aube, 2007

Phuong Dang Tran a donc à son actif de nombreux textes traduits du vietnamien ; ces textes ont  tous la particularité d’être engagés politiquement contre le parti installé au Viêt Nam ; Au Zénith, par exemple, évoque la figure de Hô Chi Minh (1890-1969),  fondateur du Viêt Minh, très proche des théories marxistes, qui implante au Viêt Nam un gouvernement socialiste fort.

 

Notre rencontre avec  Phuong…  
         
Phuong est né à Saigon où il a passé sa jeunesse. Il a étudié dans deux des derniers lycées français de Saigon (Marie Curie et Jean-Jacques Rousseau) mais aussi dans un lycée vietnamien et a donc obtenu deux bacs. Dans les années 70 il est d’usage que les étudiants vietnamiens ayant obtenu leur bac partent étudier à l’étranger. En 1973, durant la guerre, Phuong, quitte donc son pays d’origine pour intégrer une école d’ingénieurs à Rennes, école qui lui a été présentée par l’ambassade française de Saigon, très dynamique à l’époque. Phuong nous confie avec humour (et un zeste de soleil, ah ah) que l’adaptation au temps pluvieux de la Bretagne s’avéra un peu difficile. Il fait donc partie de la génération qui émigre pour ses études (précédant celle des boat people et des émigrants des années 75 qui fuient le régime communiste).

Ses études dans un lycée français lui permettent d’acquérir un bon niveau de langue, mais c’est le vietnamien qui est sa langue maternelle, celle qu’il parle à la maison et avec ses camarades durant les récréations.

 

Premières rencontres littéraires…

Ses premiers contacts avec les textes français se font avec les manuels Lagarde et Michard mais aussi avec des poèmes, qu’il trouve plus accessibles que les textes en prose. Pour apprendre le français il se plonge d’abord dans des livres comme Le Club des cinq. Il lit ensuite Victor Hugo, dont l’œuvre est au programme scolaire. Phuong raconte avoir été particulièrement sensible au style de Hugo ; quelque chose l’attirait, la beauté de l’écriture mais aussi le lyrisme qui se dégageait des textes. (Les Misérables). Il apprécie aussi le théâtre classique : Molière, Corneille…

Phuong éprouve une vraie envie de lire et accède aux œuvres en français en les empruntant au lycée.

Il lit également de la littérature vietnamienne et jongle ainsi entre les deux littératures, les deux univers, passe avec naturel de l’un à l’autre comme il passe de l’univers francophone du lycée à celui, plus intime, de la famille et des amis avec lesquels il parle sa langue maternelle.

Il nous explique que peu de classiques vietnamiens sont traduits en français car ils sont peu connus. Parmi les chefs œuvres de la littérature vietnamienne il nous cite Kim Vân Kiêu écrit par Nguyên Du au début du XIXème siècle, un poème épique qui conte l’histoire d’une prostituée et décrit la société vietnamienne de l’époque.

 

Le métier…


Phuong est arrivé au métier de traducteur « un peu par hasard ». Bien que de formation plutôt scientifique (il est aujourd’hui informaticien et n’exerce donc pas le métier de traducteur à plein temps), il nous confie avoir toujours beaucoup aimé lire.

C’est un ami travaillant aux éditions Picquier qui lui a demandé de traduire un recueil de nouvelles vietnamiennes qu’il souhaitait publier. Ce n’était pas tout à fait la première expérience de traduction de Phuong ; en effet, il avait déjà servi d’interprète à l’époque où il militait au Vietnam et travaillait avec l’Union des étudiants et d’autres associations extérieures.

Il a donc traduit ces nouvelles, et on lui a par la suite demandé s’il souhaitait se lancer dans un travail de traduction plus « costaud », celle d’un roman. Phuong reconnaît avoir été un peu effrayé par l’entreprise : il lui semblait bien plus compliqué de traduire un roman. Il explique que la nouvelle est plus condensée, précise et que, de fait, il rencontrait moins de problème de conjugaisons car les différentes périodes ne s’entremêlaient pas comme dans le roman. Cependant traduire un roman permet selon lui de se faire la main, et d’être proche du lecteur.  Il explique avoir eu besoin de beaucoup de temps pour traduire ce roman.

 

Comment traduire…

Phuong nous parle ensuite des difficultés auxquelles il est confronté durant son travail de traduction. Selon lui, le traducteur doit toujours faire face à un dilemme (surtout lorsqu’on traduit du vietnamien) : si on considère qu’il faut rester au plus près du texte on risque de livrer une traduction qui n’est pas lisible en français. Les cultures vietnamienne et française sont en effet très différentes et le langage écrit contient beaucoup d’éléments dus à cette culture et un humour très particulier.

 Cependant, s’il est obligé de s’éloigner un peu du texte vietnamien, il explique qu’il est important pour lui (cela fait partie de sa démarche et de sa réflexion de traduction) que le lecteur ait l’impression de lire un roman vietnamien.

Il a donc mis du temps pour traduire le roman Retour à la jungle dont l’auteur est très en vue au Vietnam. Il le présente comme « un beau roman ».

Phuong traduit ensuite d’autres nouvelles. Un écrivain vietnamien le sollicite pour traduire son livre L’écho du Gong, publié aux éditions de l’Aube.

Phuong explique que les écrivains vietnamiens sont souvent très engagés dans leur écriture car ils ont une position traditionnelle qui les pousse à s’engager. Ils occupent une place de référent dans la tradition littéraire vietnamienne.

 

Rencontre, rencontres…

Sa rencontre avec l’écrivaine vietnamienne Duong a eu lieu à Paris alors que cette dernière venait recevoir sa médaille de chevalier des arts et des lettres. À l’époque c’était déjà une dissidente car elle était opposée au Parti communiste. Elle est ensuite emprisonnée et libérée à l’occasion de la venue au Vietnam de Danielle Mitterrand, qui aurait demandé sa libération. Duong est alors placée en résidence surveillée.  Phuong lui rend visite au Vietnam.

L’auteur obtient par la suite un visa pour aller recevoir le prix des lectrices qui lui est décerné par le magazine Elle. À l’occasion de sa visite en France elle demande le statut de réfugiée politique.

Elle cesse son travail avec son traducteur de l’époque et demande à Phuong de traduire ses romans. Phuong traduit alors Itinéraire d’enfance qui rencontre beaucoup de succès.
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Il nous parle avec admiration d’un autre des romans de Duong : Au zénith. Celle-ci lui a confié que ce roman était le livre de sa vie, qu’elle l’avait porté pendant longtemps. Elle l’a écrit avec sa rage et y raconte l’histoire « peu connue » de Ho Chi Minh. Phuong raconte avoir été impressionné par cette œuvre qui a également rencontré beaucoup de succès. Il a lu la traduction anglaise cette année. L’anglais est très différent du vietnamien et Phuong avoue trouver la traduction anglaise un peu trop universitaire. Elle privilégie la précision des termes au détriment de la fluidité du texte.

Phuong explique avoir fait le choix de faire peu de notes de bas de page. Il souhaite accéder au sentiment et fait le choix de ne pas couper la lecture car il trouve cela désagréable.

 

Ses traductions
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Sanctuaire du cœur est le dernier livre de Duong qu’il a traduit.

On y trouve un beau passage décrivant longuement des fleurs de pamplemousse (cf. Léa !) : pour Phuong « l’imagination se met en place » dans ce passage. Il explique qu’il y a beaucoup de termes décrivant les fleurs et les fruits au Vietnam. Selon lui les textes de Duong sont extrêmement poétiques et les sens y sont très présents (goûts, couleurs, odeurs : synesthésie). Il s’agit alors de trouver le bon terme pour rendre la bonne signification sans perdre cette poésie, un travail compliqué qui nécessite de faire des recherches. Mais Phuong présente ce travail comme un aspect passionnant de la traduction.

Pour les nombreuses allusions à la cuisine typiquement vietnamienne qui parcourent les textes de Duong il fallait faire en sorte que le lecteur français comprenne. Il faut trouver les bons termes (notamment parce que beaucoup d’herbes aromatiques sont utilisées dans la cuisine vietnamienne).

 Il nous livre une anecdote concernant Au zénith. Duong y décrit une recette qu’aurait particulièrement appréciée Ho Chi Minh, les aubergines au porc. Une Américaine s’était amusée à reconstituer cette recette à partir du livre. Il y a là un jeu fiction / réel ; qu’une recette soit tirée d’une fiction est amusant parce que l’on passe du texte à quelque chose de concret, matériel, qui sustente.

 

Le vietnamien, un mystère

Phuong nous parle ensuite plus précisément de la langue vietnamienne.

Il explique que c’est une langue qui simplifie plus que le français. Le vietnamien est très figuratif, moins « abstrait » que le français, et fonctionne beaucoup par analogie : les Vietnamiens ne disent jamais les choses d’une manière très directe ; c’est en plus une écriture très cinématographique (qui dit de manière linéaire (sujet + verbe + complément) ce que font les personnages.

Phuong explique que cela ne convient pas si on traduit de cette même manière en français. Il faut donc, en traduisant, trouver le moyen de rendre une idée de mouvement, mettre l’accent sur le geste final car pour les Français c’est le sujet l’important.  Cela s’avère difficile pour le traducteur.

Cependant la traduction de la phrase vietnamienne est assez proche de celle de la phrase française. Phuong explique que cela est dû au caractère récent de la prose vietnamienne. La littérature vietnamienne a longtemps été essentiellement de la poésie, qui était appropriée à la tendance monosyllabique de la langue et à l’utilisation des caractères graphiques (vison graphique du poème). Toutes les œuvres classiques vietnamiennes sont des poèmes. Les disciples de Confucius ont recueilli ses propos en vers. Le vers était le moyen d’expression de la littérature.

En Asie, le développement de la prose s’est fait au moment de la rencontre avec l’écrit occidental, notamment la prose française.  C’est cette influence du français sur la prose vietnamienne (XIXème – XXème siècle) qui explique la similarité au niveau de la construction des phrases.

Aujourd’hui, les écrivains vietnamiens commencent à explorer d’autres formes de prose.

C’est de là que vient le caractère cinématographique et simple des phrases ; la prose écrite est récente et n’était auparavant qu’orale. On est passé d’une langue orale à une langue écrite, on raconte. Au Vietnam il y a encore une certaine polarisation entre écrit et oral.  D’où des difficultés parce qu'à l’écrit on exprime immédiatement des choses complexes. Duong est une conteuse…

 
 
« Tout est dans la fin », Gérard de Nerval       

Cette rencontre, impulsée par un travail universitaire, s’est révélée être une découverte, ou plutôt des découvertes. Celles d’un pays, de sa culture, de sa littérature, de son Histoire, de ses blessures, d’une auteure phare engagée dans l’écriture poétique, et surtout la découverte d’un traducteur, désireux de nous faire partager tous ces savoirs et ces merveilles qui composent le Viêt-Nam. C’est la tête remplie d’images et de souvenirs d’un pays où nous n’avons jamais vécu, que nous avons refermé les portes du Select qui fut un peu plus d’une heure durant le théâtre d’un voyage imaginé.

 
Ludivine Garuz, Léa Payen, Venezia Vandenbil, LP bibliothécaire.

 

 

DUONG Thu Huong sur LITTEXPRESS

 

 

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 Article de Lucie sur Itinéraire d'enfance.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Article de Soline sur Terre des oublis

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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4 novembre 2012 7 04 /11 /novembre /2012 07:00

 

Paris, fin octobre. Le froid commence à piquer. J'ai rendez-vous dans un café, dans le XXe. Entre Gambetta et Père Lachaise. Je trouve le coin serein, c'est un quartier que j'aime bien. C'est tout à côté du  Comptoir des mots, une de mes librairies préférées. Il reste un zeste de soleil, je m'installe en terrasse et commande un café. Je suis un peu en avance, ce qui me permet de relire mes notes. J'ai préparé quelques questions, mais David-Ohle-Motorman-02.gifj'espère que d'autres émergeront spontanément au cours de la conversation. J'ai sollicité un entretien avec Nicolas Richard, traducteur de l'anglais vers le français. Parmi la cinquantaine d'auteurs qu'il a traduits1, l'un d'eux est ma grande découverte de la rentrée littéraire dernière, à savoir David Ohle. Son roman Motorman est un ovni au style détonant, explosif, paru aux États-Unis dans les années 1970. Ce sont les éditions Cambourakis qui nous ont proposé la traduction française en 2011.

J'ai eu envie d'interroger Nicolas Richard sur sa vision du métier de traducteur, sur ce texte et ses projets futurs, le tout sous la forme d'une discussion un peu  informelle. Notre entretien sera retranscrit en conséquence.

Nicolas est arrivé, on a discuté brièvement de choses et d'autres. J'ai eu envie d'amorcer la conversation par une note amusante, en évoquant Étienne Dolet, un célèbre traducteur supplicié sur la place publique au XVIe siècle, entre autres pour avoir préféré comprendre la Bible, plutôt que la traduire mot à mot... Anecdote qui m'a amenée à la question suivante :

 

 

 

De quelle manière tu traduis, et qu'est-ce que cette anecdote t'évoque ?

Ce qui est rigolo avec cette histoire sur Étienne Dolet, c'est que c'est encore dans l'air du temps. À l'époque, par rapport aux autorités, il fallait être conforme. Finalement aujourd'hui c'est toujours d'actualité, il y a des limites sur les documents qu'on peut rendre, ou pas. Au temps jadis, les limites étaient religieuses, aujourd'hui ce sont d'autres limites. […] Dans la manière de traduire l'argot par exemple. On voit des choses qu'on ne se permettait pas avant. Il y a une sorte de glissement de la langue. Une traduction n'est plus d'actualité au bout d'un demi-siècle, quasiment.



C'est Faulkner qui a été traduit à partir d'un patois vendéen, pour tenter de rendre l'aspect de son argot !

Faulkner justement, c'était très lissé, aux premières traductions. Globalement, la tendance maintenant est d'aller beaucoup plus vers l'oralité, vers un aspect plus rugueux. Je me situe dans cette lignée. J'essaie d'être le plus fidèle possible à l'auteur, à ce qu'il y a d'écrit sur le papier, à l'impact que l'on imagine sur le lecteur français, le plus équivalent possible à celui du lecteur de la langue source. C'est ça que j'essaie de garder en tête quand je travaille sur un texte.



Cicéron, déclare avoir traduit Démosthène « non pas en traducteur mais en orateur » ; c'est l'orateur qui parle, il fallait être du métier pour le rendre aussi bien que l'auteur. Est-ce que c'est une notion qui te parle, traduire en orateur, en poète... ? 

(Nicolas est perplexe, et réfléchit un temps.) Là j'hésite, ce sont des considérations générales sur le métier. Ce que j'en pense, c'est que si je ne trouve pas un texte bon, ou très bon, je ne le fais pas. Donc évidemment il faut une certaine sensibilité. Mais on peut imaginer un texte purement technique, je peux revenir à Étienne Dolet, il faut quand même comprendre ce qu'on dit ! Même une notice de cafetière électrique, il faut quand même comprendre de quoi on parle. (Un temps.) C'est intéressant, tu poses presque une question sur un plan éthique ! Moi j'ai la chance de traduire ce qui me plaît, ou me plaît énormément. Après, il y a de toutes autres réalités, commerciales, d'offre et de la demande, etc. Plein de gens bourrés de talent font sûrement des choses qui ne les bottent pas tant que ça. On est l'un des pays qui traduisent le plus. Après tout, quand on voit ce qu'il y a sur le marché, on peut imaginer que des gens pas moins sensibles que les autres sont bien obligés de travailler, parce qu'il faut croûter ! » (Rires.)



Je discutais un peu plus tôt dans la journée avec Benoît Virot2, qui me disait qu'il avait le sentiment que Claro et toi formiez une sorte de nouvelle école de la traduction. […] Qu'à vous deux vous formiez finalement, peut-être, le début d'un renouveau, d'un tournant.

On est en plein dedans, c'est difficile à dire. En ce moment y a plein de choses intéressantes à travailler ! Avec, tu vois, les  Cambourakis,  Monsieur Toussaint Louverture,  Quidam... Et puis, sans généraliser, il y a une dimension de camaraderie, de connivence, de convivialité. On bosse tous pas mal, on a la chance de faire paraître des textes qui sont lus, chroniqués, critiqués, il y a un côté excitant, vraiment agréable. L'histoire d'une école, c'est sympa comme tout. (Nicolas me semble aussi amusé que dubitatif.) En tout cas il y a une ébullition ! De la curiosité. Une économie. On sait pas si ça va durer, si oui, combien de temps. Peut-être très longtemps. Ou peut-être que dans vingt ans, comme pour les trente glorieuses, on se dira « Ouah ! Les années 2000-2010, on trouvait des auteurs, on les signait, on les sortait ! » C'est difficile d'avoir du recul là-dessus.


Est-ce qu'il t'arrive de traduire entièrement, ou quasi entièrement, un roman qui te botte pour le proposer à des éditeurs, ou … ?

Oooh non ! Ça je le fais pas. Même pas d'extrait ! Mes éditeurs parlent anglais. C'est pas le chinois. (Jetant un œil au jeu d'épreuves qui trône à côté de moi, une traduction de l'estonien à paraître en janvier 2013 chez  Attila) C'est pas de l'estonien ! (Rires)  Exactement. Ce que je propose marche pas toujours, et ce qu'on me propose ne me tente pas toujours. Ou je ne m'en sens pas capable. Soit je le trouve mauvais, soit il n'est pas pour moi (c'est trop dur, je saurais pas faire). Un texte du XVIIIe, je saurais pas le passer en vieux français, je ne maîtrise pas ce français-là. Ou un auteur auquel tiendrait beaucoup Cambourakis, que j'adore en anglais, mais j'arriverais pas à le faire. Le mec je le trouve... brillantissime ! il fait des trucs que personne d'autre ne fait ! Mais j'y arriverai pas, pas « bien ». C'est un peu ça la marge de manœuvre.



Ça m'amène à une autre question ! Est-ce que pour toi c'est un métier gratifiant, ou angoissant ? Est-ce qu'on a la trouille de déformer l'œuvre originale ?

Oh, moi je trouve que c'est très agréable comme métier ! Tu traduis du mieux que tu peux un texte qui te plaît beaucoup. Un métier noble comme boulanger, mécanicien, comme jardinier... un métier ancestral, un métier-clé. Pour celui qui le fait, c'est gratifiant. Après, ça dépend de quoi on parle, de quel texte. Plein d'éditeurs sont persuadés qu'il font de la littérature, alors que... Bon.



Est-ce que tu as déjà eu des retours d'un auteur sur ton travail ? Je sais que tu as eu une correspondance avec Ohle par exemple, pour qu'il t'éclaire sur certains points.

Oui, ça je le fais pratiquement tout le temps quand l'auteur est vivant ! Ceci dit, ils parlent rarement français, alors bon, les retours, pas vraiment.



Mais ils sont contents de voir qu'il y a eu de nouveaux lecteurs, de la presse, un succès ?

Ah oui-oui, toujours ! Aucune exception, à chaque fois que je m'adresse à un auteur, ils ont toujours répondu à mes questions. Et puis parfois quand ils reçoivent le bouquin, ils le font lire dans leur entourage à un universitaire, à un francophile dans les parages. Un cas marrant, quand même ! celui de Spiegelman, dont l'épouse est française ! Tout était passé au crible. Mais moi je trouve ça très bien ! Plus il y a de relectures et de retours, mieux c'est. Le bouquin n'en sera que mieux.



Certains auraient été vraiment flippés à l'idée d'être aussi surveillés !

Oui, mais on est toujours surveillés. Le contrôle est mieux pour tout le monde, bien en amont, plutôt que ce soient les lecteurs qui voient que des choses ne collent pas, ne passent pas.



C'est vrai. Par exemple cette année j'ai fait l'expérience de la lecture d'un Kafka sous deux traductions, l'une de Vialatte, l'autre de Lortholary. Deux livres très différents ! […] C'était assez effrayant à comparer.Lewis-Le-Moine-Artaud.jpg

Et alors tu as préféré lequel ?



Je sais pas ! Je veux même pas le savoir, moi je voulais juste lire Kafka !

C'est intéressant. Moi j'ai lu Lewis dans une traduction courante d'Artaud. On en revient un peu à ton premier point sur Dolet. Artaud, c'est ma version préférée, un texte que je trouve vraiment bien. Un texte dans la lignée des textes gothiques, Hoffmann, Melmoth, fin XIXe, etc. Lorsque Artaud l'a traduit, c'était la mode d'une tradition plus orale, où l'on re-raconte ce qu'on nous a raconté...



On part carrément sur des Belles Infidèles !

Voilà ! Et tu trahis personne.



Mais c'est une adaptation, plus une traduction...

Voilà, oui. Mais moi il se trouve que j'ai vraiment préféré cette version-là. Alors c'est problématique. Pour certaines traductions, on se prend la tête pendant des siècles sur un vers, un passage. Je crois qu'il faut toujours ramener les choses au contexte. C'est facile de jeter la pierre, parce que le traducteur a fait vite, a sauté des passages… Autant je suis très tranché sur ce que j'aime ou ce que j'aime pas, autant sur ce point-là, c'est très délicat.



Ne tirez pas sur le traducteur...

Ouais, exactement.



Comment on définit une bonne traduction, comment on la distingue d'une mauvaise ? Comment on traduit la musique ?

Est-ce que ça marche, ou pas, est-ce que ça fonctionne. Il me faudrait un exemple concret.  (Il réfléchit un temps) […] Être en phase avec le propos général, c'est le degré de connivence avec le texte source, à quel point on comprend ce que l'auteur a voulu dire. Parfois sur certains textes, l'auteur parle d'un truc, on comprend pas trop, on en est loin, la langue est imperméable.



La philo doit être un carnage à traduire !

Oui, très bon exemple !



D'où traduire en orateur, en poète, etc. ?

Oui. [...] Finalement on le voit bien si ça ne fonctionne pas. Et puis l'éditeur aide aussi à vérifier ces choses-là. J'ai déjà relu des traductions, on fonctionne différemment. L'écueil, c'est de trouver un compromis, un entre-deux, quelque chose qui fonctionne à peu près dans les deux, mais pas trop non plus, on peut être sûr que le lecteur français va buter dessus. Du coup je travaille toujours comme si j'instruisais un procès, où quand je rends mon travail, il faut que je sois prêt à défendre chaque ligne, chaque mot. D'ailleurs je fais la même chose avec les auteurs, telle ligne à telle page, ce mot, cette formulation : « vous entendez quoi par là ? ». Faut pas être étonné quand le correcteur pose la même question, c'est que ça fonctionnait modérément. Il faut réfléchir à chacun de ses choix.



Est-ce que tu as dû recourir à des notes de bas de page des fois ?

Oui, oui ! D'ailleurs c'est rigolo, c'est un des premiers trucs que je regarde, s'il y a des notes de bas de page ou pas, quand je feuillette un livre traduit. Et puis c'est amusant, car ça évolue au fil du temps ça aussi.
Jim Dodge L oiseau canadeche


T'avais écrit une super postface pour  L'Oiseau Canadèche3 .

Oui ! Pour faire partager un enthousiasme. Je suis très amateur de préfaces et de postfaces. Et de critique littéraire en général. C'est un registre que j'adore, en tant que lecteur. On aime bien avoir plusieurs talents dans ce milieu, traducteur, lecteur, auteur, critique. Moi je peux lire de la même manière un texte original, une traduction, une critique littéraire. L'essentiel finalement tient à la musique, et à l'enthousiasme.



À propos de Motorman, ça m'intrigue beaucoup, comment est-ce que tu as traduit les mots-valises du genre “Simili-guerre”, “oiseauvert”, “engelé”, etc. Beaucoup d'invention ou traduction fidèle ?

C'est une question de cahier des charges, il faut rendre au mieux ce qu'a écrit l'auteur. Une question de contraintes aussi ! [...] Une contrainte peut être le nombre de syllabes, le registre, la résonance.



Jusqu'au nombre de syllabes ?!

Oui ! L'exemple le plus criant ce serait le Russel Hoban qui sort chez Monsieur Toussaint Louverture. C'est un truc post-nucléaire, post-apocalyptique. Tout est fracassé, la langue est fissurée. Il s'exprime par mots d'une ou deux syllabes, rarement plus. Alors ça c'est une contrainte ! avec une dimension infiniment ludique ! Il faut faire au mieux, en ne sachant jamais si ce que tu trouves est définitif.

Russell-Hoban-Enig-marcheur.gif

Par rapport à l'éditeur ?

Oh non ! Le travail avec l'éditeur, c'est une autre partie, c'est pas une tour de contrôle. On peut y retoucher ou non, il faut faire au mieux. Des fois on trouve, des fois on trouve pas. Des problèmes de rythme, de syntaxe, de grammaire, de disposition sur la page... Faut assumer la subjectivité : « voilà comment moi je l'ai ressenti en anglais, voilà comment moi je l'imagine rendu en français. »



Est-ce que tu aimes bien participer aux activités de communications avec l'éditeur ? Je me souviens que tu étais venu à la soirée rentrée littéraire de Cambourakis parler de Motorman...

Oui je le fais volontiers ! Carrément. [...] Et puis je suis ravi de rencontrer les auteurs. J'adore m'associer aux rencontres presse ou libraires ; à notre modeste niveau on est artisans, c'est agréable de le partager. Le traducteur, c'est le premier à avoir vibrer sur un texte avant tout le monde [dans le pays ciblé], et puis t'as été dans son cerveau pendant trois ou quatre mois, tu lui as demandé des trucs ultra précis, tu le connais un peu. […] Et en tant qu'éditeur, quand tu bosses sur un texte avec tout ton enthousiasme, t'espères qu'il y en a d'autres qui vont percevoir ce feu ! La grosse inconnue, c'est le nombre d'impressions, de ventes.



Les rôles finissent par s'inverser, me voilà interrogée.

Ça t'intéresserait toi de traduire ? T'as déjà traduit ?

Non j'ai jamais vraiment fait de traduction. Mais ça m'intéresse côté éditeur, en relecture.

 

 

 

C'est vrai qu'en plus tu bosses dans une super maison. J'aime bien ce genre de maison. Ces petits éditeurs qui ont un côté... un côté croisade ! Pour qui chaque livre est un choix très fort, qui est un manifeste à chaque fois. Je trouve que ça c'est vraiment très réjouissant. Ces temps-ci, Passage du Nord Ouest, Cambourakis, Attila et bien d'autres, ce sont des gens qui travaillent bien ! Si tout ça ça pouvait survivre, car c'est toujours tangent, ce serait génial.

On va partir du principe qu'on va s'en sortir ! Du moins on travaille pour.

 

 

 

Oui, c'est possible, c'est possible. En France y a un bon maillage de librairies. C'est plus facile que dans d'autres pays.

 

 

Si cette conversation vous a intrigué (qui est, c'est promis, rédigée de manière plus fidèle et sourciste que les travaux de ce cher Antonin Artaud), n'hésitez pas à fouiner parmi les travaux de ce traducteur. Croyez-moi, ça vaut le détour.

Voici deux précieux conseils de lecture, histoire de consoler ceux qui se sentiraient délaissés au terme de cet entretien : outre Motorman4, la dernière traduction de Nicolas Richard est parue récemment aux éditions Monsieur Toussaint Louverture, sous le titre d'Enig Marcheur5, un roman de Russel Hoban. Comme vu plus haut dans notre conversation, c'est « un  truc post-nucléaire, post-apocalyptique. Tout est fracassé, la langue est fissurée. » Un peu dans l'esprit du roman de David Ohle. Ça a l'air drôlement bien. Très barré et finement travaillé. Je préconise vivement les deux.


Joanie Soulié, Licence pro Éditeur


1Nicolas Richard a traduit « (…) plus de 50 auteurs, dont  Thomas Pynchon, Richard Powers, Philip K. Dick, Nick Hornby, Woody Allen, Art Spiegelman, Hunter S. Thompson, Richard Brautigan, James Crumley ou Harry Crews. » http://www.monsieurtoussaintlouverture.net/Livres/Hoban/Enigmarcheur/Enig_index.html


2 Co-fondateur et éditeur aux éditions Attila, http://www.editions-attila.net/

3 Dodge, Jim, L'Oiseau Canadèche, éditions Cambourakis, Paris, 2010 (Cf. http://littexpress.over-blog.net/article-jim-dodge-l-oiseau-canadeche-109846712.html)

 4Ohle, David, Motorman, éditions Cambourakis, Paris 2011. http://www.cambourakis.com/spip.php?article212

5 Hoban, Russel, Enig Marcheur, éditions Monsieur Toussaint Louverture, Bègles, 2012. http://www.monsieurtoussaintlouverture.net/Livres/Hoban/Enigmarcheur/Enig_index.html


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21 octobre 2012 7 21 /10 /octobre /2012 07:00

conférence « Traduire la ville »
Lire en poche
6 octobre 2012
Claro.jpg Portrait © Melania Avanzato, Source : Site internet d’Actes Sud

 

 
Écrivain, éditeur et traducteur, Christophe Claro était l’invité de la conférence « Traduire la ville » du Salon Lire en Poche de Gradignan le 6 octobre 2012.

 


William-T.-Wollmann-La-famille-royale.gif 

 À cette occasion, c’est son métier de traducteur qui a été mis en avant, notamment son travail de traduction du roman de William T. Vollmann, La famille royale. Ce roman a pour toile de fond le San Francisco des bas-fonds dans lequel le héros, Henry Tyler, détective privé se fait embaucher par un milliardaire afin de trouver « la Reine des Putes ». Son enquête le mènera à une descente aux enfers et à la traversée des États-Unis dans la quête d’une rédemption.


 

 

 

Ce qui suit tente de retranscrire au mieux la conversation entre Claro et son interviewer, Alexis Brocas, sur le mode du question-réponse :


Quelles traductions vous ont marqué ?

Certaines traductions m’ont marqué car leur traducteur a une tonalité qui lui est propre (par exemple Brice Mathieussent qui traduit John Fante) mais je ne savais pas que je lisais une traduction à l’époque. Pour moi, il s’agissait juste d’un roman. Il existe deux processus :

Soit le traducteur décide de lui-même de traduire une œuvre. Il doit alors convaincre les éditeurs (en traduisant des extraits si l’auteur n’est pas connu), leur présenter l’auteur ainsi que le livre.

Soit les éditeurs proposent au traducteur des livres à traduire en fonction de ses goûts.

Cependant, certains auteurs sont impossibles à traduire ; pour moi Don DeLillo par exemple, que je lis en anglais. Dans le cas de William T. Vollmann, j’ai commencé en traduisant un ou deux de ses livres. J’ai envoyé une dizaine de feuillets aux éditeurs mais il a fallu que j’attende six ans pour trouver un éditeur intéressé. Cette partie du métier est un long processus qui demande de la patience. C’est dommage qu’il faille parfois attendre des dizaines d’années pour découvrir un auteur mais la littérature de qualité ne se périme pas. Il faut trouver le bon moment.



Aviez-vous besoin de connaître San Francisco pour la traduction ?

L’auteur connaît bien la ville qu’il décrit. Pour le traducteur, il s’agit de travailler avec un plan. C’est toujours mieux d’y être allé mais le traducteur est là pour traduire le texte de l’auteur. Dans le cas de Vollmann, la description est tellement puissante qu’il n’y a pas besoin de connaître réellement San Francisco.



Avez-vous des lectures périphériques ?

Je prends des renseignements avant de commencer la traduction mais pour La famille royale, je n’ai pas fait de lectures périphériques. Plus généralement, je me nourris de films, de musiques comme l’auteur pour qu’il y ait de la profondeur dans la traduction. Il y a besoin de peu pour traduire une ville, c’est un travail littéraire.



Concernant la reproduction des différentes langues utilisées par Vollmann dans son roman, est-ce un travail littéraire ou cela se recoupe-t-il avec votre travail d’auteur ?

C’est un travail d’écriture ; il faut trouver une note, une fréquence ; cela crée une dynamique. Je trouve un grand plaisir à passer de l’un à l’autre ».



Y a-t-il une réflexion en amont de la traduction ou dans le flux ?

Tout de suite et toutes les situations en même temps. Ma méthode consiste à faire une première traduction lambda puis à y rajouter la richesse, un style particulier (par exemple lorsqu’on traduit un texte du XVIIème siècle, je lis des textes de cette époque afin de m’imprégner du style et de pouvoir le retransmettre dans ma traduction).



Y a-t-il une correspondance entre votre style de traduction et votre travail d’écrivain ?

Je traduis les livres que j’aime ; c’est un travail d’écriture qui enrichit mon travail d’écrivain et me permet de travailler mon écriture. Mais il faut faire très attention aux « effets mimétiques » (garder un style) qui peuvent se produire lorsqu’on travaille sur une longue traduction.

Les écrivains anglais sont assez proches du français alors que les auteurs américains sont plus proches du flux. Les Anglais et les Américains ont une vraie différence. Les Américains ont une écriture décomplexée et audacieuse ; les Anglais sont plus européens dans le sens où ils sont rattachés à une histoire et un style comme les Français sont attachés au style.

Les auteurs américains que j’aime sont très lyriques. Il y a une grande différence culturelle qui vient du traitement différent de la poésie ; les Américains sont très imprégnés de poésie.

Lorsque j’écris, je sens la poésie contemporaine.

Les Américains vivent dans du monstrueux, que ce soit au niveau architectural, des médias ou de l’alimentation. Les villes sont très différentes de nos villes et donc le traitement américain est également différent du traitement français. Par conséquent, l’imaginaire est structuré autrement .



Les Américains ont-ils une « richesse de l’ambition » ?

Oui, ils l’ont mais c’est le minimum syndical pour une œuvre de littérature. Je me demande pourquoi ce n’est pas toujours le cas en littérature française. Peut-être parce qu’après les années 70, il y avait eu une tentative qui s’est soldée par un repli à cause de la critique. En France, il y a surtout des romans traditionnels et quelques romans expérimentaux. Mais j’estime qu’il y a des livres ambitieux en français : ce sont les traductions françaises des romans américains. En effet, une traduction ne sert pas qu’à faire lire un texte, mais à en enrichir le lecteur.

Les Américains ne sont plus que trois pour cent à lire de la littérature étrangère, alors que les Français en lisent énormément (70 % dont 50 % de littérature anglophone).

Les auteurs américains que je traduis lisent beaucoup de littérature étrangère, notamment française.



Pour votre dernier roman, les traductions que vous avez faites ont-elles eu une influence ? Y a-t-il une réflexion avant l’écriture ?

Il est difficile de répondre ; je ne réfléchis pas à la façon dont j’écris. Mon idée, c’est de faire entrer quelque chose de l’ordre de la poésie pour que le texte ne soit pas qu’un récit (le roman s’en charge) ou sinon on raconte juste une histoire ; mais ce n’est pas de l’écriture. Un roman est intéressant quand il fait autre chose que juste raconter une histoire : c’est l’aventure d’une langue ; plus que l’action, ce sont la description, le traitement d’un objet ou d’un lieu qui sont eux –même des personnages plus intéressants.



L’écriture est guidée par la plume, elle est très structurée. Est-ce planifié avant de commencer ?

L’écriture, ce n’est pas juste écrire. Un livre commence bien avant dans la tête, de façon mentale, quand on prend des notes. Ça se fait en plusieurs étapes : l’écriture de la structure, l’écriture au sens physique (les phrases, les paragraphes). L’écriture se résume à faire différentes choses dans la phrase.



Avez-vous la tentation de traduire vos romans en anglais ?

Il est dangereux de traduire ses propres livres, sauf à être bilingue. Il existe des traductions anglaises de mes romans. Quand je les lis, j’ai l’impression de lire un autre livre. Mon roman s’est transformé par la traduction.



Avez-vous besoin de connaître l’auteur que vous allez traduire pour travailler ?

Ça aide de l’avoir rencontré, en particulier de connaître son physique et sa voix ; spécialement sa voix car elle apporte une musique. L’auteur est présent derrière le traducteur. Quand on ne sait rien de l’auteur, il est plus dur de se raccrocher à quelque chose.



Avez-vous fait le choix de devenir traducteur ?

Aujourd’hui, il y a des écoles de traducteurs. Pour moi, ce fut un hasard, pas un choix. J’étais correcteur et je faisais des remarques sur un texte de Pynchon. L’éditeur m’a dit que je devrais traduire le texte. Beaucoup d’écrivains traduisent mais on ne le sait pas. La traduction est liée à l’écriture.


Laurence, AS Bibliothèques 2012-2013

 


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22 juillet 2012 7 22 /07 /juillet /2012 07:00

Bibliographie

  • Malcolm-Knox-Shangrila.jpgMalcolm Knox : Shangrila, éd. Asphalte, Paris, à paraître mai 2012 – roman traduit de l'anglais (Australie),
  • Sara Poole : Francesca. La trahison des Borgia, MA éditions, Paris, coll. Roman historique, avril 2012,
  • Andrew Forbes : Shanghai, Photographies David Butow, éd. National Geographic, Gennevilliers, coll. Les guides de voyage, janvier 2012 – Nouvelle présentation, 
  • Sara Poole : Francesca. Empoisonneuse à la cour des Borgia, MA éditions, Paris, coll. Roman historique, nov. 2011, 
  • John Jackson et Steve Crawshaw : Petits actes de rébellion - Ces instants de bravoure qui ont changé le monde, préface de Vaclav Havel, éd. Balland, janvier 2011 – traduction P. Barbe-Girault et Adelina Zdebska, 
  • Raghu Rai et Jane Perkins : Tibet en exil, préface du Dalaï-Lama, Éd. du Pacifique, avril 2010 – traduction P. Barbe-Girault et Edith Ochs, 
  • National geographic society : Grandes migrations : les incroyables voyages pour la survie de l'espèce, éd. National Geographic Paris, 2010 (traduction P. Barbe-Girault et Thibaut Mosneron Dupin),
  • Michael Connelly, Robert Ferrigno et al., Denise Hamilton (dir.) : Los Angeles Noir, éd. Asphalte, 2010 – rééd. Gallimard, Folio policier, avril 2012,
  • Collectif : La Culture Peranakan, éd. Du Pacifique, 2010,
  • Xianhui Yang : Le Chant des martyrs. Dans les camps de la mort de la Chine de Mao, éd. Balland, 2010,
  • Watty Piper & Loren Long : Ti’Train, éd. Mic Mac, 2010 – album jeunesse,
  • Randall & Peter De Seve : La Duchesse des caprices, éd. MiC MaC, 2010 – album,
  • Peter Turner : Guide Nouvelle-Zélande, éd. National Geographic, 2010,
  • Tim Simond : Plongée Chic, éd. Du Pacifique, 2010,
  • Collectif : Eco Chic : guide du voyage chic et écologique, éd. Du Pacifique, 2009,
  • Peter Vronsky : Femmes Serial Killers, éd. Balland, 2009,
  • Chris Johns : Face aux guépards, éd. National Geographic jeunesse, 2009,
  • Flip Nicklin : Face aux dauphins, éd. National Geographic jeunesse, 2009,
  • Norbert Rosing : Face aux ours polaires, éd. National Geographic jeunesse, 2009,
  • Jim Brandenburg : Face aux loups, éd. National Geographic jeunesse, 2009,
  • Robert Lewis : Swansea Terminal, éd. L’Esprit des Péninsules, 2008,
  • Phil MacDonald : Guide Taiwan, éd. National Geographic, 2008,
  • Andrew Forbes : Guide Shangai, éd. National Geographic, 2008,
  • David Bellami & Palani Mohan : Éléphant d’Asie : un géant menacé, éd. Du Pacifique, 2007,
  • Robert Lewis : Dernier train pour Llanelli, éd. L’Esprit des Péninsules, 2006.

Sara-Poole--Francesca.jpg

 

Entretien

Quelles langues traduisez-vous ?

Je traduis de l'anglais vers le français, car c'est ma langue maternelle.



Avez-vous suivi une formation pour être traductrice ? Sinon comment en êtes-vous venu à faire ce métier ?

Je n'ai pas suivi de formation dans la traduction car à l'époque c'en était encore aux balbutiements à Bordeaux, et je n'avais pas les moyens d'aller étudier à Paris. Mais la traduction et l'interprétariat m'avaient toujours intéressée et c'est ce que je voulais faire en sortant de la terminale. Une professeure m'a conseillé de m'engager dans des études d'anglais (LLCE), et j'ai continué ensuite jusqu'à la thèse. Une fois celle-ci soutenue, la question s'est posée de savoir si je voulais être prof ou pas (ce qui n'était pas le cas), et c'est là que j'ai tenté ma chance dans la traduction. Je n'avais donc pas de formation, mais des atouts certains grâce à ma thèse, à savoir une capacité d'adaptation à toute épreuve, à travailler seule, à ne pas compter ses heures, etc. : toutes choses essentielles en traduction.



Est-ce vous qui proposez des traductions ou les auteurs/éditeurs qui vous contactent ?

J'en propose quand j'ai un coup de coeur, mais c'est très difficile dans ce sens-là et jusque-là j'ai toujours traduit des projets que l'on m'a proposé. Mais je ne désespère pas de trouver un éditeur un jour à certains romans qui me plaisent beaucoup.



Vous arrive-t-il de refuser une traduction ?

C'est très rare, car on a toujours peur ensuite de ne plus travailler avec l'éditeur en question. Ces derniers temps, mon planning est bouclé à plus longue échéance (cela fait un an par exemple que les traductions s'enchaînent et que je n'ai plus de période « vacante », où je dois recontacter les éditeurs), il m'est donc arrivé d'être obligée de dire que je n'étais pas disponible. Mais ça ne m'a pas plu ! Ce serait pour moi la seule raison de refuser une traduction car ensuite, au niveau du thème, eh bien je m'adapte. (à moins j'imagine que l'on me demande de traduire quelque chose faisant l'apologie du racisme ou autre, mais ça ne m'est jamais arrivé jusque-là, heureusement).


Êtes-vous plutôt sourciste ou cibliste ?

Je m'adapte en fonction du texte et des demandes de l'éditeur. Dans tous les cas, j'essaie de respecter au mieux la pensée originale, tout en ayant toujours à l'esprit « mon » lecteur français idéal, qui aura sous peu le livre en main et qui n'a pas forcément de culture anglo-saxonne à la base, par exemple.

John-Jackson-et-Steve-Crawshaw-Petits-actes-de-rebellion.jpg

Vous documentez-vous avant de traduire ?

Oui, bien sûr. Parfois davantage quand c'est vraiment un domaine que je ne connais pas (le surf, récemment), et ensuite tout au long de la traduction. Avec Internet c'est très facile, maintenant. Et ce serait criminel de ne pas le faire.



Êtes-vous en contact avec certains auteurs pendant leur traduction ?

Oui, la plupart du temps, c'est non seulement le moyen idéal de régler mes incertitudes (et ils sont ravis qu'on leur pose la question), mais aussi agréable, car je peux ainsi leur dire tout le bien que je pense de ce qu'ils ont écrit. Je me suis fait quelques amis, ainsi, et quand on aime la littérature, c'est génial.



Avez-vous une préférence pour la traduction d’une forme d’anglais (américain, britannique, indien) ?

Non. Ayant fait ma thèse sur un écrivain d'origine indienne (et aimant beaucoup le pays, que je connais bien), j'ai tenté au début de me "spécialiser" là-dedans, mais avec le recul je me rends compte que ce choix décuplé est ce qui fait la richesse de mon métier, je peux passer du Pays de Galles à l'Australie, aux Caraïbes au gré des projets, et c'est ce qui le rend si intéressant. J'ai appris énormément de choses, depuis que j'ai commencé la traduction.

Raghu-Rai-et-Jane-Perkins-Tibet-en-exil.gif

Y a-t-il beaucoup de concurrence dans le secteur de la traduction de roman noir ?

Je ne suis pas sûre, il y a énormément d'offre vu la taille du marché ; à mon avis il y en a davantage dans le domaine de la littérature générale.



Comment adaptez-vous votre traduction selon la forme inhérente au texte (romans ou nouvelles) ?

Je viens de finir une anthologie de nouvelles justement, et si le format est très intéressant car chaque auteur a sa voix propre, bien sûr (donc le renouvellement est constant), la nouvelle est aussi une forme difficile car elle n'a pas le loisir de s'étaler, de monter en puissance comme un roman. En tant que traducteur, on n'a pas non plus cette sensation d'atteindre une vitesse de croisière, un moment où cela coule mieux, où les choses sont plus faciles. On reste en alerte tout le temps.



Est-ce qu’il vous est arrivé de traduire à plusieurs ?

Oui, cela m'est arrivé de proposer un projet (une anthologie de nouvelles justement) à une ancienne étudiante dont j'avais été la tutrice au Master Pro Traduction de Bordeaux 3. Cela s'était bien passé, si bien qu'on avait refait cela pour un autre projet. À l'époque cela m'a permis de mener deux projets de front, et de lui mettre le pied à l'étrier également.



Comment fonctionne la rémunération ?

Le traducteur est payé au feuillet de 1500 signes (espaces compris), ce qui ne correspond pas à la page d'un livre nécessairement. Pour l'anglais, la fourchette de rémunération moyenne oscille entre 18 et 22€ le feuillet, mais il y a de grandes variations selon les moyens de la maison d'édition, et je dirais qu'avec le temps, cela n'a pas tendance à s'améliorer, malheureusement.



Avez-vous une autre activité ?

Je suis donc tutrice pour le Master Pro de traduction de Bordeaux 3, et à la rentrée je vais également y donner un cours. On me contacte aussi de plus en plus pour faire des ateliers de traduction en lycée, et cette année je vais sauter le pas, pour voir si cela me plaît. Enfin, je fais régulièrement des notes de lecture pour une maison en particulier, qui cherche à développer son domaine littérature, et j'aime beaucoup cela, être payée pour lire et dire ce que je pense, c'est parfait pour moi; et il m'arrive de jouer aux interprètes pour des écrivains anglophones invités à Bordeaux. Très enrichissant comme expérience, mais exercice très difficile également pour moi, car c'est à l'opposé de mon quotidien: sans filet et en public.



Charlène PILON, Émilie ROBIN, Adrien BONNAMY, LP libraires.



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Published by Charlène, Emilie et Adrien - dans traduction
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15 juillet 2012 7 15 /07 /juillet /2012 07:00


Ses fonctions


Professeur au département des études des mondes anglophones de Bordeaux 3 (enseigne la littérature, l’art américain et la traduction).
 

Chargée de mission à la coopération internationale.
 

Directrice du master II professionnel « métiers de la traduction littéraire », qui pourrait rouvrir à la rentrée 2012. Ce master existe depuis 2002, il a été suspendu à la rentrée 2011 pour des raisons budgétaires.
 

 

Traductrice littéraire à temps partiel depuis 1988-1989.
 

Membre de l’équipe de recherche Climas (Cultures et littératures des mondes anglophones).
Membre du comité de rédaction de Transatlantica, dont elle a été corédactrice en chef.


 

 

Comment êtes-vous venue à la traduction ?

Mes parents étaient de grands lecteurs. De littérature française surtout, mais aussi d’auteurs d’autres langues. Ils m’ont transmis le goût de lire, et j’ai beaucoup puisé dans leur bibliothèque. À l’école, j’aimais bien l’anglais, et c’est assez naturellement finalement que j’ai décidé de me spécialiser dans la traduction de cette langue dont je trouve la littérature très inventive, avec des auteurs à la créativité foisonnante.


arthur-symons-confessions.jpg
Quelle fut votre première traduction ?

Il s’agissait d’un ouvrage d’Arthur Symons :  Confessions. C’était pendant mon année de maîtrise, en 1988 ou 1989… Je ne me souviens plus exactement, ça commence à dater (sourire). Je connaissais un petit éditeur de Toulouse,  Ombres, qui savait que je m’intéressais à la traduction et qui souhaitait éditer ce titre, mais n’arrivait pas à trouver la version originale. Cette première commande était un peu particulière dans le sens où il a donc d’abord fallu mettre la main sur l’édition en langue anglaise ! Un ami a fini par me trouver un exemplaire d’occasion, en Suisse, et j’ai pu me lancer.


(NDLR : Confessions, essai de pathologie, d’Arthur Symons traduit par V. Béghain a paru en 1990 chez Ombres)



Vous avez ensuite traduit d’autres titres pour Ombres, mais aussi pour Gallimard, Le Rouergue, les Puf, entre autres, et des articles : c’est très varié…

Oui, je suis une traductrice littéraire au sens large. J’ai traduit des romans, des nouvelles, du théâtre et je traduis en ce moment de la poésie. Tiens, à la fin de l’année, j’aurai « fait » les quatre genres, en effet ! J’ai aussi traduit des articles de sciences humaines, notamment de philosophie. Et des catalogues d’art, l’art étant un de mes domaines de recherche.

Plus ponctuellement, j’ai aussi fait des traductions dans le cadre du spectacle vivant. Pour Une nuit blanche à Paris, j’avais traduit des textes d’un chorégraphe qui invitait le public à danser, et qui étaient projetés sur des murs de la ville. Une autre fois, à Beaubourg, j’ai participé à ce qu’on appelle, dans l’art, une performance. Il s’agissait toujours de traduire des textes, mais c’était une expérience d’autant plus intéressante que je le faisais sur scène : le traducteur était, cette fois, visible, ce qui est rare dans le domaine de la traduction.



Parmi toutes ces expériences variées, avez-vous une préférence pour un genre particulier ?

Je suis plus à l’aise dans la traduction de la prose : les romans, les nouvelles. Ce que j’apprécie aussi le plus en tant que lectrice, en fait. La traduction sur laquelle je travaille en ce moment, des poésies de  Quincy Troupe, pour le  Castor Astral, est un vrai challenge pour moi. Cela me faisait un peu peur d’ailleurs, au début, mais c’est très intéressant.



Qu’est-ce qui vous faisait « peur » dans cette expérience, malgré votre expérience, justement ?

C’est la première fois que je traduis de la poésie. Les textes de Quincy Troupe sont assez difficiles car ses constructions en « ing » peuvent être souvent lues de plusieurs manières et la ponctuation ne donne pas toujours l’indication du référent. Or, en français, il y a la question du genre. On peut donc être très embêté, car il faut bien faire un choix, mais lequel ? C’est un vrai problème quand deux lectures sont possibles… Et puis il faut aussi rendre le rythme des poésies. Quincy Troupe est un jazzman, sa poésie est très musicale. Il y a aussi le fait que certains textes sont très courts mais néanmoins très architecturés, d’autres sont longs… Et ils contiennent des références culturelles qui ne sont pas forcément universelles. Chaque poème est un nouveau défi, en quelque sorte. Mais j’ai une chance : cet auteur est encore vivant, contrairement à la majorité de ceux que j’ai traduits auparavant. Alors j’en profite, je lui pose des questions. C’est très agréable, d’ailleurs, de dialoguer avec l’auteur, d’autant que lui est très réceptif. Je vais aussi pouvoir le rencontrer bientôt de nouveau  et j’en suis très contente.



Vous souvenez-vous d’autres traductions qui vous ont posé problème ?

Mmmh… Je me souviens d’un dialogue assez compliqué avec un jeu de mots dans lequel il était question de café et de biscuits, et qui jouait sur les sonorités, la phonétique. Dans ce genre de cas, il faut souvent faire preuve de créativité et bien analyser la situation pour proposer ce qui « colle » le mieux. Chaque texte pose ses problèmes. Certains écrivains ont une manière de tordre la syntaxe, par exemple. Là, le boulot du traducteur n’est pas de lisser le texte, mais de trouver, dans sa langue, le même rapport entre la norme et l’écart à la norme. Or pour trouver la juste appréciation, il faut savoir ce qu’est la norme. D’où l’utilité de la formation dans ce métier, même si cela peut être difficile lorsqu’on démarre. Car c’est à l’usage, avec l’expérience, à force de lire et écrire, que l’on sait jusqu’où aller ; que l’on arrive à bien repérer les contraintes de la langue et les contraintes stylistiques. Certaines constructions peuvent frapper un traducteur parce qu’elles ne lui sont pas familières. Peut-être sont-elles en effet inhabituelles, mais elles peuvent aussi être relativement académiques. Dans tous les cas, il faut en faire quelque chose.



Traduire, c’est donc aussi créer…

Selon moi, oui. Dans la traduction, on bricole toujours un peu : on adapte le texte avec les outils que l’on a, c’est le côté ludique. Tout en s’efforçant de répondre à l’objectif fixé, de transmettre au mieux l’idée de départ en respectant les contraintes que sont le rythme, les sonorités. C’est ce que je trouve fascinant dans cette activité : trouver l’équilibre entre le texte original et une autre langue et une autre culture.

En littérature, le contenu diffère d’une langue à une autre. Il s’agit donc de trouver des formes en adéquation avec les deux langues. Par exemple, pour rendre un jeu sur les sonorités, on choisira, parmi trois adjectifs proches, celui qui sonnera le mieux, même si c’est un peu au détriment du sens. Idem pour rendre le rythme. Et le style. Le texte traduit n’est donc jamais tout à fait le même que l’original, c’est pourquoi je n’aime pas l’idée du « traducteur = passeur ». Et que je trouve dommage que la rémunération se fasse rarement en fonction de la difficulté du texte.



Trouvez-vous que les relations entre traducteurs et éditeurs ont évolué depuis que vous avez débuté votre carrière ?

Les relations avec les éditeurs sont très variables. Personnellement, j’ai de très bons contacts, surtout avec les petites maisons, où il y a un vrai dialogue. Avec les grandes maisons d’édition, ça dépend. Ça reste assez anonyme. On n’a pas toujours le sentiment d’être relu, par exemple lorsque le texte publié correspond à la virgule près à votre travail. On peut aussi en conclure que si rien n’a été changé, c’est qu’on a fait du très bon boulot. Mais j’ai plutôt tendance à l’interpréter comme une forme de désintérêt, voire d’incompétence.

La reconnaissance du traducteur n’est pas encore gagnée, c’est un vrai combat. Même si l’ATLF a déjà fait beaucoup en ce sens. Pour faire connaître le métier, d’abord, mais aussi pour faire adopter un code des usages aussi, et cadrer les tarifs des rémunérations. Pour l’instant, il ne s’agit encore que de recommandations, qu’il n’est pas obligatoire de suivre. Du coup, les jeunes qui débutent acceptent d’être payés moins (le niveau de rémunération est encore pire dans le sous-titrage), ce qui, finalement, nuit à toute la profession.

Cependant, il existe quelques garde-fous, comme celui mis en place par le Centre national du livre, qui accorde des bourses de traduction  aux éditeurs d’œuvres dont l’intérêt doit être démontré dans un dossier. Si le dossier est retenu, les bourses sont versées à condition que l’éditeur respecte les tarifs planchers de rémunération du traducteur définis par le CNL.



Vous êtes aussi professeure et directrice du master II professionnel des métiers de la traduction littéraire à Bordeaux, membre de l’équipe de recherche Climas (Cultures et littératures des mondes anglophones), chargée de mission à la coopération internationale, et vous avez été co-rédactrice en chef de la revue Transatlantica. Comment faites-vous pour jongler avec toutes ces casquettes ?

Cela demande beaucoup d’organisation et ça n’est pas toujours facile. Je ne vous cache pas que j’ai eu des moments de grande fatigue (sourire). Globalement, j’essaie d’organiser mon calendrier en réservant certaines périodes à mes recherches et d’autres à la traduction. Cependant, il m’arrive de faire les deux en simultané. Mais depuis que j’ai été nommée à la coopération internationale, je ne suis plus aux manettes de Transatlantica. Là, j’ai fait un choix. En revanche, je n’ai jamais réussi à choisir entre ma carrière universitaire et la traduction. Il aurait été logique que je lâche la traduction, activité précaire. Mais je n’ai jamais voulu. Et aujourd’hui, même si la rémunération des traducteurs reste faible, comme j’ai d’autres activités, un contrat est toujours un plus pour moi .



Qu’est-ce qui vous plaît tant dans la traduction ?

Ça me fait respirer, ça me procure une grande satisfaction. En fait, c’est presque vital pour moi. J’aime avancer masquée, porter les paroles de quelqu’un d’autre, être au service de l’écriture de quelqu’un d’autre, sans être au premier plan. Lorsqu’on traduit, on contrôle ce qu’on écrit tout en étant au service d’une voix. J’aime ça. Les discours sur la difficulté voire l’impossibilité de traduire, ou sur la mélancolie du traducteur parce que son texte ne sera jamais aussi bien que l’original, ce ne sont pas les miens. Parce  que je connais mes limites. Et même si le texte qu’on traduit est mauvais, je trouve que traduire n’est jamais frustrant. Au contraire, c’est pour moi une forme de retrait, de déprise, de dépossession nécessaire.



Le fait que vous aimiez « avancer masquée » n’est-il pas contradictoire avec celui d’occuper les postes à responsabilités qu’on vous a confiés ?

Ça peut le paraître, en effet. Mais c’est ma manière à moi de « prendre du champ », de temps en temps. En tant qu’enseignant, on est très sollicité, on a de nombreux interlocuteurs, on donne beaucoup et c’est normal, on est là pour ça. La traduction, c’est un autre rapport au temps. Même s’il y a des délais à respecter, on s’organise comme on le souhaite, et on est seul. Même si c’est aussi assumer une autre responsabilité puisqu’on cosigne un texte, en quelque sorte. Néanmoins, on n’est pas responsable du discours que l’on va mettre en forme.



Avez-vous un rituel avant de commencer une traduction, ou après l’avoir finie ? Ou les deux ?

Pas vraiment. Quand je traduis, j’essaie de faire en sorte qu’il n’y ait sur mon bureau que des documents en lien avec la traduction à laquelle je travaille. Mais ce n’est pas évident. Il me faudrait deux ordinateurs, en fait (sourire) ! En général, je « plonge » dans le texte, parfois avant même d’avoir terminé la version originale. J’aime bien me mettre dans la position du lecteur, qui ne connaît pas la fin. Cela me permet aussi de faire durer, chez moi, le plaisir de la découverte.



Comment vous organisez-vous ? Vous consacrez-vous entièrement à une traduction pendant plusieurs semaines ou travaillez-vous par petites touches ? En journée ou plutôt en soirée, voire la nuit aussi ?

Je peux rarement faire uniquement de la traduction. Ça m’est arrivé un été, il y a deux ans. J’ai travaillé le matin et l’après-midi, avec des pauses variables en fonction des activités familiales. Mais ça reste une exception. Comme travailler de nuit. Il ne faut pas être fatigué quand on traduit, et la nuit, personnellement, je n’ai pas les idées claires. Je l’ai fait une fois, lors d’un colloque à Bordeaux, pour lequel il fallait produire la veille pour le lendemain. C’est extrêmement fatigant. Heureusement, ça n’a duré que trois jours.

Personnellement, je préfère prendre le temps. Même si tout traducteur peut réviser sa traduction, je rédige généralement mon premier jet comme si c’était le bon à tirer, quitte à faire peu à chaque fois.



Vous n’avez jamais traduit de littérature jeunesse…

C’est vrai. Mais ça n’est pas un choix. Simplement, on ne me l’a jamais proposé. Mais si l’occasion se présentait, je m’y mettrais. Je ne fais pas partie de ceux qui considèrent les livres pour enfants comme de la sous-littérature. Au contraire, je trouve qu’il y a des livres vraiment magnifiques, notamment dans les albums, et des choses extrêmement inventives dans la littérature jeunesse en général.



Vos traductions sont donc surtout des commandes…

Oui. Comme je n’ai jamais réussi à faire un choix entre ma carrière universitaire et ma carrière de traductrice, je fais de la traduction à temps partiel, et donc essentiellement sur commande. J’ai eu de la chance, d’ailleurs, parce que la majorité des titres que j’ai traduits m’ont beaucoup intéressée. Un traducteur à plein temps, lui, accepte tout, même des choses qui ne lui plaisent pas. Je n’ai pas ce souci. Et  même si j’ai trouvé certaines écritures « moyennes » par rapport à d’autres, le fond était toujours intéressant.



Quelle est la dernière traduction que vous avez proposée ?

Celle des poésies de Quincy Troupe, à laquelle je travaille en ce moment, pour le Castor astral.

 

 

 

Avez-vous des auteurs ou/et des sujets préférés ?
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Non, je lis de tout. Aussi bien des auteurs populaires que savants. Mais très peu de best-sellers. J’ai des goûts très éclectiques. De plus en plus, même, avec le temps. Dernièrement, j’ai vraiment beaucoup aimé Blonde, de Joyce Carol Oates, et Freedom, de Jonathan Franzen. En littérature américaine, j’apprécie les auteurs « middle brow », dont John Cheever*, et ceux qu’on dit « high brow », comme Frederic Tuten, qui sont plus expérimentaux, et surtout un peu plus novateurs dans les formes, je trouve.

Le pop art et l’opéra américain sont aussi deux sujets auxquels je consacre pas mal de temps dans le cadre de mes recherches.

* auquel Véronique Béghain a consacré sa thèse.



Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui souhaite se lancer dans le métier de traducteur ?

D’abord de traduire autre chose que de l’anglais, car il y a une certaine saturation dans ce domaine. Je conseillerais de se spécialiser dans la traduction de langues pour lesquelles on manque de professionnels, comme le japonais, l’arabe ou le chinois. Ensuite, je dirais qu’il faut se lancer seulement si l’on est vraiment prêt à se battre, car la traduction à plein temps est un combat quotidien : pour trouver du travail, puis pour tenir les délais car, pour vivre de ce métier, on ne peut pas se contenter de traduire un bouquin par an, mais plutôt trois ou quatre.


Propos recueillis par Julie, LP libraire.

 

 

 


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20 mai 2012 7 20 /05 /mai /2012 07:00

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Exergue

C’était bien le lieu de rendez-vous. Une immense librairie, la plus grande du pays, sans doute. Nous étions trois coupes de cheveux longues et une courte, avec la charge d’une minerve pour l’une d’entre nous. Tout commençait bien. Il n’était pas très tard, et nous étions à l’heure. Quelle heure, exactement ? Je l’ai oublié. Je me souviens que nous devions quitter nos hôtes — ce n’est pas exact, car c’est bien eux qui devaient nous quitter — deux heures après les avoir trouvés. Dans cette immense librairie, un vendredi soir. Mais oui, nous avons réussi à nous y retrouver.


Ricardo Sumalavia était déjà là, à regarder les nouveautés traduites d’Amérique du Sud.

« Il y a des choses très intéressantes dans les nouveautés publiées, je vois. »

Il est péruvien. Je pense qu’on peut se fier à son jugement. Moi, je vois quelques mots encourageants des libraires sur les couvertures, nous incitant à oser piocher l’un de ces livres. Pratiquement tous sur des livres Arbre vengeur, soit dit en passant. Un signe, sans doute.

Il était le premier présent. Son ami et traducteur arriva en dernier. Un homme avec un chapeau. Et une barbe. Des lunettes, aussi.

« On peut vous inviter, l’une de nous leur dit. Dans ce bar, la musique n’est pas forte et l’apéro est gratuit. » Allons-y.

On aurait préféré « Borderline » de Madonna, « Babylon » des Aphrodite’s Child ou « Love you to Death » de Judas Priest, mais il y avait ce qu’il y avait. Et il y avait, surtout, un entretien.

Avec Ricardo et Robert. Leur amitié remonte à loin. Au début, il y a une histoire autour de Roberto Bolaño, qui déclenche les premiers échanges de mails. Ensuite, il y a l’arrivée de Ricardo à Bordeaux en 2005 avec son recueil de micro-fictions, et la vraie rencontre avec Robert Amutio, qui lui fera découvrir cette ville, et qui traduira bien plus tard les nouvelles de son ami péruvien écrites alors.



À Robert Amutio (le traducteur) : Quel est votre rapport avec la langue espagnole ?

Robert Amutio a pour langue maternelle le castillan. Ses parents ont fui le régime franquiste, ils ont quitté l’Espagne pour l’Algérie où il est né et a vécu treize ans. Le français est pour lui en premier lieu la langue de l’école. Ce sera une grande surprise, quand il se rendra en France, de constater que le français n’est pas qu’une matière scolaire, mais aussi une langue effectivement parlée par un peuple. Désormais français et résident permanent en France, il est devenu professeur de littérature française moderne, «  ayant pour période de prédilection la fin du XIXe et la première moitié du XXe siècle, de Baudelaire, Lautréamont et Rimbaud à Breton, Artaud et Bataille ». Son travail et sa vie quotidienne l'avaient progressivement éloigné de sa langue maternelle. Un séjour de quelques années au Mexique lui a permis de renouer avec elle, et avec une partie de son passé. Il a commencé à traduire il y a dizaine années. Il traduit donc, à la différence de la plupart des traducteurs, semble-t-il, de la langue maternelle à la langue apprise. Pour lui, l’espagnol est plus concret, plus sensuel que le français. Les mots espagnols ont plus de poids pour lui. Ce à quoi acquiesce Ricardo Sumalavia.



Est-ce difficile de traduire le côté concret de l’espagnol en français ?

On dit des traducteurs qu’ils traduisent toujours vers leur langue maternelle. Dans le cas de Robert Amutio, il devrait donc être traducteur du français vers l’espagnol. À cette question, il a deux réponses : que cet ordre de traduction n’est pas absolu, et que la langue française est en réalité la véritable langue qu’il parle, la langue avec laquelle il a appris à écrire, à penser en quelque sorte.

En tant que traducteur, il ne relit jamais ses traductions, car il reste toujours une insatisfaction finale. Les rares fois où ça lui arrive, il trouve ça désastreux, désespérant. Il ne se dit pas qu’il a trahi le texte, mais qu’il aurait pu mieux faire. La langue française est plus cérébrale que la langue espagnole pour lui. Il dit avoir rendu plus visible l'aspect « intellectuel » du texte de Ricardo ; l'aspect sensible, sensuel, est atténué.

À l’heure actuelle, Robert Amutio a traduit une trentaine d'ouvrages, dont pratiquement la moitié est constituée des oeuvres de l'écrivain Roberto Bolaño.



À Ricardo Sumalavia : Quel est  votre rapport avec la langue française ?

Il voulait quitter le Pérou, et il se trouve qu’à ce moment-là on recherchait quelqu’un qui accepterait de partir à Bordeaux pour y enseigner à l’université.

C’était difficile en France déjà de se faire à cette langue entièrement inconnue, et surtout de s’adapter à la structure administrative ! Il était un peu angoissé de ne pas pouvoir trop communiquer. Il a appris le français au fur et à mesure, mais ses pensées étaient toujours en espagnol, jusqu’à il y a peu de temps.

Pour la traduction de Pièces, il a fait confiance à Robert Amutio, qui n’a pas hésité à lui poser des questions.

Il n’est pas impossible qu’il entreprenne, un jour, d’écrire une œuvre directement en français.



Quelles ont été vos impressions lorsque vous vous êtes lu en français ?

Ricardo : « Il y avait des phrases que je ne comprenais pas ! Invité pour une animation à Marseille, j’ai dû le lire en français. J’ai réussi à trouver le rythme et me suis rendu compte que le livre passait pareil qu’en espagnol. »



À Robert Amutio : Que pensez-vous de la traduction de Pièces ?

Traduire de la micro-fiction est paradoxalement sans doute plus compliqué que de traduire des romans. « On joue la partie sur un temps très bref, donc il ne faut pas se manquer, car en quinze lignes, l’affaire est close. » Si on n’a pas convaincu le lecteur sur ces quelques lignes, il n’ira pas plus loin. Le traducteur peut interroger l’auteur face à certaines incompréhensions. Parfois ce dernier peut être dans l’incapacité d’expliquer ce qu’il a eu besoin d’écrire. Il faut parvenir à retranscrire cette opacité, ne pas tenter de clarifier, ou d’interpréter, ce qui pose un problème. Comment traduire des phrases que l’auteur lui-même ne comprend pas ?



Parlez-nous de Pièces.
 
Ricardo : « Il y a eu beaucoup de temps entre la parution de Pièces en 1993 et la traduction en 2010. Donc lorsque Robert Amutio posait des questions, parfois je ne me souvenais pas tellement à quoi il faisait référence. Pour lui, il fallait reproduire un dessin, essayer d’être au plus proche de mes idées. Il y a un côté modeste dans la traduction. »

La première préoccupation à la rédaction de ces textes, c’était Lima, sa ville. « Né en 1968, j’ai grandi dans une ville où l’époque révolutionnaire est révolue. C’est la dictature militaire qui est alors installée, et mes souvenirs d’enfance sont liés à cette dictature. » Il y a un désir de liberté, d’autant plus que son père, de sensibilité de gauche, lui racontait le Lima des années 1940-1950, qui semblait être « une autre planète ». Il a essayé de recréer un esprit désenchanté. C’est pour cela que l’on croise des personnages perdus dans ce recueil.

Il se voit comme quelqu’un qui regarde par la fenêtre ce qui se passe chez les autres. Il ne voit qu’une partie des choses, et n’en comprend qu’une partie, mais il sait qu'il faut remplir tout cela avec l'imagination.

Aujourd’hui, cela fait six ans qu’il vit à Bordeaux. Autant dire que cela commence à représenter une période importante de sa vie, il commence à en avoir des souvenirs. Qu’en faire pour ses écrits ? La question se pose.

Il y a aussi la question de l’engagement, en littérature. Dans les années 1980, au Pérou, il y a déjà une littérature très engagée. Il y songe lui-même, bien entendu, d’autant plus qu’il fait alors partie d’un groupe littéraire. Mais il cherche avant tout sa propre singularité. Il pose des questions, sans forcément y apporter de réponses. Il veut avant tout bien poser les questions.

Robert : La langue employée par Ricardo n’est pas « américanisante ». Par rapport à ça, il n’y a pas eu de problème de traduction. « À ce sujet (les "américanismes") y a-t-il une seule bonne solution à donner, quelque chose comme un truc qui servirait presque toujours à résoudre le problème que posent, du point de vue de la traduction, les différences parfois importantes entre les langue parlées et écrites dans telles ou telles autres parties du continent américain? Ma réponse est non. Il faut réinventer la solution, selon les textes. J'ajouterai que les lecteurs latino-américains (supposons) se heurtent eux aussi à la singularité des langues. Donc cette question ne s'est pas posée de manière aiguë avec Pièces, mais il faut dire que Ricardo était là pour m’aider, dans le travail de traduction, m’apporter des réponses, ou des conseils. »

La langue espagnole utilisée par Ricardo se situe plutôt dans un registre de langue classique. Donc, quand il a écrit Pièces en 1993, tout le monde a pensé qu’il était beaucoup plus âgé, qu’il avait au moins 40 ans alors qu’il n’en avait que 20 !

« Dans ses œuvres, Ricardo essaie toujours de poser des questions, pas de donner des réponses. C’est donc aussi pour cela que parfois je ne le comprends pas. »

On observe deux phénomènes étranges et antagonistes en ce qui concerne la littérature hispanophone, et également contestables. Dans les pays de langue espagnole, certains auteurs cherchent à écrire une langue qui peut être lue par tous les hispanophones dans le monde, pour toucher un public le plus large possible, et avec l’ambition évidemment de rendre la possibilité des ventes encore plus grande. Ils créent donc une langue melting-pot, plus ou moins convaincante. Avec pour conséquence et problème de gommer la richesse et les spécificités propres à chacune.

À l’inverse, dans les pays occidentaux, on trouve un public à la recherche de spécificités locales. Il y a des attentes, qui relèvent aussi bien du stéréotype que du préjugé. C’est un certain exotisme que nous évoquent des pays comme le Pérou ou l’Équateur, pour rester en Amérique du Sud. Cela pose un problème : les éditeurs cherchent ce qu'ils croient que le public attend, offrant donc plus du même et ensuite se plaignant du peu de curiosité des lecteurs français pour les livres qu'ils ne publient pas. Pièces ne ressemble absolument pas à l’idée que l’on peut se faire de la littérature péruvienne. Où sont la tropicalité, les lamas, les ancêtres Incas, Vargas Llosa, etc. ?

Mais les identités ne sont pas figées, du coup cela peut poser un problème. Il peut y avoir des écrivains latino-américains « qui non seulement n'écrivent pas sur l'Amérique latine (sur le nazisme par exemple), mais même écrivant sur leurs pays, n'écrivent pas sur les gauchos borgésiens, les villages magiques ou sur les tortillas mexicaines, au grand dam des lecteurs étrangers, et aussi, il faut le dire, parfois locaux ».



Combien de temps avez-vous mis pour traduire Pièces ?

Robert : « il m’a fallu 3-4 mois pour traduire Pièces. J’attendais l’aide du CNL. Le Centre national du livre  peut aider les petites maisons d’édition pour subventionner des traductions. Il n’y a que trois ou quatre sessions par an, donc ça repousse. Le CNL demande un échantillon de traduction, rarement la totalité, donc il y a une pression pour les éditeurs et les traducteurs !

Je reçois aussi des traductions pour que j’en donne mon avis, j’ai par exemple reçu celle de Madame Bovary. »



Intermède

À ce moment de l'entretien, tout le monde se regarde, un peu gêné. Dans un autre contexte, au XIXe siècle peut-être, cette gêne aurait sans nul doute été occasionnée par l'évocation d'un titre sulfureux jadis mis à l'index et jalousement conservé par des bibliothécaires fous sur les étagères dorées de quelque enfer poudré. Ici, la raison est tout autre. Il ne reste qu'un tapas dans l'assiette que l'on avait plus tôt commandée. Personne n'a le courage de le prendre, et pourtant, il n'en faudrait pas plus pour rompre le malaise. Une goutte de sueur glisse le long de plus d'un front. La tension est palpable. L'une d'entre nous tente, par une question habile, de la dissiper.



Y a-t-il des spécificités péruviennes dans Pièces ?

Robert : « Pas beaucoup. Ricardo écrit dans une langue qui ne s’y prête pas trop, il n’a pas joué là-dessus. Mais il y a des écrivains péruviens qui écrivent en argot péruvien et là du coup il y a des choix de traduction à faire.

J'ai traduit surtout un écrivain chilien, Roberto Bolaño, dont j'ai dû traduire une quinzaine d'ouvrages, ce qui représente la moitié de toutes mes traductions. Certains passages de ses œuvres constituent des défis à la traduction : un Mexicain rencontre un Argentin, et ils vont voir des Péruviens : il y a des nuances, des différences, entre les langues parlées par ces personnages, et ces différences indiquent la provenance des personnages, c'est leur identité. Comment les rendre ? En plus, parfois cela ne se déroule que sur une page, il faut donc inventer une solution, trouver comment indiquer au lecteur la singularité de la langue employée à cet instant-là. ».



Est-ce que l'auteur vous travaille ? (La question est de l'une d'entre nous. Par prudence, elle a préféré conserver l'anonymat. Nous la sous-titrons pour le lecteur distrait.) Est-ce que l’envie d’écrire vous a déjà traversé l’esprit ?

Robert : « Je suis quelqu'un qui préfère rester en retrait — c'est du moins l'image que j'ai de moi. Ça ne me dérange donc absolument pas, en tant que traducteur, d’être éclipsé par l’auteur que je traduis. Donc, quant à devenir auteur moi-même (mais être traducteur c'est aussi être auteur), la question s’est évidemment posée, mais je n’en ressens pas la nécessité. D’autant plus que je suis très sensible (je ne sais pas si trop sensible) aux critiques, en ce qui concerne la traduction, alors si en plus c’était moi l’auteur… Et puis, je les fréquente et je les connais, les auteurs : ce sont des femmes ou des hommes que j'ai rencontrés ou croisés parce qu'ils écrivaient, c'est la littérature qui nous a liés un temps, et sûrement pas leurs qualités ni même leurs défauts.»

Robert Amutio n’a jamais eu de mauvais rapports avec les écrivains qu’il a traduits. En revanche, il est arrivé qu’il y ait des désaccords.



Travaillez-vous souvent avec votre frère ? (précision : le frère de Robert Amutio est aussi traducteur, du castillan et du catalan)

« Ça arrive, nous avons traduit ensemble un recueil de nouvelles écrites en catalan Ici repose Nevares, et un roman terrible (par son thème et son exigence littéraire) Le désert et sa semence ».



Pourquoi ne pas mettre de note de bas de page s’il y a une difficulté ?

« Je me refuse le plus souvent aux notes de bas de page : et il faut parfois se résigner à l'échec. Je m'en suis autorisée une seule : qu'une ou plusieurs de ses œuvres sont traduites en français, si je pense que cela permet une meilleure compréhension du texte. À l'inverse, j'indique parfois que telle œuvre ou tel auteur cité existe effectivement lorsque lecteur français ne peut pas en avoir connaissance. Quant à adapter la culture ? Quel sens y a-t-il à traduire "café au lait", en français, espagnol... ?

Il est intéressant pour un traducteur d’avoir un ou deux lecteurs, ces lecteurs distants pourront dire si, d'après eux, et compte tenue de la nature du texte, la langue est correcte, adaptée, suggérera des modifications, des corrections et posera des questions sur les choix effectués par le traducteur, cela est très important et souvent met au jour des « points aveugles » de la traduction, c'est-à-dire du traducteur. Il est très dommage qu'il y ait de moins en moins de correcteurs littéraires, et qu'une partie de ce travail soit confié à des machines. Lorsque la traduction se fera de manière automatiques, sera relue et corrigée de manière automatique, il ne restera plus qu'à trouver des lecteurs eux aussi automates.

Nadia, de  Cataplum (la maison qui a édité Pièces), a très bien suivi le travail de traduction et a fait beaucoup d’efforts.



Épitaphe

On serait bien sans doute partis pour deux heures de plus. On était bien. Six personnes, six verres d’alcool, une assiette de tapas dont on laissera le lecteur frustré dans l'ignorance quant à ce qu'il est advenu de la dernière, et une minerve. Rien de banal, dans tout ça. Mais il se trouvait qu’une répétition de scie musicale les attendait, à moins qu’il ne se fût agi d’une fête chez des amis communs. C’est peut-être ça, oui. Deux heures se seront rarement écoulées aussi vite.


Et l’on a fait de notre mieux, de notre mieux pour retranscrire tout cela. Mais il semble que, comme pour les rêves dont on cherche à faire un récit, l’essentiel s’évapore avec les mots, et plus encore avec la recherche des mots le plus justes, le plus précis possible, les plus à même de rendre ce que l'on a ressenti et ce que l'on a vu. Plus on cherche la précision, plus on s'éloigne de son but. On se résigne donc à adapter, comme on adapte la réalité dans les peintures pour conserver, étrangement, l'illusion de réalité. C'est l'illusion d'irréalité qui nous a guidé ici, mais que le lecteur se rassure : ce qu'il a lu est tout le contraire des maîtresses du XVIIIe siècle, car nous sommes modernes, et nous sommes fidèles.


Anaïs, Blandine, Pauline et Jean-Baptiste.

 

 

Ricardo SUMALAVIA sur LITTEXPRESS

 

Ricardo Sumalavia Pièces

 

 

 

Article de Julie sur Pièces.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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11 mai 2012 5 11 /05 /mai /2012 07:00

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Nathalie Serval a découvert le monde de la traduction littéraire grâce à son beau-père, Alain Dorémieux, directeur de la revue Fiction des éditions OPTA entre 1958 et 1974. Après un bac littéraire et des études d’anglais, elle s’oriente à son tour vers le métier de traducteur. Traductrice indépendante, elle occupe ensuite le poste de responsable des traductions aux Presses de la Cité, avant de reprendre une carrière autonome en 2010.

Elle a notamment traduit Légendes de la nuit et Je suis une légende, de Richard Matheson, Martha Grimes, Magyk de Angie Sage (série pour la jeunesse aux éditions Albin Michel Wizz) et L’Enfant arc-en-ciel de Jonathan Carroll.



Sur la traduction…


Qu’est-ce qui vous a menée vers le métier de traducteur ?

Mon beau-père, Alain Dorémieux, était écrivain et traducteur (c’est lui qui a fait connaître Philip K. Dick en France, entre autres). Enfant et adolescente, je passais les week-ends et une partie des vacances chez ma mère et lui, et il me semblait qu’il exerçait le plus beau métier du monde : il vivait entouré de livres, il se couchait tard (ce que je n’avais pas le droit de faire chez mes grands-parents), et en journée, il semblait toujours disponible pour se promener ou faire une partie de Monopoly… En fait, je n’avais pas vraiment l’impression qu’il travaillait. Plus tard, bien sûr, j’ai pris conscience d’autres aspects, moins séduisants, de sa situation, comme l’insécurité financière… Mais vers 7-8 ans, quand on me demandait ce que je voulais faire plus tard, j’ai commencé à répondre, avec un grand sérieux : « Je veux être intellectuelle. »



Quel est votre parcours ?

En 1981, mon bac littéraire en poche, je me suis inscrite en fac d’anglais à Bordeaux, sans idée précise sur ce que je souhaitais faire – j’ai envisagé un temps de devenir bibliothécaire. S’il avait existé une filière Métiers du livre à l’époque, je l’aurais peut-être – sûrement ? – choisie. Peu auparavant, mon beau-père, Alain Dorémieux, avait repris la direction de la revue Fiction, publiée par les éditions OPTA, dont il avait déjà été rédacteur en chef de 1958 à 1974. Il m’a proposé de m’essayer à la traduction sur quelques nouvelles. Le résultat lui a paru Lisa-Serval-Galaxie.jpgconvaincant, l’exercice m’a plu, j’ai persévéré. En 1984, Alain quitte la direction de Fiction, cette fois définitivement. Je continue à traduire pour la revue, puis, à partir de 1985, pour la collection Galaxie Bis, également publiée par OPTA. Entre-temps, j’ai obtenu ma licence et je décide d’arrêter là mes études, considérant que ma voie est toute tracée. Toutefois, je ne tarde pas à déchanter : OPTA me fournit régulièrement du travail, mais très mal payé, même pour l’époque (20 francs, soit environ 3 euros, le feuillet), et les règlements se font attendre alors que les rumeurs de faillite deviennent plus insistantes… Je finis par renoncer, travaille un temps pour une radio locale, puis une compagnie de théâtre, avant d’entreprendre des études de tourisme, en 1989. Pendant ces quelques années, Alain avait tenté à plusieurs reprises de m’introduire auprès de Jacques Chambon – qui avait repris la direction de la collection Présence du Futur, chez Denoël, en 1986 – sans succès. Puis un jour, en 1990, Jacques Chambon me téléphone : il vient d’acheter les droits d’un recueil de nouvelles de Lisa Tuttle, dont quelques-unes étaient déjà parues dans Fiction, traduites par moi. Il a apprécié mon travail et souhaite me confier l’intégralité du recueil. Par la suite, je travaillerai très régulièrement pour Jacques, d’abord chez Denoël, puis Flammarion, jusqu’à sa disparition, en 2003. Avec Alain Dorémieux, c’est la personne qui a le plus compté dans ma formation de traductrice, et je tenais à lui rendre hommage ici. Je peux dire que j’ai appris mon métier grâce aux remarques et aux corrections de ces deux grands éditeurs. Les rencontres en entraînant d’autres, j’ai fait entre-temps la connaissance de Martine Leconte, responsable des traductions chez J’Ai Lu, qui me présentera à son tour à son homologue aux Presses de la Cité, Marie-Noële Artuphel. Plus tard, une consœur et amie, Hélène Collon, me présentera Anne Michel, qui venait de créer la collection Wiz, chez Albin Michel Jeunesse. Grâce à ces multiples collaborations, je suis devenue traductrice à temps plein dès le début des années 1990. Pourtant, en 2007, je traverse une période de doute et de découragement : j’ai acquis une certaine réputation, mon carnet de commandes est bien rempli, mais ma situation personnelle (j’élève seule un enfant à Paris) me voue à des difficultés financières récurrentes. J’aspire à davantage de sécurité. Anne Michel, qui vient de rejoindre les Presses de la Cité comme directrice littéraire, m’annonce que le poste de responsable des traductions des Presses vient de se libérer et me propose de poser ma candidature. Je suis choisie, parmi quatre candidats.

Très vite, j’éprouve le sentiment de ne pas être à ma place. La solitude du métier de traducteur me manque, les contraintes de la vie en entreprise me pèsent parfois : comme dans nombre de secteurs économiques, la grande édition est régie par des actionnaires qui exigent un rendement rapide et fixent des objectifs parfois difficilement tenables. Il faut travailler toujours davantage, toujours plus vite, en étant toujours moins nombreux, avec une pression constante de la hiérarchie. Surtout, le fait de devoir juger mes confrères me gêne. Je me pose beaucoup de questions : je n’aurais pas traduit cette phrase ainsi, mais qu’est-ce qui me permet d’affirmer que ma solution est meilleure que celle proposée par le traducteur ? Ou bien : les négligences et retards répétés de ce traducteur, même justifiés par sa situation personnelle, occasionnent un surcroît de travail pour moi-même, les services corrections et fabrication… Dois-je continuer à lui fournir du travail ou interrompre notre collaboration, au risque de le mettre en difficulté ?

En 2010, ma propre situation ayant évolué, je démissionne et redeviens traductrice indépendante, pour les Presses de la Cité et Albin Michel Jeunesse. Malgré les difficultés, je ne regrette pas cette expérience qui m’a énormément apporté dans l’exercice de ma profession. J’ai eu la chance de côtoyer aux Presses une correctrice exceptionnelle, Isabelle Dupré. À son contact, je suis devenue plus rigoureuse, rapide et efficace. Surtout, j’ai appris à mieux cerner les attentes d’un éditeur vis-à-vis d’une traduction, surtout dans le domaine des littératures « populaires » (roman historique et d’aventure, policier, sentimental), où le texte original est souvent une matière brute qu’il convient de façonner, de polir. À présent, lorsque je relis mes propres traductions, je m’efforce d’adopter le point de vue du correcteur, de l’éditeur.




Selon vous, quelles devraient être les qualités essentielles d’un traducteur ?

Au-delà de l’amour de la langue – des langues – qui est une évidence, je dirais qu’il faut un certain penchant pour la solitude, une bonne dose de discipline – être capable de se fixer un planning et de s’y tenir –, une solide culture générale, beaucoup de curiosité intellectuelle… Il faut aussi savoir faire preuve d’humilité, se remettre en question : les correcteurs ne sont ni vos ennemis, ni vos examinateurs – leur but n’est pas de vous « coller », mais de vous aider à accoucher de la meilleure traduction possible. Certes, il y a des abus, mais la plupart sont parfaitement compétents. Quand ils interviennent sur votre texte, même si la solution qu’ils vous proposent ne vous convient pas, dites-vous qu’ils ont mis le doigt sur un problème qu’il convient d’examiner de plus près. Si vous leur proposez ensuite une autre solution, qui vous correspond davantage, il est probable qu’ils l’accepteront. Pour ma part, j’accorde une attention scrupuleuse à leurs remarques et annotations, et en presque trente ans de carrière, il ne m’est arrivé qu’une seule fois de refuser une correction, parce que je n’aurais jamais, jamais écrit cette phrase… Mais nous avons trouvé un compromis.

Pas question non plus de se la jouer « artiste détaché des contingences matérielles ». En tant que travailleur indépendant, le traducteur doit négocier lui-même ses contrats, entretenir des relations avec l’AGESSA, l’IRCEC, tenir sa comptabilité à jour s’il a opté pour une déclaration en BNC. L’aspect paperasse du boulot n’est pas le plus passionnant, mais il existe et il faut en tenir compte.

Mais pour moi, la qualité essentielle du traducteur, c’est l’intuition. C’est elle qui lui dit s’il a trouvé le ton juste ou non. Quand votre « super sens d’araignée » s’affole, prenez le temps de vous relire. Peut-être avez-vous commis un contresens, une répétition, une erreur factuelle, à moins que votre phrase ne soit bancale ou un peu lourde. Si vous ne trouvez pas, surlignez le texte et revenez-y ultérieurement. En traduction aussi, la nuit porte souvent conseil.



Plusieurs définitions et conceptions de la traduction coexistent, qu’est-ce que la traduction selon vous ?

La définition du traducteur que je préfère, c’est « passeur de mots », parce qu’elle contient la notion de transmission, de pont jeté entre deux langues, deux cultures, entre un auteur et ses futurs lecteurs. Ça me paraît plus juste (et plus flatteur) que le fameux « Traduttore, traditore » que vous balancent immanquablement les interlocuteurs qui n’ont qu’une très mince idée de la réalité de votre travail (des interlocuteurs qui possèdent un minimum de culture, quand même). Sinon, je me considère moins comme une « artiste » que comme un « artisan ». L’inspiration est importante, certes, mais la technique, la patience, le « métier » le sont encore davantage. Quant à la distinction traditionnelle entre traducteur « sourcier » et « cibliste », je me range sans hésitation dans la seconde catégorie, d’autant plus que mon domaine d’activité – « littérature populaire », ou « de genre », comme il vous plaira de l’appeler – me confronte souvent à des œuvres qui nécessitent un travail plus ou moins important sur la forme. Il s’agit de gommer les répétitions, les lourdeurs, les maladresses, de donner un rythme, un style à des textes qui en manquent, même s’ils possèdent d’autres qualités. Dans ces moments-là, il va de soi que le plaisir du lecteur me préoccupe davantage que le respect de l’œuvre originale.



Que pensez-vous de la situation professionnelle des traducteurs littéraires en France aujourd’hui (rémunération, rapports avec les éditeurs, etc.) ?

Il m’est difficile de donner un avis général car je pense qu’il existe de très grandes disparités entre un traducteur débutant qui rame pour trouver des contrats, contraint d’accepter des rémunérations parfois très inférieures à la moyenne, et un professionnel reconnu. Quand je me retourne sur mon passé, je constate une évolution progressive entre mes débuts, peu rémunérateurs mais très formateurs, et ma situation actuelle. Donc, oui, il est possible de « faire carrière » quand on est traducteur, même si je n’aime pas cette expression. Mais je pense également qu’on atteint un plafond à un âge relativement jeune, surtout si on tient compte de l’allongement des durées de cotisations pour pouvoir prétendre à une retraite décente. Certes, beaucoup de traducteurs continuent de travailler au-delà de l’âge de la retraite, mais je m’imagine mal conserver mon rythme de travail actuel à plus de 65 ans… J’espère ne jamais devenir un de ces « vieux » traducteurs qui ont été bons, mais qui n’ont plus la même agilité intellectuelle, dont la langue apparaît trop datée, qui font le siège des éditeurs pour obtenir du travail qu’on leur donne parfois, par compassion, et qu’on finit par éconduire gentiment…

Concernant les rémunérations, l’enquête annuelle de l’ATLF fournit un outil intéressant au traducteur, mais malheureusement, celui-ci se retrouve seul face à l’éditeur quand il s’agit de négocier un tarif, ce qu’il n’est pas toujours en position de faire. Dans l’idéal, il faudrait que les éditeurs s’engagent à respecter une grille de rémunérations qui tienne compte de la langue, du genre littéraire, de l’expérience du traducteur… Mais que pèsent les traducteurs, même regroupés en association, face au puissant SNE ? Au-delà de la question du tarif lui-même se pose la question de sa réévaluation, laissée au bon vouloir de l’éditeur. Et dans le contexte économique actuel, la tendance n’est pas franchement favorable au traducteur. Également, les conditions de travail, le niveau généralement bas des salaires dans l’édition fait que les salariés du secteur ont un peu de mal à considérer avec bienveillance les revendications des traducteurs. Quand j’ai repris mon activité de traductrice après une interruption de trois ans, j’ai demandé et obtenu sans difficulté (avec si peu de difficulté que j’ai regretté de ne pas avoir demandé davantage !) des tarifs supérieurs à ceux dont je bénéficiais avant. Pour ça, je m’étais basée sur ce que je savais des rémunérations de mes confrères (en tant qu’ex-responsable des traductions chez un grand éditeur, je disposais d’éléments précis) et du niveau d’expérience, de compétence, que j’estimais avoir. Je me rappelle avoir dit à une assistante d’édition  : « Je préfère demander une augmentation tout de suite, sachant que je n’en obtiendrai pas d’autre avant très longtemps. » Elle ne m’a pas démentie…



Pierre Assouline revendique le statut de « traducteur créateur » ou « traducteur coauteur » pour les œuvres traduites… Estimez-vous que le travail des traducteurs littéraires soit reconnu en France par le public et les médias en général ?

Entre traducteurs, on a coutume de dire, « Quand un critique a apprécié un livre étranger publié en français, il souligne la qualité de l’écriture. Quand il ne l’a pas aimé, il dit qu’il est mal traduit. » Ça reste encore très vrai, malheureusement. Dans le même genre, un grand lecteur de science-fiction m’a dit un jour qu’il préférait lire des auteurs anglo-saxons (en français), car « ils écrivaient mieux que les Français. » Je lui ai dit alors qu’il devait cette impression au travail du traducteur, qui a souvent à cœur de gommer les défauts d’un texte original, sachant que dans le cas contraire, on ne manquera pas de le rendre responsable de ceux-ci… Ça a été comme une révélation pour lui. Depuis plusieurs années, les sites de vente en ligne référencent les ouvrages à la fois sous le nom de l’auteur et celui du traducteur, mais c’est loin d’être la règle dans la presse écrite, sans parler des blogs… J’ai parmi mes contacts Facebook un libraire spécialisé dans les littératures de l’imaginaire qui publie régulièrement sur son profil des fiches présentant les nouveautés dans ce domaine. À deux ou trois reprises, je lui ai gentiment fait remarquer qu’il oubliait systématiquement le nom du traducteur. Il m’a répondu qu’il scannait la quatrième de couverture, et comme le nom du traducteur n’apparaît généralement pas sur celle-ci… Il me semble que ça ne demande pas un gros effort d’ouvrir un livre à la page de garde pour se renseigner, mais bon… J’ai bien compris que je l’embêtais, alors j’ai cessé d’insister. Même les sites des éditeurs ont tendance à omettre le nom des traducteurs des livres qu’ils publient ! Pour ma part, j’avoue n’avoir ni le temps ni l’envie de traquer ces omissions. Certains confrères sont plus pugnaces…



Plusieurs traducteurs et théoriciens ont développé une « théorie de l’intraduisible » ; pensez-vous que certains textes ou encore genres littéraires, comme par exemple la poésie, soient parfois intraduisibles ? Vous arrive-t-il personnellement de tomber sur des expressions ou des passages « intraduisibles » dans vos travaux ? Comment remédiez-vous à cet obstacle ?

Je pense que la poésie est par essence intraduisible, et d’abord pour le poète lui-même, qui doit composer en permanence avec les limites du langage pour poser des mots sur ses intuitions, ses sensations les plus insaisissables. Donc, une traduction de poème est déjà en soi « une traduction de traduction ». Un autre genre souvent difficile à traduire est l’humour, surtout celui qui repose sur les doubles sens, les jeux de mots. Je rencontre régulièrement ce type de difficulté. Pas plus tard qu’hier, j’ai dû me dépatouiller d’un passage mettant en scène un dieu de l’ancienne Égypte, Hâpy, dont le nom est prétexte à tous les calembours que vous pouvez imaginer… Je n’ai pas de recette à proposer, disons que je fais de mon mieux pour trouver un équivalent, quitte à laisser reposer la phrase et à y revenir plus tard. Et parfois, quand on a épuisé toutes ses ressources propres, il faut se résigner à l’impossibilité de faire passer toutes les nuances d’un texte, opérer des choix… C’est frustrant, mais cette frustration, cette insatisfaction, font partie de notre métier.

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Sur vos traductions…
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Vos traductions émanent-elles de choix personnels ? Si oui, comment les choisissez-vous ? Ou bien, est-ce votre éditeur qui vous propose des travaux de traduction ?

Jusqu’à présent, ce sont toujours les éditeurs qui m’ont fait des propositions. Et ces deux dernières années, j’ai traduit exclusivement des séries, ou des auteurs dont j’étais ou suis devenue la traductrice attitrée (Rick Riordan pour la trilogie des « Kane Chronicles », Angie Sage pour « Magyk », chez Wiz, et Martha Grimes aux Presses de la Cité), de telle sorte que mon planning ne laissait aucune place à l’innovation. Par chance, tout s’est parfaitement enchaîné, sans temps mort ni chevauchement. En règle générale, je suis plutôt satisfaite des textes qu’on me propose. Un jour que j’imagine encore lointain, je ne désespère pas d’avoir le temps et les moyens de proposer des choix plus personnels à de petits éditeurs…


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La traduction de la Science Fiction : goût de la Science Fiction ? Aimeriez-vous traduire un autre genre littéraire ? Voire autre chose que de la littérature ?

J’ai expliqué dans ma réponse à votre première question de quelle manière j’avais été amenée à traduire de la science-fiction. En réalité, je n’en traduis plus depuis la disparition de la collection de Jacques Chambon, Imagine (Flammarion), et si j’ai toujours des amis dans le milieu de la SF, je dois avouer que je suis d’assez loin l’actualité des parutions dans ce domaine. À vrai dire, j’ai toujours eu une prédilection pour le fantastique, prédilection encouragée par Alain Dorémieux lui-même. S’il m’a fait découvrir très jeune des auteurs comme Philip K. Dick, Robert Silverberg, Ray Bradbury (que j’apprécie toujours beaucoup), au même âge, il m’invitait également à lire Julio Cortázar, Jorge Luis Borges, Adolfo Bioy Casares, Dino Buzzati, ainsi que les représentants de l’école fantastique belge (Jean Ray, que je vénère, Thomas Owen…). Plus tard, j’ai découvert le Norvégien Tarjei Vesaas, Bruno Schulz… Aujourd’hui encore, Nathalie-Serval-Martha-Grimes-Mystere-chambre-51.gifc’est vers ce type de littérature, aux marges du « mainstream » et du fantastique, que me portent mes goûts de lectrice. Sinon, au fil des ans, j’ai eu l’occasion de traduire des biographies (Simenon, Jacky Kennedy), des romans historiques, des livres documentaires… À l’heure actuelle, je me partage entre le roman policier (notamment Martha Grimes, un auteur que j’aime beaucoup) et la littérature jeunesse teintée de merveilleux, de fantasy… Si je devais exprimer un souhait, ce serait de pouvoir traduire le type de littérature fantastique que j’aime… et aussi des bandes dessinées, un genre auquel j’ai toujours eu envie de m’essayer.



Comment travaillez-vous ? Quels sont vos outils ?

Faute de place et de moyens, je n’ai jamais eu de bureau à proprement parler. Dans chacun des logements où j’ai vécu, j’ai occupé un coin de la chambre à coucher, de la salle à manger, du salon… Ça n’a pas toujours été évident de concilier mon travail et les habitudes de la ou des personnes qui partageaient cet espace de vie avec moi, mais je m’y suis habituée, j’ai appris à créer une bulle autour de moi. Et puis, je suis seule la plupart du temps, alors j’apprécie un peu de compagnie à l’occasion… Je suis sur le point d’emménager dans un logement qui comporte deux chambres, dont une ne sera occupée qu’occasionnellement. J’ai été tentée d’y installer mon bureau, mais à la réflexion, j’ai préféré en laisser l’usage à mon compagnon comme « salle de musique ». Mon espace personnel se trouvera dans la véranda contiguë au salon, auprès d’une large baie vitrée ouvrant sur le jardin – il y a pire comme cadre de travail…

Sinon, depuis trois ans, je traduis sur un MacBook Pro. J’aime l’idée de pouvoir travailler ailleurs que chez moi, même si, en réalité, je le fais rarement. Le jour où je trouverai l’écran ou le clavier trop inconfortables, j’investirai dans un poste de travail fixe, mais je n’en suis pas encore là. J’aime avoir mon vieux Robert à portée de main, et comme je traduis régulièrement des séries, j’ai souvent besoin de me référer aux ouvrages précédents du même auteur, ce qui nécessite un plan de travail assez spacieux… Sans parler de la déco, dont la photo ci-jointe vous donnera un aperçu, pharmacie comprise.
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En ce qui concerne mon planning, concrètement, avant d’entamer une traduction, je divise le nombre de pages que compte le manuscrit par celui des semaines dont je dispose (plus une pour la relecture), de manière à définir un quota hebdomadaire que je m’efforce de boucler en cinq jours. Si je prends du retard en cours de traduction (ce qui est généralement le cas… Il peut se passer beaucoup de choses en trois ou quatre mois !), j’allonge ma semaine et mes journées de travail. Et si malgré cela je prévois d’être en retard, j’en avertis le plus tôt possible l’éditeur.
 


Nicolas Perrot d’Ablancourt, traducteur et théoricien de la traduction du XVIIe siècle, prenait le parti de réaliser des traductions élégantes. Vos traductions sont-elles à l’image de ce traducteur de « Belles infidèles » ou vous attachez-vous à proposer des traductions fidèles aux textes d’origine ? Autrement dit, privilégiez-vous davantage le rendu final ou le texte d’origine ?

J’ai déjà répondu en partie à cette question plus haut. Sans aucun doute, l’élégance m’importe davantage que la fidélité stricte. Mais l’infidélité est parfois le meilleur moyen de rendre justice à un texte, voire d’être fidèle à son esprit, son humour, son rythme, en prenant des libertés avec la lettre.



Avez-vous rencontré des difficultés liées à l’absence de correspondance entre une langue d’origine et la langue cible (expression, mot précis, formulation, etc.) ? Avez-vous un exemple ?

Oui, bien sûr, même si je n’ai pas d’exemple précis en tête. Là encore, j’ai un peu abordé cet aspect plus haut, dans ma réponse à votre question sur « l’intraduisible ». Dans les genres littéraires que j’aborde, la consigne des éditeurs est de recourir le moins possible aux fameuses « notes du traducteur ». Donc il faut user de périphrases, placer des explications dans la bouche d’un personnage, bref, trouver des astuces… ou renoncer à traduire une notion, une référence culturelle qui vous entraînerait dans des développements susceptibles d’alourdir inutilement le texte.



Avez-vous la possibilité d’entrer en contact avec les auteurs ?

Internet a révolutionné le travail du traducteur, notamment en lui offrant la possibilité de correspondre rapidement et aisément avec l’auteur qu’il traduit. Pour ma part, il m’est rarement arrivé d’entrer en contact avec un auteur alors que je traduisais une de ses œuvres, mais chaque fois que je l’ai fait, il s’est montré disponible et disposé à répondre à mes questions.



À quelles autres difficultés avez-vous été confrontée lors d’une traduction ? Avez-vous une anecdote ?

Justement, votre dernière question a fait surgir un souvenir de ma mémoire. À l’occasion du centenaire de la naissance de Georges Simenon, en 2003, les Presses de la Cité ont publié une biographie de l’écrivain que j’ai cotraduite de l’anglais. L’auteur avait émaillé son texte de très nombreuses citations des œuvres de Simenon, d’extraits d’articles, d’interviews, le plus souvent sans en donner les références. Évidemment, il n’était pas question de retraduire ces citations (même si, à la lecture d’autres biographies précédemment parues, j’ai pu constater que tous nos confrères n’avaient pas eu les mêmes scrupules). Mon « binôme » et moi sommes alors entrés en contact avec l’auteur, qui nous a répondu que ses archives se trouvaient dans le grenier de sa maison de campagne, auquel il n’aurait pas accès avant la parution du livre. Par chance, les Presses font partie du même groupe que les Éditions Omnibus, qui ont publié l’intégrale des œuvres de Simenon ainsi que plusieurs études sur le sujet. J’ai passé de longues heures dans leurs bureaux (mon confrère résidant en Belgique, nous avions décidé que cette partie du travail m’incombait tandis qu’il se chargeait des études « de terrain »), à feuilleter leurs collections et solliciter leurs avis éclairés (Ce travail de recherche a été rémunéré par les Presses, je le précise). À quelques exceptions près, nous avons pu identifier toutes nos citations. Mais nous avons alors découvert que notre auteur 1) ne comprenait pas le français aussi parfaitement qu’il l’imaginait. 2) connaissait surtout l’œuvre de Simenon à travers des traductions anglaises pas toujours fidèles ni exactes. Ces lacunes l’amenaient parfois à des interprétations et des développements qui, rapportés à la citation d’origine, perdaient toute pertinence… Nous n’avions alors d’autre choix que de sabrer le passage en question. Également, le texte comportait de nombreuses erreurs factuelles, historiques… Cette expérience m’a confortée dans la certitude qu’un traducteur ne doit jamais se fier entièrement ni à l’auteur, ni à l’éditeur d’origine de l’ouvrage qu’il traduit.

Sinon, en littérature jeunesse, la principale difficulté que je rencontre est de trouver le ton juste quand je dois faire parler des personnages adolescents, parfois à la première personne. Le livre que je traduis actuellement fait alterner le point de vue de deux narrateurs différents, un frère et une sœur âgés respectivement de quinze et treize ans. Je dois donc tenir compte de leur différence de maturité, de tempérament – lui est plus posé et intello, elle fait preuve de davantage d’humour et d’invention. Je me demande en permanence : est-ce qu’un ado d’aujourd’hui emploierait cette expression, s’exprimerait ainsi ? En même temps, il ne faut pas tomber dans la caricature du « djeuns », en utilisant des tournures et un vocabulaire qui apparaîtront complètement datés d’ici un an ou deux… Pour le moment, je prends beaucoup de plaisir à cet exercice, mais je ne sais pas si je saurai encore faire ça dans dix, quinze ans…



Qu'est ce qui vous plaît le plus dans ce travail ?

Pouvoir travailler en pyjama :-) Ne pas devoir prendre le métro pour me rendre au bureau, ne pas avoir de comptes à rendre au quotidien à une hiérarchie, me plier au rituel des réunions, des évaluations, des discussions autour de la machine à café ; organiser mon temps de travail en fonction de ma vie de famille, mes occupations extérieures, mon horloge biologique… Et le privilège d’exercer une activité toujours stimulante pour l’intellect.



Le moins ?

La souplesse d’organisation que j’évoquais plus haut a son revers : le traducteur a souvent tendance à se croire plus disponible qu’il ne l’est en réalité, et son entourage également ! De même, le caractère stimulant de notre activité implique une attention constante. Il n’y a pas place pour la routine en traduction.

Sinon, je travaille souvent sept jours sur sept, le soir, je pars rarement en vacances sans emporter mon ordinateur… Mais c’était également le cas lorsque j’étais salariée, et ma rémunération ne tenait pas compte des heures supplémentaires que j’effectuais.

Il y a quelques années, j’aurais probablement cité « la précarité » parmi les inconvénients du métier, mais avec le recul, celle-ci m’apparaît toute relative. Même les salariés en CDI ne sont pas à l’abri d’un licenciement, et ils n’ont qu’un employeur… Moi, je travaille pour deux éditeurs, et un troisième m’a sollicitée à plusieurs reprises pour que je traduise pour lui. Si, pour une raison quelconque (changement de directeur de collection, désaccord, faillite…), une de ces portes se fermait demain, les autres resteraient ouvertes. Toutefois, comme tous les professionnels de l’édition, je m’interroge sur l’évolution du secteur dans un contexte économique difficile, sans parler de l’entrée dans l’ère du numérique, du piratage. D’ici quelques années, serai-je toujours capable de m’adapter à ces évolutions ? Les éditeurs publieront-ils toujours autant de traductions de l’anglais, et à quels tarifs ? Mes capacités intellectuelles, ma santé, me permettront-elles d’exercer mon activité pendant encore vingt ans ? Autant de questions sans réponse…



Vous arrive-t-il d’échanger avec d’autres traducteurs ? De comparer vos travaux, vos avis ?

Je fréquente un certain nombre d’autres traducteurs, nous échangeons beaucoup à propos des conditions dans lesquelles nous exerçons notre métier, à l’occasion nous nous recommandons mutuellement à des éditeurs. Mais pour ma part, je sollicite très rarement l’avis de mes confrères sur mes travaux publiés ou en cours. Comme le dit une de mes amies, « Je ne parle jamais de ses traductions à un autre traducteur, et je ne souhaite pas qu’il me parle des miennes ». Je trouve cette attitude assez sage. Je suis adhérente à l’ATLF, dont je soutiens l’action, mais je ne participe pas à la liste de discussion – j’estime que mes anciennes fonctions aux Presses de la Cité rendent ma position assez délicate vis-à-vis de certains autres adhérents. Et je me méfie beaucoup de l’effet chronophage des listes de discussion, forums, etc.
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Le traducteur, un passeur ?

Je m’aperçois que j’ai devancé votre question plus haut, en vous donnant ma définition de la traduction… La réponse est donc oui, sans hésiter ! C’est un rôle dont on n’a pas toujours conscience, mais on a parfois de jolies surprises. Ainsi, il y a quelques années, j’ai fait la connaissance d’un jeune auteur dont j’apprécie beaucoup le travail, Mélanie Fazi. Elle m’a révélé que mes traductions de Lisa Tuttle, qu’elle avait lues, adolescente, étaient en partie à l’origine de sa vocation… J’en ai été très flattée, et je suis heureuse que Mélanie et moi collaborions aujourd’hui sur un projet autour de cet auteur.



Lisa-Serval-Jonathan-Carrol.jpgVous avez reçu le Grand Prix de l'Imaginaire en 1999, pour la traduction de L’Enfant arc-en-ciel de Jonathan Carroll, quelle a été votre réaction ? Cette distinction vous a-t-elle permis d’obtenir une meilleure reconnaissance ?

D’abord, la traduction de ce roman de J Carroll (j’en ai traduit quatre en tout) demeure un très bon souvenir. Je déplore que cet auteur ne soit plus édité en France depuis la  disparition de Jacques Chambon. Ensuite, ce prix a eu des répercussions importantes sur ma vie, pas uniquement professionnelle. À l’époque, je traversais une période critique. À la suite d’une séparation, j’étais retournée dans ma famille, puis il y avait eu la disparition d’Alain Dorémieux… Jusque-là, j’avais toujours vécu en province, très à l’écart du milieu de l’édition en général et de la SF en particulier. Internet n’en était qu’à ses balbutiements, les réseaux sociaux n’existaient pas… Pour tout vous dire, avant qu’il me soit décerné, j’ignorais même l’existence du Grand Prix de l’Imaginaire ! Mais quand je me suis rendue à Poitiers afin de le recevoir, j’ai découvert que mon nom signifiait quelque chose pour un certain nombre de personnes. J’ai retrouvé là-bas des gens que j’avais perdus de vue, comme Michel Demuth, un ami d’Alain ; j’en ai connu d’autres dont certains sont devenus des amis ; j’ai enfin rencontré Jacques Chambon, pour qui je travaillais déjà depuis dix ans… Cette expérience m’a confortée dans l’idée de tenter ma chance à Paris, ce que j’ai fait l’année suivante. Je ne l’ai pas regretté.



Michel Tournier, estime que la traduction est un « exercice [qui] prépare excellemment à l’œuvre originale ». Vous êtes vous déjà détachée de votre travail de traductrice pour écrire vos propres textes ?

Oui, cela fait des années que j’écris – pas autant que je le souhaiterais – de la poésie, des textes de chansons… J’ai également écrit un texte pour l’anthologie de Richard Comballot, « Dimension Dorémieux », chez Rivière Blanche. Mais la traduction occupe une grande partie de mes semaines, et pendant des années, j’ai consacré beaucoup de temps à des activités militantes dans le domaine de l’écologie. À l’avenir, je souhaiterais pouvoir consacrer au moins une heure quotidienne à l’écriture, c’est un engagement que j’ai passé avec moi-même. J’aimerais ouvrir la porte de ce jardin secret à un plus grand nombre de visiteurs que je ne l’ai fait jusqu’ici, encouragée par les réactions que j’ai pu recueillir au fil des ans. Les genres dans lesquels j’ai choisi de m’exprimer me satisfont pleinement… Et ils me permettent d’explorer des dimensions de l’écriture très différentes de celles que j’arpente au quotidien dans ma pratique de traductrice.

 

 

Propos recueillis par Anaïs, Noémie et Lory

 

 

 


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Published by Anaïs, Noémie et Lory - dans traduction
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6 mai 2012 7 06 /05 /mai /2012 06:00

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Mardi 7 février 2012. 10h30. Après de nombreux mails échangés, nous avons enfin rendez-vous avec Éric Moreau, traducteur, la trentaine. C’ est déjà « un vieux routier » et il compte à son actif plus d’une quarantaine de traductions. Il est bordelais d'adoption depuis quelques mois seulement. Il a rejoint, dès son arrivée,  l'ECLA, pour « connaître d'autres traducteurs du coin » mais surtout pour parler de son métier, réaliser des ateliers. Ce n'est pas avec le nombre de salons du livre qui existent en France qu'il le pourra. En effet, très peu ont pour thématique principale la traduction. Le plus connu, et le seul :  l'ATLAS qui a lieu chaque année, en Arles, en partenariat avec  l’ATLF.

Notre interlocuteur a commencé ses études par un DEUG d’anglais puis a fait une licence de traduction littéraire à Paris 7, « au départ c’était un peu par curiosité, par attrait pour la traduction, pour voir un petit peu ». Il postule ensuite au DESS traduction où il est sélectionné comme treize autres personnes, étudiants ou traducteurs professionnels. C’est lors de cette formation qu’il rencontre des traducteurs chevronnés comme celui de James Ellroy, Freddy Michalsky, « une rock star dans le milieu de la traduction » ! Cette rencontre est un élément déclencheur, Eric Moreau est décidé à poursuivre dans cette voie-là, et plus particulièrement, dans celle de la traduction du roman policier, même si celui-ci est encore considéré comme un genre mineur. Il nous avoue que, de sa promotion, peu d’entre eux ont continué dans cette voie. De toute façon, « la traduction n’a jamais été un métier à diplôme ». En effet, beaucoup de traducteurs sont des personnes qui se débrouillent en anglais et ont une bonne plume en français, comme des universitaires par exemple ou d’anciens étudiants de cursus d’anglais ou de lettres. Au terme du DESS, Eric Moreau, tourné vers le polar, est placé chez les éditions du Masque, « vous savez les couvertures jaunes ». Au début, il effectuera, ce qu’il nomme, « les basses besognes » (« attention je ne faisais pas le café ! » mais le collationnement ou le report de corrections d’un traducteur sur un texte). Petit à petit, il fait ses preuves. Elles s’avèrent concluantes. On lui propose le « premier contrat dont un petit traducteur rêve ». C’était il y a douze ans, en 2000. Depuis, il enchaîne les contrats, de manière plus ou moins régulière,, « il y a toujours le débat bien payé/mal payé, des fois vaut mieux être payé un peu moins mais avoir des contrats plus réguliers ou des textes moins prestigieux mais qu’on traduit deux fois plus vite ».



Il nous rappelle qu'un diplôme de traduction n'est pas synonyme de garantie de travail. « Ce n'est pas comme les gens qui font une école de commerce, ou une école prestigieuse, et en général on les appelle pour leur filer du boulot. Nous on ne nous appelle pas ». Les traducteurs, comme les auteurs, sont souvent enfermés dans un genre propre. Il peut être difficile d’en sortir. Une fois le traducteur trouvé, l’étape suivante est le mode de rémunération. Avant, les traducteurs étaient rémunérés au feuillet de traduction (25 lignes de 60 caractères). Maintenant, il faut prendre en compte « la difficulté du texte, la notoriété du traducteur, la langue », entre autres. Selon l’A TLF, le prix au feuillet est compris entre 17 et 21 euros, « c’est très optimiste ». On parlerait plus de 12 euros du feuillet, « et là c’est difficile d’en vivre ou alors il faut traduire très vite et beaucoup ». Une fois le nombre de feuillets déterminé, on applique, le plus souvent, la règle des « un tiers / deux tiers » (« on paie un tiers de la somme à la signature du contrat et les deux tiers, l’à-valoir, à la remise et à l’acceptation de la traduction »). Avec l’arrivée des nouvelles technologies, ce moyen de calcul a été amené à évoluer puisque certains éditeurs prennent désormais en compte le nombre de signes typographiques. On décide ensuite du laps de temps que le traducteur aura pour mener à bien sa mission, « on dit "j’estime à tant de temps", et pour le coup il ne faut pas se planter, faut faire une estimation, c’est comme un devis ». Des royalties, soit des droits d’auteur, peuvent s’ajouter à la rémunération prévue à la base, en fonction du nombre de ventes, « dans 80-90% des titres ca n’arrive jamais parce que ça ne se vend pas assez, il faut que notre pourcentage sur le prix de vente fois x exemplaires, rembourse déjà ce qu’on a touché ».



L’éditeur a pléthore de CV de traducteurs. Pour choisir le bon, le mieux c’est de prendre une personne qu’on a eue en stage ou conseillée par un tiers, le monde de l’édition est fermé ; de fait, il est facile de connaître les « bons » traducteurs pour un type de texte. Une fois que le traducteur a fait ses preuves, il peut être contacté par l’éditeur lui-même, sans aucune démarche préalable. Il est choisi en fonction de ses compétences, « par exemple, il y a des domaines très pointus, sur tout ce qui est maritime, navigation ; alors là, c’est très compliqué. Il y a des traducteurs spécialisés là dedans. En général, ce n’est pas à la portée de tout le monde donc on  a ces traducteurs-là pour maitriser ce domaine ». Éric Moreau est en freelance, « on n’est pas en contrat avec un éditeur, si l’herbe est plus verte ailleurs… c’est à nous d’établir une bonne relation de travail ».

La traduction d'un polar est assez cadrée : pour 300-400 pages, on considère qu'elle prend 3-4 mois, on compte entre 6 et 8 pages par jour. Certaines fois le délai est allongé ; « si on peut, il faut toujours demander un délai un peu plus large, pour pouvoir assurer en cas de pépin ou autre... », quand les textes sont plus littéraires, plus prestigieux, demandent plus de temps de traduction.

Le travail de traduction peut alors commencer. Quand le temps le permet, des recherches en amont sont effectuées pour se documenter sur l'époque. L'arrivée des nouvelles technologies, notamment Internet, facilite ce travail. Eric Moreau « aime bien se lancer dans la traduction assez vite après l'avoir lu, prendre le texte vite puisqu'il est là ». Un premier jet est alors préparé, qu'on affine par la suite, avec des relectures et recherches : « on remet tout ça d'aplomb, on revient sur les passages qui ne nous plaisent pas toujours. Parce que quand on fait huit pages tous les jours, y a forcément des moments où on est un peu moins en forme, concentré, etc., donc on revient dessus, on harmonise le tout ». Il faut régler certaines difficultés propres à la langue. Par exemple, en anglais, le vouvoiement n'existe pas. Il faut donc traduire avec cette difficulté supplémentaire. « Par exemple, la victime et l'autre qui la harcèle, à quel moment est-ce que lui la tutoie ? Elle le tutoie ? À quel moment ? Enfin bref, ça paraît idiot comme ça mais c'est compliqué à gérer ! ». Et enfin, lors de la dernière lecture, on règle tous les problèmes liés à la langue, « la fameuse tâche du report de correction ». Même si Éric travaille sur ordinateur, il préfère quand même relire son texte sur papier. « Ça n'a rien à voir, c'est inscrit dans nos gênes, tout de suite y a des choses qui nous sautent aux yeux ». Ensuite, le texte est soumis à l'éditeur qui le corrige par le biais d'un ou plusieurs correcteurs. Il faut qu'il entre dans les critères du policier français, « c'est-à-dire garder le rythme, surtout que ce soit clair, rythmé, bien travailler les dialogues, les descriptions, que ça coule surtout » pour parler réellement à ce lectorat. Pour cela, le traducteur a une certaine liberté d'exécution, même si «on ne change pas les noms, on ne change pas l'intrigue, on ne coupe pas deux pages parce qu'on trouve que c'est ennuyeux ».

Les correcteurs et l’éditeur permettent d’avoir un avis extérieur, « car quand on est seul face à son texte au bout d’un moment on ne voit plus ». Des suggestions, des modifications s’ensuivent. Il faut savoir que, en cas de désaccord sur une tournure de phrase, un choix de translation, le traducteur a toujours, en théorie, le dernier mot (« ce n’est pas non plus la guerre à savoir qui aura raison ! ») puisque c’est son nom qui est imprimé sur le papier. En cas de mauvaise traduction, on se retournera contre celui-ci non contre les correcteurs, « parce que la personne qui a le texte fini voit le nom du traducteur, il n’y a pas comme dans les films un générique avec marqué "édité par un tel, corrigé par un tel" ». Le but est vraiment de rendre une rédaction de qualité, qui plaise avant tout aux lecteurs. « Le traducteur doit avoir le dernier mot et être responsable de son texte et être carré avec ce qu’il a fait ».

On estime qu'il faut refaire les traductions tous les trente ans, ça s'appelle le rewriting, « pour que les textes soient retravaillés, remis au goût du jour et puis corriger les choses qu'il pouvait y avoir : erreurs de traduction, inexactitudes, rajouter des passages qui avaient été sucrés ».



La question qu'on peut se poser, à juste titre, à force de traduire les textes d'un autre : n'a-t-on pas envie d'écrire un roman ? Éric Moreau nous avoue qu'« à un moment oui, et puis, en fait, c'est vraiment deux disciplines différentes, […] les tentatives n'ont pas été concluantes, il ne suffit pas de maîtriser l'outil d'écriture, il faut avoir les idées et c'est un peu cela qu'il me manquait ».



Il n'a pas eu la chance de rencontrer beaucoup d’auteurs qu'il a traduits. Certaines fois, il les contacte par mail, pour leur demander des renseignements complémentaires ou simplement leur dire qu'il traduit leur livre. Mais l'éditeur les tient au courant s'ils signent sur un salon en France.



Le choix du titre peut être laissé au traducteur, puisque le plus souvent, le titre original n'est pas repris. L'éditeur « demande des titres, il veut des titres ». Ce n'est pas toujours simple pour trouver celui qui correspond parfaitement aux romans. Il faut qu'il soit percutant, qu'il donne envie aux gens de l'acheter (« dans un bouquin on sait ce qui marche : le titre, la couverture, la quatrième »).  Si le traducteur travaille en collaboration avec l'éditeur pour le choix du titre, ce n'est pas le cas de celui de la couverture qui, elle aussi, ne reprend que rarement celle de sa version originale. Des graphistes, dans chaque maison d’édition, sont spécialisés dans ce domaine.



Le débat sourciste/cibliste ? « Ça fait parler dans les formations, écrire des papiers. C'est un vieux débat qui fait bien marrer chez les traducteurs parce qu'on est toujours entre les deux, c’est un compromis permanent où à la fois il faut respecter au maximum le texte original tout en transformant un texte en français bien écrit qui corresponde au critère de l’édition en France et du lectorat français. […]. Le débat sourciste/cibliste, c'est au fond un débat universitaire ». Le traducteur est considéré comme l'homme de l'ombre (moins par manque de reconnaissance que par la solitude qu'entraîne leur métier, l'absence du statut d'auteur), et le passeur, même si pour Eric Moreau« passeur c'est un petit peu prétentieux. Oui, on permet à des gens de lire des textes qu'ils n'auraient pas pu lire autrement ».

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Entretien complet avec Éric MOREAU


Présentation du traducteur

 

Pourquoi être traducteur et comment êtes-vous devenu traducteur ?

Ce n'est pas un hasard. J’ai commencé une fac d’anglais, après le bac. J’avais lu des bouquins comme tout le monde, traduits, sans savoir exactement de quoi il retournait, en voyant vaguement comme ça des noms mais la traduction, ça ne me parlait pas plus que ça… J’ai donc commencé un cursus d’anglais sans trop savoir ce que j’allais en faire après. C’était un DEUG (à l’époque c’était encore un DEUG et pas une licence !). Filière générale, DEUG d’anglais LLCE, littérature peut-être pour être prof… À l'université Paris 7 a été créé le premier DESS, master pro 2 de traduction littéraire sous l’impulsion d’enseignants de l’université et de l’ATLF donc l’Association des traducteurs de littérature de France. Ce qui signifie bien qu’il y avait un désir de formation. Ce DESS se passant dans cette fac-là, ils ont décidé de commencer la filière en amont en commençant à partir de la licence. Il y avait une spécialisation à partir de la licence, ce qui est rare ; en général c’est plutôt à partir de la maîtrise. Il y avait une dominante « Traduction » en licence et au terme du DEUG on nous a parlé de cette nouvelle licence. Certains étudiants avaient possibilité d'y postuler. Alors c’était sur un petit concours d’entrée, il y avait un nombre de places limité puisque tout était calqué sur le DESS. Le DESS, c’était 14 places qui s’adressaient aux étudiants titulaires au moins d’une maîtrise ou aux traducteurs déjà professionnels qui voulaient compléter leur formation. Donc, pour cette licence, quatorze places étaient disponibles aussi tout simplement parce qu’il y avait 14 places en stage en maison d’édition à Paris. Donc on avait un petit test d’entrée avec un ou deux exercices de traduction, traduction de roman, un passage à faire. Un exercice de français puisqu’on appuyait beaucoup sur le français. Donc de fil en aiguille, j'ai fait cette licence puis une maîtrise. Au départ c’était un peu par curiosité, par attrait pour la traduction, pour voir un petit peu. Et au cours de ce cursus on avait des interventions de professionnels, donc de traducteurs chevronnés, dont le traducteur de James Ellroy de l’époque qui s’appelait Michalski. C’était vraiment une rock star dans le milieu de la traduction ! Pour le commun des mortels, il n’était pas forcément connu mais dans le milieu de l’apprenti traducteur, il était connu. Il nous a parlé de son métier, comment il est venu à traduire et à traduire spécifiquement du roman policier. Moi, j’étais déjà tourné vers le roman policier donc ça m’a encouragé dans cette voie-là.



Vous ne traduisez presque que du roman policier. C’est suite à cette rencontre ?

C’est suite à ça, oui. Je voulais déjà aller dans la traduction mais à la fac on regarde souvent le polar comme un genre mineur. Mais ce traducteur a au contraire traduit James Ellroy donc c’est coton, il ne faisait que ça, il n’avait pas envie de traduire autre chose… Mais c’est cette rencontre qui a été un élément déclencheur.



Et les autres personnes qui ont aussi suivi ce cursus-là, ont-elles aussi continué dans la traduction ?

Pas forcément. Quand je vous parle de cet épisode, c’était en licence donc c’était assez tôt dans le cursus. Après il y avait toujours le filtre du test d’entrée en maîtrise, donc ça devient plus difficile. Certains ont suivi cette voie, d’autre ont bifurqué vers des cursus plus standard entre guillemets pour la fac comme en littérature, civilisation… Et dans l’ensemble si on était là c’est qu’on avait envie de faire de la traduction. Il y a le hasard des tests. Si on n’est pas inspiré ce jour-là ... C’est le principe des concours, on prend les quatorze premiers. Tout le monde n’a pas continué, j’ai retrouvé assez peu de monde en DESS. Et de ma promotion, on est une petite moitié à avoir poursuivi mais même pas dans la traduction pure et dure. J’ai une copine de promo qui est éditrice, maintenant…



Alors concrètement comment avez-vous commencé ?

Concrètement, c’est au terme du DESS. Comme c’était une formation professionnelle, on n’avait pas un stage du type alternance. C’était au terme de l’année universitaire qu’on en effectuait un dans une maison d’édition. On attribuait une place en stage chez un éditeur à chacun des étudiants selon les préférences. On m’a mis aux éditions du Masque comme j’aime bien le polar (vous savez les couvertures jaunes quand ils ont commencé en grand format). Et on nous proposait un stage de traduction, c’était le schéma classique où on passait un jour ou deux chez l’éditeur, il nous montrait et nous présentait leur travail. On nous donnait trois chapitres de traduction d’un texte. Puis on rentrait chez soi et le lendemain, on le rendait à l'éditeur qui nous disait si ça allait ou pas. Ce n’était pas très intéressant puisqu’on avait déjà passé l’année à faire ce type d'exercice. On avait déjà un tuteur professionnel, et un autre qui était universitaire – c’était par binôme.

J’ai fait un stage en édition où au début je faisais des basses besognes, mais attention je ne faisais pas le café ! C’était du vrai travail mais par exemple quand une traduction arrivait et avait été corrigée, je faisais le collationnement ou je reportais les corrections d’un traducteur sur un même texte. Et puis de fil en aiguille j’ai appris comment ça se passait, ce qu’on attendait des correcteurs, les signes typographiques aussi. C’était donc vraiment très riche d’enseignement.

Après j’ai corrigé moi-même des traductions : on m’a fait confiance assez vite. Après j’ai rédigé des 4e de couverture, etc. Vraiment c’était très instructif. Ça s’est très bien passé, j’ai sympathisé avec l’équipe… J’ai expliqué que mon objectif était de me diriger vers la traduction, donc évidemment j’ai demandé si je pouvais faire un essai.

Et donc voilà on m’a donné ma chance assez vite. J’ai fait un essai et ça s’est bien passé. J’ai eu le premier contrat dont un petit traducteur rêve. Après j’en ai eu régulièrement, j’ai rencontré du monde… ça s’est fait comme ça et c’est vrai que le stage en traduction c’est un bon pied à l’étrier, plutôt que le démarchage qui consiste à envoyer des CV, des lettres. Quand on n’a rien traduit à part des petits bouts à la fac, il y a déjà assez peu d’éditeurs qui, on le comprend, donnent leurs chances à des gens qui n’ont jamais traduit. Mais en même temps, faut bien commencer un jour ! Donc commencer en maison d’édition, voir comment ça se passe, c’est un bon moyen.



Peut-on être traducteur aujourd’hui sans avoir de diplôme ?

Ah oui, oui, bien sûr ! La traduction n’a jamais été un métier à diplôme. Il y a des forums sur Internet si vous avez besoin d’aide. Un site est réservé aux traducteurs qui travaillent déjà, donc qui ont déjà eu un contrat ou justement aux étudiants de master qui se dirigent vers la traduction ou pour des profs qui essaient de se convertir en complément de leur activité. Et parmi ces gens-là, on est très peu à avoir un diplôme, c’est assez récent en fait. Le premier DESS de Paris 7 doit avoir quinze ans, peut-être un peu plus…C’est tout frais. Et au début, c’était pas spécialement reconnu. Avant, la traduction c’était un peu le hasard. Quelqu’un qui avait fait par exemple des études de lettres. Un profil possible, c’est une personne qui avait fait des études de lettres, qui était enseignant et connaissait plus ou moins l’anglais, à qui l'on disait : « Tiens, tu parles anglais, t’es bon en français, est-ce que tu peux traduire ça ? ». Ce n’était pas toujours comme ça mais avant ça y ressemblait. On venait souvent par hasard à la traduction et on apprenait sur le tas. Il fallait déjà avoir une maîtrise de l’anglais suffisante et puis un don pour le français évidemment puisqu’on s’adresse à un lectorat français. C’est le texte définitif qui compte même s'il prend racine sur l’anglais. Maintenant, ce n’est pas une condition sine qua non, c’est vrai que ça peut aider d’avoir un diplôme, ne serait-ce que pour mettre le pied à l’étrier.



Arrivez-vous à ne vivre que grâce la traduction ?

Oui, oui, ça fait douze ans, maintenant. Mon premier contrat, c’était début 2000. Donc j’en vis, ce n'est pas le cas de tout le monde et ce n’est pas forcément évident. Il faut travailler régulièrement en fait, avoir des contrats réguliers. Là on a toujours le débat bien payé/mal payé, mais des fois il vaut mieux être payé un peu moins mais avoir des contrats plus réguliers ou des textes moins prestigieux mais qu’on traduit deux fois plus vite. Après, de temps en temps, pour le plaisir de la traduction, c’est toujours sympa d’avoir un auteur avec un vrai travail de traduction, avec des textes plus compliqués, où l'on peut passer du temps dessus. Mais il faut réussir à en vivre. Certaines personnes y arrivent en traduisant des titres prestigieux mais c’est quand même un petit groupe assez restreint. Il faut savoir aussi que le volume de traduction dans l’édition aujourd’hui, la littérature dite blanche par opposition au roman noir, représente une petite portion du volume de la publication qu’on a. La maison Arlequin couvre à elle seule un pourcentage très important du volume des publications en France, et ce n’est pas le seul éditeur à faire de la littérature populaire. Après on retrouve toutes les maisons d’édition qui ont leur collection de polar. C'est peut-être un peu moins systématique maintenant, mais à un moment tout le monde montait sa collection de romans policiers, de romans noirs… Moi, les éditeurs pour qui je traduis, par exemple 10/18 ils ont – ça fait longtemps déjà – pris le train en marche et créé une collection qui s’appelle « Grands détectives ». Une grosse partie de leur collection repose sur la reprise de textes déjà traduits ailleurs, les livres de poche. 10/18, c’est le polar historique, le roman victorien. Je traduis chez eux Anne Perry qui marche bien, et puis un peu de toutes les époques, du roman médiéval jusqu’à finalement des histoires assez contemporaines.



Dans le cadre de vos études, ou pour parfaire vos traductions, êtes-vous parti à l’étranger ?

Des séjours courts mais on ne peut pas dire que ca m’ait aidé. Là, c’est pareil, selon les profils, par exemple moi, mes deux tuteurs que j’avais au DESS, sans citer de nom, il y en avait un – les deux étaient des traducteurs très réputés – qui avait vécu longtemps aux États-Unis, qui avait vécu sa vie là-bas et qui était revenu en France – il était aussi éditeur – et pour lui, c’était indispensable de vivre à l’étranger un minimum de temps. C’était peut-être vrai à une époque, la préhistoire avant internet, où avoir des références culturelles, on peut maîtriser la langue par les bouquins, mais maîtriser les références culturelles contemporaines c’est autre chose. Effectivement, c’était vrai à une époque. Maintenant avec internet, même si c’est un plus d’y avoir vécu, on peut s’en passer. Et donc, l’autre avis, c’est celui de mon autre tutrice, qui avait fait ses études et avait vécu quelque temps en Angleterre, mais pas deux ou trois ans, pas de séjour vraiment prolongé. C’était une traductrice très réputée elle aussi, qui n’avait plus rien à prouver. Il se trouve que je me suis lancé dès la licence dans cette voie qu’est la traduction ; il était carrément déconseillé de partir, ce qu’on faisait dans d’autre filières de littérature, civilisation ; on leur conseillait de s’imprégner de la langue, de la culture, d’aller faire un an d’assistanat, dans un pays anglophone et il y en a beaucoup qui sont partis comme ça pendant un an.

Mais nous, on mettait l’accent sur le français, c’est tout. Le but, c’est d’écrire en français et donc on nous le déconseillait. On avait plutôt tendance à nous demander d’améliorer notre français plutôt que d’améliorer notre anglais. Mais quand on a fait deux ans de DEUG d’anglais, qu’on s’est plongé dedans, il fallait plutôt qu’on lise en français, ce qu’on faisait beaucoup moins depuis deux ans pour pratiquer l’anglais. Après, il faut lire les deux pour ne pas perdre le contact avec l’anglais. On se rend compte qu’on prend vite des réflexes et des tics de traducteur. Chaque traducteur a ses tics, chaque auteur a ses tics. Il faut donc renouveler un peu la boîte à outils et donc du coup, comme j’ai fait les trois années de formation de traduction et qu’après j’ai enchaîné tout de suite pendant trois mois avec mon stage en édition. Je n’ai pas eu l’occasion de partir. À mon grand regret, d’ailleurs. Mais je ne désespère pas de le faire un jour parce que du coup j’ai un anglais oral vraiment pitoyable. On se rend compte que c’est une gymnastique de traduire toujours dans le même sens. À part les gens qui ont des amis anglais, qui l’entretiennent, moi, je n’ai jamais l’occasion de parler anglais, et puis on se rend compte que toujours traduire dans le même sens, c’est une gymnastique, des reflexes qu’on prend. Et dès que je dois traduire dans l’autre sens, je trouve cela très dur.



Relations éditeur – traducteur

Comment s’effectue le premier contact entre traducteur et éditeur ?
 
On entre dans la partie technique pure et dure et c’est intéressant aussi. Il faut aussi en vivre. Le premier contact traducteur/éditeurs, c’est pareil, il y a plusieurs configurations. Comme je l’ai expliqué tout à l’heure, par un stage, sinon on démarche, on envoie des CV, on explique ce qu’on traduit. C’est bien de ne pas envoyer à l’aveugle et de cibler : je connais votre collection, et ça m’intéresse. Je ne vais pas envoyer un CV à quelqu’un qui traduit du végétarisme, ce n’est pas du tout mon domaine. On peut se documenter après. On doit être polyvalent. Même dans le polar qui est ciblé, on doit pouvoir traduire dans différents domaines. J’ai dû faire des recherches sur les grottes en Californie, sur des sujets divers, ou historiques. On peut traduire dans le littéraire un peu tout ce qu’on nous donne. Mais sur des domaines très précis, qui sortent du littéraire et de la fiction, là, ça peut être plus compliqué, il ne faut pas faire n’importe quoi. De temps en temps, une fois qu’on est un petit peu installé, ça peut être un éditeur qui nous appelle.

En général, ça sort rarement de nulle part parce que l’édition est un petit monde. C’est un éditeur qui a discuté avec un autre qui lui a dit : « Moi, je connais untel qui cherche du boulot» ou « Moi, je recherche un traducteur, est-ce que tu connais quelqu’un ? ». Il y a plusieurs configurations possibles.



Comment l’éditeur choisit-il un traducteur par rapport à un autre ?
 
Un éditeur choisit un traducteur selon ses compétences, ce qu’il a sous la main ou s’il cherche un domaine particulier. Par exemple, il y a des domaines très pointus, sur tout ce qui est maritime, navigation, alors là c’est très compliqué. Il y a des traducteurs spécialisés là-dedans. En général ce n’est pas à la porté de tout le monde donc on appelle ses traducteurs là pour maîtriser ce domaine.

 

C’est vous qui prenez contact ou c’est l’éditeur qui vous contacte ?

Non ça ne se passe pas exactement comme ça. Alors, une fois qu’on est dans la maison d’édition, qu’on a eu un premier contrat, les éditeurs aiment bien savoir à qui ils ont à faire. Donc tel type de texte ils le donnent en général à tel type de traducteur, moi je suis dans le polar donc la question ne se pose pas trop. Mais voilà, ils vont chercher un traducteur qui est compétent dans un domaine et a fait ses preuves dans ce domaine-là. Après il y a des affinités, même dans le polar. On reste dans un éventail de genres mais il y a le polar historique, le thriller. Alors on a des affinités ; moi, au début j’étais plutôt dans des thrillers, dans du contemporain. Et puis mes goûts de lecture me conduisaient vers ça. Et puis de fil en aiguille, 10/18 m’a contacté parce qu’on leur avait parlé de moi, pour faire du Anne Perry donc du polar victorien. Ils cherchaient un traducteur parce qu’il en manquait à ce moment-là. Et on fait un essai. En fait, tout simplement, on vous demande si ça vous intéresse de traduire ça, et si oui est-ce que vous êtes d’accord pour faire un essai pour voir si ça colle ? Et puis après ils ont une équipe de traducteurs, ils voient ce qu’ils ont sous la main à tel moment et puis si ça correspond pour le bouquin à traduire. Après, pour un bouquin de style très particulier, l’éditeur peut aller chercher un traducteur précis qui a fait un bouquin dans un genre similaire et si le bouquin est bien fait…

C’est rarement le traducteur qui demande. Il faut qu’on ait des contrats régulièrement pour travailler et parfois on peut avoir envie de travailler pour certains éditeurs. Là, récemment, j’ai contacté une collection et donc j’envoie un CV en espérant qu’un jour ça débouchera sur un message ou un coup de fil. Puis les éditeurs ont parfois besoin de nouveaux traducteurs. Sinon c’est plutôt de la gestion de personnel. À tel moment, il y a tel bouquin qu’il faut traduire, quel traducteur est disponible, est-ce que ça colle avec le style et ça se fait comme ça. Mais en général c’est un peu comme les acteurs, on est vite dans une case, c’est rare qu’on ait des traducteurs qui traduisent des genres très différents. En général quand on me propose quelque chose, c’est du polar.



.C’est ce que vous voulez de toute façon.

Oui, moi, c’est par choix ! Même si après on a toujours envie de faire autre chose, et je serais ravi de traduire des auteurs un peu plus contemporains pas forcément de polar, de littérature américaine ou anglophone. Dans un genre différent, soit avec des thématiques différentes c’est toujours intéressant à faire et ça aère un peu la tête aussi.



L’éditeur, il a son mot à dire sur la traduction ?

Oui, bien sûr.



Et si votre traduction vous satisfait, peut-il vous forcer à changer un passage ?

Oui, ça ne m’est jamais arrivé mais bon, c’est pareil, il n’y a pas non plus beaucoup de choix. J’imagine qu’il y a des choix de traduction à faire sur un texte très particulier. Mais souvent on repère les textes qui vont être difficiles, il y a des auteurs connus pour ça et là, le mieux c’est de discuter en amont et de faire un choix entre l’éditeur et le traducteur pour savoir quelle direction on va prendre, quels choix on va faire, ça peut se passer comme ça. Ou en tout cas c’est le traducteur qui la plupart du temps repère certaines difficultés, qui sent qu’il y a un choix à faire, qui le fait lui-même. Après on demande à l’éditeur si ça lui convient. Voilà, on se met d’accord, on va dans cette voie-là. Mais c’est l’éditeur qui décide même s’il fait confiance au traducteur puisque c’est le premier à manipuler le texte original donc à faire des choix et puis à déterminer ce qui est le mieux. Après, on peut discuter sur des détails mais la direction principale c’est quand même le traducteur qui la donne.



Comment s’organise la rémunération ? Touchez-vous un pourcentage sur le nombre de livres vendus ?

Le format standard de rémunération c’est ce qu’on appelle le feuillet de traduction qui date de l’époque de la machine à écrire pour les journalistes, les écrivains. C’est donc 25 lignes de 60 caractères. Un roman de 200-300 pages donne du 500 feuillets. On n’est pas payé au nombre de pages, maintenant. Avant, c’était comme ça, on était rémunéré au feuillet, on faisait une estimation du nombre de feuillets. Selon la difficulté du texte, la notoriété du traducteur, la langue, on n’est pas payé pareil. On est payé tant du feuillet, on a une fourchette, une moyenne entre – selon l’ATLF, étude assez contestée qui n’est pas représentative de tous les traducteurs mais de ceux qui sont à l’ATLF et qui répondent – 17 et 21 euros en anglais. C’est très optimiste. Ça correspond à une certaine frange de traducteur mais ce n’est pas si évident que cela quand on débute, quand on fait de la traduction dans des maisons d’édition qui font du roman populaire et qui paient très mal – on est très loin du compte - , qui paient aussi au forfait. Pour moi, ça serait plutôt, à partir de et encore je suis gentil, de 12 euros du feuillet, et là, c’est difficile d’en vivre ou alors il faut traduire très vite et beaucoup.

Pour le tarif, il faut prendre le nombre de feuillets à l’arrivée, il y a un calcul de calibrage au début de la traduction. Il y a un petit calcul savant pour savoir à peu près combien ça va donner de feuillets. Par exemple, on sait que trois cents pages anglaises donneront 500 pages françaises. On part sur cette base-là. Il y a plusieurs choix. Le plus répandu est la règle des un tiers/deux tiers. On paie un tiers de la somme à la signature du contrat et les deux tiers, l’à-valoir, à la remise et à l’acceptation de la traduction. Il y a d’autres modes de paiement, comme le trois tiers mais c’est de moins en moins répandu : un tiers signature, un tiers remise et un tiers acceptation. Certains éditeurs, plus ou moins filous, disaient les un tiers ou les deux tiers à la publication mais ça il faut refuser absolument. Ça arrive que les textes soient lancés en traduction mais jamais publiés. Le traducteur qui a passé entre trois et cinq mois, si on ne le paie jamais, le manque à gagner est là puisqu’il a passé la moitié de son année pas payé. C’est à éviter. Mais ce n’est pas le plus répandu, heureusement.

Maintenant, avec l’informatique, il ya des modernisations pas forcément appliquées chez tous les éditeurs mais qui se répandent de plus en plus, c’est le comptage au signe informatique, qui est plus précis. Là, ça appelle un vrai calcul du tarif. Il est fait sur un feuillet de traduction assez espacé, plus que du 1500 signes informatiques, alors il faut revaloriser cela et se mettre d’accord. C’est plus équitable pour tout le monde. On peut se baser sur le texte source. Il n’y a pas la question du foisonnement, terme technique, l‘allongement du texte par rapport à l’anglais qui est plus resserré, plus dense, les mots sont plus courts, les tournures plus concises.

Et donc, souvent on compte, selon les traducteurs, entre 10 et 15% ; le texte est plus long à texte égal. Le texte est plus long en allemand parce qu’il y a des textes à rallonge ; quand on traduit de l’allemand vers le français, en général, ça raccourcit. En anglais, on allonge un petit peu. Comme l’éditeur peut trouver à redire, si on allonge trop son texte pour avoir plus de feuillets, on ne le fait pas, on cherche à être concis. Mais on imagine que ça a pu être fait, ça a pu exister que quelqu’un en rajoute un petit peu.

Ce que je vous dis là est de la théorie. Le problème de la technique du comptage au feuillet évite cela. C’est un calcul plus équitable. On peut négocier pour certaines oeuvres une rémunération au forfait : pour tant de pages, on vous propose tant. Je l’ai fait pour des textes différents, pour de la vulgarisation scientifique, pour de la jeunesse. Parce que là c’était très aéré. C’était un livre pop-up pour les gamins sur le corps humain ou l’espace je ne sais plus. Il y a du texte et si on le met en format feuillet, ça ne fait pas beaucoup de feuillets, mais alors le temps passé…. Mais on a des contraintes, comme pour le sous-titrage, de nombre de caractères, de mise en page, d’adaptation pour le coup vu que c’est pour les enfants. Donc là, le temps passé au travail est bien supérieur. On pourrait demander un tarif horaire, mais ça se fait très peu, en tout as dans la traduction ; on négocie un forfait avec l’éditeur. On passe un accord avec l’éditeur, on dit j’estime à tant de temps, et pour le coup il ne faut pas se planter, il faut faire une estimation, c’est comme un devis. Et on se met d’accord avec l’éditeur et puis après on peut plus ou moins s’ajuster. Là, ça peut être un cas où on est payé au forfait. Là-dessus s’ajoutent éventuellement les royalties, les droits d’auteur. Il faut savoir que tout ce que je vous ai expliqué, c’est considéré comme une avance sur droits d’auteur, un à-valoir. Ça nous est acquis quel que soit le nombre des ventes. On a fourni le travail. Et sur le contrat, on définit le tarif au feuillet, une estimation etc. et un pourcentage sur les ventes, sur la première édition, si c’est grand format ou poche, ça se négocie en général autour de 0,4% ; ça peut être entre 0,5 et 1% selon les éditeurs, les traducteurs. Et c’est là qu’arrivent les calculs savants, cette avance qui nous est acquise, pour espérer toucher les droits d’auteur sur les ventes, virtuellement sur le contrat oui, dans 80-90% des titres ca n’arrive jamais parce que ca ne se vend pas assez, il faut que notre pourcentage sur le prix de vente fois x exemplaires, rembourse déjà ce qu’on a touché. En sachant, que la moyenne des tirages dans le polar, la littérature populaire, peut aller entre 3 000 et 5 000 exemplaires. Ce n’est pas énorme. L’éditeur rentre plus ou moins dans ses frais. Il y a des premiers tirages plus ou moins importants, comme Anne Perry qui est à 20 000 exemplaires, et sont retirés après. Donc là on peut espérer. Après il y a des bestsellers qui se vendent par centaines de milliers. Pour les petits chanceux qui traduisent Twilight, Harry Potter, Millénium et compagnie, ils ont touché 10 000 euros pour leur travail ; tout ceci est virtuel je ne sais pas du tout combien ils sont payés, admettons que le prix de vente soit à 20 euros, ils ont 1 % soit 0,20 centimes, eh bien ils touchent 20 centimes fois x exemplaires. S’il y en a 100 000, ça va vite. Et tout ce qui dépasse est pour le traducteur, seulement quand l’à-valoir a été remboursé par les ventes, ce qui arrive je le répète très rarement. On peut toucher de temps en temps quelques centaines d’euros. Ça fait toujours plaisir ! Mais il ne faut pas compter là-dessus pour vivre. Ce qui paie c’est vraiment de traduire le texte. Les royalties, pour une grande majorité de traducteurs, c’est un petit bonus qui tombe. Depuis peu, on a le droit de prêt en bibliothèque, c’est calculé, je crois, sur le nombre de livres achetés par la bibliothèque, pas sur les emprunts. Si le bouquin est acheté par beaucoup de bibliothèques, je ne connais pas les calculs mais il y a un tarif qui s’applique. Ça ne fait pas manger non plus mais ça fait plaisir quand on les touche. Le gros de la rémunération c’est comme ça pour l’édition. On a un pourcentage en fonction du nombre de livres vendus sur le contrat mais ce n’est pas systématique.



Êtes-vous sous contrat avec une maison d’édition pour x romans ?

Pas du tout, on est free lance, indépendant. Normalement, il y a des accords tacites, mais du jour au lendemain tous mes éditeurs peuvent me planter, je ne sais pas ce qui peut m’arriver, soit un changement d’équipe, soit le traducteur ne satisfait plus, ça fait plusieurs traductions qui sont mauvaises, on l’a alerté et il n’y a pas d’amélioration, ça s’est vu aussi. Ou il n’y a pas assez de travail. Il n’y a aucune garantie de la part de l’éditeur à fournir des traductions. C’est tacite parce qu’on s’entend bien, que ça marche bien et il connaît notre situation, sait qu’on doit travailler régulièrement. Mais ils ne sont tenus à rien et nous non plus d’ailleurs. On n’est pas en contrat avec un éditeur ; si l’herbe est plus verte ailleurs… c’est à nous d’établir une bonne relation de travail. Moi, j’ai de la chance, je ne travaille qu’avec des éditeurs sérieux et puis avec qui ça se passe très bien. Je n’ai pas à me plaindre.

Ça n’empêche pas qu’il ya des périodes de trouble. Il ya des moments où je connais mon planning presque un an à l’avance et il y a d’autres cas où on ne sait pas ce qu’il arrive derrière et c’est plus stressant ; il faut relancer les gens, il faut attendre. Ce sont des situations qui peuvent durer un mois, deux mois. C’est à nous de faire que ca dure le moins longtemps possible, démarcher, etc. Comme on a le statut d’auteur, on est assez libre. On peut s’inscrire comme micro-entreprise pour entreprendre des travaux qui sont payés en salaire classique, pas en droit d’auteur, qui permet de cumuler des petits boulots comme les jeux vidéo, internet. On est assez libre, fait ce qu’on veut. La seule contrainte qu’on a vis-à-vis de l’éditeur, c’est écrit noir sur blanc dans le contrat, c’est de rendre la traduction le plus aboutie possible, dans les délais impartis.

Le texte est relu par l’éditeur ca,r quand on est seul face à son texte, au bout d’un moment on ne voit plus. Un regard extérieur est indispensable pour des choses à modifier, des suggestions, des choix ; on discute et puis ne serait-ce que pour des coquilles. Il y a ce qu’on appelle la préparation, qui est la première étape. Une fois qu’on a rendu notre traduction, on déblaie, on fait les indications de mise en page, etc., et on envoie à un correcteur ou deux, en fonction du travail qu’il y a à faire ; en général c’est un, mais s’il y a un gros enjeu sur le texte, il faut que ce soit vraiment nickel, qu’il n’y ait plus rien qui dépasse.



Quelle liberté avez-vous ?

J’ai normalement toute liberté. Je peux contester les corrections. Il y en a qui sont évidentes, évidemment, comme tout ce qui est syntaxe, orthographe, là je ne conteste pas, mais il arrive que sur une tournure de phrase, un choix de traductio,n des correcteurs fassent un peu du zèle et corrigent des choses sur lesquelles on n’est pas d’accord. Donc là, on amorce la question : « si j’ai traduit comme ça c’est qu’en fait… ça sera comme ça et pas autrement », ou alors on discute et on se dit :si ça a attiré l’attention du correcteur, c’est que ce n’est pas clair. Alors on peut discuter, et là on cherche autre chose.



Est-ce que le traducteur a toujours le dernier mot ?

Oui. En fait, ça dépend des relations qu’on a avec les éditeurs mais moi il se trouve que mes éditeurs me laissent, normalement, le dernier mot. Ce n’est pas non plus la guerre à savoir qui aura raison ! si vraiment, il y a un point litigieux, on essaie de trouver une solution. Mais sur le papier, c’est notre nom, donc on est responsable de notre oeuvre. Si la traduction se fait descendre dans un papier, c’est le traducteur qui prend, ce n’est pas le correcteur ou l’éditeur, en tout cas ce n’est pas le correcteur. Parce que la personne qui a le texte fini voit le nom du traducteur, il n’y a pas comme dans les films un générique avec marqué : édité par un tel, corrigé par un tel, donc c’est le nom du traducteur ; s’il n’est pas bien traduit, c’est très compliqué parce qu’il y a pas de mal personnes qui sont intervenues. Le traducteur doit avoir le dernier mot, être responsable de son texte et être carré avec ce qu’il a fait.


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Comment choisit-on le titre ? C’est l’éditeur qui vient vers vous, c’est vous qui allez vers l’éditeur ?

Alors, le titre, c’est amusant à quel point c’est très compliqué ! Certaine fois c'est évident, on ne se pose pas la question, c’est transparent donc c'est facile. Mais souvent ce n’est pas aussi simple ; donc, effectivement, c’est plutôt une adaptation. Après, de toute façon, l’éditeur demande des titres, l'éditeur veut des propositions de titres ! Des fois on trouve quelque chose dans le texte qui fait que c’est évident ; par exemple, j’avais traduit un auteur chez 10/18 toujours, un contemporain des années 40-50, du polar américain. C’étaient des romans un peu rigolos. Là, c’était une histoire de meurtres dans le milieu du cinéma à Hollywood, de gens avec la nuque brisée. Et donc je cherchais une histoire avec le cou… Et on en est arrivé assez vite à « Cou tordu à Hollywood ». Coup tordu et cou tordu : la sonorité faisait qu’il y avait une histoire de cou. Donc ce fut évident comme titre et la preuve, ça a été validé tout de suite !

Des fois c’est plus compliqué que ça. On propose des pistes, en général ça aide, on peut faire un résumé à l’éditeur pour lui montrer ; la quatrième de couverture, en général ça m’aide bien pour trouver des pistes. On cherche le thème, on cherche quelque chose qui va parler, qui est accrocheur surtout. Un livre, on sait ce qui marche : le titre, la couverture et la quatrième. On réfléchit, soit on trouve quelque chose de satisfaisant, l’éditeur valide et voilà. Soit on n’est pas content soi-même et on en parle avec l’éditeur…



Avez-vous votre mot à dire pour la couverture ?
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Non, pas du tout. Il y a quelqu’un dans la maison d’édition qui se consacre à ça, un graphiste… qui fait ça très bien d’ailleurs chez 10/18. C’est assez rare qu’on reprenne la couverture originale. Ça arrive ; là, le dernier que j’ai fait pour la trilogie Guillermo del Toro, comme c’étaient des sorties mondiales, on a repris le graphisme original mais c’est assez rare. Nous, on n’a pas voix au chapitre, là-dessus. À la limite, sur la quatrième de couverture, parfois on nous demande de la rédiger mais de moins en moins souvent. On nous fait juste intervenir sur le titre. Si le traducteur le souhaite, à partir d’un certain nombre de bouquins, il peut faire une petite préface pour expliquer soit le contexte soit certains choix de traduction. Ça reste sur des textes quand même très écrits. Par exemple, ça ne m'est jamais arrivé dans le polar parce que dans ce genre entre guillemets standard, on n'a pas un très gros travail d’écriture. Même si certains auteurs, des grands noms, comme James Ellroy, ont une vraie écriture. Chaque auteur a une petite particularité mais le travail sur l’écriture n'est pas très appuyé et donc en fait on travaille juste pour que ça rentre dans les critères du policier français, du policier en France. C’est-à-dire, garder le rythme, surtout que ce soit assez clair, rythmé, bien travailler les dialogues, les descriptions, que ça coule surtout. En général on répare le texte original, ça arrive que des fois ce soit vraiment mal écrit.



La traduction
 


Vous mettez combien de temps pour traduire un roman ?

Cela dépend vraiment de plusieurs paramètres. Le premier, évidemment c’est la taille du bouquin à traduire ! C’est sûr qu’un bouquin qui fait 150 pages, c’est rapide. Ca dépend aussi de la difficulté ! Bien sûr il y a la taille, la difficulté et le délai qu’on nous donne. En moyenne, dans le polar, c’est assez calibré, on va dire que c’est autour de 300 - 400 pages VO. Il faut compter à peu près trois - quatre mois. Trois mois, c’est bien si on arrive à tenir le rythme. Après c’est toujours pareil, selon la difficulté, on ajuste. Il y a des bouquins qui sont assez faciles à traduire. Moi je découpe en pages par jour. Entre six et huit pages. Quand c’est six pages, ça avance un peu moins vite mais des fois certaines sont un peu plus faciles, on est motivé on en fait huit, on va plus vite. En général c’est ça, minimum trois mois quand même pour une taille standard. Parce que là-dedans, il faut savoir qu’on a le premier jet qui peut être plus ou moins rapide.

Et puis ensuite, il faut se garder une fenêtre pour la relecture. C’est une tache aléatoire, selon qu’on a été inspiré ou pas sur le premier jet. Des fois, on s’est arraché les cheveux toute la journée sur le texte, on se dit « ça va être affreux ! », et puis finalement on a une bonne surprise, ça circule bien on a bien bossé. Parfois, on a des passages où on est moins content et on passe plus de temps sur la relecture, on retravaille plus le texte donc là, on a besoin de plus de temps. C’est pareil, faut se ménager du temps pour ça donc faut bien rajouter dix –- quinze jours pour bien relire, régler les derniers détails, quelques recherches s’il y a besoin et puis la phase laborieuse de report de correction. Comme beaucoup, moi j’aime bien relire sur papier, on travaille directement sur PC maintenant, mais à relire à l’écran on se rend compte que ce n’est pas pareil malgré l’habitude qu’on peut avoir et l’entraînement qu’on peut avoir de travailler sur écran. Sur papier, ça n’a rien à voir. C’est inscrit dans nos gènes, tout de suite il y a des choses qui nous sautent aux yeux. Même avec la même mise en page, c’est autre chose. Donc ça veut dire qu’on travaille sur papier, on peut faire ça dans son canapé, à table avec son café à côté – ça c’est des petits détails techniques – petite anecdote comme ça mais ça veut dire que les corrections qu’on a mises sur papier, il faut les reporter sur le texte… Alors c’est marrant au début, parce qu’on peut écouter de la musique en même temps mais au bout d’une journée c’est vraiment laborieux… Mais c’est pareil, ça prend du temps, ça peut prendre deux – trois jours selon la taille.

Je me souviens à un moment où j’étais moins expérimenté et des délais avaient fait que j’étais serré, je me souviens de fins de traduction un peu marathon où on pensait finir ce fameux report dans la journée et où il a fallu une bonne nuit blanche pour finir et rendre le texte à l’heure le lendemain ! Après, avec l’expérience, on essaie de s’organiser pour être à temps. Surtout quand il faut enchainer avec une autre traduction. Mais oui, il y a des fins de traduction épiques quand on a pris du retard… Il m’est arrivé de passer six mois sur un bouquin ! Parce que j’ai eu un bouquin de 500 – 600 pages anglaises, et en plus c’était aussi au début de mon métier et donc quand on sort de la fac, c’est pareil, il faut qu’on commence ! On n’a pas la même manière de traduire qu’au bout de dix ans quand on a traduit plus de quarante bouquins ! C’est sûr qu’on prend des réflexes, on acquiert de l’expérience, des automatismes, etc. ; on sait ce qu’on attende de nous. Moi pour le genre que je fais, en général c’est assez cadré, on va dire trois –  quatre mois en moyenne.

Mais si vous interrogez des traducteurs qui traduisent des textes plus prestigieux, soit de grande littérature, ou carrément des classiques, ou si on demande ça à des gens qui sont souvent aussi universitaires et qui font autre chose à côté, ça peut durer presque une ou plusieurs années. Par exemple pour Ulysse de Joyce, la dernière traduction qui est sortie au début des années 2000 par Gallimard, ils ont mis une équipe de trois – quatre personnes, des traducteurs professionnels, des universitaires spécialistes de Joyce, etc., parce que c’est un tel monument que traduire ça tout seul c’est un peu compliqué. Et donc là, c’est un cas très particulier mais ça peut arriver comme cela, pour des titres de ce type. Sinon, un traducteur seul à qui l’on confie un classique, s’il est universitaire à côté il va prendre beaucoup de temps et ce n’est pas seulement son seul moyen de subsistance principal. C’est différent. Et puis, un traducteur professionnel comme moi, qui vit de cela, qui traduit des textes plus littéraires, on lui donne un délai souvent plus large aussi parce que traduire une page de Darko Macan, c’est un peu plus compliqué que traduire une page de Michael Connelly. On a juste le style de l’auteur pour traduire la difficulté du texte.



Vous faites des recherches en amont ?

En amont, quand on peut c’est bien, mais on n’a pas toujours le temps… L’idéal, c'est déjà de lire le bouquin une fois pour voir de quoi il parle, et évidemment oui, on essaie de se documenter sur l’époque pour voir de quoi ça parle mais ce n’est pas toujours évident. En général les contrats sont signés avec une date butoir et entre les deux, il faut s’arranger pour faire la traduction et la rendre à l’heure. En plus de rendre une traduction de qualité, la première qualité j’ai envie de dire c’est de la rendre à l’heure, dans le délai imparti. Sinon, la chaîne éditoriale est décalée (la correction, la fabrication) et puis l’éditeur a un planning bien établi qu’il faut respecter. Il y a des contraintes de production, économiques, tout bêtement. Et puis un calendrier. Le traducteur c’est un des premiers maillons de la chaine. Enfin, une fois que le titre est acheté, et que le bouquin est lancé, si le traducteur commence à rendre en retard, c’est problématique. On est humain, on peut tomber malade… Si on peut, il faut toujours demander un délai un peu plus large, pour pouvoir assurer en cas de pépin ou autre… Et on s’arrange pour rattraper le temps perdu. On n’a pas forcément le temps de lire en détail le bouquin, de l’annoter, de faire des recherches…

Mais après, chacun ses techniques. Certains le font peut-être ! Moi en règle générale, j’aime bien me lancer assez vite dans la traduction après l’avoir lu, prendre le texte assez vite puisqu’il est là… Alors soit je fais des recherches en même temps, maintenant avec Internet c’est très facile, et si vraiment c’est un peu plus problématique et que ça demande beaucoup de recherches, là je note dans un carnet quelque part et j’y reviens à un moment ou un autre ; Soit j’ai le temps dans la journée, ou le week-end, le temps que j’affine la recherche et que je puisse faire un premier jet. Là, on traduit le texte comme il vient, on défriche ! C’est un boulot plus ou moins fini mais même si on a déjà lu le bouquin avant, on découvre toujours des difficultés qui apparaissent, que l’on n’avait pas repérées avant. Que ce soit dû au style… Et puis il y a les spécificités du genre propres au polar dans mon cas.

Une fois le premier jet effectué, on termine là en général les recherches à faire ou on les fait à ce moment. Et puis après, on fait une ou deux relectures, plutôt deux pour essayer de rendre une version le plus propre possible. La première relecture est vraiment le moment où l'on resserre le premier jet, où l'on enlève les répétitions, les phrases bancales ... On remet l'ensemble d’aplomb, on revient sur les passages qui ne plaisent pas toujours. Quand on fait huit pages tous les jours, il y a forcément des moments où l'on est un peu moins en forme, concentré, etc., donc on revient dessus, on harmonise le tout… Par exemple les Anglais n’ont pas le tutoiement et le vouvoiement – c’est un exemple comme un autre. Dans un bouquin on se dit à quel moment – c’est toujours la grande question – deux personnages vont commencer à se tutoyer ? Par exemple la victime et l’autre personne qui la harcèle, à quel moment est-ce que lui la tutoie ? elle le tutoie ? Enfin bref, ça paraît idiot comme ça mais c’est compliqué à gérer ! À la relecture, on se rend compte si l'ensemble est cohérent ou au contraire si ça ne va pas, dans quel cas on harmonise tout ça. À la dernière relecture, on essaie de régler tous les problèmes de traduction, de langue.



Avez-vous traduit des livres dont une traduction française avait déjà été réalisée plusieurs années auparavant ?

Ça s’appelle du rewriting. J’en ai fait à mes débuts, mais alors là c’était particulier. 10/18 avait acheté des titres d’un auteur. Et pour lancer la collection, il avait racheté des droits pour des traductions de titres qui avaient déjà été traduits. Un dans les années 50 et l’autre dans les années 60 je crois, où à la fois les critères de traduction, de diction etc. n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui. Et donc oui ca demandait que les textes soient retravaillés, remis au gout du jour et puis corriger les choses qu’il pouvait y avoir : erreurs de traduction, inexactitude, rajouter des passages qui avaient été enlevés.

A l’époque on prenait beaucoup de libertés surtout avec le polar. Si vous lisez des séries noires des années 30-50, ça devait rentrer d

ans un cadre très précis, tel format, c’était assez peu considéré. Et donc, le traducteur et l’éditeur ne travaillaient pas du tout de la même façon sur ces textes-là qu’aujourd’hui. Le style polar est un peu mieux considéré puisqu’on reconnaît aujourd’hui que les auteurs de polar sont des écrivains à part entière. Le polar devient populaire. On a une certaine liberté puisqu’on doit cibler un lectorat français mais on ne fait pas n’importe quoi avec le texte. On ne change pas les noms, on ne change pas l’intrigue, on ne coupe pas deux pages parce qu’on trouve que c’est ennuyeux. Ca ne marche plus comme ça, alors qu’on faisait ça avant. Là sur les deux bouquins – les deux étaient différents –, il y avait eu beaucoup de boulot de réécriture, de mise à jour aussi pour les références culturelles, parce qu’on estime qu’en gros, même si la VO ne change pas, elle est inscrite dans une époque.

Il faut retraduire en général, on estime, tous les trente ans parce que la langue évolue. Plus la langue est populaire, plus c’est obsolète. L’argot est ce qui change le plus vite. Et dans un policier, l’argot est très important. Rien que pour ca, une traduction des années 70 paraît super datée. L’original non mais alors la traduction… Ça devient vite vieillot. Si le bouquin n’a pas eu plus de succès que ça, que ce n’est pas un classique, on ne se fatigue pas, on ne retraduit pas. Mais quand c’est un texte important, on retraduit, c’est assez fréquent. Sous le volcan de Malcolm Lowry, qui a été traduit à l’époque – c’était juste calamiteux – a dû être retraduit. Mais même un texte bien traduit, peut nécessiter d’être retraduit.



Vous aviez rencontré l’ancien traducteur ?


Alors oui, je crois qu’un était encore vivant, mais je ne l’ai pas rencontré. Je sais que mon éditrice a eu des contacts avec lui. C’était un vieux monsieur qui avait beaucoup travaillé. Il était très content du travail qui avait été fait. Il était tout à fait d’accord et connaissait les contraintes données : à nettoyer, à remettre au gout du jour. J’avais eu des bons échos.



Il vous arrive d’adapter en fait le texte original, quand celui-ci est mal écrit ?

Oui c’est de l’adaptation... En fait, l’adaptation c’est encore autre chose, je parlerais plus d’adaptation pour de la jeunesse par exemple, quand il faut adapter des noms de personnages pour qu'ils parlent au lectorat français. Nous, on est un peu entre les deux. Dans le policier, on redresse un peu, avec nos outils, le texte original. Mais ce n’est pas forcément que ce soit mal écrit, c’est aussi qu’ils n’ont pas les mêmes critères que nous.

Il y a des répétitions qui passent beaucoup mieux en anglais qu’en français ; c’est proscrit. Il faut varier le plus possible et puis chez les auteurs anglophones, en général, les bouquins sont calibrés. Je ne sais pas si vous remarquez mais c’est rare qu’un bouquin fasse 120 pages et celui d’après 350 ! Après on peut jouer sur la mise en page mais on leur demande de rendre tant de pages, etc. Alors des fois ils écrivent un peu au kilomètre. Il faut resserrer tout ça, faire en sorte qu’on ne répète pas quatre fois qu’Untel a refermé la porte et fait démarrer sa voiture rouge. Les Anglais aiment bien et ça passe plus ou moins. En français, quand on a donné une info, on la donne une fois et après on estime que le lecteur a intégré. Si vraiment c’est nécessaire de le rappeler, on peut le faire mais c’est des petits trucs comme ça qui sont des contraintes pour nous.

Mais ça vaut pour le polar, ça vaut pour tous les textes. Donc c’est des particularités du texte anglais qu’il faut travailler. Et parfois il y a des auteurs qui n’ont pas un grand style. La plupart d’ailleurs. Mais c’est bien écrit, ça se traduit bien…

 
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Avez-vous déjà rencontré des auteurs que vous traduisez ?

C’est arrivé que je rencontre Anne Perry au salon du livre mais bon c’était comme ça vite fait et puis comme à l’époque je la traduisais, on avait discuté un petit peu... Non c’est assez rare. Maintenant avec Internet c’est plus facile. Avant il fallait demander l’adresse à l’éditeur… Pour certains, on les trouve sur Internet, on entre en contact s’il y a besoin. Faut pas les enquiquiner à longueur de journée pour demander : là, qu’est-ce que vous avez voulu dire ? Au bout d’un moment ils vont peut-être mal le prendre et ça ne nous donne pas une image positive. Mais oui, en général, quand il y a vraiment un problème sur le texte ou juste pour tirer quelque chose au clair ou demander s’il y a un choix à faire, l’auteur a son avis à donner.

 Ça m’est arrivé de consulter les écrivains. J’aime bien avoir un petit contact par mail, 2-3 mails échangés mais c’est tout. Il ne faut pas non plus de grandes discussions sur notre travail. L’auteur dont je parlais qui a écrit des bouquins sur Berlin, était très sympa, très disponible. Là comme c’était un texte assez compliqué, avec pas mal de références, etc., j’avais vraiment éprouvé le besoin d’avoir des éclaircissements sur certains points. J’avais envoyé une liste de questions assez longues. Il m’avait très gentiment répondu, très content d’ailleurs que je lui pose des questions, tout en me laissant toute liberté pour les solutions à adopter. Donc ça c’était assez plaisant. Avec d’autres aussi ça arrive de temps en temps. Ce n’est pas systématique, parfois ce n’est pas justifié. Là pour le dernier titre que j’ai fait, tout était assez transparent, les éventuels petits problèmes qui ont pu se présenter je les ai résolus moi-même. Pas la peine d’embêter l’auteur avec ça.

Et moi ça ne m’est jamais arrivé mais il paraît que certains auteurs sont réputés pour être vraiment pénibles avec leur traducteur. Certains auteurs qui estiment maîtriser le français veulent intervenir sur la traduction. Ils comprennent le français quand ils le lisent mais en traduction, il ne suffit pas de mettre l’anglais et le français. C’est un exercice, entre les deux il se passe une sorte d’alchimie, c’est particulier. Et les auteurs ne sont pas forcément les plus à même de réussir ça. Ils disent : « ça va pas, là c’est mal traduit… » Une fois, un auteur demandait du mot-à-mot donc c’était affreux à l’arrivée. Alors évidemment, comme c’est un auteur prestigieux on n’allait pas trop non plus l’envoyer paître, le traducteur avait dû s’arranger avec l’éditeur, pour lui expliquer que l’expression si on la calquait ça ne marchait pas. Ça peut empoisonner la vie du traducteur mais bon… je pense que c’est assez rare malgré tout et souvent, moi, de l’expérience que j’ai eu en général, les auteurs sont très contents, déjà d’être traduits, et en plus qu’on s’intéresse à leurs textes.



Vous avez déjà traduit de l’anglais vers le français ?

Non très peu. C’est plus que déconseillé. Le traducteur traduit toujours vers sa langue maternelle. Parce qu’il faut maîtriser au maximum la langue dans laquelle on traduit. Donc ce n’est pas déontologique de traduire dans l’autre sens. Sauf cas particulier de traducteur bilingue. Mais je peux écrire en anglais comme ça pour dépanner en anglais. De façon professionnelle, je l’avoue, je l’ai fait sur des tout petits textes. Mais voilà, début de carrière, sérieux, on n’ose pas dire non. Mais maintenant je refuse parce que si c’est pour rendre un texte dans un anglais bancal, pour qu’il soit publié, qu’il soit sur internet, pourquoi ? Ça peut nous retomber dessus, on est tenu à une qualité de texte à l’arrivée. Ça doit être fait de façon professionnelle et rendre une qualité professionnelle. Donc non.



Questions générales

Un mot sur l’ECLA, avantage ou contrainte ?

Je viens de m’installer à Bordeaux. L’ECLA, je n’ai eu qu’assez peu d’échanges avec eux puisque moi je voudrais bien faire des interventions pour parler de mon métier, ou carrément pour faire des ateliers par exemple parler de la traduction à des lycéens. C’est un peu pour ça que j’ai adhéré à l’ECLA et pour connaitre d’autres traducteurs du coin. Donc l’ECLA, pour l’instant, je ne peux pas en dire grand-chose ; je ne suis pas installé depuis assez longtemps. Contrainte ? Pour l’instant, je ne vois pas de contraintes. Opportunités ? Ça dépend ce qu’on entend par opportunité. Travail ? C’est trop tôt pour le dire, je ne pense pas et ce n’est pas pour cela que je l’ai fait. Pas de travail de traduction en tout cas, parce que pour cela il y a d’autres moyens. Il y a l’annuaire de l’ATLF et leur site internet.



L’ECLA vous permet de rencontrer d’autres traducteurs …

D’autres traducteurs ou avoir des contacts, comme je vous le disais, faire des ateliers, parler du métier de traducteur. Donc, je pense que c’est une bonne initiative, il faudrait que je voie un peu plus ce qu’ils ont à proposer de ce côté-là mais c’est plutôt une opportunité, une occasion de rencontrer des gens.



Comment définissez-vous le rôle du traducteur dans la littérature française ?

C’est un acteur incontournable, bien sûr. On fait partie du paysage de la littérature. On a le statut d’auteur. On est considéré comme auteur. On est rémunéré en droits d’auteur. On n’est pas propriétaire de nos textes, c’est plus compliqué que cela, les droits d’auteurs français (on cède les droits sur nos textes à un éditeur selon des termes bien définis mais on a le statut d’auteur. On est reconnu comme tel. Il est difficile de se passer de traducteur.

En gros, la France est un des pays au monde qui traduit le plus de tous les domaines. C’est par mode. L’anglais représente la majorité des traductions. Mais de plus en plus, les langues scandinaves, asiatiques, espagnole, allemande. Il y a une vraie tradition de traduction en France. Je n’ai pas de chiffres exacts mais c’est au moins moitié-moitié. Le traducteur a ce rôle de rendre accessible au lectorat français des ouvrages étrangers. L’anglais, on en a toujours besoin, il y a beaucoup de gens qui maîtrisent assez bien l’anglais pour lire dans le texte. Et c’est bien. Ça a contribué à la qualité des textes.

Les éditeurs maitrisent bien l’anglais comme les correcteurs d’il y a une dizaine d’années. Avant, ils faisaient une confiance aveugle au traducteur, et la plupart des temps il n’y a pas de problème. Mais on ne peut pas s’étonner que les traductions ne correspondent pas franchement au texte original parce qu’il n’y avait personne pour rectifier le tir. Bon heureusement, c’était rare et ça l’est de plus en plus. Tout éditeur ne maitrise pas toutes les langues, il ya donc toujours un moment où il est obligé de faire confiance. Il peut y avoir des surprises de traductions : très bien tournée, maitrisée, très agréable à lire alors que quand on creuse on se rend compte que la personne avait une très belle plume mais qu’au niveau traduction ca n’était pas exactement ca. L’édition de littérature c’est un peu piège. Dans l’édition française, il y a une relation de confiance entre traducteur et éditeur qui doit se nouer, se construire et une grande responsabilité de qualité par rapport à l’éditeur et au lecteur. Mon but ce n’est pas que l’éditeur soit content mais que le lecteur soit content, que les deux le soient.



Le traducteur, sourciste ou cibliste ?

Ca fait parler dans les formations, écrire des papiers. C’est un vieux débat qui fait bien marrer chez les traducteurs parce qu’on est toujours entre les deux. C’est un compromis permanent où à la fois il faut respecter au maximum le texte original tout en transformant un texte en français bien écrit qui corresponde au critère de l’édition en France et du lectorat français. Parfois on aime bien faire des choix, adapter les références culturelles et puis au niveau du style, respecter au mieux le style de l’auteur, ce qu’il a voulu dire mais il n’y a aucune traduction, mauvaise traduction, qui soit complètement cibliste avec du mot à mot, ça c’est difficile. Ca peut exister les fameuses traductions d’une très belle plume qui ne respecte pas tout à fait le texte original. À la limite, c’est peut être préférable d’avoir un beau texte en français mais il y a aussi le respect de la VO bien tournée en français. Le débat cibliste/sourciste, c’est au fond un débat universitaire.

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La traduction trahit-elle l’œuvre de l’auteur ?

Rien ne vaut jamais la VO parce qu’il ya le fameux « lost in translation » (perdu à la traduction) malgré la qualité de la traduction. Le génie des langues est différent, les sonorités sont différentes et donc on perd toujours un petit peu. Mais après il ya d’excellentes traductions. Et donc on n’est pas là pour trahir mais pour rendre au mieux un texte original dans le meilleur français possible, de notre plus belle plume.



Existe-t-il un salon de la traduction pour rencontrer d’autres traducteurs ?

Il y a plusieurs organismes, associations qui regroupent des traducteurs. La plus connue, c’est l’ATLF, qui ne regroupe pas tous les traducteurs, tout le monde n’y adhère pas forcément, mais une bonne partie. Il y a des assemblées générales de l’association. En partenariat avec l’ATLF, il y a l’ATLAS qui se déroule à Arles, tous les ans Il y a sur plusieurs jours, des ateliers, des conférences où justement les traducteurs peuvent se retrouver, se rencontrer. Il y a carrément, je crois, une résidence. C’est l’association ATLAS, où on peut choisir d’occuper un lieu, je ne sais pas comment ça se passe, si on a besoin de se consacrer à une traduction sans être parasité, on a une résidence comme ça. Il y a des conférences, des ateliers, des rencontres, des repas où des éditeurs font des interventions où on peut participer. Sinon, en France, il y a le Salon du livre où il peut y avoir des ateliers, des interventions sur la traduction, mais ça reste assez marginal.



Quand les auteurs sont invités sur les salons, les traducteurs le sont aussi ?

Oui, en général, l’éditeur nous propose d’y aller pour les rencontrer. C’est ce qui s’est passé avec Anne Perry. Mais ils ne viennent pas forcément très souvent. Moi, c’est la seule, Anne Perry, que j’ai pu rencontrer comme ça. Mais sinon, en généra,l on est invité à les rencontrer.



À force de traduire, vous n’avez pas eu envie d’écrire ?

Un moment oui, et puis en fait c’est vraiment deux disciplines différentes. Il existe des traducteurs qui écrivent. Je vous parlais d’une collègue à moi, écrivain, qui traduit aussi. Puis il y a des traducteurs qui traduisent uniquement sans écrire eux-mêmes. C’est le cas de William Olivier Desmond qui traduit entre autres Stephen King. Et qui écrit un polar publié au Seuil. Forcément, quand on travaille sur l’écriture, on a toujours envie, mais moi les tentatives n’ont pas été concluantes. Il ne suffit pas de maîtriser l’outil d’écriture il faut avoir les idées mais c’est un peu cela qu’il me manquait. Et puis donc je n’ai pas insisté plus que cela. Et pour mon temps libre, j’ai des centres d’intérêt qui me portent vers autre chose. Donc non.



C’est vraiment deux métiers différents ?

Oui, oui. Il n’y a pas de profil type de traducteur, comme je vous le disais tout à l’heure. Il y a le DESS, des diplômes, mais dans la traduction on retrouve de tout, il y a des gens enseignants, des journalistes. Tout peut mener à la traduction. Après il faut faire ses preuves. C’est encore assez libre contrairement à beaucoup d’autres métiers où il faut encore un diplôme avec une spécialité.  Il y a une professionnalisation avec le DESS mais plus au niveau de la formation où on reçoit une formation très solide sur le métier lui-même. Et les côtés pratiques, pour être traducteur et en vivre, il ne suffit pas de bien savoir traduire, il y a un côté bêtement pratique sur les contrats, pour ne pas se faire avoir, et tout ce qu’il y a autour, la question de la fiscalité, ça peut être intéressant de connaître cela aussi. Et même si le socle de la formation concerne la traduction, il y a une professionnalisation sur cet aspect-là. Mais ce n’est pas une garantie de trouver du boulot. Ce n’est pas comme les gens qui font une école de commerce, ou une école prestigieuse, et en général, on les appelle pour leur filer du boulot. Nous on ne nous appelle pas.



Traducteur : homme de l’ombre ou passeur ?

On est les deux. Passeur, c’est un petit peu prétentieux. Oui, on permet à des gens de lire des textes qu’ils n’auraient pas pu lire autrement. De ce côté-là, effectivement, on passe le texte. Là, je vous donne mon avis, et je pense que chaque traducteur en aura un différent. Oui, on fait passer quelque chose du mieux qu’on peut pour que ce soit plus agréable à lire et que le lecteur passe le meilleur moment possible. Passer des références culturelles. Et puis on est dans l’ombre forcément puisqu’on est tout seul devant notre texte. On a notre nom sur le bouquin.



Le traducteur est quand même de plus en plus reconnu, on le met en première page.

Disons qu’on a la satisfaction d’avoir notre nom sur le bouquin, mais ce n’est pas pour être dans la lumière. On a le statut d’auteur. C’est la reconnaissance de notre travail et du texte qu’on a produit en tant qu’auteur. Vous donnez un même texte anglais à dix traducteurs, vous avez dix traductions à la fin qui peuvent être de qualité égale mais qui sont différentes quand même. On n’apprend pas à être traducteur en trois ans à la fac mais depuis le premier livre qu’on lit, on acquiert un bagage littéraire, culturel, etc. C’est comme les écrivains. On n’est pas auteur dans le sens où on ne crée pas l’oeuvre mais on la retranscrit dans une culture. C’est le piège de dire ça, parce qu’on ne doit pas franciser les références culturelles. On est dans l’ombre parce qu’on n’a pas le statut d’auteur. Il n’y a pas de traducteurs qui vont faire le salon du livre et d’ailleurs on ne nous le demande pas et pas beaucoup de traducteurs le souhaitent. On est entre l’auteur et le lectorat. On a une immunité par rapport à l’auteur, qui est le producteur de l’oeuvre, mais on n’a pas à s’effacer complètement, puisqu’un traducteur qui s’efface complètement ne donne pas un texte forcément très sympa à lire. Il faut qu’on mette notre patte. On en revient au compromis entre la cible et la source : notre patte pour faire vivre le texte adapté à notre sauce. On est toujours dans une situation de compromis entre les deux. Entre le texte qu’on me donne et celui qu’on doit produire. Il n’y a pas vraiment de réponse toute faite à cela.


Propos recueillis par Laura COMBET, licence librairie et Cécile WIBAULT, licence bibliothèque

 

 

 

Bibliographie chronologique


Le second fils de Jonathan Rabb et Eric Moreau, 2012

La nuit éternelle de Guillermo Del Toro, Chuck Hogan, Eric Moreau et Jacques Martinache, 2011

La chute de Guillermo Del Toro, Eric Moreau et Jean-Baptiste Bernet, 2011

Rosa de Jonathan Rabb et Eric Moreau, 2011

Il était une fois un crime de Lee Jackson et Eric Moreau, 2011

À vif de Dianne Emley et Eric Moreau, 2011

Jusqu'au sang de Dianne Emley et Eric Moreau, 2011

Un écho dans la nuit de Dianne Emley et Eric Moreau, 2010

Faute de choix de Patricia Wentworth et Eric Moreau, 2010

D'une pierre deux coups de Patricia Wentworth et Eric Moreau, 2010

Galilée : Journal des inventions & découvertes de Peter Riley, David Lawrence et Eric Moreau, 2009

Mr Zero de Patricia Wentworth et Eric Moreau, 2009

Une femme sans peur de Lee Jackson et Eric Moreau, 2009

L'ange de Leather Lane de Lee Jackson et Eric Moreau, 2009

Les secrets de Londres de Lee Jackson et Eric Moreau, 2008

Le jardin des derniers plaisirs de Lee Jackson et Eric Moreau, février 2008

Le Camel club de David Baldacci et Eric Moreau, 2007

Une très mauvaise farce de Stuart Palmer et Eric Moreau, 2006

Les oubliés de Mayerling de Ann Dukthas et Eric Moreau, 2006

Le tueur des ombres de Val McDermid et Eric Moreau, 2005

Royal Flush de Lynda La Plante et Eric Moreau, 2005

Le messager du temps de Ann Dukthas et Eric Moreau, 2005

Délits d'initiés de Stephen Frey et Eric Moreau, 2005

Cous tordus à Hollywood de Stuart Palmer et Eric Moreau, 2005

En mémoire d'un prince de Ann Dukthas et Eric Moreau, 2005

La disparue de Noël de Anne Perry et Eric Moreau, 2005

L'heure du crime de David Baldacci et Eric Moreau, 2005

Esclave du passé de Anne Perry et Eric Moreau, 2004

Mort d'un étranger de Anne Perry et Eric Moreau, 2004

À l'ombre de la guillotine de Anne Perry et Eric Moreau, 2004

L'énigme du persan gris de Stuart Palmer, Marc Voline et Eric Moreau, 2004

Quatre de perdues de Stuart Palmer, Maurice-Bernard Endrèbe et Eric Moreau, 2004

La dynastie Hancock de Stephen Frey et Eric Moreau, 2004

Le Tueur des ombres de Val McDermid et Eric Moreau, 2003

Soleil brûlé de Laurence Shames et Éric Moreau, 2003

 


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Published by Laura et Cécile - dans traduction
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