Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
22 avril 2012 7 22 /04 /avril /2012 07:00

  Christine-Thomelin.jpg

© Christine Thomelin

 

Christine Thomelin est traductrice française de l’anglais au français. Elle est titulaire d’une maîtrise d’anglais et est adhérente à la SFT (Société Française des Traducteurs). Ses activités lui donnent une certaine visibilité et elle figure dans l’annuaire des professionnels de l’ECLA (écrit cinéma livre audiovisuel).

Elle a à ce jour publié deux traductions de romans :

  •   Snow Storms in a Hot Climate de Sarah Dunant (Tempêtes de neige en été; éditions Calmann-Lévy).
  •    Maxwell de Joe Haines (L’incroyable monsieur Maxwell : histoire d’un empire, éditions Odile Jacob).


Ces deux auteurs sont d’origine britannique.

Cet entretien a été réalisé par mails. C’est vers les enjeux de sa profession et de ses traductions que les questions posées à Christine Thomelin ont été orientées.

Sarah-Dunant-Tempetes-de-neuge-en-ete.jpg            Joe-Haines-L-incroyable-monqieur-Maxwell.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

Traductrice libérale et traductrice d’édition, je navigue au quotidien entre deux langues – l’anglais et le français – et ce travail me permet de découvrir avec un réel plaisir des univers sans cesse différents en raison des textes eux-mêmes, qui sont sans cesse renouvelés.



Êtes-vous devenue traductrice par choix ou parce que l'occasion s'est présentée, à la suite de vos études par exemple ?

Le mot et l’écrit ont toujours été pour moi objets de fascination et d’étude. C’est tout naturellement, après un DEA de Littérature et civilisation britannique, que je me suis orientée vers la traduction.



Comment en vient-on à traduire un livre ? Est-ce qu'on vous propose un titre ? Ou lisez-vous un ouvrage dans sa langue d'origine et, vous apercevant qu'il n'est pas traduit, décidez-vous de vous y atteler ?

Les chemins qui mènent à la traduction sont certes très variés selon les personnes. Pour ma part, les éditions Odile Jacob m’ont confié la biographie de Robert Maxwell car mon DEA portait plus précisément sur les clubs politiques et littéraires en Angleterre et ce magnat de la presse a connu une carrière politique fulgurante en Angleterre. Pour le roman de Sarah Dunant, c’est la précédente maison d’édition qui m’a orientée vers  Calmann-Lévy.



Quelle a été votre relation avec l'éditeur lors de vos traductions ?

L’éditeur, par l’intermédiaire d’un directeur de collection, est très proche du traducteur en ce sens qu’il effectue d’abord un test de traduction pour voir si l’écriture du traducteur correspond au style que lui-même apprécie dans tel ou tel texte. Ici se pose déjà le problème de la fidélité au texte ou de la transposition. La traduction est bien évidemment relue, corrigée, révisée avant publication, d’où des contacts étroits avec l’éditeur.



Avez-vous choisi les titres que vous avez traduits : Tempêtes de neige en été de Sarah Dunant et L'Incroyable Monsieur Maxwell, histoire d'un empire de Joe Haines ?

C’est dans les deux cas le directeur de collection qui a choisi les titres.



Ces deux titres sont très différents puisque l'un est un roman et l'autre une biographie de Robert Maxwell, éditeur-politicien (entre autres). Êtes-vous attirée par ces deux types d'écrits ? Ou plus particulièrement par l'un des deux ?

Les deux sont passionnants car ce sont deux formes d’expression très différentes et    c’est pourquoi je ne peux pas choisir entre les deux.



Y a-t-il des auteurs que vous seriez fière de traduire ? Si oui lesquels et pourquoi ?

Aucun nom ne me vient spontanément à l’esprit mais l’intérêt du métier de traductrice est précisément d’aborder des textes ou des expressions littéraires, journalistiques, documentaires sans cesse renouvelés.



Préférez-vous traduire « mot à mot » ou plutôt dans la tradition des « Belles infidèles » ? Avez-vous besoin de vous approprier pleinement le texte ou préférez-vous rester en retrait, et ainsi traduire avec une certaine distance vis-à-vis de l'ouvrage (et de son auteur) ?

Le traducteur doit d’abord s’imprégner du monde décrit par l’auteur, de sa forme d’expression, du rythme de l’œuvre et du champ sémantique avant de refléter au mieux l’esprit du texte, parfois en s’en éloignant, parfois en s’en rapprochant.



Peut-on être satisfait de son travail de traduction en sachant que cette dernière n'est jamais fidèle à 100% ?

Cette question pourrait aussi être posée à un écrivain. L’auteur d’une traduction n’est probablement jamais parfaitement satisfait de sa production car une traduction est un travail extrêmement minutieux et exigeant au cours duquel des choix sont sans cesse indispensables, d’où un perpétuel questionnement du rédacteur par rapport à ses décisions.



Quel est votre cadre idéal de travail ? Chez vous ? En bibliothèque ? Dans le silence ? En musique ? Autre ?

Le cadre idéal pour travailler, c’est un environnement familier où reste un silence total. Une musique de fond peut accompagner pendant un premier temps la traduction mais lorsque l’on est concentrée sur un texte, il arrive parfois que l’on éteigne même ce son qui progressivement n’aide plus à se concentrer mais devient au contraire  perturbateur.



Lorsque vous commencez une nouvelle traduction, ressentez-vous le besoin de vous imprégner de l'auteur, sa vie, son œuvre... ? Et dans le cas du livre sur R. Maxwell, avez-vous effectué des recherches sur cet homme ?

Quel que soit le sujet abordé, il est primordial de lire, de se documenter et d’effectuer des recherches autour du texte à traduire avant et même pendant la traduction.



Vous intervenez dans des colloques, des réunions mais aussi dans des bibliothèques ou encore des librairies. Le contact avec le public vous aide-t-il dans votre parcours professionnel ? Donnez-vous des cours sur la traduction, en université par exemple ?

Toute présentation d’un texte – que ce soit dans un cours, dans un entretien avec l’auteur, dans un échange avec le public – apporte un éclairage différent et souvent enrichissant car il s’agit alors de la confrontation de points de vue personnels et chacun a somme toute sa propre vision des choses. 



Que pensez-vous du statut de traducteur/trice ? Selon vous, est-ce une profession suffisamment reconnue ? En passe de le devenir ?

Le statut de traducteur a tour à tour été mis en exergue et parfois occulté au fil des siècles. Aujourd’hui, il existe une reconnaissance effective du fait de la mention du nom du traducteur sous  le titre de l’ouvrage publié. Un traducteur restera toujours un passeur. Il fait connaître des textes qui, sans lui, ne seraient accessibles qu’à un public qui pratique la langue dans laquelle le texte a été écrit, ce qui limite automatiquement la diffusion de l’ouvrage.



Que conseilleriez-vous à un jeune diplômé voulant faire le travail de traducteur ?

Il lui faudra choisir entre diverses orientations : un traducteur peut travailler dans le monde de l’édition, pour le grand public, pour des entreprises ou des institutions. Il se spécialisera ou non au fil du temps, en fonction des donneurs d’ordre qui lui proposeront des textes. Un traducteur peut aussi être un interprète, notamment s’il est expert judiciaire et ceci n’est pas vrai uniquement dans le domaine juridique.

Il pourra acquérir une formation auprès d’écoles reconnues ou d’universités mais les qualités essentielles d’un traducteur sont fondamentalement, à mon avis, une excellente connaissance des deux langues dans lesquelles il travaille, une grande curiosité intellectuelle, le goût du travail bien fait et une grande capacité d’adaptation car tout texte recèle des surprises et le facteur temps est souvent crucial dans la mesure où il existe des délais et une traduction, au fond, pourrait toujours être retravaillée.
 

 Propos recueillis par Marie Gaudin (licence professionnelle librairie) et Marina Pangrazi (licence professionnelle bibliothèque)




Repost 0
Published by Marina et Marie - dans traduction
commenter cet article
15 avril 2012 7 15 /04 /avril /2012 07:00

Jaime-casas-couv.jpg


 

 

 

 

 

 

 

 

Jaime CASAS
El maquillador de cadáveres
éditions LOM
collection Narrativa, 2007
Première édition
Dolmen, 1996
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pourquoi ce livre ?

J’ai choisi de vous présenter ce livre parce qu'il a occupé toutes mes pensées l’année dernière et qu’il les occupe encore aujourd’hui.

Au début de mon année de formation en traduction littéraire, j’ai dû choisir un livre (espagnol ou hispano-américain) afin d’en traduire une centaine de pages ou plutôt de feuillets [les feuillets sont des pages de 1500 signes soit environ 25 lignes de 60 signes].

J’avais envie de traduire un roman, chilien de préférence car étant allée plusieurs années auparavant dans ce pays, j’étais restée fascinée par sa culture et son histoire. Un ami vivant là-bas m’a conseillé des titres (d’auteurs n’ayant jamais été traduits en France) et je me suis lancée.

Ce livre n’est malheureusement pas encore disponible en français, mais, qui sait, si j’arrive à le terminer (d’ici peu, je l’espère) et qu’un éditeur est intéressé, vous pourrez peut-être vous le procurer dans quelque temps !

 

 

 

 L’auteur, Jaime Casas.
jaime-casas.JPG
Jaime Casas est un auteur chilien né en 1949, originaire de Coyhaique, une ville de la région d’Aisén, en Patagonie (cf. carte).
jaime-casas-carte.gif
Jaime a écrit d’autres romans, inconnus en France, et plusieurs nouvelles. Il a commencé à écrire dans les années 1980, pour des raisons politiques (cela lui a servi de couverture sous la dictature de Pinochet…)

Un de ses romans, El Sueño del Muerto Padilla, a été adapté au cinéma. Un autre film, inspiré de plusieurs de ses livres dont El Maquillador de cadáveres est lui aussi en projet.

El Maquillador de cadáveres a eu beaucoup de succès dans les années 1990, grâce au bouche à oreille.

Ses textes sont parfois engagés, toujours poétiques et touchants. Ils nous dépaysent tant les lieux et les coutumes sont différents des nôtres.



L’histoire

Le roman débute avec la description d’un petit village, Chile Chico, et l’histoire d’un Grec, Pancho Karamanos (Kara = cara = visage et manos = mains, nom que je n’ai pas pu traduire malgré tout le sens qu’il porte pour la suite du livre…)

Cet homme a fui son pays en quête d’une vie meilleure, et surtout de voyages. Il va rencontrer une Chilienne et ils feront leur vie ensemble.

Seulement, un soir de nouvel an, un drame a lieu et la ville de Chile Chico est chamboulée.

Hernán Veloso, l’employé des pompes funèbres s’occupera du corps du Grec. Dans la même nuit, sa femme a donné naissance à un petit garçon.

Hernán, plutôt superstitieux, est persuadé que l’âme du Grec est passée, en quelque sorte, dans le corps de son nourrisson. Il décide alors d’appeler celui-ci Pancho.

On passe ensuite au récit de la vie de ce garçon, que l’on suit depuis sa naissance jusqu’à la fin de son adolescence. Son parcours est semé d’embûches et la mort fait partie intégrante de sa vie (sa famille travaille dans les pompes funèbres, un de ses oncles est boucher d’abattoir…).

Lui, décidera de s’occuper des morts. D’être maquilleur de cadavres.

Ce texte traite de sujets graves, parfois violents mais l’humour et le style de l’auteur font que l’on s’y plonge très facilement. Je n’ai jamais pu le lâcher et c’est encore le cas aujourd’hui. Il m’arrive de penser à Pancho et à ces contrées lointaines, si mystérieuses.

On pénètre dans un monde différent. Voir des photos des lieux cités (qui existent tous) m’a été d’une grande aide pour la traduction. Tout était bien plus beau que ce que j’avais pu imaginer… Le lac General Carrera (et sa cathédrale de marbre !), La Cara del Indio, Coyhaique, la Patagonie…

Pour en revenir à Pancho, on le suit de l’enfance à l’âge adulte et on voit donc sa progression, la façon dont il grandit, découvre la vie et les émotions, la façon dont il « s’élève ».

Jaime Casas a voulu construire son histoire à l’opposé du mythe de la caverne de Platon.

[Je voudrais d’ailleurs (encore) le remercier de m’avoir si bien éclairée à ce sujet].

Ici, Pancho est né avec un don qui l’éloigne de la culture à laquelle il devrait être attaché. On nous apprend à nous « élever » à nous « décoller » du monde pour atteindre la connaissance. Sans trop développer, les hommes du mythe de la caverne sont libérés grâce à un guide qui les conduit vers la lumière extérieure.

Dans ce roman, le personnage principal est né « ancré au monde et à la chair ». Pancho donne une place extrêmement importante à la sensualité et c’est par elle et par ce qu’il ressent au travers de son corps qu’il va apprendre et grandir. Rien n’est plus important pour lui que le toucher.

Jaime Casas a voulu faire se rencontrer les cultures grecque et mapuche tout en créant un personnage haut en couleur, un génie que tout son entourage rejette mais qui trouvera finalement trois pères qui l’aideront dans sa quête.

Mon résumé est sans doute un peu décousu mais l’histoire est pleine de détails que je ne voudrais pas vous livrer trop vite. Ce personnage, malgré sa personnalité hors du commun, m’a séduite et je me suis attachée à lui. Comme jamais auparavant à un personnage de roman. Peut-être est-ce dû aux nombreux mois que j’ai passés à triturer le texte et à tenter d’en faire quelque chose de bon en français… Mais je pense que ce roman vaut le coup d’être lu, qu’il peut marquer en profondeur.

Et puis… il nous fait voyager. N’est-ce pas là le principal ?



Quelques « problèmes » de traduction que l’on peut rencontrer avec ce genre de texte. Plus ou moins bien résolus…

Lors de la traduction de ce texte, plusieurs difficultés se sont révélées au moment de la mise en français (j’avais d’abord établi le « système » sur lequel repose le livre à savoir : une double narration, les temps verbaux utilisés et le vocabulaire typique de la région et du pays).



1) La différenciation des narrateurs.

La présence des deux voix m’a semblé être un atout pour la traduction. Il donne au texte une sonorité, un vrai rythme. J’ai tout de suite trouvé ce texte plus vivant grâce à elles.

Mais ce point s’est révélé être compliqué au fil des relectures.

Le narrateur hétérodiégétique parle à la troisième personne. L’autre (le personnage principal) parle à la première. La différence n’est pas difficile à faire. Seulement, tous deux utilisent énormément le prétérit. Il m’a semblé qu’en les différenciant, je devais différencier les temps. J’ai donc opté pour du passé simple en français pour le premier narrateur et pour du passé composé pour le second. Le passé composé rend son récit plus proche de nous. Il lui donne une valeur presque immédiate.



2) La négation.

En espagnol, la négation est toujours marquée. En français, il m’a semblé nécessaire de l’enlever parfois pour donner leur identité aux personnages.

Ainsi, Julián et Marta, l’oncle et la tante de Pancho, ne l’emploient pas, tout comme l’inversion du sujet dans les interrogations. Les autres personnages l’emploient. Le curé, bien sûr, l’oncle Simón pour marquer sa supériorité. Rosita pour mettre cette distance avec Pancho.

Je n’ai pas marqué la négation pour le personnage principal Pancho car lorsqu’il parle, c’est un enfant puis un préadolescent. Je l’ai cependant marquée lorsqu’il est narrateur. J’avais au début l’idée de ne pas la mettre durant la narration mais j’ai trouvé que cela abaissait le niveau du langage et dénaturait le style. Comme Pancho narrateur raconte son histoire avec du recul, il doit être adulte au moment où il narre. Garder la négation ici n’est donc pas choquant.



3) Des problèmes de vocabulaire.

Certains termes, notamment pour la nourriture, ont nécessité des notes de bas de page. J’ai tenté d’en faire le moins possible et de tourner certaines phrases autrement pour éviter cette note (que nombre d’éditeurs détestent !).

Par exemple, au début du chapitre 3, j’avais voulu expliciter le terme « tobiano » (p40-41). Il s’agit d’une race de cheval. Ce sont des chevaux pie, c'est-à-dire à taches. Il y a différents chevaux pie et le tobiano en est un. Les taches sont noires (ou marron) et blanches, disposées d’une certaine manière (le blanc dépasse la ligne du dos). J’avais pensé expliquer cela en note mais finalement, il suffisait de savoir qu’il s’agissait d’un cheval. Une amie pratiquant l’équitation et passionnée de chevaux savait exactement ce qu’était un tobiano.

Faire appel à des spécialistes est très important lorsqu’on se pose des questions de traduction. Ils peuvent très souvent nous aider à mieux comprendre ou voir ce qui est dit par l’auteur.



D’autres problèmes qui peuvent se poser au niveau du vocabulaire sont les noms de lieux (on traduit ? ou pas ? Et si on traduit, comment ? J’avais le nom d’un café, le Quita Penas, que je n’ai toujours pas réussi à traduire de façon satisfaisante…)

Faire des concessions sur un texte est très difficile (car celui-ci est ensuite jugé !) mais quelquefois, on ne peut pas faire autrement…



Pour ce qui est des expressions typiques de la région, j’avais par exemple celle-ci (tout à fait compréhensible, cela dit, avec le contexte) :

[…] y el viento dejó de cuartearles la cara.

Cuartear signifie littéralement « couper en quartiers » (pour les fruits) ou « dépecer » (pour le bétail). Traduire cette phrase par « et le vent cessa de leur dépecer le visage » n’aurait pas été du tout approprié.

J’ai choisi d’écrire « et le vent cessa de leur fouetter le visage ».



Je ne voudrais pas vous ennuyer plus car il est difficile de se rendre compte de certaines nuances sans connaître les détails et l’histoire.

En attendant, j’espère de tout cœur qu’un jour, vous pourrez lire ce petit chef-d’œuvre en français.


Julie, AS Éd.-Lib.

 


Repost 0
Published by Julie - dans traduction
commenter cet article
25 mars 2012 7 25 /03 /mars /2012 07:00

Andrei-Kourkov-le-jardinier-d-Otchakov.jpg
Alors que sort sa dernière traduction aux  éditions Liana Levi – Le Jardinier d’Otchakov, de l’auteur ukrainien Andreï Kourkov – je rejoins Paul Lequesne dans un café du XIVe arrondissement. Le Centre des traducteurs littéraires (situé à Arles) l'a également contacté, il y a peu, pour lui proposer de faire partie des premiers tuteurs de la Fabrique des traducteurs. Cette dernière a été créée pour encourager la formation de traducteurs professionnels dans des langues rares comme le russe, le chinois ou l'italien. Grâce à lui, nous allons mettre en lumière ce métier de passionnés, si souvent oublié du grand public, et qui pourtant est essentiel pour la diffusion et la connaissance d'une culture.



Tout d'abord, avez-vous fait des études en rapport avec le russe ou la traduction ?

Absolument pas. Vous savez, beaucoup de gens de ma génération sont venus à la traduction par hasard. Je n'ai personne d'origine russe dans ma famille. En fait, j'ai appris le russe en première langue au lycée de Rueil-Malmaison. Mes deux grands-pères étaient résistants, mes parents avaient souffert de la guerre, et il était impensable pour eux que l'on puisse apprendre l'allemand. Or, au lycée de Rueil, il n'y avait, en première langue qu'anglais, allemand ou russe, cette dernière langue, pour différentes raisons, étant privilégiée par le censeur de l’établissement. Par ailleurs, choisir le russe, je l’avoue, m’avait paru à l’époque un bon moyen de me démarquer de mes camarades : j’ai toujours été méfiant face au consensus et aux choix « obligés ». Par la suite, j'ai intégré une classe préparatoire puis une école d'ingénieur, tout en continuant à étudier le russe : c’était formidable, j’étais à peu près le seul élève. Mon diplôme en poche, j'ai commencé à travailler chez EDF comme ingénieur-chercheur. Au bout de quelques années, ce travail ne m’a plus contenté, je m’ennuyais, et surtout la passion du russe et de la littérature prenait une place dans ma vie de plus en plus envahissante… Un peu par hasard, je me suis mis à traduire.



Mais l'apprentissage de cette langue ne vous a-t-il pas paru trop difficile ?

Non, pas du tout. Il y avait un côté amusant avec ce nouvel alphabet, et surtout, nous avons eu pendant toute notre scolarité une professeur fabuleuse. Le cours de russe était celui que nous attendions avec impatience avec mes camarades. Tout de suite nous avons été plongés dans une littérature inouïe, nous apprenions des chansons, des poèmes, etc. Nous étions tous assez brillants, au point que notre professeur a présenté la moitié de la classe de russe au concours général.



Vous rendez-vous régulièrement en Russie ?

J'y allais assez souvent quand j'étais plus jeune, mais pour des raisons familiales et économiques, cela fait treize ans, hélas, que je n'y suis pas retourné — le temps passe à vitesse désastreuse. Mais cette année sera la bonne : je suis invité à Moscou en décembre.



Ainsi, vous étiez assez jeune lorsque vous vous êtes rendu pour la première fois en U.R.S.S. ; quels en sont vos souvenirs ?

Effectivement, j'avais douze ans. J'en garde un souvenir impérissable. La première chose qui me vient à l'esprit est que ce fut la première fois où je suis allé à l'opéra de ma vie ; une première expérience au Bolchoï, quand même ! À quinze ans, j'y suis retourné pour passer deux semaines dans un lycée moscovite, un voyage organisé par notre professeur de russe.

La Russie est un autre monde, surtout à l'époque de l'Union Soviétique. C'était alors comme débarquer sur Mars. Les rapports avec les gens et les rapports économiques étaient totalement différents de ce qu’on connaissait en France. La dictature se sentait, et les gens étaient très prudents, évitaient d’aborder les sujets sensibles, mais Viktor-chklovski-Zoo.gifon pouvait observer une énorme solidarité entre eux. Et puis il y avait un tel appétit, une telle curiosité pour l'étranger, à la limite du merveilleux, sans parler de l'aura de sympathie dont jouissaient et jouissent encore là-bas les Français ! En outre, en tant qu'étudiants, nous jouissions d'une liberté totale que nous ne connaissions pas chez nous, ni à l'école ou ni à la maison.

J'ai également fait de belles rencontres littéraires, comme avec Victor Chklovski : Zoo. Lettres qui ne parlent pas d'amour ou la Troisième Héloïse. Je l'ai découvert à la Librairie du Globe (une des deux grandes librairies russes de Paris) ; ce fut un de mes rêves de traduction, une de mes révélations, et j'ai eu le bonheur, bien des années plus tard, de le retraduire.



Quelle fut votre première traduction ?

Ce fut une histoire d'Alexis Konstantinovitch Tolstoï, un très lointain cousin de Léon Tolstoi. Un récit de vampires : Oupires. La chose était intéressante en soi, par son originalité et sa qualité d'écriture. Mais surtout, l’auteur avait écrit lui-même un récit directement en français, La Famille du Vourdalak — autre histoire de vampires, devenue un classique de la littérature fantastique et figurant aujourd’hui dans toutes les bonnes anthologies —, qu’il avait traduit en russe de son vivant. Ainsi, je disposais non seulement d'un modèle du français de l'auteur mais aussi de la manière dont on traduisait ce français-là à l'époque.
 
Il y a aussi un autre auteur que j'ai découvert : Alexandre Grine, dont j'avais lu très jeune L'Attrapeur de rats traduit par Paul Castaing. J'ai toujours aimé traduire, je me souviens qu'au concours général, on avait souvent affaire à des textes assez complexes. Parmi les sujets de concours, par exemple, on trouvait la première page de L’Envie de Iouri Olecha, texte sur lequel j'ai pris un plaisir fou à travailler.

J'ai cherché un éditeur pour un recueil de nouvelles d'Alexandre Grine, j'ai rencontré Vladimir Dimitrijevic qui dirigeait les  Éditions de L’Âge d'homme. Il avait peu de moyens financiers, mais était prêt à les publier. Par la suite, j'ai rencontré Michel Parfenov, directeur des  éditions Solin, qui cherchait un traducteur pour des textes inédits de Mikhaïl Boulgakov. Ce fut ma première traduction publiée. Boulgakov ! Je me pinçais pour vérifier que je ne rêvais pas. Assez vite j'ai réussi à obtenir une bourse du CNL (Centre National du Livre) pour pouvoir continuer la traduction. Entre-temps j'avais arrêté de travailler chez EDF, et ce qui était un passe-temps assez prenant est devenu mon activité principale.

Au cours de ces années-là j’ai eu l’occasion de rencontrer trois grands maîtres de la traduction : Michel Parfenov, bien sûr, mais aussi Jacques Catteau et Anne Coldefy, auxquels je dois une reconnaissance infinie. Des rencontres de quelques heures seulement, parfois, mais qui m’ont énormément appris.



Vivez-vous bien de votre travail ?

Traduire demande un immense travail intellectuel, qui nécessite beaucoup de recherches, et malheureusement, la rémunération n’est jamais à la hauteur du travail fourni. Les traducteurs ne vivent que rarement de leur métier, ils ont souvent une deuxième activité, ou bien des rentes, ou bien un mari riche — ce qui n’est pas mon cas, hélas. Nous ne sommes qu'une minorité à tenter de vivre de la traduction littéraire.



Quel est le prix d'un feuillet de traduction du russe ?

Cela peut varier entre 18 et 25 euros et même pour une langue rare comme le russe, la rémunération moyenne ne dépasse guère 20 euros. Il y a quelques années, j'ai travaillé pour 25 euros le feuillet, mais les tarifs ont une fâcheuse tendance sinon à diminuer, du moins à stagner, alors que les prix, eux, grimpent en flèche. L’ATLF (Association des Traducteurs Littéraires de France) a engagé sur ce sujet une grande réflexion et entamé des négociations avec les éditeurs.
Boris-Akounine-La-maitresse-de-la-mort.gif


Combien de temps, en moyenne, faut-il pour traduire un feuillet ? Par ailleurs avez-vous le souvenir d'avoir rencontré une traduction plus difficile que d'autres ?

Traduire une page peut prendre une demi-heure comme une journée, ou davantage (un mois, un an !), selon la difficulté du texte. Il y a quelques années, j'ai traduit La MaîtrBoris-Akounine-L-amant-de-la-mort.gifesse de la mort de Boris Akounine, un roman est rempli de poèmes, dont certains considérés par les personnages du texte comme excellents. La difficulté était de reproduire des poèmes en français qui fussent aussi brillants que les originaux. Traduire un sonnet de manière un peu convenable pouvait me prendre entre une journée et une semaine. La difficulté était toute différente dans son roman miroir, L'Amant de la mort. Dans celui-ci, il y avait beaucoup d'argot moscovite du début du siècle. J’ai été piocher dans les écrits de Vidocq, dans des dictionnaires du début du siècle pour forger un argot qui ne soit ni trop abscons (mais un peu tout de même parfois, le texte russe n’étant pas forcément immédiatement intelligible pour un russophone), ni trop marqué géographiquement (l’argot que nous connaissons est essentiellement parisien et lyonnais) et temporellement.



On parle souvent des principes de traduction, des « belles infidèles », qu'en pensez-vous ?

C'est un problème que l'on se pose constamment. Nous avons cette exigence morale qui fait que nous voulons être au plus près du texte, mais parfois le texte devient ainsi illisible. Traduire, c'est passer son temps à faire des compromis, c'est en ce sens un travail terriblement frustrant. Il faut trouver des astuces pour contourner, détourner les mots sans les enfreindre, en restant fidèle. Mais il faut en même temps prendre garde, car il y a toujours la tentation de rajouter des mots pour expliquer, expliciter, et l’on finit par y perdre le sens voulu par l’auteur. Dans l’idéal, une phrase ambiguë en russe devrait le rester en français.

Il y a la difficulté de trouver le bon mot, mais aussi la bonne assonance : parfois on a exactement le bon mot, mais celui-ci ne sonne pas bien dans la phrase à cause d’une allitération mal venue, par exemple, ou d’une rime inopinée au milieu d’un dialogue trivial. Alors on devra en choisir un autre pour la seule esthétique du texte. On est contraint à toutes sortes de concessions, mais chaque fois c’est comme une défaite. En même temps, mieux vaut reculer, battre en retraite, que se laisser anéantir, n’est-ce pas ?

En revanche, il est très agaçant de trouver dans des ouvrages la note de bas de page indiquant « jeu de mots intraduisible en français ». De même, en France, durant longtemps on s’est abstenu de traduire les poèmes étrangers en vers, alors que les Russes, eux, le font et le résultat est formidable. La forme en art compte bien plus que le fond.



Pensez-vous que la traduction peut évoluer ? Si un auteur a été traduit il y a longtemps, est-ce que la vision change, faut-il retraduire ?

J’ai pu lire la première traduction des Voyages de Gulliver, par l’abbé Desfontaines. Le traducteur avait « élégamment » et fièrement supprimé certains passages. D'un autre côté, cette traduction est sans doute, à mon avis, en dépit de toutes ses imperfections, sans doute une des meilleures possibles, ne serait que parce qu’elle est contemporaine de l’auteur. Il est très intéressant de voir ce qu'un lecteur de l'époque pouvait percevoir du texte. C'est un témoignage du temps avec la langue de ce temps. Lorsque l’on traduit un livre du XIXe siècle, je trouve gênant d'y introduire des termes du XXe siècle. Chaque fois que le cas, pour moi, s’est présenté, pour ne pas abolir cette précieuse distance temporelle, j’ai lu des auteurs français de la même époque, qui auraient pu être lus ou traduits par l’auteur russe dont je traduisais l’œuvre. Certes le français du XVIIe siècle n’est pas très accessible pour le lecteur moyen de nos jours, la langue change, et les principes de traduction changent aussi. Je pense que s’il y a plusieurs traductions, anciennes ou modernes, c’est toujours une bonne chose.



Y a-t-il de mauvaises traductions à votre sens ?

Très tôt notre professeur de russe avait attiré notre attention sur le fait qu'il y avait souvent plusieurs traductions possibles, et que des traductions pouvaient être imparfaites. Il y a des traductions rapides, négligées, mais une traduction est toujours une lecture restituée de ce que le traducteur en retient. Parfois, le traducteur n'en retient rien.

Récemment, on voyait en librairie le livre de John Williams Stoner, avec en bandeau : « Lu, aimé et librement traduit par Anna Gavalda ». Les traducteurs enragent car pendant des années on s'est attaché à produire des traductions les plus fidèles possibles, au rebours du laisser-aller qui a pu régner parfois, notamment avant guerre. Or ici le « librement traduit » devient un argument de vente ! Si cela avait été n'importe quel traducteur, cela ne se serait jamais passé. Peut-être revient-on à une autre vision de la traduction, plus mercantile.



Quels sont vos rapports avec les éditeurs ? Comment considèrent-ils les traducteurs ?

J’ai travaillé dernièrement pour les éditions Liana Levi, sur le roman d'Andreï Kourkov Le Jardinier d’Otchakov. J’étais en contact avec Liana Levi elle-même, qui lit tous les romans qu'elle publie. Elle relit les manuscrits aux différentes étapes de correction, n’hésitant pas parfois à supprimer des passages entiers, avec l’accord de l’auteur bien sûr. Avec ses collaboratrices, elle accomplit un vrai travail d’édition, respectueux et fructueux. De manière générale, je n’ai jamais eu de problème avec les éditeurs. Ils ont aussi leur mot à dire, et j’ai tendance à leur laisser le dernier.
 


Avez-vous déjà rencontré des auteurs que vous avez traduits ?

Oui, j'ai pu rencontrer Andreï Kourkov, mais je suis principalement en contact avec Sandrine Thévenet qui s'occupe de la préparation des textes, et de la liaison avec l'auteur. Elle travaillait auparavant dans l'ancienne maison d'édition d'Eric Naulleau, L'Esprit des péninsules. Celui-ci avait fait appel à moi pour diriger la collection russe. C'est une époque que je regrette un peu, je jouissais d’une totale liberté, et j’ai pu faire paraître des textes magnifiques qui autrement n’auraient jamais été publiés en français. J’ai eu le bonheur aussi de rencontrer Vladimir Charov, qui est pour moi le plus grand écrivain russe contemporain. Ses écrits sont d'une extrême densité, ce sont des récits emboîtés les uns dans les autres, comme les romans philosophiques du XVIIIe siècle. Je l’ai rencontré grâce aux éditions de L'Âge d'Homme, car dans les années 1990 la maison avait une filiale en Russie. Parce que l’éditeur Vladimir Dimitrijevic et Vladimir Charov étaient en froid, Les Répétitions restait en attente d'être traduit et publié. J'ai pu finalement le faire publier grâce aux éditions Solin.



On dit que le traducteur est un homme de l'ombre ; avez-vous fait des rencontres avec les lecteurs, ou des séances de dédicaces ?

J’ai eu l’occasion d’en faire quelques-unes, mais c’est quelque chose que je n’apprécie pas énormément. J’avais accompagné Andreï Kourkov au salon du livre, mais je ne me sentais pas à mon aise, je ne suis que le traducteur, je ne suis pas l’auteur. 



Mais le traducteur est un co-auteur...

Tout à fait. Dans les livres qui paraissent, aucun des mots ne sont ceux de l'auteur, ce sont ceux du traducteur qui donnent sa voix. Il arrive même que certains auteurs tiennent compte des remarques de leurs traducteurs, comme Umberto Eco qui, à partir de ces remarques, a préparé une nouvelle version du Nom de la rose.



Avez-vous déjà proposé des manuscrits d'auteurs ?

Cela m'est arrivé, mais très rarement. Car la condition financière du traducteur ne le permet pas facilement. Si l'on veut présenter des manuscrits, il faut traduire des passages, faire une biographie de l’auteur, démarcher auprès des éditeurs ; tout cela prend du temps et ne fait pas gagner d’argent. Comme j'avais décroché une bourse du CNL, j'ai pu le faire à L'Esprit des péninsules, et en tant que directeur de collection, ce fut plus facile de proposer des manuscrits qui me plaisaient.



Vous est-il déjà arrivé de traduire un livre que vous n'aimiez pas ?

Il y a plusieurs livres que j’ai traduits et qui ne m’ont que moyennement plu, comme Minotaure.com : Le Heaume de l’horreur de Pelevine ainsi qu’un livre de Dmitri Bykov, un auteur à la mode en Russie. Mais c'est vraiment personnel. Parfois, avec le recul, j'ai aimé certains livres. Comme un livre invraisemblable que j'ai traduit avec Galia Ackerman, Le Troisième Testament d’Anna Schmidt, une mystique russe de la fin du XIXe  siècle. Il y avait là des passages incompréhensibles, mais petit à petit on entrait dans cette espèce de logique irrationnelle, c’était surprenant. Comme j'étais directeur de collection pendant un certain temps, j’ai eu la chance de pouvoir porter mes propres projets. J'ai adoré traduire Les Voyages fantastiques du Baron Brambeus d’Ossip Senkovski, qui fut lui-même traducteur dans les années 1830 et qui a beaucoup fait pour la diffusion de la littérature occidentale en Russie, notamment pour des auteurs comme George Sand, Balzac, Hugo. Il les publiait dans la revue Le Cabinet de lecture, qui joua un rôle très important dans la littérature et la culture russes. Cette revue était diffusée à plusieurs milliers d'exemplaires dans toute la Russie, jusqu'en Sibérie.



Auriez-vous aimé traduire une œuvre en particulier ?

Oui, il y a les romans de Vladimir Charov qui attendent d’être traduits. C'est mon grand regret qu'il n'y ait pas d'éditeurs français pour publier ses œuvres, car ce sont des livres et des thèmes qui, s’ils font entièrement partie de la littérature russe, ont une portée universelle. Il y a aussi le dernier livre de Victor Chklovski, L’Énergie de l’erreur, testament littéraire de celui qui fut, à mon sens, l’écrivain le plus important du XXe siècle, qui attend d’être traduit depuis trente ans.



Les Russes sont-ils ouverts à la traduction et aux œuvres étrangères ?

La Russie est très ouverte à la littérature et à la culture françaises, ce sont deux littératures jumelles. La littérature russe est née avec Pouchkine, qui parlait français avant de parler russe. Son auteur préféré était Mérimée, et Mérimée est connu pour avoir été le traducteur de Pouchkine. Il y a des liens très étroits entre ces deux cultures. Ivan Tourgueniev a longtemps servi de lien entre la littérature russe et française, il a vécu longtemps en France, il était l'ami de Louis Viardot, qui fut l'un des plus grands traducteurs de Gogol et Pouchkine au XIXe siècle. On sent l'influence des auteurs russes sur Maupassant, dans Une vie ; il y a un personnage qui ressemble beaucoup à un personnage de Guerre et Paix.

La séparation est arrivée à la révolution de 1917, le rideau de fer est vraiment tombé, infranchissable. Mais même maintenant, lorsque l'on parle de littérature russe, on pense à Tchekhov, Dostoïevski, Tolstoï, alors que la littérature moderne est née avec cette révolution.



Je tiens à remercier chaleureusement Paul Lequesne pour sa gentillesse, et pour le précieux temps qu’il a bien voulu m'accorder pour cette interview. Grâce à lui, j’ai redécouvert la littérature et la culture russes, qui ne sont malheureusement pas assez connues en France, mais qui grâce au travail et à la passion d'hommes comme lui restent vivaces et ne demandent qu'à se diffuser dans le monde francophone.

 

Propos recueillis par Juliette Gallas

 

 

Bibliographie des traductions

Boris Akounine
        La Maîtresse de la mort
        L'Amant de la mort
        Bon sang ne saurait mentir
        Le Couronnement
        Erast Fandorine
        Le Conseiller d'Etat

Mikhaïl Boulgakov
         Récits d'un jeune médecin

Dmitri Lvovitch Bykov
        La Justification

Vladimir-Aleksandrovitch Charov
        La Vieille petite fille

Victor Chklovski
        Zoo. Lettres qui ne parlent pas d'amour ou la Troisième Héloïse
        Technique du métier d'écrivain

Nadejda Dourova
        Cavalière du tsar
Andrei-Kourkov-Laitier-de-nuit.jpg
Alexandre Grine
        Le Monde étincelant

Andreï Kourkov
        Laitier de nuit
        Surprises de Noël
        Le jardinier d'Otchakov

Iouri Olecha
        Les Trois gros
        Pas de jour sans une ligne

Viktor Pelevin
        Minotaure.com : Le Heaume d'horreur
Alexei-Tolstoi-La-famille-du-vourdalak.jpg
Osip Ivanovitch Senkovski
        Voyages fantastiques du Baron Brambeus

Dmitri Stakhov
        Le Retoucheur : Confession d'un tueur de sang-froid

Alexis Tolstoï
        Ibycus ou les Aventures de Nevzorov
         Les Villes bleues
        Manuscrit trouvé sous un lit suivi de « Mirage » et de « Vendredi noir »
        La Famille du Vourdalak

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by Juliette - dans traduction
commenter cet article
19 février 2012 7 19 /02 /février /2012 07:00

Samedi 14 janvier,
nous avons rencontré Fédoua Lamodière, traductrice de
Tsubasa RESERVoir CHRoNiCLE des mangaka Clamp.
clamp.jpg

 

Clamp est une équipe de mangaka1 exclusivement composée de femmes d'une quarantaine d'années. En général, leur type de mangas de prédilection est le shōjo2 bien que plus récemment elles aient composé des mangas plutôt seinen3.

Leur aventure de mangaka commence à la fin des années 1980. Toutes inscrites dans le même cours de dessin, elles décident de lancer leur propre studio de création et finissent par créer leurs propres histoires au début des années 1990. Le succès est rapidement au rendez vous avec le manga culte Tokyo Babylon bientôt suivi par RG Veda.

Leurs œuvres deviennent de plus en plus populaires. Clamp touche un large public : enfants, jeunes filles, adolescents et adultes. Elles font aussi bien de la romance, de la fantasy que de la critique sociale. Les personnages sont approfondis avec soin.

En France, les Clamp sont très connues, par les fans de manga des années 1990 bien entendu, mais également par un plus large public : Cardcaptor Sakura passe alors dans une émission pour la jeunesse sur M6.

 tsubasa1.png

 

 

 

Les Clamp exploitent le plus possible le monde de leurs héros et les héros eux-mêmes. Certaines séries se croisent entre elles par leurs personnages ou leurs intrigues. L'intégralité de leur œuvre est intimement reliée, à la grande joie des fans.

Tsubasa RESERVoir CHRoNiCLE est sans contexte un bel exemple : on y retrouve les héros de Cardcaptor Sakura (Sakura et Shaolin), les héros de Chobbits et bien d'autres. Les personnages de séries toutes confondues apparaissent selon les univers. Elle est même liée à xxxHOLiC, créant un parallèle encore plus proche entre deux histoires qui restent indépendantes.

 

 

tsubasa2.jpg

 

 

 

L’histoire débute dans le pays de Clow où vivent Sakura et Shaolan. La première est une princesse, le second est un  jeune homme qui vit au sein de la famille royale depuis que son père adoptif, archéologue, est décédé. Tous deux se connaissent depuis leur plus tendre enfance et s’aiment sans oser l’avouer.

En grandissant, Shaolan a décidé de reprendre les travaux de son père et d’explorer les ruines qui se trouvent en face du palais royal. Un soir, les deux amis sont dans les ruines de Clow et découvrent un étrange blason. Au même moment, ils sont attaqués par des inconnus. Une force mystérieuse prend vie et fait perdre la mémoire à Sakura. Tous ses souvenirs deviennent des plumes qui se dispersent dans les différentes dimensions.

Le magicien de la Cour envoie alors Shaolan et Sakura, évanouie, chez la sorcière des dimensions. Là, notre héros va rencontrer Kurogane, un ninja du Japon ancien, et Fye, un magicien du pays de Célès. Tous trois demandent à la sorcière le pouvoir de traverser les dimensions. Cette dernière accepte à condition que chacun lui donne ce qu’il a de plus précieux : Kurogane son sabre, Fye son tatouage et Shaolan doit renoncer à ce que Sakura se souvienne un jour de lui, même lorsqu’elle aura retrouvé le reste ses souvenirs.

Nos quatre héros vont donc devoir voyager de dimension en dimension afin de retrouver les plumes de Sakura, aidés dans leur quête par une joyeuse boule de poils nommée Mokona qui, outre le fait qu’elle leur permet de voyager dans les différentes dimensions, prévient lorsqu’elle sent qu’une plume de Sakura se trouve à proximité.

 tsubasa3La série Tsubasa est très particulière. Elle mélange le temps et l'espace, créant un univers complexe. Le lecteur est tour à tour amené à travers les dimensions spatiales et peut observer le retour de personnages des autres séries des Clamp. Bien que les univers soient différents, on y retrouve des héros familiers. L'histoire se scinde ensuite en deux, une seconde partie venant ajouter une distorsion temporelle. Le lecteur a facilement pu être perdu au fil des parutions. Un détail des tomes précédents peut être essentiel pour la compréhension de la suite. Les explications données paraissent, en outre, de plus en plus alambiquées. L'histoire même de Tsubasa est donc une difficulté en soi.

Il n'en est que plus compliqué de reprendre le travail de traduction en cours de route. Fédoua Lamodière a été l’un des traducteurs ayant œuvré sur cette série culte. Elle a repris ce travail en cours de parution et ce jusqu'à la fin de la série. Il nous a semblé intéressant de comprendre comment un tel cas éditorial peut arriver, comment cette difficulté peut être gérée. Notre projet nous a conduites à Paris, où Fédoua a bien voulu répondre à nos questions.
 fedoua-Lamodiere01.jpg
Quelle a été votre formation ? Comment avez-vous commencé ?

Fédoua Lamodière a étudié le japonais à l'Institut des langues orientales à Paris où elle a obtenu sa maîtrise.

Le milieu éditorial se construit surtout par le bouche à oreille. Elle était en licence quand une collègue la met en contact avec Glénat. Un autre collègue fera de même pour Tonkam. « Je n’ai jamais réellement eu à envoyer une demande ou une lettre de motivation. » Fédoua est entrée en contact avec l’édition par contacts. À l’époque, il n’existait pas beaucoup de traducteurs japonais pour le manga, ce qui rendait les choses plus faciles.

Elle a commencé en 2001 avec Pikachu’s Adventures chez Glénat puis a continué avec un one-shot de TORIYAMA Akira. La première série qui lui a été confiée est Rave de MASHIMA Hiro, édité par Glénat en France. Elle a également participé au magazine Magnolia chez Tonkam, car le principe l'intéressait : une publication de chapitres de plusieurs mangas chaque semaine, calquée sur le fonctionnement de la publication japonaise. Outre Tonkam et Glénat, elle travaille aujourd’hui avec Pika, Ki-oon, Kaze et Taifu comics.



Comment vous est venue la passion du manga ?

Fédoua fait partie de la génération « Club Dorothée ». C’est au travers de cette émission télévisée qu’elle a découvert le manga (comme toute la France d’ailleurs). Elle a suivi les séries animées alors qu’elle était au lycée et a décidé de devenir mangaka. Elle s’est orientée vers la traduction par la suite en apprenant la langue.



Ne traduisez-vous que le japonais ? Connaissez-vous d’autres langues ?

Elle ne fait de traductions que du japonais au français. Cependant, elle a appris d’autres langues. « J’ai toujours adoré les langues étrangères. » Aujourd’hui, ses connaissances s’étendent également à l’anglais, à l’espagnol, au russe, au chinois et au coréen. Ces deux-dernières lui sont d’ailleurs utiles pour comparer et mieux appréhender les systèmes de signes, les kanjis4 notamment. Le japonais s’avère plus proche du coréen que du chinois.



Quels sont vos outils de travail ?

Elle utilise beaucoup le dictionnaire électronique et Google. Et surtout, plutôt que d’utiliser le dictionnaire français-japonais, elle utilise un dictionnaire japonais-japonais.



Traduisez-vous autre chose que des mangas ?

Les mangas sont l’essentiel de son métier. Depuis peu, elle traduit des albums jeunesse chez l'éditeur Nobi-Nobi. Elle aimerait faire autre chose comme de la littérature, des animes ou des jeux vidéo, mais les secteurs de traductions sont très cloisonnés. La littérature l’intéresserait aussi mais elle manque de contacts. Il n’est pas facile d’intégrer un autre milieu, même si la langue traduite est la même.



Quels types de manga traduisez-vous ? Lesquels préférez-vous ?

À la base, elle traduit surtout du shōnen. Le shōjo est à son goût trop mièvre. Les sentiments sont trop figés. Toutefois, elle en traduit de plus en plus. Le manga Parmi eux lui a véritablement montré que le genre shōjo peut aussi avoir ses qualités. Ce sont surtout les thèmes abordés qui l’intéressent. « Je n’aime pas trop les méchants ou la guerre. »  Le thème peut être un réel handicap car il nécessite un certain vocabulaire. Par exemple, il lui avait été proposé de traduire les premiers tomes de Captain Tsubasa (alias Olive et Tom). Ayant suivi la série animée au préalable, elle aurait beaucoup aimé reprendre ce travail. Mais parce qu’il lui manquait trop de termes techniques, elle n’a pas pu. « Il est primordial d’avoir un thème de prédilection pour faire du bon boulot. » Elle recherche surtout un aspect comique, des situations humoristiques. « Ça me permet de me lâcher. » Elle aime aussi le yaoi5 et c’est elle qui a poussé l’éditeur de Taifu Comics à publier Gravitation dont elle a fait la traduction. Étant donné sa réputation et son expérience, elle peut se permettre de filtrer ce qu'on lui propose.



Le plus souvent, est-ce vous qui proposez une série ou est-ce l’éditeur ?

Fédoua ne travaille pas qu'avec un mais avec plusieurs éditeurs. C'est important dans la traduction de manga d'avoir plusieurs clients avec qui traiter, on n'est jamais à l'abri d'une rupture de contrat ou d'une fermeture de maison d'édition.

Ce sont les éditeurs qui lui proposent des séries à choisir. Elle choisit ensuite ce qu’elle souhaite travailler. Elle a proposé un seul manga, Gravitation. Cela peut être utile au lancement d’un éditeur, lorsqu’il débute. Mais les grosses maisons savent ce qu’elles veulent et sont en général en relation avec un correspondant sur place au Japon qui peut les tenir informées sur la situation éditoriale.

Elle a un statut indépendant : la couverture sociale est identique à celle d’un salarié mais elle n’a pas de contrat exclusif envers un éditeur. Elle garde la possibilité de se diversifier. C’est un travail à domicile, ce qui induit une certaine liberté. Tous les échanges se font par mail.

Les contrats sont constitués par volume, sauf chez Kaze qui propose des contrats par série. Le système « au tome » permet de changer plus facilement de traducteurs. Ce cas reste peu visible, cependant, car cela se passe en cas d’empêchements majeurs (maternité, inconstance dans les délais, etc.). La rémunération se fait par des à-valoir qui une fois remboursés sont remplacés par des royalties calculées en fonction d’un pourcentage sur les ventes.

Elle travaille en ce moment sur dix séries différentes : Sailor Moon (Glénat), Dragon Ball Perfect Edition (Glénat), To love (Tonkam), Lost Paradise (Ki-oon)...



Vos contrats sont-ils de traduction, d’adaptation ou des deux ?

Fédoua ne signe que des contrats de traduction-adaptation. Elle ne peut dissocier les deux. Une fois, elle a tenté une adaptation à partir d’un texte traduit par un Japonais. La traduction seule étant trop littérale, il est difficile de l’adapter ensuite selon le public, le contexte, les personnages, etc.



Qu’avez-vous traduit des Clamp ?

Pour Tsubasa Reservoir Chronicle et XXX Holic, Fédoua les a toutes les deux prises en cours de route. Elle a également travaillé sur une revue dédiée à ces auteures : Clamp anthology. Cela lui a permis de connaître les autres séries comme RG Veda, Tokyo Babylon, etc. L’important dans ces traductions est de bien connaître l’univers, le contexte.



Quand et pourquoi avez-vous repris la traduction de Tsubasa ?

Elle a repris la série à partir du tome 19 et ce jusqu’à la fin de la série (28 tomes). Les précédents traducteurs étaient sur un autre projet en parallèle qui a pris de l’ampleur. Ils ont alors arrêté leur activité de traducteurs pour se centrer sur leur projet commun. L’éditeur a demandé en urgence que Fédoua s’occupe de la reprise, ce qu’elle a accepté.



Quelles ont été les difficultés majeures de cette reprise ?

Techniquement, il est difficile de traduire une longue série car il faut garder une certaine fluidité, une continuité dans les dialogues et les genres représentés. L’incompréhension est à éviter. Il est nécessaire de travailler avec méthode. Dans le cas de Tsubasa, il était important de faire des résumés de chaque tome, passés comme à venir. Il est nécessaire d’avoir une vue sur la production à venir pour éviter d’être trop approximatif dans certaines explications. Il a donc fallu rechercher des scans sur Internet, regarder les forums de fans… Dans le cas d’une adaptation de jeu vidéo, il faut reprendre les termes, les dialogues dans une partie réelle. « On a besoin de précisions sur une série qui est autant suivie. »

La rigueur est très importante. Il ne faut pas oublier les relations entre les personnages : on ne peut passer du vouvoiement au tutoiement et inversement. De plus, l’utilisation des suffixes6 et leur explication doit continuer pour ne pas choquer le lecteur déjà habitué.



La série Tsubasa est particulière, elle réutilise les autres séries des Clamp. Est-ce que ça a été une difficulté ou une aide par rapport à la traduction ?

À partir du moment où l'on connaît l’univers des Clamp, ça n’est pas une difficulté. Ça reste même intéressant car on peut replonger dans les autres séries. C’est surtout un travail de vérification car des citations, des références sont souvent faites à partir d’une autre série. Par exemple la phrase « tout va se passer pour le mieux » dans Tsubasa est une référence à la série Cardcaptor où l’héroïne éponyme utilise souvent cette réplique.



Avez-vous eu des liens avec les anciens traducteurs, les auteures ?

Aucun lien n’a pu se faire. Elle avait seulement l’ancienne traduction. Les délais sont trop courts et il n’y a pas le temps de poser des questions, ni d’attendre les réponses. Les délais se rallongent encore lorsqu’il s’agit de prendre contact avec les auteurs. Il y a beaucoup d’intermédiaires entre eux : le correspondant, l’agent, l’éditeur japonais, l’éditeur français…

Dans un cas, ça aurait été utile de contacter le mangaka. Pour une autre série, il y avait une certaine indétermination quant au genre d’un personnage. Le japonais est une langue qui utilise beaucoup la neutralité – dans les temps, les genres, etc. Dans les dialogues, il était impossible d’utiliser le masculin ou le féminin. Or, le genre-même du personnage devait rester flou en raison du contexte. Cela peut entraîner des problèmes pour le traducteur.



Quelles autres difficultés le japonais peut-il présenter par rapport au français ?

Les jeux de mots deviennent de vrais casse-tête et le japonais joue beaucoup sur l’homophonie. Il faudrait alors expliquer une blague par une note de bas de page mais on perd le comique de la situation. Le lecteur se coupe de l’histoire pour suivre l’explication. Le mieux est de remplacer le jeu de mots par une sorte d’équivalent français, toujours avec une note explicative. Lorsque le jeu de mots est graphique, qu’il intervient dans le dessin même, il est encore plus compliqué de ne pas utiliser la note de bas de page. Pour certaines références faites dans les mangas, Fédoua peut passer une journée entière à en trouver la source.

Elle se souvient, par exemple, d'un dialogue entre deux personnages dans la série Hanakimi et d'un jeu de mots fait. Ce jeu de mots était une référence à une publicité japonaise des années 1980 dont elle ignorait l'existence. Une journée et internet lui ont été nécessaires pour comprendre la référence que seuls les Japonais pouvaient comprendre. L'adapter lui a également demandé une grande création : trouver l'équivalent pour un Français.

Il n’y a pas plus de difficultés à traduire le japonais qu’une autre langue. Il faut surtout faire attention aux répétitions et aux sujets liés à la culture. Le langage des jeunes évolue tout le temps et il faut bien souvent l’adapter au public français qui évolue aussi. Il n'est pas rare que Fédoua se rende sur le net pour chercher la traduction d'une phrase argotique afin d’en saisir le sens exact et la subtilité. Les références culturelles doivent être recherchées. Les termes réellement typiques sont laissés, l'adaptation se fait de plus en plus ressentir. Par exemple, maintenant elle n’utilise plus le terme ramen pour désigner les pâtes japonaises mais l’expression « bol de nouilles ». Avec le recul, Fédoua tend de plus en plus vers l’adaptation, car elle ne peut pas utiliser trop de notes ou de renvois. Malgré l’adaptation il faut s’assurer de garder un goût oriental dans le texte, on ne peut pas le rendre trop occidental. Elle essaye de faire l'équilibre entre la traduction littérale et l'adaptation, en sachant qu'elle ne satisfera pas les deux publics.



Avez-vous fait ou aimeriez-vous essayer un autre métier ?

La traduction est le seul métier qu’elle connaisse ; elle a commencé avant la fin de ses études. Elle en vit très bien aujourd’hui bien qu’il soit difficile de faire respecter ses droits malgré le statut d’auteur. Ils sont une vingtaine à pouvoir vivre de ce travail bien qu’il y ait de plus en plus de traducteurs occasionnels.

tsubasa4.jpg

 

La série Tsubasa RESERVoir CHRoNiCLE reste une des séries les plus connues des Clamp. Il convient de saluer le travail des traducteurs pour avoir permis de la faire connaître. Nous remercions tout spécialement Fédoua Lamodière pour nous avoir éclairées sur ce travail particulier et également pour avoir permis à cette série – comme d'autres – d'être encore publiée aujourd'hui.

 

 

Interview menée par Delphine C., Laure L. et Marina B.

 

Notes

 

1. Auteur-dessinateur de mangas.
2. Mangas plutôt « fleur bleue » réservés à un public féminin, par opposition au shōnen, mangas d'aventure pour un public plutôt masculin.
3. Mangas d'un genre plus mature visant un public adulte.
4. Idéogrammes communs à l’écriture de ces trois langues asiatiques.
5. Mangas érotiques mettant en scène des relations homosexuelles.
6. (-chan, -san, -sama, -sensei, -sempai, par exemple, accolés au nom du personnage et désignant leur statut auprès des autres personnages : ami, supérieur, maître, personne respectable)

 

 

 

Repost 0
Published by Delphine, Laure et Marina - dans traduction
commenter cet article
12 février 2012 7 12 /02 /février /2012 07:00

Charles-Recourse.jpg

Après avoir fait des études aussi diverses que variées, Charles Recoursé a réalisé deux stages en maison d’édition. Il est par la suite employé aux éditions Au diable vauvert, où il occupe le poste de responsable éditorial. C’est durant cette période qu’il commence à traduire des ouvrages de littérature dont le Diable achète les droits. Fin 2011, il quitte la maison d’édition et se lance dans la traduction free-lance.

Charles Recoursé est notamment le traducteur des ouvrages suivants :

Mal Peachey, The Clash, Topper Headon, Mick Jones, Paul Simonon, Joe Strummer
David Foster Wallace, La Fonction du balai,
David Foster Wallace, C’est de l’eau,
 Neil Gaiman et Dave McKean, Signal / Bruit.




Pour commencer cette interview, afin de nous dire qui tu es, est-ce que tu pourrais nous décrire brièvement ton parcours et préciser ce qui t’a amené à la traduction ?

Mon cursus est très erratique et n’est pas en grand rapport avec la traduction proprement dite : j’ai suivi un DEUG de droit, une licence et une maîtrise en sciences politiques et une licence de communication... J’en étais vraiment arrivé à un point où je me posais la question de ce que j’allais bien pouvoir faire de ma vie. Et puis un jour que j’avais un livre dans les mains, je me suis dis que je pourrais me tourner vers les livres. Et c’est ainsi que, dans une parfaite innocence, je me suis orienté vers l’édition. Il se trouve que ça a marché. J’ai rencontré pour l’occasion M. Guérif des éditions Rivages/Noir et Jean-Claude Zylberstein de 10/18 qui m’ont tous deux incité à déposer mon CV pour effectuer des stages. J’ai eu une réponse de Rivages/Noir puis du Diable Vauvert. En mars 2007, j’ai obtenu mon premier CDD en tant qu’assistant d’édition et me voilà lancé. J’ai travaillé également dans tout ce qui touche aux droits étrangers et aux droits seconds.

Puis, un jour, j’ai pris l’initiative d’une traduction, sans la moindre prétention, qui a convaincu. Dès l’instant où j’ai commencé à goûter à cet exercice, je balançais entre l’édition et la traduction... jusqu’à en faire mon activité principale.

James-Morrow-L-apprentie-du-philosophe.gif

Dans un milieu aussi concurrentiel, quelle est la meilleure façon de se démarquer ?

Il y a une différence entre chercher à se démarquer et subvenir à ses besoins. Ceux qui traduisent de la littérature de genre, la popular culture, restent dans l’ombre. Ce sont des livres largement achetés et très lus, mais qui, disons-le clairement, ne sont pas considérés comme de la « littérature ». Les traducteurs sont payés au lance-pierre et travaillent vite pour une qualité d’écriture initiale qui n’a rien d’extraordinaire. Le « jackpot » pour un traducteur, c’est de traduire des auteurs comme J.K. Rowling ou Stephen King, qui ont un succès mondial ou qui sont très productifs. On a le traducteur qui reçoit une commande de l’éditeur, qui n’est pas particulièrement emballé d’un point de vue littéraire mais qui flaire la bonne affaire, des bonnes ventes. Et puis on a l’autre cas de figure, lorsque le traducteur est porteur de projet. Si l’éditeur est convaincu, très légitimement, il choisira le traducteur porteur du projet pour la traduction.

Sinon, le traducteur doit jouer sur les réseaux, le fait d’être une force de proposition et d’être très informé sur les nouveautés étrangères.



Quelles sont les difficultés spécifiques au métier de traducteur actuellement ?

Il n’y a pas de difficultés spécifiques. La difficulté est universelle : celle qui consiste à trouver du travail. Le traducteur ne dispose pas d’un contrat de travail auprès d’un éditeur mais est lié à lui par un contrat analogue à un contrat d’édition incluant des droits d’auteur. Le traducteur est toujours payé au feuillet mais il arrive qu’il soit payé par forfait ou en pourcentage des ventes de 7000 à 15000 exemplaires vendus. C’est à négocier.

Il est vrai qu’il reste beaucoup à faire pour la reconnaissance des traducteurs. Je pense notamment à l’étude de Pierre Assouline qui a été faite récemment. Mais selon moi, le statut d’auteur n’est pas à envisager.

Je me suis lancé dans le free lance pour être libre de choisir mes projets.



Dans le cadre de ta profession, quels sont les écueils que tu tiens à éviter ?

Traduire toujours dans le même registre de langue, les mêmes temps ; traduire toujours de la même manière les idiotismes et certaines expressions. C’est le cas de traducteurs très expérimentés qui deviennent à la longue de mauvais traducteurs ; ils restent sur leur routine, systématisent leur façon de traduire. Le traducteur ne se pose plus de questions et c’est le piège à éviter. Celui qui débute a au moins l’avantage d’être toujours dans le questionnement.

Le défaut de beaucoup de traducteurs est de se considérer comme des auteurs. En formation, on nous incite à ne pas hésiter à embellir parce que l’anglais est une langue sèche. Je dirais plutôt que c’est une langue économique. J’ai vu des traducteurs partir dans des registres de langue tout à fait inadaptés. Même la ponctuation n’a pas la même valeur.

Je refuse de me considérer comme un auteur. Je suis au service d’un texte et je marche dans le pas de son auteur. Je suis l’auteur d’une traduction. C’est une disposition mentale que j’entretiens nettement. Je suis un passeur d’une langue à une autre. Je ne rajoute pas ma patte au texte, je ne le modifie pas. J’ai la chance de traduire des auteurs qui ont un vrai style, une vraie écriture. Je cherche leurs mots propres, ceux qui les définissent. Tant que je ne m’accorde pas le statut d’auteur, je dispose d’un garde-fou et je reste dans l’humilité vis à vis du texte. Pour moi, un bon traducteur est un traducteur humble.



Donc qu’est-ce qui différencie selon toi une bonne traduction d’une mauvaise ?

Une bonne traduction, c’est un texte qui a été traduit en français, originellement écrit dans une autre langue, et qui donne l’impression d’avoir toujours été écrit en français. Ça, c’est du point de vue du lecteur. Il y a une fluidité. Même l’anglophone ne perçoit pas la langue anglaise au travers du français.

Une traduction peut être fluide mais si l’on compare a posteriori avec le texte original, on se rend compte que tout a été réinventé. Je suis tenté de dire que c’est une mauvaise traduction. Cela se discute, mais selon moi, il faut rester fidèle au sens.



Sur quoi doit jouer le traducteur lorsque le passage d’une langue à une autre est difficile ?

David-Foster-Wallace-La-fonction-du-balai.gifLorsque la traduction au mot pose problème, tu as la charge de quitter la lettre pour trouver l’esprit. Cela doit rester ponctuel.

La référence culturelle est un bon exemple. Elle peut prendre plusieurs formes ; si c’est une marque déposée qui n’est pas diffusée en France, je vais essayer de trouver une marque équivalente qui soit diffusé à la fois en France et aux États-Unis. Si ce sont des personnages de fiction ou des chansons, là, le traducteur doit faire preuve de débrouillardise pour éviter les notes de bas de page qui brisent le rythme de la lecture. David Foster Wallace, que j’ai traduit, utilise la note de bas de page comme partie intégrante de son texte, raison de plus pour ne pas en rajouter qui soient bêtement explicatives.

Pour ce qui est des idiotismes, le problème est modéré. Le français dispose d’un panel assez fourni mais prenons garde néanmoins au traduttore, traditore.

Si je ne parviens pas à retranscrire un jeu de mots, je préfère passer plutôt que de mettre une note de bas de page qui aura un effet comique très relatif. Je ne veux pas sacrifier le plaisir de lecture en m’obstinant dans une retranscription exacte d’une expression, une allitération exceptionnellement intraduisible. C’est le seul moment où je vais me permettre une fantaisie pour éviter de m’arracher les cheveux. Il faut savoir qu’il y aura toujours une perte d’une manière ou d’une autre. Le traducteur doit prendre une décision, faire un examen de conscience, et distinguer ce qui est vraiment important de ce qui l’est moins.



Est-ce que tu as déjà eu l’occasion de faire acte de création en tant que traducteur ?

J’ai traduit un texte où l’auteur décrit le moment de la journée où un immeuble de bureaux américain est vide, lorsque les employés rentrent les uns après les autres chez eux. C’est la fin de l’illusion où l’immeuble existe par ses occupants. Il n’existe plus que par lui-même. L’auteur parle de ce soupir, ce basculement : the acces of hours anywhere. J’ai choisi de traduire ça par « l’axe des heures insues ». Le verbe n’existe pas mais « à son insu » existe. Ma langue a priori n’est pas hostile à cette invention. Je suis au même rythme. Je colle au plus près du sens. J’invente.



On dit souvent que la poésie est du domaine de l’intraduisible. Qu’en penses-tu ?

Pour prendre l’exemple de la poésie anglo-saxonne qui est en vers libres, lorsqu’elle est traduite, elle est en grande partie perdue. Mais j’aime prendre un exemple de réinvention du texte qui a été fait avec humilité et honnêteté.

Vikram Seth, avec Une poire pour la soif, a décidé d’écrire tout son roman en deux cents sonnets de décasyllabes. Cela créé une scansion, c’est très beau. Le traducteur, Claro, qui a traduit Vollman, Danielewski, Baker, Pynchon..., a réalisé que le seul moyen de rendre cet effet « planant », sans sacrifier l’amplitude du texte, était de passer en alexandrin, donc de rajouter deux pieds. C’est un choix que je défends complètement parce qu’il est parti d’une versification classique à une autre en respectant le coefficient de foisonnement ― il faut savoir que le français est toujours plus long que l’anglais qui est plus compact, d’environ 10 à 15 %. Il a conservé la forme du sonnet et a su garder la langueur et le roulis du récit. Il a réinventé le texte, je suis d’accord, c’est une trahison majeure, mais c’est un choix honnête, intelligent et finalement assez humble. Le traducteur prend sur lui de réinventer le texte pour le restituer dans sa langue avec tous les attributs de l’original. Pour moi, c’est une réussite totale.

Mais sinon oui, la poésie est du domaine de l’intraduisible, c’est certain. Comme la chanson, il faut faire preuve de trésors d’inventivité et faire attention à conserver le rythme. Je suis très favorable aux éditions bilingues pour la poésie traduite.

Mal-Peachey-The-Clash.gif

Comment réagis-tu lorsque tu es face à des textes dont la qualité littéraire laisse à désirer ?

Il y a trois niveaux d’écriture : il y a l’auteur qui écrit mal et qui raconte des choses inintéressantes ― abus d’adjectifs, abus de détails, répétitions des mêmes structures de phrases ― ; il y a celui qui écrit dans une langue standard, sans style reconnaissable, mais qui est agréable à la lecture ; et puis tu as l’auteur qui a un style personnel.

Un styliste répète un mot toujours pour une bonne raison, même éloigné dans le texte. Il va falloir trouver le même mot exprimé dans des contextes différents.

Dans le cas d’un texte de mauvaise qualité, la répétition est souvent involontaire et le traducteur le sait. Sans compter les nombreuses incohérences, notamment historiques, et le souci d’acceptabilité morale.

Soit le traducteur choisit de rester sur une lisibilité standard et neutre en retranscrivant le texte tel quel ― l’éditeur est censé l’avoir lu ― soit il opte pour l’arrangement, la réécriture, un style personnel en accord avec l’éditeur. Il y a un point qui n’est pas subjectif en ce qui concerne la qualité de l’écriture. Un auteur qui écrit bien est un auteur inventif qui varie ses structures de phrases, qui a du vocabulaire. Un auteur qui a fait un véritable travail de recherche, propose quelque chose de vraiment esthétique, de travaillé et immédiatement reconnaissable. Pareillement pour la structure narrative, on ne s’ennuie jamais. Avec David Foster Wallace, qui a un vocabulaire énorme des références géniales, je m’efface. Tout est bien enchâssé ; il y a une musique, je m’efforce de la restituer.

Si le texte est vraiment mauvais et que le traducteur est consciencieux, il cherchera à le rendre un peu plus lisible. C’est une trahison, certes, mais vis-à-vis d’une lacune. Toutefois, si le traducteur choisi d’apporter un style personnel, il y a un risque. Par exemple, le traducteur de L’ombre du vent de Carlos Ruiz Zafón avait réussi à créer un style personnel. Le livre s’est bien vendu. Par contre, pour le second tome, Le jeu de l’ange, le nouveau traducteur a opté pour la neutralité. Le livre s’est remarquablement moins bien vendu. C’est pour cela qu’il ne faut jamais changer de traducteur pour les trilogies, cycles, etc.

Sinon, pour des raisons financières, un traducteur refusera rarement une traduction même si le texte est mauvais. C’est vrai qu’on peut être tenté d’améliorer le texte voire de le réinventer quand le travail devient petit à petit un calvaire mais personnellement, cela ne m’est jamais arrivé.



Est-ce que tu as des remarques à faire quant à l’approche de la traduction en France ?

En France, traditionnellement, le traducteur avait un statut d’auteur. Boris Vian a traduit Chandler, Jean Giono a traduit Moby Dick... Cela se justifiait ; un livre bien écrit doit être traduit par un auteur qui écrit bien. On dispose d’un corpus important mais dont on ne peut pas vraiment évaluer la valeur en terme de processus de traduction, autrement dit de passage d’une langue à une autre. Le texte de Giono est un grand texte mais il est arrivé avec sa posture d’auteur et a changé le style en apposant le sien.

Et puis il y a eu une autre catégorie de traducteurs, professionnels, qui traduisent de la littérature de genre. Les maisons d’édition adoptaient des formats, un nombre de pages défini. Tous les polars américains qui ont été traduits avant les années 1980-1985 ont été coupés à quelques exceptions près, des personnages ont été supprimés ou ajoutés selon les cas, des lieux changés… Notre corpus est complètement artificiel à ce niveau-là. La traduction de la littérature de genre est un véritable massacre en France. La littérature populaire a toujours été appréhendée comme un produit presque industriel.

Toute la SF classique et les polars des années dont j’ai parlé mériteraient d’être retraduits, mais ce ne sera pas fait bien sûr. La Beat Generation devrait être retraduite, c’est évident. La Beat Generation, c’est l’irruption de l’oralité en tant que mode de récit par défaut ; une langue brute, poétique avec des raffinements géniaux et encore inégalés, ce côté brut que l’on n’a pas su retranscrire.

Une poire pour la soif de James Ross retranscrit parfaitement l’argot américain. L’effet est très réussi, mais je me suis toujours demandé dans quelle proportion le traducteur n’a pas complètement réinventé le texte... et je pense qu’il a bien fait dans le contexte de l’époque. Les Américains sont très en avance sur nous, notamment leur rapport à l’oralité.


David-Foster-Wallace-C-est-de-l-eau.gif
Est-ce que tu peux nous parler de ce rapport à l’oralité ?

La tradition littéraire française a inhibé ce rapport. L’américain a une grande souplesse à l’oral. Cela est venu très naturellement chez eux. Céline avait bien travaillé sur l’argot mais c’est bien le seul. Lorsqu’on veut traduire de l’argot en français, on perd beaucoup en crédibilité. C’est vraiment problématique. Je peux prendre l’exemple de l’argot issu du Bronx typique d’une époque, d’un lieu, d’une catégorie sociale, qui est mâtiné de nombreuses influences linguistiques et d’une histoire sociale qui n’a pas d’équivalent en France. Inventer un argot français est une entreprise très hasardeuse. Le lecteur sera surpris en découvrant une langue qu’il ne connaît pas. On va plutôt supprimer des négations, rajouter des interjections, des jurons ― on en a beaucoup en français ―, miser sur un registre brutal mais pas typé sinon on perd toute crédibilité. C’est très difficile à faire, et en même temps le traducteur est conscient qu’il y a une énorme perte. Dans ce cas là, j’y suis favorable. J’ai souvent eu l’occasion de traduire ce que l’on appelle de la « littérature urbaine » et cela fait partie des questions que je me suis posées.



Une question subsidiaire : dans le cadre de la relation éditeur/traducteur, quels conseils pourrais-tu donner ?

Je suis partisan de « l’essai ». Le traducteur traduit une dizaine de pages et fait part à l’éditeur de sa vision de l’oeuvre et du texte. Le traducteur s’essaye et voit s’il se sent capable. C’est une garantie ; s’il y a désaccord, au moins il n’y aura pas de mauvaises surprises. Par la suite, cela évitera une réécriture. C’est finalement un gain de temps.
Neal-Gaiman-Steve-McKean-Signal-bruit.gif


Quel rôle joue le traducteur dans la société culturelle selon toi ?

Le traducteur fait évoluer sa langue pour parvenir à en retranscrire une autre dans la sienne. C’est un rôle très important et souvent ignoré. Lorsque dans la littérature américaine sont apparus les écrivains minimalistes et postmodernistes, les traducteurs ont révélé leur potentiel. Ils font évoluer le corpus littéraire de langue française. Les innovations apportées vont être empruntées puis réutilisées. En traduisant au mieux et fidèlement l’évolution de la littérature américaine, on fait évoluer la littérature française par la même occasion. C’est pour ça que je fais une belle profession. Et puis c’est un métier de l’ombre, comme celui d’éditeur ; c’est un aspect que j’apprécie.



Pour finir, est-ce que tu peux nous donner quatre qualificatifs qui définiraient les qualités indispensables au métier de traducteur tel que tu le conçois ?

Audacieux, humble, honnête et réceptif.


Propos recueillis par Clément et Mathieu, LP.

 


Repost 0
Published by littexpress - dans traduction
commenter cet article
2 février 2012 4 02 /02 /février /2012 00:00

Daniel-Mirsky01.gif 

 

Daniel Mirsky est traducteur de l'allemand. Lecteur de littérature allemande pour Gallimard depuis 2004, il a entre autres traduit Joséphine et moi de Hans Magnus Enzensberger (Gallimard, 2010), Le Pays de mon père, de Wibke Bruhns, paru aux Arènes en 2009, Le Perdant radical : essai sur les hommes de la terreur, de Hans Magnus Enzensberger (Gallimard, 2006), Vérifications faites de Bernhard Schlink (Gallimard, 2007), et Mes prix littéraires de Thomas Bernhard, paru en 2010 chez Gallimard.


Ce dernier ouvrage est un recueil de textes du célèbre auteur autrichien sur les prix littéraires qu'il a reçus au cours de sa carrière. Sur un ton tour à tour drôle, cynique, tendre, sincère, l'auteur raconte son dégoût pour certains d'entre eux et la médiocrité des cérémonies. Aussi critique envers lui-même qu'envers les prix, il se montre honnêtement dans des situations inextricables... La traduction de ce recueil réalisée par Daniel Mirsky a été largement saluée !

Dans cette interview, Daniel Mirsky évoque non seulement son activité de traducteur de l'allemand, ses méthodes, ses goûts, son parcours mais aussi les nombreuses questions qui se rattachent à cette profession parfois dénigrée et souvent oubliée qu'est la traduction littéraire.

Thomas-Berhard-Mes-prix-litteraires.gif

Quel a été votre parcours ? Comment en êtes-vous venu à faire de la traduction ?

De langue maternelle allemande, j’ai grandi en France, avant de partir à Munich et d’y fréquenter le Lycée français. Après avoir obtenu en 1995 un bac L option franco-allemande, je reviens à Paris. Trois ans de prépa littéraire, puis admis en 1998 à l’ENS Fontenay St-Cloud (devenue en 2000 l’ENS LSH Lyon). Études d’allemand (licence, maîtrise, DEA) à Paris-III et Paris-IV. Reçu à l’agrégation d’allemand en 2003, puis trois ans d’enseignement de l’allemand (notamment thème et version) en tant qu’allocataire-moniteur à l’université Lyon-II.

À côté de mes études de langue (où la version faisait déjà partie de mes matières préférées), j’ai commencé relativement tôt à faire quelques traductions, pas seulement éditoriales, mais aussi techniques, commerciales, etc. Des petits boulots étudiants en somme.

En 2004, je deviens lecteur de littérature allemande pour la collection de littérature étrangère de Gallimard. Mon père y était déjà lecteur de littérature russe et hébraïque et m’a conseillé au directeur de la collection, qui justement cherchait quelqu’un pour lui faire des fiches de lecture sur des livres allemands. De fil en aiguille – mes fiches donnant semble-t-il satisfaction – je suis devenu lecteur régulier de littérature allemande pour Gallimard, une activité que je poursuis encore aujourd’hui. Au bout de deux ans, le directeur de la collection a songé à me confier ma première traduction. Il s’agissait d’un petit essai politique d’une cinquantaine de pages de Hans Magnus Enzensberger, un intellectuel assez connu en Allemagne. Depuis, les traductions se sont succédé, dans différents genres (essais, documents historiques, récits), pas seulement pour Gallimard d’ailleurs. À cela s’ajoutent des collaborations ponctuelles (traductions d’annexes, de documents, de parties d’ouvrages associant plusieurs traducteurs, etc.) dans des domaines divers (musicologie, histoire de l’art, etc.).

Je précise d’emblée que je ne suis pas traducteur à temps plein. Mon activité principale est celle d’agent contractuel dans un ministère, où l’une des mes missions relève toutefois également en partie de la traduction (j’élabore des revues de presse internationales). Je n’accepte de traductions littéraires que dans la mesure de Wibke-Bruhns-Le-pays-de-mon-pere.gifmes disponibilités, et depuis quelques années j’avoue même que je m’offre le luxe de choisir les textes que je traduis.



Selon vous, est-il nécessaire de ressentir de l’enthousiasme pour un texte pour en faire une bonne traduction ?

Non, un bon traducteur fera – s’il est consciencieux – une bonne traduction d’un texte même « antipathique ». Mais je vous accorde que c’est plus agréable et plus facile de mobiliser ses énergies quand on adhère au texte original. Comme je disais à l’instant, je m’autorise depuis quelques années le privilège de ne traduire que ce qui me plaît vraiment. De ce point de vue, Mes prix littéraires de Thomas Bernhard (Gallimard 2010) et Le pays de mon père (récit de Wibke Bruhns, paru aux Arènes en 2009) ont été des vrais coups de cœur, et j’ai pris un plaisir immense à les traduire.



Pensez-vous que l’on peut considérer le traducteur comme un écrivain ?

Non. Je pense même que certaines mauvaises traductions sont dues au fait que le traducteur se prend pour un écrivain à part entière, alors qu’il devrait se mettre au service de l’original. Certains traducteurs ont même semble-t-il la tentation « d’améliorer » le texte original, de « broder » autour, ce qui peut conduire à des dérives. Cela ne m’empêche pas d’être « cibliste » plutôt que « sourcier », mais on verra ça plus loin.



Que pensez-vous de la situation sociale et économique des traducteurs ? (manque de reconnaissance, salaire…)

Il est délicat pour moi de répondre à cette question, vu que je ne suis pas traducteur à temps plein. De plus, je ne suis pas un partisan farouche des revendications corporatistes, même si j’ai bien volontiers rejoint l’ ATLF (Association des traducteurs littéraires de France), qui fait un travail remarquable (éditant notamment une revue passionnante et organisant tous les ans à Arles d’excellentes « Assises de la traduction littéraire »).

Plus largement, j’estime (à titre tout à fait personnel) que la traduction littéraire est le plus beau métier du monde quand on l’exerce en complément d’autre chose, et un métier effroyable si l’on ne fait que ça. D’ailleurs, si l’on observe attentivement les traducteurs littéraires à temps plein, on remarque qu’ils sont souvent soit déprimés, soit fous. En même temps, ce n’est pas étonnant, car la traduction littéraire, quand on la prend à cœur, est une activité assez obsédante. Et inversement, quand on ne la prend pas à cœur, on risque de se transformer en machine à produire des feuillets, qui se déglingue au fil des ans…

Ces remarques très subjectives mises à part, je crois en effet (et cela explique peut-être aussi les phénomènes évoqués à l’instant…) que la condition matérielle des traducteurs est assez déplorable. Les droits d’auteur sont insignifiants (la plupart des traducteurs ne toucheront d’ailleurs jamais, même en cas de « carrière » bien remplie, de droits sur leur traduction au-delà de l’à-valoir déjà perçu) et la rémunération de base assez faible par rapport aux compétences requises.

Quant à la « reconnaissance sociale », elle est variable. Certains s’extasient certes, dans les cocktails mondains, devant un traducteur ayant traduit un auteur « connu », lui demandent même des dédicaces etc., mais globalement c’est quand même l’excès inverse : le travail du traducteur est souvent ignoré et méconnu. Exemple : L’ATLF se bat depuis un petit moment pour que la FNAC daigne, sur son site marchand, simplement mentionner le nom du traducteur, et à ma connaissance, c’est encore loin d’être le cas pour tous les ouvrages. Faites le test avec Mes prix littéraires… (sourire)



La traduction peut-elle s’enseigner ? Que pensez-vous de la traductologie ?

A-t-on besoin d’être musicologue pour bien jouer du piano ? Je ne pense pas, même si bien sûr un éclairage théorique de la traduction peut aider un traducteur dans son travail.  En revanche (pour filer un peu la métaphore), un peu de « solfège » et quelques « gammes » ne peuvent pas faire de mal : autrement dit, on devient traducteur en traduisant, et il faut s’entraîner beaucoup. Je n’ai lu que très peu de livres de traductologie « pure », et souvent les concepts qui y étaient développés et les exemples qui y étaient donnés ne m’ont pas éclairé davantage que les difficultés concrètes auxquelles j’avais déjà dû me frotter auparavant dans la pratique. En revanche, je garde un excellent souvenir de tous les cours de thème et de version que j’ai reçus et dispensés pendant plusieurs années, et qui ont été extrêmement formateurs.

Hans-Magnus-Enzensberger-Josephine-et-moi.gif
Selon vous, qu’est-ce qui est le plus important : la langue d’arrivée ou la langue de départ ? Êtes-vous cibliste ou sourciste ?

Si on la prend à la lettre, cette opposition a quelque chose d’absurde, puisque par définition on traduit toujours vers une langue cible, même si je comprends bien ce que ces deux appellations sont censées recouvrir. D’une certaine manière, il ne devrait y avoir que des « ciblistes » : la question est simplement comment obtenir la « fidélité » à l’original que prétendent défendre les uns et les autres. Pour moi il est évident que cette fidélité consiste à « transposer » dans la langue de destination l’effet produit par le texte original. C’est en quelque sorte une « fidélité » d’un niveau supérieur, et la seule qui vaille selon moi.



Y a-t-il des textes intraduisibles ?

Non. À moins d’être un inconditionnel de « l’incommunicabilité » chère à certains dramaturges ou cinéastes.  Je crois qu’il existe toujours une solution, une référence culturelle permettant de passer d’une langue à l’autre, d’effectuer la « transposition » que j’évoquais à l’instant.

Bernhard-Schlinl-Verifications-faites.gif

Quelles sont les plus grosses difficultés que vous avez rencontrées lors d’une traduction ?

Il y en a eu plusieurs, de nature différente, mais somme toute assez classiques : spécificités d’une sphère culturelle difficiles à rendre dans une autre langue, poèmes, jeux de mots… (Il y en a pas mal dans Le pays de mon père, j’ai passé beaucoup de temps dessus…).

Une autre difficulté, sur un tout autre plan, est parfois de savoir « lâcher » sa traduction lorsqu’elle est mûre. On a toujours l’idée qu’on peut améliorer certains passages, laisser reposer le texte quelques semaines pour ensuite le relire tranquillement et le remanier un peu. Et pourtant, malgré toutes ces précautions, il arrive toujours, après la publication du texte traduit, qu’on se rende compte (spontanément ou grâce aux remarques d’un lecteur attentif) qu’on aurait pu mieux faire, mieux résoudre certaines difficultés, etc. C’est un peu énervant par moments mais ça passe !!



Le traducteur est-il un passeur ?

Je ne commente pas l’actualité footballistique ! (rires)

Plus sérieusement, je suppose que vous faites allusion aux « transferts culturels » abondamment théorisés, à l’instar de la traductologie que vous évoquiez plus tôt. Sur un plan théorique, il ne me vient à l’esprit aucun commentaire pertinent. Sur un plan pratique, je pense naturellement – et je vous prie de m’excuser pour cette banalité – que le traducteur a en effet un grand rôle à jouer pour faciliter les rencontres entre différentes langues et différentes cultures et promouvoir ainsi le dialogue interculturel.

 

 

Hans-Magnus-Enzensberger-Le-perdant-radical.gif

 

« Tel est le paradoxe du traducteur que plus forte est sa prestation, plus invisible en est l’éclat. Seules ses ratures se voient, se relisent. » Pensez-vous également que l’on parle du traducteur uniquement lorsque sa traduction est dite « mauvaise » ?

Oui. Une bonne traduction ne se remarque pas. Dans l’idéal, on oublie qu’il s’agit d’un texte traduit.



Le travail préparatoire est-il primordial dans votre travail ? Selon vous, est-il nécessaire de connaître l’ensemble de l’œuvre d’un auteur ainsi que sa vie pour restituer sa voix ? Par exemple, concernant la traduction de Mes prix littéraires de Thomas Bernhard, comment avez-vous travaillé pour adopter le ton cynique de l’auteur (par rapport à la critique acerbe qu’il fait du monde littéraire et son insistance sur l’importance de l’argent que représentent ces prix) ?

Avant de traduire un tel texte, je commence en effet par lire plusieurs autres œuvres de l’auteur pour me plonger dans son univers et dans sa langue. Ce travail préparatoire a été particulièrement important pour Mes prix littéraires, dans la mesure où il existe un lien très fort avec d’autres œuvres comme Le neveu de Wittgenstein, écrit à peu près à la même époque. Il arrivait souvent que Bernhard utilise un même matériau pour plusieurs textes, travaillant de façon différente sur des anecdotes similaires. Bref, la connaissance du reste de l’œuvre et de certains aspects de la vie de l’auteur ne peut pas faire de mal, au contraire. Il est notamment important de savoir qui était réellement, dans la vie de Thomas Bernhard, son « Lebensmensch » (son « être vital », l’être le plus cher à son existence), puisqu’il apparaît à de nombreuses reprises dans son œuvre. On peut même considérer que Maîtres anciens est tout entier consacré à cet « être vital », Hedwig Stavianicek, qu’il appelait aussi sa « tante », et qui décéda en 1984. Je m’étends sur ce fait biographique car j’ai été assez étonné (et amusé aussi) par une émission de critique littéraire diffusée sur France Culture peu après la sortie de ma traduction, où l’un des critiques s’interrogeait sur l’existence réelle de cette « tante ». Or, le comique de certaines remises de prix ne s’exprime pleinement que lorsqu’on imagine Thomas Bernhard, bougon et provocateur, avec à ses côtés sa « tante » de 35 ans son aînée… Même si Bernhard retravaille évidemment les faits tels qu’ils se sont déroulés, c’est quand même important d’avoir quelques éléments de contexte !!

Pour répondre à la deuxième partie de votre question, je ne sais pas si l’on peut parler de ton « cynique ». En tout cas pas uniquement. Je pense qu’il ne vous a pas échappé que certains textes du recueil ont un ton beaucoup plus empathique, presque sentimental (de façon assez surprenante pour Bernhard, je vous l’accorde), comme celui où il rend hommage à l’un de ses professeurs (cf. « Le prix de littérature de la Chambre fédérale de commerce »). Et naturellement le côté enjoué de Bernhard dans ces textes ne vous aura pas échappé non plus, avec un comique pince-sans-rire et même un aspect « slapstick » qui m’a énormément amusé, en lisant puis en traduisant les textes ! (cf. « Le prix Julius-Campe » et « Le prix d’État autrichien de littérature »). Mais le plus important, au-delà du ton imprécatoire ou non de Bernhard dans ces textes, c’est de rendre la musicalité de sa langue, qui est une constante chez lui. J’ai beaucoup travaillé là-dessus, sur la question du rythme, de l’alternance de phrases très longues et beaucoup plus brèves. Il y a notamment cette manière typiquement bernhardienne de ressasser un même thème, mais sans le répéter à l’identique, en faisant évoluer les phrases par petites touches successives, dans un mouvement très musical. Cela n’a pas toujours été facile à traduire, notamment en raison des différences syntaxiques entre l’allemand et le français, mais j’ai fait de mon mieux pour que le texte français « coule » aussi bien que l’original.



Dans le cas de Thomas Bernhard justement, il était impossible de rencontrer l’auteur pour résoudre d’éventuelles difficultés. De manière générale, pensez-vous qu’il est important que l’auteur et le traducteur se rencontrent et échangent autour du texte à traduire ?

Oui. Surtout lorsque le texte présente des difficultés spécifiques. Je n’ai pas systématiquement, mais en tout cas régulièrement consulté les auteurs (lorsqu’ils étaient vivants bien sûr !) des textes que j’ai traduits. Souvent quelques envois de mails suffisent, mais parfois, en cas de questions plus pointues, un  vrai échange est nécessaire. À noter qu’inversement, certains auteurs attachent une grande importance à suivre le travail de leurs traducteurs respectifs et demandent même spontanément à les rencontrer, alors que d’autres se désintéressent de ces questions.


Propos recueillis par Marianne, Manon et Ayla, LP

 

 


Repost 0
Published by Marianne, Manon et Ayla - dans traduction
commenter cet article
25 janvier 2012 3 25 /01 /janvier /2012 07:00

Patrick Honnoré est traducteur du japonais depuis une dizaine d’années. Il compte environ cent ouvrages traduits à son actif, toutes catégories confondues (BD, Manga, littérature adulte et jeunesse). Il travaille pour les éditions Picquier, Casterman, Hachette, Milan, Bayard, les éditions du Rocher, les éditions In 8, Cornelius, Delcourt ou Pika entre autres et vit pleinement de son métier aujourd’hui.
Yumeno-Kyusaku-Dogra-Magra.gif
Nous proposons ci-dessous une synthèse des propos recueillis plutôt qu’un verbatim de notre conservation.

 

 

 

Son parcours

Après une maîtrise de lettres modernes à Aix-en-Provence, Patrick Honnoré part pour Tokyo. Passionné par le Japon, il souhaite aussi apprendre une langue rare et demandée par les entreprises, notamment dans le monde du commerce qui l’intéresse. Après y avoir passé un certificat de capacité en langue japonaise puis un doctorat en sociologie comparée, il s’installe à Tokyo et travaille pour diverses entreprises, en tant qu’interprète et dans les relations internationales. Il y restera près de quinze ans, jusqu’en 2003. C’est peu avant cette date qu’il découvre Dogra Magra de Yumeno Kyūsaku, le premier titre de fiction qu’il lit en japonais. Séduit par le livre, il décide de le traduire, d’abord par plaisir, puis il se prend au jeu et, sur les recommandations de Corinne Quentin, traductrice et agent,il envoie les cent premières pages à divers éditeurs. Son envie de traduire devient une véritable envie de faire découvrir ce texte au plus grand nombre de lecteurs possibles. Philipe Picquier, séduit par le texte, accepte. La traduction dure cinq ans et Patrick Honnoré retourne en France en 2003, pour assister à la parution. Par chance, le gouvernement japonais lance à ce moment un programme d’aide à la traduction qui concerne une vingtaine de titres, dont Dogra Magra fait partie. Cette publication donne alors à la fois de la crédibilité au traducteur et de la visibilité au texte, à son éditeur et au programme. La carrière du traducteur est lancée et cette première traduction l’incite fortement à poursuivre et à se consacrer pleinement à ce métier. Pour asseoir sa crédibilité, il passe rapidement un DEA de littérature comparée à son retour en France, car ses diplômes japonais n’y sont pas reconnus.



Ses traductions

Patrick Honnoré travaille avec sa femme,japonaise, qui réalise souvent une première traduction des œuvres qu’il adapte ensuite au français, et à qui il demande conseil sur les nuances de la langue. Sa volonté de traduire a d’abord été celle de faire passer au public français un texte qu’il aimait, mais aussi de permettre à la littérature japonaise de sortir de ce qu’il nomme la « soupe » traditionnelle des stéréotypes du zen, de la musicalité des textes mise en avant par les traducteurs qui gomment souvent leur humour et leur profondeur. Il a pu constater cela à de nombreuses reprises, et cela l’a encouragé à proposer des traductions plus fidèles. Il s’y emploie donc pour tous les genres. Il ne traduit cependant pas la littérature japonaise ancienne, dont l’écriture est trop différente, autant par son fond que par sa forme et qu’il qualifie de « langue étrangère ». Il est souvent sollicité mais propose aussi deTaniguchi-Terre-de-reves.gifs textes japonais aux éditeurs, avec une volonté de trouver le bon texte, que l’auteur soit connu ou non, et pas  seulement un coup commercial. En effet, les bestsellers sont représentés par des agents et il ne s’y intéresse donc pas. La difficulté de proposer un texte se rencontre aussi pour les ouvrages de bande-dessinée et de manga, car les éditeurs français et japonais sont la plupart du temps en lien direct concernant ces publications.

Parmi les travaux qui  comptent le plus pour lui, ily a sa première traduction, Dogra Magra de Yumeno Kyūsaku (Picquier), qui a lancé sa carrière, dont il apprécie et recommande toujours autant la lecture, mais aussi Terre de rêves de Jiro Taniguchi (C asterman, 2005) et d’autres titres du même auteur, qui lui a permis d’être reconnu par un plus large public, grâce au nom prestigieux de l’auteur. La traduction de NonNonBā de Shigeru Mizuki (éditions Cornélius), prix du meilleur album au 34e Festival International de la Bande Dessinée d'Angoulême en 2007, tout comme ses traductions d’Osamu Tezuka et de Ushida Hyakken, des auteurs-phares au Japon ont eu le même effet-levier sur sa carrière. Aujourd’hui, son ambition est de proposer au lectorat français, au fil de ses traductions, de nouveaux auteurs japonais plus jeunes et contemporains et à l’écriture différente, pour sortir la littérature japonaise des clichés cités précédemment.
Shigeru-Mizuki-Nonnonba.gif


Le travail des textes

Pour traduire au mieux un texte, l’essentiel, selon Patrick Honnoré, n’est pas de coller aux mots, mais de les prendre dans leur ensemble, pour saisir au mieux ce que l’auteur a voulu faire passer et rendre en français le même rythme, la même émotion, positive ou négative. Il s’agit de trouver une égalité des termes, qui lui vient plutôt naturellement. Il ne s’enferme pas dans l’unité de la phrase mais analyse et retranscrit ce qu’il nomme « l’unité organique » du récit : sa signification et ce qu’il implique (ressenti, effets sur le lecteur, significations, etc.). La traduction se fait donc de sens à sens, et il se met à la place de l’auteur et du personnage pour cela.
koushun-takami-battle-royale.gif
Patrick Honnoré considère que le principal problème de la traduction de la langue japonaise repose sur un problème de transcription, « un problème de français ». C’est une langue complexe à traduire, il estime qu’elle ne correspond qu’à 70 % au français par sa structure, surtout à cause de la forte différence entre la ponctuation dans les deux langues. En japonais, la ponctuation fait partie du texte, elle doit aussi faire l’objet d’une traduction. La difficulté comme le défi pour le traducteur est donc d’y rester fidèle et de ne pas perdre le ressenti du texte et son rythme, très souvent perdu lors des traductions. La tournure des phrases, tout comme les images qu’elles apportent sont aussi des difficultés à surmonter, bien qu’elles soient moindres. C’est pour ces raisons,estime Patrick Honnoré, qu’il faut s’attacher au sens du récit en lui-même. Si l’éditeur juge une scène trop « dure » dans sa traduction (notamment en jeunesse), c’est que la traduction n’est pas acceptable ainsi. Elle ne retranscrit pas l’intention de l’auteur de faire passer une émotion, comme la peur d’un personnage par exemple, et doit être retravaillée. Pour Patrick Honnoré, enfin, l’intraduisible commence lorsqu’il ne maîtrise pas la langue, et qu’il ne peut comprendre les subtilités du texte. Ce n’est pas le cas pour le japonais courant, mais c’est la raison pour laquelle il ne traduit pas le japonais ancien ou d’autres langues. Le traducteur considère aussi que, dans le cadre de la littérature jeunesse, l’auteur comme l’éditeur ont déjà pris les précautions nécessaires pour que le texte corresponde au lectorat. Dans sa traduction de Battle Royale de Koushun Takami (Calmann-Lévy), il a conservé les effets rendus par le texte et sa brutalité car ils sont liés à l’intention de l’auteur de choquer. Il reste ainsi fidèle à sa méthode de traduction : ne jamais trahir l’auteur, et au contraire restituer parfaitement son œuvre et son style, quels que soient le genre, le sujet, ou le public visé.



Propos recueillis par Chloé, LP

Sa bibliographie complète sur le site de la librairie Dialogues :
 http://www.librairiedialogues.fr/personne/patrick-honnore/928976/




Repost 0
Published by Chloé - dans traduction
commenter cet article
22 janvier 2012 7 22 /01 /janvier /2012 07:00

Diane-Meur-Les-Villes-de-la-plaine.gif

Questions générales

Pouvez-vous vous présenter et nous rappeler votre formation ? Pourquoi avoir choisi la traduction ?
Diane-Meur.gif
Je suis née à Bruxelles en 1970, je suis arrivée à Paris en 1987 avec en tête un désir un peu naïf d’écrire, auquel j’ai renoncé pour faire une hypokhâgne, deux khâgnes puis l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm. J’ai terminé une maîtrise de lettres modernes à la Sorbonne et un DEA de sociologie de la littérature à l’École des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Inscrite en doctorat, je l’ai peu à peu abandonné pour devenir traductrice littéraire : ce travail très concret sur les textes me paraissait plus proche de l’écriture à laquelle j’avais renoncé. Par ailleurs, étant pluridisciplinaire de nature, je craignais de m’enfermer dans une spécialisation universitaire, alors que la traduction permet de rester en prise avec une grande diversité de domaines.

Quelques années plus tard, pourtant, je suis revenue à l’écriture (à ma propre surprise). Depuis la publication de mon premier roman en 2002, je suis donc à parts égales traductrice littéraire et romancière.
Hanns-Eisler.jpg


Quels sont vos domaines de spécialisation ainsi que les thèmes qui vous sont chers ?

J’ai d’abord traduit dans des domaines correspondant à ma formation : sciences humaines, histoire littéraire et histoire des idées (Erich Auerbach, Hanns Eisler), classiques (Heinrich Heine). Ensuite je suis passée à la littérature contemporaine avec Paul Nizon et Tariq Ali, mais j’essaie de revenir parfois à la traduction de textes théoriques, car j’aime beaucoup cette gymnastique intellectuelle qu’exige la traduction de concepts, d’idées. Quant aux thèmes qui me sont chers, ils sont si variés et disparates en apparence que leur énumération serait un peu inquiétante, je préfère donc m’en abstenir dans ce cadre limité.



Quel est votre rapport aux textes et langues traduites (pourquoi l’anglais et l’allemand) ?

L’anglais est avec le néerlandais la première langue vivante que j’ai apprise, et je continue à m’y sentir plus à l’aise, c’est un rapport, dirais-je, limpide et sans embûches. Je me suis initiée à l’allemand plus tard, par goût pour la littérature germanophone, notamment Heine et les écrivains austro-hongrois. J’ai à cette langue un rapport plus affectif, plus passionnel et aussi plus trouble, même si j’ai du mal à définir la nature de ce trouble. Cela reste cependant la langue que je traduis le plus…



Comment choisissez-vous les textes que vous traduisez, comment procédez-vous avec les éditeurs, faites-vous des propositions de textes ou est-ce que ce sont plutôt des commandes de textes qui émanent des éditeurs ?

Contrairement à ce que font d’autres collègues, je lis toujours intégralement un livre avant d’en accepter la traduction. Je veux être sûre qu’il va me plaire et m’intéresser jusqu’au bout. Le choix se fait donc en fonction de mes affinités, mais aussi de mes disponibilités, bien sûr. Celles-ci sont peu à peu limitées par le fait qu’on « suit » parfois un auteur sur plusieurs livres, ce qui empêche matériellement d’en traduire d’autres. A vrai dire, il est rare que je propose moi-même des textes aux éditeurs pour lesquels je travaille. Ce travail de prospection et de persuasion est passionnant et utile mais prend beaucoup de temps et, comme j’ai déjà un autre métier qui m’occupe beaucoup, je préfère laisser venir les commandes. Ce qui ne m’empêche pas, de temps à autre, de conseiller à un éditeur un livre étranger qui m’a plu, mais pas forcément dans l’idée de le traduire moi-même.
Diane-Meur-Tariq-Ali.gif


Comment en êtes-vous venue à l’écriture, la traduction a-t-elle joué un rôle particulier et en joue-t-elle encore un ? Considérez-vous votre travail d’auteure dans un rapport de filiation avec certains textes traduits (notamment Les villes de la plaine et Le quintet de l’islam de Tariq Ali) ?

J’ai déjà partiellement répondu à cette question, je vais donc me contenter de compléter ma réponse : oui, je pense que la traduction est une merveilleuse école de style, une école d’écriture qui apprend à travailler de très près sur les mots, les phrases, les rythmes, les images. Mon écriture en reste très marquée et, au quotidien, le peaufinage d’une traduction et celui d’un texte à moi ne me paraissent pas des tâches très différentes. EnDiane-Meur-La-Vie-de-Mardochee.gif matière de filiations, je pense que c’est surtout Erich Auerbach qui a marqué mon imaginaire romanesque, avec sa vision longue de l’histoire humaine comme fleuve, sa façon d’appréhender les continuités et discontinuités, les résurgences, les préfigurations… De lui m’est venu aussi mon intérêt pour l’exégèse biblique et, indirectement, pour les rapports entre les trois religions du Livre. Cet intérêt apparaissait déjà dans mon premier roman « La Vie de Mardochée de Löwenfels », c’est ce qui incité Sabine Wespieser à me proposer de traduire Tariq Ali.



Comment définissez-vous votre statut de traductrice (tant d’un point de vue juridique que philosophique) ?

Mon principe fondamental est que je traduis un texte, et que je dois me régler sur l’autorité interne de ce texte. En d’autres termes, je suis une philologue dans l’âme, il me semble que j’ai un devoir de préservation et de loyauté par rapport au texte que je traduis, parfois en divergence avec l’éditeur, voire l’auteur lui-même (quand il veut intervenir dans le texte et introduire des coupes ou des variantes). C’est peut-être dû en partie au statut du traducteur littéraire en France : nous sommes considérés comme les auteurs de notre traduction, et rémunérés en droits d’auteur. Cela dit, il va de soi que la « philologue dans l’âme » doit bien souvent faire des compromis, mais j’essaie de ne jamais oublier mon principe fondamental.



Quelles sont les différences de statut entre celui d’auteur et celui de traducteur ?

Le traducteur est, bien sûr, beaucoup moins visible que l’auteur, il n’est pas rare que les lecteurs voire certains journalistes n’attachent aucune importance à son identité. C’est très injuste, d’autant que le traducteur porte, je crois, une responsabilité plus lourde que l’auteur : il peut faillir à sa tâche, se tromper, dénaturer involontairement un passage, alors que l’auteur, lui, n’est responsable que de ses idées. Mais des efforts sont faits auprès des éditeurs et de la presse, notamment par des associations comme l’ ATLF dont je suis membre, pour rendre le traducteur plus visible et améliorer son statut, y compris sur le plan des contrats, des tarifs et des délais.



Peut-on parler du traducteur comme un découvreur ou un passeur ? Quelle importance lui donner ?

Quelle importance ? Eh bien, par exemple, je ne connaîtrais rien de Tolstoï, Dostoïevski, Strindberg, Dante, Garcia Marquez, Borgès… s’ils n’avaient pas été traduits en français. Et ma vie en serait très différente. Ce que serait plus généralement le monde humain si aucun texte n’avait jamais été traduit, nous ne pouvons même pas l’imaginer ; ce serait un sujet de nouvelle pour Borgès, puisque je parlais de lui.



Selon vous, le traducteur doit-il disparaître derrière le texte ou avoir une lecture plus personnelle ?

En ce qui me concerne, j’essaie de m’effacer le plus possible derrière le texte, ce qui d’ailleurs demande énormément de maîtrise et de concentration : il faut arriver à devenir une sorte de « coquille vide » capable de se remplir des mots, de la voix, de la vision du monde, de la sensibilité d’autrui. Je ne me représente pas traduire autrement. Mais je conçois tout à fait qu’on ait une autre approche ; cela dépend aussi du type de textes que l’on traduit.



Questions techniques

Quelle différence existe-t-il entre le travail de traduction d’essai et celui de traduction littéraire ?

La différence principale est que dans le premier cas, on traduit du sens, dans le second, du « récit », en donnant à ce terme une acception très large. Bien sûr, les auteurs d’essai ont aussi un style qu’il s’agit de rendre, mais le souci premier est quand même de restituer l’idée de la façon la plus claire et la plus fluide possible. Dans la traduction de textes littéraires, il faut davantage épouser les images, la musique de l’original ; je me permets donc beaucoup moins de modifier l’ordre des mots ou la structure syntaxique des phrases.



Comment traduire la répétition dans un texte (sachant que la langue française admet difficilement la répétition) ?

Je crois qu’il faut être prudent et ne pas ramener trop vite les répétitions à du culturel, donc les gommer. Souvent, la répétition d’un mot, ou le jeu sur des mots d’une même famille, est ce qui donne sa cohérence au passage ; en supprimant la répétition, on lui fait perdre son épine dorsale. Il y a moyen d’insister sur les répétitions de façon à faire comprendre qu’elles sont volontaires et assumées. Quand je gomme une répétition, c’est donc vraiment en dernier recours, quand je suis sûre qu’elle ne recouvre rien de particulier.



Comment traduire les idiotismes ?

Tout dépendra du statut du texte. Dans un roman qui, disons, se situerait en Grande-Bretagne et jouerait beaucoup sur le contexte culturel, les idiotismes font un peu partie de la tonalité du texte et il sera savoureux de les conserver. En revanche, quand je traduis de l’anglais un roman de Tariq Ali situé dans le Proche-Orient médiéval et qu’il emploie un tour typiquement anglais, je vais l’adapter et chercher un idiotisme français équivalent. Le lecteur est pris dans un univers de fiction qui a sa cohérence interne, il ne s’agit pas de le faire sursauter en lui rappelant soudain que ce roman est traduit de l’anglais !



Doit-on être un universitaire pour traduire ?

J’espère que non, car je ne suis pas universitaire.



Pour l’anecdote

Avez-vous déjà traduit un texte que vous jugiez mauvais ?

À mes débuts, quand je travaillais pour des revues universitaires, il m’est arrivé de traduire des textes qui n’avaient pas encore été publiés dans l’original, et n’avaient pas été assez relus. C’est terrible car le travail est deux fois plus long : il faut d’abord élucider ce qu’a voulu dire l’auteur, ensuite le reformuler de manière plus heureuse ou plus claire, tout en se demandant toujours si l’on a bien compris, si l’on n’est pas passé à côté d’une idée complexe.

Mais cette question, en fait, est loin d’être anecdotique. La mauvaise qualité d’un texte peut être un vrai problème, surtout si l’éditeur ne lit pas la langue de départ et pense donc que c’est la traduction qui est mal faite. Un conseil aux jeunes traducteurs : toujours lire d’abord les textes qu’on vous propose à traduire et – si possible – ne pas accepter un texte que l’on trouve ennuyeux ou mauvais.



Avez-vous pris connaissance de la traduction du dernier Tariq Ali (La nuit du papillon d’or), qu’en est-il du travail de suivi et d’uniformisation des traductions ?
Diane-Meur-Paul-Nizon.gif
J’avais lu la version anglaise du roman, mais je n’étais pas disponible à ce moment-là pour le traduire. Tariq Ali m’en a un peu voulu sur le moment, mais sur le fond je ne pense pas que ce soit un problème : l’œuvre a beau être un quintet, chaque volume se situe dans un univers assez différent, les personnages ne sont pas les mêmes, et s’il y a de menus ajustements à faire pour uniformiser l’ensemble, c’est plutôt la tâche de l’éditeur ou de ses correcteurs. En revanche, j’ai rencontré des problèmes beaucoup plus épineux avec la traduction de Nizon, car ses journaux renvoyaient à des œuvres déjà traduites (par plusieurs traducteurs, qui plus est !), et il fallait veiller à conserver une certaine cohérence. Parfois même, les journaux contenaient des ébauches ou des versions antérieures de passages repris dans les romans, et dès lors, comment procéder ?



S’il n’en restait qu’un, privilégierez-vous l’écriture ou la traduction ?

Je ne sais que dire. La traduction reste mon métier, un métier que j’aime beaucoup. L’écriture, elle, compterait plutôt parmi mes raisons d’être. J’espère donc ne jamais être obligée de choisir entre les deux.


Propos recueillis par Alice Saintout et Célia Bascou, LP libraires

 

 

Lien

 

 Diane Meur sur le site Sabine Wespieser

 


L'ATLF 

LOGO ATLF

 

 

 

 

 

 

 

 


Repost 0
Published by Alice et Célia - dans traduction
commenter cet article
8 janvier 2012 7 08 /01 /janvier /2012 07:00


Tout commença par…

...le festival Argentina proposé par Lettres du monde. C’est dans le cadre de cette manifestation que notre rencontre avec le traducteur de langues hispanique et latino-américaine, Jean-Marie Saint-Lu, eut lieu, plus précisément à la bibliothèque municipale de Bègles, le 8 octobre dernier, où une conférence sur les fictions et microfictions argentines autour des écrivains  Eduardo Berti et  Andrés Neuman était organisée. Charmées par cette animation, nous décidions à la fin de cette intervention d’interpeller M. Saint-Lu afin de lui expliquer le travail que nous comptions réaliser sur et avec lui. Enthousiasmé par cette idée, il ne put cependant nous accorder cet entretien que quelques mois après, par le biais du net, en raison d’un emploi du temps très chargé (voyage à l’étranger notamment).



Le traducteur 

Agrégé d’espagnol et retraité de l’éducation nationale, Jean-Marie Saint-Lu a enseigné la littérature latino-américaine aux universités de Paris X-Nanterre puis de Toulouse II-Le Mirail. Ancien maître de conférences et actuellement traducteur, il a réalisé en vingt sept ans de carrière plus d’une centaine de traductions, essentiellement de romanciers espagnols dont Juan Marsé, Javier Marías, Antonio Muñoz Molina ou latino-américains comme Eduardo Berti, Antonio Caballero, etc. Il collabora également avec Jean-Pierre Clément pour la monumentale Histoire des Indes de Bartolomé de las Casas et pour les Œuvres complètes de Christophe Colomb.

 

 


Jean-Marie_saint_lu.jpg©http://www.sudouest.fr
Mr Saint-Lu à droite sur la photo

 

 

 

Entretien

1. Comment vous présenteriez-vous en quelques mots ?

Je suis agrégé d’espagnol et ai fait toute ma carrière aux universités de Paris X et de Toulouse II, où j’ai enseigné principalement la littérature latino-américaine et l’analyse de textes. Je me définirais comme un littéraire obstiné.



2. Comment êtes-vous devenu traducteur ? Pourriez-vous nous décrire votre parcours professionnel ?

Je suis devenu traducteur à la demande d’un ami écrivain, le Péruvien Alfredo Bryce Echenique, et de son éditeur parisien. J’ai ensuite continué à traduire sans interruption, parallèlement à mon activité universitaire. J’ai traduit à ce jour plus de cent ouvrages, principalement des romans espagnols et latino-américains, pour les principaux éditeurs français (Gallimard, Actes Sud, Grasset, le Seuil, Christian Bourgois, Anne-Marie Métailié, etc.)



3. Selon vous, quels sont les objectifs du métier de traducteur ?

De toute évidence, faire connaître aux lecteurs français les littératures étrangères.

Bryce-Echenique.jpg

4. Quelle a été votre toute première traduction (nous entendons par là livre traduit) et qu’en avez-vous retenu ? Quels sont vos souvenirs actuels ?

Ma toute première traduction a été celle du roman d’A. Bryce-Echenique intitulé La vida exagerada de Martín Romaña publié en français par les éditions Luneau-Ascot (aujourd’hui disparues) sous le titre La vie exagérée de Martín Romaña.

Ce gros roman m’a demandé beaucoup de travail, mais j’en ai éprouvé un grand plaisir. Il a eu un beau succès et remporté le prix Passion créé par plusieurs grands libraires parisiens. Je m’en souviens comme d’un travail très agréable, qui m’a permis d’entrer dans le monde de la traduction.



5. Dans quelles conditions traduisez-vous (méthodes de travail, outils utilisés, environnement…) ?

Je travaille chez moi, au calme, en musique, avec tous les outils modernes (Internet) et une belle collection de dictionnaires.



6. Partisan du mot-à-mot ou bien d'une « belle traduction » ?

D’une traduction qui soit fidèle à l’original et respectueuse de la langue française.



7. Vous autorisez-vous des libertés, cherchez-vous à vous approprier le texte traduit ou restez-vous en retrait par rapport au texte original ?

En aucun cas. Respect absolu de l’original et volonté constante de rester en retrait.



8. En moyenne combien de lignes ou de pages traduisez-vous par jour ?

C’est très variable. Disons 5 ou 6 pages, parfois plus, rarement plus de 10.



9. Travaillez-vous seul ou vous arrive-t-il d’être en contact avec certains de vos « collègues » pour discuter des vos éventuels obstacles, souhaits… ? Et de ce fait, pensez-vous que les traducteurs sont suffisamment reconnus ou/et soutenus dans le milieu littéraire ?

Je travaille seul, mais en trois occasions j’ai eu recours à un cotraducteur. Sinon, il peut m’arriver de demander conseil, mais plutôt à des hispanophones, et pas forcément des traducteurs.

Les traducteurs ont conquis de haute lutte une reconnaissance (plutôt qu’un soutien) qui n’est pas encore systématique, mais on y vient.



10. Dès lors, quelles sont les principales difficultés liées à la traduction d'un livre en espagnol (langue beaucoup plus musicale que le français) ?

Précisément, pour moi la vraie difficulté est ce que vous appelez, à juste titre, la musique du texte. Je m’efforce de la faire passer en français, en particulier en travaillant beaucoup la ponctuation, différente dans les deux langues, et qui est la respiration du texte.



11. Arrivez-vous ainsi à retranscrire facilement cette musique de la langue hispanique dans la langue française ?

Non, ce n’est jamais facile. J’essaie toujours « d’entendre » ma traduction comme j’entends le texte original, et c’est pourquoi il m’arrive souvent de lire des passages à haute voix.



12. Existe-t-il par ailleurs de grandes différences de traduction pour les différents espagnols parlés ?

Certes, mais il y a de bons dictionnaires pour résoudre ce genre de difficultés. Et les lectures qu’on a faites, bien sûr.



13. Au delà des difficultés, quels sont les plaisirs liés à ce travail ?

Celui d’écrire en français sans avoir l’étoffe d’un écrivain, et de tenter de donner au lecteur le même plaisir que celui qu’on a éprouvé en lisant le livre original.



14. Seriez-vous attiré par la traduction d’autres langues ?

Oui, par l’anglais en particulier.



15. Que pensez-vous du fait de retraduire des œuvres déjà traduites depuis longtemps ?

C’est une nécessité, en tout cas pour les grands textes, car tout le monde sait que si les grands textes ne vieillissent pas, les traductions, elles, vieillissent.



16. Selon vous, quelles sont les principales préoccupations d’un traducteur avant même de commencer son travail de traduction ?

Comprendre les finesses de l’original et saisir sa cohérence. C’est pourquoi il faut toujours commencer par une sorte d’explication de textes.



17. Avez-vous déjà été contrarié voire même déçu par une de vos traductions ?

Oui, très souvent, car on n’est rarement satisfait de son travail, jamais vraiment à la hauteur de ce qu’on espérait.



18. Et au contraire quel est votre plus beau souvenir dans ce domaine ?

Mes plus beaux souvenirs sont davantage liés aux auteurs, avec qui j’ai en général d’excellentes et très amicales relations, qu’à la traduction proprement dite.



19. Ivan P. Nikitine affirmait, dans le numéro 93 de Lettres et images d’Aquitaine : « un traducteur est quelqu’un qui rencontre un voyageur chargé d’un lourd et riche bagage, et qui l’aide à traverser le fleuve pour aller à la rencontre de ceux qui vivent sur l’autre rive. Mais ce voyageur, il faut d’abord apprendre à le connaître, à le comprendre, à l’aimer. Ce n’est que dans ces conditions que la traversée sera possible. » Êtes vous d’accord avec cette image de passeur que l’on attribue souvent au traducteur ?

Je suis d’accord avec cette définition de P. Nikitine.



20. Dès lors, pensez-vous que vos traductions ont un rôle à jouer dans la transmission de la culture hispanique ou/et latino-américaine ?

Bien sûr, du moins je l’espère.



21. Choisissez-vous les auteurs que vous voulez traduire ou bien s'agit-il de commandes d'éditeurs ?

Les deux. Cela dépend. Comme bien des confrères, je suis le traducteur « attitré » de tel ou tel écrivain.



22. Comment se déroule la collaboration entre l'auteur et le traducteur ?

Très bien dans mon cas. Je communique beaucoup avec eux, leur pose des questions auxquelles ils répondent toujours très aimablement. Et comme je le disais plus haut, la plupart sont devenus de très bons amis.



23. De même, quelles sont les relations que vous entretenez avec les éditeurs et correcteurs ? Existe t-il des rapports de force ou au contraire ressentez-vous une certaine complicité entre vous et eux ?

J’ai, globalement, d’excellents rapports avec les éditeurs et les correcteurs, dont j’admire le travail. Mais je ne peux parler que de mon cas personnel.



24. Vous est-il déjà arrivé de refuser des traductions ?

Oui, au moins deux fois.



25. Ancien maître de conférences de littérature latino-américaine à Paris X-Nanterre ou encore Toulouse II le Mirail, vous êtes à la tête d’ateliers de traduction. Quel en est le principe ? Pourriez-vous nous décrire le contexte et les objectifs de cette animation ? Comment vivez-vous cette expérience et qu’apporte-t-elle à votre travail ?

Il s’agit de réfléchir ensemble sur un texte qui a été préparé à l’avance, chacun discutant les propositions des autres. Pour le contexte, et en ce qui me concerne, il s’agit d’une part du Collège International des Traducteurs de Bruxelles, et aussi pendant deux ans, de tutorats pour le Master de traduction littéraire de Bordeaux III.

Quant aux objectifs, ils sont déterminés par la fonction même de ces ateliers, qui est, officiellement, de préparer des étudiants au métier de traducteur littéraire. Malheureusement, il n’y a pas de place pour tout le monde, et c’est souvent une formation qui ne débouche sur rien, mais qui peut apporter du plaisir à ceux qui la suivent. C’est du moins ce qu’ils m’ont toujours dit.

Cette collaboration m’apporte beaucoup, et elle est aussi un peu stressante, car on s’aperçoit que les textes qu’on traduit sont toujours améliorés par ces passages en atelier. Mais personne ne peut se payer le luxe de traduire un livre entier à cinq ou vingt personnes…



26. Spontanément quels sont les conseils que vous donneriez aux étudiants et jeunes traducteurs d’aujourd’hui ?

Lire du français, lire du français, lire du français, se cultiver, se cultiver, se cultiver. Et pas seulement dans la langue qu’on traduit.
Eduardo berti La Vie impossible


27. Vous figurez très souvent aux côtés de l’auteur Eduardo Berti, notamment cette année lors de la manifestation des Lettres du monde consacrée à l’Argentine. Comment l’avez-vous rencontré et quelles sont vos relations avec lui ?

J’avais traduit des articles de lui pour la revue « Magazine Littéraire ». Mes traductions lui avaient plu, et c’est lui qui a demandé à son éditeur de l’époque (Grasset) de me confier la traduction de ses livres. Et nous sommes devenus très bons amis, malgré la grande différence d’âge qui fait que je ne serai pas toujours son traducteur…



28. Vous est-il déjà arrivé d’avoir des désaccords quant à vos traductions avec cet auteur en particulier ?

Non, jamais.



29. Une tout autre question qui éveille notre curiosité : arrivez-vous encore à lire pour votre plus grand plaisir ou bien est-ce que le métier de traducteur revient « au galop » dès lors que vous avez un livre entre les mains ? En quelque sorte parvenez-vous à faire la part des choses ?

Même si le réflexe de traduction revient souvent, j’éprouve toujours, Dieu merci, un très grand plaisir à lire, et je lis et (relis) beaucoup.



30. Enfin, pour clore cet entretien, quelle serait à vos yeux la meilleure définition ou simplement le terme idéal pour qualifier le métier de traducteur aujourd’hui ?

Je donnerai plutôt deux vertus nécessaires au traducteur, selon moi : empathie et humilité.



Bibliographie

  

BERTI Eduardo, La Vie impossible , Actes Sud, 2003.

BERTI, Eduardo : L’Inoubliable, éd. Actes sud, mai 2011.
BERTI, Eduardo : L'Ombre du boxeur, éd. Actes Sud, 2008.
BOUZA, Fernando : Hétérographies : formes de l’écrit dans le siècle d’or espagnol, éd. Casa de Velazquez, 2010.
CABALLERO, Antonio : Un mal sans remède, éd. Belfond, 2009 [rééd.10-18, sept. 2011]
COZARINSKY, Edgardo : Loin d'où, éd. Grasset, août 2011.
FUENTES, Vilma : Des châteaux en enfer, éd. Actes sud, 2008.
LISCANO, Carlos : Le Lecteur inconstant  (suivi de) Vie du corbeau blanc, éd. Belfond, sept. 2011.
LISCANO, Carlos : L'Écrivain et l'autre, éd. Belfond, 2010 [rééd. 10-18, sept. 2011]
LISCANO, Carlos : Souvenirs de la guerre récente, éd. Belfond, 2007 [rééd. 10-18, 2009]
MARÍAS, Javier : Ton visage demain, vol.3 : Poison et ombre et adieu, éd. Gallimard, coll. Du monde entier, 2010.
MARÍAS, Javier : Littérature et fantôme, éd. Gallimard, coll. Arcades, 2010.
MARÍAS, Javier : Ton visage demain, vol. 2 : Danse et rêve, éd. Gallimard, coll. Du monde entier, 2007.
MASIÁ CLAVEL, Juan : Au nom d’un dieu : les lieux saints dans le monde, éd. Rouergue, 2008.
ORDONEZ, Javier : Les Idées et les inventions qui ont changé le monde, éd. Rouergue, 2009.
OSORIO, Elsa : Tango, éd. Métailié, 2007 [rééd. Points Seuil, 2008]
SOLER, Jordi : La Fête de l’ours, éd. Belfond, janvier 2011.
SOLER, Jordi : La Dernière Heure du dernier jour, éd. Belfond, 2008.
URBANYI, Pablo : Le Zoo de Dieu, éd. Actes Sud, 2010.
VALLEJO, Fernando : Carlitos qui êtes aux cieux, éd. Belfond, 2007.
…etc.


Petit plus

Pour plus de renseignements sur ce traducteur, son travail et sa collaboration avec Eduardo Berti, nous vous conseillons l’url suivante de la bibliothèque municipale de Lyon pour ses débats et conférences en ligne autour de l’écrivain et son double : Eduardo Berti & Jean-Marie Saint-Lu.
 

http://www.bm-lyon.fr/spip.php?page=video&id_video=366

 

 

 

 « Mes ateliers de traduction avec Jean-Marie Saint-Lu » de Laetitia Sworzil sur  Tradabordo.  

 

 

 

Angélique BOUZAGE et Lara RICHARD, étudiantes en licence professionnelle bibliothèques

 

 

 


Repost 0
Published by Angélique et Lara - dans traduction
commenter cet article
18 septembre 2011 7 18 /09 /septembre /2011 07:00

Le commentaire qu'elle a laissé sous l'entretien de Lise et d'Émeline avec Noda Kensuke et Ilan Nguyên ne pouvait qu'exciter notre curiosité. On a cliqué...

 

Nathalie est traductrice de b.d. et déplore que, à part dans le domaine du manga, les éditeurs se montrent aussi timorés et ne fassent pas davantage traduire.

 

Allez faire un tour sur  Le Blog de la mirabelle où Nathalie présente The Pea of Anger d'Ivo Kircheis, b.d. qu'elle a traduite de l'allemand en français et en anglais, et bien d'autres choses !

 

ivo-copie-1.jpg

 

 

Repost 0
Published by littexpress - dans traduction
commenter cet article

Recherche

Archives