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5 septembre 2011 1 05 /09 /septembre /2011 07:00

Entretiens

avec

NODA Kensuke

et

Ilan NGUYÊN

 

 

 

 

Les rencontres avec MM. Noda et de M. Nguyen ayant été fortuites, leur interview fut improvisée et leurs réponses remises en forme a posteriori. En voici la synthèse :



NODA Kensuke, passeur de BD au pays du manga
Guibert-la-guerre-d-Alan-Kokusho.jpg
Bibliographie

Recherche
– Traduction de Thierry Groensteen, Système de la Bande Dessinée (Manga no shisutemu: Koma wa naze monogatari ni naru ka?), Tokyo 2009 ;
– Pascal Lefèvre & Xavier Hebert, « Mise en scene and framing in manga. Analysis of the various narrative devices of Hasegawa, Tezuka, Chiba, Kojima, Takahashi and Suenobu » in EUREKA, June 2008 ;
– « Koma wa 'nani o' watteiru no ka? Hon'yakusha no nôto » ('What' do panels actually break ? Some notes by a translator), ibid.
 
BD 

Traduction d'Emmanuel Guibert, La guerre d'Alan,  éditions Kokusho,  Bande dessinée collection , décembre 2010.



Entretien

Quel a été votre parcours ?

Étudiant, déjà passionné de mangas, il a découvert les comics américains à l'occasion d'une visite dans une galerie d'art de Kyoto. C'est pour lui une expérience tout à fait nouvelle qui le pousse à s'intéresser de plus près aux autres formes de « comics »1  dans le monde, dont, de fait, la BD franco-belge. Son séjour en France est l'occasion d'approfondir ses connaissances dans ce domaine. Aujourd'hui, il est chercheur en « comics » et traducteur de b.d.francobelge.



Emmanuel-Guibert-La-guerre-d-Alan-monovolume.jpgComment avez-vous été impliqué dans ce nouveau projet de traduction de BD franco-belge ?

Le milieu des connaisseurs de BD est très réduit au Japon. C'est donc un ami qui a présenté M. Noda aux éditeurs de Kokusho pour cette toute nouvelle collection, spécialisée dans la bande dessinée franco-belge.



Pourquoi avoir choisi La Guerre d'Alan d'Emmanuel Guibert ?

La maison d'édition a laissé ses traducteurs libres de choisir le titre qu'ils voulaient. Pour sa part, M. Noda a choisi cette BD d'Emmanuel Guibert car le traitement de la narration ressemble à ce que les Japonais connaissent avec le manga, dans le sens où l'auteur s'intéresse plus aux sentiments et sensations qu'à l'action.

Emmanuel-Guibert-La-guerre-d-Alan-pl.jpg

Quelles sont les spécificités de la traduction de BD ?

La traduction de BD pose les mêmes problèmes que la traduction de textes uniquement narratifs, avec quelques difficultés en plus toutefois : le traducteur doit adapter son texte à l'espace de la bulle, et il lui est impossible de retoucher l'image. La “ trahison ” est donc inévitable. Le traducteur doit veiller cependant à respecter l'image qui sert de support et veiller à la cohérence avec les cases suivantes. Car l'image est elle-même porteuse de sens, voire de plusieurs sens : elle est polysémique par essence. C'est le texte qui va alors ancrer sa signification. Le traducteur doit donc être à la fois le plus proche possible du texte et de l'image.

La principale différence entre la BD et le manga tient au style de la narration. La BD privilégie l'action, le manga s s'attarde sur les sentiments des personnages. Les contraintes éditoriales de chacun des deux genres concourent à cette différence. En effet, en Europe, dans l’édition traditionnelle, l'histoire – ou l'épisode – doit tenir sur 48 planches. Le récit est donc concentré et va à l'essentiel (donc, l'action qui fait avancer le récit). Au contraire, au Japon, les mangas paraissent d'abord par chapitres dans des revues hebdomadaires ou mensuelles2. Il n'y a donc pas de découpage en album avec une trame narrative intégrale, mais une succession – a priori – à l'infini. Un épisode peut s'étaler sur plusieurs chapitres. Le dessinateur a donc plus de place pour développer l'histoire et peut s'attarder sur les émotions et les sentiments des personnages.



Avez-vous d'autres traductions de BD en cours ?

Il n'y a pas d'autre traduction prévue pour le moment : l'éditeur attend de voir si les Japonais achètent les ouvrages de la collection avant de décider de la poursuivre ou non. Il semblerait que les résultats soient satisfaisants pour le moment.



Quelle est la place de la BD au pays du manga ?

Le marché japonais est très largement dominé par le manga. La culture manga est implantée de telle manière (production intensive et culture de l'éphémère) qu'il est difficile pour les autres formes de « comics » de se faire une place. Il y avait déjà eu des tentatives d'importation de « comics » dans les années 60, mais elles n'ont eu que peu de succès. À côté des trois grosses maisons d'édition (Sueisha, Kodansha, Shogakukan) d'autres maisons d'édition, des indépendantes, proposent des titres étrangers, comme Kokusho, avec la collection «  bande dessinée collection ».

Au Japon, les « comics » n'ont pas le même statut que le manga. Mis à part les albums jeunesses classiques (Tintin, Astérix) rangés avec les livres pour enfants, la BD adulte est plutôt mise dans la catégorie des « beaux-livres ». Par nature, les « comics » sont grands et volumineux (puisque plusieurs albums d'une même série sont édités en un seul volume). En outre, ils bénéficient d'une publication plus prestigieuse, sur un papier de meilleure qualité. Tout cela explique le prix plus élevé d'un comics par rapport aux mangas3.

Même si la production est assez confidentielle, les dessinateurs français intéressent le Japon. Ainsi, Moebius et Emmanuel Guibert ont déjà été invités plusieurs fois au Japon et ont exposé leurs oeuvres.

 

 


Entretien avec Ilan NGUYÊN
 Jiro-Taniguchi-Blanco.gif


Quel a été votre parcours ?

Son intérêt pour le Japon a commencé avec la BD et le manga. Il a fait des études de Japonais à l'INALCO et est parti au Japon en voyage d'étude pour approfondir sa connaissance de la langue. Il profite de ce séjour pour faire des rencontres, notamment aux studios Ghibli. Depuis 2003, il fait de fréquents aller-retours entre la France et le Japon où il s'est établi. Il travaille en free-lance : traducteur-interprète, critique, coordinateur pour l'invitation d'artistes japonais dans des manifestations culturelles francophones, et chercheur spécialisé en cinéma d'animation.



Quelles sont les conditions de travail d'un traducteur de manga ?

La culture manga a commencé à se développer de manière désordonnée : il n'y a qu'à voir la qualité des dessins animés diffusés dans l'émission du Club Dorothée !

Le statut de traducteur de manga est très mal reconnu, car beaucoup sont prêts à travailler dans n'importe quelles conditions pourvu qu'ils traduisent du manga. Au début du phénomène manga, ils n'avaient même pas de contrat de travail. Aujourd'hui, les traducteurs peinent à faire valoir leurs droits : payés au forfait, ils ne touchent aucun pourcentage sur la vente. En général, les traducteurs doivent réaliser plusieurs albums par mois, dans l'espoir de se voir un jour proposer une série digne d'intérêt et/ou qui leur permettra de vivre confortablement (Naruto, par exemple).



Quel est le statut du manga au Japon ?

Il existe une réelle fracture entre les pratiques des jeunes et la pensée universitaire pour qui le manga n'est qu'une sous-culture. Quelques intellectuels ont commencé cependant à s'y intéresser, ce qui a permis le début d'une véritable réflexion sur ce phénomène et la mise sur pied d'un plan de conservation et de valorisation de ce patrimoine, à travers la bibliothèque du manga et des subcultures et la création d'une catégorie «  manga » pour le prix artistique «  Arts médiatiques ».

Taniguchi-Blanco-Pl.jpg

Quelles sont les spécificités de la traduction du manga ?

Le plus difficile à traduire, ce sont les onomatopées : la langue japonaise en est riche, bien plus que le français : même le silence a un bruit ! Pour le traduire, cela nécessite d'explorer de nouvelles voies dans notre langue.

L'image aide la traduction, dans le sens où elle soutient le texte et lui donne sens. Quand ce dernier laisse place à plusieurs interprétations, la lecture de l'image permet d'en choisir une.

Les différences de mise en page entre la France et le Japon peuvent compliquer la tâche du traducteur. Par exemple, le changement de sens de lecture occasionne des retouches d'images4 plus ou moins heureuses et qui peuvent poser des problèmes de cohérence quand on passe d'une case à l'autre. Ça ne fait que peu de temps que les éditeurs français et japonais surveillent l'adaptation. Généralement, pour éviter tout problème l'éditeur ou l'auteur japonais demande qu'on conserve le sens de lecture original.

De même, le traducteur doit s'adapter à la taille et à l'orientation des bulles. La langue japonaise étant plus concise, quand on passe en français, le texte grossit en général de 30%. En outre, le japonais s'écrit verticalement ; les bulles sont donc orientées dans ce sens. Certains auteurs, comme Jirô Taniguchi, cherchent à pallier ce problème en amont, en inscrivant leur texte dans des bulles rondes et de grande taille. M. Nguyen reçoit les planches avec les bulles effacées et doit faire en sorte de ne pas retoucher l'image, conformément aux voeux de l'auteur spécifiés dans le contrat.
Taniguchi-Blanco.jpg


Avec quel(s) auteur(s) avez-vous l'habitude de travailler ?

M. Nguyen travaille souvent avec  Jirô Taniguchi, qu'il accompagne lors de ses visites en France en tant que « médiateur » et interprète. C'est à sa demande qu'il a traduit en Français la suite des aventures du chien Blanco.

Bien plus qu'un mangaka, c'est un véritable auteur à part entière. Il est très influencé par les autres cultures, et cela ressort dans son travail : son trait fin et précis ressemble beaucoup à ce qui se fait dans la BD franco-belge. Par ailleurs, il a dessiné un manga, Sky Hawk, dont l'action et le récit empruntent les codes du Western, et sa collaboration avec Moebius a donné naissance à Icare.

 

 

Notes 

 

1. Le mot est ici employé au sens générique, pour désigner toutes les formes de bandes dessinées, quelques soient leur origine géographique.

2.   Un épisode correspond environ à 10 planches dans un hebdomadaire et 40 à 50 dans un mensuel.

3.   Un magazine de prépublication de plusieurs centaines de pages revient à 1500 Yen, une BD coûte 2625 Yen.

4.   Ce travail est réservé à des graphistes.

 


 

Entretien réalisé et transcrit par Lise et Émeline, L.P. Bibliothécaires.

 

 

 


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4 septembre 2011 7 04 /09 /septembre /2011 07:00

La traduction, pas qu'une question de langues !
Les mots, les images, les sons.
ferre.jpg

 

 

Pour ce travail autour de la traduction, je me suis intéressée à une forme de traduction différente de celle à laquelle on pense en premier lieu dans l'univers des livres, la traduction d'une langue à une autre. Je vais donc aborder la question de la traduction de la musique par les images, le dessin. Cette thématique des images et des sons m'est venue en travaillant pour la collection BDMusic (aux éditions du même nom). Le concept de cette collection est de réunir dans un même ouvrage un compositeur (ou un chanteur, un musicien) et un illustrateur. La musique figure sur deux CD (une sélection est effectuée par un spécialiste dans l'œuvre de l'artiste concerné) et l'illustrateur dispose de 21 planches pour transcrire, selon sa propre sensibilité, la vie est l'œuvre de cet artiste.

J'ai eu l'occasion de rencontrer l'un des auteurs de cette collection, José Corréa, lors d'un salon de la bande-dessinée. Il est l'illustrateur de quatre artistes dans cette collection : Georges Brassens, Léo Ferré, Jacques Brel et Erik Satie. Il est également l'auteur d'ouvrages illustrés sur Arthur Rimbaud et Céline. Il réside en Dordogne et vit depuis longtemps de son activité de peintre et d'illustrateur.

Le sujet de cette interview lui a été présenté lors du salon où je l'ai rencontré mais les réponses aux questions me sont parvenues ensuite par mails.
Correa-Aznavour.jpg


Entretien

brassens.jpgD'où te vient l'envie de traduire de la musique dans tes dessins ?

Deux choses : La première,  en illustrant la Musique, j’ai la sensation de composer. La seconde, l’illustrateur donne formes et couleurs à de l’impalpable.

C'est une autre façon de faire vivre la musique et notamment avec les ouvrages de la collection bdmusic c'est parfois l'occasion d'initier à la musique des personnes qui à la base sont attirées par le dessin. Un double partage de mes passions.



Selon toi pourquoi/comment le dessin peut-il traduire la musique ?

C'est une question de complicité entre l’image et le son. Bien que l’un n’ait nul besoin de l’autre. Ils peuvent se rejoindre sur certains points qu'il faut exploiter. Il y a aussi une part de perception personnelle. Et la connaissance de la vie du musicien, de son œuvre dans son ensemble est aussi un support important pour l'illustration.
brel_couv.jpg


Quelle est pour toi la plus grande difficulté dans cette traduction ?

La plus grande difficulté, même lorsque que l’on connaît bien le musicien, c’est ne pas trahir. Chaque illustrateur est en plein arbitraire. Il choisit un angle qui passe forcément par sa perception de l’œuvre et sa propre sensibilité.



Penses-tu qu'à l'inverse un dessin peut être traduit en musique ?

Tout peut être mis en musique, la poésie, la peinture, la nature, l’humain, etc.


satie_int.jpg
As-tu des techniques, des couleurs de prédilection qui reviennent particulièrement quand il s'agit de musique ?

J’ai  tenté, à peu près, toutes les techniques mais celle où je me sens le plus à l’aise est l’aquarelle rehaussée de crayons de couleur. Quant à « ma » couleur, j’ai constaté que le bleu était très présent. Bien que j’essaie d’être au plus près de ce que je ressens à travers l’œuvre du musicien.



Penses-tu que l'on puisse faire un rapprochement avec l'exercice de traduction littéraire entre deux langues ?

Là aussi, ne pas trahir. Un traducteur comme un illustrateur peut accaparer l'œuvre de l’autre. Un traducteur peut, lui aussi, donner plusieurs lectures d’un même texte.

 

 

 

 

 

Propos recueillis par Muriel, Licence pro libraire 2010-2011.

 

 

Lien

 

Site personnel de José Corréa :

http://correajose.free.fr/index.htm

 

 

 

 


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3 septembre 2011 6 03 /09 /septembre /2011 07:00

Ilija-Trojanov-Le-collectionneur-de-mondes-1.gif

Professeur et traductrice d’allemand, Dominique Venard a permis aux lecteurs de poésie de découvrir, en français, les poèmes de  Rose Ausländer au travers de deux recueils, Kreisen / Cercles et Blinder Summer / L’été aveugle, tous deux aux éditions  Æncrages & Co. Cette poétesse d’origine juive allemande et élevée dans la culture hassidique (mouvement juif du XVIIIe siècle d’Europe centrale) est née en 1901 et décédée en 1988. « Mon verbe est né du désespoir », dit-elle un jour. Sa poésie est décrite par Dominique Venard comme « une poésie de résistance. À l’exil. À l’honneur de la Shoah. À l’oubli. À la désespérance. Au silence et à l’“indicible”. À la mort dans tous ses états. Avec une force d’espérance envers et contre tout qui lui confère une énergie et une lumière extraordinaires. »

Cette traductrice a aussi travaillé sur des ouvrages d’Ilija Trojanow : Le Collectionneur de mondes et Un voyage mystique, aux éditions Buchet Chastel. Ilija Trojanow, né en Bulgarie en 1965, a grandi au Kenya ainsi qu’en Inde. Il visite aussi la Tanzanie où il suivra les pas de Sir Richard Francis Burton. De ce périple naîtra une oeuvre : Le Collectionneur de mondes… Son second roman s’inspire de son expérience en Inde et en Arabie Saoudite et surtout des pèlerinages de la Maha Kumbha Mela et du Hajj qui regroupent soixante-quinze millions de personnes.

Ainsi, Dominique Venard a traduit des ouvrages différents et offre une riche palette de couleurs, de sensations et de découvertes aux lecteurs.



Entretien

Tout d’abord, pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

J'ai 41 ans, je suis mariée (à un Allemand) et mère de quatre enfants, j'ai fait des études de Lettres Modernes et de Langue et Littérature allemandes, passé l'agrégation d'allemand mais jamais enseigné (à part l'année de stage), et fait un DESS de traduction littéraire à Strasbourg. J'ai vécu 7 ans en Allemagne, à Cologne puis à Halle/S.



Comment définiriez-vous votre travail ?

La question est difficile !


Ilija-Trojanov-Un-voyage-mystique.gif
Pourriez-vous nous préciser votre domaine de spécialisation ? Ou vos domaines ?

La traduction dite « littéraire », qui comprend romans, récits, nouvelles, poèmes, etc., mais aussi textes de catalogues pour des musées.



Votre métier est-il celui de traductrice ou en complète t-il un autre ?

Je suis professeur d'allemand de formation, mais je n'ai fait que l'année de stage. Je suis actuellement encore en disponibilité et n'exclus pas de reprendre un jour l'enseignement lorsque mes enfants seront plus grands. Pour l'instant, je ne suis que traductrice.



Quelle(s) langue(s) traduisez-vous ou maîtrisez-vous ?

Je traduis exclusivement de l'allemand vers le français (même s'il m'est arrivé une ou deux fois de traduire de très courts textes du français vers l'allemand, mais je ne me sentais pas à l'aise). Je maîtrise assez bien l'anglais, mais pas assez pour traduire, surtout de la littérature.



Comment les avez-vous apprises ?

J'ai appris l'allemand d'abord à l'école, à partir de la quatrième, puis j'ai fait un premier séjour d'un an en Allemagne après le bac avant d'entamer des études de Littérature et Civilisation allemandes, entrecoupées de séjours en Allemagne. J'ai ensuite vécu plusieurs années en Allemagne.

Quant au français, je l'ai peu à peu enrichi par des lectures assidues diverses.



Quelle formation avez-vous suivie ?

Une licence de Lettres Modernes à Rouen, des études de Langue et Civilisation allemandes jusqu'au DEA à Rouen puis Strasbourg, une agrégation d'allemand et, plusieurs années après, un DESS de traduction littéraire à Strasbourg.



Le métier que vous exercez maintenant est-il celui vous envisagiez de faire en début de formation ? Si non, quels sont les événements qui ont mené à ce changement ?

Oui et non. J'ai très tôt commencé à traduire, mais je crois que je n'ai pas pensé tout de suite pouvoir en faire mon métier. Et puis, j'étais partie sur la voie de l'enseignement. Le grand déclic, ça a été en licence à Strasbourg : j'ai fait la connaissance d'une traductrice; elle avait une traduction à faire, mais pour des raisons personnelles, elle ne se sentait pas de la faire seule, et elle m'a demandé si j'étais prête à l'aider. C'est comme ça, à « quatre mains », que j'ai traduit mon premier livre. On a continué à travailler ensemble, elle est devenue mon « maître » en traduction, et je continue quand c'est possible à lui soumettre mes traductions !

Le deuxième déclic, ça a été l'année du DESS, où je me suis vu confier la traduction d'un recueil de poèmes pour une petite maison d'édition alors située dans les Vosges.

Rose-Auslander-Kreisen.gif

Depuis combien de temps exercez-vous ce métier ?

Euh... On va dater de ce premier recueil, alors depuis 2002.



En étant traductrice indépendante, vous travaillez sûrement chez vous. Pouvez-vous nous citer les différents avantages et inconvénients de cette situation ?

Les avantages : rythmes de travail souples qu'on peut adapter en fonction des impératifs (enfants, lessives, rendez-vous divers...), pas de bisbilles et de parlotes interminables avec les collègues, atmosphère chaleureuse...

Les inconvénients: risque de se faire « bouffer » par les « impératifs » cités auparavant, pas de rigolades et d'échanges constructifs avec les collègues, atmosphère trop chaleureuse (on va se faire un thé, grignoter une pomme...).



Comment est-ce que vous vous organisez pour votre travail ? Nuits blanches pendant les deux jours qui précèdent la date butoir ou bien temps de travail régulier chaque jour ?

Au maximum, travail régulier. Pas de nuits blanches. Du travail le soir, oui, parfois, parce que c'est un moment au calme et qu'une fois « rentré dedans », on arrive à oublier la fatigue. Pour l'instant (je croise les doigts), j'ai eu la chance d'avoir des délais suffisamment confortables pour m'éviter la grande panique de la date butoir – la chance aussi d'être je crois relativement rapide. Ce n'est pas tant la peur de ne pas avoir fini à temps qui ronge, mais plutôt qu'on a du mal à « lâcher le bébé », en se disant qu'on pourrait faire encore mieux avec un peu plus de temps – ce qui n'est pas toujours vrai !



Combien de temps passez-vous en moyenne sur une traduction ? Quelle a été votre traduction la plus courte et combien de temps vous a-t-elle pris ? Idem pour la plus longue.

Je suis bien incapable de répondre précisément à cette question ! Il n'y a pas de moyenne – ou plutôt si, bien sûr, mais elle ne dit rien, ne correspond à rien. Tout dépend du texte. C'est sans doute aussi pour cela qu'on est payé au feuillet et pas au temps passé.

Je traduis plus vite les textes de catalogues que les poèmes, mais c'est aussi parce que l'attente (de l'éditeur, du lecteur...) n'est pas la même – et pourtant, ce sont eux qui me sont payés le plus cher !

Il peut me falloir des jours pour traduire un seul petit poème, une heure pour traduire plusieurs pages d'un roman, mais plusieurs pour un seul paragraphe du même roman !

En plus, je passe plusieurs fois sur les textes – une première traduction de débroussaillage, rapide et approximative, parfois intéressante pour quelques trouvailles instinctives, et puis après je reprends le texte une deuxième, une troisième, une..., je ne sais pas combien de fois ! Alors, dire combien de temps je passe sur un texte... je ne sais pas, vraiment !



Comment est rémunérée une traduction (nombre de mots, de pages, langues de travail…) ?

Je suis rémunérée au poème pour la poésie, au feuillet pour la prose (correspondant à 1500 caractères, espaces compris). La rémunération variera en traduction littéraire selon la langue de départ, selon la célébrité du traducteur, selon la nature du texte, selon le patron... Le syndicat des traducteurs littéraires (ATLF) donne des fourchettes sur son site, si vous voulez avoir des précisions...

Pour ma part: 20 € le poème, 20,50 € le feuillet pour les romans, jusqu'à 40 € le feuillet pour les catalogues (pour des musées que je pense « friqués » du Luxembourg !)



Quels sont les outils que vous utilisez pour traduire ?

Pour les dictionnaires: en premier, le Robert, en deuxième, le Wahrig (allemand-allemand), en troisième, Léo sur internet (allemand-français); et puis « Du mot à l'idée », sorte de dictionnaire de synonymes intelligent (dictionnaire analogique), et les encyclopédies, dont Wikipédia. Ensuite, tout. Beaucoup de lectures parallèles, des livres français de la même époque, du même style, des poèmes en veux-tu en voilà, des guides de tourisme, des monographies... Tout peut enrichir une traduction, on peut trouver de l'aide dans n'importe quoi. Et je parlais des lectures, mais ça peut être dans des visites de musée, des discussions, des conférences... Tout.

C'est un des aspects que j'aime dans ce métier, c'est qu'il faut être curieux de tout, avoir une culture la plus vaste et variée possible, ne rien négliger, ne rien snober. Tout peut être utile et servir un jour !

Et puis il faut aussi savoir se détacher du texte, aller se balader, faire un tour de vélo, lever le nez et laisser le texte « travailler », comme une pâte. On le reprend après et tout d'un coup (pas toujours mais parfois !) tout s'éclaire, on peut aussi avoir des éclairs pendant la nuit...

Rose-Auslander-Ete-aveugle-copie-1.jpg

Choisissez-vous les ouvrages à traduire ?

Oui et non. Pour Æncrages, c'est moi qui choisis les poèmes, mais le projet de traduire Rose Ausländer m'a été « imposé ».

Pour Buchet-Chastel, c'est moi qui avais commencé à chercher un éditeur pour le « Collectionneur », et je les ai contactés en apprenant qu'ils avaient acheté les droits.

Sinon, pour le moment, je ne trouve pas le temps de proposer des ouvrages à des éditeurs. En revanche, si un éditeur me proposait quelque chose, je ne refuserais pas, quel que soit le texte (sauf incompatibilité grave !) puisque je ne suis pas encore dans la position du traducteur qui peut refuser.



Vous avez travaillé deux recueils de textes de Rose Ausländer : Kreisen / Cercles et Blinder Summer / L’été aveugle. Aimeriez-vous en traduire d’autres, comme Der Regenbogen (L'Arc-en-ciel) qui n’a pas encore été traduit en français ?

Oui. Je trouverais intéressant de continuer à faire connaître cette poétesse.



Faut-il connaître le monde de l’auteur que l’on traduit ?

Oui. Il faut connaître le contexte culturel et socio-historique et s'en imprégner. Pour Rose Ausländer en particulier, si on ne se plonge pas un minimum dans la culture juive hassidique très particulière d'Europe de l'est, sur le contexte de l'extermination des Juifs et sur la situation linguistique et culturelle très particulière de la Bucovine, il est évident qu'on passe à côté de plein de choses dans ses poèmes. Et dans ce cas particulier, il est important aussi de connaître son parcours personnel, ce qui n'est pas toujours le cas. Par exemple, pour traduire les ouvrages d'Ilija Trojanow, peu importe finalement de savoir qu'il est d'origine bulgare et qu'il a vécu en Afrique de l'est. Ses livres se suffisent à eux-mêmes.



Une traduction devient-elle plus simple une fois que vous avez déjà traduit plusieurs livres du même auteur ?

Pas vraiment, il y a un plaisir à retrouver une écriture familière, comme de revoir un être familier, on s'amuse de retrouver des manières de tourner les phrases, des idiosyncrasies... Ce qui est plus facile, c'est qu'on retrouve une voix qu'on connaît, cette voix qui vous porte quand vous traduisez, on l'entend tout de suite, elle est là dès les premières lignes.

Mais sinon, chaque texte est différent, et la vigilance doit toujours être la même, il faut faire attention à ne pas se laisser emporter.



Faut-il maîtriser la culture d’un pays pour mieux définir l’auteur et ainsi bien traduire ?

Je ne sais pas s'il faut connaître la culture du pays pour mieux définir l'auteur, mais c’est surtout sur un plan linguistique.



Avez-vous un style qui se définit au travers de vos traductions ?

Certainement, mais je n'en suis pas vraiment consciente. Je pense par contre qu'un lecteur attentif pourrait reconnaître ma « patte », ce qui d'ailleurs n'est pas forcément un compliment.



Exigez-vous que votre nom apparaisse sur les couvertures ?

Je n'ai pas à l'exiger parce que c'est aujourd'hui une obligation toujours stipulée dans les contrats. Il va de soi que si ce n'était pas le cas, je l'exigerais, moins pour satisfaire mon ego que par honnêteté.

Tout d'un coup, je m'aperçois que je vous ai peut-être mal comprise et que la question était peut-être de savoir si j'exigeais qu'il figure en première de couverture : ça, non, je laisse libre choix à l'éditeur de ne le mentionner qu'à l'intérieur du livre.



Quels sont la reconnaissance et le statut du traducteur aujourd’hui en France ?

Je crois qu'il y a eu beaucoup de progrès de faits dans les dernières décennies et que le travail du traducteur est bien mieux considéré aujourd'hui. Cela se traduit par des « détails »: la mention du nom justement, la rémunération... Néanmoins, le traducteur continue à être quelqu'un qui œuvre dans l'ombre de l'auteur, mais personnellement, cela me paraît normal et même plutôt sain. On est au service d'un texte et de son auteur. Certains se plaignent qu'on n'évoque le travail de traducteur que lorsqu'il est mauvais pour s'en plaindre, mais je trouve qu'il est quand même de plus en plus souvent évoqué aussi en positif, et puis, si on n'en parle pas, c'est bon signe !


Ilija-Trojanov-Le-Collectionneur-de-mondes.gif
Vous avez traduit des ouvrages publiés aux éditions Buchet-Chastel et Æncrages & Co. Ces deux éditeurs vous ont sollicitée par quels moyens ?

Pour Æncrages, c'est un formidable concours de circonstances qui nous a fait nous rencontrer. J'étais en DESS de traduction littéraire à Strasbourg et nous devions effectuer un stage. Je n'avais toujours pas trouvé où le faire. Une « collègue » bisontine traînait au Salon du Livre et a entendu Roland Chopard se plaindre d'un projet qui avait été rejeté par le CNL pour cause de mauvaise qualité de la traduction. Elle a pensé à moi et m'a recommandée auprès de lui. J'ai donc proposé une nouvelle traduction de certains poèmes... et voilà.

Pour Buchet-Chastel, la chose était différente. J'avais repéré le « Weltensammler » (Le collectionneur de mondes) et l'avais proposé à divers éditeurs français en vain. Quelques mois plus tard, j'ai recontacté l'éditeur allemand pour savoir si les droits étaient toujours disponibles et il m'a informée qu'ils venaient de les vendre à Buchet-Chastel. J'ai donc rapidement contacté Marc Parent qui m'a demandé de traduire un chapitre... et voilà.



Avez-vous reçu d’autres demandes ?

L'été dernier, les éditions Maren Sell m'ont contactée sur recommandation de Buchet-Chastel (tous deux font partie du groupe Libella) pour le prochain roman de Pascal Mercier. Nous avons été deux traductrices à proposer une traduction d'un chapitre, mais malheureusement, l'autre m'a été préférée !



Avez-vous sollicité des éditeurs, des auteurs ?

J'ai sollicité des éditeurs après mon DESS, leur soumettant des projets: un texte de présentation et un extrait de traduction, mais sans succès. C'est beaucoup de travail. Je pense maintenant que le bouche à oreille et le « réseau » est beaucoup plus efficace, mais pour cela, c'est mieux sans doute d'être à Paris !



Quelles sont vos méthodes de travail avant de traduire ?

Rien « avant » de traduire, tout « pendant ». Au fur et à mesure, je m'immerge dans le texte ou dans les poèmes, et je me nourris de lectures parallèles.



La fiction est elle plus facile à traduire que la poésie ? Ou inversement ?

C'est différent. La poésie passe pour plus difficile, mais parfois, davantage de contraintes réduisent le champ des possibles et rendent au contraire le travail plus facile. Par contre, il y a des poèmes sur lesquels on bloque totalement, ce qui n'arrive jamais dans un roman, où on trouve toujours à s'en sortir par un biais quelconque. Pour Rose Ausländer, j'ai eu la chance inouïe de pouvoir choisir les poèmes que je faisais figurer dans le recueil, j'en ai donc éliminé certains que je n'arrivais tout simplement pas à traduire. D’autres m'ont donné beaucoup de fil à retordre et je ne suis toujours pas contente du résultat, mais ils devaient figurer parce que trop « célèbres ».



 « Re-susciter (comme le dit si bien Jacques Ancet) ces poèmes, telle a été mon ambition. » Ressusciter un texte par la traduction et susciter une envie chez le lecteur… Avez-vous réussi le challenge, selon vous ?

Ce n'est pas à moi de le dire ! J'ai eu des échos positifs d'amateurs de poésie, et cela m'a fait plaisir !



Lors des traductions pour Æncrages & Co, aviez-vous des liens avec les artistes (Marfa Indoukaeva et DaDaO) qui illustrent ces ouvrages ?

Dans le cas « Cercles », les œuvres de Marfa étaient pour ainsi dire là avant moi, puisque j'arrivais devant un projet à reprendre. Je les ai tellement aimées qu'elles font vraiment partie de ce qui m'a motivée à reprendre ce projet. Elles s'accordaient tellement bien aux poèmes!

Pour « Été aveugle », c'était différent. J'ai proposé DaDaO, une amie de Brissac dont je connais la curiosité et dont j'apprécie énormément le travail, qui me paraissait là aussi faire un écho intéressant aux poèmes de Rose Ausländer. Elle n'avait encore jamais illustré d'ouvrage. Elle a tout de suite accepté.

 

Avez-vous quelque chose à ajouter ?

Pour traduire, c'est bien sûr important de très bien connaître la langue de départ (langue-source), pour ne pas se tromper (un contre-sens, c'est toujours un peu gênant !!), mais la traduction, c'est surtout un travail sur la langue-cible, le français en l'occurrence. Il faut aimer le français, aimer ses variantes, ses nuances, aimer jouer avec, chercher la petite bête partout, titiller jusqu'à trouver le fameux « équivalent » recherché.

Quand on traduit, si on ne veut pas trahir (la fameuse formule « traduttore, traditore »), on est constamment sur le fil : quelle liberté est-ce qu'on s'accorde au milieu de toutes les contraintes, le but étant d'arriver à réécrire un texte qui fait sur le lecteur le même effet que le texte original ?

Est-ce qu'on veut effacer le fait que ce soit une traduction (c'est surtout le cas pour les textes essentiellement informatifs, mais certains le préconisent aussi pour la traduction de romans), faire comme si le texte avait été écrit en français, ou est-ce qu'on veut laisser transparaître quelque chose du caractère étranger du texte, et si oui, quoi ? Garder les noms en langue originale par exemple ou franciser (est-ce que Helene doit devenir Hélène, est-ce que Herr Mayer doit devenir Monsieur Fontaine...) ?

Qu'un texte soit difficile à lire ne le rend pas obligatoirement difficile à traduire. Le plus difficile à traduire, ce sont les textes mal écrits. Plus un texte est bien écrit, et plus il « porte » le traducteur, jusqu'à ce qu'on ait l'impression de l'entendre, comme si on avait l'auteur derrière l'oreille qui vous lisait le texte en français. Quand un texte en revanche est mal pensé, mal écrit, il échappe au traducteur, il se délite, c'est une horreur. Plus on le dépiaute et plus il vous échappe, et on n'y comprend plus rien et quand on ne comprend pas, on ne peut pas traduire – on ne peut plus que faire semblant, donner un semblant de sens... essayer de cacher la misère pour que surtout, le lecteur en reste pas accroché à cette phrase qui en veut rien dire.

Ce qui est difficile, c'est d'arriver à avoir un regard critique sur sa propre traduction pour pouvoir l'améliorer. Arriver à la lire comme la lirait un nouveau lecteur. On est tellement dedans, on la connaît tellement presque par cœur, qu'on a du mal à voir ce qui accroche, ce qui gêne. Ce qui aide, c'est de la faire lire à quelqu'un d'autre, ou de la lire à quelqu'un, ou de se la lire à voix haute. C'est vraiment difficile de se détacher, prendre de la distance.



« Certains poèmes ont une tonalité métaphysique voire biblique, d’autres ont quelque chose d’enfantin, d’autres encore expriment la révolte […] Les traduire, c’est respecter ces différentes tonalités. Dans plusieurs poèmes, Rose Ausländer joue sur la polysémie : les traduire, c’est donc aussi choisir, des choix qui sont douloureux lorsqu’ils amputent le poème d’un possible. Mais parce que le sens des poèmes n’est pas uniquement dans la signification des mots, mais aussi dans leur musique et leur organisation, les traduire, c’est surtout, tout en restant au plus près des mots, accepter de trahir parfois l’exactitude purement lexicale pour être mieux fidèle à la signifiance profonde, produit des assonances, du rythme des vers, de leur longueur, des ruptures… bref : de l’organisation globale du poème. » Dominique Venard, Prologue de Kreisen / Cercles


Propos recueillis par Élisabeth, L.P. Libraire.



Liens

http://fr.wikipedia.org/wiki/Rose_Ausl%C3%A4nder

http://www.aencrages.com/

ATLF : http://www.atlf.org/

 

 

 

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2 juillet 2011 6 02 /07 /juillet /2011 07:00

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André Enegrén est né en France de parents finnois. Le finnois est sa langue maternelle mais le français a pris le dessus dès son entrée à l’école maternelle. À la maison, la famille parlait finnois et français. André dit que l’on n’est jamais vraiment bilingue comme l’on n’est jamais complètement ambidextre…

André Enegrén a fait Sciences Po et des études de philosophie. Au cours de ses études, en particulier pendant sa thèse sur Hannah Arendt1, il a dû lire de nombreux textes de philosophie en anglais. André a été professeur de philosophie politique dans des universités américaines à Paris (Université de Stony Brook et  University of California qui avaient des antennes à Paris). Ses étudiants étaient américains. Bien que parlant français, André utilisait souvent l’anglais pour leur faire mieux comprendre certains concepts.

Il a aussi enseigné à l’École Européenne des Affaires  qui a fusionné avec Sup de Co et été professeur invité de philosophie politique au Centre Sèvres (Institut supérieur de Théologie et de Philosophie de la Compagnie de Jésus).

Pendant toutes ces années, il a été un traducteur occasionnel (comme il se définit lui-même). Il a traduit de nombreux articles de philosophie ainsi que des ouvrages surtout de philosophie mais aussi de littérature et des catalogues d’exposition pour le Centre Beaubourg (de l’anglais au français).



Ses principales traductions sont :
 
- STRAUSS, Léo. De la tyrannie, suivi de Correspondance avec Alexandre Kojève,  traduit de l'anglais par Hélène Kern et André Enegrén, traduit de l'allemand par Marc de Launay. Paris : Éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de philosophie, 1997.

- STRAUSS, Léo. La philosophe politique de Hobbes, traduction de l’anglais et de l’allemand, André Enegrén et Marc B. de Launay. Paris : Éd. Belin, coll. Littérature et Politique, 2000.

- WALTARI Mika. Mademoiselle Van Brooklyn, traduit du finnois par Mirja Bolgar et André Enegrén. Arles : Éd. Actes Sud, 1992.


Notre entretien a eu lieu au café La Rotonde à Paris, le dimanche 16 janvier 2011. Il a porté essentiellement sur la co-traduction, la traduction de la philosophie, sur les particularités de certains domaines ou langues très difficiles à traduire.


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Comment avez-vous été amené à la traduction de Mademoiselle Van Brooklyn ?

Mirja Bolgar est une grande connaisseuse de la littérature finnoise parce que Finnoise de toujours mais habitant à Paris depuis plus de 30 ans. Je la connaissais d’avant. C’est une amie. Je la connaissais par des événements culturels franco-finlandais. C’est elle qui m’a proposé cette co-traduction. Elle a elle-même traduit des choses du finnois déjà auparavant2 mais elle se sentait plus à l’aise avec un francophone de toujours. On a travaillé ensemble très agréablement. L’avantage de traduire ensemble c’est de penser à plusieurs. On essaie chacun une tournure et si c’est quelqu’un avec qui on s’entend bien, les choses vont toutes seules. C’est ce qui s’est passé pour ce livre. Mirja Bolgar m’en a un peu voulu d’avoir une tendance très francophone de ne pas traduire à la lettre. On entrait tout à fait dans le grand débat, et les positions étaient, comme elles doivent l’être d’ailleurs : elle donnant une priorité à la langue de départ, moi donnant une priorité, peut être trop décidée, à la langue d’arrivée. Mais enfin nous sommes parvenus à nous accorder.



Au début de Mademoiselle Van Brooklyn, le narrateur, jeune Finnois en France, écrit : « j’ai le sentiment que le français est apte à exprimer avec légèreté des pensées les plus indigestes, une légèreté qui peut même troubler un chercheur sérieux et le plonger dans la perplexité »

Il y sans doute du vrai, le français est plus fluide peut-être. Waltari lui-même qui est venu souvent à Paris semble souligner cette qualité de la langue française et cette différence peut-être d’avec le finnois.

Alors, est-ce une autorisation pour le traducteur de, les Anglais diraient, « frenchify » son finnois ? c’est un peu comme ça que je l’ai lu alors que Mirja Bolgar aurait par moment été plus partisane – disons, pas d’un mot à mot, mais d’une sorte de rendu illusoire comme s’il y avait toujours une correspondance entre un mot de la langue de départ et un mot de la langue d’arrivée. En tout cas, moi, je n’y crois pas, en tout cas pas pour la fiction et encore moins pour la poésie.


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Parlons des traductions de Leo Strauss3.

Pourquoi j’ai co-traduit avec Marc de Launay4 ? Lui est germaniste et philosophe au CNRS. Les textes de Leo Strauss avaient dans les trois cas, et une version allemande et une version anglaise. Leo Strauss avait écrit en allemand puis avait fait traduire en anglais. Il n’empêche que les deux versions faisaient foi d’une certaine manière puisque Strauss, longtemps professeur à Chicago, a revu ces traductions. Donc disposer de deux textes « originaux » était à la fois un obstacle supplémentaire quand il pouvait y avoir une différence voire une contradiction entre les deux versions mais une grande aide aussi puisque là où la coïncidence était avérée on était sûr de notre traduction. Parce que Leo Strauss n’est pas un auteur facile. Notamment, on ne sait pas toujours s’il est sérieux ou pas. On ne sait pas trop s’il parle quelquefois pour lui-même ou s’il cite des opinions auxquelles il est totalement opposé. Ça peut arriver chez lui donc on est très prudent. D’ailleurs les interprètes de Leo Strauss s’arrachent les cheveux souvent pour se mettre d’accord sur le sens de ses textes et sa politique de l’art d’écriture, ce qu’il appelle lui-même l’art d’écrire des philosophes qui souvent recèle des pensées cachées. Là encore co-traduction était un exercice non seulement agréable mais presque nécessaire. On redouble le dialogue du traducteur avec son auteur par un dialogue entre traducteurs…



Comment avez-vous appris l’anglais ?

Je ne suis pas angliciste du tout et j’ai été obligé de lire de l’anglais en travaillant Hannah Arendt par exemple parce qu’aucun des articles en gros n’était traduit à l’époque. Donc, cela s’est fait un peu par la pratique, pour le travail de thèse. On était absolument obligé de lire en anglais.

En fait, en philosophie, en général, les philosophes, qu’ils écrivent en allemand, en anglais ou d’autres langues, sont souvent assez faciles à traduire parce que ce sont des gens qui emploient un vocabulaire relativement restreint. La difficulté est rarement une question de connaissance de la langue étrangère mais beaucoup plus fréquemment une connaissance de la pensée elle-même. Pour le cas de Hannah Arendt c’est très net. Ce n’est pas une philosophe réellement difficile et pourtant elle a une pensée très singulière, très particulière et certains de ses ouvrages ont été véritablement dénaturés en français. Oserai-je ? je crois que j’oserai, parce que tout le monde sera d’accord là-dessus, dire que son ouvrage qui est traduit en français sous le titre Essai sur la révolution est, dans sa traduction existante chez Gallimard, incompréhensible. Non que le traducteur soit mauvais. Il a fait de grandes recherches pour retrouver les textes par exemple des révolutionnaires français, Saint Just, Robespierre, il a rétabli des citations très difficiles à trouver, mais le vocabulaire propre à Arendt, celui qui manifeste un peu la cohérence de sa pensée est très mal rendu, jusqu’à rendre sa réflexion incompréhensible.



C’est parce qu’il a traduit mot à mot ?

Parce que la pensée d’Arendt … Disons d’abord qu’elle est allemande d’origine. Elle a donc appris une seconde langue, l’anglais. Écrivant l’essentiel de son œuvre en anglais, elle a un peu infléchi cet anglais vers sa pensée à elle. Elle a une conceptualité très forte qui n’est pas tout de suite visible. Cette conceptualité, il faut absolument la respecter pour comprendre quelque chose à ce qu’elle dit. C’est l’exemple extrême, cet ouvrage-là.

Un exemple qui me vient à l’esprit : dans un autre ouvrage qui s’appelle La vie de l’esprit ;  « Life of the mind », une première question : est ce qu’il faut traduire mind par « esprit », d’ailleurs ? Bon, laissons, car on ne peut sans doute pas faire autrement.


C’est un ouvrage très bien traduit par un, ou je ne sais plus, des professionnel(s) excellent(s), mais là encore il y a quelques difficultés. Je me souviens d’une définition de Hobbes. Arendt cite la définition que donne Hobbes de la raison qui est « reckoning of consequences ». To « reckon » c’est calculer ou estimer ou juger. Les traducteurs ont reculé devant l’expression « la raison, c’est le calcul des conséquences ». C’est pourtant exactement ça que veut dire Hobbes. Cela fait bizarre en français, peut-être. Si on n’est pas sûr, on n’ose pas. Je ne sais plus comment ils ont traduit mais ils se sont vraiment éloignés et on ne comprend plus rien.

C’est un détail. Tout ça pour dire que le traducteur en philosophie, contrairement au traducteur peut-être en fiction, doit être attentif à la conceptualité de l’auteur telle qu’il est tenu de la reconstruire dans la langue d’arrivée. Avant de parler anglais, Arendt parle en « arendtien ».



Le traducteur doit être plus transparent qu’en littérature ?

Chez les traducteurs philosophes, on voit une plus grande obsession de la langue de départ. Je dis obsession car quelquefois ce respect de la langue de départ est porté presque jusqu’à l’absurde.

Quand on lit certaines traductions de Heidegger, pas exemple. Comment faut-il traduire « Dasein » ? Le débat n’est toujours pas clos et beaucoup se résignent à laisser « Dasein » en allemand. On peut, mais c’est demander au lecteur de se transporter dans la langue d’origine tout en ayant un texte qui de loin ressemble à du français quand même.

D’où la multiplication des notes du traducteur. On a l’impression de lire un texte étranger, même plein d’étrangetés, transposé en français.

Est une aide à la lecture ? je ne suis pas sûr mais c’est un débat que l’on ne peut pas clore. Plus les auteurs sont philosophes plus la difficulté effectivement devient grande.


On peut aussi penser aux poèmes de Celan. Il y a beaucoup de traducteurs qui se sont frottés au fascinant Paul Celan. Comme Celan en plus était fasciné par Heidegger, on le fait retomber du côté de la philosophie et on se pose non seulement des questions de sens et de son, comme il faut le faire pour la poésie, il faut à la fois la rime et la raison, mais en plus on se pose des questions conceptuelles qui n’ont peut-être quand même pas tout à fait lieu d’être.

Les traductions de Celan c’est un monde en soi. Même le Prix Nobel Sud-Africain, Coetzee en tant que romancier-essayiste a écrit des pages tout à fait intéressantes sur les traductions qu’il a lues en anglais ou en allemand et qu’il compare avec beaucoup de sagacité. Son essai Paul Celan and his translators est véritablement éclairant sur des questions que nous ne pouvons qu’effleurer.



Dans une interview de Jaccottet sur un site Internet qui s’appelle Poezibao5

Jaccottet... j’aurais été ravi qu’il traduise Celan. C’est un génie de la traduction.



Il dit qu’il n’était pas assez proche de Celan…

On entre dans le domaine très particulier de la traduction poétique qui multiplie les difficultés.



Il dit aussi qu’il faudrait mettre les trois versions : originale, littérale et littéraire, côte à côte.    

On peut effectivement faire comme on le faisait au XIXe pour les traductions des textes grecs par exemple. On disposait sur une colonne le texte grec, à côté le texte traduit mot à mot qui permettait de reconstituer, même si on n’était pas un helléniste distingué, à peu près quelque chose de la disposition de l’original, et troisième colonne ou alors en infra-paginal une traduction plus littéraire. C’est vrai que le problème de la traduction poétique, on le connaît depuis… déjà Horace et Cicéron disaient qu’il ne faut pas traduire mot à mot, surtout en poésie et que si par exemple on traduisait un orateur il fallait être soi-même un orateur. Si on traduit un poète, il faut sans doute être soi-même poète.



Et si on traduit un philosophe être un philosophe ?

Mais le philosophe est moins regardant sur la qualité de la langue d’arrivée. Il trouve toujours à pouvoir se justifier quand sa traduction paraît lourde ou inélégante par le fait que la langue d’origine demande à être sur-traduite ou explicitée par un langage lourd…

On a le cas particulier de Nietzsche qui a écrit des poésies, il est à la fois poète et penseur. On retombe sur la difficulté maximale de concilier la littéralité pour la pensée et une sorte de fidélité supérieure pour le côté poétique. Nietzsche a lui-même réfléchi sur la traduction. C’est encore plus complexe si on tient compte de ses remarques qui tendent plutôt à poser une thèse qui s’éloigne de la littéralité, de la fidélité littérale, pour aller dans le sens d’une re-création ou quasi-réappropriation du texte par le traducteur.

Qu’avons-nous à faire d’un respect philologique, muséographique, ennuyeux ? Ce serait par moments un peu la pensée de Nietzsche.



Il a de bons traducteurs en France ?

Nietzsche a des traducteurs vraiment multiples. Nietzsche n’a pas cessé d’être traduit et retraduit. Depuis Henri Albert qui a fait un excellent travail jusqu’à de nombreux traducteurs aujourd’hui que l’on peut lire soit en Pléiade soit dans les œuvres complètes en cours de parution chez Gallimard : Hervier, de Launay justement, et quantité d’autres. On peut dire que Nietzsche est bien traduit parce qu’il est traduit et retraduit, donc constamment réinterprété, de fond en comble.



Comment avez-vous connu de Launay ?

Je le connais depuis des études communes de philosophie. Germaniste accompli et philosophe au sens plein, il a en outre réfléchi et écrit sur sa pratique de traducteur, tout en restant infiniment tolérant pour les bourdes des autres (les miennes par exemple). Impossible de ne pas vouloir travailler avec lui…



Vous avez traduit de l’anglais et du finnois. Et l’allemand, c’était avec de Launay ?

Oui, je suis un mauvais germaniste. Je connais de l’allemand philosophique qui est une langue à part. On peut lire du Hegel avec très peu de vocabulaire. Ce n’est pas ça qui est un problème, même du Heidegger, ce n’est pas si compliqué si on a en main la conceptualité qui tient au bout du compte en très peu de mots. Après, comprendre, c’est une autre affaire.



Vous avez traduit différentes langues, différents domaines : de l’anglais en philo et du finnois en littérature. Les différentes difficultés viennent de la matière et de la langue. Que pouvez-vous m’en dire ?
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Le finnois c’est une sorte de langue maternelle un peu effacée. Je l’ai appris tout petit à la maison, et très peu pratiqué en vrai par la suite. On a une sorte de familiarité avec une langue qu’on a apprise en premier. D’où peut-être aussi une sorte d’illusion sur ses propres capacités, on a l’impression qu’on sait mais finalement c’est un savoir qui date de l’enfance ou de la jeunesse, tout est un peu flou et la familiarité peut entraîner une sorte de négligence. C’est du moins mon expérience.

Vient de paraître un roman traduit du finnois qui a du succès et qui s’appelle Purge. Le titre finnois – c’est un mot très simple, PUHDISTUS – veut dire « nettoyage ». Il veut aussi dire « purge » si on veut. Choisir purge c’est déjà choisir une sorte de biais, c’est déjà découper le sens. On est obligé de découper. C’est vrai, « nettoyage » ce n’est pas un très bon titre de roman. Il n’y a pas la même polysémie en français, cela va plus vers le pressing, plutôt de nettoyage ethnique qui pourtant existe comme concept.

Puhdistus – nettoyage. Qu’est-ce qu’il fallait faire ? Je ne sais pas. Purge me va. D’où j’étais parti ?

Si je n’ai pas traduit pas de philosophie du finnois c’est sans doute parce qu’il n’y pas de philosophe finnois dont les Français soient demandeurs. Sinon je l’aurais peut-être fait.



Il y a des philosophes finnois que vous auriez envie de traduire ?

Je ne crois pas. Il y a un philosophe, élève de Wittgenstein qui s’appelle von Wright qui écrit plutôt en suédois qu’en finnois. Il est parfaitement bilingue. Il y a deux langues nationales en Finlande : le suédois et le finnois. Et lui, écrivait plutôt son original en suédois.


En France… c’est vrai que l’aimantation de la pensée française c’est vers les États-Unis, l’Allemagne, l’Angleterre, secondairement peut-être l’italien, l’espagnol, mais pas tellement d’autres langues. Où est l’éditeur courageux qui publierait un philosophe finnois ?



Par rapport à la structure de la langue, le finnois est très différent de l’anglais et du français …

C’est vrai. Il est plus facile entre guillemets, peut-on penser, de traduire de l’anglais en français que du finnois en français ; sans doute à cause de la difficulté vue du côté français de la langue finnoise. On parle souvent de ses quinze déclinaisons, etc. Le finnois se rapproche du hongrois et de l’estonien. La structure de la phrase est différente de la structure française. C’est vrai pour l’anglais aussi. Mais on s’est habitué au passage de l’anglais au français, peut-être moins au passage du finnois au français.Pentti-Holappa.gif

Il y a des difficultés particulières qui tiennent au fait qu’il n’y pas de genre, il n’y a pas de « il », « elle ». Difficulté qui ressort par exemple dans une traduction des poèmes de Pentti Holappa, recueil en Poésie Gallimard qui s’appelle Les mots longs. Pentti Hollapa ne fait pas mystère de son homosexualité, sans l’afficher néanmoins.

Dans ces poèmes finlandais, dans les poèmes d’amour, il est question de « l’aimé ». En finnois, on n’est pas obligé de choisir le genre, en français on est obligé de choisir. Le traducteur a choisi le féminin. Soit ! peut-être…

Après tout, il faut peut-être distinguer l’auteur et le narrateur comme avec Proust. Mais enfin… C’est sans doute une difficulté. Il est vrai que choisir le masculin n’était pas une bonne chose non plus puisque l’original tel qu’on le voit ne distingue pas et le français oblige à choisir.

On a le même problème éternel avec le you anglais : est-ce qu’on met « tu » ou « vous » ? Le choix peut être délicat.

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Mademoiselle van Brooklyn n’est pas la traduction littérale du titre en finnois n’est-ce pas ?

Je crois que le livre s’appelait Fine van Brooklyn, c’est le nom complet de la jeune fille du livre, mais cela paraissait trop bizarre à l’éditeur, ce que je comprends tout à fait. Mademoiselle sonnait mieux. L’éditeur a toujours le choix du titre, c’est une convention, en accord avec nous. C’est tout à fait acceptable.

Les titres souvent changent. C’est quelquefois un peu regrettable. On vient de retraduire The Great Gatsby qu’en français, on connaît sous le titre Gatsby le magnifique, ce qu’en accord avec Charles Dantzig, je trouve une très bonne trouvaille. C’est une légère surtraduction mais très réussie et qui d’une certaine manière s’est déposée dans la langue française. Alors quand c’est retraduit sous le titre Gatsby tout seul on sent bien que la retraduction a besoin de se différencier, de se démarquer mais il a peut-être une perte quand même.
 


Avez-vous d’autres anecdotes de traduction à me donner ?

Bonne idée, la traduction a davantage affaire aux détails qu’aux vastes théories. Pour donner l’esprit de la chose …Moi, avec mon côté « privilégier la langue d’arrivée », j’en viens sans doute trop souvent à vouloir placer des manières de dire typiquement françaises.

Par exemple, « Y’a pas à dire ». Comment je le traduirais en finnois ? Je ne sais pas. C’est une expression comme « y’a pas » ou alors en français on dit souvent « j’dis pas » : par exemple, « ce restaurant là pour une choucroute non, mais pour une paella ? j’dis pas ».

Il faut l’avoir dans l’oreille pour le comprendre. Le mot à mot est absolument incompréhensible. J’ai tendance, c’est vrai, à vouloir si c’est possible, si ça colle, placer ces manières de dire dans une traduction. Quand dans le mot à mot finnois on dirait « peut être », « c’est possible », j’ai tendance à surtraduire en mettant quelque chose comme « j’dis pas », ce contre quoi Mirja Bolgar pourrait s’insurger.



Cela vous a donné du plaisir de traduire de la littérature par rapport à la philo ?

Oui parce qu’on recherche une sorte de fluidité. Je donne une prime à la lisibilité surtout pour un auteur comme Waltari qui n’est pas un auteur pensant mais un auteur qui veut que son histoire coule. L’éditeur nous a d’ailleurs félicité pour cet aspect-là. J’étais content de ça car c’est ça que je visais : la fluidité.



Mademoiselle van Brooklyn est un très beau livre, une jolie description du voyage d’un jeune archéologue finnois qui va en Bretagne, à Carnac, rencontre une jeune fille et un vieux professeur … Je trouve ce livre très attachant, très actuel aussi, un peu dans la mouvance « éco-writing »…

Le vieux professeur et la jeune fille …

C’est un petit conte assez léger pour ce thème qui, quand c’est Marlene Dietrich et le professeur « Unrat » dans le film de Sternberg, la belle et la bête si on veut, est un peu plus lourd et chargé.  Ici, la légère ironie du texte me paraît assez plaisante.



Avez-vous été payé en droits d’auteur ou au forfait, en général ?

Il y a eu plusieurs cas de figure. Mais je ne regarde pas vraiment les contrats. La traduction est plutôt mal payée et dans tous les cas les avances que l’on m’a payées dépassaient les droits d’auteur prévus dans mon souvenir au-delà d’un certain nombre d’exemplaires vendus. Il y a aussi des traductions qu’on fait spontanément gratuitement. Un bon article pour une revue sympathique, Esprit par exemple, on ne peut pas refuser.



En guise de conclusion...

Ce matin, je lisais des vers d’Emily Dickinson

Time is a test of trouble
But not a remedy …

L’excellent Patrick Reumaux traduit le premier vers par « le temps est un jeu de vilain ».

L’idée y est, mais comment traduire des assonances ? On perd le sens ou les assonances.

On sent bien sur ce simple exemple que la traduction est une question de tact, de flair, pas de théorème. Le traducteur trahit forcément, mais il crée tout autant. Le traducteur est un écrivain fantôme, un nègre volontaire, une doublure qui réussit quand il est invisible. Par empathie il cherche à s’effacer derrière l’auteur, et il fait mouche quand le lecteur l’oublie. Son idéal est une transparence évidemment impossible. S’il donne l’illusion de la transparence, c’est déjà très bien.

 

 

Merci infiniment André !

 

 

Propos recueillis par Agnès, L.P. libraires.

 

 

 

Notes

1. André Enegrén, La pensée politique de Hannah Arendt, Paris, PUF, 1984.

2. cf par exemple MERI, Veijo. L'Eté du déserteur traduit du finlandais par Lucie Albertini et Mirja Bolgar. Arles : Ed. Actes Sud, 1985.

3. Leo Strauss, est un philosophe juif allemand qui a émigré aux États-Unis en 1937.

4. Marc B. de LAUNAY. Qu’est-ce que traduire ?, Paris : Vrin, 2006.

5. http://poezibao.typepad.com/poezibao/2009/02/les-transactions-secrètes-de-philippe-jaccottet-un-article-de-monique-petillon.html

6.



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4 juin 2011 6 04 /06 /juin /2011 07:00

 de La Faculté des rêves de Sara Stridsberg
« La Cosmopolite », éditions Stock, août 2009

Livre de poche, mars 2011
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La Faculté des rêves de Sara Stridsberg est une biographie fantasmée de Valérie Solanas, féministe extrémiste auteure du Scum Manifesto dans lequel elle prône la destruction de l’espèce masculine en démontrant point par point sa perversité et son inutilité. Suite à une déception artistique et certainement à cause d’un certain déséquilibre psychique, elle a tenté d’assassiner Andy Warhol en lui tirant dessus. Sara Stridsberg s’est inspirée de ce personnage fort à la folie singulière pour imaginer une biographie de Valérie Solanas, ce qu’auraient pu être sa vie, ses pensées et ses pérégrinations, jusqu’à son agonie finale dans un hôtel sordide. Pour écrire, l’auteure dit s’être imprégnée de son personnage, cohabitant avec elle durant deux ans, et établissant une relation de quasi-amitié, rêvée bien sûr, mais qui l’amène à une telle proximité qu’elle en transcende son écriture.

Jean-Baptiste Coursaud a d’abord été critique de littérature jeunesse. Grâce à sa maîtrise des langues nordiques, il devient directeur de collection aux  éditions Gaïa. Il a depuis abandonné cette fonction pour se consacrer à la traduction littéraire. Nous l’avons rencontré pour l’interroger sur son travail sur La Faculté des rêves.



Jean-Baptiste Coursaud, bonjour, et merci de nous accorder cet entretien. Vous êtes traducteur de langues nordiques. Quelle est la première que vous ayez apprise ?

Le norvégien. En principe, lorsque vous apprenez l’une des trois langues occidentales (danois, suédois, norvégien), vous comprenez les autres. Dans les faits, ce n’est pas aussi simple que cela. La première que j’ai apprise était le danois, et comme beaucoup de scandinavistes de ma génération, on apprenait une langue pour, finalement glisser vers une autre, qui a été pour moi le norvégien. Aujourd’hui, je traduis à 97 % du norvégien, à 2 % du danois et à 1 % du suédois.

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Sara Stridsberg correspond à ce 1%, puisqu’elle est la seule auteure suédoise que vous traduisiez, avec pour l’instant seulement deux parutions en français. Pourquoi avez-vous choisi de la traduire, et pourquoi elle exclusivement ?

Le suédois est une langue que je ne maîtrise pas très bien et que je ne parle pas, contrairement au norvégien et au danois. J’arrive à le lire sans problème, mais il y a quand même 25 % du vocabulaire que je ne comprends pas, et un peu de grammaire que je ne maîtrise pas tout à fait. J’ai toujours dit : « Je ne traite pas et ne traiterai jamais du suédois ». Cette traduction-là s’est faite dans des conditions particulières. Ma collègue Anna Gibson aurait dû le traduire mais elle ne pouvait pas, c’est pourquoi elle a mentionné mon nom à Marie-Pierre Gracedieu1. Au début j’ai refusé, et j’ai finalement accepté pour deux raisons, je connais très bien le contexte historique et littéraire de La Faculté des rêves, la Factory, Andy Warhol, Valérie Solanas, et ce depuis très longtemps, et d’autre part, parce que le suédois est une langue très particulière, que je sais travailler cette langue-là.



Vous semblez être habitué à un emploi très moderne de la langue, comme c’est le cas dans La Faculté des rêves. Comment avez-vous appréhendé cette traduction ?

Oui, il y a des textes que vous traduisez comme « de la mise en français ». C’est-à-dire que vous avez votre texte de la langue source, et le texte en langue cible sera à peu de chose près identique. Il n’y a pas besoin de modifier, hormis les modifications inhérentes à toute traduction, alors que La Faculté des rêves, et d’autres romans que j’ai pu traduire, demandent une certaine adaptation qui n’en est pas une en fait. Ça demande de faire des choix de traduction qui semblent très importants.



Il s’agirait presque d’un travail d’auteur au final ?

Je ne sais pas, je suis un peu réticent à cette idée. C’est vrai que la législation fait de nous des auteurs mais je ne me considère pas comme un auteur, je ne sais pas écrire. Pour moi, il y a une vraie différence entre les deux. Mais il est vrai qu’il y a peut-être un travail littéraire à effectuer.



La Faculté des rêves a une structure très particulière. Comment peut-on rendre cette forme-là en passant d’une langue telle que le suédois au français, c’est-à-dire deux langues très différentes ? Cela vous a-t-il posé problème ?

Le roman de Sara pose plusieurs difficultés. Il y a des difficultés qui sont trascum-manifesto.gifditionnelles, c’est-à-dire des difficultés linguistiques, des difficultés systémiques à la langue. Le suédois est une langue qui fonctionne de telle manière que ce système linguistique va poser évidemment certains problèmes pour leur mise en français. Ensuite vous avez les difficultés d’ordre littéraire avec beaucoup d’allitérations, d’effets de style. Puis vous avez des difficultés d’ordre syntaxique, donc encore une fois littéraires, mais plutôt de l’ordre de la syntaxe, car Sara écrit par antiphrases et par accumulations de subordonnées : « et il fait ci, et il se passe ça ». Enfin il y a la difficulté qui est de l’ordre de la mise en abyme. En effet, comme je le mets d’ailleurs dans une note, le texte utilise le SCUM Manifesto de Valérie Solanas, et Sara utilise le SCUM Manifesto en suédois qu’elle a elle-même traduit depuis l’original. De mon côté, en tant que traducteur vers le français, je suis obligé de me conformer à la traduction française faite par Emmanuelle de Lesseps. Or, évidemment, comme le texte utilisé par Sara Stridsberg est traduit dans une langue vulgaire, cette langue, c’est-à-dire cette traduction, va influencer la langue de La Faculté des rêves. Il faut donc toujours faire des adaptations par rapport à ça. Le traducteur est tenu, lorsqu’il y a une citation, de revenir à la traduction littérale de la citation, à moins bien sûr qu’elle ne soit pleine d’erreurs. Et il s’avérait qu’Emmanuelle de Lesseps avait fait un travail formidable et qu’elle avait trouvé des solutions de traduction très ingénieuses. Je me suis par exemple beaucoup inspiré de mots qu’Emmanuelle de Lesseps avait inventés en français et que je trouvais vraiment très judicieux, qui correspondaient vraiment à cette « langue de Valérie ».



Avez-vous rencontré Sara Stridsberg afin de discuter de ses intentions d’auteure ?

Oui, nous nous sommes rencontrés environ trois mois avant que je commence le travail. J’étais très réticent, et je lui ai expliqué, car j’avais d’une part l’impression d’usurper le travail d’un collègue, n’étant pas suédophone, et d’autre part parce que je suis un homme, et Valérie Solanas a une profonde détestation des hommes. Son manifeste l’explique clairement, et je serais pour elle un véritable ennemi. Une question s’est posée à moi : quelle est ma place, en tant qu’homme, dans cet univers-là ? Qu’est-ce que je viens faire ? C’est ce que j’ai exposé à Sara lors de notre rencontre : elle a balayé ça d’un revers de manche. Et de fait, Valérie Solanas avait par exemple surpris le traducteur allemand du Scum Manifesto. S’est alors instaurée une correspondance entre eux, et il s’est avéré que Valérie Solanas n’avait rien contre le fait que ce soit un homme qui la traduise. Quand on lit sa correspondance avec ce traducteur, elle est beaucoup plus réticente à certaines femmes qui ne sont pas des vraies féministes, qu’à certains hommes qui ne sont que des traducteurs. Valérie était quelqu’un de très intéressé et qui avait toujours besoin d’argent, c’est pourquoi elle était heureuse dès que l’on s’intéressait à elle.



Justement, Valérie Solanas est un personnage particulièrement névrosé, excessif et décadent. Elle est incroyablement surprenante et imprévisible. Vous étiez-vous renseigné sur la vraie Valérie Solanas avant de commencer la traduction ?
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Oui, j’ai lu le manifeste lorsqu’il a été réédité à la fin des années 1990, et je connaissais bien l’univers de la Factory et les films d’Andy Warhol.



L’auteure a dit s’être renseignée le moins possible, afin de laisser la plus grande place à son imagination, peut-être par peur d’entacher la représentation qu’elle s’était faite de Valérie Solanas à la seule lecture du Scum Manifesto. Vous n’avez donc pas fonctionné de la même manière ?

Non, car le traducteur fonctionne sur d’autres présupposés. Il y a d’une part la création littéraire, et puis il y a la traduction de cette création littéraire. Nous, traducteurs, partons sur d’autres présupposés tels que la musicalité sémantique. Vous ne pouvez pas bien traduire quelque chose que vous connaissez mal. Vous ne pouvez pas traduire un match de boxe sans avoir compris comment fonctionne un match de boxe. De la même manière, vous ne pouvez pas traduire le Scum Manifesto si vous ne comprenez rien à la domination masculine et au féminisme. Ou plutôt vous pouvez le traduire, mais vous le traduirez mal, voire vous ferez des erreurs. Un traducteur, qu’il soit littéraire ou technique, doit comprendre ses traductions, donc avoir l’inconscient sémantique et l’inconscient linguistique. C’est-à-dire que, pour reprendre la théorie de Ferdinand Saussure, vous avez des signes, des mots, et dans ces mots résident un signifiant et un signifié, soit l’image linguistique et le sens réel. La traduction fonctionne sur ce même principe : il y a une réalité qui entoure le mot, la phrase, le sens général, et puis il y a ce que vous allez restituer. Vous devez bien comprendre cet environnement. Par exemple, si vous traduisez La Faculté des rêves, dans ses lois linguistiques Sara utilise le mot « usine », alors qu’en français nous allons garder le mot « factory ». Je ne vais donc pas traduire comme a traduit ma collègue allemande, par exemple, par « la fabrique », mais par « la factory », puisque c’est comme ça qu’on a toujours appelé (en français) cette Factory d’Andy Warhol.



Sara Stridsberg a inséré de nombreuses parties en anglais (mots, phrases, citations) que vous retranscrivez également en anglais dans votre traduction. Cependant, pourquoi ne pas avoir choisi de mettre des notes de traducteur ? Est-ce par choix ou par devoir ?

Je suis très anti-notes. Je pense que les notes ne servent à rien, à part dans des cas très spécifiques. Ouvrons une parenthèse de traductologie. La traduction littéraire a été pendant très longtemps le fait des universitaires, notamment pour les langues rares telles que les langues scandinaves, et ils ont donc fourni des traductions qui étaient universitaires, donc plutôt scientifiques. Nous étions plutôt dans ce qu’on appelle une traduction sourciste, très proche de la langue source. Ensuite a été privilégiée la traduction cibliste, soit plutôt le français, au risque de faire des glissements de texte. Je pense que les notes, dans une traduction littéraire, pas dans une traduction scientifique comme La Pléiade, ont racheté le lecteur. Or on est dans un texte qui n’a pas de notes a priori, donc je ne vois pas pourquoi il y en aurait dans la traduction française, à moins de tomber sur des cas qui nécessitent absolument une note. Par exemple, dans une autre traduction du norvégien que j’ai effectuée, un garçon naît le 8 mai 1945 à Oslo, et son nom, Fred, est une évidence, parce qu’en norvégien cela veut dire « paix ». Ça vous ne pouvez pas le changer, ce n’est pas possible : vous êtes alors obligé de faire une note. Mais mettre une note pour expliquer que tel quartier est à l’est de la ville, cela ne sert à rien. Pour répondre à votre question, pour l’anglais, cela dépend beaucoup des traducteurs. En général, on considère que le lecteur français ne parle pas anglais, c’est la « norme » (après on en pense ce que l’on veut). Comme vous le savez, le français est une langue très conservatrice, qui admet mal les anglicismes que l’on a donc tendance à chasser. La pratique nous prouve que lorsqu’on laisse trop d’anglicismes dans une traduction, les lecteurs envoient souvent un courrier à l’éditeur pour dire : « On ne comprend pas ce que cela veut dire ». Donc il y a vraiment un fossé de compréhension du lecteur français face à ces anglicismes, ce qui n’est pas le cas des langues scandinaves où l’on a beaucoup recours à l’anglais puisque les Scandinaves parlent relativement bien anglais. Ça, c’est la pratique générale. Après vous avez également des exceptions comme La Faculté des rêves où il y a beaucoup d’utilisation de termes anglais, il faut alors décider au cas par cas de les laisser ainsi ou de les traduire. Pour prendre un exemple concret, le fameux Silky Boy2 ne s’appelle pas ainsi en suédois. Il s’appelle littéralement « le garçon de soie ». Moi j’ai décidé de l’appeler Silky Boy car cela restait dans la logique de Sara qui a beaucoup recours aux noms anglais. J’ai traduit également une nouvelle d’elle ainsi que son dernier roman : l’Amérique est un topos dans la littérature de Sara, plus précisément le rêve de l’Amérique. Ce n’est pas pour rien que le titre allemand de La Faculté des rêves est L’Usine à rêves. C’est aussi de cela que parle Sara, entre autres, de cette Amérique comme une espèce de fabrique, de « factory » à fantasmes.



Happy Sally3 n’est pas encore paru en français. Est-ce qu’on y retrouve le même univers, du moins la même plume ?

Maintenant, nous avons trois romans4 de Sara, nous pouvons donc avoir un regard de commentateur sur son univers littéraire. La particularité de Sara est de s’inspirer de personnages réels et d’en faire des figures fictionnelles. Par « personnages réels », il faut entendre également « personnages de fiction », qui existent déjà. Par exemple, son roman Darling River, que je commence à traduire, parle de la Lolita de Nabokov. Happy Sally part d’un personnage réel, d’une nageuse, qui a réellement existé et qui est la première nageuse suédoise à avoir franchi la Manche, et La Faculté des rêves parle de Valérie Solanas.



Sara Stridsberg dit avoir fantasmé le personnage de Valérie Solanas.

Oui, tout à fait.



Elle dit aussi avoir mis trois ans à trouver cette structure si particulière, qu’elle définit comme un squelette. Cette structure vous a-t-elle posé problème pour votre travail de traduction ?

Non, en revanche je n’ai pas abordé toute l’oeuvre de la même manière. On ne traduit pas de la même manière la narration, les dialogues, et par exemple les abécédaires. Pour les abécédaires, on est vraiment dans la traduction littérale, il n’y a pas d’adaptation à avoir. Pour la narration, il y a tout un travail sur le français, on a l’impression d’énormément modifier, alors qu’en réalité pas tellement. Et pour les dialogues, on est plus dans une sorte d’immédiateté.
Sara-Stridsberg-Valerie-Jean-solanas-va-devenir.gif


Justement, Sara Stridsberg a adapté son roman en pièce de théâtre5. Cela a-t-il été déstabilisant de traduire l’adaptation d’un roman protéiforme que vous aviez déjà traduit ? Car elle change encore la forme, les personnages entrent en scène différemment, dans des ordres différents, etc.

Non, il s’est agi davantage de retrouver les passages exacts. On pourrait avoir l’impression que c’est un copié-collé, où elle va chercher telle phrase ici, etc. Elle refait un squelette à partir des os qu’elle a déjà utilisés, et on va faire la même chose en traduction.



C’est un peu un exercice de style, en fait, reconstruire l’histoire ?

Oui, mais avec une autre histoire, plusieurs choses changent et la fin est assez différente.



Pourtant, le personnage fantasmé de Valérie Solanas reste le même, non ?

Je ne sais pas. Après, il s’agit peut être d’appréciation personnelle. Moi, je trouve que Valérie est nettement plus âpre dans la pièce que dans le roman. Elle est beaucoup plus cassante, c’est beaucoup plus la Valérie Solanas telle qu’on aime à s’en souvenir. Elle a un côté très attachant dans La Faculté des rêves qu’à mon sens, à ma lecture, elle n’a pas dans la pièce.



L’auteure use principalement de phrases courtes, qui frappent fort, de dialogues percutants. Cette concision est-elle plus simple à traduire pour vous, ou au contraire est-ce plus difficile de trouver les mots exacts afin d’obtenir un contenu qui conserve cette force vive et concentrée ?

Les dialogues ne m’ont jamais posé problème. Je sais que certains de mes collègues ont des problèmes avec ça, mais moi j’ai bien plus de mal avec les descriptions de paysages par exemple. Je ne suis pas très doué pour ça, pour traduire le chemin qui serpente dans le paysage bordé d’arbres, en revanche j’ai des collègues qui le font très bien. Ce qui est certain c’est que, encore une fois, on tombe dans des questions de système linguistique. De mon côté, j’ai l’impression que les langues germaniques ont tendance à claquer beaucoup plus que les langues latines.



Il s’agit donc plus de « trouver ce qui sonne bien » à ce moment-là ?

Oui, mais ce qui est vraiment difficile, lorsqu’on traduit un nouvel auteur, c’est de trouver la voix qu’aurait cet auteur s’il avait écrit dans notre langue, sachant que les langues fonctionnent sur des systèmes et sur des signes différents. Pour prendre un exemple concret, en norvégien, on dit que « la porte est debout ouverte », mais on ne va pas le traduire ainsi en français. On est dans la littérature, et la littérature est aussi un jeu sur les signes. Parfois l’auteur va, dans sa narration, dans son système propre, jouer sur le système de la langue, donc après, tout est fonction de dosage pour le traducteur. Qu’est-ce qui est propre au système de la langue, qu’est-ce qui est propre au système de l’écrivain ? En se posant ces questions, peu à peu, le traducteur va trouver sa voie et sa voix. Ce qui est certain, c’est que Valérie va s’exprimer d’une manière très précise en français. Elle va plutôt, dans les dialogues, avoir un langage relâché, voire va éliminer les négations. Elle ne dira pas dans un dialogue « je ne suis pas malade » mais « je suis pas malade ». Je me suis également beaucoup inspiré de Valérie Solanas elle-même. Valérie était quelqu’un qui avait une langue très particulière, en anglais. Sara le dit d’ailleurs. Sara était complètement fascinée par cette langue, dans toute sa dimension.



Et votre travail nous la rend à son tour tout aussi fascinante. Monsieur Coursaud, merci pour le temps que vous nous avez accordé, et pour vos réponses franches et instructives.

Je vous en prie, ce fut un plaisir !

 

 

 

Propos recueillis par Mélanie et Laure, L.P. Bibliothécaires.

 

 

 

Notes

 

1 Directrice de « La Cosmopolite », éditions Stock
2 Silky Boy est un jeune ami de Valérie Solanas qui se prostitue pour leur assurer un logement.
3 Premier roman de Sara Stridsberg, pas encore publié en France.
4 Happy Sally, La Faculté des rêves et Darling river.
5 Valérie Jean Solanas va devenir Présidente de l’Amérique, « La Cosmopolite », éditions Stock, 2010.

 

 

 

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Published by Mélanie et Laure - dans traduction
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19 mai 2011 4 19 /05 /mai /2011 07:00

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Présentation du traducteur en homme

Né en 1946 à Strasbourg, Bernard Hœpffner fut rapidement confronté à l'altérité culturelle et linguistique en Europe. Il passa son enfance en Allemagne, partit vivre en Angleterre à 18 ans puis vécut par la suite en France et aux Canaries, avant de faire le choix, toujours actuel, de s'établir aux Pays-Bas.

Inutile de s’intéresser à ses études, il n’en a pas fait, ayant commencé à travailler après le bac : « En fait, mon père était prêt à me payer des études, j'ai fait un an d'architecture et au bout d'un an on a compris que ce n'était pas la peine d'insister. C'était dépenser du fric pour rien, et alors je suis parti en Angleterre. ».

Après avoir pratiqué des métiers aussi variés que  restaurateur d'objets d'Extrême-Orient  et agriculteur,  bien qu'écrivant et traduisant depuis longtemps, il ne fait le choix de se consacrer à la traduction de la langue anglo-saxonne qu'en 1988.


Son premier texte en tant que traducteur « officiel » sera pour Christian Bourgois : The Beautiful Room is Empty (La Tendresse sous la peau), d’Edmund White. Dès lors, Bernard Hœpffner va opérer un travail important de dénicheur et traducteur d'œuvres anglo-saxonnes, du roman à la poésie, en passant par la nouvelle et l'essai, afin d'apporter une plus-value culturelle au paysage littéraire de langue française. Opérant à la fois sur des textes contemporains et classiques, l'auteur-traducteur est un chercheur de trésors que la difficulté formelle, contextuelle et temporelle n'arrête pas. Ainsi, des retraductions de Mark Twain (Tom Sawyer, Huckleberry Finn) ou de Joyce (Ulysse), des traductions de Robert Burton (Anatomie de la mélancolie) ou Thomas Browne (Pseudodoxia Epidemica), ou encore des auteurs contemporains tels que Martin Amis (La Maison des Rencontres), Gilbert Sorrentino (Petit casino), Toby Olson (La boîte blonde), Robert Coover (Ville fantôme) vont participer à construire sa personnalité de traducteur, et particulièrement de traducteur-passeur.

Bernard Hœpffner est considéré aujourd'hui, avec entre autres, Brice Matthieussent et Claro, comme un des plus importants traducteurs français de langue anglo-saxonne.
 

  Robert Burton Anatomie de la melancolie-copie-1

Comment en êtes vous venu à la traduction ? Vous avez été agriculteur, je crois...

J'ai été agriculteur, oui, et restaurateur d'objets d'Extrême-Orient. Je suis venu vivre en France en 1980. J’ai commencé la traduction suite à une demande de ma compagne d’alors ; il y avait un livre d’un auteur anglais que j'aimais bien mais elle ne lisait pas du tout cette langue, elle m’a donc demandé de le lui traduire. Je l'ai fait, elle l'a lu, l'a corrigé – il y avait trois fautes d'orthographe par ligne – ; on l’a retravaillé ensemble et à la fin elle m’a dit de l’envoyer à un éditeur. Je ne m'étais pas rendu compte à l'époque, mais elle voulait faire de moi un traducteur. Je n'avais aucune idée de ce que ça pouvait être. J'ai eu des lettres d'insultes d'éditeurs, en particulier de Christian Bourgois qui trouvait le livre « daté, con, et inintéressant... ». Cependant, ils ont trouvé ça plutôt pas mal traduit, et m’ont proposé un livre. J'ai dit oui, ils m'ont envoyé un livre, que je n'aimais pas spécialement – je lui ai dit que j'adorais – et il m'a alors proposé de le faire. Finalement je ne suis pas un mauvais traducteur.

Jusqu'à ce que l'on se sépare, je collaborais avec ma femme, elle relisait toutes mes traductions. Elle relisait à haute voix toutes mes traductions et je suivais sur le livre anglais pour vérifier qu'il n'y ait pas d'erreurs. Elle a lu les 2200 pages d'Anatomie de la mélancolie, à haute voix... je la payais pour ça, je lui versais un pourcentage de mes traductions. C’est quelque chose que j’ai perdu. Aujourd'hui je lis l'anglais et le français en même temps, c'est moins drôle.



Quelles langues parlez-vous ?

Je parle l’anglais, l’espagnol, l’allemand, un peu le russe et un petit peu le hollandais. J’ai vécu dans tous ces pays, c’est un peu pour  cela que je connais ces langues, et puis c’est par goût des langues aussi. Le russe, je le lis, avec un peu de travail. Dans un film que j’ai vu, Traduire, de Nurith Aviv, sur les traducteurs, on parlait plus de dix langues différentes et je me suis rendu compte que je les comprenais toutes sans sous-titre. C’était étonnant.



On a pu voir que vous avez beaucoup voyagé…

Oui c’est vrai. J’ai vécu dix ans en Allemagne quand j’étais petit, j’ai passé mon secondaire en France et puis je suis parti en Angleterre où j’ai pris la nationalité anglaise. Ensuite, j’ai été vivre aux îles Canaries quelques années avant de revenir en France. Si je connais le russe c’est parce que j’aime la littérature russe, j’y suis allé deux trois fois mais je n’y ai jamais vécu, malheureusement.



Vous n’avez jamais traduit d’auteurs russes ?

Si, j’en ai traduit, mais ça n’a pas été publié en livre. Je me contente de traduire de l’anglais au français et vice versa. J’ai un peu traduit de l’allemand mais j’ai fait ça pour le plaisir : j’ai traduit un peu Mandelstam, Zamiatine mais c’était pour des revues, pour mon plaisir.



Vous n’êtes pas intéressé par la traduction de romans russes ?

Non, cela représente trop de travail, il faut que je gagne ma vie.



N’est-ce pas mieux payé de traduire des langues dites « difficiles » ?

La différence est infime par rapport au travail supplémentaire. Quand je traduis du russe, il faut que je me fasse relire, il faut que je demande à un Russe de comparer, de voir si je ne fais pas de faux sens, car sans cela je ferais plein d’erreurs. Et puis, il faut connaître la culture d’un pays pour bien traduire. Je ne vis plus en Angleterre mais je me tiens au courant, c’est ma langue. Quand je rencontre des Russes, j’ai du mal à leur parler, maintenant, cela fait trop longtemps que je n’ai pas parlé cette langue. On ne traduit que les langues qu’on connaît bien. Le russe, je ne le connais que de façon littéraire, pas comme il est parlé au quotidien. Les faux sens sont immédiats. Il faut connaître la culture, toutes les références dont on parle tout le temps. Si on est obligé de passer son temps sur Google à vérifier que tel gâteau est vraiment fait avec de la farine de blé et pas de la farine de maïs… cela prend trop de temps alors on ne le fait que pour de la poésie ou des petits textes.

Il y a un roman que je voulais traduire, le premier de Vladimir Sorokine, que j’avais découvert en Russie et qui n’avait pas encore été traduit en France. C’est vrai que j’étais très fier de l’avoir découvert, j’avais envie de le traduire mais d’autres personnes l’on traduit, ce qui est bien mieux, d’ailleurs. Pour moi, tout ça, c’est un jeu, la traduction est un jeu de mélange, d’ambiguïté, d’identité flottante, de nationalité flottante.

J’ai à peu près fini d’écrire un livre qui va s’appeler Portrait d’un traducteur en escroc. Dans ce sens-là, au sens noble du terme, je me considère comme un escroc. Je ne suis pas traducteur, je fais des traductions et il se trouve que les éditeurs en sont contents.



Est-ce que vous vivez de la traduction ?

Oui, je ne fais que ça. On est obligé d’en faire énormément, j’ai tout le temps cinq ou six livres en cours, que je suis en train de traduire, à différentes étapes. Bon an mal an, pour des livres de taille semblable à celui-là,  il faut plus ou moins que j’en traduise six par an pour en vivre.  Cela correspond à traduire 2500 à 3000 feuillets par an. Autrement dit, cela prend tout mon temps. En ce moment, depuis janvier, je suis occupé et j’ai du travail jusqu’à mi-mars. Je me mets au travail à six heures du matin jusqu’à dix heures du soir. Et c’est tous les jours. Je travaille tous les jours une dizaine d’heures, mais ce n’est pas du travail, c’est du plaisir.



Ce plaisir est peut-être dû au fait que, justement, ces traductions vous les choisissez ?

Oui, mais il y a un mélange : la moitié des traductions que je fais sont des choix que je propose aux éditeurs, l’autre moitié, ce sont des éditeurs qui me connaissent bien, avec qui je travaille depuis longtemps et qui me proposent des livres susceptibles de m’intéresser. Il y a deux ou trois mois, quelqu’un travaillant aux éditions Robert Laffont m’a appelé en me demandant si traduire un Dickens m’intéresserait. Bien sûr que ça m’intéresse ! On en a discuté, elle m’a envoyé le livre, je l’ai lu et j’ai accepté.



Est-ce un luxe de pouvoir choisir vos traductions ?

Oui, c’est un luxe. Il m’a fallu un peu moins de cinq ans pour en arriver là. Ça fait maintenant une quinzaine d’années que je ne traduis que ce que je veux. Avant ça, c’était difficile parce qu’un traducteur est obligé d’aimer ce qu’il traduit. Quand un éditeur vous envoie un livre, vous allez répondre que vous l’aimez, ce livre, du moins si vous avez besoin de travailler. Lui, il ne va pas accepter de vous donner un livre si vous dites que c’est mauvais. Donc vous allez finir par l’aimer. C’est comme un acteur : il n’y a rien de pire que d’aller voir un acteur à la fin d’une pièce et de lui dire : « La pièce que tu joues est nulle ». Vous ne pouvez pas le lui dire, parce que même s’il le sait, il s’est convaincu que la pièce était bien pour pouvoir la jouer. Sans cela, ça n’a aucun intérêt pour personne. J’ai quand même traduit pas mal de livres qui ne sont pas mes livres préférés, et ça m’arrive encore maintenant de temps en temps. Par exemple, en ce moment, je suis en train de traduire un livre de sociologie-ethnologie néo-marxiste, un sujet auquel je ne connais rien, où l’auteur écrit mal, comme beaucoup de sociologues-ethnographes marxistes. Il y a des moments où il y a des fautes de grammaire, où il met trois sujets mais le verbe est au singulier, où il met un sujet singulier et le verbe au pluriel, on ne sait pas ce qu’il veut dire. Je fais ça parce que ce sont des amis, parce que politiquement ça m’intéresse, et pour plein d’autres raisons.  Pourtant je me rends compte que je n’aurais pas dû le choisir.



Vous retouchez la langue dans ces cas-là ?

Non, je ne retouche jamais la langue de l’auteur. Je  corrige ses grosses erreurs de grammaire. À part peut être trois spécialistes de la sociologie-ethnologie néo-marxiste, personne n’arriverait à le comprendre. Je fais aussi des livres comme ça parce que  j’ai besoin d’argent. Il y a eu une époque, il y a trois ans, où j’ai eu énormément besoin d’argent, j’ai accepté de traduire des livres que je n’aurais pas acceptés normalement. Ce ne sont pas mes meilleures traductions : lorsqu’on n’aime pas un texte le résultat n’est pas d’aussi bonne qualité que si on l’a apprécié.



C’est Jaccottet qui disait qu’il faut une accointance particulière avec l’auteur…

Théoriquement, mais c’est un idéal. Jaccottet, il vit à Grignan (Drôme) dans son petit coin. Je le connais, on habite à 30 km l’un de l’autre. Avoir une accointance particulière avec l’auteur, c’est du luxe, cela arrive de temps en temps avec certains auteurs.



Communiquez-vous avec les auteurs que vous traduisez ?

Je communique presque toujours s’ils sont vivants, mais je traduis pas mal d’auteurs morts. Je communique avec eux s’ils acceptent, il y en a beaucoup qui sont des amis. Il y a une série d’auteurs américains que j’ai traduits parce qu’ils étaient des amis, ou qui sont devenus des amis par la suite. Ils font partie de la même école aux États-Unis, ce sont des écrivains comme Coover, Sorrentino ou encore Toby Olson. Il y en a avec qui je ne communique pas, comme Martin Amis qui m’a montré très rapidement qu’il n’en avait pas envie.



Et cela ne vous déçoit pas ?

Pas plus que cela : l’avant-dernier livre que j’ai traduit de lui, il n’a pas vraiment répondu à mes questions donc dans le dernier il y a trois fautes et elles y sont restées.



J’ai pu lire que vous aviez le regret de ne pas avoir pu échanger avec Sorrentino…

Tout à fait, Sorrentino c’est l’auteur que j’ai le plus traduit, j’ai dû traduire six ou sept livres de lui. Je vais arriver à tout terminer, on s’est écrit pendant vingt ans et chaque fois que j’allais aux Etats-Unis, j’essayais de le voir et ça ne marchait jamais. Peu de temps avant sa mort il était revenu à New York et on s’était téléphoné ; justement, j’allais à New York en janvier, je lui avais proposé qu’on se voie, ce à quoi il m’avait répondu : « Mais oui, Bernard, on fixe un endroit mais ils annoncent une tempête de neige, faites attention ». Une fois arrivé à New York, j’ai appelé pour confirmer, il a annulé trouvant que c’était trop risqué. C’est vrai qu’il y a eu une tempête de neige ce soir-là, mais bon, j’étais encore à New York pour quatre jours. J’en ai parlé à son fils après, il m’a confirmé qu’il n’avait pas envie de me voir, il n’osait pas le dire.


Il y a quelques années, j’étais invité pour un colloque de trois jours autour d’auteurs que j’avais traduits. C’était la gloire, j’étais vraiment très fier, donc on a invité tous les auteurs vivants importants que j’avais traduits, qui étaient tous des amis, dont Sorrentino. C’est Coover qui avait organisé ça, et il m’a dit : « Je viens de recevoir un mail de Sorrentino, demain c’est le jour de son déménagement, il part à Brooklyn ». On en a rigolé. Voilà c’est un auteur que je n’ai jamais pu voir, et c’est bien dans un sens.



Comment l’avez-vous découvert, Sorrentino ?

C’est très simple, en 1979, je n’étais pas encore traducteur, j’étais dans un aéroport et je cherchais un bouquin. Il y avait un tourniquet Picador, ces éditions américano-anglaises où on trouvait les « grands ». On trouvait par exemple Le baron perché (Italo Calvino), Perec, Cent ans de solitude (García Márquez), etc. Tous les grands auteurs de chaque pays. Donc il y avait de grandes chances que je trouve de bons livres. Et puis je suis tombé sur Mulligan Stew , je l’ai acheté, je n’avais jamais lu un Sorrentino. Ensuite je suis passé chez Village Voice et il y avait un livre qui ressemblait à la collection blanche de Gallimard, c’était encore un Sorrentino. Celui-ci s’appelait Splendide Hotel. Je crois que le soir même j’ai commencé à le traduire. J’ai découvert toute son œuvre après. Quand j’aime un auteur, je lis tout. Je me suis mis à insister auprès de tous les éditeurs pour pouvoir le traduire.

Gilbert Sorrentino Petit Casino 1

Vous avez mis du temps à trouver un éditeur ?

Très longtemps. Au début j’ai seulement réussi à le publier en revue. Alors que Mulligan Stew a été un best seller aux États-Unis, il y a eu six éditions, il a dû se vendre à 40 000 exemplaires, personne ne l’avait traduit en français, personne ne le connaissait. C’est connu entre guillemets, c’est comme Ulysse, c’est connu mais ce n’est pas lu. Et donc il a fallu très longtemps, il a fallu que Brice Matthieussent me dise qu’il voulait faire Red le Démon de Sorrentino. Et puis tout doucement j’y suis allé, un jour j’ai eu un coup de téléphone d’Actes Sud parce que Marie-Catherine Vacher avait acheté, sous les conseils de Don DeLillo,  Petit Casino de Sorrentino. Elle a fait des recherches et puis elle s’est rendu compte qu’il fallait passer par moi. Je dis ça avec humour, mais c’est vrai que Sorrentino en français, il faut passer par moi ; si on ne passe pas par moi, j’arrive avec une kalachnikov et je démolis tout (rires). Ça arrivera peut être un jour, je ne pourrai pas tout traduire ou quelqu’un d’autre va le traduire mais c’est comme avec Mark Twain. Il y a des chasses gardées et c’est énervant quand quelqu’un entre dedans.



Vous disiez tout à l’heure qu’il était important de connaître la culture d’un pays pour traduire mais dans Petit Casino c’est vraiment très précis ; n’avez-vous pas eu besoin de vous renseigner ?

Sorrentino c’est spécifique, c’est Brooklyn, 1935-1960. C’est son enfance, il  fait revivre le langage qu’il a connu quand il était enfant mais ce n’est pas juste cela. Il y a aussi tout le côté métafictionnel qui donne du jeu, qui fait passer dans d’autres dimensions, avec des citations, comme dans Salmigondis. Ce n’est pas difficile puisque par définition si Gilbert Sorrentino Salmigondisvous pouvez lire un livre vous pouvez le traduire. Le traducteur c’est le lecteur au quatrième degré, on est quand même le meilleur lecteur d’un livre, on le lit cinq à six fois, on lit jusqu’à ses virgules. C’est sûr, il y a le problème des choses que l’on ne connaît pas. Les États-Unis, j’y suis allé pour la première fois en 1982. Je n’ai pas été baigné dans cette culture. Maintenant l’outil extraordinaire c’est le web, par contre cela ne fonctionne pas avec les cercles vicieux comme si souvent avec Sorrentino ou Martin Amis : il y a une seule réponse, c’est le livre que vous êtes en train de traduire ! Après il y a les questions que je peux poser à l’auteur. Sorrentino était très spécial au sens où quand je lui posais des questions, surtout pour Mulligan Stew, la moitié de ses réponses étaient : « personal reference », c’est tout. C'est-à-dire : « Allez vous faire voir, je ne vais pas vous le dire ». Je me souviens d’un jour où j’ai découvert qu’il parlait de quelqu’un qui avait fait la guerre de Corée et qui avait perdu la moitié d’un poumon. Je lui ai écrit pour vérifier s’il s’agissait bien de son vieux copain Selby, qui a été en Corée et a perdu la moitié d’un poumon. Il me l’a confirmé en me sommant de ne rien dire. Ces découvertes sont un des grands plaisirs de la traduction !

Les bons livres pour simplifier, ce sont les livres qu’on a envie de relire, c'est-à-dire que vous avez terminé un livre et vous avez envie de le reprendre. Et chez Sorrentino c’est ça, comme chez Nabokov, Coover, Don Quichotte ou Tristram Shandy. A la deuxième lecture, vous remarquez quelque chose que vous n’aviez pas remarqué à la première ; que l’auteur lui-même n’avait peut être pas remarqué, ni même pensé. En même temps, c’est le gros problème du traducteur : les livres qui sont à plusieurs niveaux. On ne peut pas tout mettre. Non seulement vous ne saurez pas tout mais même si c’était le cas, vous ne pouvez pas tout mettre, vous n’allez pas faire de la paraphrase ou faire un livre deux fois plus gros. Par exemple, pour Mulligan Stew, j’ai écrit à Sorrentino parce qu’il y avait un des chapitres du livre où il avait placé 54 jeux avec des cartes. À un moment, il parle du casino, puis du poker, etc. Un peu comme les jeux d’enfants où il faut voir la girafe cachée dans le dessin, et il fait ça tout le temps. Donc je lui ai écrit pour savoir si cela posait un problème que je n’aie pu en mettre que 48, alors que le nombre de cartes dans un paquet est de 54. Et il a eu cette réponse : « Mais non Bernard ce n’est pas grave, de toute façon personne ne s’en aperçoit, et puis je me demande ce que vous avez fait du chapitre précédent où j’ai mis 38 équipes de base-ball. » Je ne m’en étais pas rendu compte ! Je l’avais traduit mais je ne m’en étais pas rendu compte. Et même si je m’en étais rendu compte, que vouliez-vous que je fasse ? Je ne vais pas mettre des équipes de foot, c’est impossible et puis ça n’a rien à voir, on ne peut pas mettre 38 équipes de foot dans un texte en faisant croire que ce sont des équipes de base-ball. Lorsqu’il m’a dit cela, je sentais que ça l’amusait. Et les textes sont pleins de ces choses-là. Quand on a une conférence avec Coover, il me dit : « Tiens tu n’as pas remarqué ça ! Si tu prends les lettres à l’envers ça fait un autre mot » !



C’est La Folie de l’or de Sorrentino qui est tout en phrases interrogatives ; comment vous y êtes-vous pris pour le traduire ?

Ça a posé beaucoup de problèmes. En anglais il y a les « question tags », c'est-à-dire « Isn’t it ? » ou « Don’t you ? » etc. On peut dire trois fois en français « N’est-ce pas ? » mais au bout d’un moment, c’est un peu lourd, ce n’est pas une façon de parler en français et donc il faut trouver d’autres systèmes. Mais c’est un grand plaisir, c’est pour ça que j’aime traduire ces livres. Parce qu’un livre qui n’a pas ces problèmes-là, je ne sais pas le traduire. Cela m’arrive quelquefois, par exemple j’ai traduist un Dermot Bolger qui s’appelait Toute la famille sur la jetée du Paradis, une saga familiale en Irlande et je me suis ennuyé.



Parce qu’il y avait un seul niveau de lecture ?

Non, j’exagère un peu, mais c’était un peu écrit au kilomètre. Ce que j’aime, c’est traduire un auteur comme Coover ou Sorrentino où je sais que chaque virgule est voulue. Le traditionnel discours des éditeurs disant qu’en français on ne peut pas répéter, sous-entendu qu’en anglais on peut répéter parce que c’est une langue merdique contrairement au français, c’est n’importe quoi. Je suis désolé mais dans le livre de Martin Amis, que je suis en train de traduire, il y a « dit-il » à chaque dialogue. Immédiatement, on a voulu m’en faire enlever la moitié. J’ai refusé parce que c’est Martin Amis. D’une part en anglais on n’a pas plus le droit de répéter qu’en français, c’est un truc complètement faux – je le sais puisque je suis à moitié anglais et à moitié français – et puis Martin Amis, c’est un écrivain ; s’il l’écrit c’est qu’il le veut. Même s’il s’est trompé, il l’a écrit. Donc s’il ne veut pas le changer on ne le change pas.
   

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Vous allez bientôt tenir un atelier de traduction à Sarajevo (anglais / serbo-croate). En quoi consiste-t-il ?

Il porte sur « comment traduire les dialectes ». J'ai pris quelques exemples avec Jim, l'Afro-Américain dans Huckleberry Finn et la discussion à la fin dudit roman. C'est très intéressant par rapport au serbo-croate parce qu'à présent ce sont trois langues différentes et la question de l'interprétation du dialecte se pose d'autant plus quand on a des mots en serbe, en croate et en bosniaque. Je ne connais pas le serbo-croate, j’ai fait l’atelier avec ma compagne, dont c’est la langue.

   

Avez-vous tenu compte de cela lorsque vous l'avez traduit, justement ?

Oui. C'est comme lorsque je fais un atelier sur Mark Twain – je vais en faire un à Bruxelles dans deux semaines – on passe cinq heures sur six lignes. En cinq heures, habituellement, je ne fais pas six lignes, j'en fais plus... je n'ai pas le temps de réfléchir à tout ça. C'est une autre facette de la traduction  sur laquelle on réfléchit beaucoup, Claro et moi : on travaille très très vite, en premier jet, c'est-à-dire que je fais 15, 20 voire 25 feuillets dans la journée et après je retravaille énormément sur les deuxième, troisième, quatrième lectures. Ainsi, on n'a pas le temps de réfléchir. On n'est pas du tout dans un travail universitaire... apprendre le texte, etc. Moi je prends le texte, je le lis, je réfléchis un peu et je me lance.
       


Votre traduction de Mark Twain a été très encensée, il y a eu énormément d’articles, ce qui a pu faire de l’ombre à la traduction des éditions L’œil d’or…

De toute façon, je pense que même si la leur était sortie avant, il y aurait eu le même engouement : la diffusion n'est pas comparable. L'œil d'or se diffuse et se distribue lui-même, donc je pense qu'il aurait envoyé 15 exemplaires aux critiques. Avec Volumen et Tristram, on a quand même eu droit pendant trois semaines à cinq pages dans Le Monde 2, le magazine, photos en pleine page.

J'ai traduit deux cents livres jusqu'à présent et ce sont les seuls livres qui m'aient rapporté des droits après mon à-valoir : Tom Sawyer, et un tout petit peu plus pour Huckleberry Finn – il était plus gros, il y avait un plus gros à-valoir – et maintenant j’espère toucher un peu d’argent tous les ans pour ces deux livres. C'est une première.



Il n'est pas toujours facile de faire exister un livre traduit...

Les critiques vivent beaucoup dans leur petit monde... C'est très triste, avec certains livres que je traduis, il n'y a aucun article, il n'y a rien qui va dire au lecteur que ce livre existe. Je n'ai pas besoin qu'on me fasse quatre pages dans le Nouvel Observateur, ce que je veux c'est que les lecteurs que Sorrentino peut intéresser sachent que le livre existe. J'ai besoin d'un entrefilet dans Libé, dans Le Monde, c'est tout. Je n'ai pas besoin d'un article.

Quand j'ai traduit William Goyen, qui est un des grands écrivains américains, il n’y a pas eu un article, rien. Rien. C'était chez Joëlle Losfeld, elle était atterrée, il n'y a pas eu un article, il n'y a pas eu une personne qui en a parlé. C'est pareil pour de nombreux livres. Le roman de Toby Olson, que j'ai traduit chez Passage du Nord-Ouest (La boîte blonde), rien ! Il y a eu un article sur le site de Chronic’art. C'est tout. C'est triste, ça. C'est-à-dire que la presse française ne fait pas vraiment son travail....



On retrouve souvent les mêmes choses présentées, les « grosses sorties » dans la presse mais il y a des exceptions dans des journaux dits « exigeants », comme la Quinzaine Littéraire, ou alors des entrefilets dans Le Magazine littéraire, dans Le Monde...

C'est un peu ce qu'on disait, le fait que Claro, Brice (Matthieussent) et moi sommes un peu plus médiatisés. C'est vrai que maintenant, un livre traduit par Bernard Hœpffner, les gens font un peu plus attention. Ils se rendent compte, non seulement que je suis sans doute un bon traducteur, mais que mes choix sont particuliers, que ce n'est pas n'importe quoi. Si je traduis Mark Twain, ce n'est pas comme ça, juste parce qu'un éditeur m'a dit : « Allez, on va traduire Mark Twain ». C'est parce que j'ai envie de traduire Mark Twain et que je vais y mettre toute mon énergie, que ce soit pour la présentation – Pour Huckleberry Finn je suis allé présenter le livre à Nancy, à Strasbourg, etc. – ce qui financièrement n’est pas intéressant. Mais il y a une passion, et là les gens s'en rendent compte. Les critiques ne se rendent pas compte qu'il y a une passion derrière le livre, ils s'en fichent... Ils préfèrent présenter leurs copains.



Dans une interview vous disiez vouloir sortir Tom Sawyer du « ghetto de l'enfance ». Pensez-vous avoir réussi ?

On en a beaucoup discuté avec les représentants par rapport aux grandes librairies telles que la FNAC. On le met où ? Chez les enfants ? Chez les adultes ? C'est extrêmement important. Je me souviens, il y a très longtemps, une de mes premières traductions, c'est un livre extraordinaire de John Maynard Keynes, l'économiste anglais, qui s'appelle Melchior : Un ennemi vaincu, qui n'est pas du tout un texte d'économie – comme la plupart de ceux de l'auteur – mais un texte sur le traité de Versailles, en 1919, et sur son amitié homosexuelle avec son équivalent juif-allemand. Tout petit texte chez Climats. On en a vendu trois cents exemplaires parce qu'il a été mis en économie par la FNAC.

Pour Mark Twain, si on avait voulu qu'il soit chez les enfants et chez les adultes, il aurait fallu deux couvertures différentes, deux ISBN. Pour la FNAC c'est une destination, jamais deux. La FNAC, Leclerc... Quand le livre s'est vendu à plus de dix mille exemplaires, ça veut dire Leclerc et pas seulement Le comptoir des mots. Reste que le livre doit être placé au bon endroit.



Vous parliez de traductions timides et obsolètes pour les précédentes de Mark Twain...

Ce qui est normal.


James Joyce Ulysse

    ...alors on se demandait si vous n'aviez pas peur que vos traductions deviennent elles aussi obsolètes ?

Elles vont devenir obsolètes. Toute traduction devient obsolète, c'est un grand désespoir des traducteurs, à part quelques exceptions qui sont très connues : C'est Gérard de Nerval traduisant Faust, Baudelaire traduisant Poe. Ces traductions ont une aura presque supérieure à celle de l'original. Mais une traduction qui est meilleure que l'original est mauvaise, et par définition la traduction sera toujours « inférieure » à l'original. C'est un paradoxe impossible à résoudre.

On en a beaucoup parlé autour de la traduction d'Ulysse (Joyce), et les gens nous demandaient pourquoi nous retraduisions Ulysse alors que la traduction de Morel est extraordinaire. J'ai dit « attendez, ça fait 70 ans, ça a vieilli. », l'argot, surtout, vieillit très très vite, il y a des parties qui ne sont pas compréhensibles et on connaît mieux Joyce aujourd'hui qu'il y a 70 ans. Quand on l'a publié on était tous d'accord : on attend avec impatience qu’Ulysse soit dans le domaine public et que quelqu'un d'autre le traduise. Ce n'est pas une histoire de gros sous, parce qu'aujourd'hui ça n'a pas d'importance. Notre argent vient des à-valoir, il ne vient pas des droits. Pour Ulysse, je n'ai pas touché de droits au-dessus de mon à-valoir, et j'ai calculé, il faut qu'on arrive à 350 000 exemplaires vendus... j'ai le temps.  Même, par exemple, L'histoire de l'amour de Nicole Krauss, que j'ai traduit, s'est vendu à 50 000 exemplaires. Je n'ai pas encore touché un sou au-dessus de mon à-valoir. Pour autant, je touche déjà des droits sur Huckleberry Finn alors qu'on en a vendu 10 000...

Mes traductions deviennent obsolètes, toutes. Ezra Pound disait « Chaque génération doit retraduire ses classiques ». Moi j'ai envie de traduire Robinson Crusoé, ça n'a rien à voir avec l'édition, j'ai envie de me mesurer à ça. Pas de me mesurer aux anciennes traductions. Je me suis mesuré aux anciennes traductions pour Twain, je ne les ai pas lues, j'ai juste feuilleté, je me suis rendu compte que ça n'avait rien à voir avec ce que je voulais et devais faire. Mais toutes les traductions anciennes sont obsolètes, c'est normal. Avec des exceptions : La traduction de Robinson Crusoé en 1820 par Petrus Borel est parfaite. Je n'ai presque pas osé le dire à Tristram quand ils m'ont proposé le texte. Elle est parfaite, on dirait qu'elle est écrite aujourd'hui. Je veux quand même le traduire. Ça demande que le traducteur ait une importance éditoriale, ce que j'ai, ce que Claro a, qui est directeur de collection au Cherche-Midi (Lot 49), parce qu'il a de l'importance, la même que Brice Matthieussent, que Markowicz, pour des raisons X ou Y. On leur demande ce qu'ils ont envie de faire.



Comment expliquez-vous qu'une traduction devienne obsolète aussi rapidement alors que l'œuvre originale, elle, est intemporelle ?

C'est le grand paradoxe de la traduction, le fait que l'œuvre originale ne semble pas vieillir : on relit Ulysse aujourd'hui, il est tout aussi moderne et vivant qu'il l'était en 1930. La traduction, elle, a vieilli. Cela est aussi dû au fait qu'on sacralise l'original, l'original avec un grand « O » et que la traduction reste du « petit boulot ». Mais le traducteur est écrivain, l'auteur est auteur. Le traducteur est artisan, l'auteur est artiste. On ne peut pas dire qu'on fait de la restauration, on ne peut pas restaurer une œuvre qui est parfaite, au contraire, on la tire vers le bas. Brodsky, le poète russe, dit qu’ « une œuvre n'existe que si elle est traduite », plus elle est traduite, plus elle existe. Shakespeare n'est pas représenté seulement par ses écrits anglais, c'est l'ensemble de ses écrits anglais et de toutes ses traductions à travers le monde.



Il y a là un rapport au nomadisme, non ?

C'est une espèce d'asymptote vers un texte qui serait « le » texte. Il y a une image que j'utilise souvent qui est celle du faux en peinture, le faux n'est visible que lorsqu'il y a prise de recul, c'est-à-dire lorsqu'on se retrouve en dehors du contexte dans lequel il a été créé, lorsqu'on peut mettre en perspective le tableau, avec les connaissances nouvelles qu'on a de l'auteur, de sa vie, etc. La traduction c'est  pareil : elle vieillit parce que je donne une image de Mark Twain qui est celle d'aujourd'hui, qui est la mienne, la vôtre, mais dans vingt ans on aura une autre image de l'auteur. Pour le moment on dit de Mark Twain, par exemple, qu'il est raciste, ce qui est absolument faux. Ainsi, on enlève le mot nigger pour le remplacer par esclave, dans une édition américaine. Dans vingt ans on aura peut-être compris que ce n'est pas vrai. Le traducteur ne traduira plus de la même façon.



Votre traduction n'est donc pas plus « véritable », mais est pertinente dans le contexte actuel ?

Aujourd'hui, c'est ma lecture de Twain, voilà.



Envisageriez-vous le métier de traducteur si vous n'aviez pas le choix du livre à traduire, si on vous l’imposait ?

Ça, on y pense souvent, j'y pense beaucoup... et si le CNL disparaissait ? Je pense que sur les deux cents livres que j'ai traduits, il y en a quatre-vingts pour lesquels l'éditeur a été subventionné. Si ça n'existait pas, je serai obligé de traduire du tout venant, je ne pourrais pas faire les choix que je fais maintenant.

Une session du CNL va avoir lieu – ce n'est pas une subvention pour moi, mais une aide à la traduction pour l'éditeur – et j'ai trois livres qui sont présentés. A l'heure actuelle, si je ne peux traduire ce que j'ai envie de traduire au moins 80 % du temps, j'arrête. Je ne vais pas me mettre à traduire de la chick-lit, des Harlequins, ou le dernier best-seller de Tom Clancy, ou je ne sais pas quoi. Je ne peux pas.


Après, je ne sais pas, au pied du mur, si j'avais besoin d'argent, peut-être dirais-je oui. Et ça veut dire plein de choses, comme baisser mes prix. Ça m'embêterait de travailler, au lieu de 23, à 20 euros du feuillet, parce que c'est un best-seller. J'aurais du mal... Pour répondre clairement à votre question, non ! (rires)



Claro disait qu'il ne prenait pas obligatoirement le temps de lire totalement ce qu'il traduisait, cherchant avant tout à décoder les mécanismes de l'œuvre…

Quelquefois, je change de méthode. Par exemple, le Dickens que je vais traduire, j'ai lu les cinq premiers chapitres, et ensuite je lis un chapitre sur deux. Un livre que j'ai choisi au départ, comme les Sorrentino par exemple, je les ai lus car c'est un choix.  Les nouvelles de Davenport, sur lesquelles j'ai travaillé, la dernière je ne l'avais pas lue, exprès. Quand je traduis, j'ai une espèce d'énergie parce que j'ai envie de savoir comment ça finit, on s'oblige alors à un travail de retour sur le début, qui doit être influencé par la fin. Il y a alors un grand intérêt à ne pas avoir lu le texte en entier. On ne sait parfois pas comment faire, c'est selon la méthode de chacun.

Robinson Crusoé, si je le fais, c'est un texte que j'ai lu cinq, six, sept fois et la dernière fois il y a peut-être dix ans. Je ne vais pas le relire. Parce que je veux garder ce qui est la part de l'auteur, la part de création. L'auteur ne sait pas où il va, et il en va de même pour nous. Si nous savions trop où aller, nous finirions par faire un calque. Ce qui est intéressant dans un livre, c'est l'énergie de la création. Ça on le perd en traduction si on veut être sûr de soi tout le temps. Ainsi, l'erreur du traducteur débutant va être de passer son temps dans le dictionnaire, à rechercher tout, à tout savoir. Il y a des possibilités de faux sens mais c'est là qu'interviennent les deuxième, troisième lectures.

Lorsque je traduisais L'Anatomie de la mélancolie (Robert Burton), 2200 pages d'un texte de la Renaissance, j'ai passé six ans dessus, et j'avais parfois l'impression que je pouvais fermer le livre de Burton, que j'étais Burton. Je ne l'ouvrais que pour vérifier que ce que j'écrivais était réellement la traduction de ce qu'il avait écrit lui. C'est un paradoxe. Avec Twain aussi. J'ai lu quinze fois son livre dans ma vie. Mais c'est faux, c'est ça l'escroquerie, ce n’est pas vrai, je ne suis pas Mark Twain, je ne peux pas l'écrire, ce livre, mais il y a un moment où, pour bien traduire il faut se « bourrer le mou », et se prendre pour l’écrivain, ne pas se douter de ce que va être la phrase suivante.



Il semblerait que vous décortiquez le mécanisme du livre pour en arriver à ce stade de traduction « spontanée », vous percevez l'imbrication secrète du texte. Cette mise à nu, vous la cherchez ou elle vient à vous d'elle-même ?

Je pense que ça devient un mécanisme. Je crois important, encore une fois, d'échapper à un travail trop universitaire. Mes techniques et celles de Claro sont souvent attaquées dans le milieu des traducteurs. Quand je donne des conférences, quand j'en discute, je me fais attaquer sur mon travail du premier jet, ou encore lorsque j'ose dire que je n'ai pas lu le livre.

Je ne peux pas décortiquer un texte. Même en lecture, je ne fais pas une étude. Un livre de 300 pages, je le commence un soir et je le finis avant de m'endormir. Je n'ai pas une lecture analytique d'un texte. Pour moi, le texte est une chose vivante, c'est comme si j'avais un joli oiseau devant moi, je ne vais pas le disséquer, je le regarde voler. Le texte, il est là, vivant.

Beaucoup de traducteurs tuent ce côté vivant, le résultat est une traduction sans erreurs mais froide, désincarnée. Un bon exemple, à une époque, c'était Garnier-Flammarion : la traduction de Evgueni Onéguine, c'est une plaie tellement c'est mauvais. Mais c'est en bilingue, vous pouvez apprendre le russe à partir du français. Quand j'ai traduit des poèmes pour La Pléiade, L'anthologie de poésie anglaise, j'ai traduit des poètes de la Renaissance, ou du XVIIIe, comme Swift et Pope. Par la suite, nous avons eu une discussion avec l'éditeur et il m'a demandé de diminuer ma liberté lors de mes traductions car les textes seraient en bilingue. Il m'a dit : « les gens qui vont lire ça vont en partie apprendre l'anglais, d'autres vont en profiter pour vérifier si la traduction est fidèle, donc on ne peut pas se permettre trop de liberté. » J'ai donc dû changer ma traduction et la rapprocher du texte d'origine. Je suis contre le bilingue en poésie, le résultat étant que l'on fait du ping-pong.



La traduction en poésie, c'est aussi, peut-être, le mélange d'une représentation formelle et d'une sensation de fond où le ressenti final ne passe pas obligatoirement par le copier-coller.

Voilà. Le grand plaisir du traducteur, Georges Arthur Goldsmith l’a très bien dit – traducteur de l'allemand et écrivain –, c'est le moment où on est entre deux langues. On connaît parfaitement le texte, on connaît parfaitement la langue d'arrivée, et pourtant il y a un moment où on est confronté à l'impossibilité, il y a un moment où on « tombe entres les langues ».  On se retrouve dans un trou noir, c'est une sorte de miniorgasme qui dure une fraction de seconde, et on prend son pied. On a l'impression de ne plus être dans les langues, et pour ça il faut se laisser aller à l'énergie, se laisser aller... Ca n'existe pas vraiment, physiologiquement parlant, mais c'est pourtant ce qu'on recherche.

J'ai la chance d'être parfaitement bilingue, je traduis du français vers l'anglais et inversement, et je cherche le moment où je surfe, je glisse sur le texte et je me perds, je deviens une espèce de « machine », je ne réfléchis plus, ça se fait tout seul. On glisse sous le texte, on est Nabokov.



Cela devient fusionnel ?

Oui, fusionnel, mais tout en enlevant le côté mystique. C'est du travail, c'est parce que j'ai traduit deux cents livres que je peux dire ça.

Si j'aime bien les ateliers de traduction, c'est aussi parce qu'ils obligent les élèves, des novices, à me dire « Mais pourquoi ça ? » et je me rends compte que j'avais tort. J'ai pris des plis, ce n'est plus le mot que je traduis, c'est la phrase, et je me dis alors qu'il faudrait réfléchir un peu, revenir un peu en arrière. J'aime ces ateliers de traduction où les élèves me montrent que j'ai peut-être fait de grosses âneries : « C'est pas du tout ça ! ». C'est bien de travailler dans les deux sens.

Beaucoup de traducteurs oublient le plaisir qu'ils peuvent prendre à traduire. Quand j'entends parler de traduction, c'est rarement de plaisir que j'entends parler. J'entends parler de métier mal payé, de manque de reconnaissance, de difficultés...



Nous avons pu voir que vous aviez écrit un livre et qui a tout l’air de porter sur votre métier : Portrait du traducteur en escroc. Est-ce un essai, un roman ?

Oui, c'est un roman. C'est l'histoire d'un traducteur qui n'est pas moi, même s’il y a bien entendu une petite part de moi, qui meurt au début du livre. Ainsi, ce sont quelques articles qu'il a écrits, des articles que j'ai écrits et qui ont été retravaillés et quelques autres textes qui sont des textes d'autres personnes qu'il a connues et qui essayent de cerner ce personnage et de savoir qui il est. C'est un livre où il y a plus de questions que de réponses, c'est un roman, mais ce n'est pas un roman. C'est un recueil d'essais aussi, la moitié du livre sont des essais, des essais sur la littérature, sur la traduction, il y a une partie humoristique, et une autre sur des questions posées aux auteurs.

Toute ma vie j'ai fait de nombreux métiers, j'ai été un restaurateur d'objets d'Extrême-Orient à Londres, assez connu. Je n'ai jamais fait une heure d'études de restauration, j'ai fait ça sur le tas en disant aux gens que je savais le faire, et j'étais bien obligé de savoir le faire. J'ai restauré des choses extraordinaires, des laques de Coromandel, des choses comme ça alors que je n'avais aucune formation au départ pour le faire, mais ça les antiquaires ne le savaient pas. Ensuite j'ai été agriculteur, pendant quatre ans, j'ai fait des figues sèches et du fromage de chèvre, alors que je n'avais jamais fait ça. Et maintenant, je suis traducteur. Il y a une fois où j'ai fait une traduction et l'éditeur m'a dit : « Bernard, tu ne sais plus traduire. » C'était un livre de Marc Twain, et pendant six mois j'ai cru que je ne m'en sortirais pas. J'ai cru qu'il avait raison, et que peut-être il était le premier à s'être rendu compte de la réalité : je ne savais pas traduire.

C'est un peu ce que je disais sur le surf, je surfe aussi sur une image que je me donne, qui est là et qui est suffisante à faire voir ce qu'il y a derrière l'image. Je dis que je suis traducteur, je l'explique bien, j'ai tous les tenants et aboutissants, mais si par exemple vous tentiez de creuser derrière le rôle, alors  vous pourriez  peut-être me « démolir ».



C'est ça, alors, un traducteur escroc ?

Oui, c'est un peu ce qu'il y a au fond de tout ça. Je m'aperçois que les lecteurs et les éditeurs l'apprécient, mais moi je ne me sens pas traducteur. C'est le hasard, je n'ai jamais fait d'études de littérature. Tout le monde pense que je suis un professeur d'université...

Je l'ai dit dans un texte très court. J'avais traduit une pastiche de Martin Amis qui est sorti il y a deux, trois mois. Il y avait Brice Matthieussent qui traduisait aussi, c'était toute une série de pastiches, chacun traduit par un traducteur différent. L'éditrice nous avait dit : « vous me faites un CV qu'on mettra à la fin, pas la peine de faire un CV sérieux » et donc j'ai écrit un CV en disant : « oui, je suis  traducteur, j'ai traduit beaucoup de livres mais des livres difficiles pour que personne ne se rende compte qu'ils ne sont pas bien traduits. » Il y a un peu de ça, personne n'a été vérifier dans Ulysse, si j'avais vraiment fait le travail. Sorrentino, ce n'est pas facile de se rendre compte si je sais vraiment écrire. En même temps, ça marche.


Robert Coover Les aventures de Lucky Pierre
Ainsi, la gymnastique linguistique que vous opérez depuis de nombreuses années sur des textes un peu complexes...

Il n'y a que ça que j'aime. Il faut qu'il y ait des jeux de mots, etc. Dans l'antépénultième Coover que j'ai traduit (Les aventures de Lucky Pierre), il y a de nombreux mots qui se lisent dans les deux sens, des palindromes, c'est impossible à traduire. Il faut pourtant les traduire en français, mais on ne va pas pouvoir y mettre le sens qui lui a été donné originellement, car ça ne fonctionne plus. C’est ça que j'aime. Les gens qui s'intéressent à la traduction me demandent souvent : « Ça doit être difficile, quand il y a des jeux de mots, etc. » Non. Quand il y a des jeux de mots c'est le moment le plus jouissif parce qu’on crée, on fait autre chose que reproduire simplement ce qu'a fait un auteur. Ce qui est plus difficile c'est de traduire des mots comme  « table »  et « blue », où on se rend compte en traduisant par « table » et par « bleu » qu'on fait un faux sens. C'est ça le plus difficile.



Justement, certains auteurs, comme Jonathan Coe, limitent les jeux de mots pour faciliter la traduction. Que pensez-vous du fait d'écrire en prévision de la traduction ?
Robert Coover Noir
C'est une question passionnante. Les livres d'Umberto Eco, ses romans, on appelait ça des « livres nescafé », c'est à dire que ce sont des livres qui sont très très faciles à traduire, dans toutes les langues. Vous prenez le texte, trois cuillerées d'Umberto Eco, vous le mettez dans de l'eau anglaise, et ça devient un texte anglais. Dans de l'eau scandinave, ça devient du suédois, dans du brésilien, etc.

Il y a des auteurs qui pensent au traducteur. Il y a un texte que Davenport a écrit en prévision de ma traduction par exemple, mais sans se restreindre pour autant, justement ! Sorrentino, dans ses références personnelles, je dois y être quelque part. Depuis le temps, il brasse tellement de choses... Même moi je ne me rends pas compte de tout. Coover est allé plus loin. J'ai traduit Noir, un an avant sa sortie aux États-Unis. Coover et moi avions décidé que le livre s'appellerait Noir aussi aux États-Unis, et il serait publié comme un livre de Bernard Hœpffner traduit par Robert Coover, alors qu'en français c'est un livre de Robert Coover traduit par Bernard Hœpffner. Son agent n'était pas d'accord. On voulait faire pareil avec Roubaud (Jacques), que j'ai traduit en anglais, c'est à dire le publier d'abord aux États-Unis et faire tout un jeu... c'est l'Oulipo. Je n'aime pas les trucs trop carrés.

Pour revenir sur l'exemple du mot « table », il n'a pas les mêmes références en anglais qu'en français. Ainsi, quand je traduis « table » par « table », je n'ai pas la même image en français qu'en anglais pour ce même mot.



Umberto Eco, pour revenir à lui, se trouve mal traduit. Pourtant, vous trouvez que c'est facile à traduire, ce qui paraît paradoxal.

Toutes les traductions sont immédiatement attaquables. Je vais prendre n'importe quelle traduction, la meilleure, et je vais pouvoir dire : « Regardez, c'est débile ce qu'il a fait là... » Tous les choix sont discutables, et l'auteur, parce qu'il pense être supérieur à tout ça, ne va pas s'en priver. Il sait mieux que son traducteur... mais ce n'est pas vrai.

Les traducteurs doivent faire des choix. À partir du moment où l'auteur publie un livre, le texte ne lui appartient plus, et le traducteur s'en empare. Il ne peut pas râler. Il existe des mauvaises traductions, mais l'auteur ne peut pas en juger, il n'a pas le droit. Il devrait plutôt être content qu'on le traduise. On lui permet d'exister dans d'autres langues.



Michel Tournier pensait que traduire permettait d'avoir un regard critique sur sa propre langue, et de créer son style. Qu'en pensez-vous ?

Un regard critique, oui. Parce qu'on voit la langue de l'étranger, surtout moi qui suis entre les deux, ça je suis d'accord. Se créer un style... Le traducteur ne doit pas se créer un style. Oui, je suis influencé par ce que j'ai traduit, ça se fait comme ça. C'est comme lire, on lit pour se créer un style. Mais au final, un traducteur ne se crée pas un style, il traduit. D'abord pour gagner sa vie, et quand il a le choix, pour se faire plaisir. Je traduis Dickens, Burton, Shakespeare, dont les styles sont tellement différents. Quand je traduis plusieurs livres en parallèle, peut-être qu'un peu de l'un va vers l'autre, mais ça s'arrête là. Mon style à moi est fait de tous ces gens, mais c'est inconscient. Et heureusement.



Il y a quelque chose que vous voudriez ajouter ?

Il me tient à cœur de dire que je suis un artisan.  La traduction, c'est le travail de ses mains, c'est un travail physique. Pour moi, restaurer un objet, être agriculteur ou faire de la traduction, ça se rejoint quelque part.



Propos recueillis par Marion Philippeau et Ludovic Deplanque le 22 février 2011 à Paris.

 

 

Liens

 

Site de Bernard Hoepffner : http://wvorg.free.fr/hoepffner/index.html

 

« Découvrir Sorrentino », entretien avec son traducteur Bernand Hoepffner sur Fric-frac club.

 

Fiche de lecture de Cyrielle sur  Petit Casino.

 

 

 

 

 


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10 avril 2011 7 10 /04 /avril /2011 07:00



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Henry-Luc Planchat est né en 1953, à Paris. Il a commencé à écrire des nouvelles de SF et à en traduire quand il était au lycée. À la même époque, il lance avec quelques amis un fanzine consacré à la science-fiction, L’Aube enclavée. Ce fanzine propose des nouvelles d’auteurs français (dont Serge Brussolo qui y a publié son tout premier texte) et anglo-saxons. Henry-Luc et sa bande y sont allés au culot : ils ont contacté tous les grands auteurs américains de SF pour obtenir leur autorisation de publier leur travail en français. Ils ont été les premiers surpris quand presque tous leur ont répondu qu’ils étaient d’accord. Faute d’avoir les moyens de payer un traducteur, ils traduisaient eux-mêmes. Ursula Le Guin, Roger Zelazny, Michael Moorcock sont quelques-uns des auteurs avec qui Henry-Luc a travaillé alors que la traduction n’était encore pour lui qu’un loisir.

À la fac, déjà un peu rôdé, il contacte les éditions Marabout, aujourd’hui disparues, pour leur proposer de publier une anthologie des textes de L’Aube enclavée. Le livre paraît en 1973. Auteur lui-même, certaines de ses nouvelles paraissent à la même époque. À noter que certaines ont été traduites en anglais, en italien ou encore en espagnol.


 

 

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« Si c’est mal écrit en anglais, à un moment ce sera mal écrit en français ! »

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Tu as majoritairement traduit de la SF. Est-ce que c’est un choix personnel lié à L’Aube enclavée ou est-ce que ce sont les éditeurs qui ne t’ont proposé que ça ?

C’est un choix personnel, mais j’ai aussi traduit d’autres choses. Au bout d’un moment, les éditeurs ne m’ont plus proposé que des titres très difficiles à traduire et je me suis lassé. Traduire de la littérature implique des responsabilités, comme se mettre à la place de l’auteur pour essayer de rendre ce qu’il a voulu dire, et c’est assez lourd au bout d’un moment. J’ai alors commencé à traduire des textes scientifiques pour des revues spécialisées. J’ai aussi traduit un bouquin d’astrophysique  assez intéressant. J’évitais cependant les textes concernant des domaines qui ne m’étaient pas familiers, comme la médecine. Pas qu’ils étaient plus difficiles à traduire que les autres, c’est juste que je ne me sentait pas la légitimité de le faire. Après ça, je me suis mis à traduire des livres et des articles consacrés à l’informatique. J’en ai écrit aussi . Et il y a quelques années, j’ai décidé de recommencer à traduire de la littérature. Donc j’ai repris contact avec des éditeurs.



Et cette reprise de contact s’est passée comment ?

Assez bien, beaucoup de gens se souvenaient de moi.



Est-ce qu’il y a des difficultés particulières à traduire de la SF ou de la fantasy ?

Pas vraiment. Comme pour la littérature « classique » ça dépend surtout du style de l’auteur.

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Et pour les mots ou concepts qui n’existent pas, comme la fameuse Epice de Dune ?

Dans ces cas-là, il faut faire le même boulot que l’auteur et inventer. Personnellement je fais attention à l’étymologie des mots. Les mots français ont des racines gréco-romaines, il ne faut pas l’oublier même pour les néologismes. Les dictons, expressions et jeux de mots peuvent aussi poser de gros problèmes – notamment parce que, dans le cas d’une série, on ne sait pas ce qui va se passer dans les volumes suivants. Pour peu que l’auteur fasse une référence à ce qu’il a dit dans un volume précédent d’une manière qui en rend la traduction caduque, le traducteur peut se retrouver piégé. Surtout qu’il ne peut plus revenir dessus, à moins d’une réédition du volume en question.



Avant qu’on commence l’interview, tu m’as dit avoir entretenu une correspondance avec Ursula Le Guin quand tu traduisais ses livres. Est-ce que tu contactes systématiquement les auteurs dont tu es en train de traduire un livre ?

S’il n’y a pas de problème, ou si l’auteur est mort, je ne le fais pas. Il arrive aussi que je n’en aie tout simplement pas le temps, pour la traduction de nouvelles par exemple. Enfin, je n’en avais pas le temps. À l’époque. Internet a changé beaucoup de choses. Et ça me facilite d’autant plus la vie que j’ai un accent atroce. Je ne voyage plus comme avant alors je manque de pratique. À New-York, on me trouvait un accent anglais et en Angleterre un accent américain. Tant qu’on ne me trouvait pas un accent français !


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Dans quels cas est-ce que tu vas contacter un auteur ?

Quand je ne suis pas sûr, quand je ne comprends pas ce qu’il a voulu dire. Ou quand je veux rendre correctement un choix stylistique de l’auteur. C’est uniquement en demandant aux auteurs qu’on peut avoir certaines informations et donc faire un travail correct. 

J’ai été chargé il y a quelques années de la traduction d’une nouvelle de Vonda McIntyre intitulée Of Mist, and Grass, and Sand. Littéralement, on peut le traduire par De Brume, d’Herbe et de Sable. Il s’agit en fait des noms de trois serpents qui ont un rôle important dans le récit. Dans ma correspondance avec elle, l’auteur a souligné qu’elle avait choisi ces noms pour leur sonorité évoquant le sifflement des serpents et nous avons décidé d’un commun accord de les rebaptiser Source, Sève et Sable. Le même texte est paru ultérieurement dans une traduction différente et était titré… De Brume, d’Herbe et de Sable. Donc ce travail et cette recherche sur les sifflantes a été perdu par le nouveau traducteur qui n’a manifestement pas contacté l’auteur.



J’aimerais en savoir plus sur ta façon de faire. Comment tu travailles ?

Je travaille à partir du livre original. J’y fais des marques à mesure que j’avance dans la traduction. Quand j’imprime le texte en français, je programme ma machine de façon à obtenir des feuillets calibrés de 1500 signes environ. C’est une norme. Les corrections se font dans la marge avec des signes typographiques de correction. Une fois la mise en page effectuée par l’éditeur, avant le bon à tirer, je reçois des épreuves qui me permettent de faire une dernière vérification et de faire éventuellement quelques retouches au cas où j’aurais changé d’avis ou reçu une précision supplémentaire de l’auteur. On évite d’ailleurs d’en faire trop, des corrections, à ce stade des opérations, car s’il y en a trop l’éditeur nous les facture !



Combien de pages tu peux traduire par jour ?

Là encore, ça dépend du style de l’auteur ou encore du thème abordé. Il faut parfois faire des recherches, par exemple pour les vocabulaires professionnels. En gros, tu peux compter une heure par page. C’est une moyenne, si une page ne comporte pas de difficulté particulière ça va beaucoup plus vite. Et d’une manière générale, il faut essayer d’aller vite.

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Pourquoi ?

Les délais que nous accordent les éditeurs ont énormément raccourci. Dans les années 1980, on pouvait avoir jusqu’à un an et demi pour traduire un livre ce qui nous laissait la possibilité de travailler sur plusieurs ouvrages en même temps. Maintenant, les délais sont de quelques mois. Tout est en flux tendu, et ça devient difficile de faire un planning. Notamment parce que les éditeurs, quand ils achètent les droits d’un bouquin, ont un délai pour le publier au-delà duquel l’auteur a le droit de le proposer à quelqu’un d’autre. J’ai dû refuser plusieurs bouquins parce que je n’avais pas le temps et si ça se trouve on ne me proposera plus rien pendant plusieurs mois. C’est un problème aussi.



Il y a beaucoup de théories de la traduction. Schématiquement, il y a les partisans du mot à mot et ceux qui défendent l’idée de l’adaptation du texte source afin qu’il soit compréhensible dans le texte cible. Quel est ton avis sur la question ? Qu’est-ce qu’une bonne traduction ?

shepard-lousiana-breakdown.gifC’est une bonne question, merci de l’avoir posée.

J’essaye de rester assez près du texte d’origine. Si le texte est râpeux en anglais, est-ce qu’une bonne traduction consiste à le lisser ou à le rendre râpeux en français ? Et qui, en dehors du traducteur, est apte à juger de la nature du texte ? J’essaie de rendre le style de l’auteur, quitte à ce qu’il paraisse un peu lourd. Une traduction est toujours d’une culture différente et c’est très con de vouloir la faire entrer dans un moule et de jeter le trop plein qui déborde. J’ai un respect, trop marqué pour certains, pour le texte d’origine. Tout le monde n’est pas forcément d’accord avec ça, je le comprends. Je travaille mais sans que ce soit du mot à mot. Si c’était un mécanisme automatique, un ordinateur pourrait le faire et il n’y aurait pas besoin de dictionnaire, ni de lexique, ni de connaître les deux cultures pour rendre quelque chose. Et il faut connaître les deux cultures, le contexte créé par l’auteur. Je l’ai déjà dit mais il faut parfois que je me documente pour pouvoir traduire – par exemple, pour Louisiana Breakdown, sur la Louisiane. On peut aussi demander à l’auteur, parce qu’il connaît le contexte de son côté mais pas forcément du nôtre. Le langage conditionne en partie la vision du monde. De toute façon, le mot-à-mot est casse-gueule. Et ceux qui parlent de mot-à-mot veulent plutôt dire, je pense, qu’il faut s’accrocher au rythme du texte d’origine. Encore faut-il que le style de l’auteur s’y prête mais c’est une autre question. Je suis assez sensible au rythme. En tant qu’auteur, en tant qu’auteur-traducteur, il faut trouver des équivalents. Et inversement, prendre des libertés avec le texte d’origine, comme ça s’est beaucoup fait à une époque où on adaptait les textes à la collection, est aussi très casse-gueule.

Le traducteur est la doublure de l’auteur.


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Qu’est-ce que tu penses du fait de retraduire des œuvres déjà traduites il y a longtemps ?

Une traduction correspond aussi à une époque et c’est pour ça que certains textes sont retraduits. Les vieux classique du polar par exemple, qu’on retraduit parce qu’on s’est rendu compte que le texte est daté, ou que le traducteur a travaillé en fonction de la collection française et pas vraiment en fonction du respect du texte. Ce qui donne des écarts parfois flagrants dans les niveaux de langues, des passages réduits, d’autres rallongés et le tout pour coller à l’image de la collection et à ce qu‘en attend le public ciblé.

Et il y a aussi le problème des expressions qu’on ne comprend plus. Il faut tenir compte du temps de la traduction et du temps de l’écriture. Un texte de Shakespeare, par exemple, on ne peut plus le traduire en français du XVIIe siècle ! Mais il faut quand même tenter de garder un certain respect du texte. À moins de mettre beaucoup de notes de bas de page mais les éditeurs détestent ça.



Comment sont rétribués les traducteurs ?

Les contrats sont presque les mêmes que pour les auteurs – sauf que le traducteur touche entre 1 et 3 % des ventes, avec une avance qui est déduite. Il faut vendre beaucoup de livres pour pouvoir toucher des droits. Je touche actuellement, irrégulièrement, des droits de livre d’Ursula Le Guin que j’ai traduits il y a 30 ans. Il m’arrive des fois de revendre des traductions que j’ai faites il y a longtemps. Car le traducteur a des droits sur son travail.

 

 

Tout est dit ! Merci Henry-Luc. 

 

Propos recueillis par Marie-Pierre Reibel, L.P. Libraires

 

 Bibliographie


Les œuvres littéraires :

- WATSON, Ian. Ambassade de l’espace. Pocket, 1990.
- DICK, Philip K. Glissement de temps sur Mars. Pocket, 2006.
- LE GUIN, Ursula K. L’Autre côté du rêve. Le Livre de Poche, 2002.
- RUSS, Joanna. L’Autre moitié de l’homme. Pocket, 1995.
- MOORCOCK, Michael. Le Chien de guerre et la douleur du monde. Pocket, 2000.
- PRIEST, Christopher. Le Don. Le Livre de Poche, 1994.
- LE GUIN, Ursula K. Le Nom du monde est forêt. Le Livre de Poche, 2005.
- LE GUIN, Ursula K. Les Dépossédés. Le Livre de Poche, 2006.
- SILVERBERG, Robert. Les Temps parallèles. Le Livre de Poche, 2006.
- WATSON, Ian. Les Visiteurs du miracle. Pocket, 1991.
- DICK, Philip K. Mensonges et Cie. Omnibus, 1999.
- DELANY, Samuel. Triton. Pocket, 1988.
- SHEPARD, Lucius. Louisiana Breakdown. J’ai Lu, 2010.
- MCCULLEN, Shean. Le Voyage de l’Ombrelune. J’ai Lu, 2008.
- MCCULLEN, Shean. Dragons de verre. J’ai Lu, 2008.
- ATTANASIO, A. A. Le Dragon et la licorne. Calmann-Lévy, 2009.
- ATTANASIO, A. A. La Louve et le démon. Calmann-Lévy, 2009.
- LLOYD, Tom. Isak le blanc regard. Calmann-Lévy, 2010.
- KEYES, Daniel. Algernon, Charlie et moi. 2011.


Les ouvrages scientifiques :

- MORRIS, Richard. Comment l’univers finira… et pourquoi. Robert Laffont, 1984.
- SIMPSON, Alan. Fichiers en BASIC. Sybex.
- BRAGA, John. L’Amstrad exploré. Sybex.
- CHEN, Weiying. Programmation ActiveX. Simon & Schuster.
- REISDORPH, Kent. Le Programmeur Delphi 4. Simon & Schuster, Macmillan.

 

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14 mars 2011 1 14 /03 /mars /2011 07:00

sur la traduction de Jeu et Enjeux de l’auteur hongrois Laszlo P. Horvath

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Biographie

Après une enfance en Anjou puis à Paris, elle vit aujourd’hui en Bretagne.
Elle étudie quelque temps la langue bretonne pour des raisons culturelles et personnelles. En 1974, elle rencontre Angèle Vannier et fait partie du groupe qui se forme autour de la poétesse aveugle.

Professeur d’espagnol puis, de 1984 à 1997, chargée de programmation pour la poésie au festival des Tombées de la nuit de Rennes, poète et traductrice (anglais, espagnol, portugais, hongrois), elle anime des ateliers d’écriture depuis 1991. 

 

Elle fut secrétaire des Rencontres poétiques internationales de Bretagne de 1983 à 1993.



La traductrice vue par elle-même

« Est-ce un portrait ?
A ma naissance ma mère était en train d’éplucher des oignons...
A quatre ans je fauche le livre de poésie de ma sœur aînée que je lis dans mon lit.
Pension. L’horreur. Je collectionne les zéros et les poèmes de mon crû.
Un temps je me prends pour une future Marie Curie. Nulle en maths, je bifurque vers l’espagnol. Bonheur.
Un premier amour (malheureux comme il se doit) en Espagne qui m’inspire un recueil de sonnets classiques.
Mariage (mon père me nomme “poète et ménagère”...), premier enfant, deuxième enfant, troisième enfant, quatrième enfant, cinquième enfant. Un grand silence poétique de douze ans.
Découverte d’Angèle Vannier à la Maison de la Culture de Rennes un 13 mai. Petite révolution poétique. Nouveau début d’écriture. Comme on arrache ses pieds bottés de la boue profonde.
Déménage à Limoges. Expositions et amitié avec des peintres.
Retour en Bretagne, rencontre de Guillevic, Jacques Lacarrière...
Cheville ouvrière de diverses aventures : radio locale, Rencontres Poétiques Internationales de Bretagne, Tombées de la Nuit, ateliers d’écriture, récitals, traductions, complicité avec des plasticiens.
Ecriture, traductions, expositions, écriture, griffures, écriture, écriture. »


(Site de la maison des écrivains)

Jeu-et-enjeux.JPG
 
Entretien

Cette interview a été réalisée lors d’une rencontre à une Soirée poésie organisée par les éditions L’Harmattan, le lundi 24 janvier 2011.



Quel est votre parcours professionnel ? Comment en êtes-vous venue à la traduction ?

Je suis avant tout poète et me suis toujours intéressée à la poésie. Je suis de formation hispanique, j'ai enseigné l'espagnol et c'est par cette langue que je suis venue à la traduction.
Puis, par le biais de rencontres internationales de poésie, j'ai rencontré des poètes d'un peu partout  mais en lisant certaines  traductions, je me suis rendu compte que cela n'était pas rendu en bon français. Je leur proposai donc de retravailler le texte. Puis j'ai rencontré d'autres auteurs comme une poète lituanienne dont j'ai fait la connaissance à Salamanque, des poètes roumains, bulgares...



Votre travail est original puisqu'il s'est fait à quatre mains, comment organisez-vous le travail ? D'où est née cette collaboration ?

En effet, la traduction du poète Horvàth est née de ma rencontre il y a 15 ans avec Edith Illés-Euverte. Toutes deux nous avons rencontré le poète hongrois Attila József (premier auteur que nous avons traduit ensemble) en Bretagne avec lequel elle a eu un échange épistolaire... Puis nous avons pris l'initiative de traduire également Horvath. Edith, d'origine hongroise, me lit tout d'abord le poème dans sa langue, puis me le fait lire afin que je puisse comprendre toute l'importance des sonorités du hongrois, puis elle traduit au mot à mot ce qui me permet ensuite de retravailler le texte jusqu'à son résultat final.
Quand nous avons commencé à travailler ensemble, cela a été une réelle épreuve morale pour elle qui avait en quelque sorte rejeté cette langue, et lorsqu'elle a commencé à la réapprivoiser elle ne voulait aucun changement, elle a donc fait tout un travail intérieur pour arriver à ce résultat. Sa libération m'a permis de me libérer également et de ne plus rester prisonnière de quelque chose qui était insoluble.
Ce que je trouve intéressant, c'est quand par exemple, Edith Illés-Euverte me signale une expression familière, un régionalisme qui vont être difficilement transposables, c'est là que je dois rendre le mieux ces termes qui transmettent la vitalité du texte.
 


Quel est votre rapport avec la langue hongroise ?  J'ai pu voir que c'est votre seconde collaboration sur des textes de poètes hongrois, d'où vient l'initiative de les traduire ?

Le hongrois est une langue très difficile à traduire ; en effet, elle rime facilement, a une sonorité très « roulante », dit beaucoup de choses en peu de mots, et n'a pas de temps futur... Il fallait que je rende en français le rythme, le plus d’allitérations possibles.
Je suis contente car on m'a dit que l'on pouvait ressentir le hongrois à travers ma traduction, c'est très important pour moi car je tiens à être fidèle.
De plus, la notion de jeu est très importante, d'où le titre que nous avons choisi pour ce recueil qui est une sélection chronologique. Plus on avance dans le temps, plus la rime et le vers se libèrent. Les derniers poèmes ressemblent davantage à de la prose, on sent qu'il s'amuse excepté pour les trois derniers qui sont très émouvants.



Le célèbre poète et grand traducteur Philippe Jaccottet a toujours défendu l’esthétique de l’effacement dans le processus de traduction : « la plus haute ambition du traducteur ne serait-elle pas la disparition totale ? »
Que pensez-vous de cette théorie ? Vous semble-t-elle justifiée dans votre travail ?

Je veux faire de la traduction et non de l'adaptation ; je suis tout à fait d'accord avec cette esthétique de l'effacement ; ce n'est pas moi qui écrit c'est lui. Je tiens beaucoup au terme de traduction au sens propre ; d'ailleurs pour bien rendre cela, nous faisons énormément d'allers-retours du texte original au français, pour traduire un seul poème, c'est assez long.
De l'effacement, certes, mais il faut mettre tout notre savoir-faire de la langue française pour bien faire et la traduction est le meilleur moyen de réellement connaître un auteur.



L'auteur original du recueil s'est-il impliqué dans la traduction ? L'avez-vous sollicité lors de votre travail ?

Tout d'abord il faut savoir qu' Horvath ne connaît pas du tout le français, c'est un monsieur âgé de 80 ans qui a eu une vie très difficile de par le passé politique de la Hongrie ; il vit aujourd'hui à Budapest et ne sort pas du pays. C'est un auteur reconnu là-bas surtout pour ses pièces de théâtre qui sont toujours jouées.
Quand on avait un problème, Edith lui téléphonait, il nous arrivait de bloquer sur des mots, des expressions mais parfois j'avais de bonnes intuitions.

 Votre travail de traduction nourrit-il votre travail d'écrivain ?

Je crois que le fait d'avoir traduit un certain nombre de poètes d'Europe centrale et d'Amérique Latine m'a donné une sensibilité différente de la littérature, du monde, de la société. Cela influe certainement sur ma propre poésie. 



Georges Kassai, dans la préface « Éloge du jeu » évoque la difficulté de rendre compte de la « sonorité » du texte original. Quels moyens de la langue et de la poésie française avez-vous utilisés pour  suggérer ces effets ?

Georges Kassaï, éminent linguiste et spécialiste de la langue hongroise, que j'ai rencontré car nous avions choisi de traiter de la Hongrie, a accepté d'écrire cette préface et j'en suis très heureuse car il a su replacer le texte dans un contexte que je n'aurais pas été capable de rendre.
Quant aux effets de sonorités, nous sommes obligés de faire avec ce que nous offre la langue française, le français qui est une langue plus légère que le hongrois qui est plus dense et dur. On essaie de rendre compte de cela. Quand il y a un effet dans une langue, on peut trouver un effet ailleurs, on opère une sorte de déplacement. Avec le hongrois, les mots ne sont pas forcément aux mêmes endroits mais ce n'est pas grave tant que l'effet est rendu.



Quels textes aimeriez-vous traduire par la suite ?

Je viens de traduire seule un poète espagnol, Miguel Hernandez dont j'ai déjà traduit un premier recueil, mais je cherche encore un éditeur pour celui-ci.


 
Propos recueillis par Bérénice et Lucie, L.P.  éditeur


 

 

Bibliographie

Œuvres traduites

Poèmes : Poems, Kiril Kadiiski, édition bilingue français-anglais, L'Esprit des péninsules, 2007
Concerts célestes, suivi de Les Travaux de Dieu et de Mais qui, Kiril Kadiiski, Le Cherche midi, 2006
Paris scarabée, Tejera Nivaria, Éditions Virgile, 2003
La Foudre n'a de cesse (El Rayo que no cesa), Miguel Hernandez, Éditions Folle avoine, 2001
Vingt Poètes lituaniens d'aujourd'hui, avec Biruté Ciplijauskait, Éditions Petit Véhicule, 1997

Publications

Cairn pour ma mère, éd. La Part Commune, 2008
Rituels, Éditions du petit véhicule, 2007
Autodafé du temps, Éd. Carré d'encre, 2006
La Part du feu, Maison de la poésie d'Amay, L'Arbre à paroles, 2005
Angèle Vannier et la Bretagne, Blanc Silex, 2004
Table et retable, Maison de la poésie d'Amay, L'Arbre à paroles, 2003
Antología poética, Éd. associatives Clapàs, 2002
Corps perdu, Maison de la poésie d'Amay, L'Arbre à paroles, 2001
Corps perdu, gravures Isabelle Dubrul, atelier Tugdual, 2001
Les Irlandaises avec Anne Bernard Kearney, co-édition éditions des forges, éditions autres temps, 1999
La Sans visage, ERE, 1996
Anthologie de la poésie irlandaise du XXe siècle, sous la direction de Jean-Yves Masson, Verdier, 1996
Liturguia za kamaka, 1995
Le Peuplier, 1995
Je de cartes, 1992
Liturgie des pierres, Éditions du petit véhicule, 1989
Deuil m'est seuil, Éd. Caractères, 1987
Amour-miroir, 1983
Paysages intérieurs, 1980



Poèmes extraits de l’ouvrage

Pauvreté rime avec vérité

Un de mes enfants m’a demandé
combien j’ai gagné avec la poésie ?!
Du sel sur une plaie à vif
ne m’aurait pas fait plus mal…

Peu importe qui des trois m’a posé la question.
Ce n’était pas la question qui était méchante.
Mais pourquoi le nier, le commerce va mal.
Pauvre est la rime pour dire cette vérité.

Vérité ? Qu’est-ce qui est le plus important ?
La poésie ou bien le pèze, le fric ?
Pour un poète aujourd’hui mieux vaut être mort.

Qu’il ne s’aventure pas sur le marché
celui qui laisse la marchandise sous le comptoir
et se dupe lui-même à ce point.



Le plus souvent

Je ne sais pas combien de fois
une branche s’est cassée sous mon poids
Ni sur combien de pierres j’ai glissé,
dans combien de trous j’ai marché.

Mais peut-être ne me suis-je
pas toujours trompé
Le plus souvent j’ai bien joué
à tous mes jeux.
 

Bibliographie, recherches :


Wikipédia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Nicole_Laurent-Catrice
La maison des écrivains : http://www.m-e-l.fr/Nicole%20Laurent%20Catrice,148



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21 février 2011 1 21 /02 /février /2011 07:00

Della traduzione à la traduction
rencontre de deux visions du monde

 

 

Qu’est-ce que la traduction ? La traduction est-elle création, ou bien outil de passage d’une langue à une autre, ou encore les deux à la fois ? Comment une œuvre de l’esprit prend-elle forme en tant qu’objet-livre, traduit pour devenir universellement lisible ? Autant de questions aux réponses mouvantes que nous avons tenté de découvrir en rencontrant Lise Chapuis, traductrice de l’italien à L’Arbre Vengeur.

 L’Arbre Vengeur, « l’éditeur qui cache la forêt »
 
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L’Arbre Vengeur, c’est une petite maison d’édition née en 2002 à l’initiative de David Vincent, libraire, et Nicolas Etienne, graphiste. Avec plus de cinquante titres au catalogue en 2010, L’Arbre Vengeur ne cesse de croître, non sans cultiver une certaine ironie sur elle-même. Ainsi on lit dans le catalogue 2010 que celui-ci sera très utile pour « caler une table au restaurant, [nous] abriter d’une bruine légère, […] allumer un feu quand il fait bien froid », et « pour les plus intrépides, il servira d’étonnant viatique vers les mystérieuses contrées de la littérature excentrique, marginale ou vengeresse. »


La maison avait au départ pour vocation de faire découvrir ou redécouvrir des auteurs oubliés. Aujourd’hui, la prise de risque est indispensable. Ils le disent d’eux-mêmes ; ils sont obligés de se « colleter au monde contemporain des écrivains vivants, assumer des choix contemporains, prendre un peu plus de risques ». Sur les tables des libraires pour une durée indéterminée, leurs livres, même haut perchés, ont toutes les chances de trouver leur lecteur.

L’Arbre Vengeur c’est quoi ?

Une microstructure associative avec trois collections à son catalogue : la collection « Selva Selvaggia » dirigée par Lise Chapuis, elle-même traductrice. Elle couvre le domaine italien. La collection comporte Histoire d’Usodimare. Un récit pour voix seule d’Ernesto Franco ou bien La Léda sans cygne de Gabriele D’Annunzio. La collection « Forêt invisible » dirigée par  Robert Amutio couvre le domaine hispanique. Microbes de Diego Vecchio ou bien Recels d’Alain-Paul Mallard en sont deux titres marquants. Enfin, la collection « l’Alambic » propose des redécouvertes intrépides et est dirigée par Eric Dussert.  Elle comporte deux titres plutôt originaux tels que Harengs frits au sang de Jean Duperray ou bien Un drame affreux chez les tranquilles de Marc Stephane.

C’est surtout une maison d’édition où l’originalité est le maître mot. « Excités, excentriques, humoristes trempés d’acide », ces mots caractérisent la politique éditoriale par opposition au « convenable », au  « bancal » et au « cliché » qui sont bannis.

C’est cette forêt prolifique que Lise Chapuis a rejoint très naturellement.

Lise Chapuis « Il faut être un peu masochiste pour faire ce travail ! »

Professeur et chercheuse en littérature, Lise Chapuis traduit l’italien avant tout pour le plaisir de manier la matière littéraire. Avec elle, aucune virgule n’est due au hasard, comme elle l’explique souvent dans les ateliers de traduction qu’elle anime au lycée des Graves à Gradignan. Rigueur, inventivité, et passion sont ses maîtres mots. Comment s’est-elle intéressée à la traduction, et que peut-elle nous dire sur ce métier encore mal connu ? Rencontre.



Comment êtes-vous devenue traductrice ?

Il y a diverses étapes dans cette longue démarche. Si, pour commencer, l’on revient à ma « pré-histoire », je pourrais dire par exemple que me suis toujours intéressée aux langues : au lycée j’ai étudié l’anglais, l’allemand et le latin, j’ai eu très tôt l’habitude de fréquenter des gens qui parlaient d’autres langues, et c’est toujours le cas aujourd’hui. Ensuite j’ai fait des études de lettres modernes, puis je suis devenue professeur de français ; par la Antonio-Tabucchi-Femme-de-Porto-Pim.jpgsuite, j’ai fait des études d’italien et passé la maîtrise d’italien. J’ai complété ma formation en étant lectrice dans une université italienne (Pavie, en l’occurrence, une ville universitaire ancienne et renommée, proche de Milan, en Lombardie). Là bas, grâce aux conseils éclairés d’une amie qui enseignait la littérature à l’université, j’ai plongé dans la littérature italienne la plus contemporaine et c’est ainsi que j’ai lu un petit livre qui s’appelait  Femme de Porto Pim, d’un auteur inconnu alors, qui s’appelait Antonio Tabucchi.
 
Il n’était pas traduit, et c’était un livre que j’aimais beaucoup, le genre de livre que j’aurais aimé écrire à ce moment-là. Je me suis dit « ce livre est formidable, il faut que les gens le lisent en France ! ». J’ai eu la possibilité d’entrer en contact avec  l’auteur et de lui dire mon intérêt pour son œuvre, et mon désir de la faire connaître au public français en la traduisant. Et c’est ainsi que j’ai signé un contrat avec la maison d’édition Christian Bourgois à laquelle je conserve toute ma gratitude pour cette confiance qui m’a été accordée à mes débuts. Je crois que la vraie vie littéraire et éditoriale est faite de rencontres et relations comme celles-ci, de confiance et de fidélité, et de passion commune. J’ai donc fait aussi à cette époque-là la connaissance d’Antonio Tabucchi que je suis allée rencontrer à Gênes où il enseignait alors. Cela a été une rencontre importante pour moi, j’ai toujours eu beaucoup d’affection et d’estime pour lui, et aussi de respect non seulement pour son travail littéraire mais aussi, par la suite, pour ses prises de position artistiques et politiques. J’ai donc traduit Femme de Porto Pim et Nocturne Indien. Tout de suite Nocturne indien a eu le prix Médicis étranger (en 1987), ce qui a été une reconnaissance formidable pour l’auteur mais aussi pour moi, une traductrice débutante. Dans les années qui ont suivi, j’ai traduit une bonne dizaine de livres d’Antonio Tabucchi. Je n’étais pas sa seule traductrice, il y avait d’autres traducteurs mais cela a été un moment important de mon parcours, et j’ai beaucoup appris. Après, naturellement,  j’ai traduit d’autres auteurs,  et travaillé pour d’autres maisons d’édition.



Avez-vous eu la faculté de choisir les auteurs que vous traduisez ?

Oui, assez souvent, et cela parce que j’avais un travail à côté, comme c’est le cas d’un certain nombre de traducteurs. J’ai toujours pratiqué la traduction parallèlement à mon travail d’enseignante et c’est une chance pour moi, car je peux me permettre de choisir, de refuser aussi. Il faut en effet préciser que la traduction littéraire est un métier difficile et peu rémunérateur : rares sont les personnes exerçant cette activité à plein temps qui gagnent largement leur vie. Ne pas être sous la pression financière est un avantage, mais d’un autre côté cela implique un travail acharné et une grande organisation de vie car la traduction littéraire est une activité de longue haleine.



Pour quelles maisons d’édition avez-vous travaillé et comment êtes-vous arrivée à L’Arbre vengeur, maison d’édition bordelaise ?

J’ai traduit pour Christian Bourgois à partir de 1987, pas seulement Antonio Tabucchi mais aussi Alberto Savinio, puis plus récemment Rosa Matteucci. J’ai traduit pour  d’autres maisons d’édition : par exemple  L’Arpenteur, une collection de la maison Gallimard ; également pour une maison d’édition d’origine canadienne très intéressante, très inventive et active qui s’appelle  Les Allusifs, notamment un auteur qui se nomme Giosuè Calaciura et qui écrit des  textes extraordinaires à mes yeux.  La rencontre avec L’Arbre vengeur s’est faite je ne sais plus comment, sans doute par des connaissances communes, mais elle allait de soi, si je peux dire : je suis entièrement favorable à l’existence de vraies maisons d’édition littéraires en région, et je tiens à soutenir ce genre de pari, car je trouve que les éditions régionales versent trop souvent dans un régionalisme facile. On se plaint ensuite que tout se passe à Paris ! Je trouve qu’il est essentiel qu’il y ait des maisons d’édition généralistes littéraires dans toutes les régions. J’ai trouvé le projet de David Vincent et Nicolas Etienne intéressant justement par leur approche strictement littéraire, et c’est pour cela que j’ai eu envie d’y participer. Ils m’ont demandé si j’avais des textes à proposer, bien sûr j’en avais, et ainsi nous avons commencé une collaboration et maintenant je m’occupe de leur collection italienne que nous avons nommée « Selva Selvaggia », parce que cette expression qui signifie « la forêt sauvage » figure dans les premiers vers de la Divine Comédie de Dante, maître du langage italien, et  bien sûr cela a un lien avec l’arbre, que celui-ci soit vengeur ou non. Par la suite, j’ai présenté Robert Amutio, traducteur d’espagnol, aux deux créateurs de l’Arbre vengeur, et il a lui aussi mis sur pied une collection hispanophone qui s’appelle « La forêt invisible », pour rester dans les arbres, si je peux dire. Je soutiens entièrement la démarche de cette maison d’édition et de ses créateurs qui, à mon avis, font un travail remarquable par son exigence.



Combien de temps cela vous prend-il de traduire ?

Pour répondre, il faudrait vraiment se dire « je me mets à mon travail à telle heure, j’arrête à telle heure. » Or, ce n’est pas ça du tout. On passe du temps à chercher un mot, une expression, un titre, parfois il faut créer des néologismes, rendre des jeux de mots. On fait des essais, on trouve plusieurs solutions, on tâtonne… Par exemple j’ai mis pas mal de temps à trouver le titre Passes noires du roman de Giosuè Calaciura, à y penser sans y penser, à griffonner des possibilités. Le titre trouvé n’a rien à voir avec le titre original mais plutôt  avec le contenu du bouquin, il ne s’agissait pas juste de mettre un mot à la place d’un autre, mais de trouver un équivalent qui avait une forte polysémie en français. Pour des recherches comme celles-ci, on ne compte pas le temps passé, ça occupe la tête, il faut jouer avec la langue, surtout la langue d’arrivée, c'est-à-dire le français, mais c’est précisément ce qui me plaît.

 

 

Peut-on dire que l’italien se différencie par sa musicalité ?

Le fait que la langue italienne soit musicale, je dirais que c’est un peu un cliché. Elle a sa musique mais pas plus que d’autres. En revanche, contrairement à ce que l’on peut croire en raison de la parenté latine de ces deux langues,  il y a des différences structurelles entre l’italien et le français qui posent de vrais problèmes au traducteur. La difficulté réside dans l’opposition entre la rigidité du français d’une part et ce qu’Italo Calvino appelle la « ductilité » de l’italien, d’autre part, sa malléabilité si l’on peut dire. Par exemple, en italien, la structure syntaxique suit facilement le déroulement de la pensée, ce qui devient vite impossible en français. De même il y a plus de souplesse et d’inventivité lexicale dans l’italien : par exemple, on peut utiliser à peu près n’importe quel infinitif de verbe pour en faire un nom, ce qui est impossible en français car la substantivation est fixée par le dictionnaire : vous pouvez dire, en français, « le boire » et « le manger », mais pas « le promener » comme peut le faire l’italien. Il y a aussi ce que l’on appelle les faux-amis, qui sont le point commun aux langues romanes proches, et puis il faut aussi toujours faire attention à ne pas se laisser embarquer par l’apparence de facilité, se couler dans l’italien.

Mais, bien sûr, on se trouve dans des milieux culturels qui ne sont pas très éloignés : même si bien des choses peuvent poser problème, on est dans un contexte proche, rien à voir avec l’écart culturel – qui se transcrit naturellement dans la langue – qu’il peut y avoir avec des pays comme, par exemple, le Japon, les mondes arabes, ou d’autres encore.



Que pensez-vous de la notion de fidélité dans la traduction ?

C’est une question que je ne trouve pas vraiment pertinente. Avant d’aller plus loin, je précise que je  pose comme pré-requis que la traduction respecte le texte et ne contient pas d’erreurs grossières, de contresens, faux-sens, d’approximations sur le plan de la langue et du contexte culturel, etc. Mais je ne crois pas qu’il y ait une fidélité de la traduction dans l’absolu. Je pense que chaque traducteur, à chaque époque, croit être fidèle à la lecture qu’il fait du texte.

 En effet chaque lecteur ne retient pas la même chose, et lit le texte différemment : dans la traduction, il y a forcément l’empreinte d’une lecture personnelle. Par ailleurs, on ne peut oublier que notre lecture individuelle est aussi faite de la culture et de l’époque dans lesquelles nous vivons. Chaque fois que je travaille sur ce que j’appelle « les discours des traducteurs », c'est-à-dire les textes que les traducteurs écrivent à toutes les époques pour expliquer leur posture et leurs choix de traducteur (par exemple les traducteurs de Dante à travers les siècles), je suis frappée de voir à quel point chacun pense avoir fait preuve de fidélité, fidélité à la lettre, fidélité à l’esprit, on dirait aujourd’hui fidélité à la langue-culture d’origine ou à la langue-culture d’arrivée. Bien sûr nous pouvons être tout à fait surpris par la différence des résultats, par des traductions qui nous semblent plutôt des adaptations ou au contraire des calques, mais cela signifie aussi que chaque époque se fait une idée différente de  la « fidélité » qu’elle attend d’un traducteur.

C’est d’ailleurs  ainsi que la traduction fait entièrement partie des productions littéraires d’une société, participe d’une culture intellectuelle et artistique, qu’il s’agisse de la façon de traduire ou du choix des langues et des œuvres traduites. Je suis chercheuse en littérature comparée, et cette réflexion sur la place et le rôle de la traduction comme œuvre littéraire au sens large est essentielle à mes yeux. Pour ma part, à mon niveau même, dans ma pratique, je considère la traduction comme une activité littéraire à part entière. Même si j’ai beaucoup d’intérêt pour les questions théoriques de traductologie, ce qui me motive au plus haut point dans la traduction, c’est le corps à corps avec les mots, avec la matière verbale.



Est-ce qu’il arrive que vous soyez un peu « opprimée » par les maisons d’édition ?

À vrai dire très peu, je trouve au contraire que l’on m’a plutôt fait confiance, que ce soit Christian Bourgois, ou les autres éditeurs avec qui j’ai travaillé.

Pour travailler correctement avec les maisons d’édition, je crois qu’il faut respecter les étapes et les délais du travail, il faut savoir être lent, se donner le temps de fourbir sa traduction, de la polir jusqu’au moment où l’on sait que l’on a fait les choix que l’on devait faire et que l’on pourra soutenir les remarques critiques parce que chaque chose posée a été réfléchie. Mais bien entendu il faut aussi savoir être rapide pour retourner des épreuves dans les délais, savoir accepter les remarques des correcteurs, les discuter et envisager l’idée parfois que l’on a pu se tromper. Pour ma part, j’ai toujours été assez exacte dans mon travail pour ne pas me sentir opprimée par qui que ce soit.

Peut-être là où les choses peuvent être plus difficiles, c’est le secteur de la littérature de jeunesse, où il m’est arrivé de traduire, et avec beaucoup de plaisir. Il y a dans ce secteur éditorial un certain nombre de personnes qui ont une idée très (trop) précise de ce qui est (à leurs yeux) bon pour les enfants : ces gens-là ont une certaine propension à gommer les aspérités d’un texte, et dans ce cas il faut résister, car bien souvent ces aspérités-là sont justement ce qui fait le style, la littérarité du texte, et les textes pour la jeunesse peuvent et doivent avoir aussi une forte littérarité, sinon ce n’est que de la bouillie de mots pour enfants.

Par ailleurs, en ce qui concerne les relations avec les maisons d’édition, je dois dire qu’en France on a beaucoup de chance car il y a eu depuis longtemps des gens, des traducteurs,  qui ont milité pour que les traducteurs et leur travail soient reconnus. Je suis membre de  l’ATLF (Association des Traducteurs Littéraires de France), et cette association fait un travail remarquable pour nous faire connaître et reconnaître dans le milieu professionnel et au-delà. L’ATLF organise des réunions, des journées d’études sur des questions concrètes comme sur des questions plus littéraires, tous les ans ont lieu à Arles des  Assises de la traduction rassemblant de nombreux traducteurs. Cette activité militante porte ses fruits et il y a donc une certaine reconnaissance du travail et du statut des traducteurs en France. Cependant, attention, le résultat n’est jamais acquis, il faut toujours être sur le qui-vive vis-à-vis de tous les professionnels du livre :  par exemple, nous constatons fréquemment que dans des catalogues de maisons d’édition mais aussi dans de nombreuses librairies, et des plus grandes, le nom du traducteur, voire la langue traduite ne sont pas mentionnés, comme si les auteurs étrangers écrivaient eux-mêmes directement en français. Il faut donc toujours se faire entendre, et bien sûr aussi sur les questions de rétribution et de contrat qui restent toujours épineuses et parfois litigieuses.


Cependant il y a des pays où la situation des traducteurs est bien pire et où leur travail est très mal payé. Le risque dans ce cas, c’est l’impossibilité de fournir un travail soigné, et donc une mauvaise qualité des traductions, et finalement une véritable perte au niveau littéraire. Une traduction littéraire, c’est avant tout des problèmes à résoudre : si l’on ne veut pas et surtout ne peut pas les résoudre par manque de temps, on simplifie, on perd le travail sur la langue, sur le style. On perd la littérature.



Souhaiteriez-vous traduire du français en italien ?

Il y a très peu de gens qui traduisent dans les deux sens, du moins dans le domaine littéraire. Littérairement parlant, il est difficile d’avoir la même souplesse, c’est comme le thème et la version. En ce qui me concerne, je suis capable d’écrire en italien sans fautes, voire avec mon propre style, mais je ne suis pas sûre de pouvoir rendre en italien avec toute la finesse nécessaire  tous les aspects stylistiques d’une œuvre d’un auteur français.

Même si ce que l’on appelle le thème est un excellent exercice linguistique, je crois que ce qui me plaît le plus dans la traduction, c’est d’une part d’aller à fond dans la compréhension, l’analyse, la perception de toutes les nuances du texte étranger et ensuite le travail sur ma propre langue, le français pour lui permettre de – ou l’obliger à – s’approcher au plus près de ce que le texte étranger m’a donné à percevoir.

Pour ce qui est de la traduction, je peux aussi traduire de l’espagnol et j’ai d’ailleurs un projet dans ce domaine. Mais franchement, je pense que j’ai encore beaucoup de choses à explorer en italien ! J’ai encore des tas de mots à découvrir, à mieux cerner, mais en français aussi il est vrai… Je peux passer des journées à m’extasier devant des mots encore inconnus, j’adore les dictionnaires, j’ai des dictionnaires étymologiques, d’histoire de la langue, le Littré, Larousse…, mais aussi des dictionnaires bilingues et unilingues dans un certain nombre de langues vivantes et anciennes, j’aime regarder comment le monde se dit dans ces idiomes, comment les langues forment des systèmes complexes, comprendre les relations – quand il y en a – entre les langues.

 

 

 

Cela vous plairait-il d’écrire vous-même ?

J’écris  en effet… mais…pour être écrivain, ou artiste au sens large, il me semble qu’il faut sentir une nécessité, la volonté de s’exposer au regard des autres, et une forte confiance dans son travail pour affronter ce regard. Moi je ne me suis pas encore senti cette urgence-là.  Et puis, il y a une surproduction de livres, tout le monde le dit, les éditeurs, les libraires… beaucoup de livres pourraient nous être épargnés. On peut dire que certaines personnes ont une confiance excessive dans leur propre création et nombreux sont les auteurs qui pourraient s’abstenir. Pour ma part donc, j’ai toujours écrit, mais pour le moment, cette situation de travail sur la langue me convient.

Mais cela dit, attention, sans pour autant me prendre pour un auteur, quand j’écris une traduction, j’ai quand même un projet d’écriture. J’ai lu d’autres œuvres de l’écrivain, j’ai réfléchi sur son œuvre. Je ne pose pas un mot derrière un autre, je cherche à créer un style en français. Il y a une véritable élaboration littéraire. C’est pourquoi je tiens à dire qu’il faut juger les traductions littéraires sur l’ensemble de l’ouvrage considéré et non sur des extraits. Quand on traduit, on ne trouve pas toujours l’équivalent d’un jeu de mots, ou d’un mot, au bon endroit, et parfois on décale ou on trouve des équivalents qui prennent du sens à la lecture globale et non dans le mot à mot. C’est pour cela  qu’il faut faire attention aux comparaisons entre original et traduction. Il faut essayer de comprendre ce qu’a voulu faire le traducteur plutôt que de juger la prétendue fidélité d’un paragraphe d’une langue à l’autre, ce qui à mon avis arrive trop souvent.



Et le traducteur aujourd’hui ?

Aujourd’hui encore, le traducteur est l’oublié de la littérature. L’invisibilité est de rigueur si l’on veut faire de la traduction. Or un murmure de mécontentement s’élève dans le milieu. « Le traducteur se rebiffe ». La reconnaissance est de mise. Les traducteurs veulent être traités avec équité et que leur travail soit considéré. A contrario, certains traducteurs souhaitent rester « l’homme de l’ombre. » Pour eux, la récompense suprême est l’anonymat.

Eternelle interrogation : le rôle du traducteur est de nouveau d’actualité. Simple traducteur ou auteur ? Le débat est ouvert et suscite la polémique. Le dernier roman de Brice Matthieussent, La vengeance du traducteur, en est l’illustration. Le traducteur perd toute déontologie et fustige littéralement texte et auteur.

Une réponse possible : le traducteur est un passeur. Il transmet d’une langue, d’une culture, d’un monde à un autre.  Traduire c’est donc aller à l’encontre de l’inconnu et parvenir à le rendre familier. Fonction d’autant plus majeure de nos jours avec la multiplicité des langues et des mixités culturelles.


Aujourd’hui, le traducteur devient un être polymorphe à mi-chemin entre l’interprète et l’auteur. Que peut-nous dire Lise Chapuis à ce sujet ?


Quelle place a le traducteur littéraire dans la chaîne du livre ?

Dans la chaîne du livre, le traducteur littéraire est dans le secteur de la création, ce n’est pas moi qui le dis, c’est reconnu par son statut même. S’il n’invente pas l’œuvre, il en crée une nouvelle forme. Le fait de participer d’une certaine manière à la création fait de nous des auteurs secondaires. Nous signons un contrat d’édition qui nous garantit des droits moraux et patrimoniaux comme à l’auteur premier. Nous sommes également payés sous le régime du droit d’auteur, à la différence du traducteur technique qui est payé sur un autre modèle.

Mais le traducteur littéraire est plus ou moins respecté selon la maison d’édition, ou le secteur éditorial. J’en ai déjà parlé pour la littérature de jeunesse. Et je pense que le poids du marché et du marketing est de plus en plus grand, surtout dans le domaine de la littérature de « consommation » ou de « genre », où le traducteur, mais l’auteur également sont soumis à la pression économique. D’autre part on voit poindre de plus en plus souvent des systèmes de rétribution qui ne relèvent pas du régime du droit d’auteur. Dans ces types de contrat qui s’inspirent du système anglo-saxon, il y a un risque de perte du regard et des droits du traducteur sur son texte.



 Quels sont vos rapports avec les autres acteurs du livre ?

Je dirais que le traducteur est en contact avec toute la chaîne du livre. Tout d’abord au niveau du texte, l’éditeur, le correcteur, l’auteur parfois…  Les correcteurs se basent sur la langue d’arrivée, et font un vrai travail de relecture, nous posent des questions. Ils ne connaissent pas toujours la langue d’origine mais ont une connaissance fine de la langue d’arrivée. Malheureusement il me semble que c’est un métier qui est de moins en moins bien pratiqué. Mais par exemple aux Allusifs, j’ai travaillé avec une excellente correctrice et cela s’est révélé un travail très constructif, toujours très littéraire, de pesage des mots.

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Le traducteur ne fait pas que traduire des textes…

Les traducteurs peuvent aussi faire un travail de proposition. C’est ce que je fais pour L’Arbre Vengeur, pour les Allusifs, pour les éditions Bourgois. Je peux dire « j’ai lu ça, ça me paraît pas mal», je justifie par une présentation de l’œuvre et de l’auteur, et si la chose paraît intéressante, on discute de l’opportunité d’une publication. Chaque maison d’édition, bien sûr, a son style, sa ligne propre, son esprit, et n’importe quel bouquin ne va pas chez n’importe quel éditeur. Il faut bien connaître l’édition française et les particularités de chaque maison d’édition si l’on veut proposer des textes avec un peu de chance de les faire prendre en considération.

 On peut aussi jouer un rôle de lecteur, à un degré plus ou moins important. Par exemple, on m’envoie quelque chose à lire, un livre déjà édité, voire les épreuves d’un livre, qui a été proposé  à la maison d’édition par un éditeur  étranger ou un agent, et dans ce cas je donne mon avis et le justifie par une note de lecture.


Depuis quelques années, et en particulier parce que je m’occupe de la collection italienne à L’Arbre vengeur, je suis parfois amenée à être directement en contact avec des maisons d’édition étrangères et je reçois plus souvent des propositions venues d’agents littéraires. C’est un système qui n’est peut-être pas encore aussi répandu en France que dans d’autres pays. Les agents littéraires représentent soit une maison d’édition, soit un auteur et servent d’intermédiaire : ils proposent l’auteur ou les ouvrages de la maison d’édition à l’étranger pour vendre les droits. Bien sûr, ils vivent du pourcentage qu’ils touchent sur la vente de ces droits et il peut y avoir des dérives. On connaît certains exemples d’agents littéraires qui font monter exagérément les prix, et cela fausse la vie littéraire et le travail de fond que doit être celui d’une maison d’édition qui fait un vrai travail sur le long terme et ne vit pas que de gros coups commerciaux sur des bouquins achetés aux enchères. Mais à mon niveau, naturellement, je ne suis pas concernée par ce genre de transactions et les relations avec les agents littéraires peuvent être intéressantes.

En ce qui concerne le domaine de la diffusion, je suis de plus en plus souvent ces derniers temps amenée à rédiger des quatrièmes de couverture. C’est un exercice spécifique car on ne peut pas traduire la quatrième de couverture du livre original. En effet le public et le contexte socio-culturel et éditorial dans lequel apparaît le livre sont totalement différents d’un pays à l’autre. Il faut là aussi analyser les éléments qui font que le bouquin pourra plaire au lecteur français, et ce ne sont pas forcément les mêmes que celles qui ont pu attirer le public italien.

On peut aussi être amenés à préparer des argumentaires à destination des représentants du diffuseur. En tant que traductrice, je suis la personne qui a peut être le plus travaillé sur le bouquin, et je sais ce qu’il représente en Italie et ce qui peut passer ou ne pas passer en France car le milieu n’est pas le même. Souvent on a défendu un titre, on connaît ses qualités, on sait ce qu’on veut faire passer du livre : déjà au départ, si j’ai essayé de convaincre l’éditeur d’acheter ce bouquin parce je le trouvais bon, du coup j’ai vraiment envie qu’il marche ! C’est une suite logique…


Toujours dans cette suite, on peut parfois rencontrer des journalistes : pour donner notre avis, parce que l’auteur a eu un prix, par exemple, est invité dans un salon, on peut aussi accompagner l’auteur dans les rencontres, ou bien être seul pour parler du livre, etc.

Tous ces aspects, la lecture, les propositions, la rédaction de quatrièmes ou d’argumentaires, la « promotion » d’un livre, cela suppose une connaissance de la vie littéraire, de ses courants, de ses mouvances, et de la production éditoriale en général. Même si on ne lit pas tout ce qui sort, on essaie de se tenir au courant en lisant de la critique littéraire, des blogs, des émissions, en fréquentant assidûment les librairies, en suivant les catalogues des maisons d’édition, en allant dans des salons du livre en France et à l’étranger. Par exemple, cette année je vais au salon du livre de Bologne où je vais regarder de près ce qui se passe dans l’édition jeunesse, comme je suis allée récemment à celui de Montreuil, comme je vais aller à celui de Paris.

Pour finir sur les aspects du métier de traducteur littéraire, j’ajouterai que j’essaie dans la mesure du possible de le faire connaître comme activité professionnelle liée à la littérature et au monde littéraire : c’est la raison pour laquelle j’accepte chaque année de faire des ateliers de traduction avec des élèves de lycée : mon but est de leur faire découvrir cette activité littéraire comme quelque chose de passionnant, comme une autre façon, « non scolaire », d’aborder la littérature, tout en leur présentant les différents métiers de la chaîne du livre.



Un dernier mot sur ce que représente la traduction littéraire  pour vous ?

La traduction a été une vraie école pour moi : j’ai découvert tout un univers professionnel, beaucoup de métiers que je ne connaissais pas, et j’ai trouvé cela passionnant. Certes il y a d’indéniables aspects commerciaux mais on rencontre aussi beaucoup de passionnés, et cela a été une bonne surprise pour moi de rencontrer des fous de littérature sans lesquels aucun bon texte ne peut atteindre le public, même si, il faut le dire, les choses sont assez compliquées !

Cependant le premier aspect, et qui reste pour moi le plus intime et essentiel, comme je l’ai dit,  c’est  le travail d’écriture, les dictionnaires, le polissage des phrases, l’effort toujours repris … Il y a peut-être quelque chose d’un peu désespéré dans la traduction, on essaie de s’approcher au plus près. Deux langues, deux époques, deux pays, ne colleront jamais, il faut sans doute être un peu masochiste pour faire ce travail !



Nos impressions sur cette rencontre

Laëtitia – J’avais une image assez faussée de Lise Chapuis et de la traduction avant le premier entretien, je m’attendais à une personne totalement différente, peut-être d’origine italienne. Mais la rencontre s’est révélée réellement enrichissante, car j’ai découvert des aspects de ce métier inconnu pour ma part. La passion et l’intérêt de Lise Chapuis pour la traduction nous entraînent avec elle. Aujourd’hui, j’appréhende la traduction et le métier de traducteur d’un tout autre regard.

Alice – C’était une rencontre très enrichissante. Lise Chapuis est très ouverte, agréable et surtout passionnée par son métier.  Le goût du livre en lui-même est très fort et surtout le travail qu’elle fournit sur la langue est plutôt remarquable et touchant.

C’est une personnalité à part entière, lui permettant d’être à la fois directrice de collection et traductrice. Elle doit imposer ses choix.

C’est un maillon de la chaîne du livre intéressant à rencontrer et qui était en quelque sorte inconnu pour nous encore il y a six mois. La création du livre est autre, c’est une sorte de re-création  du texte par le biais du traducteur, ainsi que de l’objet livre.

Jennifer – Des ressorts inconnus dévoilés, une passion des mots partagée, un univers discret qui ne demande qu’à ouvrir les barrières de la langue et à être reconnu, voilà ce que nous avons découvert avec Lise Chapuis, pour une littérature qui rend son importance au texte.

   
Merci à Lise Chapuis pour son aimable disponibilité et ses éclaircissements passionnants sur le métier de traducteur littéraire.

 

 

 

Propos recueillis par Jennifer Besson, Alice Lorant, Laëtitia Renaudeau

 

 

 

Sources :
 

Lettres d’Aquitaine
 Le traducteur se rebiffe
 Lekti-ecriture.com
« Autoportrait d’une micro-maison d’édition » [www.sauramps.com]
 Cafardcosmique.com

 

 

 

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Published by lJennifer, Alice et Laetitia - dans traduction
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17 février 2011 4 17 /02 /février /2011 07:00

Soazig Le Bail aime à dire qu'elle s'occupe de la production non illustrée chez  Thierry Magnier. Elle s'occupe en effet de l'édition de romans. Ses premiers pas dans l'édition jeunesse se sont faits en tant que correctrice. C'est par un hasard de circonstances que Soazig Le Bail est nommée assistante d'édition chez Père Castor Flammarion. Elle a ensuite travaillé pour le festival Étonnants voyageurs de Saint Malo en Ille-et-Vilaine. Parallèlement, elle a continué à faire de l'édition en freelance chez Bayard et Pocket jeunesse. Enfin, Thierry Magnier a contacté Soazig Le Bail afin qu'elle développe une collection de romans. Elle a ainsi pu, comme elle le souhaitait, développer la littérature étrangère, notamment pour les romans adolescents. Elle a par exemple publié des auteurs américains comme Charlie Price, Maria Vrettos ou Barbara Wersba. Thierry Magnier a une politique éditoriale plutôt exigeante et singulière. Soazig Le Bail revendique une littérature pour adolescents qui doit avoir les mêmes objectifs que la littérature adulte et ne doit donc pas être considérée comme de la sous-littérature. On trouve ainsi dans les collections non-illustrée de Thierry Magnier des livres plutôt réalistes et souvent noirs.

Aujourd'hui, nous interviewons Soazig Le Bail au sujet de son travail d'éditrice concernant la production de littérature étrangère, son travail avec les traducteurs.

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Depuis combien de temps éditez-vous des textes d'auteurs étrangers ?

Depuis toujours. Depuis mon entrée à Castor poche. Entre 48 et 52 livres édités par an, la moitié étaient des titres écrits par des auteurs étrangers.



Parlez-vous des langues étrangères ?

Je parle un peu l'anglais. Mais je le lis surtout.
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De quelle manière choisissez-vous vos textes ? Avez-vous des critères de sélection ? Comment cela se passe-t-il, surtout quand les textes sont dans une langue inconnue pour vous ?

J'ai une très bonne lectrice pour les textes en anglais. C'est une ancienne stagiaire de la maison d'édition, qui connaît particulièrement mes goûts et la politique éditoriale de Thierry Magnier. Elle fait des fiches de lecture qu'elle me présente. Si la fiche de lecture m'intéresse, je lis le livre à mon tour.



Avez-vous un réseau de traducteurs avec lesquels vous avez l'habitude de travailler ?

C'est un réseau qui s'est créé dès Castor poche, notamment pour le suédois, et ces traducteurs me suivent, ce sont des amis, des contacts qui restent et qui suivent souvent l'éditeur.



Comment peut-on juger de la qualité d'une traduction ? Portez-vous beaucoup d'importance au respect du texte original ?

Je me fiche du texte original. Enfin pas vraiment, j'exagère, mais l'important pour moi c'est vraiment que le traducteur sache bien parler et écrire le français, que la lecture du texte soit fluide.



Suivez-vous vos auteurs ?

Je suis les auteurs étrangers comme je suis les auteurs français même si c'est différent. C'est vrai que si un auteur étranger sort un livre moins bon, je ne vais pas forcément le traduire car cela coûte plus cher. C'est également plus difficile pour un auteur étranger car il ne vient pas faire sa promotion dans des classes par exemple. Et puis je ne peux pas toujours avoir les textes des auteurs qui me plaisent.



Financièrement, un auteur qui a bien marché en France coûtera beaucoup plus cher. Mettez-vous en relation Barbara-Wersba-Notre-petite-vie-cernee-de-reves.gifl'auteur et le traducteur ? De quelle façon ?

C'est en fonction de l'auteur. Souvent, le traducteur aime avoir un lien avec l'auteur. C'est important pour lui de discuter, d'essayer de comprendre et il a toujours quelques questions à lui poser.

Après, tout dépend de l'auteur... Certains auteurs acceptent de discuter avec le traducteur, d'autres non.

Moi, je les laisse s'organiser comme ils le souhaitent, même si souvent, les auteurs ne veulent pas entrer en contact avec leurs traducteurs.



Et vous même, avez-vous des relations avec l'auteur ?

Je n'ai aucune relation avec l'auteur. Je suis en lien avec l'agent ou bien avec la maison d'édition mais jamais avec l'auteur lui-même.



Quel budget accordez-vous à la traduction ? Et l'entrée à Actes Sud a-t-elle eu un impact sur ce budget ?

Le budget est variable. On paie 19 € la feuille de 1500 signes donc tout dépend de la longueur des textes que nous avons trouvés. Il n'y a eu aucun changement de budget avec Actes Sud et cela a même une meilleure influence car Actes Sud est plus connu à l'étranger. Nous avons donc une meilleure influence pour la négociation étant donné qu'ils sont reconnus mondialement.

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Cherchez-vous des traducteurs transparents qui laissent parler l'auteur ou plutôt des auteurs-traducteurs ?

Je préfère qu'un traducteur soit aussi auteur du texte. Je souhaite qu'il soit la voix de la personne, qu'il s'imprègne de son univers tout en écrivant de beaux textes en français. Parfois la traduction colle beaucoup trop au texte et je trouve que ce n'est pas agréable à lire. Il y a une grande importance de la langue française dans les textes que l'on traduit.



Avez-vous des regrets, des déceptions sur certaines traductions ?

Des surprises plutôt que des regrets. Parfois, on se laisse emporter par la fiche de lecture, par l'histoire sans chercher à savoir comment est le texte. Mais cela dépend totalement de la responsabilité de l'éditeur, ce que j'assume totalement. Mais j'ai plus souvent de bonnes surprises que de mauvaises. Finalement, une traduction vous fait découvrir le texte tardivement et il peut y avoir des surprises.

 



Propos recueillis par Charlène Beau, Claire Le Bot, Coralie Sécher, L.P.



 

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