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14 février 2011 1 14 /02 /février /2011 07:00

Une traductrice, de l’ombre à la lumière du jour

 

 

 

Quel Français ou francophone peut prétendre avoir lu Edgar Poe, William Faulkner, Henri David Thoreau, Paul Auster ou tout autre auteur de langue étrangère alors qu'en réalité il n'a fait que parcourir une interprétation parmi d'autres d'un texte à l'origine en langue anglaise ? Et finalement, le nom de l'auteur lu en cette occasion, le traducteur, se trouve certainement quelque part sur l'ouvrage, sur la page de titre ou alors sur la quatrième de couverture ! Mais que serait donc notre littérature, notre vision du monde sans le travail pointilleux d'équilibriste – presque un art – des traducteurs littéraires ? Charles Baudelaire, Maurice-Edgar Coindreau, Brice Mathieussent, Christine Le Boeuf, les traducteurs construisent des ponts entre les langues, les cultures, les pensées et offrent un accès à des mondes multiples. À l'ombre des écrivains, ils illuminent notre culture littéraire d'une lumière nouvelle. Véronique Béghain a accepté de partager avec nous son expérience de traductrice de langue américaine.

Véronique Béghain, Normalienne, agrégée d’anglais depuis 1991, est Professeur au département études des mondes anglophones à l'Université de Bordeaux III ; elle enseigne la littérature américaine et la traduction, notamment dans le cadre du master des Métiers de la traduction dont elle sera bientôt directrice.

Co-rédactrice en chef de Transatlantica, elle est l'auteur d'une thèse sur John Cheever et lui consacre un ouvrage : John Cheever, l'homme qui avait peur de son ombre. Elle est également traductrice littéraire pour les éditions Gallimard, Le Rouergue, P.U.F., Ombres (Oscar Wilde, Robert Graves, Delmore Schwartz, Charlotte Brontë, etc.), responsable d’un partenariat avec Middlebury College (Vermont, Etats-Unis) et le Monterey Institute of International Studies (Californie, Etats-Unis) et l'auteur de nombreuses articles.



Bibliographie

Essais
 John Cheever, l'homme qui avait peur de son ombre , Paris, Belin, 2000
 Les aventures de Mao en Amérique, Paris, PUF, 2008
 La fabrique du sauvage dans la culture nord-américaine, Pessac, Presses universitaire de Bordeaux, 2009


Traductions
Graves Robert, Le cri, Paris, Ombres, 1995
Pancake Breece D'J, Qu'arrive-t-il au bois sec ? Paris, Rouergue, 2004
Rivka Galchen, Perturbations athmosphériques, Arles, Actes Sud, 2009
Brontë Charlotte, Villette, à paraître chez Gallimard
Traduction de nombreux articles dans des catalogues d'art, de psychanalyse, de philosophie. Traductions en cours des poésies de  Quincy Troupe


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Bibliographie complète  ici

 

graves-le-cri.jpg

 

 

Entretien

 

 

Le traducteur est reconnu dans le Code de la propriété intellectuelle comme auteur à part entière ; est-il également un créateur ? un écrivain ?

Assurément oui, s’il est considéré comme un auteur, il est évidemment un écrivain et un créateur.



Vous êtes responsable du master « Métiers de la traduction » à Bordeaux 3. Pourquoi, selon vous, en France, apparaît-il naturel d'apprendre le métier de traducteur et non pas celui d'écrivain ?

Cela est principalement une question de culture parce que du point de vue des Américains, par exemple, le métier d'écrivain s'enseigne et s'apprend également. Ce qui explique que les ateliers d'écriture soient très développés aux États-Unis notamment dans les universités. C'est plutôt en France que l'on considère que le métier d'écrivain ne s'apprend pas bien que les avis divergent à ce sujet. À l'échelle du monde, d'un point de vue culturel, le métier d'écrivain comporte des compétences qui s'apprennent. Évidemment, dans la traduction, il y une notion de création mais il y a aussi une dimension presque artisanale avec des techniques et des réflexes qui peuvent s'enseigner. Bien sûr, il n'y a pas de recette magique qu'il suffirait de transmettre mais plutôt une méthodologie qui, elle, effectivement, s'enseigne et se transmet. Parce qu'une traduction est une création, c'est le passage pour un texte d'une langue à une autre donc il y a beaucoup de choses à apprendre sur les structures des ces deux langues qui sont constantes et récurrentes. Il y a des méthodes pour traiter les différences linguistiques, des recommandations pour transcrire les références culturelles, toute une réflexion théorique que des futurs traducteurs doivent maîtriser.



Comment se déroule l'apprentissage de la traduction ? Y a t-il des spécialisations, par exemple entre traduction scientifique, littéraire, poétique ?

Il s’agit d’un master uniquement de traduction littéraire : au sens large, cela signifie que l'on n’enseigne pas la traduction au sens technique. Mais les corpus sont divers. Il peut s'agir d'essais, de poésie, de théâtre, de romans. Il n'y a pas de parcours spécifique à l'intérieur du master pour traiter de ces genres différenciés mais tous sont abordés par l'ensemble des étudiants et c'est bien pour ça, du reste, que les cours sont dispensés par des traducteurs de différentes spécialités. Par exemple, il y a un spécialiste du livre d'histoire, d'autres plutôt spécialisés dans le roman policier ou encore dans le livre d'art, etc. Donc nous essayons de confronter les étudiants à différents profils de traducteurs au sein des ateliers de traduction.



Est-il absolument nécessaire d'avoir des compétences universitaires pour être traducteur ?

Non ce n'est absolument pas une obligation. Dans la profession, il y a toute une série de traducteurs qui ne sont pas passés par ce genre de formations. C'est un métier où différents profils coexistent. Pourtant, on a tout de même considéré, il y a un certain nombre d'années, qu'il était intéressant de créer ces formations universitaires (le master Métiers de la traduction existe à Bordeaux depuis 2003) pour structurer d'une part la profession et par ailleurs pour éviter de voir fleurir de mauvaises traductions de personnes qui n'avaient absolument aucune formation dans ce domaine. Ce qu'il faut garder à l'esprit, c'est que ce n'est pas parce que nous n’avons pas été formé au métier que nous sommes  un mauvais traducteur. En revanche il y avait et il y a encore de mauvais traducteurs donc il est bien nécessaire de proposer des formations.



Le traducteur après une telle formation se contente-t-il d'être traducteur ou se lance-t-il éventuellement dans une carrière d'écrivain ? Que deviennent statistiquement les traducteurs que vous formez ?

Non, je n'ai aucune donnée sur ce sujet. A priori, je n'ai pas connaissance d'anciens élèves qui seraient devenus écrivains par la suite. Et même dans les autres masters ce n'est pas vraiment la voie royale pour devenir écrivain. Mais je pense que ce que voulait dire Tournier ce n'est pas qu'il faut être traducteur pour être un bon écrivain ; ce qu'il voulait dire, c'est que faire de la traduction est très formateur pour un écrivain mais non l'inverse.



Dans vos traductions, vous attachez-vous plutôt à respecter le texte ou vous positionnez-vous plus du côté du lecteur ? Est-ce plus du mot à mot ou faut-il tout réécrire ?

Ceci est un faux débat. On a toujours tendance à vouloir bipolariser les choses en disant : il y les ciblistes et les sourciers, ceux qui sont fidèles au texte d'un côté et ceux qui sont plutôt attentifs au lectorat et sensibles à l'adéquation de la langue française de l'autre. C'est un faux débat puisqu'un traducteur n'est jamais ni cibliste ni sourcier : il est forcément à l'écoute des deux pôles, c'est-à-dire qu’il se soucie d'être entendu et compris par un lectorat français. Mais il se soucie aussi de rendre la singularité du texte original, une voix, un rythme, un souffle, une construction. Donc on ne peut pas dire que l'on soit l'un ou l'autre ; on est constamment et forcément les deux. C'est bien pour cela que la traduction n'est pas une science. On est en équilibre en permanence et on fait des choix et parfois les choix que l'on fait penchent soit du côté de l'adéquation de la langue française soit du côté où l'on va plutôt forcer la langue française, pour la mouler aux exigences du texte que l'on traduit. Le traducteur est un peu un équilibriste. Moi je ne penche ni d'un côté ni de l'autre.



Peut-on imaginer aujourd'hui, malgré le nécessaire respect des droits de l'auteur et de l'intégrité de l'oeuvre qui prévaut en France, faire des « belles infidèles » comme cela a été fait dans le passé ?

Oui, on peut très bien imaginer de faire des belles infidèles aujourd'hui, pourquoi pas ? Il y a des choses qui ont été faites récemment, il y un poète qui a retraduit des poèmes d'Alfred Tennisson en assumant le fait d'être dans une belle infidélité au texte original. Ce n'est pas la tendance de l'époque mais ça peut parfois être intéressant.



Le traducteur doit-il être le plus transparent possible dans son travail de transmission ? Comment faire pour cacher le style d'écriture propre au traducteur et au contraire conserver celui de l'auteur traduit ?

Il restera forcément quelque chose de vous dans le texte que vous traduirez même si vous n'êtes que simple traducteur et non écrivain à part entière. Oui, le traducteur doit être transparent mais il ne l'est jamais totalement parce qu’il appartient à une époque déterminée, il transporte son propre bagage littéraire, il a une plume qui lui est personnelle et donc les choix linguistiques qu'il fait ne correspondent pas toujours aux choix qu'aurait faits un de ses collègues. C'est pour ça d'ailleurs qu'il faut retraduire les textes en permanence parce qu'ils vieillissent. Mais il y a forcément une part de la singularité du traducteur qui se reproduit dans son texte même si on peut et on doit chercher à limiter cela puisque nous ne sommes pas dans une œuvre de création. Par exemple, pour un choix entre deux mots synonymes, le cœur pencherait pour l'un ou pour l'autre, alors que celui du collègue pour un tout autre ou pour tel type de syntaxe et c'est ici, finalement, que se lit la marque personnelle du traducteur.

 

 

Traduit-on aussi les idées, les concepts, les cultures, les « mondes possibles » comme le disait Umberto Eco ?

Cela est toute la problématique de l'intraduisible, c'est-à-dire qu'il y a aussi une vision pessimiste de la traduction qui serait forcément lacunaire, imparfaite, inadéquate, insatisfaisante, parce que, notamment, une langue n'est pas seulement un agrégat de mots mais toute une culture. Donc, oui, il y a forcément des choses qui se perdent mais moi j'ai une vision plutôt optimiste de la traduction. Il y des barrières, des obstacles, des choses difficiles à traduire mais il y a quand même une grande part des « mondes cultures » des différentes langues étrangères que l'on arrive à faire passer par la traduction.



Antoine Berman, souligne quant à lui qu'une œuvre étrangère contient forcément des étrangetés et qu'il est impossible d'en traduire le sens. Qu'en pensez-vous ? Y a-t-il des termes ou expressions intraduisibles ?

Il y a des choses difficiles à traduire, oui. Des surnoms qui font sens dans une culture donnée et moins dans une autre. Des mots riches de strates accumulées d'histoire locale par exemple. Des termes qui désignent des comportements propres à une culture. Je n'ai pas d'exemples concrets qui me viennent à l'esprit mai oui,  il a des choses sur lesquelles on bute, c'est certain.



Est-ce qu'il faut, pour une meilleure traduction, bien connaître un auteur, l'apprécier, le suivre dans ses œuvres ?

Ce sont deux choses très différentes : l'apprécier et le connaître. Bien le connaître,  je pense que oui, ça peut être utile. L'apprécier, c'est ce que disent beaucoup de traducteurs, j'ai tendance à penser que l'on peut aussi traduire des choses que l'on n'aime pas forcément. Je pense qu’en détestant un livre, on se lasserait vite de le traduire. Pour autant, est-ce que cela signifie qu'on le traduirait mal, je n’en suis pas sûre. Je suis assez réservée quant à l'idée qu'il faille avoir une relation fusionnelle avec l'auteur ou son ouvrage pour bien le traduire, je n’y crois pas vraiment.



Traduire c'est trahir. Faut-il renoncer à l'idée d'une traduction parfaite ? A quel moment sait-on qu'une traduction est finie, qu'il faut s'arrêter ?

La question ne se pose jamais en ces termes parce qu'un traducteur a des délais de remise et qu’à un moment donné il faut bien remettre son travail. Donc il va tenter d'affiner du mieux qu'il peut son texte, en sachant qu'il peut y revenir par la suite, lors de la correction des épreuves. Et puis il faut bien clore le manuscrit à un moment ou un autre ; alors, ensuite, on peut bien sûr avoir des regrets. Parfois on a encore une chance de se rattraper à l'occasion d'éventuelles rééditions des œuvres.



Le traducteur n'est jamais satisfait ?

Je ne me pose jamais la question comme ça. On découvre toujours quelque temps après, cinq, dix, quinze ans après, que pour telle traduction on aurait pu fait un autre choix. En tout cas, je ne vis pas dans l'insatisfaction permanente, le traducteur qui s'autoflagelle n'est pas une posture qui m'intéresse. Lorsqu'on remet une traduction, sans doute lui trouvera-t-on des imperfections avec quelques années de distance mais sur le moment on est content d'avoir signé. Moi, j'ai toujours été satisfaite, pas parce que je considérais que mon travail était parfait mais parce que j'avais le sentiment d'être venue à bout de quelque chose. Mais c'est comme la vie, on doit faire des choix. On peut passer son temps à se demander si on a fait les bons ou tout simplement poursuivre son chemin. Je ne suis pas dans cette problématique de faire son deuil. On trouve ça chez certains penseurs de vision très mélancolique mais ce n'est pas du tout mon éthique.



En partant du fait que les langues vieillissent et se modifient sans cesse, en particulier en ce qui concerne l'argot, est-il important pour une maison d'édition de renouveler régulièrement ses traductions ?

Qui vieillissent, oui, mais ça ne veut pas dire que ce qui est le plus ancien est forcément le plus daté. Le vieillissement de la traduction c'est une réflexion qui mériterait des pages et des pages, d'ailleurs, il y a un ouvrage sur la retraduction, cette année, qui va sortir bientôt auquel j'ai contribué et qui s'interroge sur cette question. Est-ce que c'est la langue qui vieillit ou est-ce que c'est la traduction ? Toujours est-il que la traduction paraît essentielle. Moi, je viens de finir la retraduction de Villette de Charlotte Brontë, et je crois que cette retraduction était nécessaire parce que les options de la traduction existante ne donnaient pas la mesure de la puissance de ce roman. Il me semblait important de régénérer le texte en le restituant dans toute sa complexité notamment narrative, discursive qui était celle de Charlotte Brontë.



Que lisez-vous ? En quelle langue ?

Je lis en français, en anglais. Des œuvres de littérature américaine contemporaine ou française, contemporaine aussi.



Lisez-vous des œuvres traduites ?

Rarement, un peu. De temps en temps, oui, mais je n'ai pas beaucoup de temps. Je manque déjà de temps pour explorer la littérature américaine qui est mon domaine de spécialité, lui-même très vaste. Mais il m'arrive parfois de lire des traductions de l'allemand, de l'espagnol, de l'italien.



Prenez-vous le temps de lire le nom du traducteur (qui est souvent un peu caché sur l'ouvrage) ?

Oui, toujours. Je regarde toujours qui a traduit et dans quel cadre, quelle collection, quelle maison.

Rivka-Galchen-Perturbations-atmospheriques.gif

Cette non-visibilité du traducteur serait-elle comme le disait Brice Mathieussent dans une interview, liée à une volonté du lecteur de demeurer seul avec l'auteur choisi sans être encombré par divers noms de traducteurs ou seraient-ce plutôt les maisons d'édition qui, pour être plus efficaces, mettent en valeur le nom de l'auteur qui résonne souvent plus que celui du traducteur ?

Il y a plusieurs choses : les maisons d'édition, on doit leur rappeler constamment qu'il ne faut pas oublier le traducteur. Mais ce ne sont pas seulement les maisons d'édition mais aussi la presse, les médias qui oublient trop souvent de signaler le nom du traducteur. Il y a pas mal d'éditeurs qui savent très bien ce que la littérature étrangère doit aux traducteurs, il y en a quand même beaucoup qui sont attentifs à cela.

Quant au lecteur, je crois que souvent – enfin, il me semble –, une grande majorité des lecteurs ne se posent pas même la question de savoir si ce qu'ils lisent est une traduction ou pas. Il y a beaucoup de lecteurs qui, au fond, quand ils prennent un livre n'y pensent pas. Ce n'est pas forcément un mal. Ils abordent un texte sans avoir à l'esprit qu'il s'agit d'une traduction.



Mais peut-être, si le nom du traducteur était plus visible, se poseraient-ils plus souvent la question ?

Oui, peut-être, et je pense que c'est plutôt une bonne chose que les gens aient conscience qu'ils ne pourraient lire de littérature étrangère sans les traducteurs, en tout cas, tant que l'on n'est pas suffisamment compétent dans la langue de l'auteur que l'on désire lire. L'invisibilité c'est aussi quelque chose que l'on peut vouloir. Enfin, il ne faut pas que, d'un point de vue socioéconomique, le traducteur soit trop invisible pour pouvoir être pris en compte correctement dans le marché du livre. Mais littérairement ce n'est pas un mal que le traducteur soit relativement invisible. Qu'est-ce que ça donnerait si un traducteur devenait hypervisible ?



Quand vous lisez des œuvres traduites de l'anglais, es-ce que vous vous amusez à repérer les éventuelles erreurs de traduction ?

Ce n'est pas tant que je m'amuse à les repérer. Les choses me sautent aux yeux et je me dis, tiens, ça, ça sent vraiment l'anglais ou ce choix de temps est complètement incohérent. Il m'arrive effectivement dans le cas de traductions qui à mon sens ne sont pas très réussies, d'ailleurs, au bout d'un moment, d'arrêter de lire. Ça m'empêche même d'aller plus loin dans la lecture quand j'ai affaire à une traduction où il y a des anglicismes à chaque page.



Y-a-t-il une œuvre que vous auriez aimé retraduire ?

Non, je ne peux pas donner d'exemple particulier. Enfin il y beaucoup d'œuvres que j'aimerais retraduire mais pas forcément parce que la traduction est mauvaise ; tout simplement parce que c'est toujours un bonheur de traduire, d'être corps-à-corps avec un texte que l'on apprécie. Le traducteur au premier chef est en fusion avec le texte.



Finalement, ne pourrait-on pas considérer qu'au lieu d'être l'ombre de l'auteur, le traducteur serait plutôt sa lumière ?

Oui, on peut très bien jouer sur ces deux image-là. Le traducteur est dans l'ombre, assurément. Et c'est aussi un des bonheurs du métier. On peut très bien s'en contenter. On n’a pas forcément envie d'être sur la sellette. En ce qui me concerne, ça me convient parfaitement d'être l'ombre. Pourvu que cette ombre soit correctement rémunérée ! Après, on peut dire qu'un auteur accède à une certaine lumière grâce à son traducteur. Certaines personnes considèrent qu'un texte n'existe que lorsquel celui-ci a été traduit, ce qui est plutôt intéressant comme idée. Il acquiert un nouveau statut à partir du moment où il est traduit, une sorte de fertilisation du texte par le biais de la traduction.



Est-ce que le traducteur est un passeur ?

Oui et non. On dit souvent que c'est un passeur mais en fait il fait œuvre de passeur, parce qu'effectivement il est dans une posture de transmission de quelque chose. Mais en même temps un passeur c'est quelqu'un qui va faire passer un objet bien défini, bien particulier. Ce que je crois c'est que dans la traduction un texte n'est jamais totalement clos et que la traduction ne fait que l'ouvrir à d'autres possibilités qui sont toujours là en lui. De ce point de vue on ne peut pas dire qu'il y ait un objet clos et circonscrit qui passe d'une main à une autre. Il y a plutôt une forme de transformation qui s'opère et donc l'objet est transmuté. Dans un sens on peut dire aussi que nous sommes des passeurs, oui. Mais on ne passe pas un objet A qui reste A au bout du compte. L'objet passe par un processus de transformation c'est quand même un peu particulier comme forme de transmission.

Breece-Pancake-Qu-arrivera-t-il-au-bois-sec.gif

 

 

Vous avez traduit Breece D'J Pancake, auteur d'un unique recueil et le premier roman de Rivka Galchen ; pourquoi ces choix ?

Ce sont des commandes, je ne les ai pas choisis. Breece D'J Pancake n'était pas forcément très connu, il est l'auteur d'un unique recueil de nouvelles donc le retentissement de son œuvre est un peu limité. Il avait été un peu oublié dans l'édition française, il y avait donc une sorte de lacune à combler. Et pour Rivka Galchen, son premier roman avait eu beaucoup succès au Etats-Unis, il y a eu une bonne presse donc c'est pour ça aussi que l'éditeur a voulu le traduire.


 

 

 

Est-ce que le traducteur est un découvreur ?Veronique-Beghain-John-Cheever.gif

C'est une possibilité et cela m'est arrivé aussi de faire des propositions.



Traduire  John Cheever, vous y avez déjà pensé ?

Cheever, oui, mais à l'époque je n'avais pas frappé à la bonne porte.



Avez-vous souvent proposé une œuvre ?

Oui, ça m'est arrivé au début de ma carrière avec par exemple un recueil de nouvelles de Delmore Schwartz, Hôtel Delmore, publié aux éditions Ombres.



Dans ce recueil de nouvelles de Pancake, il y a beaucoup de dialogues, d'argot, de mots familiers ; avez-vous rencontré des difficultés particulières pour les traduire ?

C'est toujours un problème, la langue familière, surtout qu'en anglais les marqueurs de l'oralité sont plus présents et on ne peut se permettre de les rendre trop présents dans la langue française. La restitution de l'oral à l'écrit est effectivement le problème numéro un. Je pense qu'il faut s'écouter, se faire confiance, travailler à la voix, au « gueuloir », comme le disait Flaubert, pour que les dialogues qu'on produit soient aussi authentiques qu'ils peuvent l'être dans la version originale. Même si l'authenticité en littérature est toujours limitée puisqu'on est justement dans de l'artifice ; donc c'est bien pour ça que les dialogues en littérature sont vraiment quelque chose de très particulier. C'est une recréation, donc forcément artificielle, de quelque chose qui est censé être assez authentique et spontané. Il faut sans cesse jouer sur ces deux plans en même temps et cela dépend aussi du degré d'authenticité ou de tonalité authentique qui peut permettre facilement de se recréer une voix similaire en français.



Vous utilisez parfois la note de bas de page pour expliciter certaines particularités américaines qui ne sont pas clairement compréhensibles par un francophone. La note de bas de page serait-elle finalement un joker offert au traducteur lorsqu'il est en difficulté ?

Les notes de page sont toujours en discussion avec l'éditeur. Selon l'éditeur avec lequel on travaille, il optera pour ou contre la note de bas de page. Je ne suis pas une adepte des notes de bas de page mais je n'y suis pas non plus complètement hostile. Il ne faut surtout pas que ça prenne des proportions trop démesurées. Dans ce recueil, il y en a quelques-unes, notamment pour une nouvelle dont l'arrière-plan socioculturel est tel que ça peut être intéressant pour le lecteur d'avoir quelques précisions supplémentaires.



Comment arrivez-vous à concilier le métier d'enseignante et celui de traductrice ?

Cela  peut parfois être difficile. Disons que j'essaie d'organiser mes années universitaires de façon à m'accorder des périodes où j'ai un peu de temps pour traduire. Et il y a des périodes où je ne traduis pas beaucoup ; par exemple, là, dans les mois qui viennent, je ne vais sans doute pas traduire beaucoup car j'ai énormément de cours. En général c'est le pôle universitaire qui va l'emporter mais je tente d'équilibrer. Mais, forcément, j'ai plusieurs casquettes et je suis amenée à en changer régulièrement, parfois dans une même journée. C'est vrai que pour certaines traductions il faut avoir beaucoup de temps devant soi et pour d'autres ce n'est pas toujours nécessaire d'avoir à se couper de ses autres activités. Il m'arrive effectivement de passer un moment à traduire dans une journée, de m'arrêter, de reprendre, donc ça dépend vraiment des textes. Et, bien sûr, il faut tenir compte aussi du temps qui nous est imparti pour finir cette traduction donc c'est toute une organisation mais on y arrive!

Encore merci à Madame Béghain pour cet échange. Désormais, je ne lirai plus de littérature étrangère sans m'arrêter un instant sur le nom de son traducteur car parfois il se peut qu'il s'agissse d'un être exceptionnel.

 

 

 

Propos recueillis par Kadija, L.P. bibliothèques


Un autre entretien avec Véronique Béghain sur Tradabordo.

 


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Published by Kadija - dans traduction
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3 février 2011 4 03 /02 /février /2011 07:00


Terry-Pratchett-l-art-du-disque-monde.gif


Patrick Couton a un parcours atypique. Après avoir suivi une formation de traducteur-interprète à Tours, il décide de se lancer dans… la musique, son autre passion. Guitariste, banjoïste et spécialiste de l’autoharpe, il enregistre et tourne beaucoup avant de revenir à la traduction dans les années 1980, lorsque son ami Pierre Michaut lui propose de traduire Les Mémoires de Jim Thompson pour sa maison d’édition, l’Atalante, qu’il vient de créer et à laquelle Patrick Couton restera fidèle. Il traduit par la suite quelques polars (Howard Fast, Donald Westlake…) mais pas autant qu’il aurait aimé car c’est un passionné du genre. Le fait d’avoir eu l’écrivain Thomas Narcejac comme professeur de français et de latin y est pour beaucoup. Il se spécialisera dans les littératures de l’imaginaire, surtout la fantasy et la science-fiction, en traduisant le cycle de Corum de Michael Moorcock, Les Chroniques d’Alvin le Faiseur d’Orson Scott Card, le premier tome de La Compagnie noire de Glenn Cook et bien sur Les Annales du Disque-monde de Terry Pratchett. L’œuvre de l’écrivain anglais comporte plus d’une trentaine de tomes à ce jour et la traduction que Patrick Couton en a faite lui a valu la reconnaissance éternelle de tous les lecteurs de fantasy français tant il sait retranscrire le style déjanté, humoristique et typiquement anglais de Sir Terry Pratchett. Son travail remarquable a été récompensé par Le Grand Prix de l'Imaginaire en 1998, et le Prix Imaginales – prix spécial du jury – en 2002, pour l'ensemble de ses traductions du Disque-monde. Il a également traduit la trilogie des Johnny Maxwell, toujours de Terry Pratchett, qui est extérieure à l’univers du Disque-monde.  Rencontre avec un traducteur qui alterne entre musique et traduction.

 

 

 

Voyez-vous une ressemblance entre traduire un auteur et interpréter la musique d’un compositeur ?

Oui, parce que dans les deux cas on interprète. Le traducteur interprète la pensée de l’auteur, ce n’est pas la traduction simultanée comme le font les interprètes de conférence, mais il y a quand même une part d’interprétation. On adapte inconsciemment son propre style et en musique c’est la même chose. Sauf si on veut vraiment faire de l’identique. Je connais des gens qui font ça, qui font du Beatles comme les Beatles. En ce qui me concerne, ce n’est pas mon truc car quand j’interprète des compositions d’autres musiciens, je le fais à ma manière et, en traduction, j’ai tendance à le faire aussi. Normalement, il faut copier au plus près ce que dit l’auteur mais je ne trahis pas sa pensée pour autant, même si la formule « traduction-trahison » est souvent citée. On trahit toujours un peu, on ne peut pas faire autrement, je pense qu’il y a une part de soi qui intervient, j’en suis même à peu près sûr. Donc musique et traduction pour moi, effectivement, ça se ressemble.


Peut-on dire que le traducteur doit maîtriser la stylistique des deux langues, afin de cerner le style d’un auteur et être ainsi plus libre de le restituer fidèlement, comme le musicien doit intégrer le rythme, auquel il doit invariablement se soumettre, pour pouvoir ensuite s’exprimer par la mélodie ?

En musique c’est différent, car il m’arrive de changer carrément le rythme de la musique d’origine, je fais les choses à ma sauce. En traduction je ne vais pas aussi loin. J’essaie quand même de me tenir assez près de l’auteur, mais c’est évident que j’utilise un vocabulaire qui est le mien, en français, j’entends. Un autre traducteur utiliserait peut-être un autre vocabulaire, sans pour autant trahir la pensée de l’auteur. Il y a deux écoles en traduction : les sourciers et les ciblistes. Les sourciers sont ceux qui restent près de la source et collent vraiment au texte original, et les ciblistes c’est le confort de lecture comme dirait Pierre Michaut (l’éditeur) : le confort de lecture en priorité car un lecteur français ne doit pas sentir l’anglais derrière. Je pense que le truc, c’est d’être les deux à la fois. C’est-à-dire être très proche du texte anglais mais que le texte donne l’impression d’avoir été écrit en français. Il y a beaucoup de grands traducteurs qui font ça, je ne connais pas tous les traducteurs non plus, mais l’un d’entre eux que j’aimais beaucoup était Maurice-Edgar Coindreau qui était de la Roche-sur-Yon, qui a traduit notamment William Faulkner. Lorsque j’ai lu pour la première fois un livre de Faulkner en version bilingue, et comparé les deux textes, celui de Coindreau étaient quasiment identique au texte de Faulkner mais en même temps quand on lisait le texte français, ça allait de soi, comme s’il l’avait écrit en français, et ça c’est très fort.


Le travail d’un traducteur peut-il aussi être comparé à celui d’un musicien accompagnateur : un guitariste rythmique, par exemple, qui suit chaque changement de ton du soliste pour que celui-ci s’exprime librement ?

Normalement le soliste n’a pas à changer de ton comme ça sans prévenir. Dans la musique que je pratique, en tout cas, on est dans une tonalité, ou alors c’est prévu à l’avance. L’accompagnateur qui accompagne le soliste, il faut qu’il le suive donc dans les changements de ton. Non, mais ça dépend de ce qu’on entend par « changements de ton » parce qu’en musique, changer de ton c’est, par exemple, un morceau joué en do et on le passe en sol. Là, on change de ton carrément. Cela dit, dans la traduction, ce que vous entendez par ton peut être le niveau de langage. Il faut suivre l’auteur exactement, quand il évolue, c’est quasiment un chemin parallèle. Si l’auteur tourne à gauche dans sa façon de s’exprimer, il faut que le traducteur en fasse autant. Il faut vraiment suivre l’auteur dans ses humeurs. Si, à un moment, l’auteur devient drôle, il faut être drôle aussi autant que possible.
Terry-Pratchett-Je-m-habillerai-de-nuit.gif
Donc la musique et la traduction se ressemblent mais pas forcément à ce niveau-là. Il y a aussi un autre rapport entre la musique et la traduction : c’est au niveau de l’écriture et du rythme d’une phrase, par exemple. Il faut qu’une phrase soit bien balancée, qu’elle ait un rythme, des couleurs sonores, que ça sonne. Donc le choix des mots est parfois important, pour que ca sonne bien en français. C’est encore plus impératif lorsqu’on traduit une pièce de théâtre – cela ne m’est arrivé qu’une fois – car là, il faut bien garder à l’esprit que lorsqu’on traduit le texte, qui n’est que du dialogue, il faut que les phrases viennent bien en bouche. Si c’est des trucs imprononçables, les comédiens vont exécuter le traducteur !  Je me souviens lorsque j’ai traduit cette pièce…


La Descente d’Orphée de Tennessee Williams ?

Oui c’est ça. Je disais le texte à haute voix.

 

à paraître

avril 2011

 

Aujourd’hui, on peut facilement se documenter sur les références culturelles d’un pays évoqué dans un roman mais pensez-vous qu’il existe une différence entre un traducteur qui a vécu dans le pays d’où sont issus les ouvrages qu’il traduit, et qui est donc imprégné de sa culture, et un traducteur qui ne voyage pas ?


C’est un avantage d’avoir vécu dans le pays. Et plus on y vit longtemps mieux c’est. Moi je n’y ai pas vécu assez longtemps. Effectivement, Internet aide, maintenant, mais quand on connaît une culture, c’est plus facile, bien sûr.


Comme les références qui font appel à des connaissances qui ne s’apprennent pas dans les livres mais dans la vie quotidienne ?

Voilà, bien sûr. Toutefois les références évoluent parce que même si j’avais vécu aux États-Unis pendant cinq ans, il y a trente ans, ça serait dépassé. Là, je ne serais plus dans le coup.


C’est pourquoi on retraduit parfois ?

Oui mais ça dépend. Lorsqu’on retraduit un bouquin américain écrit dans les années 1920, par exemple, et qui a été traduit en France dans les années 1920. Une nouvelle traduction faite maintenant, avec le langage d’aujourd’hui, ne collerait pas forcément avec la langue des années 1920 utilisée par l’auteur américain à cette époque. On pourrait retomber sur des anachronismes ou des expressions qui n’avaient pas cours à l’époque, et ça ce n’est pas bien non plus. Je sais bien que l’on retraduit régulièrement Shakespeare mais on ne va pas mettre forcément des expressions actuelles. Si Shakespeare, à son époque, avait été parfaitement bien traduit par un Français, on ne pourrait pas faire mieux, on ne va pas retraduire/moderniser Molière ! Cela dit, Rabelais, on l’a modernisé… car c’est vraiment difficile à comprendre dans la langue de l’époque, pour un Français d’aujourd’hui. Les romans du Moyen-âge on est obligé de les réadapter un peu, mais en gardant un style un peu « ancien », parce que si on faisait ça à la façon de San Antonio cela ne collerait pas c’est sûr. Quoique Rabelais/San Antonio, il y a un certain rapport ! (rires)
 

Le traducteur André Markovitcz dit que « pour bien traduire l’anglais il faut avant tout bien connaître le français »…

Ah oui, bien sûr ! 


Certains traducteurs ne sont pas aussi à l’aise à l’oral qu’à l’écrit.

C’est mon cas ! Ce n’est pas indispensable de maîtriser l’anglais, enfin si, quand on le lit, il faut le comprendre ! Mais moi, lorsqu’on me demande d’écrire en anglais, je n’aime pas ça, ce n’est pas un exercice que j’ai pratiqué  beaucoup, mais quand je lis un bouquin en anglais, je n’ai pas de problème à le comprendre. Après, effectivement, la chose très très très importante, pour le traducteur, c’est de connaître la langue dans laquelle il traduit : le français. Il faut être très bon en français pour bien traduire parce que je connais des gens qui sont parfaitement bilingues, et on pourrait se dire qu’ils vont faire des traductions extraordinaires, mais le problème c’est qu’ils ne maîtrisent pas bien le français.
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Vous traduisez principalement des littératures de genre, notamment de la fantasy et du polar, est-ce que votre façon de travailler change selon le genre de l’œuvre ? Je pense à des auteurs très différents comme Orson Scott Card, dont les récits sont très structurés et documentés, Glenn Cook – pour le premier tome de La Compagnie noire – qui possède un style sombre qui tranche radicalement avec la production de fantasy actuelle, ou l’humour décalé et typiquement anglais de Terry Pratchett.

Je ne sais pas. Je ne me pose pas ce genre de questions. C'est-à-dire que j’entre dans l’ambiance du bouquin et donc suis inconsciemment le style de l’auteur, enfin j’espère ! Donc, effectivement, le premier Glenn Cook que j’ai fait, j’en ai bavé d’ailleurs, pas au niveau de l’ambiance à restituer mais parce qu’il avait des constructions très particulières et des phrases très courtes qui contenaient des tas d’informations pas faciles à mettre en français. C’était très difficile à traduire mais intéressant ! Il faut s’adapter à l’auteur. J’espère m’adapter, mais c’est inconsciemment.


Concernant ces littératures dites « de genre » ne pensez vous pas qu’elles sont sous-estimées en France ?

Oui, bien sûr, mais ça a toujours été comme ça en France. Effectivement dans les pays anglo-saxons, en Angleterre par exemple, les rayons Fantasy sont plus importants, il suffit de voir les chiffres de ventes de Terry Pratchett en Angleterre et en France. Il y a une différence monstrueuse, c’est incroyable, il vend des centaines de milliers d’exemplaires ! En Angleterre, ce n’est pas forcément la littérature fantastique et science-fiction, fantasy, c’est aussi la littérature policière, qu’ils ont toujours adorée.  Il y a des grands noms anglais qui sont restés quand même ! La littérature policière marche tout le temps dans ces pays. Ils ont toujours été plus portés sur les littératures populaires que les Français. C’est dommage.


Vous dites ne pas lire une œuvre avant de la traduire ?

Je sais, ce n’est pas bien ! (rires)


Cela se rapproche du style de Terry Pratchett qui déclare ne pas faire de plan, ne pas savoir, la plupart du temps, comment se terminera son histoire avant d’écrire la dernière page ?

Ah oui ? Je ne me souvenais pas de ça ! Je l’ai peut-être lu, effectivement, oui, mais je n’ai pas voulu faire comme lui, hein !  Je faisais déjà selon ce principe bien avant de traduire Terry Pratchett. Au début je lisais les bouquins puis après je me suis dit : à quoi ça sert ?...  Mais c’est mon cas personnel. En principe, il faut lire le bouquin avant de le traduire. Je ne dirais jamais qu’il faut faire comme moi, ne pas le lire. Moi, pour l’instant, ça marche dans mon cas, et puis comme je l’ai souvent dit à propos de Pratchett, il ya tellement de difficultés que le lire au préalable c’est décourageant. Je préfère aborder les difficultés les unes après les autres. Au fur à mesure qu’elles se présentent.


Justement, lorsque vous rencontrez une expression, ou un jeu de mots qui n’a pas d’équivalent en français, quelles sont vos méthodes pour ne pas trahir le texte ?

Je cherche ! Mais pas longtemps, parce que je suis un peu fainéant (rires). Je cherche cinq minutes et puis je laisse tomber, je fais autre chose, je prends un café, je regarde la télé... Euh oui, parce qu’il faut dire que je travaille aussi avec la télé allumée. Vraiment, je ne suis pas l’exemple à suivre ! Mais quand je suis concentré sur mon truc, je n’entends rien, et quand je bloque, je cherche un peu et puis… (soupir) Et comme j’ai un fauteuil à pivot, je me tourne vers la télévision pendant cinq à dix minutes et quand je reviens au bouquin, bing, ça vient ! Ça vient ou ça ne vient pas ! Mais très souvent j’ai la phrase qui me vient. Mais pas forcément pour les blagues. Les blagues, je cherche des fois un bon moment. Les références, on finit toujours par trouver, et les jeux de mots aussi, ce qui arrive souvent chez Pratchett.

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Je me rappelle une fois où j’ai lu une référence à une chanson de Jacques Dutronc avec « Crack Boum Hue »  dans Accros du roc.

(Rires) Ah bon ? Je ne me rappelle pas ! Il devait certainement y avoir une référence à un chanteur populaire anglais. Dans Accros du roc j’en ai mis beaucoup, car il y en avait pas mal dans l’original. Avec des références parfois difficiles à trouver que même les lecteurs anglais ne voient pas, mais des tas de lecteurs de Pratchett en voient quelques-unes. Il y a trois ou quatre ans, il y avait un site qui répertoriait tout ça, très utile pour moi. Pour chaque bouquin, il avait des pages et pages avec les références précises. Par exemple, page tant, tel personnage dit cela, c’est une citation d’un sonnet de Shakespeare, ce qui montre qu’ils étaient très perspicaces car ces références sont ardues. Par exemple dans Accros du roc, encore une fois, il y avait beaucoup de références sur des chansons traditionnelles anglaises, et comme je connais pas mal la chanson traditionnelle française et que je connais des chanteurs traditionnels, je n’ai pas rencontré beaucoup de problèmes. Soit je trouvais moi-même la chanson française correspondante, soit je demandais à un copain : « Tu ne connaîtrais pas une chanson sur tel sujet ? ».


Comme cette référence dont vous m’aviez parlé auparavant sur l’expression : « Some Felonious Monk », qui faisait référence au jazzman Thelonious Monk et littéralement intraduisible…

Oui, c’était un personnage qui parlait d’un moine, qui une nuit entrait dans un temple pour voler un cor, l’instrument de musique, en or. Il s’agissait d’un voleur habillé en noir, et le personnage auquel il raconte l’histoire dit « j’en ai rien à faire de ton « felonious monk » (moine félon). Alors là je me suis dit : qu’est ce que je fais ? Il se trouve que le personnage était donc habillé tout en noir et que avant de rentrer il avait enlevé ses chaussures, il est donc allé en chaussettes pour aller voler le cor. Je l’ai donc traduit par « j’en ai rien à faire de ton moine en chaussettes noires » cela faisant références au groupe français Les Chaussettes Noires et le nom d’Eddy Mitchell est Claude Moine. Évidemment c’est plus dur à trouver, mais certains lecteurs l’ont remarqué. Mais j’ai mis un certain temps avant de la trouver !


Après tant d’années à traduire Pratchett, vous arrive-t-il d’être déçu d’un de ses livres ?

Ah non ! J’ai toujours autant de plaisir à le traduire, j’adore ça !


Et vous, vous arrive-t-il de vous décevoir ?

J’évite de me relire, mais parfois je suis obligé de retomber sur des passages que j’ai traduits, car dans certains bouquins il y a des références aux volumes précédents, pour les noms de personnages,  parce que j’ai beau noter, il ya toujours des choses qui m’échappent. Heureusement, j’ai tout dans l’ordinateur et je retrouve toujours.


Il vous arrive d’être en désaccord avec Pierre Michaut (l’éditeur) ?

Non, rarement. Il ne lit même pas les bouquins en langue originale. Je pourrais écrire n’importe quoi à des moments, du moment que ça se tient pour le lecteur ça pourrait passer (rires). Quand je finis ma traduction je l’apporte à Pierre et il met des annotations, ça peut-être une blague qu’il n’a pas comprise, des fois des changements de place de virgule, il ya toujours quelque chose, pas forcément à toutes les pages, mais ses corrections sont toujours les bienvenues, c’est très rare que je proteste. Je ne suis pas du genre à crier : « Nan, je veux ma virgule ici !! » (rires).Terry-Pratchett-a-science-du-disque-monde.gif


Lors de votre collaboration avec Lionel Davoust pour La Science du Disque-Monde avez-vous changé de manière de travailler ?

Non, pas du tout. On avait chacun des chapitres différents, le principe de La Science du Disque-monde est d’avoir un chapitre qui se passe dans le Disque-monde et ensuite un chapitre scientifique donc pas écrit par Terry Pratchett mais par les scientifiques Jack Cohen et Ian Stewart. Ils commentent scientifiquement et expliquent ce qui est dit dans la partie « rigolote » écrite par Pratchett. Je ne traduisais que la partie marrante et un autre traducteur, Lionel Davoust, traduisait le côté scientifique. J’avais le côté le plus facile !


Quelles sont les œuvres que vous avez particulièrement aimé traduire et pourquoi ?

Pratchett évidemment ! Et puis les premiers tomes des chroniques d’Alvin Le Faiseur d’Orson Scott Card, que j’avais lus avant de traduire, et j’avais beaucoup aimé, les suivants moins. Par contre je peux dire que je n’ai pas vraiment aimé Les Journaux de voyage de Jean-Jacques Audubon, c’était plutôt rébarbatif.


Aimeriez-vous traduire d’ une autre langue que l’anglais ?

Il faudrait que j’apprenne d’autres langues ! J’ai fait de l’allemand au lycée, j’étais d’ailleurs meilleur en allemand qu’en anglais. Mais je passerai trop de temps dans les dictionnaires. Cela dit, pour mon premier ouvrage (Vaurien, Mémoires de Jim Thomson), j’ai passé mon temps dans les dictionnaires, je vérifiais tout, maintenant mon vocabulaire s’est enrichi.


Discutez-vous parfois avec d’autres traducteurs de certains aspects/difficultés du métier ?

Non, on ne parle pas trop boutique. Éventuellement, on se demande : « qu’est-ce que tu traduis en ce moment ?». Pour ce qui est des difficultés, il y a un site internet, «les Babélistes », où la plupart des traducteurs de fantasy se retrouvent. Quand l’un d’eux a un problème avec un terme, une expression, il pose la question, obtient rapidement une dizaine de réponses et il choisit celle qui lui convient. Mais oui, il y a ce genre d’échange entre traducteurs, par mails.


Vous avez déclaré que vous aviez du mal désormais à lire de la littérature traduite et préfériez lire des auteurs français. Lisez vous en langue originale ?

En langue originale, c’est rare. Pierre m’a fait lire le prochain roman que je vais traduire, je l’ai lu avant, pour une fois ! Sinon, je lis des biographies de musiciens, qui ne sont jamais traduites en français.

En français, je lis peu, beaucoup moins qu’avant, j’ai moins le temps, mais j’aime beaucoup Simenon ! C’est un style d’écriture que j’aime beaucoup, qui paraît limpide, simple, et couler de source et puis pas tant que ça !


Vous vous considérez davantage comme un traducteur ou un musicien ?

Quand on me demande mon métier, je dis musicien. On me répond souvent : « Oui mais comme vrai métier ? » Pour la plupart des gens c’est un truc qu’on fait à côté. Mon vrai métier c’est musicien, et comme passe temps, je fais des traductions.


Justement, ça se passe comment l’organisation de la journée type de Patrick Couton ?

Le matin je me mets devant mon ordinateur pour traduire mais comme je le disais précédemment, dès qu’il ya une difficulté je m’arrête, pour regarder la télé et aussi, – j’ai toujours un instrument à portée de main –, je m’arrête, je joue vingt minutes, une demi-heure, pour travailler quelque chose, donc c’est mêlé. L’après-midi je traduis peu, on n’est pas efficace en début d’après-midi ! Et après entre 17 et 19 heures, là, on donne à fond car c’est la bonne heure pour le travail intellectuel.


Quels sont vos projets de traduction ?

Actuellement je termine un Pratchett, le quatrième volume de Thiphaine Patraque du Disque-monde, et puis après sans doute un premier roman d’un jeune auteur américain de fantastique SF. Pour dire, je l’ai lu avant celui-là ! (rires)


Et vos projets musicaux ?

Alors là, des tonnes ! Discographique déjà. J’ai deux projets de CD et j’ai l’idée d’un troisième, et sinon des projets de tournées. L’année prochaine, à partir d’octobre, je vais travailler une nouvelle fois pour les jeunesses musicales de France (JMF), concerts donnés dans toute la France à des scolaires. J’ai fait ça déjà il ya trois ou quatre ans, ça marche pas mal même s’il y a de moins en moins de bénévoles. Ils peinent actuellement à trouver la relève.

Merci, Patrick !


 

pos recueillis par Marine et François, L.P. éditeur.

 


 

Lire également :  Interview sur Vade-Mecum, site francophone des  Annales du Disque-Monde



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Published by Marine et François - dans traduction
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23 janvier 2011 7 23 /01 /janvier /2011 07:00

Robert Amutio

Notre première rencontre avec Robert Amutio a eu lieu au café de l’Utopia où nous devions lui soumettre le projet de l’interview et lui parler des questions que nous avions préparées. L’un de nos camarades est venu se joindre à nous en nous faisant la promesse de ne pas trop faire de digressions et de nous laisser tranquilles – parole qu’il n’a pas tenue, mais nous n’allons pas lui en vouloir d’aimer Roberto Bolaño, l’auteur que Robert Amutio a majoritairement traduit. Ainsi, au fur et à mesure de la discussion, nous avons réalisé que l’interview se déroulait et nos poignets ont été soumis à rude épreuve pour transcrire tout ce que le traducteur disait. La pluie nous a arrêtés et nous avons projeté de nous revoir ultérieurement pour terminer, cette fois-ci, armées d’un dictaphone.

Robert Amutio est né en décembre 1952 en Algérie, de parents d’origine espagnole, des réfugiés politiques républicains. Il arrive dans le sud de la France quelque temps après l’indépendance de son pays natal. Il fait des études de Lettres Modernes, et, à 26 ans, il est « volontaire au service national actif » et part pour l’Éthiopie où il enseigne le français langue étrangère. Au cours des années suivantes, il poursuit sa carrière d’enseignant en Algérie et au Maroc. En 1989, il se trouve au Mexique où il séjourne pendant quatre ans, d’abord à Monterrey, au nord du pays, puis à Mexico même. Ce séjour lui permet de renouer avec sa langue maternelle. Aujourd’hui, il est professeur de français et de culture générale dans un lycée de Bordeaux.

 

 


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Avez-vous déjà rencontré Roberto Bolaño ?

Oui. C’était au printemps 2002, à l’occasion de la parution d’Étoile distante et de Nocturne du Chili, que j’avais traduits pour les éditions Christian Bourgois. Je l’ai rencontré ensuite de nouveau à Paris l’année suivante, et nous avons parlé de science-fiction, des écrivains qu’il n’aimait pas – et dont il se moquait volontiers – et du livre qu’il était en train d’écrire, 2666. Il était question que j’aille à Blanes, la ville à côté de Barcelone où il habitait, fin juillet ou début août pour le retrouver et pouvoir lui poser des questions sur Les Détectives sauvages. Il est mort en juillet 2003. Il avait cinquante ans.

 

 

 

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Comment avez-vous découvert les livres de Roberto Bolaño ? Et qu’avez-vous ressenti lors de ces lectures ?

J’ai découvert les ouvrages de Bolaño en 1997, un peu par hasard – disons, car évidemment, il y a du hasard, de la chance, et de la curiosité et d’autres ingrédients – dans une librairie espagnole, à Elche, une ville de la province du Levant, à proximité d’Alicante. Ce qui m’a attiré dans un premier temps, superficiellement, je dois dire, c’est le titre, un peu provocateur, La Littérature nazie en Amérique. Après l’avoir lu, l’idée de le traduire m’est venue – je ne lis pas dans la perspective de traduire, et pour tout dire c’est l’œuvre de Bolaño qui m’a amené à la traduction. L’œuvre, avec ses vraies et fausses références et allusions littéraires, encyclopédiques, m’a paru pouvoir être lue en France, par des lecteurs français, et modifier, d’une certaine manière, le paysage littéraire local et celui de la représentation de la littérature latino-américaine, pour beaucoup encore piégée à Macondo.


Ce qui m’a frappé, au premier abord, dans La Littérature Nazie en Amérique c’est son rapport avec la SF nord-américaine, je pense à Norman Spinrad par exemple, à Philip José Farmer aussi. Et bien sûr à Borges… Je ne sais pas si vous connaissez Histoire Universelle de l’infamie, mais ça ressemble à ça, l’érudition vraie ou fausse, l’humour, le jeu – un jeu très littéraire. Ça me renvoyait donc à des lectures de jeunesse (Le rêve de fer, Le fleuve de l’éternité), je ne lis plus beaucoup de SF maintenant, sauf Philip K. Dick que j’ai relu récemment. Et, de fait, quand j’ai rencontré Bolaño, l’une de nos conversations a tourné autour de la SF et de Philip K. Dick. D’autre part, c’était une version très élaborée d’une littérature de genre, élevée à une sorte de dignité littéraire, en même temps que le cadre où s’inscrivaient ces obscures biographies d’écrivains médiocres et nazis cédait sous la pression de ce genre sans lettres de noblesse, et sous la pression de l’humour.

 

Ensuite, dans la même semaine, j’ai lu Étoile distante, et  là, j’ai trouvé qu’il y avait quelque chose, je ne sais pas si je peux dire de plus intéressant, mais quelque chose de différent et qui m’a fait percevoir La Littérature nazie en Amérique sous un autre angle.

Roberto Bolano Etoile distante 1Étoile distante est un texte politique, ce que dit un Chilien d’un pays où un coup d’état militaire met fin à un régime élu démocratiquement, ça pouvait me rappeler des choses. C’est un roman construit en partie comme une enquête policière : il est question d’un artiste-psychopathe qui met en relation l’art et le crime (comme dans La littérature nazie en Amérique, il était question de l’idéologie et de la littérature). C’est un roman policier (c’est la recherche d’un criminel) mais soumis à une sorte de prolifération ininterrompue de récits, qui menacent sans cesse de s’autonomiser, c’est-à-dire qu’on pourrait assez bien imaginer que l’une des histoires rapportées dans Étoile distante prenne le dessus, et que finalement, ce soit elle qui occupe la plus grande partie du récit. D’ailleurs Étoile distante est l’expansion de l’un des récits de La littérature nazie en Amérique – cette dernière œuvre donnée d’ailleurs comme « roman » – et de l’un des passages d’Étoile distante est sortie une nouvelle, que Bolaño a incluse dans un recueil. Cette tension entre disons la nouvelle et le roman, que je percevais à l’époque, mais que je ne nommais pas, et les mutations que l’auteur faisait subir aux genres dits mineurs (le roman policier, la science-fiction, la pornographie), m’ont d’emblée saisi et incité à vouloir traduire l’œuvre.


Avez-vous eu des points de désaccord avec Roberto Bolaño au sujet de vos traductions ?

Nous n’avons pas eu vraiment le temps d’avoir des points de désaccord avec Bolaño (rires). Il faut savoir qu’il prétendait ne pas lire les traductions de ses œuvres. Cependant, pour Étoile Distante, lorsque je lui ai envoyé ma traduction, avant de l’adresser à l’éditeur, il m’a répondu que j’avais fait une erreur… Non, je ne vous dirai pas de quelle erreur il s’agissait (rires), mais je peux vous dire que cela portait sur une remarque à propos de la littérature et que j’avais inconsidérément élargie, de sorte que l’on apprenait peut-être davantage sur la conception de la littérature du traducteur que sur celle donnée par le narrateur. De manière générale, vous savez, je n’aime pas poser des questions à un auteur sur ses ouvrages et a fortiori sur des textes qu'il a écrits parfois des années et des années auparavant. De plus, dans ce cas précis, Bolaño était quelqu'un qui écrivait beaucoup.

Pour mes autres traductions, je n’ai jamais eu de désaccords notables – tout au plus des demandes de précisions, lorsque l’auteur a des connaissances dans la langue. La relation entre l’auteur et le traducteur est ou doit être une relation de confiance, la plus « égalitaire » possible. Comme en général, je choisis les oeuvres que je veux traduire, je n’ai  pas besoin de convaincre les auteurs de mon intérêt.

Lors de l’étape suivante, celle de la relecture, je tiens absolument compte des remarques, des suggestions que me font les relecteurs et les relectrices, avec qui j’ai eu la chance de travailler et qui m’ont beaucoup appris.

Il m’arrive de recevoir des courriers de lecteurs qui expriment certains reproches, par exemple à propos de la forme de la narration (un monologue de la première à la dernière page, sans retour à la ligne) ou de l’orthographe modifiée du nom d’une ville dans tel ou tel roman. Il y a parfois des remarques qui sont justes, il faut aussi le dire. Qui aurait la prétention ou l’inconscience de dire que les textes (le texte original et le texte traduit) sont parfaits ? Mais, indépendamment de la justesse ou de la fantaisie des remarques, je suis souvent touché par le fait que ces lecteurs ont été poussés à écrire. J’ai aussi reçu des mots de remerciements de lecteurs que je ne connais pas. Ça arrive aussi.
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Avez-vous lu Amuleto, de Roberto Bolaño, traduit par Emile et Nicole Martel chez Les Allusifs ?

J’ai lu Amuleto mais en version originale, j’ai jeté ensuite un coup d’œil sur la version française. C’est un livre de Bolaño que j’aime beaucoup et que j’aurais aimé traduire, c’est vrai. C’est d’ailleurs à l’occasion de la présentation de cette traduction que j’ai rencontré Brigitte Bouchard, la fondatrice des éditions Les Allusifs, une maison québécoise. C’est suite à cette rencontre qu’elle m’a confié la traduction d’un autre texte de Bolaño, Monsieur Pain, et que je lui ai suggéré de publier Le dégoût du Salvadorien Horacio Castellanos Moya.


Comment se fait-il que les éditions Christian Bourgois n’aient pas acheté Amuleto ?

J’ai mis longtemps à trouver un éditeur pour Bolaño, et je pense que Jorge Herralde, l’éditeur espagnol de la plus grande partie des ouvrages de cet écrivain, a dû estimer que ces brefs textes pouvaient bien servir d’introduction à l’oeuvre, ou même d’incitation à d’autres traductions – cela avant, je suppose, que Christian Bourgois ne se manifeste.


En quoi consiste votre travail chez les Allusifs ?

Je ne travaille pas pour Les Allusifs, si vous entendez par là que je serais salarié, par exemple. Mais parfois il m’arrive de conseiller tel ou tel titre. Je lis selon l’ordre et le désordre du hasard, des rencontres et de mes goûts et, certaines fois, il y a des oeuvres qui m’intéressent et, connaissant le catalogue des Allusifs, je leur propose des ouvrages qui, j’imagine, pourraient y figurer. Il m’arrive donc de faire des notes de lecture. Mais je le fais pour le plaisir. Les ouvrages que je conseille, je le dis parce que ça ne va pas de soi, je ne les traduis pas forcément. C’est une manière de donner à lire ce que j’ai aimé et de participer à ma manière à la littérature.


Je collabore avec les éditions de  L’Arbre vengeur, qui ont leur siège à Talence. Nicolas Etienne et David Vincent, les éditeurs, m’ont confié une collection hispanophone, de fait tournée vers la littérature latino-américaine, dans laquelle j’ai publié une demi-dizaine de textes,  un recueil de nouvelles d’un écrivain équatorien, un recueil de textes d’un jeune écrivain mexicain, et trois ouvrages d’auteurs argentins. Je n’ai pas traduit ces textes.

J’ai fait la connaissance de Nadia Beugnet, qui a créé une maison d’édition, Cataplum, toujours à Bordeaux, et pour qui j’ai traduit des micro-fictions – c’est le genre littéraire qu’elle privilégie – de deux auteurs péruviens, dont l’un est un ami qui habite ici, Ricardo Sumalavia. Je crois qu’il est important qu’il existe des éditeurs locaux ambitieux, et qu’il y ait, je le dis en passant, une reconnaissance de leur travail (et de celui des traducteurs).


Avez-vous des méthodes pour traduire des ouvrages ? Si oui, lesquelles ? Et combien de temps vous faut-il pour les traduire en moyenne ?

La méthode consiste à lire, à relire et à découper le texte, à traduire par unités que je trouve cohérentes, homogènes – cela peut-être des chapitres, mais pas toujours, et quelquefois ce découpage en chapitres n’existe pas dans l’oeuvre. Je m’astreins donc à traduire ces pages-là en un laps de temps assez rapide. Dans Les Détectives sauvages qui fait environ huit cents pages, il y a des personnages dont le discours est fragmenté à l’intérieur du roman : j’ai traduit ces interventions de manière suivie (comme peut-être l’auteur les a lui-même écrites), pour garder une cohérence perceptible.

Je fais aussi des recherches, biographiques, géographiques, historiques (par exemple sur les fronts pendant la Seconde Guerre mondiale), littéraires (qui sont les poètes provençaux qui sont mentionnés dans tel passage de Nocturne du Chili ?). Dans Les Détectives sauvages, j’ai essayé de retracer tout le parcours des personnages dans la ville de Mexico et dans le nord du Mexique – certains se promènent beaucoup – et ça m’a demandé beaucoup de temps aussi.


Ces recherches n’apparaissent pas explicitement dans la traduction, mais elles me sont nécessaires.

Je me mets en contact avec des personnes qui pourraient m’aider à éclaircir certains points (quel est le vocabulaire français des jeux de stratégie, un domaine dont j’ignore presque tout, ou le lexique de la médecine légale).

Il y a d’autres éléments qui entrent en jeu dans la traduction : le fait de vouloir débrouiller le sens des allusions, des citations qui sont cachées, les noms propres… D’ailleurs, Bolaño s’amuse beaucoup avec les noms propres : il a glissé le nom de son traducteur allemand parmi une liste de généraux nazis (rires). Enfin, c’est un clin d’œil, un hommage, comme celui qu’il a rendu à l’un de ses traducteurs italiens dans 2666.


J’essaye de mettre le moins de notes de bas de page possible. Il m’arrive de rappeler aux lecteurs qu’il s’agit d’un ouvrage traduit en laissant des mots en version originale. Par ailleurs, je n’adapte pas le texte pour le public français. Par exemple, si un personnage mange une tartine d’avocat à 11h du matin, je ne change pas pour une tartine de confiture. Disons que je fais confiance aux lecteurs, qui doivent se douter que les coutumes alimentaires varient d’une région à l’autre.

J’ai rencontré un certain nombre de problèmes au cours de la traduction des Détectives sauvages où Bolaño utilise beaucoup d’américanismes et où le texte est  « opaque » même pour des lecteurs hispanophones – non mexicains par exemple. D’une certaine manière, j’ai abouti à une traduction plus « claire » que la version originale.

Quant à la vitesse, cela dépend des textes. Le texte du Mexicain Daniel Sada que j’ai traduit fait environ cent vingt pages, mais ça m’a pris du temps : Sada a écrit parfois en octosyllabes ou en décasyllabes, fait des références au « Siglo de Oro », le siècle d’or de la littérature du XVIIe siècle espagnol, utilise un vocabulaire qui n’est pas employé en Espagne, ni au Mexique, mais que l’on rencontre chez le poète Gongora… le temps que je débrouille ça, ça m’a demandé beaucoup, beaucoup de temps. J’ai mis plus d’un an à traduire 2666 de Bolaño.
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Chez Bolaño, il y a aussi bien sûr des éléments plus ou moins facilement traduisibles… J’ai rencontré il y a quelques jours les traducteurs vers l’anglais et vers l’allemand de Bolaño, et si je les crois, qu’on lise Bolaño dans une langue ou dans une autre, on reconnaît le « style » bolanien, (mais je ne suis pas capable de lire assez bien l’anglais pour vous l’assurer. Quant à l’allemand, malgré mes lectures et mon goût pour cette littérature (traduite), je ne peux rien en dire). Ça ne signifie pas évidemment que Bolaño soit un auteur facile à traduire !

Là, j’ai terminé la traduction d’Entre parenthèses, un recueil des chroniques que Bolaño a données à des journaux, des hebdomadaires entre 1998 et 2003… Par exemple, il aime beaucoup un poète de l’Antiquité grecque, que je crois assez peu connu, Archiloque, et il a fallu que j’aille chercher des traductions et des explications dans l’édition de 1957 ou 1958 des Belles Lettres pour retrouver les citations qu’il faisait. Ça m’a demandé une demi-journée de recherche et ensuite le temps de la lecture pour trouver la traduction française des passages que cite Bolaño.


Avez-vous une anecdote ou un exemple concret d’un texte qu’il vous a été difficile de traduire ?


J’ai fait allusion tout à l’heure aux américanismes, dont la traduction pose quantité de questions, sans réponses bien satisfaisantes. Dans 2666, il y a un passage dont je saisissais qu’il était composé de termes grossiers, et dont le sens précis m’échappait, parce que j’imaginais qu’il s’agissait d’argot du nord du Mexique. Mais, renseignements pris, des amis, des écrivains mexicains m’ont assuré que ces termes étaient en grande partie de l’invention de Bolaño.


Y a-t-il une différence entre traduire des nouvelles ou des romans ?

Oui, mais le terme de « différence » est trop fort. Par exemple, on peut avoir en tête la totalité d’une nouvelle, quasiment phrase par phrase, lorsque l’on commence à la traduire. La partie, si l’on peut dire, se joue très vite. Dans un roman, le traducteur peut essayer de reporter certains éléments (des jeux de mots par exemple) du texte à plus tard sur un autre passage, ce qui n’est guère possible avec une œuvre brève. Une des différences, mais je parle là d’autre chose, c’est que l’on vit d’une certaine manière dans l’univers du roman parfois assez longtemps après la fin de la traduction, mais ce doit être vrai aussi pour des recueils de nouvelles.


Pour vous, la traduction peut-elle être de la même qualité littéraire que l'œuvre originale ?

Si je ne pense pas aux traductions que j’ai faites, je serai assez tenté de dire que oui. La question de la valeur littéraire est, vous l’imaginez bien, assez difficile. Peut-on croire que toutes les œuvres traduites sont dans leur version originale d’une qualité littéraire exceptionnelle ? Le traducteur est un auteur, et la traduction est son œuvre littéraire, une œuvre singulière, mais œuvre et littéraire – je perçois des différences entre un écrivain et un traducteur mais il est question de qualité littéraire. D’autre part, si l’on se penche sur l’histoire des traductions des classiques étrangers, on peut reconnaître que la qualité littéraire de ces traductions, plus ou moins discutable, n’a pas empêché la reconnaissance de l’œuvre traduite. Regardez ce que dit Bolaño de la traduction, ce que dit Borges de sa première lecture du Quichotte en anglais. Cela devrait inciter à la modestie, ou, à tout le moins, à poser un regard un peu distancié. L’œuvre commence son voyage avec l’auteur, avec ses lecteurs, ses critiques, ses traducteurs. Ensuite, l’auteur meurt, et il ne reste que les lecteurs qui l’accompagnent encore un temps, et plus tard encore il n’y a plus que l’œuvre qui s’éloigne. Ce qui commence parfois par la reconnaissance finit toujours par l’oubli.


Nous n’avons plus de questions, du moins nous n’en avons plus en rapport avec l’interview ou le métier de traducteur de Monsieur Amutio. Nous décidons donc d’arrêter le dictaphone, de le poser sur la table et de finir notre verre en parlant d’auteurs que nous avons lus, ou plus largement de littérature, jusqu’à ce que le froid nous pousse à quitter la brasserie Auguste.

Nous tenons à remercier Monsieur Amutio, pour sa gentillesse et sa disponibilité. Nous espérons le revoir bientôt, sans dictaphone ni stylos pour d’autres digressions.

 

 

Propos recueillis par Marilyn Anquetil, Marie Berigaud et Maryam Medevielle


Bibliographie des ouvrages traduits par Robert Amutio

Roberto BOLAÑO, Étoile Distante, Christian Bourgois, Paris, 2002, 180 p.
Roberto BOLAÑO, Nocturne du Chili, Christian Bourgois, Paris, 2002, 152 p.
Roberto BOLAÑO, La littérature nazie en Amérique, Christian Bourgois, 2003, 250 p.
 Roberto BOLAÑO, Des putains meurtrières, Christian Bourgois, 2003, 250 p.
Roberto BOLAÑO, Anvers, Christian Bourgois, Paris, 2004, 122 p.
Roberto BOLAÑO, Appels téléphoniques, Christian Bourgois, Paris, 2004, 270 p.
Roberto BOLAÑO, Le Gaucho insupportable, Christian Bourgois, Paris, 2004, 192 p.
Roberto BOLAÑO, Monsieur Pain, Les Allusifs, Montréal, Paris, 2004, 160 p.
Roberto BOLAÑO, La piste de glace, Christian Bourgois, Paris, 2005, 246 p.
Roberto BOLAÑO, Les détectives sauvages, Christian Bourgois, Paris, 2006, 875 p.
Roberto BOLAÑO, 2666, Christian Bourgois, Paris, 2008, 1015 p.
 Roberto BOLAÑO, Le secret du mal, Christian Bourgois, 2009, 173 p.
Roberto BOLAÑO, Conseils d’un disciple de Morrison à un fanatique de Joyce, Christian
Bourgois, Paris, 2009, 214 p.
Roberto BOLAÑO, Le troisième Reich, Christian Bourgois, Paris, 2010, 412 p.

Pere CALDERS (du catalan, en collaboration avec Denis Amutio), Ici repose Nevares et autres récits mexicains, Les Allusifs, Montréal, Paris, 2004, 148 p.

Horacio CASTELLANOS MOYA, Le dégoût, Les Allusifs, Montréal, Paris, 2003, 104 p.
Horacio CASTELLANOS MOYA, L’homme en arme, Les Allusifs, Montréal, Paris, 2005, 128 p.
Horacio CASTELLANOS MOYA, Déraison, Les Allusifs, Montréal, Paris, 2006, 140 p.
Horacio CASTELLANOS MOYA, Le bal des vipères, Les Allusifs, Montréal, Paris, 2007, 160 p.

José de la CUADRA (avec d’autres traducteurs), Noir Équateur, L’Arbre vengeur, Bordeaux, 2008, 237 p.

Fernando IWASAKI (en collaboration avec Denis Amutio), Mobilier funéraire, Cataplum, Bordeaux, 2010, 180 p.

Daniel SADA, L’une est l’autre, Les Allusifs, Montréal, Paris, 2002, 120 p.

Juan Manuel SERVIN, Chambres pour personnes seules, Les Allusifs, Montréal, Paris, 2009, 132p.

Ricardo SUMALAVIA, Pièces, Cataplum, Bordeaux, 2010, 61 p.

Antonio UNGAR, Les oreilles du loup, Les Allusifs, Montréal, Paris, 2008, 129 p.

 

 

Liens

 

Lire un autre entretien sur  le site de l'Arpel (ECLA).

 

 Rencontre avec les éditions Cataplum.

 

 

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14 janvier 2011 5 14 /01 /janvier /2011 07:00

Guiloineau-Morrison.gif

Jean Guiloineau est une personnalité reconnue du monde des lettres françaises et ce à deux titres. Après avoir consacré une partie de sa vie au théâtre, notamment à la Sorbonne et en tant que professionnel, et à l’action culturelle dans de grandes villes de France, M. Guiloineau s’est tourné vers l’écriture. Il est aujourd’hui un auteur reconnu pour ses différents écrits sur l’Afrique du Sud et l’apartheid. Pourtant, cette carrière d’écrivain a commencé par le biais de la presse lorsqu’en 1978 il devint journaliste pour plusieurs périodiques tels que Politis, Le Monde ou encore Politique-Hebdo. Il est, en même temps, à l’origine d’un essai sur le théâtre (Le Théâtre chez Larousse) et de deux publications sur la Chine (Vivre à Pékin et La Chine, L’U.R.S.S et les autres, tous les deux édités chez Plon), pays qu’il connaît bien puisqu’il revenait d’un séjour de deux ans à Pékin où il a effectué un travail de rewriting dans la revue Littérature chinoise. Il a commencé son travail de traduction l’année suivante, se spécialisant sur les auteurs américains et sud africains. Enfin, il décide en 2002 de créer sa propre revue littéraire, Siècle 21, dans laquelle il traite beaucoup de littérature étrangère.


Pensez-vous qu’il faut d’abord être écrivain avant d’être traducteur ? Par quoi avez-vous commencé ?

Je pense que ce n’est pas nécessaire. Mais les « écrivains-traducteurs » ou « traducteurs-écrivains » ont une attitude différente devant le texte à traduire (Cf Gide ou Giono). Pour ma part, j’ai toujours écrit, avant et pendant que j’étais traducteur. Et j’ai toujours considéré la traduction comme une forme d’écriture ou un prolongement de l’écriture.

Cela pose un problème annexe : celui de la formation des traducteurs. En ce qui me concerne, j’ai fait des études de lettres « en général » : Quatre certificats (dénomination ancienne !) de lettres : Littérature française, Grammaire et philologie française, Phonétique française, Etudes théâtrales + un certificat de Littérature anglaise. Enfin un DES (diplôme d’études supérieures) de phonétique française. (À l’époque, 4 certificats donnaient une licence). Beaucoup de mes collègues (excellents) traducteurs ont une licence ou une agrégation d’anglais ou d’allemand et n’ont pas de formation universitaire en langue et littérature françaises. Cela implique une attitude différente devant le travail de traduction. J’ajoute d’écriture. Mais les grands écrivains n’ont pas fait nécessairement d’études de lettres : Zola n’avait pas le bac, Flaubert a abandonné ses études supérieures avant de les avoir commencées. Et Rimbaud ! Et Genet !

QBreytenbach-Guiloineau.gifuestion fondamentale : Quand on traduit, est-ce que la connaissance de la langue étrangère est plus importante que la connaissance de la langue française, ou l’inverse (ou les deux !)


Est-ce que vous choisissez les auteurs que vous traduisez ou est-ce que ce sont généralement des commandes d’éditeurs ?

On ne choisit jamais. Ce sont toujours les éditeurs qui proposent. Une seule fois, j’ai proposé directement un livre de Breyten Breytenbach (Afrique du Sud) aux éditions Actes Sud (directement à Hubert Nyssen).


Quelle est votre méthode de travail pour la traduction d’un roman ?

Quand il s’agit d’un grand écrivain : connaissance de l’univers de l’auteur : pays, histoire, culture, cuisine, faune et flore, etc. tout. Puis connaissance de l’œuvre en langue originale et en français, si déjà traduite. (Lecture critique). La seule connaissance de la langue de l’auteur est insuffisante. Cela est valable évidemment pour tout type de texte. Deux exemples :

Je lis actuellement un livre de lettres et de documents de Nelson Mandela : Conversations avec moi-même. Page 305, je lis : « Zami a eu un accident de voiture au mont Ayliff. » En réalité, Mount Ayliff est le nom d’une ville du Transkei, sur la nationale N°1, pas celui d’un « mont ». Il manque au traducteur la connaissance du pays.

Lors d’un atelier aux Assises de la Traduction à Arles, un traducteur proposait un texte qui était la description d’un quartier de la ville du Cap en Afrique du Sud, le district six. Avant de commencer, il a expliqué que ce texte était une évocation du temps passé, et qu’il n’était pas politique puisqu’on n’y parlait pas de l’apartheid. Mais le district six est un ancien quartier à la population mélangée, qui a été rasé par les autorités d’apartheid pour en faire un quartier réservé aux Blancs. La réaction de la population a été si violente que les autorités n’ont pas osé le reconstruire après l’avoir rasé. L’évocation par l’auteur du quartier avant sa démolition faisait de son texte un texte éminemment politique. Il manquait au traducteur la connaissance de l’histoire de l’Afrique du Sud.   
 
Très souvent, j’accompagne mon travail d’une implication personnelle. C’est le cas en particulier pour l’Afrique du Sud. J’ai traduit une quarantaine de livres sud-africains, tous orientés sur la lutte antiapartheid : André Brink, Nadine Gordimer, Breyten Breytenbach, Karel Schoeman, Nelson Mandela, etc. J’ai écrit deux livres biographiques sur Nelson Mandela et de très nombreux articles et émissions de radio (France Culture). Cela s’est accompagné de plusieurs voyages en Afrique du Sud.


Je pense que le travail de traducteur ne peut se résoudre à un travail de technicien. Les grandes œuvres ont des implications culturelles, sociales, politiques, humaines, historiques. Cela est particulièrement vrai pour les œuvres de combat (Afrique du Sud), dont la portée politique est d’autant plus forte que leur valeur littéraire est grande. Il me semble difficile que le traducteur ne s’implique pas personnellement, voire ne s’engage pas en traduisant ces œuvres.


Vous est-il arrivé de vous attacher à l’une des œuvres que vous avez traduites ?

Oui, en particulier l’œuvre de Breyten Breytenbach. Parce qu’il habite Paris, ce qui nous donne la possibilité de nous voir facilement et de travailler ensemble. Nous sommes devenus amis au fil du temps (depuis sa libération en 1982, après sept ans de prison en Afrique du Sud).

 

 

Quels sont les problèmes les plus récurrents dans la transcription d’une langue à une autre ?

De façon générale, la difficulté principale, c’est l’écriture même de l’auteur, qui est en soi une « langue ». Cette langue s’inscrit dans un univers personnel, un milieu spécifique. Il est évident que l’œuvre de Toni Morrison par exemple s’inscrit dans une histoire très particulière : histoire de l’esclavage, lutte pour les droits aux Etats-Unis, culture spécifique (jazz, blues, etc.)  À cela il faut ajouter les types d’expression spécifiques (argot…) Puis, dans le cas de Toni Morrison, une puissance d’évocation exceptionnelle, une maîtrise de l’anglais, un souffle poétique et un jeu avec des « argots » qui montrent les différences de classe, d’histoire, de culture entre Noirs et Blancs, et entre Nord et Sud. C’est cela qu’il faut rendre, c’est-à-dire transmettre au lecteur français, avec les seules ressources de la langue française, qui a une autre histoire, une autre culture et d’autres problèmes.


Avez-vous déjà traduit du français à l’anglais ? Si oui, quelles œuvres ?

Oui. J’ai traduit en anglais un scénario tiré d’un roman d’André Brink (Un Instant dans le vent). Le scénario avait été écrit en français (d’après la traduction française du roman qui n’était pas de moi). Le film devait être tourné en anglais. Il fallait donc traduire le scénario. Mais en général, c’est quelque chose que j’évite de faire. Mon anglais étant insuffisant pour traduire, c’est-à-dire « écrire », une œuvre littéraire en anglais.  


Quelle œuvre fut la plus compliquée à traduire ? Pourquoi ?

Toutes sont compliquées à traduire, s’il s’agit véritablement d’œuvres littéraires. Mais j’ai un souvenir curieux. On m’avait proposé de traduire rapidement, pour une collection de livres « de gare » (pulp fiction), un petit roman (genre roman « d’amour »). On m’avait assuré que cela pouvait se faire en un week-end. Je n’avais jamais lu ce genre de livre. Je me suis retrouvé devant une impossibilité. J’ai rendu – trois semaines après – une traduction plus courte que l’original tellement j’avais coupé de stupidités et d’« indécences ». L’éditeur m’a payé mais il  a fait refaire la traduction !


Certains livres de Breyten Breytenbach sont assez difficiles à traduire. Expression poétique, voire de nature philosophique. Paradis de Toni Morrison a été aussi difficile à traduire, pour d’autres raisons. Multiplicité des personnages et des univers propres à chacun, prose de nature poétique…


Pourquoi avez-vous décidé de traduire L’Œil le plus bleu ?

Je n’ai pas décidé, c’est l’éditeur Christian Bourgois qui me l’a proposé. Mais j’ai évidemment accepté immédiatement parce que je considère que Toni Morrison est un des plus grands écrivains américains et même au-delà.


Qu’avez-vous ressenti à la première lecture ?
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La première lecture m’a posé de nombreux problèmes dans la perspective de la traduction. Ce premier roman de Toni Morrison m’a semblé assez différent de ceux que j’avais déjà lus (Sulla, Beloved, Tar Baby…) L’univers enfantin spécifique, les rapports faits de violence et de tendresse, une sorte de rage contenue liée à la situation des Noirs (aujourd’hui on dit Afro-Américains !). Il fallait rendre tout cela en français avec la même élégance, la même grâce que l’écriture de Toni Morrison. Le fait de ne pas avoir lu le roman auparavant en français m’a aidé. J’étais « neuf » en quelque sorte devant ce roman et devant l’œuvre de Morrison.


Avez-vous eu des contacts avec Toni Morrison pour la traduction de cet ouvrage ?

Je n’ai pas eu de contact avec elle pour ce roman. Je l’ai rencontrée longuement par la suite quand j’ai traduit Paradis. En outre, la bibliothèque Méjanes d’Aix en Provence a organisé trois jours de rencontres avec Toni Morrison. Comme j’étais présent, nous nous sommes donc vus longuement à cette occasion.

Mais, sans que je sache bien pourquoi, nos rapports n’ont jamais été très chaleureux. C’est une grande dame, une Américaine, très loin de mes origines et de mon univers. J’ai traduit quatre livres d’elle. Je ne la traduis plus.


Comment faites-vous pour retranscrire l’argot de L’Œil le plus bleu ?

D’une façon générale, pour les argots ou pour les langues négligées (rotten English) il n’y a pas de solution vraiment satisfaisante. Un équivalent pourrait être le français de banlieue d’aujourd’hui, mais l’utiliser serait une transposition ridicule qui dénaturerait l’œuvre originale. En fait, il n’y a pas de solution. On propose quelque chose pour que le lecteur français « se fasse une idée » en jouant sur les niveaux de langue, les fautes de grammaire, les négligences. Mais on est rarement vraiment satisfait.

Ben-Okri.jpg
Pourquoi êtes-vous si attaché au thème des Noirs américains et de leur lutte pour faire valoir leur égalité ? C’est en lien avec votre vie personnelle ?

La grande majorité des textes que j’ai traduits posent des problèmes politiques fondamentaux : antiracisme, droits de l’homme, liberté… Voir mon travail sur l’Afrique du Sud. Mais j’ai aussi traduit des auteurs noirs venant d’un autre univers : Ben Okri (Nigeria),  Eddy Harris (Paris en noir et black). J’ai aussi écrit beaucoup d’articles sur la littérature francophone des Caraïbes (Haïti, Martinique, Guadeloupe). Politis, Revue Siècle 21.

 Cela est lié directement à mes origines sociales. Je suis né dans un milieu paysan-ouvrier où personne n’avait fait d’études, où il n’y avait pas de livres, un milieu qui vivait encore en grande partie sur la culture paysanne du dix-neuvième siècle. Les études secondaires et universitaires ont correspondu pour moi à une rupture sociale fondamentale. Ce qui est à la fois douloureux et libérateur. C’est ce vécu, cette expérience qui a été la ligne directrice de ma vie. Etant passionné de littérature et de culture depuis ma plus tendre enfance, j’ai toujours pensé que la culture au sens large, la littérature plus particulièrement, était un moyen d’émancipation essentiel, vital. D’où l’importance déterminante de l’enseignement. Baudelaire, que j’ai découvert à 12 ans, est resté mon maître à penser. J’ai toujours voulu être écrivain. Si j’ai écrit quelques livres, c’est surtout dans le travail de traduction que j’ai trouvé une voie d’écriture. Même si cela reste, malgré tout, une sorte de frustration.


D’une façon générale, je ne supporte aucune forme de ségrégation (sociale, raciale ou autre), d’inégalité, d’injustice. Les faiblesses et les insuffisances de l’enseignement, et souvent son inadaptation, me scandalisent. C’est la voie essentiellement pour lutter contre toutes les formes de ségrégation.
 

N’est-il pas compliqué de traduire une histoire qui n’est pas linéaire telle que L’Œil le plus bleu ?

Cette question reprend des questions posées plus haut. L’aspect non linéaire du récit est évidemment une difficulté. Mais cela n’est pas valable que pour L’Œil le plus bleu. Dans Paradis, le nombre de personnages, leurs vies si différentes, rendaient la traduction difficile parce qu’il fallait s’adapter à leur univers et à leur langage. Cela exige beaucoup d’attention et d’imprégnation. Les lectures nombreuses avant de traduire tel ou tel chapitre sont nécessaires. En fait, pendant le temps de la traduction (huit heures par jour), il faut s’immerger dans le texte, vivre avec lui, le garder en mémoire quand on prend le métro, ou même quand on va acheter Le Monde à 16 heures ! Comme un écrivain qui s’immerge dans le texte qu’il écrit. Pendant le temps de la traduction, on n’en parle pas. On laisse les choses mûrir en soi. 


    Bibliographie des ouvrages écrits par Jean Guiloineau

Essais


Le Théâtre, Larousse, 1978
Vivre à Pékin, Plon, 1978
La Chine, L’URSS et les autres, Plon, 1980
Le Sourire de la Joconde, illustrations de Frédéric Malenfer, Réunion des musées nationaux, 2002


Biographies

Nelson Mandela, Plon, 1990 ; Payot, 1994.
Nelson Mandela, naissance d’un destin, Autrement, 1998.


Nouvelles

Les Premières Lumières du soir, Stock, 1981
 
Roman


Spartacus, HC, 2005
 
Poésie


Antifables, illustrations de Jean Kerleroux, Proverbe, 2000


Propos recueillis par Elsa Chabrol et Léa Dupiellet, L.P. Bibliothécaire

 

 

 

 

 

Ouvrages traduits par Jean Guiloineau chroniqués sur Littexpress

 

 

Rushdie Enfants minuit

 

 

 Salman Ruhdie, Les Enfants de minuit

 

 

 

 

 

 

 

 

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 Eddy L. Harris, Paris en noir et black

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 janvier 2011 2 04 /01 /janvier /2011 07:00

Aline Weil est traductrice de romans, articles et essais de l’anglais et l’allemand vers le français, notamment pour les éditions Actes Sud, Calmann-Lévy ou encore  Siloë.  Nous n’avons pas pu la rencontrer directement car elle vit à Paris mais elle a accepté de répondre à nos questions par courriel.
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Quel est votre parcours ? Avez-vous fait des études en lien avec la traduction ?
   
J'ai obtenu un baccalauréat A5 (trois langues vivantes) à Paris en 1977, et fait un DEUG de langues étrangères appliquées (allemand-espagnol) à la Sorbonne, en parallèle avec des études de théâtre. J'ai renoncé à faire du théâtre pour des raisons de santé, et après des études d'orthophonie, que j'ai laissées tomber, je me suis lancée dans la traduction.

Ruth-Rendell-Tu-accoucheras-dans-la-douleur.gif
L’anglais est-il votre langue maternelle ?
   
La langue que je traduis le plus (l'anglais - je traduis assez peu de l'allemand) n'est pas ma langue maternelle. La plupart des traducteurs traduisent vers leur langue maternelle (pour moi, le français) et non pas l'inverse, car un maniement aisé de la langue dite d'arrivée (ou cible) est aussi important, voire davantage, qu'une bonne connaissance de la langue de départ (ou source).


Est-ce votre profession « à part entière » ? Arrivez-vous à en vivre ?
   
Oui, la traduction est mon métier à part entière. J'arrive à en vivre, mais cela demande une discipline de fer, car c'est une profession assez mal payée qui nécessite de longues heures de travail pour être rentable. Il faut donc aimer ça et avoir la foi du charbonnier !


Sigmund-Freud-Malaise-dans-la-civilisation.gifChoisissez-vous les œuvres que vous traduisez ? Si oui, quels sont vos critères de sélection ? Y a-t-il des genres plus faciles à traduire pour vous ?
   
J'ai assez peu de marge de manœuvre pour choisir les œuvres que je traduis. Je n'ai pas suffisamment de propositions pour cela. Disons que je choisis plutôt les domaines dans lesquels je traduis : en ce moment, je me partage entre les romans policiers et de nouvelles traductions de Freud (c'est un peu un grand écart !). Les éditeurs pour lesquels je travaille me « proposent » des ouvrages à traduire, et en ce qui concerne Freud, j'ai choisi, certes, les livres que j'acceptais de traduire, mais mes critères de sélection étaient, en l'occurrence, basés sur la difficulté du texte (j'ai refusé tout ce que j'estimais trop difficile ou trop technique) ou sur sa qualité littéraire (on sait assez peu que Freud a un réel talent d'écriture).
   
Pour ce qui est des romans — pas seulement policiers, mais la littérature en général — je peux aussi choisir en fonction de mes coups de cœur. Une œuvre bien écrite, avec un sujet passionnant, est toujours plus agréable et plus facile à traduire (même quand elle est complexe), qu'un livre médiocre, avec une intrigue faible, et une écriture sans grand intérêt. On se trouve parfois dans la situation paradoxale où on traduit plus aisément un ouvrage très ardu, parce qu'on est porté par le style de l'auteur.

Parfois aussi, quand il faut bien vivre, la question du choix ne se pose pas. On accepte les propositions qui sont là, car elles ont le mérite d'exister.

Toutefois, on peut (et ça m'arrive de plus en plus) refuser un texte « qu'on ne sent pas », parce qu'on a la conviction qu'on ne pourrait pas le traduire au mieux et qu'il vaut mieux en laisser la traduction à un autre collègue.


Êtes-vous auteur vous-même ?

Non.
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N’est-ce pas trop difficile de devoir parler, écrire à la façon d’un autre ?

Non. En fait, c'est un travail d'interprétation, comme celui d'un artiste avec un morceau de musique. On peut aussi jouer sur des niveaux de langue très différents, et c'est un vrai plaisir.


Lorsque vous traduisez un texte, un roman par exemple, vous permettez-vous la réécriture de certains passages, ou suivez-vous scrupuleusement le texte ainsi que le style ?

Tout dépend de la qualité du texte. Comme je l'ai indiqué plus tôt, quand on a affaire à un texte de haute volée, il vous porte et on n'a qu'à suivre le style de l'auteur.

Mais face à un texte moyen, voire mauvais, on est obligé de réécrire certaines choses, pour pouvoir rehausser le niveau du livre. Plus un livre est médiocre, plus on réécrit.


Y a-t-il un travail fait en parallèle avec l’auteur, la possibilité de lui poser certaines questions, éclaircir certains points, ou faites-vous tout le travail seule ?

Le travail de traduction comporte souvent beaucoup de recherches. L'idée de base est qu'on doit les réaliser seul. Cela dit, quand certaines questions ne peuvent être adressées qu'à l'auteur, il arrive assez souvent qu'on le contacte. La plupart des auteurs sont tout à fait disposés à répondre à nos questions, et on peut, à la faveur de ces contacts, nouer avec eux des relations agréables, voire de vraies amitiés.


Trouvez-vous que le métier de traducteur soit vraiment reconnu en France, du fait qu’il ne soit pas cité sur les couvertures des livres par exemple ?
 

 

En fait, le nom du traducteur figure généralement sur la 4e de couverture. Il y a même une loi qui le stipule.

Pour ce qui est de la reconnaissance de ce métier, c'est un vaste sujet. La reconnaissance financière n'est certainement pas au rendez-vous. Mais il y a peu de métiers dans lesquels ce soit vraiment le cas.

Quant à la reconnaissance du travail en soi, le problème est complexe. Tous les traducteurs y ont réfléchi et, pour ma part, je dirais la chose suivante :

Il y a très peu de gens qui, de l'extérieur, comprennent vraiment ce qu'est une traduction : toutes les heures de travail, le fait que même si c'est un métier qui comporte des ficelles, des trucs et des techniques, il repose essentiellement sur l'intuition, l'empathie, le feeling et un certain talent artistique (je n'ai pas peur des mots).

De plus, la plupart des lecteurs peuvent difficilement se placer dans la situation schizophrénique dans laquelle ils sont à même de reconnaître deux auteurs à un texte. Quand on aime un roman, on a envie d'apprécier uniquement le talent de l'auteur. Le fait qu'un écrivaillon inconnu ait effectué le travail de passeur ingrat et impalpable qui consiste à transmettre le plus fidèlement possible l'âme et le style d'un texte est une chose qu'on n'a pas envie de savoir, ni d'apprécier, car on pense (même si on a tort) que cela diminuerait l'admiration que l'on porte à l'écrivain étranger.

Voilà pourquoi je pense (mais ça ne regarde que moi), que le traducteur, qui est par définition, un travailleur de l'ombre, n'obtiendra jamais la reconnaissance à laquelle il pourrait prétendre. Il faut donc en prendre son parti, et avoir une nature qui se prête à accepter cet état de fait.


Propos recueillis par Marion Guillouzouic et Laura Chantoin.

 

 

 

Bibliographie

 

 

Liste des ouvrages traduits de l’anglais

Romans

 La Route de la Faim, de Ben Okri (Nigeria - Booker Prize, 1991. Traduction nominée pour le prix Médicis étranger). Éditions Julliard, 1994. Collection Pavillons, Robert Laffont,  mars 1997.
Découvertes, d'Elspeth Sandys (Nouvelle-Zélande). Éditions Actes Sud, 1997.
L'Hiver du fer sacré, de Joseph Marshall III (États-Unis). Éditions du Rocher, 1997.
La Trace de l'ours, de Don Coldsmith (États-Unis). Éditions du Rocher, 1998.
Apprendre à voler, de Susan Johnson (Australie). Éditions Actes Sud, 1998.
Espèces protégées, de Ruth Rendell (Angleterre). Éditions Calmann-Lévy, 1999.
L'Ombre du loup, de Harry James Plumlee (États-Unis). Éditions du Rocher, 1999.
Sans dommage apparent, de Ruth Rendell (Angleterre). Éditions Calmann-Lévy, 2001.
Médecine blanche pour Crazy Horse, de Dan O'Brien (États-Unis). Éditions du Rocher, 2002.
Les Pavots rouges, d'Alai (États-Unis).  Éditions du Rocher, 2003.
Une coupe de lumière, de Nicole Mones (États-Unis). Éditions du Rocher, juin 2004.
La Forêt offensée, de Sallie Bissell (États-Unis). Éditions du Rocher, juin 2005.
Promenons-nous dans  les bois, de Ruth Rendell (Angleterre). Éditions Calmann-Lévy,  2005.
L’Agent indien, de Dan O’Brien (Etats-Unis). Éditions du Rocher,  2006.
La Justice des ténèbres, de Sallie Bissell (Etats-Unis). Éditions du Rocher, 2006.
Les Effets de lumière, de Miranda Beverly-Whittemore (Etats-Unis), Éditions du Rocher, 2007.
Le Pont suspendu, de Ramabai Espinet (Canada). Éditions du Rocher, 2007.
Appelle le diable par son nom le plus ancien, de Sallie Bissell (Etats-Unis). Éditions du Rocher,  mai 2008.
Heureux au jeu, de Lawrence Block (Etats-Unis). Éditions du Seuil, mars 2009.
Zone de tir libre, de C. J. Box (Etats-Unis), Éditions du Seuil, octobre 2009.
Tu accoucheras dans la douleur, de Ruth Rendell (Angleterre), Éditions des Deux Terres, octobre 2009.
Le Prédateur, de C. J. Box (États-Unis), Éditions du  Seuil, octobre 2010.
 

Biographies

Otto Rank : La Volonté en Acte, de E. James Lieberman. Presses Universitaires de France, 1991.
Louise Brooks, de Barry Paris. Presses Universitaires de France, 1993. (Traduction couronnée par le prix de la critique de cinéma et nominée pour le prix Maurice Edgar Coindreau).
Dostoïevski, les années miraculeuses 1865-1871, de Joseph Frank, Éditions Actes Sud, 1998. (Biographie littéraire de Dostoïevski consacrée aux années les plus productives de l’écrivain.)
Red Cloud, de Robert Larson. Éditions du Rocher, 2002.
Le Souvenir de tout ça. Amours, politique et cinéma. (Les mémoires de Betsy Blair, actrice et première femme de Gene Kelly). Éditions Alvik, 2004.
Aliénor d’Aquitaine. Reine de cœur et de colère, d’Alison Weir. Éditions Siloë, 2005.
La Lutte pour l'indépendance arabe. Riad et Solh et la naissance du moyen-orient moderne, de Patrick Seale, Éditions Fayard, février 2010. (Traduction réalisée en collaboration avec Dominique Letellier.)


Essais

Art

Dans les royaumes de l'irréel, de John M. MacGregor (La vie et l'oeuvre d'un artiste brut de Chicago). Édité par le Musée d’Art Brut de Lausanne.
Paul Signac, Réunion des Musées Nationaux, février 2001.
A table au XIXème siècle, de Bruno Girveau. Éditions des Musées Nationaux — Flammarion, Paris, octobre 2001.
Manet-Vélàzquez, Réunion des Musées Nationaux. Septembre 2002.
From Art School to Professional Pratice, Éditions AICA  Press, 2007.

 

 

Histoire

La Magie au Moyen Age, de Richard Kiechefer. A paraître aux éditions Eshel.
Histoire des Sioux. II. Conflits sur les réserves, de George E. Hyde. Éditions du Rocher, 1996.
Après un tel savoir, d’Eva Hoffman. Calmann-Lévy, Collection du Mémorial de la Shoah, 2005.
Relégué en page 7. Quand le New York Times fermait les yeux sur la Shoah, de Laurel Leff. Éditions Calmann-Lévy, Collection du Mémorial de la Shoah, 2007.


Psychanalyse

Pourquoi les enfants mentent, de Paul Ekman. Éditions Rivages, collection « Psychanalyse », 1991 (réédité sous le titre Les mensonges des enfants dans La Petite Collection Payot en 2007).
Les Forces de la destinée, de Christopher Bollas. Éditions Calmann-Lévy, 1996.
Dora s'en va, de Patrick Mahony. Éditions du Seuil, Les Empêcheurs de penser en rond, 2001.
Au-delà de la dépression : Deuil et mélancolie aujourd'hui, de Darian Leader. Éditions Payot, février  2010.

 

 

Sociologie politique

Désirs d'Irlande. Traduction de quatre articles : « L'immigré de l'intérieur », de Bob Quinn; « Langue, histoires et guérison », d'Angela Bourke; « L'art irlandais : un art du voyage et des bouleversements », de Liam Kelly; « Tu ne tueras point », de John Banville. Éditions Actes Sud, 1996.
Que sont les Indiens devenus ? de Ward Churchill. Éditions du Rocher, 1996.
Au nom du loup et des premiers peuples, de Joseph Marshal III. Éditions du Rocher, 1999.


 Articles

Art

Collaboration régulière  avec Beaux-Arts magazine  et l’Association Internationale des Critiques d’art.

 

 

Cinéma

« Réflexions sur notre temps », Milos Forman, La Revue des deux mondes, octobre 2000.

 

Ecologie

« Espèces en voie de disparition : le processus s'emballe », de Edward O. Wilson, Courrier de l'Unesco, mai 2000.

 

 

Histoire

« FBI contre Hippies », « Abbie Hoffmann et le procès de Chicago, 1969-1970 », de Sam Leff ; « Hippies, années 60 », de Robert Skippon; « Mao Zedong - Révolution sans fin », de Philip Short. Parus dans Le siècle rebelle, d'Emmanuel de Waresquiel, aux éditions Larousse en mars 1999.

 

 

Poésie

« L'esprit du futur », de Ben Okri, paru en 1994 dans Le Nouvel Observateur, album anniversaire 1964-1994, « 240 écrivains racontent une journée dans le monde ».

 

 

Psychanalyse

« Utopie et certitude ou le doux-leurre de la certitude », de Miguel Benasayag. Paru dans Matériaux pour l'histoire de notre Temps, janvier-mars 1987, Bibliothèque de documentation internationale contemporaine. (Traduction de l'espagnol en français.)

 

 

Psychiatrie

« Incidence de la présence du caractère dépressif de la mère sur la relation mère-enfant ». Devenir, Revue Européenne du Développement de l'Enfant.

 

 

Sociologie

« A chacun son instruction », de Jeff Archer, Courrier de l'Unesco, juin 2000.

 

Liste des ouvrages traduits de l’allemand

Histoire du roman policier allemand, 1995.
Morceaux choisis du Tableau biographique de deux mondes (Ein Lebensbild aus zwei Weltteilen, Springer, Berlin, 1880) de Justus Erich Bollmann, in : Talleyrand, le prince immobile, d'Emmanuel de Waresquiel, Éditions Fayard, 2003.
Malaise dans la civilisation, de Sigmund Freud. Éditions Payot, septembre 2010.
Deuil et mélancolie, de Sigmund Freud, à paraître aux Éditions Payot en janvier 2011.

 

 

 

 


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31 décembre 2010 5 31 /12 /décembre /2010 07:00

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Présentation

Né en 1931, slaviste de formation, Jean Descat a été professeur de langues et de littératures slaves, en particulier du russe et du serbo-croate. Après quelques années à Grenoble, il a ensuite enseigné à l’université Michel de Montaigne, à Bordeaux, où il est resté jusqu’à la fin de sa carrière. Dans les années 1970, il a commencé à traduire depuis le serbo-croate des œuvres d’auteurs pour la plupart inconnus en France et dont il a lancé la carrière, tels que Branimir Šċepanoviċ ou Milorad Paviċ. Lorsqu’il a pris sa retraite, puis plus encore pendant les guerres de Yougoslavie, il s’est tourné vers la Turquie, dont le peuple a une histoire étroitement mêlée à celle des Balkans : il a appris la langue pendant un peu plus d’une année puis s’est mis à traduire des ouvrages. Aujourd’hui, il ne traduit plus qu’exclusivement depuis le turc.


Bibliographie (non exhaustive)

Traductions du serbo-croate

Danilo KIŠ. Jardin, cendre, éd. Gallimard, 1971,1983 et 1989
Dragoslav MIHAILOVIĊ. Quand les courges étaient en fleurs, Gallimard, 1972
Branimir ŠĊEPANOVIĊ. La Bouche pleine de terre, L’Age d’Homme, 1975, Juillard, 1983 et de Fallois, 1988
Branimir ŠĊEPANOVIĊ. L’autre temps, in Trois récits fantastiques slaves, L’Age d’Homme, 1977
Branimir ŠĊEPANOVIĊ. Le Rachat, L’Age d’Homme, 1978
Branimir ŠĊEPANOVIĊ. La Mort de Monsieur Golouja, L’Age d’Homme, 1978 et Juillard, 1983
Meša SELIMOVIĊ. La Forteresse, Gallimard, 1981
Ivo ANDRIC. La Soif et autres nouvelles, L’Age d’Homme, 1980 et Juillard, 1988
Miodrag BULATOVIĊ. Gullo gullo, Belfond, 1987
Choix de poèmes, in Eva de VITRAY-MEYEROVITCH. Anthologie du Soufisme, Bibliothèque de l’Islam, 1978
Petar KOČIĊ. Jablan, in Putevi, juillet-août 1987
Ivo ANDRIĊ. Titanic et autres contes juifs, Belfond, 1987 et Le Serpent à Plumes, 1999
Danko POPOVIĊ. Le livre de Miloutine, Stock, 1989
Borisav STANKOVIĊ. Cinq nouvelles in Migrations, automne 1989
Vladan DESNICA. Le Moine à la barbe verte, in Balkan, 1
Bogdan ŠEKLER. Le Cerisier, Une Tombe à Kalna, in Balkan, 7 et 8
Filip DAVID. Je suis quelqu’un d’autre, in Balkan, 11
Ivo ANDRIĊ. Omer Pacha Latas, Belfond, 1992 et Le Serpent à Plumes, 1999, 2001
Branimir ŠĆEPANOVIĊ. L’Eté de la Honte, Herodotos/ Le Milieu du Jour, 1992
Milorad PAVIĊ. Le rideau de fer, Belfond, 1994
Milorad PAVIĊ. Les chevaux de Saint-Marc, 1995
Filip DAVID. Le Puits dans la Forêt obscure, in Nota Bene, 1995
Antonije ISAKOVIĊ. L’Instant, in Nota Bene, id.
Choix de poèmes in Anthologie des littératures européennes du XIe au XXe siècle, Hachette, 1995
Miloš CRNJANSKI. Poèmes d’Ithaque, in Atlantiques, mars 1998
Srdjan VALJAREVIĊ. Joe Frazier et 49 (24) poèmes, Editions du Rocher, 1998
Isak SAMOKOVLIJA. D’un printemps à l’autre, Payot, 1999
Milorad PAVIĊ. Dernier amour à Constantinople, Ed. Noir sur blanc, 2000
Ivo ANDRIĊ. Contes au fil du temps, Ed. Le Serpent à plumes, 2005

 
Traductions du turc
 
Aslı ERDOĞAN. Le Mandarin miraculeux. Ed. Actes Sud, 2006
SABAHATTIN ALI . La Madone au Manteau de fourrure. Ed. du Rocher (Le Serpent à plumes), 2007
SABAHATTIN ALI. Le Diable qui est en nous. Ed. du Rocher (Le Serpent à plumes), 2008
Murathan MUNGAN. Tchador. Ed. Actes Sud, 2008
Nedim GÜRSEL. Les Filles d’Allah. Ed. du Seuil, 2009
Aslı ERDOĞAN. Les Oiseaux de bois. Ed. Actes Sud, 2009
Murat UYURKULAK. Tol, histoire d’une vengeance, Ed. Galaade, 2010
Nedim GÜRSEL. Sept derviches. Ed. du Seuil, 2010


Entretien

 Quel est votre objectif dans votre métier de traducteur ?
 
C’est de traduire ! Mais pour s’élever un petit peu, j’ai quand même l’arrière pensée, et même le projet, de faire entrer en France, de présenter aux lecteurs français des œuvres peu accessibles. C’est pourquoi je me suis spécialisé dans la traduction de ce que l’on appelle les petites langues, ou disons des langues à faible diffusion en France. Étant slaviste, j’ai choisi le serbo-croate, laissant le russe aux innombrables traducteurs, dont certains sont excellents d’ailleurs, alors que j’étais bien sûr qualifié pour traduire du russe. Et puis quand j’ai terminé ma carrière d’enseignant à l’université, pour des raisons de retraite, je me suis mis à apprendre le turc et j’ai commencé très rapidement à le traduire. Vous voyez que le lecteur français moyen n’a pas accès au serbo-croate ni au turc contrairement à la grande littérature en anglais, en espagnol, en italien, en allemand. Certaines langues n’ont pas ce privilège et on y trouve pourtant des trésors.

 
Ivi-Andric-Contes-au-fil-du-temps.gifEst-ce vous qui proposez des traductions aux éditeurs ?

Il n’y a pas de règle. Maintenant les éditeurs commencent à me connaître et font appel à moi. Mais j’ai quand même toujours en réserve quelques textes et il m’est arrivé de faire des propositions. Bien sûr, quand je trouve un auteur intéressant et talentueux non traduit en français, j’essaie de le faire passer. Mais effectivement, le traducteur est appelé à jouer un rôle de diffusion et de communication dans ce domaine : faire connaître de nouveaux auteurs.
 

Comment êtes-vous arrivé à traduire votre premier texte ?

Il m’a été proposé par un écrivain yougoslave qui voulait faire connaître ses œuvres du public français. Je précise qu’il parle très bien français et qu’il avait déjà traduit des auteurs français de façon talentueuse. Il m’a contacté, nous nous sommes rencontrés et il m’a demandé de traduire ses livres. Je n’avais pas fait de traduction à part pour la routine pédagogique. L’enseignement du thème et de la version ce n’est pas de la traduction. C’est donc comme ça que j’ai commencé, et ça m’a plu et j’ai continué, mais ce n'est pas moi qui ai pris cette initiative en premier. J'avais tout de même fait des bouts de traduction auparavant pour mon professeur à Bordeaux, lui-même traducteur.
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En quelles langues traduisez-vous ?

 
En français à partir du serbo-croate. La réponse est évidente car la déontologie prescrit d'écrire strictement vers sa langue maternelle. À moins de s'appeler Nabokov, Julien Green, c'est-à-dire d'être parfaitement bilingue et d'être capable d'être un grand écrivain dans deux langues, d'avoir deux langues maternelles en somme.


Vous est-il arrivé de refuser des traductions ?

Oui. Il peut y avoir plusieurs raisons : soit le texte ne m'intéresse pas, soit je suis saturé et je n'ai pas le temps car j'ai déjà d'autres contrats. Je viens d'accepter in extremis un contrat, qui a été modifié pour se plier à mes exigences d'ordre chronologique. J'ai refusé il y a quelques mois de traduire le prix Nobel turc, Orhan Pamuk, pour Gallimard parce que j'avais déjà divers projets. C’était aussi un livre de 600 pages dont on me demandait la traduction dans un bref délai, c'était tout à fait hors de question. Et je vous avoue aussi que je n'aime pas traduire les gros pavés. Il y a de très bons pavés, mais je préfère pour ma part lire des livres courts, et c'est quand même moins lourd à traduire. On peut aussi appeler ça de la paresse. Après tout, il faut faire les choses par plaisir, sinon on les fait mal. J'ai travaillé sur la traduction professionnellement, en tant que traducteur mais aussi comme enseignant parce que j'avais des cours et des séminaires de traduction. Mais je me désintéresse du côté théorique, qui me paraît… je ne veux pas dire farfelu, mais enfin qui ne me passionne pas. Je suis un praticien. Je ne suis pas un théoricien !
 

Asli-Erdogan-Les-oiseaux-de-bois.gifComment avez-vous commencé à traduire depuis le turc ?

 Il y a d’abord un premier élément : le serbe est une langue des Balkans, qui ont été une possession ottomane pendant des siècles. Le turc se parlait abondamment, c’était la langue principale de l’élite dirigeante, et il s’est insinué dans la langue des locaux, et pas uniquement les Serbes mais tous les habitants des Balkans. Il y a eu donc énormément d’emprunts à la langue turque. Puisque les Balkans sont restés dans l’espace ottoman pendant très longtemps, il en est resté beaucoup de choses, dans les mœurs, dans la langue, dans l’habitat, etc., et je dirais même dans le type car bien entendu il y a eu des mélanges. Donc de la Serbie, je n’avais qu’un pas à faire pour aller en Turquie. Et au fond je ne sais pas pourquoi j’ai mis autant de temps à le faire. Car pour comprendre cette région du monde, il faut connaître surtout la Turquie. Alors quand je suis arrivé à la retraite, il y a peu de temps, j’ai eu envie de faire autre chose. En tout cas cela me paraît évident. Donc je me suis mis à apprendre le turc. Mais ce n’était pas quelque chose de très original car comme je vous le dis, c’est la porte à côté. Ça m’a donné d’immenses satisfactions, ça m’a été très utile et très profitable car comme vous le savez les Balkans ont été dans un déchirement atroce (les guerres de Yougoslavie dans les années 1990), qui a été pour moi le traumatisme de ma vie, je pense, et ça a eu un effet salutaire de se tourner vers autre chose, de respirer un peu d’air frais, celui de l’Anatolie et d’Istanbul. Ça m’a appris beaucoup de choses sur les Balkans qui étaient restés encore un peu flous dans mon esprit.


On dit que pour traduire un texte il faut bien connaître la langue et la culture qui vont avec…

Bien sûr, on ne peut pas traduire uniquement avec un dictionnaire. Un dictionnaire est extrêmement laconique. Ça ne vous donne que les équivalents. Le dictionnaire est un outil de travail très utile, que l’on peut consulter, mais on ne peut pas y chercher ce que l’on ignore. On met de l’ordre grâce à lui dans ce qu’on sait déjà, on y apprend quelques petites choses du point de vue lexical mais c’est à peu près tout. Je conseillais toujours à mes étudiants de lire sans dictionnaire parce qu’il faut accéder au texte par soi-même. Quand c’est vraiment impossible, on s’aide du dictionnaire, mais ce n’est pas lui qui fait apparaître le texte.

 
Comment avez-vous fait pour traduire du turc alors que, au départ, vous ne connaissiez pas la langue Nedim-Gursel-Sept-derviches.gif?

Dès que j’ai eu accès à la langue je me suis mis à traduire dans des exercices puis très vite pour l’édition : un an et demi après environ. Je précise que j’avais recours au dictionnaire pour m’éclairer. On peut avoir accès à un texte dont on connaît à peu près le tiers du lexique. Rappelez-vous vos premières lectures d’enfant. Un enfant n’a pas beaucoup de lexique. Avec la lecture on vit dans un monde magique où la plupart des mots sont incompréhensibles. C’est pour ça que je conseillais à mes étudiants de lire sans dictionnaire. Mais peu à peu le sens se façonne et si on lit beaucoup on arrive à pénétrer la langue. Mais elle garde un peu cette magie. Et les textes de qualité gardent ce mystère parce que le bon écrivain passe le sens toujours à côté des mots. Le traducteur doit jouer à cette espèce d’alchimie. Le bon écrivain place son sens dans un espace inter-lexical. Et puis il y a la polysémie des mots et entre les mots ce réseau de sens. L’écrivain s’y oriente. Le lecteur-traducteur doit faire le même parcours. Le mot n’est plus qu’un repère mais le sens n’est pas là. Je voudrais vous indiquer ce que sont pour moi les priorités dans la traduction. Pour moi la priorité absolue c’est la prosodie, la musique. Il n’y a pas de texte littéraire sans musique. Alors celle-ci n’est pas la même en français qu’en turc mais il faut de la musique. Alors le reste ; le sens, la connotation, c’est la routine, ça ne mérite même pas que l’on en parle, c’est sans aucun intérêt. La poésie et la musique sont la priorité absolue. Le traducteur qui ne perçoit pas ça, qui ne baigne pas dans la musique du texte en essayant de la recréer à sa manière, je pense sérieusement qu’il ferait mieux de faire un autre métier.

 
Vous êtes-vous imprégné de cette culture turque ?

Non, mais ma connaissance des Balkans faisait que je n’étais pas tout à fait innocent. Mais je précise que j’étais dans mon domaine, la traduction. Je n’étais pas novice en matière de traduction même si je l’étais un peu en ce qui concerne le turc. Je ne me suis pas lancé dans des textes qui exigeaient une connaissance approfondie de la culture et des traditions turques bien sûr, mais vous savez, on glane en chemin car j’ai commencé à traduire et j’ai en même temps continué à lire. C’est en lisant du turc que j’ai fait ma formation. Il y a eu les premiers temps, la première initiation : décortiquer la grammaire que j’ai apprise tout seul. Dans un deuxième temps, très rapidement, dès que j’ai pu je me suis plongé dans des textes et c’est comme cela que j’ai fait ma culture. Vous savez qu’en lisant on peut tout apprendre et tout découvrir.

 
Est-ce que vous allez renouveler l’expérience avec une autre langue ?

Pourquoi pas ? Je ne sais pas, pour l’instant je suis occupé avec le turc, la demande est forte. Ça m’intéresse et j’ai beaucoup à apprendre et je ne suis pas dilettante, lorsque je commence quelque chose j’aime bien aller jusqu’au bout, je suis assez obstiné. Mais pour le russe, le serbo-croate, je pense que je connais bien cet espace-là et donc il me reste toujours des choses importantes à apprendre mais rien d’essentiel. Pour le turc, j’ai encore beaucoup de choses à apprendre qui me passionnent. Ce qui ne veut pas dire que je tourne le dos aux langues slaves, mais je ne pense pas y revenir pour l’instant. Si je dois continuer dans la traduction, je pense me tourner vers d’autres langues.

 
Est-ce que vous prenez des libertés par rapport aux textes que vous traduisez et y mettez de votre personnalité ou est-ce que vous cherchez à vous effacer ?

 Non, il faut toujours chercher à s’effacer parce que ma personnalité je la mets forcément dans les textes que je traduis puisque ce que je remets à l’éditeur c’est mon texte. Je pense que l’honnêteté veut que l’on se fasse le plus petit possible et que l’on mette toute son attention à comprendre, à saisir, à percevoir l’original.

 
De ce fait, vous considérez-vous comme un auteur, l’auteur de ce texte en français, ou plutôt comme le traducteur ?

Non, absolument pas. Si on veut aller au fond des choses, il y a un peu de charlatanisme dans la démarche du traducteur car on s’approprie un texte puis on en fait un autre. Il faut donc gérer ça avec sérieux et honnêteté mais ils ne doivent pas se substituer totalement à la créativité. Ainsi la traduction existe, elle est lisible, le travail a un sens mais qui peut déborder un peu et qui déborde. Ceci dit, j’élargis un peu le débat. Il existe des traductions sérieuses qui collent au texte original et sont quelquefois géniales ou ennuyeuses et il y en a d’autres, très libres et très séduisantes mais qui s’éloignent du texte. Mais toutes ces traductions mises bout à bout constituent un corpus, l’essentiel de ce qui est lu dans le monde. Par exemple, qui lit l’Ancien Testament, livre le plus lu dans le monde occidental, dans la langue originale ? Chacun s’est attaqué à la lecture d’une ou plusieurs traductions pour un même texte. Donc les traductions avec tous leurs défauts, toutes leurs imperfections, et Dieu sait que les traducteurs ont été accusés de trahison, mais ils avancent, ils font leurs traductions avec sérieux ou quelques fois moins de sérieux mais elles existent, mais le texte original, lui est là, il ne bouge pas. La traduction, elle, est signée, on peut toujours la jeter et on en refait d’autres et un même texte sera alors traduit en français vingt fois, trente fois, au cours des siècles. Mais il y a toujours des traductions qui font autorité. Un texte, c’est donc l’original et toutes ses traductions et le traducteur est absolument indispensable à l’existence même d’un texte.
 

Prenez-vous contact avec les auteurs que vous traduisez ?

Oui, à condition qu’ils soient vivants naturellement. Mais j’ai une prédilection pour les auteurs vivants. J’ai tout de même traduit un auteur turc décédé en 1948 avec beaucoup de plaisir. J’entretiens avec certains des relations très amicales. C’est agréable et réconfortant pour le traducteur de savoir que l’homme est vivant et d’avoir avec lui des échanges voire de l’interroger sur son texte. Je précise d’ailleurs, qu’en général, c’est une démarche perdue d’avance, on ne tire pratiquement rien de l’auteur quand il s’agit de la traduction ou même d’expliquer son texte. Chaque fois que j’ai essayé, cela a été l’impasse totale : le plus souvent, il ne connaît pas la langue. J’ai tout de même eu une relation intéressante avec un auteur turc, qui maîtrise parfaitement le français, mais c’est exceptionnel.


Mais si vous ne demandez pas de précisions sur le texte que vous traduisez, pourquoi prenez- vous contact avec les auteurs ?

Souvent les contacts sont antérieurs aux traductions. Il est souvent arrivé que les auteurs viennent me proposer un texte. Et s’il me plaît, je le traduis. Cette relation peut être surprenante quelquefois : un jour, j’ai reçu d’un auteur son texte à l’état de manuscrit. Je l’ai lu puis je me suis attaqué à la traduction sans qu’il le sache, mais un paragraphe me chagrinait, je lui en ai fait part et lui ai demandé de le revoir. Il m’a rappelé pour me donner sa nouvelle version : c’était la traduction de ma traduction. Nous étions donc arrivés au même résultat, après réflexion, c’est vous dire que la distance entre l’auteur et le traducteur n’est pas si grande qu’on veut nous le faire croire. Il y a une connivence et une lecture du texte qui peut être la même après tout. Cela m’a beaucoup conforté dans l’exercice de cette profession. Je me suis dit que finalement nous ne sommes pas si charlatans que cela. Aussi je pense que le traducteur est le lecteur le plus perspicace. Personne ne décortique un texte comme un traducteur, même pas le linguiste qui fait de l’explication de texte : il reste à un niveau très superficiel à côté du traducteur. D’ailleurs, quand on lit certaines analyses de textes dont on a fait la traduction, on s’aperçoit qu’il y a beaucoup de lacunes parce que certaines choses n’ont pas été perçues. Parce que l’interprète a sa propre interprétation tandis que le traducteur ne pense pas à sa traduction, il pense au texte.
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Si vous connaissez peu l’œuvre d’un auteur, est-ce que vous faites des recherches ?

Les recherches, quelquefois elles s’imposent mais ce n’est pas mon truc. J’ai un texte, il contient tous ses éléments et l’on peut travailler là-dessus. Alors naturellement il y a des informations à rechercher. Par exemple, j’ai récemment traduit un texte qui était sur l’Islam et il a bien fallu que je lise attentivement le Coran, que je m’informe. Ça fait un programme de lecture, bien sûr. C’est comme cela que je fais ma culture turque. Mais si l’on me propose un texte qui d’emblée laisse à penser qu’il va falloir se plonger dans des recherches compliquées, je vous dirais que cela ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse c’est l’élément créatif, là je m’amuse. Si l’on en fait trop on s’égare aussi quelquefois. Il m’est arrivé de trouver des erreurs historiques chez certains auteurs. Qu’est-ce qu’il faut faire ? Je vais vous citer un cas sans donner le nom : il y avait écrit dans un texte l’expression « les machines volantes de Michel-Ange ». Alors j’ai traduit « les machines volantes de Léonard de Vinci », bien évidemment. Je n’ai même pas demandé l’avis de l’auteur pour pouvoir discuter, ça ne se discute pas… D’autant plus que Michel-Ange n’avait rien à y faire, c’était les machines volantes dont il était question. Si ça avait eu un rôle dans la structure de l’œuvre j’aurais bien dû passer par là ou refuser de la traduire. L’œuvre a été rééditée et lors de la deuxième édition l’auteur a exigé de l’éditeur (Gallimard) que l’on remettre « les machines volante de Michel-Ange ». Vous parlez d’érudition mais vous voyez que quelquefois ça reste à un niveau rudimentaire. Il tenait à son idée originale et il ne s’est pas documenté. Quelquefois, le traducteur est plus sérieux, plus consciencieux que l’auteur.

 
Est-ce que ça vous arrive que des auteurs contrôlent vos traductions ?

Ça m’est arrivé à partir du turc en accord avec l’auteur qui est un parfait francophone, à qui j’ai fortement conseillé de traduire lui-même ses œuvres mais il est très content de mes traductions et il m’a dit : « pour la traduction c’est toi qui formules comme tu veux ». Simplement sur le texte il était méticuleux, très consciencieux. C’est une bonne expérience que je ne souhaiterais cependant pas recommencer. Ça va dans la mesure où on peut avoir des doutes sur le sort du texte. Mais d’une manière générale, à part quelques exceptions, il ne faut pas trop compter sur l’auteur pour vous éclairer quand il s’agit de traduire. Il y a même des auteurs qui sont de véritables fléaux pour le traducteur parce qu’ils ne sont jamais contents. Vous avez l’exemple de Kundera qui est, je ne dirais pas un fléau, mais redoutable pour ses traducteurs, il n’est jamais content. Alors c’est vrai, il y a eu peut-être de mauvaises traductions, je ne sais pas, je ne les ai pas lues. Mais c’est insupportable car c’est le traducteur qui signe sa copie, bonne ou mauvaise, ce n’est pas une copie anonyme.
 

Justement, on dit souvent que le traducteur est assez invisible pour le lecteur car peu d’éditeurs mettent le nom sur la couverture.

C’est vrai qu’on occulte le traducteur et peut-être que certains trouvent que c’est abusif. Je n’en suis pas sûr. Il m’est arrivé d’avoir non seulement mon nom en première page mais aussi une notice sur le traducteur. C’est une petite satisfaction d’amour-propre mais ce n’est pas essentiel. Ça c’est sur un plan pratique mais sur le plan plus général, moral, je pense que, la formule n’est pas de moi : « le chef-d’œuvre du traducteur est de se faire oublier ». Je me souviens qu’un jour un ami écrivain avait lu dans la presse française un article très élogieux sur son œuvre avec des tartines de citations. Il y avait au moins 20-30 lignes du texte. Et il me dit, « mais Jean, tu n’es mentionné nulle part ». Je lui dis « tu ne sais pas le bien que ça me fait, c’est le plus beau compliment que l’on puisse faire à un traducteur ». On cite vingt ou trente lignes de moi sans me nommer, ça veut dire que l’on m’a tout à fait oublié et que j’ai bien fait mon travail.
 

Est-ce que vous avez eu des retours inattendus, peut-être même de lecteurs ?

 
Oui, assez souvent. Des gens qui vous dénichent et qui vous écrivent. Ce n’est pas si anonyme que ça après tout. Et puis disons que le statut du traducteur commence à se dégager. Il y a des associations des traducteurs qui se remuent un petit peu pour se faire une place au soleil. C’est un travail de second ordre mais un travail honorable.


Propos recueillis par Audrey, Justine et Anaïs, L.P. éditeur.

 

 

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27 décembre 2010 1 27 /12 /décembre /2010 07:00

Luc Rigoureau est un traducteur de l’anglais qui travaille principalement sur de la littérature jeunesse. Il a notamment traduit beaucoup de livres de la collection Blackmoon, dont la saga Twilight, et les ouvrages de Meg Rossof, ainsi que quelques livres de Meg Cabot, pour les plus connus.


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Comment êtes-vous devenu traducteur ? Avez-vous suivi un cursus spécifique ? Pourquoi ces choix ?

Si je n’ai suivi aucune formation particulière aux métiers de la traduction (ce qui m’a d’ailleurs été parfois reproché par les Internautes !), j’ai toujours pratiqué thème et version à travers mes études (bac trois langues, classes préparatoires à Normal Sup puis maîtrise de langue) et mes divers emplois (prof de français à l’étranger, interprète et traducteur pour une compagnie d’export, responsable des publications en langues étrangères dans une imprimerie, etc.).
Comme souvent dans la vie, c’est le hasard qui m’a amené à devenir traducteur de littérature jeunesse, après m’être d’abord frotté à la réécriture d’ouvrages français. J’avais auparavant co-traduit un ouvrage de langue anglaise adulte, la traduction ayant toujours été un exercice auquel je prenais beaucoup de plaisir. Peu à peu, j’en ai fait mon métier.


Avez-vous choisi l'orientation jeunesse des ouvrages sur lesquels vous travaillez ou s'est-elle imposée à vous ?

Comme précisé précédemment, j’ai commencé à travailler en jeunesse par le plus grand des hasards, ce que je ne regrette en rien, car ça a représenté une excellente formation au métier. Il m’arrive aujourd’hui d’œuvrer également dans la littérature adulte. Devenir traducteur jeunesse a cependant impliqué un énorme travail préalable de lectures pour les éditeurs et, durant des années, j’ai activement participé à la sélection d’ouvrages de langue anglaise pour les différentes maisons qui m’employaient, lisant plus que je ne traduisais. C’est par la suite que l’équilibre s’est inversé, et que, faute de temps, j’en suis venu à privilégier la traduction à la lecture. Pour autant, ces années d’intense lecture m’ont aidé à me « spécialiser » en littérature jeunesse.


Meg-Cabot-Populaire.gifPensez-vous que travailler sur de la littérature jeunesse demande une manière de faire spécifique ?

Oui. J’ignore ce qu’il en est dans les autres pays, mais les maisons d’édition françaises ont une approche très particulière de la littérature jeunesse, considérant que leur rôle dépasse largement le simple cadre de la publication d’œuvres étrangères traduites telles quelles. Il est en général demandé aux traducteurs de « s’approprier » l’œuvre originale et de s’adapter au lectorat ciblé (niveau de langue, contexte socioculturel plus ou moins évident, rédaction éventuelle de notes de bas de page en cas de références précises, etc.). Il y a donc « interventionnisme » de la part du traducteur, à plus ou moins grande échelle, selon : 1) la sensibilité du traducteur ; 2) les exigences de la maison d’édition ; 3) la qualité de l’ouvrage original ; 4) l’écriture spécifique à nombre d’ouvrages jeunesse contemporains.
1) Il arrive que des traducteurs poussent très loin l’appropriation, certains allant jusqu’à carrément ré-écrire l’ouvrage. Pour ma part, je m’y refuse farouchement, considérant que la fidélité s’impose. À mes yeux, le traducteur fait certes œuvre d’écrivain, mais il est avant tout le « passeur » d’un texte écrit par quelqu’un d’autre. Ce rôle implique forcément quelques « trahisons », ne serait-ce que parce que les structures linguistiques ne sont pas les mêmes d’une langue à l’autre (l’anglais et le français pour ce qui me concerne) ; il n’empêche, il faut savoir respecter certaines limites et, avant tout, la voix de l’auteur original.
2) Il est des maisons d’édition qui aiment à « imprimer leur patte » et poussent beaucoup, par conséquent, à l’adaptation, l’appropriation, la réécriture des œuvres étrangères qu’elles choisissent de publier. D’autres, au contraire, ne donnent aucune consigne particulière à leurs traducteurs. La majorité oscille entre ces deux positions. L’attitude éditoriale a toutefois beaucoup évolué au fil du temps. Très longtemps, de grands auteurs (l’Abbé Prévost pour Richardson, par exemple) ont pratiqué une traduction très personnelle, n’hésitant pas à couper, à transformer les dialogues en paragraphes au style indirect libre, etc., donnant (parfois mais pas toujours hélas) lieu à ce qu’il est coutume d’appeler « de belles infidèles ». Ainsi, bien des grands classiques anglais encore en vente de nos jours et faisant toujours référence présentent de surprenants faux-sens, contre-sens ou coupes. Plus prosaïquement, et plus récemment, des éditeurs se sont lancés dans la traduction en « amateurs », le but étant de faire découvrir le plus rapidement possible aux Français des pans de littérature étrangère (je pense ici à la superbe aventure de la Série Noire chez Gallimard), et ce sans trop s’embarrasser de justesse ou de fidélité. Il me semble que, aujourd’hui, les choses ont tendance à changer pour aller vers une plus grande fidélité aux publications originales.
3) Il est clair que la qualité intrinsèque d’une œuvre originale joue énormément dans le degré d’intervention du traducteur. Cela est vrai en jeunesse comme en adulte. Qui songerait à ne pas respecter Nabokov à la lettre ? Malheureusement, tous les écrivains ne sont pas Nabokov, loin de là. J’ai quelquefois eu la chance de traduire des romans quasiment mot pour mot, parce qu’ils étaient formidablement écrits. En général, cependant, force m’est d’intervenir quand je suis confronté à des écrivains moins solides, qui multiplient les répétitions de situation par exemple (un défaut très courant chez les auteurs américains contemporains), ce qui est également dû en partie à la façon dont fonctionne l’anglais par rapport au français, une donnée à ne jamais négliger. La mode étant aux « gros » livres, beaucoup d’écrivains délaient, se redisent, ce qui, de temps en temps, nécessite de resserrer le texte. Une pratique que, là encore, j’évite dans la mesure du possible.
4) Il est remarquable de constater que la majorité des ouvrages jeunesse actuels sont narrés à la première personne du singulier, ce qui suppose l’expression d’une « voix », voix que le traducteur se doit de comprendre, ressentir, assimiler. Sans doute le plus difficile quand on entame la traduction d’un roman, qui exige de travailler beaucoup la transcription de cette parole. Là encore, la sensibilité personnelle joue un grand rôle. Il est rare, mais cela arrive, que le traducteur ait du mal à se glisser dans la peau de son héros-narrateur, ce qui n’est jamais très bon signe en matière de résultat final. Je crois qu’on traduit mieux un livre qu’on aime, qu’on rend mieux la parole d’un héros pour lequel on a de la sympathie. D’où l’importance du travail de lecture en amont, qui permet de « choisir » ses traductions, comme je l’ai déjà expliqué.


Travaillez-vous toujours avec les mêmes éditeurs, et pourquoi ?

J’ai eu la chance de travailler avec la majorité des grands éditeurs français jeunesse. Pour certains, notre collaboration a cessé, pour d’autres elle se poursuit. Bien connaître la politique éditoriale d’une maison est important, cela facilite grandement notre tâche. Quant aux raisons qui font qu’on travaille chez untel ou untel, elles tiennent surtout à une bonne entente (notamment quant à la politique éditoriale) et à la satisfaction mutuelle du travail fourni.


De manière générale, comment vous organisez-vous pour travailler ? (lisez-vous le livre en entier une première fois, prenez-vous des notes, traduisez-vous directement...)

La plupart du temps, j’ai lu l’ouvrage avant de le traduire (comme je l’ai précisé auparavant mes années de lecteur participant à la sélection des livres). Lorsque j’ai affaire à une série, j’avoue avoir tendance, faute de temps, à découvrir les tomes suivant le premier au fur et à mesure que je les traduis. Cela présente parfois l’avantage d’entretenir la flamme, l’intérêt, la curiosité. Lorsque certains ouvrages présentent un monde particulier plus ou moins fantastique ou fantasmagorique impliquant la création d’un glossaire spécifique, il va de soi que la prise de notes s’impose.


Vivez-vous de votre métier de traducteur ? Si oui, est-ce que ça a toujours été le cas ?

Oui. Depuis plus de dix que j’exerce ce métier, j’en ai toujours vécu, plus ou moins bien, certes. Mais cela a exigé de beaucoup traduire, une dizaine de livres par an minimum. Ce qui est possible en jeunesse, moins me semble-t-il en « grande » littérature adulte (c’est-à-dire, ce qui n’est pas littérature de genre). Par ailleurs, il arrive, dans la vie de certains traducteurs, qu’un ouvrage connaisse un grand succès, synonyme de droits d’auteur plus ou moins consistants (mais c’est rare !).


Avez-vous l'opportunité de sélectionner les propositions qui vous intéressent ?

La plupart du temps, oui, car je l’ai dit plus haut, on traduit d’autant mieux les ouvrages avec lesquels on a des affinités. Il m’est arrivé de refuser certains ouvrages, d’insister pour en traduire d’autres. Aujourd’hui que j’ai quasiment renoncé à mon activité de lecteur, j’ai tendance à réagir aux propositions des maisons d’édition plutôt qu’à leur suggérer certains titres.


Vous êtes le traducteur de Twilight : est-ce que le succès de cette saga a changé quelque chose pour vous ?

Pour moi, personnellement, non. Je suis toujours le même, avec les mêmes doutes et les mêmes interrogations quant à mon métier, à chaque nouveau livre. Aux yeux du public, j’ai été assimilé à l’œuvre de Meyer, soit de façon positive, soit de façon négative. Sans entrer dans les détails, j’avoue avoir été blessé par certains reproches faits à ma traduction de la saga. Par ailleurs, je regrette l’assimilation, car j’ai traduit bien d’autres livres fort beaux dont j’aurais aimé que les fans de Twilight prennent la peine de les lire.


Il semble que vous traduisiez beaucoup d'ouvrages destinés à un public féminin : est-ce un choix ? cela demande-t-il une traduction particulière ?

Nombre de maisons d’édition considèrent, à tort ou à raison, que leur public jeunesse est essentiellement féminin. Je n’entrerai pas dans cette polémique. Ce positionnement a eu pour effet de donner beaucoup d’importance à la chick-lit il y a quelques années, notamment à cause du succès de certains romans de langue 16-lunes.gifanglaise (Le journal de Bridget Jones, Le diable s’habille en Prada), etc. Cette tendance a ensuite cédé la place aux ouvrages à environnement fantastique (vampires, sorcières, etc.), là encore destinés à un public féminin, puisque l’amour y occupe une place importante. Rien de particulier au niveau de la traduction, sinon que, encore une fois, il faut être en adéquation avec l’héroïne-narratrice.


À propos d'écriture particulière, dans 16 Lunes, il y a un certain vocabulaire spécifique : la traduction de ces termes relève-t-elle d'une initiative personnelle ?

Je ne sais pas à quoi vous faites référence quand vous parlez de vocabulaire spécifique. S’agit-il du panthéon des Enchanteurs, de leurs divers sortilèges et lieux de prédilection ? Si oui, je me suis contenté de retranscrire au mieux (et pas toujours de manière très satisfaisante, je l’avoue) les inventions très habiles des deux auteurs de l’original.


Dans ce même livre, la façon de s'exprimer d'Ethan est plutôt "datée" : avez-vous développé cette caractéristique ? par vous-même ? en concertation avec l'éditeur ? Prenez-vous plaisir à adopter ce type de langage particulier ?

Tout comme pour la Bella de Meyer, l’Ethan de la saga 16 Lunes ne s’exprime absolument pas comme l’adolescent américain typique. La volonté des auteurs de distinguer leurs héros-narrateurs par leur langage est très clairement évidente : ils recourent à une richesse de vocabulaire fort éloignée de la pauvreté de celui de leurs contemporains moyens, tout en restant dans leur époque, c’est-à-dire en employant des expressions familières, voire grossières. J’aime ce mélange des genres, que je trouve toujours enrichissant en matière d’écriture. Comment, en français, distinguer un ado d’un autre par son langage ? FoMeg-Rosoff.gifrcément en lui prêtant des mots rares, voire précieux, quitte à ce que le lectorat visé ne les connaisse pas. Par ailleurs, il émane de l’environnement de 16 Lunes un parfum de vieux Sud prisonnier dans son passé, synonyme de bonne éducation et d’un certain niveau de culture. Si Ethan semble désuet, c’est que son monde l’est, ce qu’il regrette au demeurant sans arriver toutefois à s’en échapper.


Une dernière question "bonus" : quel est le livre que vous avez préféré traduire ? Et pourquoi ? et celui que vous avez préféré lire ?

Pardonnez-moi, mais je déteste le concept de « préférence » en matière de littérature (comme de musique ou de peinture d’ailleurs). Je n’ai donc préféré traduire aucun livre, mais je reconnais avoir de grandes affinités avec les deux ouvrages de Meg Rosoff sur lesquels j’ai eu l’honneur de travailler (Si jamais et Ce que j’étais), de même qu’avec celui de Julie Hearn, L’Ange de mai. Je suis très dans mon élément avec des auteurs comme Barry Jonsberg ou Jerry Spinelli, et Mon bel amour, de Jacqueline Woodson m’a fort ému. Mais j’ai aussi pris un plaisir immense à traduire les romans féminins fort drôles de Meg Cabot, ou des ouvrages pour les plus jeunes lecteurs.

Quant à mes bonheurs de lecteur, je regrette de ne pas avoir pu traduire certains ouvrages de très grands auteurs jeunesse. La liste est longue, et je me contenterai ici de citer I am the Messenger et The Book Thief de Marcus Zusak.

 

 

Propos recueillis par Loriane et Flore, L.P. Éditeur

 

 


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18 décembre 2010 6 18 /12 /décembre /2010 07:00

Après avoir contacté M. Desmond, nous étions convenus d'un rendez-vous chez lui autour d'un café dans la campagne libournaise. Malheureusement, la pénurie d'essence a déjoué nos plans et nous avons dû faire une interview par mail, moins chaleureuse.


Comment êtes-vous devenu traducteur ?

Goût pour les langues, plus un certain don, goût de l'écriture et une rencontre avec un directeur de collection, chez Denoël, qui m'a fait confiance et m'a donné ma première traduction, à une époque où le métier était exercé par n'importe qui ou presque, c'est-à-dire avant sa professionnalisation


Quand avez-vous commencé à traduire ? Quel est le premier texte que vous ayez traduit ?

Première traduction : 1976, Premier texte traduit: Alan Watts, Être Dieu, Denoël.

Desmond-Holdstock.gif
Parlez-vous d'autres langues ?

Plus ou moins bien : l'allemand et l'espagnol, quelques notions d'italien.


Vous démarche-t-on ou est-ce vous qui démarchez pour traduire des textes ?

Ce sont les éditeurs qui achètent les droits auprès des agents littéraires, la plupart du temps. Ensuite, ils s'adressent à un traducteur. Autrement dit, je suis non pas «démarché» mais sollicité. Il est évident que les éditeurs sérieux ont un groupe de traducteurs attitrés, auxquels ils font appel en fonction du type de texte.


Pourriez-vous nous décrire votre carrière ?

Elle a consisté à me faire un nom auprès de plusieurs éditeurs; qui ont pris l'habitude de me confier régulièrement des textes; j'ai fini par devenir le traducteur attitré de certains auteurs : Donna Leon chez Calmann-Lévy (tous ses titres traduits) et Stephen King pour la plupart de ses romans publiés chez Albin-Michel

William-Desmond-Paroles-de-traducteur.gif
Beaucoup de traducteurs disent commencer par lire le texte en entier pour s'en imprégner. Est-ce votre cas ? Pouvez-vous nous dire comment vous procédez pour traduire un texte ?

Je lis bien entendu l'ouvrage en entier. Le cas est un peu différent avec Donna Leon, car il s'agit d'une série, avec des personnages récurrents que je connais par cœur, et je peux me contenter de lire les chapitres juste avant de les attaquer. Mais c'est une exception.
Quant au processus de traduction, je ne peux que vous renvoyer à mon recueil d'articles : Paroles de traducteur [De la  traduction comme activité jubilatoire], Peeters, Louvain 2005. Il s'agit de textes qui décrivent de manière vivante et ludique les processus de la traduction. Je ne peux pas résumer cela en quelques lignes, bien entendu.


 

 

Dans un livre, y a-t-il une partie plus complexe à traduire ?

Cela peut arriver, mais les difficultés ne sont pas là où le profane les attend. Les mots « compliqués » n'existent pas car plus un mot est rare, plus son sens est étroitement défini, la plupart du temps. Les vraies difficultés se trouvent souvent dans des phrases tout à fait simples, que l'on comprend parfaitement, mais que l'on ne parvient pas à « équivaler » en français, si vous me permettez ce néologisme. La faiblesse de la ponctuation américaine, dans certains textes, laisse souvent perplexe et demande une analyse attentive de la structure syntaxique. En dernière analyse, un texte difficile est un texte mal écrit dans la langue de de départ, car l'éditeur (et le lecteur) exige un texte de qualité – en quoi ils ont bien raison, d'ailleurs. Autrement dit, le traducteur se trouve dans la position de « remonter » le texte de départ, tout en en conservant le sens et l'atmosphère, dans la mesure du possible.


Le traducteur ne connaît pas l'angoisse de la page blanche. Avez-vous d'autres angoisses ?

Question très indiscrète, mais je suppose que vous voulez dire par rapport à mon travail ?  Dans ce cas, absolument pas. La seule que je pourrais avoir serait de me retrouver sans travail, puisque j'ai un contrat par livre, et qu'un éditeur n'a aucune autre obligation envers moi, une fois le manuscrit remis et réglé. Certains traducteurs, ayant du mal à gérer leur temps, peuvent avoir l'angoisse de remettre leur travail en retard.


Utilisez-vous des outils spécifiques pour travailler (ouvrages de référence, dictionnaires, etc.) ?
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Bien entendu. J'ai beaucoup utilisé et utilise encore parfois le Grand Larousse Universel. J'ai des ouvrages de grammaire, le Bescherelles des conjugaisons, des ouvrages sur l'argot américain ; j'ai en permanence à portée de la main la Bible et tout Shakespeare (en anglais et en français). Mais à la limite, tout ouvrage peut devenir un ouvrage de référence. Aujourd'hui, avec Internet, je trouve une bonne partie de mes renseignements via Google. Quand on sait trouver les bons mots-clefs, on peut avoir la solution en quelques secondes.


Quel est le dernier texte que vous avez traduit ?

Un polar de Donna Leon (voir image).


Avez-vous des délais pour rendre une traduction ?

Bien entendu. Ils sont calculés en fonction de la dimension du livre, telle qu'on l'a évaluée.

À paraître en février 2011

 

 

Selon vous, quels sont les aspects positifs et négatifs de votre travail ?

Positifs : travail extrêmement créatif (nous sommes d'ailleurs classés auteurs de nos traductions par la loi sur la propriété intellectuelle), passionnant, toujours renouvelé, exigeant, enrichissant sur le plan personnel.
Négatifs : zéro sécurité d'emploi (un livre, un contrat), comme dans une profession libérale, manque évident de reconnaissance (on oublie régulièrement de citer le nom du traducteur alors que le nom de la coiffeuse est cité au générique d'un film!) et un niveau de rémunération qui n'a rien de mirobolant, si l'on tient compte du niveau de compétence exigé (je suis Bac+6 et loin d'être le plus diplômé dans ma profession).


Quelles sont les qualités essentielles pour être un bon traducteur ?

Je préfère employer le terme aptitudes. Une fois qu'on a dit qu'il faut une excellente connaissance de la langue de départ et de la langue d'arrivée et un certain talent d'écrivain – conditions sine qua non – l'aptitude la plus fondamentale est un trait de personnalité qui s'appelle l'empathie : la  capacité que l'on a à voir les choses à travers les lunettes d'une autre personne. Il faut être capable, et capable spontanément, d'entrer dans la logique interne de l'auteur, dans sa vision du monde, dans sa sensibilité, exactement, d'ailleurs, comme un comédien rentre dans la peau d'un personnage. Sauf que nous incarnons tous les personnages d'un roman, tour à tour, et en plus devons tenir compte des idiosyncrasies de l'auteur.


Y a-t-il des difficultés propres à la langue (français) ? Lesquelles ? Pouvez-vous nous donner un exemple pour illustrer ?

Forcément, mais tout l'art est de jouer avec. Exemple, pris entre le français et l'anglais : les pronoms personnels se rapportent à l'objet désigné en anglais, au sujet en français. Ainsi, si j'écris : He took her book je dois traduire par Il prit son livre, si bien que lecteur ne sait pas forcément si c'est le livre du sujet ou d'un autre personnage, alors que le her, en anglais, renvoie au possesseur du livre. Il faut donc trouver des moyens de faire comprendre qui est qui ou quoi au lecteur français. Pour l'anecdote, le sommet du genre est la traduction d'une scène d'amour, je vous passe les détails.


Avez-vous déjà refusé de traduire des textes ? Si oui, pourquoi? Est-ce pour la difficulté ou l'absence d'intérêt ?

Oui, pour l'absence d'intérêt.


Y a-t-il des auteurs que vous auriez aimé traduire ?

Des tas... à commencer par  Stevenson.


Votre métier est très diversifié. Combien d'écrivains avez-vous traduits ?

Je n'ai pas compté, mais plusieurs dizaines, certainement. J'ai traduit, au dernier comptage, dans les 210 livres.


À qui soumettez-vous vos traductions ? Quelqu'un en particulier les relit ?

Au directeur de collection. C'est en général lui qui les relit, plus une préparatrice et un correcteur, dans les bonnes maisons.


Quelle est votre formation scolaire ?

Maîtrise de philo, plus deux ans de Beaux-Arts... pas beaucoup de rapport.


Est-ce qu'il est nécessaire pour rester au plus près des intentions de l'auteur de le connaître ou de travailler en étroite collaboration avec lui ?

Absolument pas.  En revanche, il n'est pas mauvais de les consulter s'il y a des points qui vous échappent. En général, ils collaborent volontiers. 


Il existe deux écoles de traduction, Ceux qui prônent l'esthétique de l'effacement contre ceux qui défendent la traduction de recréation. Qu'en est-il pour vous ?

William-Desmond-Icare-a-Babel.jpgC'est le type même de la fausse bonne question. Le voudrait-on, qu'on ne pourrait s'effacer complètement. Par ailleurs, on est au service d'un texte, et il faut s'attacher à en recréer le sens, mais aussi l'atmosphère, la sensibilité, les non-dits, tout ce qu'une machine à traduire ne pourra jamais faire, puisque que la notion de sens n'a pas de sens pour elle.


Vous avez écrit trois romans (Voyage à Bangor, L'Encombrant et Bouillie bordelaise). Est-il plus facile de traduire ou d'écrire ?

Je viens également de publier un recueil de nouvelles chez Jean-Claude Lattès, Icare à Babel. (voir image) Il est (je ne parle que pour moi) beaucoup plus difficile d'écrire que de traduire. Traduire relève partiellement de l'artisanat, écrire de l'art pur. On peut se mettre au travail tous les matins et descendre X pages de traduction ; quand on écrit en tant qu'auteur, on ne sait jamais quand on commence, où ça va vous mener, etc.

 

 

Propos recueillis par Héloïse et Marine,  L.P. bibliothécaire.





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10 décembre 2010 5 10 /12 /décembre /2010 07:00

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Historique de son parcours

J’ai commencé par faire beaucoup de traductions du français au danois avant de créer  Gaïa. C’était mon travail avant. On traduit toujours dans sa langue maternelle. Il faut traduire de la langue étrangère vers ta propre langue. Par exemple Lena qui traduit  Mazetti est suédoise et jusqu’à présent elle avait toujours travaillé avec un co-traducteur français pour la version finale afin d’enlever les petites erreurs que l’on fait quand on ne traduit pas dans sa langue maternelle. Pour le Caveau de famille, Léna travaille seule. Bernard pense que ce n’est pas possible qu’elle ait travaillé seule puisqu’il n’y a rien qui dévoile le fait qu’elle ne soit pas de langue maternelle française alors qu’on le retrouve toujours. Moi, si j’essayais de faire une traduction on devinerait que je ne suis pas française de langue maternelle et je n’essayerais jamais car je ne m’en sens pas capable ! J’ai d’abord fait beaucoup de traductions d’auteurs français pour des éditeurs danois et ensuite Bernard a eu l’idée de faire la maison d’édition qui a été créée en 1991 et on a commencé à publier en 1993. A cette époque-là, je continuais de faire des traductions vers le Danemark. Le dernier livre que j’ai traduit c’est Les Rivières pourpres de Jean-Christophe Granger. À la même période, avec Bernard, nous avons commencé ensemble à traduire du danois les racontars de Jørn Riel : nous avons traduit les dix volumes.
 

Est-ce plus difficile de traduire à deux ?

Quand on travaille à deux c’est plus long. C’est plus rapide de faire une traduction seul parce que quand tu travailles à deux tu es obligé de faire un tas d’allers-retours, et de tout le temps consulter l’autre. Je ne sais pas comment travaillent les autres traducteurs qui collaborent en tandem mais avec Bernard je fais une première traduction tout en sachant qu’il va passer derrière. Je reste assez proche du texte pour dire exactement ce que l’auteur a voulu dire même dans un français que Bernard appelle « petit nègre ». Ensuite Bernard retravaille le texte pour faire un vrai texte français, pour éliminer les choses qui montrent trop la langue derrière. Ensuite je repasse encore une fois en relisant et en comparant avec l’original pour voir si nous ne nous sommes pas éloignés de l’original ; il faut éviter les déviations. Ce que je fais beaucoup c’est que si j’ai un doute sur la façon dont Bernard va percevoir une tournure ou un mot, je n’hésite pas à écrire une longue parenthèse où j’explique de long en large le sens que je voudrais que Bernard retrouve. Donc, on discute beaucoup à l’intérieur du texte. C’est un travail très très long.
 
 
Fais-tu une traduction mot à mot ou te permets-tu de réécrire des passages ?

Quand tu lis dans ta langue maternelle, tu vois de belles petites nuances que tu voudrais retrouver dans une traduction en français. C’est pour ça que je n’hésite pas à beaucoup expliquer. Nous en parlons beaucoup, nous nous disputons même pour arriver à trouver ce qui semble correspondre le mieux à l’original alors que Bernard ne lit pas le danois. C’est une question de communication.
 

Quand tu changes un passage, est-ce que tu en fais part à l’auteur ?

Quand on reste dans la traduction, tu peux remplacer une traduction danoise par une expression française qui est peut-être très différente mais dont la signification reste la même. À ce moment-là tu ne demandes pas à l’auteur car c’est vraiment de la traduction. Tu ne peux pas traduire une expression qui n’existe pas en français ; tu vas trouver son équivalent. Par contre, si jamais tu veux changer le sens, là c’est tout à fait autre chose ; je veux dire qu’en tant que traducteur tu n’as pas le droit de changer le sens, tu n’as pas le droit de modifier le texte. Il peut arriver qu’une déclaration faite par un personnage du roman peut ne pas heurter un public danois mais pourrait par exemple heurter un public français. Là on peut se poser la question de demander à l’auteur de reformuler cette phrase parce qu’elle est perçue différemment en France. Je me souviens d’un texte de  Katarina Mazetti qui parlait de religion. Ce n’est pas une traduction de moi ni de Bernard. On s’est rendu compte que ce texte était très différent en français et en suédois parce que les Français prennent la religion d’une manière différente des Suédois. Là où Katarina dans son texte se veut légère, en version française ça ne passe pas vraiment. Dans ce texte-là, on s’est rendu compte qu’on n’abordait pas les choses de la  même manière, qu’on ne pouvait pas aborder les sujets de la même façon d’un pays à l’autre. Ce n’est pas une question de langue mais de culture.
 

La littérature scandinave a-t-elle été difficile à insérer en France ?
 
En tant que traducteur non et en tant qu’éditeur pas vraiment. Nous avons proposé une littérature nordique très différente de celle qui était connue en France. Les racontars de Riel étaient suffisamment différents et originaux pour qu’ils attirent très rapidement l’attention. Depuis, il y a eu beaucoup de changements et maintenant la littérature nordique est tellement à la mode en France que les jeunes traducteurs ont autant de travail qu’ils le veulent.
 
 
Est-ce que Gaïa était une des premières maisons à publier de la littérature scandinave ?

Non. Il y toujours eu des sortes de vagues. Il y a des maisons qui ont eu des périodes où elles ont publié de la littérature nordique. Je pense que la vague avant nous était Actes Sud qui ont depuis leurs débuts développé un domaine nordique assez fort. C’est un phénomène de mode. Actuellement, c’est le polar scandinave surtout suédois qui est très à la mode.
 

Le choix de la littérature scandinave a-t-il été fait par envie ou parce que vous pensiez que ça pouvait fonctionner ?

Au début on n’a rien choisi du tout. Notre envie était de publier des livres du monde entier, peu importe la géographie, et même peu importe le genre littéraire. On avait quelques auteurs pour démarrer comme Jørn Riel qui est danois, on avait une Américaine,  une Nigérienne. On a publié des documents historiques comme Le Nil Blanc de l’Australien Alan Moorehead, un essai sur l’évolution de l’homme d’Elaine Morgan qui est anglaise. On avait vraiment envie de faire des choses vraiment diversifiées parce que notre but était de faire des livres qu’on aimait et qu’on avait envie de voir traduits en français. Mais très vite on s’est rendu compte qu’on se dispersait. C’est pour ça qu’on a choisi la littérature nordique. De plus, moi, je suis danoise et je parle les trois langues scandinaves : le norvégien, le suédois et le danois. Cela a permis de créer des relations privilégiées avec les auteurs et les éditeurs. Puisque ce sont de petits pays, les relations personnelles sont importantes. On s’est rendu compte que c’était un avantage énorme. Pour un éditeur ou un auteur, avoir un interlocuteur  français avec qui on correspond en anglais n’a rien à voir avec le fait d’avoir un interlocuteur avec qui on peut échanger dans sa propre langue. Aujourd’hui on entend des auteurs nordiques dire qu’ils refusent des contrats avec de très grandes maisons au profit des petites maisons à cause de la proximité qu’elles offrent. Ils savent qu’ils ne vont pas être perdus, qu’ils auront un interlocuteur stable contrairement aux grandes maisons qui subissent beaucoup de changements. Ce qui est étonnant à une période où tout bouge dans tous les sens, où on voit tout en grand ! On voit à quel point il est important pour les auteurs nordiques de trouver une « maison » dans le sens nordique du terme c'est-à-dire un foyer chaleureux et familial où on a une relation amicale et un travail de qualité avec les professionnels. Ce qu’il faut c’est arriver à faire connaître, promouvoir et vendre les livres. Même si les conditions ont beaucoup changé, je me rends compte que c’est d’une certaine manière en notre faveur.
 
 
Vois-tu le traducteur comme un auteur ? Ont-ils le même statut ?
 
Le traducteur fait un travail de création. Ceci dit, son travail de création est limité, le traducteur n’est pas libre. Il recrée quelque chose qui lui est imposé par l’auteur. En général, le traducteur est très fidèle à l’auteur car il se sent responsable de rendre dans une autre langue la même chose qu’a écrite l’auteur. La question n’est pas de les traiter à des niveaux différents mais de voir en quoi ils ont des rôles différents. Souvent, je trouve que le rôle du traducteur quand on oublie son existence est accompli. C’est aussi une question de mentalité, un traducteur doit être capable d’accepter d’être dans l’ombre. Ça peut être pénible pour un traducteur de passer inaperçu et de ne pas être remarqué, car il a en général fait un travail extraordinaire. Mais, il ne faut pas qu’il oublie que  quand on l’oublie c’est qu’il a réussi. Quand dans un texte on remarque la présence du traducteur, soit parce qu’on est impressionné par la qualité de la traduction car quand un texte est très difficile, si la traduction est réussie on peut être impressionné par le travail du traducteur, mais pour des textes plus courants comme les polars, si on oublie l’existence du traducteur, celui-ci devrait être heureux. Étant traductrice moi-même, je sais qu’on n’aime pas non plus être totalement oublié.
 

Est-ce plus facile ou plus difficile de traduire le même auteur ? Devient-on moins vigilant ?

Non, c’est beaucoup plus facile. C’était difficile au début parce qu’il fallait vraiment trouver le ton. Chaque personnage a sa propre personnalité et son propre langage. Avec Bernard, on a mis un an à faire la première traduction car on ne voulait pas se tromper. La première traduction était de toute évidence la plus difficile et plus on a avancé dans l’œuvre et dans le temps, plus c’est devenu facile. Les personnages nous sont tellement familiers qu’il est pour nous facile de traduire les racontars. Cela s’explique aussi par la qualité des textes qui sont constants. Les personnages sont pour Riel bien différents et distincts ; on ne peut jamais les confondre. Quand on a affaire avec Walfred on a affaire avec Walfred !
 

Comment as-tu découvert Jørn Riel ?

J’ai commencé à lire Riel dès mon adolescence parce que les racontars étaient très connus au Danemark. Ce qui est moins le cas aujourd’hui. Je constate que les jeunes ne connaissent pas très bien l’œuvre de Jørn Riel. Dans les milieux littéraires, tout le monde connaît le nom mais beaucoup de gens ne le lisent pas, parce que la littérature de Riel est considérée comme très populaire et non pas littéraire alors qu’en France il a eu une reconnaissance dès la première publication. La reconnaissance littéraire ne lui vient que maintenant au Danemark. Là, par exemple, fin novembre, il va recevoir le grand prix de l’académie danoise qui est peut-être le prix littéraire le plus prestigieux au Danemark. Il reçoit ce prix pour ses quatre-vingts ans, ce qui est un très beau cadeau.
 

Est-ce que cela a été difficile de contacter l’auteur, pour lui soumettre votre projet ?

Ça a été très facile. J’ai été voir son éditeur danois qui m’a donné ses coordonnées en Asie car à l’époque il vivait encore en Thaïlande. Maintenant, il vit depuis vingt ans en Malaisie. Je leur ai donc écrit une lettre  et nous nous sommes rencontrés dans la ferme de sa femme en Suède. On leur a expliqué notre projet de créer Gaïa, il a été très enthousiaste et prêt à signer un premier contrat.
 
Jorn Riel Un gros bobard
Concernant les racontars, est-ce un style propre à Jorn Riel ou est-ce un style répandu au Danemark ?

Non, c’est vraiment spécifique à Riel. Le mot danois pour racontars est un peu vieillot et fait référence à une histoire un peu bancale. Si tu vas au Danemark et que tu parles des racontars arctiques, tout le monde va savoir que tu parles de Jørn Riel.
 

Les réimpressions.

Comme il y a des titres qui sont épuisés, comme La Maison de mes pères ou La Vierge froide, on ne pouvait plus les trouver. On souhaite que toute l’œuvre reste disponible, c’est pourquoi on fait des réimpressions.
 

Riel a deux styles différents avec ses racontars et ses romans.

Il a beaucoup de styles différents car il a aussi écrit de la poésie, des livres pour enfants, des essais mais les deux genres les plus importants dans son œuvre sont les romans et les racontars qui parlent du Groënland : Le jour avant le lendemain, Le Garçon qui voulait devenir un être humain, Heq, Arluk Soré. Entre ces deux genres, tu as La Maison de mes pères qui est une trilogie. Dans ce livre tu as plein d’anecdotes et d’histoires drôles comme dans les racontars et en même temps c’est vraiment un roman qui raconte l’histoire d’un enfant et adolescent qui grandit dans le Grand Nord canadien avec ses deux pères possibles et ses trois oncles. C’est à mi-chemin entre les deux genres. La Maison de mes pères est le tout premier livre de Jorn Riel, publié au Danemark en 1968 qui a connu un succès phénoménal immédiat.
 

Vous ne souhaitez pas publier ses essais ou sa poésie ?

Pour l’instant, on est encore dans les racontars et les romans. Sans doute dans quelque temps on ira chercher les autres parties de son œuvre, mais il y a encore des choses à faire dans les racontars et romans groënlandais.

 


C’est le dernier tome des racontars qui vient d’être publié ?

Les dix volumes racontent le nord-est du Groënland. Ensuite, Jørn a écrit quelques autres racontars où on suit les mêmes personnages mais ailleurs. Peut-être qu’on va les publier mais je trouve que les deux derniers tomes des racontars qu’on a publiés racontent la fin d’une époque. C’est l’histoire de trappeurs du nord-est du Groënland, une époque qui a vraiment existé et qui s’est terminée au début des années 50. La fin de cette époque est décrite dans les deux derniers volumes ; cela clôture cette saga. C’est pour ça que je trouve qu’il faut un peu de temps avant d’envisager les autres publications des racontars, pour ne pas se mélanger.
 

Riel s’est-il inspiré de ses rencontres pour créer ses personnages ?

Il est arrivé au Groënland au début des années 50. Ses premières années de vie là-bas correspondaient aux dernières années de vie des trappeurs du nord-est du Groënland. Donc il a connu tout un tas de gens qui étaient encore chasseurs là-bas et il s’est inspiré de leur vie quotidienne, de leurs coutumes, pour créer ses personnages. Il est resté très proche de tous ces gens, qui pour beaucoup sont partis au Danemark une fois les stations de chasse fermées. Il raconte que les anciens lui reprochent dans ses racontars de ne pas tout raconter, de ne pas aller jusqu’au bout de la vérité. Et Jørn leur répond toujours que s’il avait tout écrit personne ne l’aurait jamais cru !
 

Ses histoires t’ont-elles donné envie de voir ce pays ?

Je suis allée une première fois au Groënland quand j’avais 18 ans et j’y suis retournée il y a quelques années mais jamais dans le nord-est. Tu ne peux pas aller en touriste dans le nord-est, c’est très compliqué puisque c’est un parc national fermé. Il faut des autorisations spéciales, donc je ne suis allée que dans l’ouest.
 

As-tu retrouvé des choses de ses histoires là-bas ?


La nature grandiose ! Elle est très présente dans l’œuvre de Jørn Riel notamment dans ses racontars alors qu’il y a beaucoup d’action, de personnages et de mouvements dans ses textes. On est vraiment dans le Groënland quand on lit les racontars.
 

C’est plus qu’un coup de cœur qu’il a eu pour cette région ?

Il dit toujours qu’il est parti pour une année et seize ans plus tard, il y est revenu, pour aller ensuite se décongeler en Asie !
 

Comment Jørn Riel a-t-il été vu en France ?

Je trouve que ça a tout de suite fonctionné ! Les Français se sont toujours intéressés à l’Arctique pour son côté exotique et grâce aux explorateurs français qui y sont allés. Et c’était de la littérature drôle tellement différente, rien à voir avec les carnets de voyage !
 

Un livre t’a-t-il plus marquée dans son œuvre en tant que lectrice ?

Il y en a tellement que j’aime ! Déjà il y a tous les romans ! Dans les racontars mes préférés sont les cinq premiers volumes parce qu’au fil des volumes c’est un véritable fil romanesque qui s’installe alors que c’est très drôle et plein d’émotions. Avec Bernard, nous avons pleuré en lisant les racontars car il y a des moments très forts où on assiste au destin grave de certains personnages et moi je trouve ça fabuleux de pouvoir s’amuser tout en ayant des sentiments d’une telle profondeur !
 

Et en tant que traductrice ?

Avec Bernard on ne traduit que les racontars, et bien évidemment nous avons chacun nos histoires préférées. J’aime beaucoup Une condition absolue, Le Tatoueur, Une épopée littéraire ! Il y en a tellement ! Et dans les derniers volumes j’aime particulièrement le dernier racontar car il arrive à mettre une fin et à raconter cette fin d’époque.

 

 

Propos recueillis par Hélène, L.P. Éditeur.

 

 


 

 Site des éditions Gaïa

 

 

 
Ouvrages de Gaïa sur Littexpress

 

Katarina-Mazetti-Le-Mec-de-la-tombe-d-a-cote.gif

 

 

 

 

 Article de Clara sur Le Mec de la tombe d'à côté de Katarina Mazetti.

 

 

 

 

Jorn-Riel-Un-gros-bobard.gif

 

 

 

Article de Marine sur Un gros bobard de Jorn Riel.

 

 

 

 

 

Baldursdottir Karitas

 

 

   Article d'Emeline sur Karitas, Sans titre de Kristín Marja Baldusdöttir  
   

 

 

 

 

 

Gunnar-Staalesen-La-nuit-tous-les-loups-sont-gris.gif

 

 

 

 

 Article de Guillaume sur La Nuit tous les loups sont gris de Gunnar Staalesen.

 

 

 

Anne Delaflotte Mehdevi La relieuse du gue

 

 

 

 Article de Rachida sur La Relieuse du gué d'Anne Delaflotte Mehdevi 
   

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5 août 2009 3 05 /08 /août /2009 19:30

Depuis plus de vingt ans, la MEET s’efforce de faire de Saint-Nazaire le port de toutes les littératures.




UNE R
ÉSIDENCE POUR ÉCRIVAINS ET TRADUCTEURS

Créée en 1987, la MEET est avant tout un lieu d’accueil pour les écrivains et les traducteurs du monde entier. Ce sont plus de cent cinquante personnalités littéraires des horizons les plus divers qui ont été reçues à ce jour en résidence dans la modeste cité portuaire de Loire-Atlantique qui affirme ainsi sa volonté de soutenir la création. La MEET met à la disposition de ses hôtes un vaste appartement situé au dernier étage d’un immeuble massif nommé pompeusement le Building, symbole de la renaissance de la ville après sa destruction durant la Seconde Guerre mondiale. Pour une durée variant de quatre à huit semaines, les invités de l’association profitent d’une vue imprenable sur l’estuaire de la Loire, le port et les célèbres Chantiers de L’Atlantique. Dans ce cadre propice à l’introspection tout comme à l’évasion, écrivains et traducteurs organisent leur temps comme ils le souhaitent et bénéficient d’une bourse de 230 € par semaine.
Le Building

En contrepartie, les résidents s’engagent à laisser de leur passage un écrit où il est question de Saint-Nazaire. Ces textes qui prennent toutes sortes de formes littéraires, réalisés par des personnalités sensibles qui portent sur la ville leurs regards neufs mâtinés d’influences culturelles variées, sont autant d’ex-voto d’un genre nouveau que la cité collectionne. Cette exigence qui paraît égocentrique au premier abord peut être interprétée comme une volonté de constituer un patrimoine nouveau pour Saint-Nazaire.

Il faut dire que la ville a été ravagée par des bombardements incendiaires en 1943 (elle a été détruite à près de 90 %) et qu’elle a dû se reconstruire à la hâte. Elle y a perdu une partie d’elle-même et s’est réveillée de ce cauchemar sans reconnaître son nouveau visage. Aujourd’hui, Saint-Nazaire a cessé de rougir de ce qu’elle est devenue. Revendiquant son identité industrielle et portuaire, elle s’enorgueillit de voir comment ceux qui arrivent là par hasard tombent sous le charme particulier de la cité et s’y attachent. Ces considérations permettent de mieux comprendre la demande qui est faite aux écrivains de passage à la MEET.

Port de Saint Nazaire
vu de la MEET

Nombreux sont les auteurs qui gardent un souvenir ému de leur passage. Pour Pedro Tarashchuk, auteur Ukrainien, « enfin il y a un lieu où on peut s’absorber dans la lecture et dans les réflexions. Ce beau lieu, c’est la Maison des écrivains à Saint-Nazaire, le temple vrai des travaux littéraires, des messes solitaires, de l’acharnement zélé, de l’élan créateur et de l’accomplissement extatique. C’est la Maison hantée, au bon sens de ces mots, toutes les ombres de nos prédécesseurs sont présentes ici, nous inspirent et nous obligent ».

De ces auteurs connus ou méconnus, voire inconnus, qui ont séjourné à Saint-Nazaire, on peut citer quelques noms : Gao Xingjian (Chine) accueilli une dizaine d’année avant son prix Nobel de Littérature, Gil Courtemanche (Canada), Giuseppe Conte (Italie), Salah Stétié (Liban), Luis Goytisolo (Espagne), Gabriela Adamesteanu (Roumanie)…

Cette année, six auteurs doivent se succéder dans l’appartement de la MEET : Fred Khumalo (Afrique du Sud), Mario Campana (Espagne), Hu Dong (Chine), Francisco Rebolledo Lopez (Mexique), Ronaldo Menéndez (Cuba) et Yoko Tawada (Japon / Allemagne).

LES MANIFESTATIONS ORGANISÉES PAR LA MEET

La MEET n’est pas seulement un lieu de résidence. Elle se pose aussi comme un acteur culturel incontournable de la cité nazairienne, un animateur de la vie littéraire locale qui fait parler de la ville au-delà de sa sphère d’influence habituelle. L’acronyme de l’association n’a pas été choisi par hasard puisque la MEET met un point d’honneur à favoriser les entrevues entre écrivains et lecteurs. Régulièrement, elle organise des lectures et des rencontres avec les auteurs reçus. La MEET travaille en partenariat avec la Médiathèque municipale, la librairie indépendante de la ville La Voix au chapitre et avec le Centre de Culture Populaire, comité inter-entreprises local qui a de fortes ambitions en matière de promotion culturelle, en particulier dans le milieu ouvrier.


Depuis 2002, chaque année au mois de novembre, la MEET invite une vingtaine d’écrivains du monde entier à venir se rencontrer et rencontrer leurs lecteurs autour d’un sujet. La manifestation littéraire est presque logiquement intitulée « Meeting ». En 2008, ce sont les thèmes de l’histoire et de la géographie qui étaient à l’honneur. Par le passé, le colloque a exploré des sujets comme « Le lecteur idéal », « Avoir vingt ans », « L’invention du livre », « Lectures lointaines » ou « Les bonheurs de Babel ». Au cours de ces manifestations qui sont de francs succès et s’étendent sur quatre jours, tables rondes, lectures, projections, expositions et présentations d’auteurs animent la cité.



LES PRIX LITTÉRAIRES DÉCERNÉS PAR LA MEET


La MEET est également chargée de l’attribution de prix littéraires. Le prix Laure Bataillon, créé en 1986 par les villes de Nantes et Saint-Nazaire, récompense la meilleure œuvre de fiction traduite en français dans l’année. Le jury, composé d’écrivains, de traducteurs et de critiques littéraires a le plaisir de remettre chaque année la somme de 15 000 €, pour moitié à l’auteur de l’œuvre distinguée et pour moitié à son traducteur en langue française. En 2008, Vassili Golovanov et Hélène Châtelain ont été récompensés pour l’ouvrage Eloge des voyages insensés paru aux éditions Verdier.

Le prix de la jeune littérature latino-américaine remis tous les deux ans est l’autre distinction décernée par la MEET. En 2008, le Brésilien Antônio Dutras a été primé pour Jours de Faulkner, roman traduit du portugais par Sébastien Roy et publié par la MEET.

LES PUBLICATIONS DE LA MEET

Enfin, la MEET est une maison d’édition qui a plus de 100 titres à son catalogue. Les auteurs reçus en résidence peuvent proposer des œuvres à l’association pour publication. Les textes sélectionnés sont alors traduits et édités en version bilingue. Sont également publiés des recueils en relation avec le thème exploré lors des rencontres littéraires annuelles organisées par l’association.

La Maison édite également la revue littéraire internationale Meet, consacrée chaque année à deux villes éloignées géographiquement l’une de l’autre. Le dernier numéro, paru en 2008, est consacré au Caire et à Vancouver.


Dernières publications de la Meet





Ying CHEN, Impressions d’été (traduit du chinois par Ying Chen). Genre : Poésie












Antônio DUTRA, Jours de Faulkner (Prix de la Jeune littérature latino-américaine, 2008. Traduit du portugais (Brésil) par Sébastien Roy). Genre : Roman












Revue Meet n°12 Le Caire / Vancouver (revue littéraire internationale consacrée chaque année à deux villes ou deux littératures).









Meeting n° 6, L’Histoire ou la Géographie (recueil des textes des rencontres littéraires internationales).









Enrique VILA-MATAS, Jean ECHENOZ De l'imposture en littérature De la imposture en literatura (traduit de l'espagnol par Sophie Gewinner et du français par Guadalupe Nettel)









Pour retrouver la liste intégrale des publications de la MEET et pour plus de renseignements sur les activités et le fonctionnement de l’association, rendez-vous sur le site
www.meet.asso.fr.


Soazig, Année Spéciale Bibliothèques-Médiathèques.

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