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16 janvier 2013 3 16 /01 /janvier /2013 07:00

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Philip ROTH
Le Complot contre l’Amérique
The Plot against America, 2004
traduit de l’américain
par Josée Kamoun
Paris, Gallimard
coll. Folio 2006

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

         

Biographie

« J’ai toujours détesté être considéré comme un écrivain juif américain. Je n’écris pas en tant que juif, mais en tant qu’américain ».

C’est par ces quelques mots que l’écrivain Philip Roth se décrit.

Il est né en 1933 à Newark et a grandi dans le quartier juif de Weequahic, qui a servi de décor à certains de ses romans.

Parmi ses œuvres les plus connues, nous pouvons citer Goodbye, Colombus (1959), pour lequel Roth a obtenu le National book Award, Portnoy et son complexe (1969), Pastorale américaine (1997), qui a remporté le prix Pulitzer ou Un homme (2000).


Le Complot contre l’Amérique a été publié en 2004.



Le Complot contre l’Amérique

Un roman d’un double genre

Ce roman possède une très forte teneur autobiographique, ce qui est le cas pour la plupart des œuvres de Philip Roth, qui s’explique ainsi : « Il me faut du matériel pris dans la réalité pour commencer à inventer ».

Le Complot contre l’Amérique appartient également au genre de l’uchronie.

Le récit se déroule donc à Newark sur une période de deux ans, entre 1940 et 1942. Le lecteur découvre la vie quotidienne de la famille Roth sous l’inquiétante présidence de Charles Lindbergh (le célèbre aviateur est subitement devenu  président à la place de Franklin Delano Roosevelt, lors des élections présidentielles américaines de 1940).

Le narrateur du récit est le jeune Philip, petit garçon de sept ans et philatéliste convaincu.

Dans cette histoire américaine alternative, les États-Unis ne sont pas en guerre contre l’Axe. Bien au contraire, ils en deviennent même les alliés, puisque Lindbergh, porte-parole d’« America First » (une puissante association isolationniste)  signe un traité de non-agression avec Hitler dès le début de son mandat.

Très rapidement, l’antisémitisme n’est plus tabou, à l’image de ce qui se passe en Allemagne nazie, et la peur, savamment mise en scène par Philip Roth, s’installe dans les foyers juifs.

Ainsi, le jeune Philip s’exprime par ces mots dans le prologue de l’ouvrage :

 

« C’est la peur qui préside à ces Mémoires, une peur perpétuelle […] aurais-je été aussi craintif si nous n’avions pas eu Lindbergh pour président, ou si je n’étais pas né dans une famille juive ? » (page 11).

 

Par cette déclaration, le narrateur exprime sa volonté de sauvegarder cette page de l’histoire, mais il nourrit également son récit de ses angoisses.

La position isolationniste américaine entraîne l’avancée inexorable des troupes nazies en Europe et la conquête de l’Asie par le Japon. Cette possible victoire des forces de l’Axe nous renvoie à l’un des plus célèbres romans uchroniques,  Le maître du haut-château de Philip K. Dick.



Une dystopie de la société américaine

Le Complot contre l’Amérique, mêlant à la fois des faits et des personnages historiques (Edgar Hoover, Walter Winchell, La Guardia…) à des événements imaginaires, il est parfois difficile pour le lecteur de distinguer le vrai du faux.

C’est pourquoi le post-scriptum, qui indique la véritable chronologie des événements, s’avère utile pour faire le tri entre la fiction et ce qui relève du réel.

Pour en revenir à l’intrigue, il y a une mise en place progressive dans le roman d’une véritable « chasse aux sorcières » contre les juifs, avec notamment la surveillance par le FBI, le bureau d’assimilation (BA) (un outil de propagande dont l’objectif est de démolir l’unité sociale des familles juives), ainsi que la terrible loi de peuplement Homestead 42.

 Toutes ces mesures sont décrites par le biais d’un double regard.

En effet, nous avons le point de vue du jeune narrateur, un petit garçon, mais aussi celui du Philip Roth adulte qui décrit habilement le naufrage de l’Amérique dans la mer du nazisme, la déchéance de la plus grande démocratie du monde, faisant de fait de cet épisode, une dystopie de la société américaine.

En témoigne, le cauchemar du petit Philip, qui, très éprouvé par l’inquiétude manifeste de ses parents rêve d’une armée de croix gammées souillant ses précieux timbres :


« Sur tout, sur les falaises, les bois, les rivières […] sur tout ce que l’Amérique avait de plus bleu, de plus vert, de plus blanc, et qui devait être préservée à jamais dans ces réserves des origines, était imprimée une croix gammée noire » (page 70).

 

Cette image à forte teneur symbolique (elle apparaît sur la couverture de l’ouvrage) est issue de la pensée de l’auteur/narrateur, c’est-à-dire de Philip Roth adulte. Elle exprime parfaitement la sournoise montée du nazisme en Amérique du Nord.

L’objectif de Philip Roth est de laisser une trace indélébile dans l’esprit du lecteur, tout en illustrant la terreur ressentie par le jeune narrateur.

De même, nous pouvons noter que la description des événements et des personnages comme les discours tonitruants du chroniqueur de radio Walter Winchell ne saurait relever du seul regard ou du souvenir d’un petit garçon de sept ans !

Par ce procédé de double narration, Roth parvient à donner à son récit à la fois la candeur et la spontanéité de l’enfance, mais aussi la précision et l’expérience d’un regard adulte.

En ce qui concerne la construction propre du roman, nous pouvons remarquer qu’il est rythmé par les différents déplacements et discours prononcés par le président aviateur Lindbergh, ou bien par les multiples chroniques de Winchell à la radio (le média par excellence pendant la Seconde Guerre mondiale), que le père de Philip, Herman suit avec une extrême attention.

Chacun de ces événements porte à conséquences sur la vie politique et sociale du pays, mais également sur la vie quotidienne de la famille Roth et de ses voisins juifs.

Au fil des allocutions des différents protagonistes, le climat dans lequel évoluent les juifs américains se dégrade, jusqu’à l’embrasement dans le quartier de Weequahic, où des émeutes éclatent à la fin du récit.

Mais curieusement, la plus terrible violence vient de là où on ne l’attend pas : du sein même de la famille Roth !



Une famille dévastée

En effet, à l’image des États-Unis, il existe une fracture dans la cellule familiale du petit Philip ; celle-ci est divisée entre les membres qui soutiennent Lindbergh et collaborent par intérêt, ou par goût du pouvoir (la tante de Philip, le rabbin Bengelsdorf, Sandy, le frère qui a été endoctriné par le programme les « Gens parmi d’Autres », ou  Alvin, le cousin frustré par la perte de sa jambe à la guerre, et qui ne veut plus rien avoir à faire avec les juifs, et le père, Herman, pilier de la famille, qui fait front contre le gouvernement et ses mesures avec beaucoup de lucidité.

Cette division familiale conduit à  une scène d’une rare violence, une scène de lutte entre le père et le cousin de Philip, qui marque profondément le jeune narrateur (témoin), mais aussi le lecteur ; car c’est une scène qui évoque un tabou et qui marque la fin de la sécurité dans le cocon familial. Un peu comme si cette violence que fuyait la famille, qu’elle voyait pendre au-dessus de sa tête comme une épée de Damoclès, cette violence était soudainement entrée par une porte de l’appartement qu’on aurait oublié de fermer !

 

« Ce fut donc pour toutes les raisons imaginables, une nuit dévastatrice. En 1942, je n’étais pas en mesure d’en déchiffrer les implications effroyables, mais la seule vue du sang, celui de mon père et celui d’Alvin, suffit à me sonner […] dans le séjour banal d’une famille, où tout le monde s’efforce traditionnellement de résister aux intrusions d’un monde hostile, les antisémites allaient trouver un allié objectif pour la fameuse solution finale au pire problème de l’Amérique : voilà que nous prenions nos massues dans un délire autodestructeur » (pages 423 à 424).

 

À noter ici, la présence encore du double discours. Le jeune Philip est totalement incapable d’un tel raisonnement.



Conclusion

À la fin du roman, Philip Roth opère une sorte de « coup de théâtre » avec la soudaine disparition de Lindbergh, à bord de son « Spirit of Saint Louis » (son avion fétiche, qui lui avait permis de traverser l’Atlantique en 1927) ; ce qui permet à Roosevelt de quitter sa retraite et de revenir au pouvoir.
 
Son retour coïncide avec l’attaque japonaise sur Pearl Harbor.

Suite à cette agression, les États-Unis déclarent (enfin !) la guerre aux forces de l’Axe et l’Histoire reprend son cours avec une année de retard. Cette rupture dans la position isolationniste américaine permet aux alliés de l’emporter.

La discrimination envers les juifs cesse et une politique d’épuration se met en place, même si le jeune narrateur l’affirme ; il vivra toujours dans « la peur perpétuelle » (titre du dernier chapitre), cette peur engendrée par ces années de plomb :

 

« Le cauchemar prit fin. Lindbergh disparut, nous étions sains et saufs. Mais jamais plus je ne recouvrerai ce sentiment de sécurité inébranlable qu’un enfant éprouve dans une grande république protectrice, entre des parents farouchement responsables » (page 432).

 

Bien que la peur, la haine et la crainte de la mort (thème récurrent dans les œuvres de Philip Roth) soient très présents dans Le Complot contre l’Amérique, l’auteur sait également faire preuve d’humour, parfois noir et de détachement vis-à-vis de ses origines juives qu’il justifie ainsi : « Il faut abandonner toute forme d’autocensure quand on écrit […], ça ne veut pas dire qu’il faut être obscène […] mais avoir honte jamais ! ».

Moi qui ne connaissais pas Philip Roth, j’ai été agréablement surprise par la lecture de ce livre étonnant, que je situerais volontiers entre 1984 de George Orwell et La guerre de Troie n’aura pas lieu de Jean Giraudoux.

 Ce roman fait son petit effet si je puis-dire, et bien que son titre et sa couverture relèvent de l’accroche, il ne saurait être réduit à cette simple dimension.

C’est un livre facile d’accès et agréable à lire, avec une construction intéressante. Il est également très réaliste dans sa description de l’instauration d’un état totalitaire et dans le déroulement des évènements présentés.

Le post-scriptum nous indique que Philip Roth a effectué un vrai travail de recherche pour rédiger son roman, ce qui explique probablement que le livre ait obtenu le prix Sidewise en tant qu’uchronie, mais aussi le prix de la société des historiens américains.

 

 

Auriane Montiel, AS édition-librairie.


Sources

William KAREL, Livia MANERA. Philip Roth, sans complexe, France, Arte, 2011, 52mn.

Wikipédia, article Philip Roth.

 

 

 

 

Philip ROTH sur LITTEXPRESS

 

PhilipRoth-PortnoyEtSonComplexe

 

 

 

 

 

 Articles d'Adrien et de Pauline sur Portnoy et son complexe.


 

 

 

 

 

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Fiches de  Caroline et de  Sandrine sur Le Complot contre l'Amérique

 

 

 

 

 

 

 

Roth Exit le fantome

 

 

 

 Article de Céline sur Exit le fantôme.

 

 

 

 

 

 



Philip Roth Indignation



 Article de Manon sur Indignation.

 

 

 

 

 

 

 


 

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28 septembre 2012 5 28 /09 /septembre /2012 07:00

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Éric-Emmanuel SCHMITT
La Part de l’autre
Albin Michel 2001
Livre de Poche 2003


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

B(ibl)iographie

Voir la fiche de Marie-Amélie sur Le Visiteur .


Analyse

Tout livre commence par une couverture. Sur un fond oscillant entre le sépia et le noir, une moitié de portrait d'Adolf Hitler nous fixe d'un œil morne, vide. L'autre moitié, en négatif, ne peut pas être identifiée comme étant l'autre moitié de son visage, mais l'interprétation que j'ai choisi d'en faire reprend le titre du roman : elle est la « part de l'autre », ce qu'Hitler aurait pu devenir (on peut noter l'absence de sa célèbre moustache), ou bien la part d'Hitler qui sommeille en chacun de nous.

Dès la toute première page de La Part de l'autre, le ton d'ensemble du roman est donné : « La minute qui a changé le monde ». En ce 8 octobre 1908, soixante secondes ont suffi pour qu'Adolf Hitler prenne le chemin au bout duquel se trouve celui que l'on connaît, le monstre, le tyran, l'inhumain. Mais est-ce réellement le cas ? Soixante secondes, aussi longues puissent-elles paraître lorsqu'elles ne sont que douleur et souffrance, peuvent-elles réellement changer un homme ? Naît-on monstre ou le devient-on ? C'est là toute la problématique de l’œuvre de Schmitt.

Avant même de commencer l'écriture de cet ouvrage, l'auteur s'est retrouvé confronté à son propre entourage et, plus terrible encore, à ses propres peurs. Dans le journal qu'il a tenu pendant la rédaction de La part de l'autre, Schmitt écrit que certains de ses amis lui ont plus que conseillé d'abandonner son projet, de peur que « les lecteurs pressés, les journalistes... » n'associent son nom à celui d'Hitler, et par extension, au nazisme. Il décrit également l'accouchement difficile de son roman ; plus il se plongeait dans l'écriture, plus il s'investissait, s'assimilait à Hitler, écoutant du Wagner, ne voulant plus faire l'amour, ayant mal aux genoux... Cette aventure, Schmitt l'a vécue dans sa chair, en perdant le sommeil et le sens de la réalité (« Un vélo passait. J'avais cru reconnaître un shrapnel » [un shrapnel est un obus rempli de balles])
   
À la lecture de La Part de l'autre, on ne peut que se demander : « Et si c'était moi ? » ; tout le génie de Schmitt repose sur la structure même du récit : on suit deux histoires en une, l'une retraçant l'histoire quelque peu romancée du véritable Hitler, et l'autre celle de ce qu'aurait pu devenir « Adolf H. » s'il avait réussi le concours d'entrée à l’École des Beaux-Arts de Vienne. Les deux histoires sont indépendantes l'une de l'autre à partir du 8 octobre 1908, date à laquelle Adolf Hitler est recalé au concours.
   
Cet échec apparaît comme l'élément déclencheur de la descente aux enfers d'Hitler ; persuadé d'être un génie, il s'acharne malgré tout, mais finalement ne fait que rêver sa vie, se convainquant lui-même de sa supériorité sur les autres hommes. Mais est-ce réellement cela qui a fait d'Hitler celui que nous connaissons aujourd'hui ? Un échec est-il forcément à l'origine d'une telle décadence ?
   
C'est là que le rôle du deuxième Hitler, « Adolf H. », celui qui a réussi le concours, prend toute son importance : il est celui qui permet de montrer que tous les choix que nous faisons comptent, que notre destin n'est pas tracé d'avance. Adolf H. a lui aussi fait des erreurs, subi des échecs, il a lui aussi souffert, mais n'a pourtant jamais sombré dans la folie noire et destructrice du véritable Hitler.
   
Une simple maxime servira ici de conclusion : « Avec des « Si », on pourrait refaire le monde ».



Critique personnelle

Ce livre m'a contrainte à me poser des questions sur moi-même : que serait ma vie si j'avais fait tel choix à la place d'un autre ? Où serais-je, qui serais-je ? Mais surtout, j'ai été amenée à réfléchir sur mes propres côtés sombres, sur ce qui pourrait les exposer au grand jour. Je pense pouvoir avancer sans risquer de me tromper que la plupart des lecteurs de La part de l'autre ont effectué ce cheminement.
   
Plusieurs personnes de mon entourage ont été choquées de voir Hitler en couverture du livre que je lisais, encore plus lorsque je leur ai expliqué qu'il s'agissait d'un roman réécrivant l'Histoire ; cela m'a permis de constater, tout comme Eric-Emmanuel Schmitt, qu'il existe encore un véritable tabou à propos de ce pan de notre histoire.



Citations

« – Tu es un vrai peintre, Adolfo, un vrai peintre !

Hitler se leva brusquement. Tous le regardèrent avec crainte. Il se sentit bien.

– Bien sûr que je suis un vrai peintre ! »


« N'arrête pas de douter, c'est ce qui fait ce que tu es. Un homme fréquentable. Cela te donne un sentiment d'insécurité, certes, mais cette insécurité, c'est ta respiration, ta vie, c'est ton humanité. Si tu ne voulais pas en finir avec cet inconfort, tu deviendrais un fanatique. Fanatique d'une cause ! Ou pire : fanatique de toi-même ! »


« Qu'est-ce qu'un monstre ? Un homme qui fait le mal à répétition. A-t-il conscience de faire le mal ? Non, la plupart du temps. Parfois oui, mais cette conscience ne le change pas. Car le monstre se justifie à ses yeux en se disant qu'il n'a jamais souhaité le mal. C'est juste un accident de parcours. Alors que tant de mal se fait sur cette planète, personne n'aspire au mal. Nul n'est méchant volontairement, même le plus grand rompeur de promesses, le pire des assassins ou le dictateur le plus sanguinaire. Chacun croit agir bien, en tout cas en fonction de ce qu'il appelle le bien, et si ce bien s'avère ne pas être le bien des autres, s'il provoque douleur, chagrin et ruine, c'est par voie de conséquence, cela n'a pas été voulu. Tous les salauds ont les mains propres. »


Aurore, 1ère année bibliothèques 2011-2012

 

 

Eric-Emmanuel SCHMITT sur LITTEXPRESS

 

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Article de Marlène sur La Part de l'autre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

article de Marie-Amélie sur Le Visiteur.

 

 

 

 

 

 

E E Schmitt Oscar et la dame en rose

 

 

 

article de Soizic sur Oscar et la dame en rose.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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31 mai 2012 4 31 /05 /mai /2012 07:00

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Jasper FFORDE
L'affaire Jane Eyre
Nouvelles traduites de l'anglais
par Roxane Azimi
Première publication en français
aux éditions Fleuve Noir en 2004
et en poche chez 10/18 en 2005


 

 

 

 

 

 

 


Jasper Fforde01Quelques mots sur l'auteur

Jasper Fforde est né à Londres en 1961. Avant de devenir écrivain, il était responsable de la mise au point de la caméra dans l'industrie cinématographique. Il a participé au tournage de films tels que Haute Voltige de John Amiel et Goldeneye (Premier James Bond avec l'acteur Pierce Brosnan).

Aujourd'hui Jasper Fforde vit au Pays de Galles et se consacre entièrement à l'écriture.



Bibliographie

La série Thursday Next
L'Affaire Jane Eyre, Fleuve noir, 2004 (The Eyre Affair, 2001, Penguin Books)
Délivrez-moi !, Fleuve noir, 2005 (Lost in a Good Book, Penguin Books, 2002)
Le Puits des histoires perdues, Fleuve noir, 2006 (The Well of Lost Plots, Penguin Books, 2003)
Sauvez Hamlet !, Fleuve noir, 2007 (Something Rotten, Penguin Books, 2004)
Le Début de la fin, Fleuve noir, 2008 (First Among Sequels, Penguin Books, 2007)
One of Our Thursdays Is Missing, Penguin Books, 2011 (à paraître en France)
 

 

La série Nursery Crime Division (Brigade des Crimes pour Enfants)
The Big Over Easy, Penguin Books, 2005
The Fourth Bear, Penguin Books, 2006
The Last Great Tortoise Race (annoncé pour 2014)


La série La Tyrannie de l'arc-en-ciel (Shades of Grey)
La Route de Haut-Safran, Fleuve noir, 2011 (The Road to High Saffron, Penguin Books, 2010)
Painting by Numbers (à paraître en 2013)
The Gordini Protocols
 

 

La trilogie Dragonslayer
Moi, Jennifer Strange, dernière tueuse de dragons, Fleuve noir, 2011 (The Last Dragonslayer, Penguin Books, 2010)
The Song of the Quarkbeast, Penguin Books, 2011
Return of Shandar, Penguin Books, 2012



L'affaire Jane Eyre

Malgré son rapide succès, le premier tome de la série Thursday Next a essuyé soixante-seize refus avant d'être publié chez Penguin.


L'histoire

L'histoire se déroule en Angleterre en 1985. Mais cette Angleterre n'a jamais cessé le combat en Crimée contre la Russie Impériale. Un groupe militaire appelé Goliath est à sa tête. Le clonage d’animaux est chose courante, des personnes sont capables de voyager dans le temps, le fromage est considéré comme une substance illicite car produite par le Pays de Galles, nation indépendante.

Mais surtout, l'histoire prend place dans un monde où le livre et la littérature font partie intégrante de la société. Il existe une police des livres, des débats et sociétés traitant de littérature (notamment à propos de la véritable identité de William Shakespeare), des contrefaçons de manuscrits plus ou moins réussies...

Notre héroïne, Thursday Next, littéralement « Jeudi Prochain », est détective à la Brigade Littéraire du Service des Opérations Spéciales et lutte contre le banditisme littéraire. Mais avec un frère mort en Crimée, un père qui voyage dans le temps et recherché par la ChronoGarde, un oncle créateur de folles inventions, et un amour sur le point de se marier, la vie n'est pas si simple.

L'histoire débute avec le vol du manuscrit de Jane Eyre de Charlotte Brontë par l'homme le plus vil du monde, Achéron Hadès. Il vole également une des inventions de l'oncle de Thursday, le portail de la prose, qui permet de pénétrer à l'intérieur des livres. L'histoire de Jane Eyre ne se termine pas de la même façon dans le monde de Thursday que dans le nôtre. En effet, Jane y fuit Rochester et accompagne son cousin en Inde.

L'objectif de Hadès est d'obtenir une rançon en échange de la vie du personnage principal du manuscrit volé : Jane Eyre. De plus, Jane Eyre ayant été capturée dans le manuscrit original, elle a également disparu de tous les autres ouvrages, l'histoire ne faisant plus qu'une dizaine de pages. La survie de l'histoire est donc également en jeu.

En parallèle, Thursday Next doit également faire face au groupe Goliath et à ses hommes de main, désireux d'acquérir, eux aussi, le portail de la prose. Cette invention leur permettrait de créer une arme capable de mettre fin à la guerre de Crimée.

Notre héroïne se découvre également le don de pénétrer à l'intérieur des livres et de découvrir le monde des personnages imaginés par l'homme. Ce don va également lui permettre de sauver Jane Eyre et de lui faire vivre des aventures dans les tomes suivants.



Analyse

L'affaire Jane Eyre est un roman qui mélange plusieurs genres littéraires. En effet, la forme est celle du policier, avec une héroïne détective, une enquête et un grand méchant à arrêter. Mais on y trouve également de la science-fiction et de l'humour.

L'écriture est assez simple et très cinématographique. Les scènes d'action, par exemple, sont très visuelles. On ressent vraiment l'influence du cinéma.

L'humour est très présent, notamment en ce qui concerne la littérature. Mais cet humour n'est pas « gratuit ». En effet, certaines clés de compréhension sont nécessaires en ce qui concerne la littérature anglaise et la culture littéraire en général.

Cependant l’humour est parfois absent, de certaines scènes d'action ou d'introspection, notamment. Certains chapitres relèvent du livre d'horreur : Thursday Next se bat contre des morts-vivants par exemple.



Extrait

Chapitre 10 : Thursday Next vient de louer une chambre à l'Hôtel Finis de Swindon, sa ville natale.

« Je me faufilais à travers la foule des Milton en direction du Chat de Cheshire. C'était facile à trouver. Au-dessus de la porte, il y avait un gros chat rouge fluo sur un arbre vert fluo. Toutes les deux minutes, le néon rouge clignotait et s’éteignait, laissant le sourire du chat tout seul dans l'arbre. Alors que je traversais le hall, le son d'un orchestre de jazz parvint à mes oreilles, et je souris brièvement, reconnaissant le piano de Holroyd Wilson. C'était un enfant de Swindon. Un simple coup de fil, et il aurait pu jouer dans n'importe quel bar d'Europe, seulement il avait choisi de rester ici. […]

Je m'approchai du bar. C'était le « happy hour », et toutes les boissons étaient à 52,5 pence.

– Bonsoir, fit le barman. Quel est le point commun entre un corbeau et un bureau ?

– Poe a écrit sur les deux ?

– Excellent, rit-il. Qu'est-ce-que je vous sers ?

– Un demi-Vorpal, s'il vous plaît. Mon nom est Next. Il y a quelqu'un qui m'attend ?

Le barman, qui était habillé en chapelier, désigna un box à l'autre bout de la salle, où deux hommes étaient assis à moitié dans l'ombre. Je pris mon verre et me dirigeai vers eux. Le bar était trop fréquenté pour qu'il y eût risque de grabuge. En me rapprochant, je réussis à les distinguer plus clairement. »



Mon avis

L'affaire Jane Eyre est pour moi un véritable coup de cœur. Je suis très impressionnée par la capacité de l'auteur à mélanger des genres différents avec une telle aisance. En effet, ceux-ci se complètent sans que jamais l'un prenne le dessus sur un autre.

J'apprécie également l'humour parfois délirant et loufoque de Jasper Fforde. Cependant, ce premier tome est le moins déjanté de la série « Thursday Next ». Dans les tomes suivants, notre héroïne vit ses aventures au sein même des romans et il y a un véritable jeu textuel. Par exemple le NDBDPPhone (Note de Bas de Page Phone) qui permet de communiquer avec d'autres personnages fictifs mais grâce aux notes de bas de pages. Le lecteur doit donc, pour suivre la conversation, se reporter à chaque fois à la note de bas de page correspondante.

Ce qui m'a attirée en premier lieu vers ce roman est la couverture de la collection 10/18. Elle reflète, à mon sens, très bien l'ambiance du roman et de la série.


Margot, 2e année Bib.-Méd.-Pat.

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30 mai 2009 6 30 /05 /mai /2009 09:03







Philip ROTH

Le Complot contre l’Amérique

Titre original : The plot against America
Traduit de l’américain par Josée Kamoun
Éditions Gallimard, 2006
(557 pages en Folio)















Biographie de l’auteur



Voir l'article de Caroline
ou La République des lettres
 

Le roman

Le complot contre l’Amérique
est une fiction retraçant l’histoire d’une famille juive pendant les années 40. Cette histoire est racontée à travers les yeux du plus jeune fils de la famille Roth, c’est-à-dire Philip qui est le narrateur.


L’action se déroule à Newark dans le New Jersey au début des années 40. Le père, Herman Roth, travaille pour une compagnie d’assurances ; Bess Roth, est mère au foyer ; Sandy ,le fils aîné, a 12 ans et le cadet Philip est âgé de 8 ans.


Les élections présidentielles ont lieu et  l’aviateur Lindbergh est élu. Il ne souhaite pas que l’Amérique s’engage dans un conflit mondial ; par conséquent, il signe un pacte de non-agression avec Hitler. Il est également très admiratif du développement industriel de l’Allemagne. A partir de ce moment, la vie des Roth et des juifs d’Amérique va changer. Le livre raconte, du point de vue de l’enfant, la montée du fascisme dans son pays.
 
Dans ce récit, on croise une galerie de personnages étonnants. On y trouve Alvin, le neveu d’Herman Roth, qui contre l’avis de sa famille va s’engager dans l’armée du Canada pour combattre Hitler en Europe mais sera grièvement blessé et perdra une jambe. La sœur de la mère du narrateur va épouser un Rabbin qui défend la politique antisémite du Président. Au cours de la lecture s’entremêlent les destins des différents membres de la famille et les événements de la Seconde Guerre mondiale. Sandy, le fils aîné, est un artiste prodige ; il dessine. Il y a aussi les voisins du dessous, les Wishnow, dont le père décédera d’un cancer.

Par l’entremise de Philip, la famille partira dans le Kentucky dans le cadre du programme de peuplement  de 1942 qui consiste à envoyer des familles juives dans des régions jusque là inaccessibles pour leur entreprise.

Philip n’aime pas beaucoup le fils Wishnow, Seldon ; il profite
donc du fait que le mari de sa tante soit proche du Président pour demander la mutation de la mère de Seldon dans le Kentucky mais la mort tragique de Mme Wishnow, entraîne le retour à Newark de Seldon au grand désarroi de Philip.

Walter Mitchell, démocrate et juif, se présente aux élections présidentielles mais il est assassiné, ce qui va susciter des émeutes et la création de milices dans les quartiers juifs. Mais le tournant de l’histoire est constitué par la disparition de Lindbergh et de son avion. Les Allemands disent que s’est un complot « d’intérêts juifs ». S’ensuivent des rumeurs sur la fuite ou le kidnapping de Lindbergh. Sa femme va demander des élections anticipées et finalement Roosevelt reviendra au pouvoir et l’Amérique entrera en guerre contre le fascisme allemand.



Mon point de vue

Ce roman  est une uchronie, c’est-à-dire l'évocation d'une époque fictive. Ce récit "mêle faits historiques avérés et événements imaginaires" (article Wikipédia) : Lindbergh n’a jamais été président des Etats-Unis.

J’avoue avoir été frappée par le réalisme des scènes et des faits racontés par Roth. Il arrive avec facilité à emmener le lecteur dans son monde.

L’auteur raconte de façon subtile "l’inquiétude croissante au sein de la communauté juive" (Ibidem) face à une augmentation de l’antisémitisme au sein de la société américaine pendant que la Seconde Guerre mondiale fait rage sur le vieux continent.

La guerre, dans ce livre, se passe au sein de la famille Roth ; les parents sont de fervents admirateurs de Roosevelt et Sandy n’est pas de cet avis. Le Président fait tout son possible, jusqu’à collaborer avec l’ennemi, pour ne pas envoyer des Américains au front.


" Son narrateur lui aura rarement ressemblé à ce point : il porte son nom, est né la même année dans la même ville, signe sans doute de l’importance de l’enjeu personnel de ce roman. Et lorsqu’un auteur nommé Philip Roth nous raconte à la première personne l’histoire d’un certain Philip Roth, n’est-ce pas une façon de nous dire que ce n’est pas une fiction, que pour lui la droite antisémite, pro-allemande et isolationniste a bel et bien triomphé en 1940-41 ? " ("Food for thought" Commentaire client sur le site Amazon)

J’ai trouvé assez géniale l'idée d'imaginer ce qui aurait pu se passer si un certain nombre d'événements étaient survenus. Relater les événements au travers des yeux d'un petit garçon est sans doute original. Le mélange d'anecdotes de vie d'enfant et la vision qu'il a de la politique ne sont pas anodins, un enfant est influencé par les opinions de ses parents.

L’auteur raconte minutieusement les événements. C’est une fiction qui a un parfum de vérité, et nous rappelle que le racisme et l’antisémitisme peuvent s’insinuer sournoisement dans chaque foyer.

Ce livre veut dénoncer l’antisémitisme qui peut très vite se propager dans un pays démocratique tel que les Etats Unis.

Un livre à mettre entre toutes les mains !


Sandrine, 2ème année Bib




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6 mai 2009 3 06 /05 /mai /2009 06:36







Philip Kindred
DICK ,
Le maître du haut château
,
Paris : J’ai lu, 2008, (Science-fiction ; 567)

















Incertitudes du temps, temps des incertitudes

« Captivant excentrique, Californien typique, auteur de chefs-d’œuvre de pacotille dont la vie reflète les passions et bizarreries qui nous habitent tous tant que nous sommes. »

C’est en ces termes que Paul Williams, ancien journaliste au magazine Rolling Stone, décrit son défunt ami Philip K. Dick dans l’avant-propos de la biographie que Lawrence Sutin lui a consacrée [disponible en français sous le titre Invasions divines : Philip K. Dick, une vie, dans la collection Folio SF de Gallimard]. Penchons nous sur l’existence du romancier pour voir si ce jugement se révèle réaliste.

Philip K. Dick : sa vie, son œuvre

Philip et Jane Charlotte voient le jour à Chicago le 16 décembre 1928. Très vite, leur jeune mère Dorothy éprouve des difficultés à s’occuper correctement de ses jumeaux et une bouillote défectueuse provoque une grave brûlure qui faute de soins rapides cause le décès de Jane en janvier 1929. Ce drame va avoir une double conséquence sur la vie du jeune Phil. Son père Edgar déserte le foyer familial, laissant le bébé à la charge de sa femme - ils divorceront, après de vaines tentatives de raccommodement, en 1933. Inconsciemment, Phil développe l’impression d’héberger en lui cette sœur qu’il n’a pas connue et dont la mort :lui laisse un sentiment de culpabilité parfois, il pensera qu’elle a plus de réalité que lui…

Dorothy déménage après son divorce de Chicago à Berkeley, ville universitaire de Californie. Phil, dès ses premières années scolaires, se fait remarquer par ses professeurs pour sa curiosité et son intelligence. De son côté, l’école signifie la solitude : l’asthme dont il souffre, puis les crises d’angoisse qu’il éprouve en public, le coupent des jeunes de son âge. Alors, il se réfugie dans le dessin et surtout la lecture dont il a hérité le goût de sa mère aux prétentions littéraires contrariées.

Phil lit tout ce qu’il trouve en bibliothèque : Edgar Rice Burroughs, Flaubert, Stendhal, Joyce, Kant, Jung, de la physique théorique, la Bible, la Bhagavad Gita. A douze ans, la découverte d’un magazine de science-fiction, Stirring Science Stories, fascine l’adolescent dévoreur de chaque livraison du Magicien d’Oz : Phil a trouvé sa voie, celle de l’écriture, avec une prédilection pour la science-fiction où il pourra laisser s’exprimer son goût pour la spéculation sur la réalité. Mais pour l’instant, il doit se contenter des poèmes qu’il fait publier dans la gazette de son lycée. Ces textes lui assurent
sur ses amis un ascendant intellectuel qui compense l’ennui qu’il ressent à étudier. Dès l’âge de 15 ans, Phil s’est trouvé un petit boulot dans un magasin de radios et de disques où il s’épanouit auprès des enregistrements de musique classique, les compositeurs romantiques allemands ayant sa faveur.

C’est aussi  dans cette boutique qu’il rencontre en 1948 une jeune étudiante en philosophie, Jeannette Marlin qui va bouleverser la vie du jeune homme mal dans sa peau. Il quitte le domicile familial et demande, étant mineur, l’autorisation de sa mère pour épouser Jeannette ; il entame même des études de philosophie à Berkeley. Mais le bonheur ne semble pas inscrit dans les gènes de Dick : son mariage est un échec au bout de six mois, les manuscrits qu’il envoie aux éditeurs sont refusés - leur réalisme décalé reste encore trop d’avant-garde. Seule éclaircie, Phil rencontre Kléo Apostolides qu’il épouse en 1950. Hélas, les sympathies communistes de sa nouvelle  femme lui valent le renvoi de l’université et les soupçons du FBI. Plus encore, le couple, bien qu’économe, connaît des fins de mois difficiles. Puisqu’il ne peut faire publier ses romans mainstream, Dick va investir son talent dans l’écriture de nouvelles de science-fiction qui constituent la chair des pulps, ces revues bon marché qui offrent une opportunité pour tout un vivier de jeunes écrivains de SF, comme Poul Anderson ou Isaac Asimov, de «  percer » auprès d’un public avide d’extraterrestres, de voyages interstellaires, de mutants ou d’explorations temporelles. Alors, Dick vend des disques la journée et tape ses histoires la nuit.

Entre 1952 et 1955, il place trente-cinq nouvelles dans différentes revues, ce qui améliore sa situation financière. et le convainc qu’il est temps pour lui de s’atteler à des romans, plus rémunérateurs et plus valorisants. Ainsi naît Loterie solaire (1955), une dystopie où, avec humour, Dick brosse le portrait d’une Amérique dont les présidents sont élus par tirage au sort ! Cet opus connaît un succès d’estime d’autant qu’il paraît en poche. Suivront jusqu’en 1960 sept autres romans, des Chaînes de l’avenir aux Marteaux de Vulcain où Dick donne libre cours à sa peur d’un nouveau conflit mondial et à ses interrogations sur la réalité, deux leitmotive hérités de son père, vétéran de la Grande Guerre et paranoïaque notoire. Quoi qu’il en soit, Dick, avec ses œuvres plus remarquables par la singularité des univers proposés que par la qualité de leur écriture, se fait un nom dans le milieu de la SF, même s’il hérite aussi d’une réputation de « cinglé » qu’il cultive avec art, par goût de la mystification.

Phil devrait être satisfait : sa vie conjugale et professionnelle se maintient au beau fixe. Pourtant, il ressent l’impression de tourner en rond et pense retourner à sa première passion, la création de bandes dessinées. Pour le remettre sur les rails, Kléo le décide à déménager à Point Reyes, une petite ville de la campagne californienne - dont il s’inspirera pour écrire Confessions d’un barjo, son meilleur roman non science-fictionnel, publié en 1975.

Phil se prend au jeu du gentleman farmer mais le ver est dans la pomme : au cours d’une soirée entre voisins, il rencontre la veuve d’un poète, Anne Rubinstein, avec qui il entretient vite une liaison. Femme de caractère, elle ne supporte pas de partager Dick avec une autre et Phil doit se résoudre avec déchirement à demander le divorce d’avec Kléo. Une fois libre, en 1959, il épouse Anne. Phil hérite des deux filles d’une Anne s’impliquant dans une affaire de fabrication de bijoux. Il crée des modèles de métal distordu, futuristes pour ses collections. Toutefois, Anne remet son mari au pas : elle a épousé un écrivain et attend de lui de connaître la gloire littéraire, ne serait-ce que pour régler les factures.

Retrouvant un dossier de notes prises adolescent sur la montée de l’Allemagne nazie et son entrée dans la Seconde Guerre mondiale, Phil renoue avec l’envie d’écrire une histoire où les forces de l’Axe auraient triomphé des Alliés. En découle Le maître du haut château (1962). Le roman plaît tant aux fans qu’il obtient l’année suivante le prix Hugo, récompense suprême pour une œuvre de science-fiction aux Etats-Unis. La machine « dickienne » est relancée : en 1963-64, paraissent quatre nouveaux romans (Les clans de la lune alphane, Nous les Martiens, Simulacres et Le dieu venu du Centaure) où Dick donne le meilleur de sa prose. Pourtant, ses angoisses le rattrapent : il se persuade que sa dominatrice d’épouse veut l’assassiner ! Harassée, Anne demande le divorce ce qui entraîne une profonde dépression chez Phil qui essaie de résoudre ses problèmes en écrivant (Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, plus connu depuis le film de Ridley Scott sous le titre Blade Runner, et Ubik datent des cette fin des années 60) et en se remariant.

Les années  70 se placent pour Dick sous de très mauvais auspices : il divorce à nouveau, le fisc lui cause des ennuis et la consommation de drogues alimente sa paranoïa rampante-  il tire de cette expérience Substance mort (1974), chef-d’œuvre schizophrénique sur l’addiction et ses conséquences. Phil essaie bien de se désintoxiquer, de reprendre une vie sociale (Tessa devient en 1972 sa cinquième femme) mais il semble avoir basculé dans la folie : depuis 1974, il ne vit que pour analyser et partager l’expérience qu’il aurait vécue une nuit d’un contact avec une intelligence supérieure d’origine extraterrestre, rencontre qui nourrira des carnets intimes (huit milles pages d’une Exégèse, inédite à ce jour, où Dick dialogue avec ses doubles sur la nature de la réalité et de la divinité) comme sa « trilogie divine » : Siva, L’invasion divine et La transmigration de Timothy Archer (1978-1981).

Epuisé par tous ses excès, Dick est victime d’un accident vasculaire cérébral le 18 février 1982. Hospitalisé dans le coma, une crise cardiaque l’emporte le 2 mars. Ironie du sort, trois mois plus tard, la sortie du film Blade Runner le propulsait au panthéon des génies de la SF et créait en Europe et au Japon une véritable « Dick mania ». Dick laisse derrière lui plus de 175 nouvelles et de 40 romans publiés parmi lesquels les fans et les critiques s’accordent à voir en Le maître du haut château son chef-d’œuvre absolu.


Le Maître du Haut-Château

1962 : quinze ans après leur victoire sur les Alliés, L’Allemagne nazie et le Japon dominent le monde. Le troisième Reich s’est étendu sur toute l’Europe et en Afrique où au prix de purifications ethniques elle a pillé les ressources naturelles et apporté le progrès industriel avant de lancer des vaisseaux de colonisation vers la Lune et Mars. La Sphère de coprospérité asiatique, elle, de la Chine à la Californie, dominée par des Japonais imbus d’harmonie existentielle et de Blancs collaborant par esprit de lucre, connaît le marasme économique.

Ainsi, à San Francisco, chacun doit lutter pour assurer son quotidien. Robert Childan fournit à ses riches clients des objets d’artisanat traditionnel américain ; Frank Frink, récemment licencié, monte avec un collègue une affaire de création de bijoux en matières semi-précieuses ; M. Tagomi gère la Mission Commerciale des Etats Pacifiques d’Amérique. Dans les Rocheuses, en « zone libre », Juliana, la femme de Frink, partage ses journées entre cours de judo et soirées au bar. Sans se l’avouer, tous attendent qu’un quelconque événement vienne rompre la routine de leurs existences. Pour Tagomi, le destin s’incarne dans Baynes, un Suédois, venu négocier la vente de brevets pour des moules pour plasturgie. Childan et Frink lient leur sort quand ce dernier, pour se venger de son ancien patron, vient apprendre, en se faisant passer pour un officier de marine, à l’antiquaire qu’une partie des objets qu’il vend ont été usinés de nos jours en Californie et sont donc des faux. Juliana croise la route de Joe Cinnadella, un routier dont elle s’éprend.

Quand survient la nouvelle de la mort de Bormann, Führer à la suite d’un Hitler interné, le cerveau rongé par la syphilis, l’Histoire semble à un tournant. Car les candidats à la tête du Reich sont légion et tous ne partagent pas les mêmes orientations à donner aux fragiles relations internationales. Pour échapper à l’angoisse, le commun des Américains se plonge dans le dernier roman de science-fiction à la mode, La sauterelle pèse lourd. Son auteur, Hawthorne Abendsen, réputé vivre en ermite dans un Haut Château, une forteresse surarmée au cœur des Rocheuses, y décrit l’impensable : une Terre où les Alliés ont gagné la Seconde Guerre mondiale pour ensuite se disputer la suprématie sur le monde jusqu’à le mener au bord d’un holocauste nucléaire. Pour tenter de deviner ce que l’avenir lui réserve, il jette les baguettes ou les pièces de monnaie divinatoires du millénaire Livre des Transformations chinois, le Yi-king. Et tout ce qu’il en retire d’enseignement peut se résumer ainsi : la réalité est incertaine.

Ainsi, les apparences deviennent trompeuses. Gaynes se révèle être un agent d’une faction allemande venu solliciter l’aide des Japonais pour éviter la mise à exécution du plan « Pissenlit » qui par une attaque de troupes nazies sur la zone libre des Rocheuses, conduirait au conflit ouvert et global entre le Reich et l’empire nippon. Juliana, lors d’une escale du voyage qu’elle entreprend avec Joe pour rencontrer Abendsen, réalise que son amant a endossé l’alias d’un chauffeur italien pour approcher et tuer l’auteur si gênant pour le régime nazi. Frank, simple tourneur sur métal, se révèle capable, tel un démiurge orfèvre, de conférer assez de « magie » à ses bijoux qu’un d’entre eux ouvre des portes sur une Terre parallèle où les Japonais subissent le racisme des Californiens. Au total, ces révélations poussent les protagonistes  à passer de l’état de spectateurs à celui d’acteurs de leur existence. Le posé Tagomi se résout à abattre les spadassins allemands qui viennent à la Mission commerciale pour neutraliser Baynes. Juliana égorge Joe pour sauver Abendsen dont elle entend bien arracher le secret de La sauterelle. Frank entreprend par cadeaux interposés la reconquête de sa femme. Quelle vérité surgira de leurs implications ? Je vous laisse lire le Maître du haut château pour en connaître le fin mot…

Résumer ce roman relève de la gageure tant après une phase d’exposition des personnages et de l’intrigue assez longue et morne, l’histoire s’accélère, les fils des destins s’emmêlent, les points de vue varient, les questions se multiplient plus amplement que les réponses. Dick y applique sa philosophie du récit, s’ingéniant à raconter sur le mode « multi-vocal » et à mystifier le lecteur par une constante mise en abyme des faits. Ainsi peut-on lire Le maître du haut château comme un suspense politique à l’instar des critiques américains des années soixante ; on peut aussi y voir, par l’importance donnée à la psychologie des personnages et à la banalité du quotidien décrit, une tentative de Dick pour rendre hommage avec humour et réalisme aux classes laborieuses qu’il a côtoyées à Berkeley. Surtout, en nous plongeant dans un monde que l’on sait ne pas être le nôtre sans amoindrir sa vérité pour les personnages qui l’habitent, il nous livre une œuvre de science-fiction dont les ressorts ne seraient pas l’impact de la science sur l’avenir de l’humanité, mais la réalité perceptible interrogée par les sciences sociales.


Une uchronie dickienne

Pour percer le mystère formel de ce roman, je laisse la parole à Paul Kasoura, un ami de Robert Childan qui au cours d’un diner lui présente La sauterelle pèse lourd : « il traite d’un présent différent » (p. 136). Par extension, la définition vaut, à mon sens, aussi pour l’œuvre qui abrite cette fiction. Cette branche particulière de la science-fiction qui présente des Terres dont l’histoire a différé de celle que nous connaissons a été baptisée du néologisme « uchronie » forgé sur le modèle de l’utopie par le philosophe positiviste Charles Renouvier en 1876 dans son essai Uchronie (l’utopie dans l’histoire), esquisse historique apocryphe du développement de la civilisation européenne tel qu’il n’a pas été, tel qu’il aurait pu être [réédité en 2007 chez PyréMonde]. Renouvier part de la même question élémentaire que Thomas Moore dans son Utopie (1516) : « Et si les choses étaient autres ? » en l’appliquant non plus à la politique mais à l’histoire.

En changeant un fait du passé, quels événements en seraient-ils logiquement modifiés à leur tour ? Si dans Uchronie, le philosophe s’amuse à inventer des œuvres littéraires apocryphes, son but principal est de réfléchir aux ressorts de l’histoire pour en chasser le providentiel et rendre à l’humain les rênes de sa destinée. Toutefois, Renouvier ne fait que théoriser un principe qu’un autre Français, Louis Geoffroy (1803-1858) avait mis en œuvre dans son roman Napoléon ou la conquête du monde (1836), appelé aussi Napoléon apocryphe dans sa réédition de 1841 [Tallandier, 1983]. Geoffroy y imagine que Bonaparte arrivé devant Moscou en 1812 décide de ne pas prendre la ville mais de l’incendier - ce qui lui évite de subir les rigueurs de l’hiver russe et la déconfiture de la Bérézina, prémices de sa chute face à l’Europe coalisée contre lui -, mais d’aller arrêter le tsar à Saint-Pétersbourg. Napoléon, une fois la Russie soumise, conquiert la Pologne, l’Angleterre, l’Egypte, la Perse, la Chine, l’Inde. Une fois sa suprématie assise sur le monde, il nomme son oncle pape, décrète le français langue universelle, fait creuser les canaux de Suez et de Panama, dynamiter l’île d’Elbe qui inconsciemment le dérange. Geoffroy pousse la perfection du jeu en inventant la littérature uchronique des années 1820-1830 : le Richelieu écrit en français par Walter Scott ou L’histoire de la peinture romaine d’un Stendhal exilé à Rome pour avoir déplu à l’Aiglon !

Il n’est pas certain que Dick connaissait ces ouvrages quand l’idée du Maître du haut château a germé dans son esprit mais l’uchronie durant les cinquante premières années du XXe siècle a été un genre se vulgarisant aux Etats-Unis. Dans cette veine, il a été très impressionné par Autant en emporte le temps de Ward Moore (1953) où les Sudistes l’emportent sur les Confédérés à Gettysburg et finissent par régner sur tous les Etats-Unis. Dick, avec son sens de la démesure, a voulu créer une uchronie capable de susciter une horreur morale ultime et a donc puisé dans l’incarnation du mal absolu en ces années d’après-guerre : le régime nazi. Comme je l’ai signalé plus haut, Phil a cultivé durant sa jeunesse une adoration pour la culture germanique et constitué un dossier de notes sur la montée du régime nazi dont on peut trouver un écho dans les portraits des rivaux au poste de Führer que Tagomi subit avec malaise lors de la réunion au consulat japonais (pp. 115-120). Il poussa la germanophilie jusqu’à sympathiser avec ce régime jusqu’au bombardement de Pearl Harbour (7 décembre 1941) ; par la suite, Dick sera résolument pro-Alliés. Toutefois, les épreuves personnelles qu’il subit en son début d’âge adulte le poussent à revenir à ce sujet.

Dick n’œuvre pas en historien, ce qui fait que les éléments pour reconstituer le fil événementiel menant au monde du Maître du haut château restent lâches et fragmentés dans différentes réflexions et autres souvenirs des personnages. L’histoire diverge en 1936 lorsque le président Roosevelt est assassiné à Miami. Son successeur, Rexford Tugwell, un libéral, ne poursuit pas le programme de relance économique du New Deal, ce qui conduit les Etats-Unis à manquer d’armement lourd quand l’Allemagne opère l’Anschluss. Pearl Harbor ne déclenche pas l’entrée américaine dans la guerre, et pour cause : il n’y avait presque aucun navire américain quand les Japonais ont bombardé le port ! 1941 marque aussi l’effondrement de la Russie. C’est l’invasion nippone des îles d’Hawaï qui conditionne l’envoi de GIs au front, encore que les USA laissent les Anglais seuls lutter en pure perte contre l’avancée allemande en Afrique du Nord. Mais le bombardement des principales villes alliées par des V2 à têtes atomiques fait basculer irrémédiablement le conflit du côté de l’Axe.

Une ultime résistance, après la capitulation de l’Europe, s’organise sur les îles au large de la Nouvelle-Angleterre, elle aussi vite balayée. En 1947, les USA capitulent et sont partagés entre les vainqueurs : les Allemands installent une société fondée sur la pureté raciale sur la côte Est (on brûle des juifs dans les fours crématoires de New-York) ; dans le sud, des sympathisants font régresser l’économie à l’état antérieur à la guerre de Sécession - l’esclavage des Noirs est rétabli ; sur la côte Ouest, le Japon instaure un régime plus clément envers les Blancs, comptant sur leur supériorité culturelle pour amener une société mixte mais rétrograde - on s’y déplace en vélos-taxis conduits par des Chinetoques et on promet l’arrivée de la télévision pour les années 1970 ! Les Allemands, après avoir massacré les Polonais, ont fait de la Pologne un immense champ de blé, à l’instar de la Méditerranée. Quant à l’Afrique, Frank Frink ne peut évoquer son génocide - on y abat les Noirs pour en faire de la pâtée pour animaux - sans frémir d’horreur physique et métaphysique (p.16).

Pour tempérer la noirceur de ce monde dominé par les forces de l’Axe, Dick le met en abyme non pas par rapport au nôtre mais en regard d’une autre uchronie, celle du roman d’Abendsen, La sauterelle pèse lourd. Ce roman dans le roman décrit une Terre où la guerre a été gagnée par les Alliés après le passage dans leur camp de l’Italie. Le Japon ne subit pas de bombardements atomiques. Après la guerre, les grands gagnants, les Etats-Unis et l’Angleterre se partagent le monde en deux zones d’influence économique se rejoignant au milieu de la Russie. Toutefois, l’implication des Etats-Unis dans la guerre les a affaiblis et la Grande-Bretagne menée par Churchill essaie de lui ravir l’immense débouché commercial de la Chine par le biais d’un assistanat intéressé. De sorte que dans ce monde aussi menace l’holocauste nucléaire d’une nouvelle guerre mondiale.

  Je serais tenté de voir une deuxième uchronie dans l’uchronie à propos de la « fugue » de Tagomi dans un San Francisco qui n’est pas le sien (pp. 284-286). Après avoir acheté chez Childan un bijou mis en dépôt par Frink, Tagomi se rend dans un parc où la fatigue le saisit alors qu’il serre le triangle de métal si énigmatiquement chargé d’énergie vitale dans la main. Quand il se réveille, il est désorienté : dans les rues, plus de trace des vélos-taxis mais une foule de voitures ; à l’emplacement du Stade du Pavot d’or construit par les Japonais pour abriter les matches de base-ball dont ils raffolent, un échangeur autoroutier ; enfin et surtout, des Blancs se montrant volontiers insultants envers leurs supérieurs nippons ! Dick décrit-il la réalité quotidienne de la Californie des années 1960 ou ajoute-t-il une dimension au jeu des apparences inscrit en filigrane dans tout le roman ?

  Si l’Histoire – avec pour corollaire, sa falsification - est au cœur du Maître du haut château, Dick, très au fait des théories de la physique relativiste et imprégné de philosophie platonicienne, ne peut s’empêcher d’y développer ses doutes sur la réalité. Parmi les personnages capables de changer le cours du monde, il n’y a pas moins de trois « agents doubles » (Baynes, le « vieux Japonais » et Joe). Plus communément, ses autres héros ne sont pas moins troubles : pour ne citer qu’un exemple parmi d’autres, je pointerais Juliana que Dick s’attache à décrire comme une femme forte et attirante avant de la montrer lors de l’épisode de l’hôtel à Cheyenne sous l’aspect d’une enfant perdue, recourant au meurtre pour se tirer du guêpier où elle s’est fourrée en suivant Joe.

Sans se révéler schizophrènes comme elle, les autres personnages semblent plus spectateurs qu’acteur de leur vie. Une fois qu’il a appris qu’il vendait en toute bonne foi des faux d’objets anciens, Childan développe une obsession pour l’historicité de ses articles et finit par accepter de réorienter son négoce vers des objets contemporains en prenant en dépôt les bijoux fabriqués par Frink. Un autre leitmotiv du roman illustrant le peu d’emprise que les personnages éprouvent sur leur destin est celui de la consultation récurrente du Yi-king avant d’agir ou de prendre une décision. Ici, la fiction rejoint la réalité puisque Dick, au cours de la rédaction de son roman, est parti du thème d’un monde dominé par les Nazis et les Japonais pour ensuite décider des orientations de l’intrigue après lancement de pièces et interprétation des résultats selon l’oracle chinois [Sutin, op. cit. p.261].

Mais peut-on se fier aux objets ? Tagomi teste le bijou qu’il a acheté à Childan en recourant à ses cinq sens sans parvenir à comprendre la source de la puissante énergie qu’il recèle - Wu capable d’ouvrir des portes vers une autre dimension, le pendentif se changeant insidieusement en clé. Quant au fameux Yi-king, fruit de cinq mille ans de sagesse orientale, Dick le présente comme plus qu’un livre puisque Juliana en rencontrant Abendsen apprend que La sauterelle pèse lourd doit sa véracité à un pacte entre l’auteur de science-fiction et l’oracle : « L’Oracle et moi, finit par répondre Hawthorne, nous avons depuis longtemps abouti à un accord au sujet des droits d’auteur. Si je lui demande pourquoi il a écrit La Sauterelle je finirai par lui rendre ma part. La question laisserait entendre que je n’ai fait que le travail de dactylographie, et ce n’est ni vrai ni convenable » (pp.314-315). S’il ne le dit pas explicitement, Dick suppose que Dieu ou un quelconque autre démiurge s’incarne dans un livre et tire les ficelles d’humains réduits à l’état de pantins. Bel hommage à la littérature certes, mais la perspective est aussi effrayante que celle d’une Terre livrée à la folie nazie…


Mon point de vue sur l’œuvre

J’ai découvert adolescent l’univers dickien par la lecture de Blade Runner et j’avoue sans fausse honte que je retourne régulièrement aux autres romans et nouvelles de Dick. Le maître du haut château, je l’ai lu suite à une discussion avec un de mes professeurs de faculté sur les uchronies et l’histoire contrefactuelle, courant d’analyse du passé développé par des historiens anglo-saxons à partir des premières. S’il n’est pas la plus abordable ni la plus optimiste des œuvres dickiennes, ce roman a le mérite d’introduire intégralement le lecteur à tous les questionnements présents dans les écrits d’un auteur résolument singulier. Passé la désorientation imposée par ses mondes interlopes, Dick livre une saine thérapie contre la routine du quotidien ; en posant le doute comme présupposé à l’approche du réel et en n’apportant pas de réponses tranchées, il nous incite à toujours nous questionner sur notre identité et les conséquences de nos actes : à rester maîtres de notre destin, sous peine de sombrer dans le désespoir le plus insondable. Tenterez-vous à votre tour cette expérience unique ?

Bibliographie

Pour ceux qui voudraient approfondir leur découverte de Dick et de l’uchronie, je donne ci-dessous quelques références utiles.
 
Sur la vie de Dick, outre la biographie de Lawrence Sutin citée plus haut, je vous conseille le Carrère, Emmanuel, Je suis vivant et vous êtes morts : Philip K. Dick 1928-1982, Paris : Seuil, 1993 (Points), où l’auteur, pionnier de l’étude des uchronies en France livre une version romancée de la vie de Dick.

Parmi les nombreuses œuvres  de Dick traduites en français, je vous recommande :
Blade Runner, Paris : J’ai lu, 1985  (Science-fiction)
Ubik, Paris : Robert Laffont, 1985 (10-18.Domaine étranger)
Substance mort, Paris : Gallimard, 2008 (Folio SF)
Minority report, Paris : Gallimard, 2008 (Folio SF)
Confessions d’un barjo, Paris : Robert Laffont, 1992 (10-18.Domaine étranger)

 
Sur internet, on trouve le site officiel de Dick au www.philipkdick.com et celui, le plus complet et intéressant, d’un fan français : www.noosphere.org/heberg/le_Paradick/
 
Pour un panorama complet de l’uchronie, je vous renvoie au dernier ouvrage du meilleur spécialiste français du genre : Henriet, Eric B., L’uchronie, Paris : Klincksieck, 2009 (50 questions)

J’ai adoré les romans uchroniques suivants :
McAuley, Paul J., Les conjurés de Florence, Paris : Gallimard, 2004 (Folio SF)
Roberts, Keith, Pavane, Paris : LGF, 1987 (Le Livre de poche. Science-fiction)
Schmitt, Eric-Emmanuel, La part de l’autre, Paris : LGF, 2003  (Le Livre de poche)
Silverberg, Robert, Roma Æternam, Paris : LGF, 2009 (Le Livre de poche. Science-fiction)
Swanwick, Michael, Jack Faust, Paris : LGF, 2001 (Le Livre de poche. Science-fiction)


Laurent, AS Bib

Lire également l'article de Manon.


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13 mars 2009 5 13 /03 /mars /2009 07:20











Eric-Emmanuel SCHMITT
La Part de l’autre

Albin Michel 2001
Livre de Poche 2003











Biographie


Né en 1960, Eric-Emmanuel SCHMITT est un auteur français agrégé de philosophie. Cette discipline se retrouve en filigrane dans la plupart de ses œuvres parmi lesquelles La Part de l’autre. Cet auteur, qui n’est désormais plus à présenter, a plus d’une trentaine d’œuvres à son actif (pièces de théâtre, romans, adaptations cinématographiques…). En 2004 le magazine Lire effectue un sondage pour connaître les livres qui ont changé la vie des lecteurs. On retrouve aux côtés de La Bible, des Trois Mousquetaires et du Petit Prince, le touchant Oscar et la dame rose qui sera d’ailleurs prochainement adapté au cinéma.

Bibliographie

 Ci-dessous une bibliographie non exhaustive, mais plutôt personnelle de l’œuvre  d’Eric-Emmanuel SCHMITT :
  

 Théâtre
  
 - La nuit de Valognes, 1991 (réécriture de Don Juan)
 - Hôtel des deux Mondes, 1999 (sur le coma)
 - Petits crimes conjugaux, 2003 (sur le couple)


Romans

- La secte des égoïstes; 1994 (sur la piste d’un philosophe oublié)
- Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, 2001 (deuxième livre du cycle de l’Invisible, sur l’Islam)
- La Part de l’autre, 2001
- Oscar et la dame en rose; 2002 (dernier livre du cycle de l’Invisible, au sujet de la mort)
- La tectonique des sentiments, 2008 (sur la passion amoureuse)


La Part de l’autre

Le roman est divisé en deux histoires, chacune habitée par un personnage. D’un côté Hitler, le dictateur que l’on ne connaît que trop bien, et de l’autre Adolf H., un artiste, imaginé par l’auteur. La première histoire fait figure de biographie du chancelier du Troisième Reich ; biographie très proche de la réalité puisque les dates et les faits mentionnés ont été vérifiés par des historiens. La seconde partie du livre est une uchronie puisque l’on imagine ce qui se serait passé si Hitler avait été reçu aux Beaux Arts. Les deux histoires alternent à chaque chapitre, et c’est d’ailleurs ce concours d’entrée aux Beaux Arts de Vienne qui va faire diverger les deux existences, jusque là quasi identiques, des deux Adolf.

Mais au fond, est-ce vraiment l’échec, ou la réussite, à cet examen qui sépare les deux protagonistes ? Mon sentiment est tout autre. Effectivement les deux Adolf ont déjà un caractère très différent et ce sont leurs différents choix qui ne les éloignent que davantage. Par exemple, tous deux ont le même passé : mort prématurée de leur mère. Arrivés à la puberté, les deux Adolf rencontrent des problèmes et des blocages vis-à-vis de la gent féminine. A une différence près entre Adolf et Hitler : le premier sait qu’il a un problème et décide de se soigner. A contrario, Hitler, qui a une confiance aveugle en lui, est persuadé que son aversion pour les femmes est on ne peut plus légitime, puisqu’il estime qu’elles sont une perte de temps. Cette évidence le fera rester vierge jusqu’à plus de quarante ans. En parallèle, le nouvel Adolf, désormais guéri par le docteur Freud, fait du sexe son meilleur atout.

En somme cet exemple illustre, selon moi, que ce n’est pas tellement le concours qui les sépare mais plutôt leur caractère et encore plus leurs choix. On constate par là que la théorie de Schmitt est en opposition avec celle de Zola qui voudrait que l’on soit déterminé par nos origines sociales voire, comme on peut encore l’entendre, nos gènes. Pour Schmitt, ces deux hommes au même passé, ont choisi librement leur futur.

La notion de « part de l’autre »

J’ai ressenti « la part de l’autre » comme un concept à la fois philosophique et religieux. Cette idée voudrait que l’on ait deux facettes : d’un côté le Mal et d’un autre le Bien. C’est en cela qu’elle se rapproche du dualisme, doctrine religieuse selon laquelle la réalité, la matière et l'esprit, le corps et l'âme sont constitués de deux principes antagonistes, le Bien et le Mal, en lutte perpétuelle l'un contre l'autre, le Bien finissant par l'emporter.  Cependant, on constate que pour Eric-Emmanuel SCHMITT le Bien ne l’emporte pas toujours puisque la Seconde Guerre mondiale a bien eu lieu et que le Mal est toujours présent au fond de chacun, un Mal que l’on pourrait matérialiser par un monstre qui sommeillerait en chacun de nous. Ce concept est également philosophique puisque l’auteur va à l’encontre du déterminisme et met au contraire en exergue la notion de liberté (liberté de choisir, de décider) accessible à tous.

« Mon livre sera un piège à cette idée [l’idée qu’Hitler n’était pas humain mais un monstre]. En montrant qu’Hitler aurait pu devenir autre qu’il ne fut, je ferai sentir à chaque lecteur qu’il pourrait devenir Hitler. »
Extrait du journal automne 2000-été 2001

La difficulté de l’écriture

On trouve dans l’édition de poche le journal qu’a tenu l’auteur tout au long de l’écriture de ce livre. Ce journal est passionnant et fait partie intégrante du roman. Effectivement, il rappelle qu’Hitler reste un tabou, comme les camps de concentration ont pu l’être, mais qu’il demeure essentiel d’en parler, non pour pardonner mais au contraire pour comprendre et éviter que cela recommence. Au fond, se taire ce serait accepter. Cependant, on découvre dans ce journal la difficulté de l’écriture, difficulté qui a principalement deux origines. La première est « les autres », ses amis qui lui déconseillent voire interdisent d’écrire sur ce monstre, de peur qu’il le pardonne. L’autre est la souffrance d’écrire, de raconter. Souffrance qui a touché beaucoup de rescapés des camps d’extermination comme Primo Levi qui, las, finira par se suicider. Ce supplice il le ressent lorsqu’il écrit la partie d’Hitler, lorsqu’il cherche les mots, lorsqu’il est à la limite de pénétrer son esprit, ses pensées. La peur de finir par lui ressembler le gagne.

« Où vais-je ?
Je deviens taciturne. Comme lui.
J’ai mal aux genoux. Comme lui.
J’écoute du Wagner. Comme lui.
Je n’ai pas envie de faire l’amour. Comme lui.
Je ne pratique plus l’amitié. Comme lui.
Où vais-je ? »

Extrait du journal

Une seule issue : s’en débarrasser en l’écrivant d’une seule traite.


« Ce soir, lorsque je suis descendu à table, les enfants se sont immédiatement écriés :
-Ça y est, tu l’as tué !
A mon sourire, ils l’avaient deviné »

Extrait du journal

Avis personnel

« Quelqu’un me dit apprenant le sujet de mon livre :
- Décidément, vous êtes le roi du sujet casse-gueule. Freud et Dieu dans Le Visiteur, le solipsisme dans La Secte des égoïstes, Pilate, la morale dans Le Libertin, le coma dans Hôtel des deux Mondes, l’islam dans Monsieur Ibrahim.
Je tremble. Il ajoute :
- Et cependant, vous ne vous cassez jamais la gueule ! »

Extrait du journal

Un sujet délicat, une idée originale, une écriture fluide. Eric-Emmanuel SCHMITT a selon moi réussi son pari. Il parvient via ces deux histoires à faire comprendre que rien n’est déterminé. Nous sommes libres. Libres de nos choix. Libres de laisser dormir le monstre en chacun de nous. Mais également responsables de le réveiller.

Dernière page tournée. Réécrire une vie et changer le cours de l’Histoire… malheureusement seulement le temps de quelques centaines de pages.


Marlène, 2ème année Ed-Lib


Autre étude sur Eric Emmanuel Schmitt

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7 mars 2009 6 07 /03 /mars /2009 06:48







Philip ROTH

Le complot contre l’Amérique

Titre original : The plot against America
Traduit de l’américain par Josée Kamoun
Éditions Gallimard, 2006
(557 pages en Folio)















Biographie de l’auteur


Philip Roth est né en 1933 à Newark, New Jersey. Ses grands-parents ont émigré aux Etats-Unis depuis l’Europe de l’est vers 1900. Il a grandi dans le quartier de Weequahic, où se concentrait la petite classe moyenne juive de Newark ; cet environnement sert de décor à beaucoup de ses romans. Après avoir étudié les lettres dans plusieurs universités, il est devenu enseignant. Il se consacre entièrement à son métier d’écrivain à partir des années 1960, tout en continuant à donner de temps à autre des cours de littérature comparée (à Princeton entre autres).


Philip Roth publie un recueil de nouvelles en 1959, intitulé Goodbye Colombus. Le succès arrive avec Portnoy et son complexe en 1969, qui raconte les déboires d’un jeune avocat juif étouffé par sa mère, se confiant sur le divan d’un psy. Roth entame son œuvre avec la satire de la petite bourgeoisie juive américaine. Dans la plupart de ses romans, il allie l’autobiographie et la fantaisie romanesque. Il a un double de fiction récurrent, Nathan Zuckerman, mais aussi un héros appelé Philip Roth que l’on retrouve dans trois de ses romans : Tromperie (1990), Opération Shylock : une confession (1993), et Le complot contre l’Amérique (2004). Depuis 1997 et Pastorale Américaine (prix Pulitzer), son œuvre a un côté historique plus marqué. Il examine la vie politique américaine du XXe siècle et l’acculturation des juifs originaires d’Europe de l’est aux Etats-Unis.


Roth a reçu un grand nombre de prix, notamment le PEN/Faulkner Award ou le National Book Award à plusieurs reprises, ou encore le Médicis étranger pour La tache (2002). Il a publié deux ouvrages entièrement autobiographiques : Les faits : Autobiographie d’un romancier (1988), et Patrimoine : une histoire vraie (1991).


Le Complot contre l’Amérique

Ce roman a reçu le prix Sidewise pour une histoire alternative, ainsi que le prix de la société des historiens américains.

Le roman se passe entre 1940 et 1942. Le narrateur, un certain Philip Roth, nous raconte son enfance à Newark, New Jersey, où il vit avec son père Herman (qui est agent d’assurances), sa mère Bess, et son frère Sandy. En 1940, Philip a sept ans et son frère douze. Ils sont juifs, tout comme leurs voisins. Les parents Roth sont nés en Amérique et la considèrent comme leur patrie, ils parlent anglais et pratiquent peu la religion. Leur vie va changer le jour où Charles Lindbergh, le célèbre aviateur (premier à traverser l’Atlantique en solitaire à bord du Spirit of Saint Louis en 1927) devient président des Etats-Unis… Le candidat Lindbergh a un discours isolationniste et antisémite. Une fois élu, il s’empresse de signer un pacte de non-agression avec Hitler.

Vous l’avez compris, cette histoire est une uchronie : Roth imagine ce qui aurait pu se passer si Franklin Delano Roosevelt (FDR) n’avait pas été réélu pour un troisième mandat en 1940. L’originalité de ce roman réside dans son aspect autobiographique. L’auteur décrit fidèlement sa famille, son quartier, des personnalités de l’époque… Mais dans une autre version de l’Histoire. Le plus célèbre des romans uchroniques est Le maître du haut-château, écrit par Philip K. Dick, qui a imaginé un monde dans lequel les puissances de l’Axe auraient gagné la Seconde Guerre mondiale.

FDR a nommé des juifs à des postes importants de son gouvernement. Lindbergh, quant à lui, est connu pour sa collaboration avec l’association protectionniste America First : lors des meetings, il a prononcé des discours où il affirmait que les juifs voulaient pousser l’Amérique dans une guerre qui ne la concernait pas. Il avait développé une relation particulière avec l’Allemagne : vers la fin des années 1930, il s’y est rendu à plusieurs reprises, apparemment pour surveiller l’avancée de l’aviation allemande pour le compte de l’armée américaine. Lindbergh a assisté aux JO de Berlin en 1936, et a même reçu une médaille des mains de Goering en 1938, médaille qu’il a toujours refusé de rendre.

Le roman mêle donc des faits historiques, comme les discours antisémites de Lindbergh, et des faits imaginaires, essentiellement son élection à la présidence et ses conséquences (sachant qu’il n’a jamais été ne serait-ce que candidat). Philip nous raconte, à la fois comme un enfant et avec un recul d’adulte narrateur, la montée de l’antisémitisme en Amérique. Cette sorte de double point de vue est très intéressant : l’enfant nous raconte sa vie quotidienne, ses incompréhensions, ses traumatismes (comme ce cauchemar où toute sa collection de timbres est recouverte de croix gammées, ce qui illustre la couverture du livre) ; l’adulte se ressent dans les passages où l’on nous renseigne sur les diverses personnalités (historiques ou non), et l’enchaînement des événements politiques. On croise beaucoup de personnages dans l’œuvre, un certain nombre sont réels et ont d’ailleurs leur biographie en annexe : le chroniqueur de radio Walter Winchell, le député-maire de New York Fiorello La Gardia…

Concernant l’intrigue, ce qui m’a le plus marquée dans le roman est le Bureau d’Assimilation (BA). Cet instrument de propagande appliquant les mesures antisémites de l’administration Lindbergh est dirigé par le rabbin Bengelsdorf dans le New Jersey. Le BA lance d’abord le mouvement « des gens parmi d’autres », qui est, je cite, un « programme de travail réservé aux garçons des villes désireux de découvrir les modes de vie traditionnels des terroirs ». Sandy, le frère de Philip, part tout l’été chez un planteur de tabac du Kentucky, Mr Mawhinney. Il en revient transformé. Aiguillonné par sa tante, fiancée au rabbin Bengelsdorf, il appelle ses parents « vous autres, les juifs du ghetto ». Il leur reproche de rester enfermés dans leur peur, de ne pas s’intégrer à la population américaine. En 1942, le BA fait passer la loi de peuplement Homestead 42 : on propose aux familles juives d’être mutées dans le Midwest dans le but « d’enrichir leur américanité ». Herman Roth va, avec raison, refuser de partir. L e but de cette loi est de démolir l’unité sociale et électorale de la communauté juive.

À la suite de ces mesures, Walter Winchell se présente comme candidat aux élections présidentielles, et il est assassiné. Le jour de son enterrement, le président Lindbergh disparaît durant un vol au-dessus du pays…Des émeutes et des pogroms se déclenchent dans tout le territoire. Les quatre millions et demi de juifs américains sont en danger. Après une tentative de coup d’état des forces armées dirigées par le vice-président Wheeler, la première dame Anne Morrow Lindbergh réussit à apaiser la situation. De nouvelles élections sont organisées, et Roosevelt reprend enfin la place qui lui revient. Après-coup, les rumeurs les plus folles circulent : le couple Lindbergh aurait été dirigé par Hitler, qui séquestrait leur fils (officiellement enlevé et assassiné en 1932, à l’âge de vingt mois, par un ouvrier du Bronx d’origine allemande).

Le retournement de situation de la fin (la disparition inexpliquée du président) est assez déconcertant. Une fois FDR revenu au pouvoir, Pearl Harbor est attaqué fin 1942, et le pays entre en guerre contre l’Allemagne et le Japon avec un an de décalage par rapport à l’Histoire que nous connaissons. La paranoïa à l’encontre des juifs se calme, mais Philip vivra toujours dans « la peur perpétuelle », comme l’indique le titre du dernier chapitre, ou encore les premières lignes du roman : « C’est la peur qui préside à ces Mémoires, une peur perpétuelle. Certes, il n’y a pas d’enfance sans terreurs, mais tout de même : aurais-je été aussi craintif si nous n’avions pas eu Lindbergh pour président, ou si je n’étais pas né dans une famille juive ? » (p.11)

Les commentateurs ont parfois soupçonné Roth d’avoir voulu critiquer l’administration Bush, mais il a réfuté cette idée. Je pense que comme dans beaucoup de ses romans, il cherche à explorer des thèmes tels que l’antisémitisme dans une société, ce que c’est que d’être juif aux Etats-Unis, de vouloir à la fois être fidèle à ses origines et se démarquer de son milieu. Son style est ironique, drôle, très précis dans ses descriptions, avec parfois un rythme particulier (des effets d’accumulation, comme par exemple la description édifiante de Mr Mawhinney, le wasp dans toute sa splendeur, p.141). Il est probablement très bien traduit, et très agréable à lire. Sa façon de mélanger le biographique, l’historique et l’imaginaire est tout simplement bluffante, et donne un roman à la fois intimiste et poussant à la réflexion politique.

Caroline C., 2ème année Ed.-Lib.


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6 mars 2009 5 06 /03 /mars /2009 07:06








Philip K DICK,
Le maitre du Haut Château
,
The Man in the High Castle, 1962
traduit de l'américain par Jacques Parsons,
J’ai lu, 1974


















Résumé


Roosevelt assassiné, les forces de l’Axe ont remporté la guerre, divisant le monde en deux pôles dominés par les vainqueurs. Les Allemands, contrôlant l’Europe, continuent leurs génocides et leur quête de pureté génétique même après le décès d’Hitler, étendant progressivement le carnage à l’Afrique et partant à la conquête de l’espace. De l’autre côté de l’Atlantique, les Japonais dirigent le monde de l’Asie à l’Est des Etats-Unis asservis, imposant une culture fondée sur une législation omniprésente qui balise la société et détermine rigoureusement codes de conduite et classes sociales. Nous sommes en 1962, toute velléité de résistance a disparu, la propagande a parachevé son rôle de conditionnement de la pensée au point que les Américains sont persuadés pour la plupart de l’effective supériorité de leurs occupants. La vie dans le bloc japonais est rythmée par les oracles Yi-King à qui l’on confie de manière systématique les décisions importantes de son existence.

Et pourtant dans ce contexte de rigidité et de censure, les prémices d’une remise en cause du discours officiel (où la supériorité des vainqueurs est génétiquement établie, leur victoire, inéluctable) vont survenir grâce à un livre : La sauterelle pèse lourd. Un roman, une fiction, une uchronie dans l’uchronie qui laisse entrevoir aux personnages un monde où les Alliés ont gagné la guerre…

L’auteur, l’œuvre et Le maitre du haut château.

Philip K. Dick signe en 1962 avec Le maitre du Haut Château l’un de ses livres les plus reconnus par le public même en dehors des littératures de genre, il obtient le Prix Hugo en 1963. Il s’agit de l’une des plus grandes récompenses internationales pour les littératures de l’imaginaire. Ce prix est décerné tous les ans depuis 1953 par les membres de la convention mondiale de science-fiction. J.K. Rowlings, Frank Herbert, Orson Scott Card ont notammen
t été primés.

Que dire de cet auteur am
éricain prolifique ? Il est né en 1924 et publie sa première nouvelle en 1952. Mais cela ne dit rien de sa vie, de son œuvre, de ses études de philosophie avortées à cause de ses sympathies communistes qui justifient son renvoi de la faculté, dans une période où le maccartisme bat son plein. Cela ne dit rien de sa volonté d’être accepté comme un grand écrivain tout en n’écrivant « que » de la science-fiction. Une vie marginale, des mariages ratés, la mort de sa sœur jumelle, et la drogue, de plus en plus présente qui lui brouille l’esprit au point qu’il pense avoir des visions de l’avenir, des visions du passé. Le succès tarde à venir, il frôle le sectarisme, s’intéresse à la scientologie. Ses écrits arrivent trop tôt, trop pessimistes, trop paranoïaques pour la critique. Trop axés sur les dérives potentielles de notre société. La France parle de lui dans les années 70, ce sont les prémices de la reconnaissance. Et enfin, merci Hollywood, une adaptation, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques devient Blade Runner, et marque le début de la consécration dans son pays. Depuis, le cinéma a largement puisé dans ses nouvelles et récits la matière première de ses films de science-fiction en réaction au space opera, Minority Report, Total Recall, Pay Check, Next. Le maitre du Haut Château n’a pas, pour l’instant, fait l’objet d’un passage à l’écran.

Il y reconstitue un monde dont l’histoire s’est séparée de la nôtre lors de la mort de Roosevelt, et rend compte des effets sociaux, politiques, culturels qui découlent de la victoire de l’Axe. La plausibilité de ce monde fait penser au lecteur : « oui, cela aurait pu se dérouler de cette manière ». Chacun des protagonistes de l’histoire, un antiquaire soucieux de se faire accepter par l’élite japonaise aux Etats Unis, un juif caché qui va créer des bijoux insolites aux formes abstraites, une jeune femme fascinée par ce livre vendu sous le manteau qui remet en question la domination des nazis, permet au lecteur de découvrir cette société sous différents angles, en partageant les ennuis, les sentiments, la rancœur des personnages.

Comme beaucoup d’uchronies sur la Seconde Guerre mondiale cette histoire permet de s’interroger à nouveau sur les rapports vainqueur-vaincu, dominant-dominé, sur la légitimé d’un peuple à imposer sa culture à un autre, suite à une victoire militaire. Philip K Dick réinterroge notre histoire et notre société en nous parlant d’un monde qui n’a été séparé du nôtre que par la mort d’une personne, et qui en a été bouleversé.

Le cadre du récit est admirablement posé, chaque élément contribuant à donner un aspect réaliste à l’histoire. Cependant les différentes intrigues qui se nouent autour des personnages manquent de vivacité et en particulier celle ayant trait à ce mystérieux écrivain visionnaire, le maitre du Haut Château. Et si l’on attend tout de même ardemment le dénouement, on ferme le livre déçu de n’avoir eu, en lieu et place du feu d’artifice attendu, qu’une petite étincelle.


Manon Picot, 2ème année Edition-Librairie
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